2006
Politique européenne
L'égalité des sexes en Espagne comme enjeu politique dans le processus de démocratisation
Brigitte Frotiee
Les dix années précédant l'adhésion de l'Espagne à l'espace communautaire
européen se révèlent déterminantes pour saisir les conditions d'émergence et
d'institutionnalisation de mécanismes qui perdurent encore aujourd'hui dans le
domaine de la politique d'égalité entre les hommes et les femmes dans ce pays. La
configuration qu’elle prend durant cette période semble relever davantage de la
résultante de multiples processus nationaux et internationaux qu’à un véritable modèle
d’importation. C’est ce que nous essaierons de démêler afin de contribuer à la réflexion
relative à l’impact de l’Europe sur l’édification d’une telle politique dans un pays
particulier : l’Espagne, qui par ailleurs connaît alors une transition démocratique.
En moins de dix ans, les priorités politiques concernant la place
des femmes se sont inversées en Espagne. Quel rôle a joué la politique
communautaire en la matière dans l’impulsion de la politique nationale ?
Est-ce la réponse politique aux revendications de mouvements
féministes ? Qui a accéléré l’agenda politique ? Les acteurs nationaux ou
la pression internationale ? Cette pression ne relèverait-elle que de
l’Europe ? Et les instances des Nations unies ? L'Espagne importe-t-elle
un modèle déjà existant à l’extérieur de ses frontières ? Entre les
dynamiques nationales et les dynamiques internationales qui peuvent
interagir dans le contexte sociétal particulier de la transition, se pose la
question de savoir : comment et par qui se dessine l’architecture, la
configuration de la politique espagnole « d’égalité des chances entre les
hommes et les femmes » qui se met en place durant la période de la pré-adhésion ?
C’est à la lumière de la littérature sur les phénomènes de policy
transfer, nous pensons notamment aux travaux de Dolowitz D., Marsh D.
(2000,6-44), que nous souhaitons interroger ainsi le cas espagnol, et ce
dans l’objectif de reconstituer la complexité des mécanismes observés
dans les jeux d’articulation entre le national et l’international. Complexité
d’autant plus grande que la période d’observation correspond à celle de la
transition démocratique (fin novembre 1975) jusqu’à l’adhésion à la
Communauté européenne (le 1er janvier 1986). Un espace temps marqué
par une césure dans l’histoire nationale, la rupture avec les quarante
années de franquisme, de reconfigurations d’acteurs grâce à la possibilité
retrouvée de la liberté d’expression, de moments de bifurcations par les
choix politiques effectués, de critical junctures (Dobry, 2000), de moments
d’alternatives historiques écartées (Moore, 1978) notamment en raison du
rejet du franquisme et de recherche de consensus à la consolidation de la
démocratie. C'est donc dans ce contexte sociétal particulier que la
question de la lutte contre les inégalités sociales entre les hommes et les
femmes comme objet de politique publique émerge, s’institutionnalise, se
déploie. En 1986, les fondements de la política de igualdad de oportunidades
entre los hombres y las mujeres sont posés.
Des dynamiques préexistantes à la construction de la politique
communautaire semblent ainsi jouer un rôle à l’échelle nationale. C’est
pourquoi il nous a semblé pertinent d’amorcer notre étude par la genèse
de cette politique. De manière plus générale, notre démarche se justifie
aussi dans la mesure où l’on peut difficilement se satisfaire de l’idée d’une
importation pure et simple ou d’une explication juste en terme de
légitimité. L’Europe n’est pas la seule source de production d’idées,
d’instruments pouvant avoir un impact sur les conditions d’émergence de
la politique espagnole d’égalité. En conséquence, il s’agit ainsi de montrer
que l’imposition du thème égalité sur la scène politique espagnole est le
produit de logiques à la fois nationales et internationales dont
l’articulation permanente prend sa source dans une configuration
spécifique, en l’occurrence celle de la IIe République.
Dans le premier point, nous montrerons comment les
mouvements féministes espagnols vont se mobiliser, s’organiser, pour se
construire une légitimité à la fois institutionnelle et politique à l’intérieur
même du pays pour faire passer leurs revendications sur l’agenda
politique et notamment pour faire évoluer le cadre normatif en faveur de
l’égalité des sexes. Nous verrons aussi que cette mobilisation, aussi
prompte à saisir les opportunités, ne peut se comprendre sans intégrer à
l’analyse la dimension internationale. En effet, cette dernière est
omniprésente notamment à travers la capacité des féministes espagnoles à
mobiliser les ressources normatives, cognitives et instrumentales que
promeuvent les instances internationales en faveur de l’égalité des sexes
pour légitimer leurs revendications ainsi que par les liens établis au sein
des réseaux associatifs féministes internationaux depuis plusieurs
décennies.
Dans le deuxième point, il s’agit de questionner les modalités
nationales de construction des mécanismes institutionnels pour la
promotion d’une politique en faveur de l’égalité des sexes afin de tenter
de déceler quelle est la part d’innovation dans le processus d’importation.
