2006
Politique européenne
Genre et application du concept de gender mainstreaming
Etude de cas dans la mise en Å“uvre du fonds social européen en Ile-de-France et a Berlin depuis 2000
Gwenaëlle Perrier
L’article se concentre sur l’application du gender mainstreaming prôné par l’Union
européenne, à travers l’exemple de la mise en Å“uvre d’un programme pour l’emploi du Fonds
social européen (FSE) dans deux régions européennes. Sont analysées les caractéristiques du
gender mainstreaming, ses apports comme ses incohérences, ainsi que la portée des consignes
communautaires au niveau local. Centré sur les acteurs des administrations et autres services du
FSE en Ile-de-France et dans le Land de Berlin, leurs motivations, leurs ressources et leurs
compétences, l’article montre comment ceux-ci se réapproprient ou non cette nouvelle méthode de
promotion de l’égalité.
En 1996, la Commission européenne a publié une communication
sur le gender mainstreaming annoncée comme sa nouvelle politique
« d’égalité entre les femmes et les hommes ». Il vise à « promouvoir
l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’ensemble des actions et
des politiques, et ce à tous les niveaux » (…) « Il s’agit, ce faisant, de ne
pas limiter les efforts de promotion de l’égalité à la mise en Å“uvre de
mesures spécifiques en faveur des femmes, mais de mobiliser
explicitement en vue de l’égalité l’ensemble des actions et politiques
générales, en introduisant dans leur conception (…) l’attention à leurs
effets possibles sur les situations respectives des femmes et des hommes
(« gender perspective »)… » (COM, 1996). La référence à la définition du
Conseil de l’Europe permet de bien éclairer les spécificités du concept : il
est question de la réorganisation des processus de décision, afin que tous
les acteurs participant à l’élaboration et la mise en Å“uvre des politiques
tiennent compte de la perspective de genre dans tous les domaines et à
tous les niveaux (Conseil de l’Europe, 1998,9).
Il s’agit donc d’une nouvelle méthode d’action publique visant un
changement de culture des organisations. On peut dégager à partir de ces
définitions trois caractéristiques essentielles qui la distinguent des autres
politiques publiques d’égalité entre les sexes (pour plus de précisions sur
ses caractéristiques, voir Jacquot, début du paragraphe 2. « La
construction d’un instrument de politique publique polysémique ») :
- Elle implique une extension sectorielle de la politique d’égalité :
la perspective de genre doit être prise en compte dans toutes les
politiques publiques.
- Elle induit aussi une extension séquentielle de la politique
d’égalité : le critère du genre doit être pris en compte dans toutes
les phases des politiques publiques.
- La conséquence de cette double extension est qu’une plus large
palette d’acteurs est impliquée dans la politique d’égalité entre les
sexes.
Si le gender mainstreaming nourrit beaucoup d’attentes, pour son
approche intégrée et préventive, plusieurs études font état de sa faible
transposition concrète (Bothfeld, Gronbach, Riedmüller, 2002,231 ;
Silvera, 2000,16). Se pose en effet le paradoxe suivant : incluant tous les
acteurs de politique publique, qu’importent leurs motivations, leurs
compétences et leurs ressources en matière d’égalité entre les sexes, le
changement d’optique et de pratiques que cette politique est censé
introduire n’est-il pas illusoire (Hafner-Burton, Pollack, 2000,434) ? Avec
quels acteurs introduire du changement en faveur de l’égalité entre les
genres en politique publique ? Comment promouvoir l’égalité quand les
acteurs qui mettent en œuvre le gender mainstreaming ne se revendiquent
pas du féminisme ? (Krell, 2001,115) L’intégration des questions de
genre dans l’action de tous les acteurs de politique publique ne porte-t-elle pas en elle le risque d’une dilution des questionnements et des actions
en faveur de l’égalité entre les sexes ?
On cherchera ici à analyser l’effectivité de l’intégration des
questions de genre dans le programme objectif 3 du Fonds Social
Européen (FSE) à Berlin et en Ile-de-France (IdF) depuis 2000. Le
fonctionnement de l’objectif 3 du Fonds Social Européen, outil financier
communautaire cofinançant des programmes nationaux et régionaux
pour l’emploi et la formation, repose en effet sur une conditionnalité de
l’aide financière liée au respect de certains critères définis au niveau
communautaire, dont le critère d’égalité des chances entre les sexes.
En toile de fond, c’est donc le problème de la portée d’un outil
communautaire en matière d’action publique en faveur de l’égalité qui
sera posé, avec un centrage sur sa portée en aval des instances
décisionnelles européennes. L’article vise à mettre en lumière le
cheminement de l’impulsion communautaire en matière de gender
mainstreaming, en centrant son propos sur le niveau local. Il mettra l’accent
sur l’interdépendance de celles-ci avec les espaces politiques locaux et leur
réappropriation par les acteurs infra-communautaires (pour la réflexion
sur les apports d’une étude de l’intégration communautaire par le bas,
voir Pasquier, Weisbein, 2004).
