2006
Politique européenne
L’instrumentation du gender mainstreaming à la commission européenne : entre ‘ ingénierie sociale ’ et ‘ ingénierie instrumentale ’
Sophie Jacquot
[1]
Le gender mainstreaming, principe organisateur de la politique communautaire d’égalité entre
les femmes et les hommes depuis les années 1990, vise à rendre visible la construction sociale des
rapports de domination répercutés par les politiques publiques en interrogeant systématiquement
ces dernières sur leurs effets différentiels sur la situation des femmes et des hommes. Le gender
mainstreaming peut être qualifié d’instrument d’« ingénierie sociale ». L’objectif de cet article
est de montrer que le processus d’instrumentation et les usages réalisés par les acteurs de la
Commission européenne prennent une importance particulière concernant un instrument
cherchant à agir sur les représentations et les hiérarchies sociales. Les effets de l’« ingénierie
instrumentale » sont primordiaux.
Depuis près de trente ans, la Communauté, puis l’Union
européenne ont développé une politique de plus en plus vaste et
englobante dans le domaine de la lutte contre les inégalités entre les
femmes et les hommes (Hoskyns, 1996 ; Mazey, 1995,1998 ; Pierson,
1996 ; Rossilli (dir.), 2000). Cette politique a, dès l’origine, eu un
positionnement instable, profondément marqué par l’ambiguïté de la
référence juridique qui la fonde et lui donne sa légitimité. L’article 119 du
traité de Rome (renuméroté art. 141 depuis Amsterdam), traitant de
l’égalité de rémunération entre hommes et femmes, a été imposé à ses
partenaires par la France, qui disposait d’une législation intégrant le
concept d’égalité de salaire
[2] et qui craignait donc pour la compétitivité de
ses secteurs économiques à forte main d’
œuvre, comme le textile
(Hoskyns, 1996,54-55). L’objectif visé n’était nullement un objectif de
justice sociale, l’ambition était bien moins humaniste qu’économique. Le
paradoxe réside donc dans le fait que cette politique s’est constamment
développée en marchant sur ses deux jambes (économique et sociale),
jusqu’à devenir l’un des champs réglementaires les plus importants de la
politique sociale européenne, tout en s’accommodant du grand écart qui
lui était imposé par l’orientation essentiellement économique de la
Communauté. La nature intrinsèquement duale de la politique
communautaire de l’égalité entre les femmes et les hommes est d’ailleurs
explicitement mise en lumière dès 1976 par la Cour de Justice des
Communautés dans son interprétation de l’article 119, soulignant sa
« double finalité » : lutter contre les désavantages concurrentiels et être un
instrument de progrès social
[3].
Les quinze premières années de mise en
œuvre de cette politique
communautaire d’égalité, sous la forme du vote de plusieurs directives
majeures
[4] et de la création de programmes d’« actions positives »
[5],
entraînent un accroissement des droits des femmes dans les Etats
membres. Cependant, après cette période de développement intense, à
partir du début des années 1990, les résultats de cette politique en termes
d’égalité réelle, concrète, commencent à être perçus comme insatisfaisants
– le meilleur exemple résidant très certainement dans la persistance des
inégalités sexuées de salaire. Ainsi, dans un document visant à réaliser un
« bilan des progrès » et revenant sur les évolutions des dernières
décennies, le Conseil de l’Union européenne constate qu’ « en dépit des
efforts déployés dans la Communauté et malgré une amélioration de la
situation économique, des inégalités subsistent toutefois, notamment en
ce qui concerne l’emploi des femmes » (Conseil de l’Union européenne,
1991).
C’est durant cette période de retour critique sur les politiques menées
précédemment que l’idée de prise en compte de la dimension de genre
émerge, et est portée par un certain nombre d’acteurs en tant que
solution aux insuffisances, comprises comme étant celles de la politique
d’égalité entre les femmes et les hommes de l’Union européenne. Le
véhicule privilégié de cette nouvelle conception est le
gender mainstreaming.
La prise en compte de la dimension de genre (ou approche intégrée de
l’égalité) repose sur une vision systémique de la société et de l’action
publique. Dans cette optique, pour promouvoir une égalité substantielle il
est nécessaire de jouer sur la construction sociale des rapports de pouvoir
et de domination qui sont répercutés dans les politiques publiques et se
trouvent à l’origine de la perpétuation des inégalités. Dans ce cadre, le
gender mainstreaming est l’instrument permettant de déconstruire ces
phénomènes en interrogeant systématiquement les politiques publiques
sur leurs effets différentiels sur la situation des femmes et des hommes
[6].
Plus précisément, le
gender mainstreaming possède certaines caractéristiques
conceptuelles qui permettent de le catégoriser comme un instrument
d’action publique porteur d’une volonté d’« ingénierie sociale ». Ces
caractéristiques impliquent un rapport spécifique au processus
d’instrumentation et à ses effets. Afin de les explorer, nous préciserons,
en premier lieu, ce que nous entendons par instrument d’« ingénierie
sociale » et en quoi, en tant que tel, le
gender mainstreaming se confronte à
des modalités de traduction et de mise en
Å“uvre particulières au niveau
communautaire. Ensuite, nous illustrerons notre propos en nous basant
sur l’expérience d’application du
gender mainstreaming au sein de la
Commission européenne depuis le milieu des années 1990. Dans ce
cadre, nous nous intéresserons tout d’abord à la phase précédant
immédiatement l’instrumentation, c’est-à-dire la consolidation d’une idée,
sa construction en tant que norme d’action publique. Dans le cas du
gender mainstreaming, l’agrégation des intérêts nécessaire à la prise de
décision va peser fortement sur l’instrumentation et la mise en
œuvre.