En effet, on pourra observer que la structure politique et administrative
créée en 1983 a une mission interministérielle et que l’objectif
d’intersectorialité est d’emblée assigné à la politique d’égalité des sexes
avant la conférence internationale de la femme de Pékin, organisée par les
Nations unies en 1995.
Ce fil conducteur national va nous permettre dans le dernier point
de contribuer à la réflexion sur les apports de l’international en observant
comment ceux-ci s’inscrivent dans les enjeux nationaux.
Ainsi, après avoir posé les nouvelles manières de penser l’action
publique dans le domaine de l’égalité des sexes en Espagne à l’aube de
son statut d’État membre à la Communauté Économique Européenne et
d’avoir mis en relief les composantes nationales et internationales qui ont
contribué à leur production, on se demandera si et dans quelle mesure
elles ont conditionné les décisions politiques des gouvernements
ultérieurs.
Une mobilisation active des mouvements féministes dès le
début de la transition politique
En 1975, pour imposer la lutte contre les discriminations en raison
du sexe sur l'agenda politique, les mouvements féministes espagnols
saisissent une double opportunité historique : celle du décès du général
Franco et celle de la déclaration de la première année mondiale de la
femme par les Nations unies. En moins de trois ans, leurs revendications
aboutissent à l'inscription dans la Constitution de 1978 d’articles relatifs
aux principes d’égalité et de non-discrimination en raison de sexe.
Dans un pays où la société civile reste encore très affaiblie après
quarante ans de franquisme, cette forte capacité de mobilisation, qui se
révèle aussi rapide et structurée, ne va pas de soi. Nous proposons d’en
chercher les raisons à la fois dans la propre histoire nationale et dans les
dynamiques à l'Å“uvre à l'époque dans les mouvements féministes
internationaux avant d’aborder l’impact de cette mobilisation sur le
phénomène d’inversion radicale des priorités assignées aux politiques
publiques dirigées vers le travail féminin, et plus globalement à toutes
celles relatives à la place des femmes dans la société espagnole.
Entre mouvements nationaux et mouvements internationaux
L'existence même d'un féminisme national déjà actif avant la IIe
République mérite d'être prise en considération car il a engendré d’une
part la proclamation de droits notamment politiques pour les femmes en
1931 et d’autre part la diffusion de réseaux nationaux dont certains
perdureront dans la clandestinité sous le franquisme et en lien avec les
mouvements féministes internationaux.
L'existence d'un féminisme espagnol au tournant des années
1920
L’une des figures les plus connues du féminisme espagnol du début du
vingtième siècle est Clara Campoamor
[1], militante du suffragisme espagnol et de
l’égalité entre les hommes et les femmes, présidente de l’organisation de
l’« Union républicaine féminine » dès 1920. Elle ne cessera de militer en faveur
des droits de l’individu et de l’égalité de traitement entre les hommes et les
femmes, de la garantie des principes démocratiques. Elle argumente devant les
Cortes que les droits de l’individu exigent l’égal traitement des hommes et des
femmes dans les lois et pour cela, les principes démocratiques doivent garantir le
principe de l’égalité et l’élimination de toute discrimination de sexe dans la
constitution républicaine. D’autres associations se créent également, parmi celles-ci l’
Asociación Nacional de Mujeres Españolas (ANME) en 1918 et présidée par Maria
Espinosa qui revendique également des droits politiques pour les femmes quant
à l’association
Mujeres libres (1936), elle est plus proche des anarchistes libertaires.
Cette mobilisation débouche sur des acquis en terme de droits pour les
femmes durant la II
e République. En 1931, les Espagnoles obtiennent le droit de
vote. L’année suivante, le principe d'égalité est inscrit dans la Constitution de
1932
[2].
Ces avancées républicaines sont abolies par Franco quand il arrive au pouvoir
après la guerre civile. Malgré la dictature, les femmes opposées au régime
réussissent à s’organiser au sein de certaines universités, de partis politiques
d'opposition, de mouvements ouvriers, mais aussi au sein d'associations
légalisées comme celles de « voisins » ou de « femmes au foyer ». Une association
de femmes universitaires parvient à publier ; c’est notamment le cas en 1948 de
Condesa de Campo Alange qui publie La secreta guerra de los sexos et en 1961, La
mujer en España. Cien años de su historia. Puis, une nouvelle génération de féministes
– dont Lidía Falcón – apparaît au cours de la décennie soixante qui réclame
publiquement le rétablissement de leurs droits supprimés. Progressivement, des
groupes de femmes se constituent sur l’ensemble du territoire espagnol, se
réunissent régulièrement pour élaborer et préparer des stratégies d’action au sein
de l’opposition.