Les recherches ont été menées à Berlin en 2003 et en Ile-de-France
depuis 2004. L’analyse est centrée sur les acteurs et actrices de la mise en
Å“uvre, à travers l’étude des documents directeurs du programme objectif
3 et l’analyse des stratégies des acteurs et des résistances à l’intégration du
genre dans la mise en Å“uvre du FSE. L’article exclut donc de son champ
d’analyse l’impact de cette méthode d’action sur l’évolution des inégalités
relatives au genre sur le marché de l’emploi. Il cherchera à montrer
comment jusqu’alors, en Ile-de-France et à Berlin, l’opérationnalisation
du gender mainstreaming de façon non contraignante n’a pas permis
d’inclure de façon substantielle et systématique les questions de genre
dans la gestion des programmes FSE. Pour cela, on analysera son
opérationnalisation dans les différents documents juridiques directeurs
des programmes, avant de s’intéresser aux dynamiques qui visent à rendre
visibles des questions de genre mises en place au niveau local. Pour
terminer, on mettra en lumière les obstacles à une réelle approche
intégrée de l’égalité.
Il ne s’agit donc pas dans cet article d’offrir un panorama exhaustif
de la façon dont le gender mainstreaming est transposé, mais de proposer
une réflexion analytique sur ses mécanismes de fonctionnement, ses
apports et ses limites (sur l’importance du niveau infra-communautaire,
voir Mazey, 2000,342). Les apports, mais aussi les incohérences de cette
nouvelle méthode d’action publique prônée par l’UE, ainsi que les
modalités de sa mise en Å“uvre seront discutés.
Le gender mainstreaming dans les documents directeurs :
l’opérationnalisation par l’ancrage juridique ?
L’opérationnalisation du gender mainstreaming est indissociable de
son ancrage juridique, qui introduit une dimension coercitive à la norme
d’égalité entre les sexes (Chazel, Favereau, Friedberg, 1994,90). Ainsi, si
son application contient un caractère obligatoire, son non respect peut
faire l’objet de recours en justice. Cet ancrage juridique permet aussi tout
simplement aux services des droits des femmes de s’appuyer sur la
légitimité juridique de leur action. Sa mise en Å“uvre requiert, en tant que
procédé top-down, un degré poussé de « finalisation de la régulation »
(Chazel, Favereau, Friedberg, 1994,88), pour encadrer les actions des
acteurs et actrices novices dans les questions de genre.
L’opérationnalisation au niveau communautaire
Le principe général de gender mainstreaming est inscrit dans le Traité
d’Amsterdam. Plus particulièrement, il trouve une déclinaison dans deux
actes communautaires relatifs aux fonds structurels. Dans le règlement du
21 juin 1999, on trouve de nombreux articles (sur les buts poursuivis par
l’utilisation des fonds, mais aussi la technique et la méthode des fonds
structurels) contenant des obligations à caractère généraliste sur le respect
de l’égalité entre hommes et femmes dans l’utilisation des fonds. L’article
le plus précis concerne les statistiques réalisées dans les études
d’utilisation des fonds, qui doivent être sexuées. Enfin, l’analyse des
situations respectives des hommes et des femmes doit être menée dans
l’évaluation ex-ante. Le règlement sur le FSE contient globalement les
mêmes dispositions. C’est donc davantage le principe de l’égalité
hommes-femmes que le gender mainstreaming qui trouve un ancrage
juridique. Son opérationnalisation est quasi inexistante dans les
règlements. En outre, aucun contrôle n’est prévu eu égard au respect
concret du principe.
Toutefois, si la Commission n’a pas opérationnalisé de façon
contraignante la mise en œuvre du gender mainstreaming dans le secteur des
fonds structurels, l’impulsion qu’elle donne ne se limite pas à ses actes
juridiques. Ainsi, dans un ouvrage portant sur l’intégration de l’égalité des
chances dans les programmes de ces fonds (Europäische Kommission,
2000), l’UE souligne qu’elle est consciente du besoin d’instructions sur ce
sujet. Dans cette optique, elle promeut des études de projets et des
échanges de bonnes pratiques sur le gender mainstreaming. Un rapport de
Mary Braitwaite présente les résultats d’un séminaire sur la promotion de
l’égalité des chances entre les sexes dans le cadre des programmes des
fonds structurels en Allemagne, en France et au Royaume-Uni. On y
trouve des consignes pratiques, allant du rassemblement de données
pertinentes à la présentation d’indicateurs pour l’accompagnement et
l’évaluation des politiques publiques pour la prise en compte de l’égalité
hommes-femmes. En 1998, un guide a été mis en place, « Mécanismes et
indicateurs du suivi du Mainstreaming » (Sensi, 1999) qui vise à aider les
acteurs à mettre en Å“uvre la nouvelle politique d’égalité. Le guide est très
détaillé et fourni, constituant ainsi une aide précieuse pour les acteurs
locaux. Cependant, toutes les actions sur la démarche à suivre visant à
concrétiser cette politique (audit, plan d’action, évaluation de l’action
genrée) n’ont pas de valeur coercitive.