Puis, nous nous pencherons sur les différentes formes d’usages du
gender
mainstreaming par les acteurs administratifs communautaires. Pour finir,
l’étude du cas de la Commission européenne nous permettra de tirer des
premières conclusions sur les effets du processus d’instrumentation du
gender mainstreaming et sur les liens entre « ingénierie bureaucratique » et
« ingénierie sociale ».
« Ingénierie sociale » et instrumentation
L’approche intégrée de l’égalité vise donc le caractère structurel
des inégalités qui traversent la société. D’ailleurs, dans un rapport sur le
sujet, le Groupe de spécialistes pour une approche intégrée de l’égalité du
Conseil de l’Europe écrit que « le point de départ du ‘mainstreaming’ est la
société dans son ensemble » (Conseil de l’Europe, 1998,16). Ainsi, on le
voit, l’objectif est particulièrement large, il s’agit de jouer sur la
construction sociale des identités « masculine » ou « féminine » et sur les
tâches, rôles, fonctions qui sont attribués à chacun dans la vie publique et
privée en lien avec ces identités de genre construites et les valeurs qui les
irriguent. En ce sens, il est possible de parler du gender mainstreaming
comme volonté d’« ingénierie sociale » : cet instrument constitue
l’expression d’une volonté publique de modifier les relations et les
représentations sociales.
L’expression d’ingénierie sociale a notamment été appliquée, dans
la lignée des philosophes utopistes, à une certaine « avant-garde » sociale-démocrate suédoise des années 1930. Yvonne Hirdman a
particulièrement mis en lumière son rôle dans la construction du
« modèle suédois » (Hirdman, 1994). Il s’agit, par la construction du
système d’Etat-providence, de faire le bonheur de la population, ce
bonheur étant défini en fonction de ce qui correspondait au bien, au bon
et au progrès dans les cercles de l’avant-garde suédoise de l’époque. Et,
faire le bonheur de la société, et de l’Etat par la même occasion, passe
notamment par la restructuration de l’architecture sociale. Le modèle de
la « nouvelle femme », par exemple, qui est non plus une mère et une
femme au foyer mais un individu qui porte les enfants dont la société a
besoin et qui travaille, est ainsi soutenu, dans la pratique, par la
rationalisation et la prise en charge par l’Etat du soin aux enfants et du
travail domestique. Desmond King, lui, utilise l’expression « ingénierie
sociale » pour désigner les politiques d’affirmative action et d’eugénisme aux
Etats-Unis (King, à paraître), deux politiques qui ont pour objectif d’agir
sur les frontières internes à la société, de redessiner les limites entre les
groupes sociaux, notamment en termes d’accès à la polity. Dans le
domaine de l’égalité entre les femmes et les hommes, il s’agit, de la même
façon, de refonder les relations entre les sexes et donc d’éliminer les
barrières hiérarchiques qui les séparent dans de nombreux domaines. On
retrouve avec le gender mainstreaming la même logique de transformation
sociale, de remodelage de ce que la théorie féministe nomme les contrats
de genre (Pateman dans Ballmer-Cao, Mottier, Sgier, 2000,88-121),
propres à chaque système social, dans le sens de la « philosophie sociale »
égalitaire portée par la notion de genre.
Parler d’« ingénierie sociale » permet de pointer le caractère ambitieux
de l’action envisagée, et, ensuite, l’importance qu’acquiert
l’instrumentation de cette action publique. En effet, des objectifs aussi
vastes que la redéfinition d’un système social rendent nécessairement
difficile toute « mesure » plus ou moins exacte des effets des
composantes les plus ambitieuses de ces politiques, notamment le lien
entre politique publique et changements sociaux profonds.
Néanmoins, un moyen de tourner la difficulté en s’appuyant sur des
données empiriques est de s’intéresser à l’instrumentation de cette
action publique et à son appropriation par les acteurs chargés de la
mettre en œuvre.
Se poser la question de l’instrumentation, c’est s’interroger sur
« l’ensemble des problèmes posés par le choix et l’usage des outils […]
qui permettent de matérialiser et d’opérationnaliser l’action
gouvernementale » (Lascoumes, Le Galès dans Lascoumes, Le Galès
(dirs.), 2004,12). Comment la nouvelle mesure est-elle reçue et comprise
par les acteurs (en l’occurrence les fonctionnaires des différentes
Directions générales de la Commission européenne) qui doivent la
traduire en actes concrets ? Quel travail politique effectuent-ils pour se
l’approprier ? Que cela peut-il nous apprendre sur les effets des
instruments d’action publique ? Enfin, la dimension de l’instrumentation
prend une importance toute particulière dans le cas d’un instrument
d’« ingénierie sociale » qui entend agir sur les valeurs et les représentations
de la société. On sait que, déjà dans le cas la mise en Å“uvre des normes
juridiques, les « normes secondaires d’application » (Lascoumes, 1990) et
le sens que les acteurs de la mise en Å“uvre donnent à leurs actions jouent
un rôle primordial. On peut alors faire l’hypothèse selon laquelle le rôle
du travail politique et des usages réalisés par les metteurs en Å“uvre est
encore plus central et problématique dans le cas du gender mainstreaming,
instrument souple et non contraignant qui, pour produire un effet sur le
monde doit être pris en charge par des acteurs qui vont se l’approprier et
donc imprimer leur propre conception de ce qu’est ou doit être cet
instrument.