Des liens s’établissent entre mouvements féministes et acteurs
politiques ou sociaux, au sein des forces d’opposition au régime
franquiste. Des cellules féministes se créent plus ou moins tôt selon les
partis politiques et les syndicats de salariés qui luttent contre la dictature,
les premières étant le « Mouvement démocratique de femmes » au Parti
communiste en 1965. Dans un deuxième temps, se créeront, le
« Secrétariat confédéral de la femme » pour le syndicat des Commissions
Ouvrières (CCOO) en 1976, puis « Femme et socialisme » pour le Parti
socialiste en 1977 et le « Département de la femme » pour l'Union
générale des travailleurs (UGT).
Des liens se nouent également avec les réseaux féministes
internationaux à travers plusieurs canaux : celui des opposant(e)s au
régime franquiste passé(e)s hors des frontières espagnoles ; celui des
institutions internationales qui perdurent sous le franquisme notamment
la Asociación de Amigos de la Unesco ou l'Instituto Internacional de Madrid. De
même, les livres féministes étrangers circulent comme notamment le
Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, ainsi que le livre de Betty Friedan
(1963) qui sort en Espagne en 1965. L’auteure viendra d’ailleurs à Madrid
au tout début de la transition politique.
Durant les années franquistes, on le voit, les féministes espagnoles
ne restent pas isolées. Elles s'organisent aussi : elles constituent des
plateformes, rédigent des programmes d'action. De ce fait, en 1975, elles
sont prêtes à se mobiliser et à manifester à l'occasion de la déclaration des
Nations unies de la « première année internationale de la femme ». Cette
même année, les femmes sortent dans la rue, manifestent le 8 mars et
préparent les premières journées nationales de libération de la femme qui
ont lieu en décembre à Madrid, dans la clandestinité, avec plus de cinq
cents participantes, représentantes d’organisations de toutes tendances et
venues de toutes les régions de l'Espagne. Elles analysent ensemble la
situation des Espagnoles par rapport à celle des hommes mais aussi par
rapport à celle des autres Européennes. Elles recensent les actions à
mener dans tous les domaines de la société (l’éducation, la famille, le
travail, la vie rurale et la vie urbaine, la sexualité, la politique, la législation,
la communication...) pour améliorer cette situation inégalitaire. Cette
manière de procéder se retrouvera au moment d'élaborer les « Plans
d'égalité des chances entre les hommes et les femmes » que nous
aborderons en deuxième partie. Toujours en 1975, les Espagnoles sont
présentes à la première conférence mondiale de la femme organisée par
les Nations unies qui a lieu à Mexico.
Le moment de la rédaction de la Constitution, une opportunité
pour les mouvements féministes
Comment les féministes espagnoles ont-elles agi pour imposer
l'inscription des principes d'égalité entre les hommes et les femmes et de
non discrimination en raison du sexe dans la Constitution ? Sans leur
mobilisation, cette inscription aurait-elle été possible ?
Les premières années de la transition politique ont été très denses
et très créatives pour les mouvements féministes espagnols qui durant
cette période réussissent à s’unir pour présenter leurs revendications aux
pouvoirs publics en place. Plus tard, les clivages apparaîtront, mais, en
attendant, des actions de nature diverse se multiplient dont celles qui sont
en faveur du changement des législations qui discriminent les femmes,
notamment de la part d’avocates féministes.
En avril 1975, le premier cabinet d'avocates féministes se crée
pour défendre les droits des femmes. Il est constitué de Christina Alberdi,
Angela Cerrillos et de Consuelo Abril. Il s'autoproclame Collectif juridique
féministe, entre en contact avec les différents réseaux féministes répartis
sur toute l'Espagne et s’implique dans la campagne politique. Il organise
un congrès international sur la situation juridique de la femme qui a lieu à
Madrid en 1977 auquel participent notamment des Françaises. Des
communications y sont présentées et discutées sur le droit de la famille et
la situation juridique des femmes tant dans le domaine pénal, que celui du
travail ou de la politique. Les débats sur les droits des femmes se
multiplient, les revendications se précisent dans le détail des réponses
politiques attendues. Les partis politiques de gauche commencent alors à
s’intéresser aux questions des femmes et à prendre en considération leur
vision du changement de la société.
Le contexte même de la transition démocratique contribue à cette
ouverture. En effet, une volonté majoritaire se dessine alors parmi les
élites politiques en faveur d’une transition négociée avec pour priorité la
stabilité sociale, qui donne lieu au Pacte de Moncloa signé en 1977. Les
anciennes élites dirigeantes sont progressivement éliminées et c'est dans
cet environnement que s'amorce la rédaction de la Constitution. En 1977,
les partis politiques demeurent encore faibles, peu organisés. Les chefs de
parti vont jouer un rôle décisif et en particulier Felipe Gonzalez au Parti
socialiste ouvrier espagnol
[3] - le PSOE - (Morlino, 2001, p. 264). Ce n’est
qu’ensuite, dans la phase de consolidation, que les partis politiques
s’imposent comme les acteurs dominants du jeu démocratique (Genieys,
1997,227).