Les guides édités par la Commission européenne n’ont donc
aucune valeur juridique. On est bien en présence de « soft law ». Ces
documents sont d’ailleurs inégalement connus et pris en compte par les
actrices de terrain. A Berlin, les personnes interviewées actives dans le
gender mainstreaming ont déclaré travailler avec ces documents produits par
la Commission. La Frauenbeauftragte d’une des mairies d’arrondissement de
Berlin (chargée de mission pour les droits des femmes) s’est ainsi
directement inspirée du guide pratique édité par la Commission pour en
produire un pour sa mairie d’arrondissement. En revanche, en IledeFrance, la chargée de mission responsable du FSE à la Direction
régionale aux droits des femmes et à l’égalité déclare ne pas y avoir
recours et juste parfois regarder le site internet de la Commission
européenne.
L’opérationnalisation au niveau national
Les administrations nationales jouent un rôle dans la définition des
buts du programme objectif 3 du FSE, puisque la mise en Å“uvre de celui-ci repose en premier lieu sur l’élaboration d’un Document unique de
programmation, ou Docup, programme directeur national définissant des
axes d’intervention pour l’attribution des fonds du FSE. Les Docups
français et allemand tentent de rendre visible de façon transversale les
enjeux relatifs au genre dans l’emploi. En Allemagne, une analyse
« genrée » du marché de l’emploi allemand est livrée, avec notamment
plusieurs statistiques croisant le sexe avec d’autres critères. Cependant, les
mesures contenues dans le Docup proposent rarement une approche
genrée. On trouve ainsi peu d’analyses des difficultés spécifiques aux
femmes pour accéder à l’emploi et la formation et peu de descriptions des
différentes manifestations des inégalités entre les sexes dans l’emploi et la
formation (Bundesrepublik Deutschland, 2004). Les femmes sont certes
parfois citées comme un des publics cibles, mais parmi d’autres. En
France, l’objectif de promotion de l’accès et de la participation des
femmes au marché du travail est mentionné parmi les objectifs généraux
du Docup (Délégation générale à l’emploi et à la formation
professionnelle, 2001). On trouve aussi des références à la problématique
de la promotion de l’égalité entre les sexes dans la stratégie générale. Au
gré des axes spécifiques (éducation et formation tout au long de la vie,
esprit d’entreprise, etc.), le public féminin est là aussi parfois
spécifiquement l’un des publics cibles.
Ce sont les autorités régionales qui sont parties prenantes dans la
mise en Å“uvre concrète du gender mainstreaming dans les programmes
régionaux FSE, plus particulièrement les services administratifs. A Berlin
comme en Ile-de-France, deux sortes d’acteurs sont centraux : les services
chargés de la mise en Å“uvre du FSE (Direction Régionale du Travail, de
l’Emploi et de la Formation Professionnelle / DRTEFP et
l’administration du Land équivalente à la DRTEFP, la Senatsverwaltung für
Wirtschaft, Arbeit und Frauen), et les services des droits des femmes
(Direction Régionale des Droits des Femmes et de l’Egalité / DRDFE et
les personnes chargées de l’égalité au sein de l’administration en charge
des questions d’économie, du travail et des femmes à Berlin). Les services
régionaux sont accompagnés techniquement par des prestataires de
services (notamment la société de conseil SPI à Berlin, et l’association
Racine, qui fournit aux administrations une aide technique pour la mise
en œuvre du FSE).
Le gender mainstreaming au niveau local : des dynamiques
pour rendre visible le genre
Le questionnement principal que l’on trouve dans la littérature sur
l’action publique en faveur de l’égalité hommes-femmes ne porte pas tant
sur la possibilité d’une telle action au sein des institutions, que sur les
modalités de son application, au-delà des déclarations de principe
(Kulawik, Sauer, 1996; Mazey, 2000,335; Hafner-Burton, Pollack, 2000,
434).
Le choix d’une analyse micro-politique est fécond pour l’étude de
la mise en Å“uvre du gender mainstreaming. D’une part, il implique de
dépasser l’idée d’une stratégie condamnée à échouer en raison de la
structure sexuée des organisations et de leur hiérarchie, idée qui n’est pas
absente de certains travaux sur le genre (Kreisky, 1994). D’autre part, il
permet d’identifier d’autres obstacles à sa mise en Å“uvre que le genre
(Henninger, 2000,35). Toute une gamme de concepts pertinents centrés
sur la micro-politique (Henninger, 2000,32 et suivantes) sont en effet à
engager pour comprendre quels peuvent être les mécanismes en jeu et les
fenêtres d’opportunité (Kulawik, Sauer, 1996, mais aussi Nohr, Veth,
2002,32, qui parlent aussi d’espaces de négociations), dans la mise en
Å“uvre du gender mainstreaming. Les stratégies des acteurs impliqués dans
celle-ci, leurs ressources, leurs intérêts au sein du réseau dans lequel ils
évoluent et les différentes coalitions d’intérêt (Chazel, Favereau,
Friedberg, 1994,92), mais aussi les configurations de pouvoir en jeu
(Chazel, Favereau, Friedberg, 1994,88) sont autant de facteurs qui
peuvent influencer le déroulement des politiques publiques et devenir des
variables explicatives pour comprendre leur mise en œuvre. Autant de
concepts pertinents pour analyser la question de l’introduction du
changement dans les organisations. Dans leurs logiques de
fonctionnement résident des marges de manÅ“uvre, des espaces pour la
promotion de l’égalité. La variable sexe devient, en quelque sorte, « une
variable parmi d’autres », dont il ne s’agit pas de sous-estimer le poids,
mais qui ne peut être le seul élément de réflexion pour l’analyse théorique
et pratique de la mise en œuvre du gender mainstreaming. Le fait de se
référer à la sociologie micro-politique des organisations n’implique
cependant nullement que soient niés les rapports de sexe qui sont
souvent présents dans les organisations.