La construction d’un instrument de politique
publique polysémique
Dans la panoplie des instruments qui composent la politique
publique communautaire d’égalité entre les femmes et les hommes, le
gender mainstreaming vient s’ajouter, à partir du milieu des années 1990, aux
instruments législatifs et réglementaires que sont les directives qui visent à
l’égalité formelle et en droit des femmes et des hommes, et aux
instruments économiques que sont les programmes d’actions positives,
ou mesures spécifiques, qui visent à redistribuer des financements en
faveur des femmes. C’est l’ensemble de ces instruments qui constitue la
politique d’égalité et se trouve à disposition de l’Union. Le gender
mainstreaming est donc un de ces instruments, dont la particularité est
d’avoir une visée globale, transversale, donc de ne pas dépendre
uniquement pour son développement, sa mise en Å“uvre, son suivi, son
évaluation, des acteurs et des institutions spécifiques au secteur de
l’égalité. Ainsi, afin d’atteindre une forme de légitimité, un tel instrument
doit être reconnu par des actrices et des acteurs n’appartenant pas à son
secteur d’origine, n’en partageant pas nécessairement les représentations
et encore moins les intérêts. De son apparition dans le sillage de la
Conférence des Nations Unies sur les femmes à Pékin en 1995, à son
institutionnalisation par le biais de l’article 3.2 CE du traité d’Amsterdam,
le gender mainstreaming est un instrument en mesure d’agréger des intérêts
différents, de fonder un consensus politique, mais un consensus qui est
fondé sur l’ambiguïté, la multiplicité des conceptions. Bruno Jobert, dans
son introduction au Tournant néo-libéral en Europe, écrit que « la réception
de nouveaux diagnostics et de nouvelles solutions dépend de leur capacité
à fixer les termes d’un nouveau compromis entre les différents
acteurs composant les réseaux de politiques publiques. » (Jobert dans
Jobert (dir.), 1994,18-19). Le gender mainstreaming, suivant cette même
logique, doit pouvoir agréger l’ensemble des acteurs afin d’être adopté et
reconnu comme légitime, et, pour cela son contenu se révèle
nécessairement flou et ambigu, c’est la condition même de son
acceptation.
Afin d’illustrer de processus, il est possible de se concentrer sur l’exemple
de la négociation de la Communication « Intégrer l’égalité des chances
entre les femmes et les hommes dans l’ensemble des politiques et actions
communautaires » (Commission européenne, 1996), qui est le premier
texte communautaire à affirmer un engagement politique sur le sujet au
début de l’année 1996 (Jacquot, 2003). Il s’agit en effet de trouver un
compromis entre une communauté de spécialistes des questions d’égalité
entre les femmes et les hommes, dont les membres appartiennent aux
structures en charge de l’élaboration de la politique communautaire
d’égalité (Unité égalité des chances de la Commission européenne,
Commission des droits des femmes du Parlement européen), qui veut un
texte le plus contraignant possible, et les autres Directions générales de la
Commission, que l’on peut, dans l’ensemble et sans grand risque
d’exagération, qualifier de très réticentes à ce texte. Cette opposition, et le
processus de rédaction particulièrement fastidieux
[7], expliquent pourquoi
le consensus final se révèle polysémique. En effet, le concept même de
gender mainstreaming est particulièrement flou, et pas seulement dans sa
dénomination. Un véritable travail de réflexion et d’explication sur la
nature du
mainstreaming, que ce soit sur ses implications théoriques ou
pratiques au niveau du système communautaire, n’a jamais été vraiment
réalisé. Par conséquent, le concept se retrouve investit de sens multiples
et le texte se révèle ambigu car soumis à ces influences multiples.
Nous pouvons distinguer quatre grands types de conceptions du
gender mainstreaming qui coexistent au niveau communautaire à partir du
milieu des années 1990 : une conception extensive, une conception
minimaliste-réductrice, une conception conservatrice et une conception
défensive.
Le gender mainstreaming comme nébuleuse de conceptions.
[8]
[9]
Le gender mainstreaming comme nébuleuse de conceptions.
- Typologie récapitulative -
Types de conceptions Traductions, compréhensions Exemples
d’acteurs
Extensive Allocation d’un budget spécifique, Secteur
sanctions, structure de suivi communautaire de
spécifique l’égalité (PE8, LEF9,
etc.)
Minimaliste - Processus bureaucratique, politique Majorité des services
réductrice d’égalité des chances pour le de la Commission
personnel des institutions
européennes
Défensive Refus de prise en compte, DG ‘économiques’
problématique considérée comme (concurrence,
non pertinente industrie, commerce)
Conservatrice Centrée sur les rôles traditionnels Marginal et résiduel
des femmes
La première catégorie, celle de la conception extensive du gender mainstreaming,
est, sans surprise, portée par les actrices de la communauté de spécialistes
de l’égalité entre les femmes et les hommes. Il s’agit d’une conception
extensive dans la mesure où l’enjeu est d’étendre l’application de
l’instrument, de le déployer au maximum, de lui donner de l’ampleur, tant
au niveau vertical (moyens – procédures et indicateurs d’analyse,
évaluations, service spécial de coordination et de suivi rattaché au
Secrétariat général de la Commission, généralisation des cours de
formation, création d’une ligne budgétaire spécifique) qu’horizontal
(domaines d’action et politiques).
La deuxième catégorie est celle d’une conception minimaliste-réductrice du
gender mainstreaming, elle est la plus largement partagée. Nous la qualifiions,
tout d’abord, de minimaliste (par contraste avec la catégorie extensive) car,
dans cette perspective, le gender mainstreaming est souvent considéré
comme un processus bureaucratique supplémentaire, consistant à réaliser
des « fiches d’impact » pour chaque action ou texte élaboré, se résumant
donc à cocher des cases dans un document. Elle est ensuite qualifiée de
réductrice car, premièrement, cette conception tend à réduire et à
confondre le principe d’intégration d’une perspective de genre avec
l’égalité des chances, les quotas, les actions positives, et/ou,
deuxièmement, à l’associer exclusivement avec une approche plus gender
friendly en interne de la politique du personnel des institutions
européennes.