Le travail de rédaction de la Constitution s’engage donc en 1977,
année des premières élections libres mais auxquelles aucune femme n’est
appelée à y participer. Cependant dès le début de la campagne électorale,
le mouvement féministe soumet aux différents partis politiques un projet
commun minimal, du fait de tensions entre différents groupes féministes
et partis politiques dont certains étaient proches. Le collectif juridique
féministe va élaborer un document contenant tous les éléments à inscrire
dans le texte constitutionnel en faveur de l’égalité entre les hommes et les
femmes qu’il diffuse auprès de tous les députés rédacteurs. Ce collectif
ainsi que l’ensemble des mouvements féministes associent la réussite de
leurs revendications à celle du changement social et donc aussi à celle de
la transition politique dont l’ensemble de la société espagnole bénéficiera
(Alberdi, Escario, López-Accotto, 1996,275). Les féministes considèrent
en effet que la transition ne se résume pas dans le passage d’une dictature
vers un système politique démocratique, mais doit être aussi
accompagnée par la mutation du système patriarcal et autoritaire en une
société moderne et non sexiste dans laquelle les femmes doivent avoir
accès à tous les domaines de la société. Elles imposent l'idée de
l'émancipation des femmes par l'accès au marché du travail et contribuent
à éloigner la question du familial de la scène publique, question d’ailleurs
qui risquerait de provoquer des tensions alors que les élites recherchent le
consensus.
La nouvelle Constitution adoptée en 1978, le mouvement des
femmes s’amplifie. Il se complexifie aussi. De nouvelles perspectives
théoriques et idéologiques s’affirment et s’opposent. Elles se manifestent
notamment à l’occasion des deuxièmes journées nationales organisées à
Grenade en décembre 1979. Il faut dire que le contexte politique change :
l’Espagne est devenue une démocratie. Le mouvement féministe
commence à se diviser sur l'autonomie du féminisme comme mouvement
social et se pose la question de la participation des femmes dans les partis
politiques ainsi que dans l’appareil d’État. Deux positions s’affrontent, la
doble militancia à la militancia única (Alberdi, P. Escario, A-I. López-Accotto,
1996,217). Toutefois, certaines administrations publiques au niveau
national, régional et local soutiennent déjà les revendications féministes
légitimées par le vote du texte de la Constitution.
L’égalité devenue un principe constitutionnel
Quels sont les acquis ? L’égalité entre les hommes et les femmes
devient un principe constitutionnel tout comme d’ailleurs ceux de la
solidarité nationale et de lutte contre la pauvreté. Les nouveaux
fondements de l’État social espagnol sont posés. La politique en faveur
des femmes connaît alors des inflexions radicales.
Le principe de l’égalité entre les hommes et les femmes inscrit
dans la Constitution
" La référence à l’égalité intervient dès le préambule de la Constitution avec
l’article 1, "L’Espagne se constitue en État social et démocratique de droit qui propose,
comme valeurs supérieures en matière de dispositions juridiques, la liberté, la justice, l’égalité et
le pluralisme politique."
L’article 14 de la Constitution exige de renforcer les actions destinées à
favoriser la réalisation effective des principes d’égalité et de non-discrimination
pour raison de sexe et à faciliter l’insertion des femmes dans le cadre d’une
politique d’emploi. "Les Espagnols sont égaux devant la loi, sans discrimination pour
raison de naissance, race, sexe, religion ou autre condition ou circonstance personnelle ou
sociale."
L'article 9.2, attribue aux pouvoirs publics "le devoir de promouvoir les conditions
pour que la liberté et l'égalité des individus et des groupes dans lesquels ils s'intègrent, soient
réelles et effectives et le devoir de réduire les obstacles qui empêchent leur pleine réalisation en
facilitant la participation de tous les citoyens à la vie politique, économique, culturelle et
sociale."
Le rejet de la discrimination pour raison de sexe est présent également dans
plusieurs points du texte constitutionnel, comme l’article 32.1 sur l’égalité dans le
mariage, et l’article 35.1 sur l’égalité dans le travail. "Tous les Espagnols ont le devoir
de travailler et le droit au travail et au libre choix de profession, à la promotion à travers le
travail et à une rémunération suffisante pour satisfaire leurs besoins et ceux de leur famille, sans
qu’en aucun cas il puisse y avoir discrimination pour raison de sexe."
À partir de la promulgation des articles constitutionnels se référant
à la liberté individuelle et à l’égalité entre les hommes et les femmes, la
mise sur l’agenda des premières réformes à mener est lancée afin de
mettre en cohérence notamment les articles du Code civil et du Code du
travail.
Des premières réformes dans le Code civil et dans le Code du
travail
Des premières réformes dans le Code civil et dans le Code du
travail
Code du travail Loi de mars 1980 du Statut des travailleurs (ET) transpose
dans le droit du travail le principe d'égalité de traitement
entre les hommes et les femmes.
- L'article 4.2. affirme le droit à la non discrimination pour
raison de sexe, état civil, âge, condition sociale
- L'article 17 concerne la nullité des clauses des
conventions collectives qui contiennent des discriminations
pour raison de sexe notamment en matière de
rémunération.