Dans cette étude micro politique, deux questions fondamentales
paraissent devoir cristalliser les modalités de la réussite de ce
changement : celle de la volonté et de la capacité des acteurs à mettre en
place une politique en faveur de l’égalité des sexes, d’une part, celle de
son instrumentation d’autre part.
En ce qui concerne la capacité (Bock-Rosenthal, 1990,8) des
gestionnaires du FSE et des porteurs de projet à mener une telle
politique, dans la mesure où la plupart d’entre eux ne sont pas sensibilisés
aux questions de genre, la question de la finalisation des buts du gender
mainstreaming dans les programmes pour l’emploi et celle de la formation
s’avèrent centrales.
En ce qui concerne la volonté des acteurs, (sur la question de
l’acceptation de la politique d’égalité entre les genres, voir Krell, 2001,
109, et Biester, Holland-Cunz, Maleck-Lewy, Sauer, 1994,58. Voir aussi
Bothfeld, Gronbach, Riedmüller, 2002,199-228), dans la plupart des
institutions et organisations actuelles, les questions de genre ont peu de
visibilité et peu de légitimité (Voir Biester, Holland-Cunz, Sauer, 1994,
58), de sorte que l’acceptation de la mise en place du gender mainstreaming
est un enjeu fort : de nombreuses personnes sont loin d’avoir
connaissance des inégalités relatives au genre. Elles ont globalement
faiblement conscience de ces problèmes (Voir par exemple Bothfeld,
Gronbach, Riedmüller, 2002,225-226). Pour le gender mainstreaming,
l’acceptation par le personnel des organisations des questions d’égalité
revêt une dimension particulière, puisqu’elle doit être portée par tous les
acteurs de politique publique (Bretherton, 2001,62). La motivation de
quelques actrices travaillant spécifiquement sur le genre ne suffit donc pas
pour la réussite de cette politique.
En conséquence, les questions de genre semblent difficilement
pouvoir gagner en légitimité sans l’introduction d’un changement
d’acceptation de celles-ci dans les organisations. L’absence d’acceptation
et de légitimité de la thématique du genre renverrait en effet à une
contradiction indépassable du gender mainstreaming, qui suppose la
participation d’acteurs qui ne sont pas nécessairement désireux et / ou
capables de mettre en Å“uvre une politique d’égalité. Le « degré de
conscience » (Chazel, Favereau, Friedberg, 1994,88) des participant-e-s
est d’autant plus important que, comme on l’a vu, peu de contraintes
juridiques encadrent la mise en œuvre du gender mainstreaming. Par quels
processus les questions de genre trouvent une légitimité auprès des
gestionnaires du FSE et des porteurs de projet ?
L’autre question centrale dans l’analyse de l’application de cette
politique est celle des modalités de son « instrumentation », définie
comme « l’ensemble des problèmes posés par le choix et l’usage des outils
qui permettent de matérialiser et d’opérationnaliser l’action
gouvernementale » (Lascoumes, 2003,388) L’opérationnalisation du
gender mainstreaming suppose en effet des indicateurs, des statistiques, des
données, afin de rendre visibles les inégalités et permettre une prise de
conscience pour les acteurs de la nécessité d’agir, qui produisent, selon
Pierre Lascoumes, des effets spécifiques qu’il convient d’analyser
(Beveridge, Nott, Stephen, 2000,390).
Une impulsion et un accompagnement nécessaires de la part des
services des droits des femmes et actrices spécialistes
La conscientisation des acteurs et la formation aux questions de
genre reposent, en dépit du caractère transversal et transectoriel du gender
mainstreaming, sur des acteurs et actrices qui puissent jouer un rôle
d’impulsion et d’encadrement dans son application. Sans acteurs ou
actrices « spécialistes », cette politique intégrée risque de n’être portée par
personne (Heinrich-Böll-Stiftung, 2003,196). Il s’agit pour ces actrices de
rendre la question visible et intelligible. Leur rôle est un rôle de
collaboration avec d’autres services, d’apport de connaissances sur les
problématiques du genre, d’apport de matériel technique.
A Berlin, au niveau de l’arrondissement, une des Frauenbeauftragte
/chargée de mission aux droits des femmes, Mme R., contribue, par son
action en direction de l’administration de la mairie d’arrondissement, à
former les différents services administratifs à l’égalité entre les sexes. (Son
travail ne concerne d’ailleurs pas uniquement les gestionnaires du FSE).
Elle conseille ainsi la mise en place d’« ateliers genre » dans les différents
services et l’élaboration de « rapports genrés » (rapports d’activité tenant
compte de la dimension du genre pour la politique publique concernée),
elle décrit les multiples étapes de l’action publique où l’analyse genrée a sa
place, fournit une liste d’exemples de la politique de gender mainstreaming
par secteur de politique publique. Cependant, selon Mme R., d’autres
collègues considèrent qu’il n’est pas de leur ressort de mettre en Å“uvre
cette politique, mais de celui des acteurs et actrices des politiques
sectorielles. Au niveau de l’administration régionale, le service aux droits
des femmes du Sénat de Berlin avait commandité à la fin de l’ancienne
période de programmation du FSE une étude bilan sur la prise en compte
du genre dans les projets FSE, pour mieux cerner les enjeux pour l’égalité
hommes-femmes au niveau du Land.