La troisième catégorie est celle d’une
conception que l’on peut qualifier de
défensive. Elle est défensive en effet car il s’agit de défendre un territoire de
compétence contre l’intrusion d’un instrument porteur de nouvelles
hiérarchies, de nouvelles façons de faire propres à modifier la politique
menée jusqu’à présent. L’objectif est de refuser la transectorialité, de nier
la pertinence de la perspective de genre dans le domaine politique en
question. Les services que l’on peut classer dans cette catégorie utilisent
généralement des arguments techniques, analyse juridique (comme par
exemple la DG IV-Concurrence) ou économique (comme par exemple la
DG III-Industrie qui, en 1995, reprenant directement les arguments de
l’ERT
[10], reconnaît que la compétitivité de l’économie européenne dépend
notamment de la qualité de sa main d’
Å“uvre et plaide par conséquent
pour une augmentation de l’offre de main d’
Å“uvre qualifiée féminine,
mais s’inquiète surtout du lien « égalité des chances et coûts » pour les
employeurs
[11] ).
La quatrième catégorie est relative à une vision
conservatrice de l’égalité
entre les femmes et les hommes en général et du
gender mainstreaming en
particulier. Cette dernière conception est intéressante du fait même de
son caractère marginal (et de sa disparition rapide). Elle concerne des
services qui ne se considèrent pas comme concernés par l’exigence de
promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes de l’Union
européenne, mais qui utilisent pour cela moins des justifications
techniques que des justifications reposant sur des valeurs, des
représentations stéréotypées des rôles sociaux et de genre. Il est par
exemple possible de citer le cas de la DG XXIV-Politique des
consommateurs, qui explique en 1995 que certains aspects de son
domaine de compétences, « traditionnellement féminin », pourraient être
concernés par une approche sensible au genre : « there are of course
certain subjects which may interest women more than men – the safety
and use of cosmetic products, the safety of toys, the correct and
informative use of labelling on products »
[12]. Mais, néanmoins, elle refuse
de prendre en compte la variable sexuelle dans ses activités et considère
que le « consommateur » auquel elle doit s’adresser doit rester un individu
neutre et abstrait.
La rédaction du texte de la Communication accepté par tous les
acteurs préserve finalement cette diversité dans la compréhension de la
stratégie de mainstreaming et met en lumière le « jeu de la polysémie » dans
l’élaboration d’une mesure, le rôle du maintien de l’ambivalence des
termes et du contenu ou encore la force motrice de la contradiction
(Muller, 1984,69-85). Les ambiguïtés de départ se retrouvent dans le
texte, ce qui permet en fin de compte son adoption par le Collège des
commissaires. Il préserve des entrées et des clés de lecture multiples
(principe d’égalité, légitimité démocratique, légitimité économique),
présentant une argumentation tellement multiforme qu’il est presque
impossible d’être « contre ». Ainsi, le texte est suffisamment « fourre-tout » pour ne mécontenter personne et être acceptable par tous. Le gender
mainstreaming est donc reconnu comme principe d’action des politiques
communautaires dans tous les domaines, alors qu’en 1996 la seule base
législative pour la politique de lutte contre les inégalités basées sur le sexe
au niveau de l’Union est l’article 119 sur l’égalité de traitement sur le
marché du travail.
« Je suis une enfant de la stratégie de gender mainstreaming […]. Mais, en
fait, très souvent vous vous rendez compte que l’action est basée sur l’ambiguïté et
parce que tout le monde se sert de ce qui est nécessaire dans les mots et dans
l’action, il n’y a pas besoin de décision précise. Quand le sens commun dit ‘ il faut
se mettre d’accord sur ce que nous voulons faire afin de réaliser quelque chose
ensemble’, en fait vous vous rendez compte que ce n’est pas vrai : il est possible
d’agir ensemble sur une base ambiguë. » [13].
Ainsi que le suggère cette réflexion d’une administratrice de la
Commission européenne, l’existence d’interprétations divergentes d’une
même mesure n’est pas nécessairement un frein à l’action politique, au
contraire même parfois. Dans le cas qui nous préoccupe, on voit bien que
le gender mainstreaming est un instrument bâti sur l’ambiguïté et la
polysémie, capable de recevoir et de porter des conceptions (du monde et
de la politique communautaire d’égalité) et des intérêts différents. C’est
bien cette malléabilité qui lui a permis d’être introduit en tant que nouvel
instrument transectoriel. Ceci nous permet également de nous rendre
compte qu’au moment de son élaboration et de son adoption il est
impossible de définir ou de repérer « le » sens unique et univoque d’une
mesure ou d’un instrument d’action publique, mais qu’en revanche, « il
convient plutôt d’en saisir les sens possibles afin de comprendre
comment un consensus ambigu a pu se créer autour de celle-ci. En
revanche, c’est l’analyse de la mise en Å“uvre de ces mesures qui va en
préciser le sens » (Palier, 2003,176-177). Ce que nous allons nous
attacher à faire dans la seconde partie de ce texte.
Les multiples modalités de traduction : les usages du gender
mainstreaming
A partir de 1996, l’instrumentation puis la mise en
œuvre de
l’intégration de la dimension de genre dans les politiques et actions de
l’Union européenne sont pilotées par l’Unité égalité des chances de la
Commission européenne (DG V-Emploi et affaires sociales), l’ensemble
du processus devant être supervisé par le Groupe de commissaires sur
l’égalité des chances. Un certain nombre d’outils et de procédures
internes ont été mis en place, le Groupe interservices sur l’égalité entre les
femmes et les hommes qui rassemble les
gender correspondents de chaque
DG étant l’organe central du suivi de cette technique d’intégration. La
stratégie communautaire de
gender mainstreaming se matérialise ainsi par des
structures de mise en
œuvre et de suivi, administratives et politiques
(Groupe interservices de la Commission, Comité consultatif avec
partenaires sociaux et société civile, Groupe de haut niveau avec
représentants des Etats membres, Groupe de commissaires, Commission
femmes du Parlement européen, Conseil européen de printemps
[14] ). Il se
matérialise également par des outils d’analyse (statistiques, indicateurs,
benchmarks, analyse d’impact), des outils de sensibilisation (formation
continue, séminaires, etc.) et des outils organisationnels chargés d’assurer
la transversalité (programmes de travail annuels, coordination).