- L'article 28 oblige l'employeur à payer à travail égal le
même salaire sans aucune discrimination pour raison de
sexe.
Code civil Les réformes du Code civil établissent des relations
égalitaires entre l'homme et la femme au sein du mariage
(de 1979 et de 1981).
-L’article 66 reconnaît que le mari et la femme sont égaux
en droits et en devoirs. Il remplace l’article 57 où le mari
doit protéger la femme, qui doit obéissance au mari. La
femme espagnole va acquérir les mêmes pouvoirs et les
mêmes responsabilités que son mari. C’est le principe de
solidarité économique entre les conjoints, el marido y la mujer
se deben respecto y protección recíproca. La loi signale que les
époux doivent vivre ensemble et avec les enfants s’il y en a.
Les parents ont une obligation économique vis-à-vis de
leurs enfants, et dans certains cas, celle-ci peut être élargie
aux frères et sÅ“urs (art. 144 CC). L’autorité parentale est
devenue conjointe. Les pères perdent leur autorité absolue.
- A partir de 1981, les femmes peuvent gérer leur
patrimoine et leur revenu. Les femmes gardent leur nom de
jeune fille et les enfants portent les deux noms, le nom du
père figurant en tête. Le mariage ne modifie plus les droits
des femmes. La loi sur la filiation affirme l'égalité de tous
les enfants légitimes ou pas.
- En 1978, la loi autorise la contraception avec la
dépénalisation de la vente et de la diffusion de
contraceptifs.
Ainsi, l'État énonce sa neutralité vis-à-vis des formes de vies
privées et valide le rejet des Espagnols face à l’ingérence autoritaire du
régime franquiste dans les choix personnels. Les relations entre le
politique et le privé changent de nature. Les femmes se trouvent
dissociées du groupe familial comme individus autonomes et ne sont plus
considérées comme le pilier d'un ordre social et moral. La maternité cesse
d’être reconnue comme leur seule vocation et le principe du partage des
droits et des responsabilités entre les conjoints se trouve affirmé. Dès
lors, les femmes deviennent sujets de tous les droits tant dans la sphère
politique que professionnelle et familiale. La rupture avec le cadre
normatif franquiste est prononcée.
Des principes à l'action : la mise en place de mécanismes
institutionnels
La création d'une instance institutionnelle à vocation
interministérielle
Les premières grandes réformes réalisées pour mettre en
adéquation le cadre législatif et conventionnel avec les principes
constitutionnels constituent une première étape. Cependant, l’ensemble
de ces mesures aurait pu rester sans effets si aucun mécanisme
institutionnel n’avait été conçu pour veiller à ce que les lois et mesures
administratives ainsi modifiées soient effectivement appliquées et pour
développer une politique d'action concrète. Ces mécanismes
institutionnels seront mis en place un an après la victoire du Parti
socialiste aux élections législatives le 28 octobre 1982 avec la majorité
absolue. Les socialistes dominent alors la vie politique espagnole aussi
bien au niveau central que dans les Communautés autonomes et locales.
Apparaît ainsi une nouvelle génération d’acteurs politiques qui se
professionnalisent (Genieys, 1997,230). Les militantes féministes au sein
du groupe Mujer y Socialismo saisissent cette opportunité pour se mobiliser
en faveur de la création d’une instance institutionnelle au service des
droits des femmes et de l’égalité entre les sexes, comme il y en existe déjà
dans d’autres pays occidentaux. Ces doubles militantes obtiennent
satisfaction le 24 octobre 1983 avec le vote de la loi de création de
l’Instituto de la Mujer.
L’Instituto de la Mujer
La mission de cette instance prévue dans le texte de loi est d’élaborer, de
proposer, de coordonner et de développer la politique espagnole d’égalité des
chances entre les hommes et les femmes. Un budget et du personnel lui sont
alloués.
L’Instituto de la Mujer a le rang de direction générale dans l’organigramme
ministériel mais elle ne dépend pas d’un sous-secrétariat comme les autres mais
directement de son ministre de rattachement. À sa création, l’Instituto de la Mujer
dépend du ministre de la Culture, Javier Solana, sensible à la problématique de
l’égalité des chances. La directrice générale est alors Carlota Bustelo. L’Instituto de
la Mujer restera ensuite rattaché au ministère des Affaires sociales à partir de
1988, date de la constitution de ce ministère. Les ministres qui s’y succèdent sont
Matilde Fernández en 1988, puis, Christina Alberdi (qui avait constitué le
collectif de juristes féministes durant la transition) en 1994. Ces deux ministres,
dont le parcours de double militante au sein du même parti, assurent une stabilité
et une continuité à la fois dans le statut et l’organisation interministérielle de la
structure gouvernementale ainsi que pour les procédures et stratégies de mise en
place des actions. Elles contribuent à la consolidation de l’édification de la
charpente de la politique espagnole d’égalité des chances entre les hommes et les
femmes, qui sera d'ailleurs maintenue lors de la deuxième alternance politique
avec José Maria Aznar (centre droit), de 1996 à 2004.