En Ile-de-France, les crédits consacrés aux mesures spécifiques de
promotion de l’égalité hommes-femmes sont sous-consommés, de sorte
qu’au niveau régional, les efforts des actrices de la DRDFE et de la
DDDFE se sont largement concentrés sur les mesures spécifiques pour
l’égalité des projets FSE, en matière de communication notamment.
Toutefois, au niveau national, un important travail d’opérationnalisation a
été réalisé par les services des droits des femmes et de l’égalité (SDFE)
pour l’intégration du genre par les acteurs de la mise en Å“uvre locale.
Ainsi, en collaboration avec l’association Racine, le SDFE a adapté les
dossiers de demande de cofinancement en insérant à toutes les étapes du
dossier des questions relatives au genre (les dossiers initiaux se
contentaient d’une phrase à caractère très général). En outre, Racine et le
SDFE ont réalisé des fascicules spécifiques pour les différents acteurs
impliqués dans la gestion du FSE :
- une grille de l’instructeur pour tester la méthodologie des projets
dans leur prise en compte la problématique de l’égalité entre
hommes et femmes,
- un fascicule destiné aux porteurs de projet avec beaucoup
d’exemples très concrets qui montrent comment favoriser
l’égalité dans l’emploi,
- et un guide pour les porteurs de projet contenant des objectifs,
étape par étape, pour intégrer l’égalité (diagnostic, objectifs,
activités, moyens, recherche de partenaires, indicateurs suivi,
communication, évaluation, etc.), qui met en lumière les freins à
l’insertion dans l’emploi des femmes (problématique du
transport, de la garde d’enfants, etc.).
- Enfin, sur le forum des projets, certains projets ayant intégré
l’égalité des chances au titre de l’objectif 3 ont été mis en ligne
sur le site internet du FSE.
En outre, à Berlin, ce travail d’opérationnalisation du gender
mainstreaming a également été fourni sous l’impulsion de la chef de groupe
au service FSE, Mme L., qui ne travaille pas spécifiquement sur les
questions d’égalité entre les genres, mais qui est désireuse de porter cette
thématique. Une « checklist » a été élaborée dans son service, à
destination des services instructeurs de projets, afin d’aider ceux-ci à faire
des recommandations aux porteurs de projets pour mieux intégrer
l’égalité entre hommes et femmes et d’aider les porteurs de projets à
évaluer la prise en compte de la dimension du genre dans les projets
présentés. Cette « checklist » contient des indicateurs et des critères
d’évaluation relatifs au genre : ils portent sur la déségrégation horizontale
des emplois (aussi bien pour les femmes que pour les hommes) et la
déségrégation verticale, une participation paritaire au projet, contiennent
des questions sur les domaines en lien avec l’emploi (garde d’enfants, par
exemple). Mme L. organise trois fois par an des réunions avec les
porteurs de projets, pour répondre à leurs questions, notamment sur la
mise en Å“uvre du gender mainstreaming, et pour contrôler la prise en
compte du critère de l’égalité hommes-femmes. Enfin, elle réalise un
travail d’information : une newsletter a été publiée sur le gender
mainstreaming, où sont explicités les buts de cette méthode ; une des
séances FSE, qui ont lieu trois fois par an, y a été consacrée. Sans être
une « actrice spécialiste », c’est donc une actrice conscientisée qui fait
avancer ici la thématique de l’égalité. En revanche, à la DRTEFP en IledeFrance, aucun acteur ne semble jusqu’alors avoir porté
particulièrement la thématique. Le chef de groupe du service FSE n’a
manifestement pas de sensibilité particulière pour les questions de genre.
Une personne est certes chargée de promouvoir l’égalité des chances,
mais ses missions sont plus nombreuses que celle de la promotion de
l’égalité entre les sexes.
Les expériences berlinoises et franciliennes mettent donc en
évidence l’importance de l’impulsion donnée par les actrices chargées des
droits des femmes pour concrétiser les consignes communautaires de
GM et diffuser cette nouvelle norme d’action auprès des différents
services. Elles seules disposent des compétences et de la légitimité
nécessaires pour rendre intelligible cette méthode d’action et matérialiser
les enjeux de la prise en compte du genre. En outre, l’analyse comparée
de ces deux expériences tend à montrer que la configuration du réseau
s’activant pour opérationnaliser le gender mainstreaming peut varier selon les
sensibilités des personnes des différentes administrations.