De par sa nature transectorielle, le gender mainstreaming est un
instrument nécessairement dépendant des multiples acteurs qui doivent
lui donner forme et réalité. Ainsi, afin que la dimension de genre soit
prise en compte dans les fonds structurels, la DG Politique régionale doit
elle-même adopter une stratégie de prise en compte du genre ; afin que la
dimension de genre soit prise en compte dans les PCRD, la DG
Recherche doit elle-même adopter une stratégie de prise en compte du
genre ; et ainsi de suite. En effet, la DG Emploi qui coordonne le
processus donne à l’ensemble des services de la Commission concernés
des instructions générales, met à leur disposition des procédures et des
guides d’utilisation, mais néanmoins, la traduction pratique du gender
mainstreaming dans chaque politique sectorielle est largement déconcentrée
est relève des divisions administratives sectorielles pertinentes. C’est ainsi,
qu’en étudiant de façon systématique l’implication (son degré et sa
nature) de chaque DG dans ce processus de traduction, en analysant les
choix d’outils qui sont fait par chaque DG parmi l’ensemble de ceux qui
composent le dispositif de mise en œuvre du gender mainstreaming, il est
possible de formaliser une typologie des différents usages (Jacquot, Woll,
dans Jacquot, Woll (dirs.), 2004,1-29) du gender mainstreaming au sein de la
Commission européenne, donc au sein des politiques européennes telles
qu’elles sont élaborées au niveau communautaire.
La construction de cette typologie se fonde sur des entretiens
semi-directifs réalisés à la même période
[15] à partir de la même grille avec
des membres du Groupe interservices sur l’égalité des chances entre les
femmes et les hommes de la Commission européenne, issus de la plupart
des DG (Santé et protection des consommateurs, Eurostat, Justice et
affaires intérieures, Développement, Agriculture, Elargissement,
Commerce, Recherche, Environnement, etc.), ainsi que sur l’analyse de
documents de travail internes à la Commission et relatifs à l’avancement
de la mise en
Å“uvre de la stratégie de
mainstreaming. La DG Emploi
produit en effet périodiquement des documents de suivi dans le cadre des
réunions du Groupe de commissaires sur l’égalité des chances. Ces
documents, programmes de travail et
scoreboards visent à instaurer une
dynamique de mise en
Å“uvre par l’application du principe de
naming and
shaming au domaine de la prise en compte du genre. Cependant,
concernant un instrument de
soft law, donc non contraignant, comme le
gender mainstreaming, les différents services de la Commission sont libres
d’entrer, ou non, dans le jeu mais aussi de sélectionner dans le dispositif
mis à leur disposition : outils d’analyse
[16], de sensibilisation
[17] et
d’organisation
[18]. Cette marge de man
Å“uvre laissée aux acteurs induit une
multitude d’usages qui vient s’ajouter à la polysémie déjà décrite.
D’une façon générale, différencier des usages nous permet ici de
montrer les appropriations multiples d’un instrument d’action publique
dont le sens est loin d’être stabilisé au moment de sa conception, mais
nous permet aussi, en créant des catégories, de saisir, au niveau plus
micro, grâce à l’attention au processus d’instrumentation, l’écart entre
sens attendu par les initiateurs et sens retenu par les acteurs administratifs
au moment de la mise en Å“uvre (Philippe, 2004). C’est bien dans l’écart
entre motif idéal et motif réel qui caractérise toute concrétisation d’une
norme que se glissent les marges de manœuvre dont disposent les acteurs
et le travail politique qu’ils réalisent. L’objectif est donc de sérier les
différents effets produits par le gender mainstreaming à travers les
réappropriations effectuées par les acteurs. Schématiquement, il est ainsi
possible de distinguer quatre catégories d’usages du gender mainstreaming :
un usage conformiste, un usage puriste, un usage réaliste et, enfin, un
usage opportuniste.
Les usages du gender mainstreaming à la Commission européenne
- Typologie récapitulative -
Travail Outils de Norme Logique
Type politique mise en Type d’égal- d’action
d’usage Å“uvre d’acteurs ité (motivation, effets
visés)
Confor - Inertie, Bureaucratiq Exogène Logique
miste lip service Organisation ues rationnelle
- Bonne Sensibilisation
conduite Analyse
Puriste Posture Militantes Egalité Logique
critique Sensibilisation des défensive
Analyse chances
Réaliste Adaptat- Militantes
ion Analyse professionnal Gender Logique de
institution isées main- positionneme
nelle et Sensibilisation streaming nt
cognitive
Organisation
Opport Mobilisat- Sociaux Utilitaris Logique
uniste ion des Analyse Réformateurs te d’influence
ressources Organisation
Note : Dans la troisième colonne, un type d’outils de mise en Å“uvre souligné signifie
que son degré d’utilisation est particulièrement développé. Les types d’outils de
mise en Å“uvre sont, de plus, présentés dans l’ordre décroissant de leur prise en
considération par les actrices et les acteurs correspondants.