Une des originalités du texte de la loi de création de l’Instituto de la
Mujer réside dans le rôle interministériel attribué à l’unité administrative
afin de promouvoir des actions spécifiques en faveur de l’égalité entre les
hommes et les femmes dans toutes les organisations dépendantes de
l’administration publique. La voie privilégiée par l’Espagne est celle de la
transversalité de cette politique dans tous les secteurs de la société. Pour y
parvenir, deux instruments se mettent en place, le Conseil recteur et le
premier « Plan d’égalité des chances entre les hommes et les femmes »
(premier PIOM).
La composition du Conseil recteur, créé en 1985, comprend outre
les représentants des différents ministères de l'époque – Affaires
extérieures, de la Justice, de l’Économie et des Finances, de l’Intérieur, de
l’Éducation et des Sciences, du Travail et Sécurité sociale, de
l’Agriculture, de la Pêche et Alimentation, de la Présidence, de la Culture,
de l’Administration territoriale, de la Santé et Consommation, de
l’Industrie et de l’Énergie – les représentants des syndicats de salariés, du
patronat, des mouvements associatifs de femmes. C’est le Conseil recteur
qui soumet au Conseil des ministres les « Plans d’égalité des chances entre
les hommes et les femmes » (PIOM) après négociations avec les
différents ministères concernés.
La construction d’un premier plan coordinateur intersectoriel pour
l’action
Ce premier « Plan d’égalité des chances entre les hommes et les
femmes » vise des objectifs multidirectionnels. Le Plan organise, planifie,
coordonne l’ensemble des actions à mener dans tous les secteurs de la
société en faveur de la lutte contre les discriminations et l’égalité de genre.
Tous les départements ministériels sont également impliqués. Plus
concrètement, le premier PIOM contient cent vingt mesures à réaliser
durant la durée du Plan, de 1988 à 1990, soumis en 1987 au Conseil des
ministres après la réalisation d’une grande enquête nationale en 1984 et de
diverses études sur la situation des femmes espagnoles mais aussi du
travail effectué lors des plateformes du mouvement féministe. Tous les
objectifs fixés sont répertoriés par domaine et par ministère. De plus, le
Plan fixe la mise sur agenda de la révision ou de la promulgation de lois
notamment dans le domaine du droit du travail afin que s’amorce le
processus de mise en adéquation du dispositif législatif et conventionnel
national avec les cinq directives européennes
[4] alors approuvées.
Á la fois promoteur de politique d’action positive, force de
proposition pour la mise sur l'agenda de nouvelles normes juridiques,
contributeur du développement des études sur les femmes, autorité et
légitimité de contrôle et de pression sur les politiques générales, l’Instituto
de la Mujer a édifié avec ce premier Plan d’action un instrument fédérateur
tout à la fois au niveau national que régional ou local où il va être décliné.
Ainsi, la construction même de ce Plan a un impact sur
l’architecture de la politique d’égalité des sexes alors en cours
d’édification. Il contribue à la visibilité et à l’affichage de la politique
publique en faveur de l’égalité des sexes ainsi que des modalités
d’intervention que l’État s’engage à mettre en place et dont les empreintes
restent encore gravées aujourd'hui. Ce premier Plan participe également
au travail de sensibilisation de l’opinion publique aux questions de genre.
En effet, comme le souligne Astelerra (2005,180), ce Plan répond aussi à
un besoin de légitimation collective des enjeux d’une telle politique, qui
n’allait pas de soi dans une société où les mentalités restaient marquées
par une forte division des rôles sexués. De même que le choix de
l’approche intégrée peut apparaître comme l’expression d’une volonté
politique de ses promoteurs de démontrer le caractère de globalité, de
transversalité, d’intersectorialité que doit recouvrir une « politique
d’égalité des chances entre les hommes et les femmes ». Celle-ci doit
concerner tous les secteurs et tous les domaines de la société. En l’espèce,
la sensibilisation comme moyen d’action pour agir sur les mentalités reste
très présente dans la conceptualisation espagnole.
Cette intégration de la question de la lutte contre les inégalités
sociales entre les hommes et les femmes à la fois dans tous les domaines
de la société et dans l’ensemble des politiques publiques présentera des
proximités avec l’approche du
mainstreaming prônée dix ans plus tard à
l’occasion de la quatrième conférence mondiale des Nations unies sur les
femmes organisées à Pékin en 1995 qui entérine le concept d’approche
intégrée (
mainstreaming) dans le communiqué final puis repris par la
Commission européenne en février 1996
[5].
Après les articles constitutionnels relatifs à l’égalité des sexes, la
création de l’
Instituto de la Mujer, ce premier Plan représente un troisième
pas significatif de rupture avec le système normatif franquiste en faisant la
promotion du modèle égalitaire, promu par la Communauté européenne.