Les formations ou « Gender Trainings » : gender mainstreaming et
sensibilisation aux questions de genre
Les gender trainings sont des stages de formation à la question de
l’égalité entre les sexes (Sur cette question, d’intéressants témoignages
édités par une fondation militant notamment en faveur de l’égalité
hommes/femmes : Heinrich-Böll-Stiftung, 2003,158-166 et 144-157). Ils
sont nés à la fin des années 1990 de la réflexion sur la mise en Å“uvre du
gender mainstreaming et ont pour but d’apporter des connaissances
théoriques et pratiques sur le genre, ainsi que sur l’opérationnalisation de
cette méthode. Ils ont été initiés par des organisations sensibles à cette
thématique. Des questions concrètes comme celle de la répartition du
budget sont abordées. Mais des discussions sur les représentations
sociales relatives au genre peuvent aussi être traitées. Le but est que les
personnes qui participent au gender training en repartent avec des
compétences pour pouvoir appliquer cette politique dans leur secteur
d’action publique. Cette étape est incontournable car dans de nombreuses
organisations et institutions, les connaissances sur le genre font largement
défaut.
L’UE constitue bien un tremplin dans ce domaine, car des
journées de formation sont lancées sous impulsion européenne : les
ministères du travail français et allemand ont ainsi chargé des entreprises
de conseil d’organiser des journées de formation pour les gestionnaires
du FSE. En Ile-de-France, des séminaires de formation de deux jours ont
été proposés par une société de conseil, à destination des agents du
Service Public de l’Emploi, aux niveaux national et régional. Si les
contenus sont ambitieux (formation théorique et pratique, discussions et
exercices pratiques, etc.), la question du contrôle et de l’évaluation de la
portée de ces journées reste ouverte. En outre, le caractère non
obligatoire de ces formations a parfois conduit à une faible participation
limitant nécessairement leur impact. A Berlin, la société SPI a organisé
des gender trainings pour le personnel de l’administration de Berlin en
charge des projets FSE, ainsi que pour des porteurs de projet, axés aussi
sur une double approche théorique et pratique.
Si l’on se place dans une perspective de sociologie des
organisations, l’enjeu de ces stages de formation est que les questions de
genre fassent partie de la culture, des valeurs et des cadres cognitifs des
acteurs de politique publique. Selon plusieurs actrices « spécialistes »
interviewées (agent-e-s des services des droits des femmes, formatrices,
etc.), ces formations sont incontournables pour les acteurs non formés.
Toutefois, les contraintes budgétaires et donc temporelles font courir le
risque d’une médiocre qualité de ces sessions de formation (Voir Krell,
2001,106). Que peuvent atteindre les Gender Trainers en deux journées de
formation ? L‘actrice berlinoise interviewée était sceptique par rapport à
la portée de son travail. L’acteur francilien interviewé indiquait quant à lui
que les évaluations des stages montraient ceci : si beaucoup de stagiaires
étaient satisfaits, ils souhaitaient avoir des méthodes pour pouvoir
concrétiser dans les projets pour l’emploi les connaissances acquises
pendant la formation, afin de participer réellement à la lutte contre les
inégalités dans l’emploi.
Les obstacles à une approche intégrée de l’égalité
Action en réseaux et soutien de la hiérarchie
Si les actrices spécialistes jouent un rôle moteur indéniable dans
l’opérationnalisation du gender mainstreaming, les actions qu’elles mènent
s’inscrivent dans des réseaux d’acteurs pluriels, indispensables pour une
diffusion de la dimension du genre auprès des gestionnaires du FSE.
Ainsi, à Berlin, la chargée de mission aux droits des femmes Mme
R. a notamment collaboré avec la responsable du gender mainstreaming de la
société SPI pour organiser un séminaire intitulé « Gender mainstreaming
dans la stratégie locale pour l’emploi et les programmes FSE ». Des
exemples concrets de projets intégrant la promotion de l’égalité y ont été
présentés. La checklist diffusée par les services du Sénat a été élaborée en
collaboration avec le service des droits des femmes de l’administration du
Sénat, qui a notamment mis à disposition des données chiffrées. D’autres
outils, tels que le « scoring-model », ont été établis en partenariat avec ce
service. C’est un instrument technique mis en place par une société
prestataire de services pour la mairie de Berlin. Il s’agit d’un QCM à
remplir par les services instructeurs, pour pouvoir évaluer statistiquement
la prise en compte du genre dans les projets.
En France, tout le travail d’opérationnalisation réalisé par le SDFE
a été effectué en étroite collaboration avec deux salariées sensibilisées aux
questions de genre de l’association Racine, chargée de l’assistance
technique au FSE. En outre, le réseau AVEC (Acteurs et Actrices
Volontaristes pour l’Egalité des Chances entre les femmes et les hommes
en Ile-de-France), initié notamment par la directrice de la DRDFE, prend
contact avec les structures intervenant dans le champ de l’insertion et de
l’emploi. Il regroupe des personnes de différentes administrations pour
des réunions de sensibilisation et de formation au genre, et pour des
initiatives de communication autour des questions de genre. Mais au
niveau local, on trouve peu de réels partenariats « institutionnalisés »
autour de cette question.