Les usages de type conformiste désignent des pratiques qui visent à se
conformer aux demandes d’une institution dans laquelle le gender
mainstreaming a été établi au rang de norme d’action publique. Il s’agit de
faire ce qui est juste et convenable dans le cadre des règles propres à une
institution à un moment précis (logique rationnelle). Même si le bien-fondé de l’objectif d’égalité entre les femmes et les hommes n’est jamais
remis en cause, les acteurs bureaucratiques envisagent le principe d’égalité
de façon exogène. Le gender mainstreaming étant conçu comme une
demande extérieure, il n’entraîne pas de réflexion sur ce que représente la
notion de genre, sur ses implications sur le contenu des politiques
publiques. Correspondant à ce schéma, on trouve donc des exemples de
lancement d’études d’impact sur des points de détails de programmes
communautaires, de déclaration de suivi et de mise en Å“uvre de
recommandations comme celle de la représentation à parité des hommes
et des femmes dans les comités d’experts, etc. Pour autant, il y a deux
faces à la mise en Å“uvre conformiste du gender mainstreaming : une mise en
Å“uvre de façade et une mise en Å“uvre plus « sérieuse » au regard des
attentes bureaucratiques. La recommandation officielle de gender
mainstreaming ne produit pas que des effets symboliques dans certains
secteurs ; elle produit aussi, dans d’autres secteurs, des initiatives, des
réalisations, même si cela reste dans un cadre limité, ne révolutionne pas
les pratiques, ne modifie pas véritablement les agendas ou la hiérarchie
des priorités (lancement d’études d’impact, plan de représentation à parité
des femmes et des hommes dans les comités d’experts, etc.). La
dimension conformiste des usages du gender mainstreaming, que cela soit
dans sa version plutôt active ou plutôt passive, est largement dominante
au sein de la Commission européenne.
Le deuxième type d’usages que nous avons dégagé correspond
aux
usages puristes. Nous les avons désignés comme tels dans la mesure où
les actrices
[19] qui constituent le groupe concerné agissent dans un souci de
pureté quant à la représentation du principe d’égalité et de conformité à
un type idéal du
gender mainstreaming. Il s’agit en quelques sortes du type
d’usage réalisé par les « perdants » dans la lutte pour les idées au sein de la
Commission européenne, qui restent attachés à une conception extensive
du
gender mainstreaming et de la promotion de l’égalité entre hommes et
femmes. La logique d’action principale est donc une logique défensive.
Les actrices concernées ont très souvent participé à l’émergence et à
l’institutionnalisation du
gender mainstreaming au sein des institutions
communautaires à partir du début des années 1990 et cherchent à
préserver l’esprit et les acquis de ces premières années en mettant en
place des programmes ambitieux d’intégration du genre, notamment en
maintenant la complémentarité entre actions positives et
gender
mainstreaming, en tendant à favoriser les associations de femmes, en
cherchant à mettre en place des programmes de formation des cadres,
etc. Cependant, souvent également en perte de légitimité, elles ne
bénéficient que faiblement d’un accès à la décision et aux ressources de
l’institution. Elles mobilisent principalement des outils de sensibilisation
(qui sont aussi participatifs), vecteurs privilégiés des liens avec les ONG
spécialisées.
L’usage réaliste correspond à celui effectué par les membres de la
communauté de spécialistes de l’égalité entre les femmes et les hommes
qui se sont adaptés, institutionnellement et cognitivement, au gender
mainstreaming, non plus tel qu’il peut être idéalement défini par un-e
défenseur-e de l’égalité mais tel qu’il est instrumenté et mis en Å“uvre au
sein de la Commission. Ils adaptent leurs pratiques au gender mainstreaming
et en font usage tel quel, plutôt que de chercher à re-modeler l’instrument
en fonction de leurs convictions ou objectifs. Cette adaptation aux
conditions du gender mainstreaming et à ses modalités de fonctionnement
est donc une adaptation institutionnelle (travailler au mieux avec les
ressources et les contraintes du système communautaire) et une
adaptation cognitive (utiliser le discours qui émerge à partir de la fin des
années 1990 et qui présente le principe de l’égalité entre les femmes et les
hommes comme un élément d’efficacité des politiques publiques et de
compétitivité économique). L’objectif qui motive et qui oriente ces
actrices et ces acteurs est de conserver et de sécuriser une visibilité et une
légitimité au traitement public des inégalités entre les femmes et les
hommes au niveau communautaire, mais plus encore, d’étendre le champ
de cette action publique à de nouveaux domaines et donc de renforcer
leur position au sein de l’espace politique européen. L’Unité femmes et
sciences de la DG Recherche continue ainsi à être très active tout en
insistant sur les gains de compétitivité à attendre de la participation des
femmes à la recherche scientifique. Les usages réalistes sont caractérisés
par une utilisation de tout l’éventail des outils de mise en Å“uvre.
Enfin, le type d’usage qui est très certainement le plus intéressant à
étudier est l’usage opportuniste car il est le principal en termes d’influence, de
poids politique et de redéfinition des représentations liées à la lutte pour
l’égalité entre les femmes et les hommes au niveau de l’Union. Les
actrices et les acteurs concernés appartiennent à la hiérarchie de la DG
Emploi, ce sont des réformateurs issus du secteur social. Ils sont portés
par une logique d’influence. Leur motivation consiste, tout d’abord, à
rehausser leur poids politique face aux acteurs économiques dans la
redéfinition de l’Europe sociale qui se joue à la fin des années 1990
(Bruno, Jacquot, Mandin, 2006). Elle consiste, ensuite, à influer sur les
orientations et le contenu de la lutte pour l’égalité entre les femmes et les
hommes de l’UE. C’est ce type d’usages qui va contribuer à redessiner le
paradigme communautaire de l’égalité. Dans cette perspective, l’égalité
entre les femmes et les hommes est, notamment, mise au service de
l’emploi, et c’est le gender mainstreaming qui est l’instrument principal de
cette reconversion (Jacquot, 2004). L’intégration du mainstreaming dans la
Stratégie européenne pour l’emploi (SEE), la construction d’indicateurs
liées aux Grandes orientations de politique économique (GOPE), la prise
en compte de l’égalité dans une optique d’efficacité strictement
économique dans les études d’impact coordonnées par le Secrétariat
général sont les principaux vecteurs de cette orientation spécifique de la
préoccupation d’égalité. La hausse des taux d’emploi et la compétitivité
deviennent donc, par l’intermédiaire des usages stratégiques au cours des
dernières années les objectifs principaux que le gender mainstreaming doit
servir et qui lui donnent sa légitimité politique. En dehors de cet usage
stratégique externe (c’est-à-dire qui concerne l’intégration de la dimension
de genre dans les politiques publiques européennes) il est également
possible de repérer un usage stratégique interne à la Commission
européenne, lié à la gestion des ressources humaines de cette institution.