Sans développer maintenant les questions que posent les articulations
entre le niveau national et le niveau communautaire puisque nous le
ferons dans notre dernier point, cependant nous préciserons ici que ce
plan tient compte non seulement des directives communautaires
approuvées à l’époque mais aussi du premier programme d’action
communautaire
[6] et de l’Initiative Communautaire de Ressources
humaines sur le marché du travail soutenue par des financements FSE.
Ce Plan comme d’ailleurs ceux qui lui succèderont représente une
matrice dans laquelle les problèmes sont identifiés, politiquement
construits et définis comme relevant de telles ou telles catégories de
mesures, d’instruments (législatifs, conventionnels, dispositifs
d’intervention, actions positives...).
Ainsi, les promoteurs des mécanismes institutionnels alors mis en
place démontrent leur capacité à trouver et à implanter des solutions aux
problèmes posés par la réalité de la situation inégalitaire des Espagnoles.
L’architecture, la configuration institutionnelle, les modes opératoires,
l’articulation entre les dispositifs d’action publique relevant de secteurs
différents, sont consacrés par des textes législatifs. Les fondements de la
« politique d’égalité des chances entre les hommes et les femmes » (en
Espagne, cette formulation est utilisée en ces termes dès 1983) sont posés
durant la période de pré-adhésion à l’Europe.
Quel est l'impact de la politique communautaire durant la période
de pré-adhésion ?
Dans un pays où l’on considère souvent que les femmes sont
« démunies », enchâssées dans un système social dominé par les hommes
et dans un système politique dominé par une logique familialiste, même
avant 1986, les élus et la société civile mettaient en place une politique
d’égalité relativement originale pour l’époque.
Dans quelle mesure est-ce la conséquence d’un processus de policy
transfer ? Les Espagnols ont conçu un système, des règles
constitutionnelles et des organisations institutionnelles dans une
configuration qui leur est propre. Si ce système est la conséquence de
mouvements centripètes, il est aussi issu de mouvements centrifuges, ces
derniers ont permis aux premiers de se manifester. Les féministes
espagnoles ont pu agir rapidement et « efficacement » grâce aux
opportunités offertes par la scène internationale. Elles ont mobilisé les
ressources que les Nations unies leurs offraient, ainsi que celles de la
CEE. Les différents accords des Nations unies signés obligent les
gouvernements à s’engager et à suivre les préconisations des féministes
espagnoles. Par comparaison, la CEE apparaît encore peu avancée sur la
question de l’égalité des chances entre les hommes et les femmes.
Cependant, parce que l’ensemble des partis démocrates espagnols
souhaite entrer dans la Communauté, la politique d’égalité des chances
entre les hommes et les femmes qui se met en place devient un argument,
une preuve supplémentaire du caractère démocratique et égalitaire du
candidat. Aussi plutôt que de parler de transfert, nous préfèrerons ici
utiliser le terme d’impact des normes démocratiques associées au projet
de construction d'un espace communautaires auquel souhaite adhérer les
Espagnols.
Les enjeux de la démocratisation face à la communauté
internationale
Dans quelle mesure la communauté internationale a-t-elle
contribué à accélérer le changement en Espagne ? Pour les démocrates,
de gauche comme de droite, l’enjeu était de rompre avec le nationalisme-autoritaire pratiqué par le régime franquiste, dont les deux piliers étaient
l'Église et l'armée. L’enjeu était de taille et ils se sont appuyés sur la future
adhésion à la Communauté européenne pour légitimer les nouvelles
orientations dans tous les domaines de la société. Le projet de
modernisation de la société espagnole allait de pair avec celui de la
construction d'un grand espace démocratique européen. Cela a contribué
au processus de transition de l'Espagne vers le modèle démocratique, qui
signifiait la normalisation des relations avec son environnement
international. Devenir membre de la CEE représentait un projet
identitaire commun bénéficiant d'un large consensus entre les élites et
l’opinion publique.
Dans ce contexte d’entre deux régimes, l’idée d’intégrer le principe
d'égalité dans la Constitution finit par convaincre les rédacteurs parce
qu’il participe à la métamorphose identitaire des Espagnols vis-à-vis de la
communauté internationale. L’égalité entre tous devient le symbole de la
démocratie espagnole, et la base de la citoyenneté. Cela permet, après les
années franquistes, d’établir de nouvelles modalités dans les relations
entre l'État et les citoyens, entre les citoyens eux-mêmes et entre les
hommes et les femmes et ainsi de transformer la stratification sociale
héritée du franquisme. Cela permet ainsi d'ouvrir de nouveaux sentiers
qui vont correspondre au besoin ressenti largement dans le pays de la
simultanéité d’associer la démocratisation de la vie privée avec celle de la
société globale. La proclamation dans les articles constitutionnels de
l’autonomie des femmes comme individus y participe.
Néanmoins, les dimensions cognitives et normatives de la
politique espagnole d’égalité des sexes ne dépendent pas seulement de
l'impact communautaire. La circulation internationale des idées, des
instruments se donne aussi à voir notamment lors de ces grandes
conférences mondiales de la femme organisées par les Nations unies.