Ce travail en réseau est cependant en partie conditionné par la
présence ou l’absence de soutien de la hiérarchie. Celle-ci peut en effet
influer sur l’attribution de moyens financiers, donner l’autorisation
nécessaire pour des journées d’information ou pour la diffusion de
matériel. Deux exemples, qui n’ont pas vocation à être représentatifs de
l’ensemble de leur région : En Ile-de-France, dans les propositions de
révision à mi-parcours du programme FSE objectif 3, le SDFE au niveau
national et la DRDFE d’Ile-de-France invitent à un renforcement de la
prise en compte de l’égalité par les mesures spécifiques et le gender
mainstreaming. Le préfet du SGAR (Secrétariat général pour les affaires
régionales, qui supervise les programmes communautaires) n’a pourtant
retenu que les mesures spécifiques dans les orientations qu’il donne à ses
collaborateurs, limitant ainsi la promotion de l’égalité entre les genres à
des actions ciblées, et faisant ainsi barrage face à la volonté politique des
actrices spécialistes de diffuser une approche également transversale de
l’égalité entre les genres. En revanche, la Frauenbeauftragte (chargée de
mission aux droits des femmes évoquée qui a réalisé tout un travail
d’opérationnalisation du gender mainstreaming) déclare bénéficier du soutien
de la maire d’arrondissement pour effectuer ce travail dans les services
administratifs de sa mairie. Pointe peut-être à travers ces deux exemples
une contradiction dans la mise en œuvre du gender mainstreaming : le
changement en faveur de l’égalité doit être porté par la hiérarchie
d’institutions elles-mêmes genrées, qui ne sont pas nécessairement
acquises à la nécessité d’un tel changement (voir notamment Bretherton,
2001,61). Cependant, on ne peut pas dire que cette résistance masculine
soit systématiquement et nécessairement présente. Ainsi, dans la société
de conseil SPI, qui accompagne la mise en œuvre de la politique de
l’emploi du Land de Berlin, c’est une direction masculine qui a décidé de
mettre en place la stratégie de gender mainstreaming. Une des explications
possibles est que le travail autour de cette politique est un moyen pour
l’entreprise de se profiler sur le marché du conseil, sur un terrain encore
peu occupé. La thèse des différentes coalitions d’acteurs en fonction des
intérêts en jeu se trouve donc confirmée par les enquêtes de terrain. Mais
le réseau d’acteurs militant en faveur de l’intégration transversale des
politiques de l’égalité au niveau du Land est essentiellement un réseau
d’actrices, de femmes.
Peu de ressources particulières pour intégrer le genre
Les marges de manœuvre dont disposent les services pour les
droits des femmes dépendent de leurs ressources financières et
temporelles (Krell, 2001,113, et Bock-Rosenthal, 1990,69). A Berlin, les
actrices sont satisfaites de leurs ressources financières. Toutefois, dans la
mesure où il n’y a pas d’attribution budgétaire définie par la Commission
européenne, l’administration nationale ou le Land pour la mise en Å“uvre
du gender mainstreaming, les moyens utilisés pour son opérationnalisation
dépendent de l’importance qu’y attachent les actrices et acteurs locaux
(Voir Biester, Holland-Cunz, Maleck-Elwy, Sauer, 1994,54). Ainsi, d’un
arrondissement berlinois à l’autre, il est plus ou moins opérationnalisé. La
comparaison entre l’Ile-de-France et Berlin va dans le même sens : les
ressources à disposition de la DRDFE vont surtout dans l’information et
le travail autour des mesures spécifiques, et non autour de la mise en
Å“uvre de l’approche transversale.
La question des ressources ne se limite pas à celle des ressources
financières. Les services des droits des femmes sont chargés d’une vaste
palette de missions (mesures spécifiques FSE, plus tout un ensemble de
mesures, comme la lutte contre les violences contre les femmes) (Bock-Rosenthal, 1990,55-62). Aussi bien en Ile-de-France qu’à Berlin, les
ressources en personnel sont insuffisantes. En effet, le gender mainstreaming
provoque un élargissement des champs d’action, mais sa mise en oeuvre
n’est pas accompagnée de moyens humains supplémentaires pour les
réunions d’information, la réalisation de plaquettes d’information ou
autres activités induites par cette politique. Ainsi, la chargée de mission à
la DRDFE d’Ile-de-France souligne qu’en Commission Technique
Spécialisée (CTS), où une partie des projets FSE sont sélectionnés pour la
région Ile-de-France, elle n’intervient que sur les projets concernant les
mesures spécifiques, qu’elle a eu le temps de lire avant la réunion. En
revanche, elle ne peut se charger de vérifier l’effectivité de la prise en
compte des questions de genre dans tous les autres projets. Elle est seule
responsable du FSE à la DRFRE et seule responsable des questions
d’égalité en CTS. Si, grâce au gender mainstreaming, elle est légitime pour
intervenir sur tous les dossiers en CTS, elle ne le fait pas, car elle ne
dispose pas du temps nécessaire pour étudier tous les dossiers. En fait,
l’effectivité de l’intégration du genre n’est pas contrôlée, car elle ne se
consacre qu’aux dossiers mesures spécifiques pour les femmes. Le même
problème se retrouve au niveau départemental. En Seine-Saint-Denis,
l’unique chargée de mission chargée des droits des femmes ne peut
s’intéresser à l’ensemble des projets montés sur son territoire.
On ne peut donc que souligner la contradiction du gender mainstreaming qui
prévoit un élargissement du champ d’action sans donner plus de moyens
aux acteurs et actrices de politique publique.