En effet, le gender mainstreaming connaît également une mise au service de
la « bonne gouvernance » interne de la Commission. La prise en compte
du genre est incluse dans les stratégies managériales de la Commission en
termes d’objectifs à atteindre. On peut ainsi trouver des documents
internes qui classent les différents services en fonction de leur
pourcentage représentant ces objectifs à atteindre et leur taux de
« réussite ». Les programmes de travail des services concernés sont
détournés de leur visée originelle. Alors que les informations collectées
constituaient des moyens d’action politique, elles sont désormais
destinées à la construction d’« indicateurs de performance », de critères
d’évaluation et de notation de ces services. On voit donc que l’on passe
directement de l’instrumentation du gender mainstreaming (sa mise en
instruments) à son instrumentalisation (sa mise au service d’objectifs
autres que l’égalité entre les femmes et les hommes). En termes d’outils
de mise en Å“uvre, c’est sur les outils d’analyse, et plus précisément sur le
chiffre (statistiques et indicateurs) que se porte l’essentiel de l’effort. Il
s’agit de rendre visible afin de convaincre de la justesse de sa démarche et
donc d’asseoir sa position. De plus, la prégnance du chiffre joue un rôle
important en tant qu’élément disciplinant, caractéristique des nouveaux
modes de gouvernance européenne (Bruno, Jacquot, Mandin, 2006).
Ainsi, il semble impossible de parler de l’application du gender
mainstreaming au niveau communautaire mais bien plutôt des modalités de
mise en Å“uvre de la stratégie de gender mainstreaming au sein de la
Commission européenne. Il ne s’agit donc plus simplement de polysémie
dans les appropriations et conceptions subjectives de l’instrument, mais
également d’émiettement de la substance de cet instrument au moment-même de sa mise en Å“uvre effective. On se retrouve face à un patchwork
d’actions sectorielles, si bien qu’il devient presque impossible de savoir ce
que peut recouvrir l’action publique définie à l’article 3.2 du TCE : « Pour
toutes les actions visées au présent article [les domaines d’action de l’UE],
la Communauté cherche à éliminer les inégalités, et à promouvoir
l’égalité, entre les hommes et les femmes ». Dans ces conditions, l’Union
risque de « chercher » bien longtemps avant de trouver…
Les mesures d’ingénierie sociale, du fait de leur action indirecte et
de long terme, ont nécessairement un rapport plus lointain et plus
complexe à la résolution des problèmes publics que d’autres types de
mesures. On comprend alors que la dimension de l’instrumentation
prend une importance toute particulière dans le cadre d’ambitions aussi
vastes que celles portées par une volonté publique de mise en Å“uvre de
mécanismes d’ingénierie sociale. L’ampleur des résultats dépend par
conséquent en grande partie des technologies de gouvernement qui sont
retenues pour les mettre en Å“uvre. Plutôt que de chercher à discerner ou
à décréter les caractéristiques générales d’un succès ou d’un échec
toujours nécessairement relatif, il semble nécessaire de s’intéresser à la
nature des outils choisis. Chaque type d’usage correspond ainsi, comme
nous l’avons montré, à une combinaison d’outils (outils d’analyse, de
sensibilisation, d’organisation) plus ou moins sophistiquée qui va jouer un
rôle primordial dans les effets produits par chacun de ces usages du gender
mainstreaming.
Ceci nous entraîne à mettre en avant ce que l’on peut désigner
comme une forme d’« ingénierie instrumentale », inséparable de
l’ingénierie sociale, et que l’on peut définir comme : l’ensemble des
processus qui conduisent à l’appropriation différenciée d’un instrument
d’action publique par l’intermédiaire d’usages différents, voire
divergents
[20]. C’est donc l’attention aux usages qui permet de rendre
visible cette ingénierie instrumentale, au plus près des acteurs, de leurs
appropriations et réinvestissements, et qui permet éventuellement
d’appréhender la totalité du processus d’ingénierie sociale. C’est,
notamment, des modalités de cette ingénierie instrumentale que va
dépendre la qualité de la mise en
Å“uvre d’un instrument d’ingénierie
sociale comme le
gender mainstreaming et des changements qu’il va apporter
à l’action publique contemporaine. Ingénierie sociale et ingénierie
instrumentale doivent être mises en relation dans l’analyse afin de tenter
de saisir toute la complexité de processus si fragiles que ceux de
redéfinition d’un système social.
·
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·
Rossilli M. (dir.) (2000), Gender Policies in the European Union, New York, Peter
Lang.
[1]
L’auteure tient à remercier Pierre Muller pour ses conseils et sa relecture attentive,
Alexandra Jönsson pour ses lumières suédoises, ainsi qu’un relecteur (une relectrice)
anonyme pour ses commentaires.
[2]
Préambule de la Constitution de 1946 qui proclame que « la loi garantit à la femme, dans
tous les domaines, des droits égaux à ceux des hommes » ; arrêté du 30 juillet 1946 qui
abroge les dispositions relatives aux abattements jusqu’alors autorisés pour les salaires
féminins ; loi du 1
er février 1950 qui prévoit que les conventions collectives nationales
susceptibles d’être étendues doivent comprendre obligatoirement des dispositions
concernant « les modalités d’application du principe à travail égal, salaire égal pour les
femmes et pour les jeunes », SMIG introduit en 1950 qui repose sur une grille unique
pour les femmes et pour les hommes.
[3]
« …l’article 119 poursuit une
double finalité ;
d’une part, [il] a pour fonction d’
éviter que […]
les entreprises établies dans des Etats qui ont effectivement réalisé les principes de l’égalité
de rémunération,
ne subissent un désavantage concurrentiel […] ;
d’autre part…, cette disposition
relève des
objectifs sociaux de la Communauté, celle-ci ne se limitant pas à une union
économique, mais devant assurer en même temps par une action commune, le progrès
social et poursuivre l’amélioration constante des conditions de vie et d’emploi des peuples
européens… », Arrêt de la Cour du 8 avril 1976.
Gabrielle Defrenne contre Société anonyme belge
de navigation aérienne Sabena. Affaire 43-75 [italiques ajoutées].
[4]
Directive sur l’égalité de salaire (1975), directive sur l’égalité de traitement en matière
d’emploi, de formation professionnelle, de promotion et des conditions générales de
travail (1976), directive sur les régimes statutaires de sécurité sociale (1978), directive sur
l’application du principe de l’égalité de traitement entre les femmes et les hommes
exerçant une activité indépendante, y compris une activité agricole, ainsi que sur la
protection de la maternité (1986).
[5]
Expression idiomatique désignant des programmes de distribution de financements
européens que l’on peut classer dans la catégorie « discrimination positive » en faveur des
femmes (femmes entrepreneures, salariées, vivant en milieu rural…) : Programme d’action
pour l’égalité des chances pour les femmes (1982-1985) ; Programme d’action pour
l’égalité des chances pour les femmes (1986-1990) ; Troisième programme d’action à
moyen-terme, 1991-1995 ; Quatrième programme d’action à moyen-terme pour l’égalité
des chances pour les femmes et les hommes, 1996-2000 ; Cinquième programme cadre
« Vers une stratégie communautaire en matière d’égalité entre les femmes et les hommes
(2001-2005) ».
[6]
Pour des compléments définitionnels, voir, dans ce numéro, l’article de Réjane Sénac-Slawinski.
[7]
Selon une ancienne fonctionnaire de l’Unité égalité des chances de la Commission
européenne : « La première Communication de la Commission sur le
mainstreaming, ça a
été une lutte épouvantable. C’est un mauvais texte finalement, mais aussi ça avait été le
résultat d’une lutte interne au sein de la DG Emploi, avec notre cabinet, avec les autres
DG quand c’était passé en interservices, c’était épouvantable. A chaque fois on
rechangeait un mot, c’était vraiment une espèce de guérilla administrative. ». Entretien, 19
juin 2002.
[8]
Commission des droits des femmes et de l’égalité des chances du Parlement européen.
[9]
Lobby Européen des Femmes, groupe d’intérêt transnational créé en 1990.
[10]
European Round Table of Industrialists, groupe d’intérêt transnational rassemblant 45 chefs
d’entreprise et d’industrie européens.
[11]
Commission européenne, DG III, Note au Secrétariat général, note intitulée « Mise en
Å“uvre du principe de l’égalité des chances dans les politiques de l’Union », datée du
12/05/95 (archives personnelles membre de la Commission européenne).
[12]
La maman, la putain et la ménagère enfin réunies ! Commission européenne, DG
XXIV, Note au Secrétariat général, note intitulée « Interservice Group ‘Equal
Opportunities’ », datée du 12/05/95 (archives personnelles membre de la Commission
européenne).
[13]
Entretien membre de la Commission européenne, 19 décembre 2002.
[14]
Le Conseil européen de printemps se réunit depuis 2001 pour suivre le processus de
Lisbonne et « la situation économique, sociale et environnementale de l’Union »
(CONSEIL EUROPEEN,
Conclusions de la Présidence, Conseil européen de Barcelone, 15 et
16 mars 2002. Nr : 100/1/02, point 1). Depuis 2003, il « surveille » les progrès du
gender
mainstreaming et, dans cette perspective, il « invite la Commission à établir, en collaboration
avec les Etats membres, un rapport annuel au Conseil européen de printemps sur les
progrès accomplis pour promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes et sur des
orientations en vue d’intégrer la dimension hommes-femmes dans les différentes
politiques » (CONSEIL EUROPEEN,
Conclusions de la Présidence, Conseil européen de
Bruxelles, 20 et 21 mars 2003. Nr : 8410/03, point 47).
[15]
Entre novembre 2002 et janvier 2003.
[16]
Objectifs : rendre visible les inégalités et orienter l’action publique (statistiques ventilées
par sexe, indicateurs, enquêtes et études, analyse des budgets, grilles de vérification et de
suivi, évaluation de l’impact selon le genre, coût/avantages).
[17]
Objectifs : agir sur les valeurs, les représentation, les visions du monde et faire prendre
conscience des inégalités (formation professionnelle, guides, manuels, recueils de bonnes
pratiques, conférences, séminaires, auditions, consultations ONG spécialisées).
[18]
Objectifs : garantir la transversalité et coordonner, réorganiser les organisations
(groupes d’échange d’information, partage d’expérience, groupes interservices,
interministériels).
[19]
Dans notre échantillon, les membres de la catégorie des usages puristes sont
exclusivement des femmes.
[20]
Jacquot S. (2005), « L’instrumentation du
gender mainstreaming à la Commission
européenne : entre ‘ingénierie sociale’ et ‘ingénierie bureaucratique’ », Communication au
VIIIe Congrès de l’Association française de science politique, Lyon, 14-16 septembre
2005.