Les efforts en faveur de l’opérationnalisation du gender
mainstreaming n’empêchent pas la persistance de blocages à
différents niveaux
Les actrices spécialistes et les réseaux d’acteurs décrits dans les
paragraphes précédents s’appuient sur les consignes communautaires
pour opérationnaliser le gender mainstreaming. L’UE, qui pose une
obligation théorique de prise en compte des problématiques de genre,
constitue ainsi un facteur de légitimation de leur action, même si elle ne
pose pas d’obligation concrète et précise. C’est une sorte de tremplin
dont se saisissent les actrices locales pour actionner des mesures
d’intégration du genre dans la politique de leur administration. Toutefois,
l’absence de sanctions est regrettée par les personnes engagées dans la
mise en Å“uvre du gender mainstreaming. Elle est présentée comme une
limite essentielle à leur action. Ainsi, une responsable de l’administration
gérant le FSE au Sénat précise que dans les réunions qu’elle a organisées
sur cette méthode en faveur de l’égalité des sexes avec les porteurs de
projets, elle n’a pu que constater la très inégale prise en compte du critère
du genre dans les projets FSE. Autrement dit, l’UE apporte aux actrices
locales un soutien certes nécessaire mais insuffisant pour impulser un réel
changement dans les politiques publiques. L’absence de dimension
coercitive de cette nouvelle norme d’action publique limite donc bien la
portée de l’initiative communautaire. Contrairement à d’autres critères de
gestion du FSE (comme le contrôle de l’utilisation des fonds), le non
respect du critère d’égalité entre les sexes n’occasionne ni sanction, ni
même souvent de réel contrôle.
Les critiques issues de la littérature sur le genre, relatives à la
nouvelle méthode de politique d’égalité entre les genres de l’UE et à la
faiblesse de sa transposition concrète, sont donc en grande partie
confirmées par l’étude du cas de sa mise en Å“uvre dans les programmes
FSE.
A Berlin comme en Ile-de-France, un réseau d’actrices et d’acteurs actifs
a permis de donner une réalité concrète au gender mainstreaming, grâce à un
travail d’opérationnalisation axé surtout sur la sensibilisation et la
communication. Toutefois, ces actrices soulignent les limites de leur
action en pointant du doigt l’impact incertain auprès des gestionnaires du
FSE et des porteurs de projet de leur travail de promotion de cette
nouvelle norme d’action publique. En outre, le manque de moyens et la
faible attention portée au thème de l’égalité entre les sexes, perçu encore
souvent comme un sujet d’importance secondaire par les porteurs de
projet ou de nombreux gestionnaires du FSE, rendent aussi
l’opérationnalisation partielle.
Les réseaux d’acteurs qui se mobilisent autour de cette politique pour
mettre en Å“uvre ce « droit mou » sont essentiels pour empêcher sa
dilution, les consignes au niveau communautaire restant très floues.
Toutefois, le caractère non coercitif de cette nouvelle méthode d’action
semble induire une instrumentation non contraignante qui rend sa portée
hasardeuse. En effet, les instruments mobilisés que sont les outils de
communication et les séminaires de formation reposent avant tout sur la
diffusion d’information et la sensibilisation aux questions de genre, mais
pas sur la contrainte et le contrôle.
L’hypothèse d’une dilution des consignes communautaires dans leur mise
en Å“uvre nécessite un jugement nuancé, mais dans les deux cas présentés,
le gender mainstreaming comme stratégie incluant l’ensemble des acteurs
d’une politique publique a pour l’instant échoué. Aussi bien en IledeFrance qu’à Berlin, la sensibilisation et la formation des acteurs est
largement inaboutie : la plupart des porteurs de projets et services
instructeurs ne mettent pas spontanément le thème à l’ordre du jour,
beaucoup ne prennent pas en compte le critère du genre dans leur
démarches. Pourtant, le gender mainstreaming a été largement
opérationnalisé par les actrices de terrain, que ce soit des personnes des
services des droits des femmes ou d’autres gestionnaires du FSE, acquises
aux questions d’égalité.
Ceci s’explique peut-être en partie par le facteur temps : cette politique est
une action à long terme, mais aussi par des contradictions inhérentes à la
façon dont il est mis en Å“uvre. Certes, on peut dire qu’un mouvement est
mis en marche sous impulsion de l’UE, dans la mesure où, à travers
notamment les journées de formation et la diffusion de données sur le
genre les questions de genre gagnent un peu en visibilité. Mais sur la
portée de cette politique, des questions centrales subsistent : comment,
dans les services des droits des femmes, concilier la mise en œuvre du
gender mainstreaming avec autres missions, tout aussi prioritaires ?
Comment s’assurer que les acteurs, une fois formés, opérationnalisent
réellement ce concept dans leur secteur de politique publique ? Dans
quelle mesure est-il possible d’introduire une dimension contraignante
aux consignes communautaires en matière de gender mainstreaming?
La mise en application de cette méthode d’action publique sous forme de
concept de droit mou et dans un contexte de restrictions des dépenses
publiques reste donc très lacunaire. Le gender mainstreaming exige un
changement d’optique et de pratiques qui ne se fera pas sans d’autres
mesures plus fortes, qui ne se limitent à de la sensibilisation. Il offre donc
un tremplin pour les militantes des questions d’égalité, mais sa portée est
encore très incertaine.
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