Rappelons que déjà en 1975, le Comité pour l'élimination de la
discrimination contre la femme (CEDAW), également organisé par les
Nations Unies identifie trois objectifs à atteindre : la pleine égalité de
genres, l'intégration et la pleine participation des femmes dans le
développement et une contribution chaque fois plus forte des femmes au
renforcement de la paix. En 1976, c'est l'Institut international de
recherche et de formation des Nations unies pour la promotion de la
femme (INSTRAW) qui est créé dont l'une des missions vise à
encourager la constitution de réseaux entre les ONG. Plus tard, en 1979,
l'Assemblée générale des Nations unies adopte la Convention sur
l'élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes.
Les Nations unies exercent ainsi une pression normative pour tous pays
signataires, l'Espagne comme tout autre pays membre. Le gouvernement
espagnol a ratifié et souscrit à la Convention sur l'élimination de toute
forme de discrimination contre la femme en septembre 1981 ainsi qu'aux
stratégies de Nairobi.
D’une manière générale, les traités internationaux signés ou à
signer ont contribué à accélérer le traitement politique de la demande de
droits issus des mouvements associatifs espagnols en le légitimant.
De même, les transpositions des directives européennes vont
accélérer le processus de changement du cadre législatif et conventionnel
dans le domaine du marché du travail dont l’accès restait restreint pour
les femmes durant le franquisme. Rappelons également que la liberté
syndicale ne date que du 1er avril 1977 et qu’il faut attendre la
Constitution de 1978 pour que la négociation collective soit reconnue
dans les articles 7.28 et 37 comme étant la meilleure source de régulation
des conditions de travail et qu'elle soit considérée comme l'instrument
adéquat pour garantir les droits sociaux dans les conventions collectives
comme l'égalité de traitement et l'interdiction de discrimination pour
raison de sexe (conformément à l’article constitutionnel 14 déjà cité). Le
"Statut des travailleurs" (code du travail) approuvé en 1980 prévoit la
possibilité que les ordonnances et la réglementation qui régulaient par
secteurs les conditions de travail à l'époque franquiste soient substituées
en conventions collectives.
Les effets de la politique communautaire sur la configuration de la
politique nationale
Quelle est la nature de l’impact de la politique communautaire sur
la politique nationale ? Où en est l'Europe durant cette période ? Le
processus de mise en place d’un cadre normatif communautaire de lutte
contre les inégalités entre les sexes s’amorce lentement et par étapes. En
amont, il y a bien sûr le traité de Rome, fondateur des Communautés
européennes en 1957, qui introduit dans les articles 119,141 CE, la
question de l’égalité entre les hommes et les femmes. Puis, rappelons qu’il
faudra attendre 1976 pour que la garantie de l'égalité des chances possède
sa base juridique communautaire dans l'article 2.4 de la Directive 76/207
ainsi que dans le protocole 14 sur la Politique sociale communautaire.
Lorsque commence le processus espagnol de démocratisation, la politique
communautaire en est à ses premiers pas et le premier programme
d’action communautaire concerne donc les années 1982-1985. Soulignons
que ce programme, tous comme les suivants, reprend les préconisations
qui émanent des conférences mondiales de la femme organisée par les
Nations unies, auxquelles participe l’Espagne. De plus, les décisions
européennes sont influencées par un grand nombre d’acteurs et de
processus politiques où la construction d’un consensus prend parfois un
certain nombre d’années.
La politique communautaire en faveur de l'égalité des chances :
un processus lent à se mettre en place
N'oublions pas que la construction du marché unique fut l’objectif
prioritaire avant celle d’une Europe sociale. Le processus de mise en place d’un
dispositif communautaire normatif de lutte contre les inégalités entre les sexes
s’amorce lentement et par étapes. En 1972, les chefs d’États et de
gouvernements se réunissent à Paris pour poser les premiers éléments des
fondements d’une Europe Sociale et ce n'est qu'en 1974 que la Commission
européenne soumet un Programme d’action sociale au Conseil des Ministres de
la Communauté. Des propositions y sont alors faites pour promouvoir l’égalité
entre les sexes sur le marché du travail. Des questions relatives à l’accès à
l’emploi et à la formation professionnelle, aux conditions de travail,
d’avancement et de rémunérations y sont posées.
Ce n'est qu'à partir de 1975 que les premières Directives (évoquées
précédemment) vont progressivement constituer un cadre d’application du
principe d’égalité autour de trois notions juridiques : l’égalité de traitement,
l’égalité des chances, les actions positives pour éliminer les inégalités persistantes.
La question de la conciliation entre les obligations familiales et
professionnelles apparaît plus tardivement en novembre 1989, dans le cadre de la
Charte communautaire des droits sociaux fondamentaux des travailleurs, signée à
Strasbourg (paragraphe 16). Mais les dispositifs législatifs existants en matière de
politiques sociales et familiales ne sont pas homogènes entre les États membres.
Des mesures plus concrètes sont plus longues à être proposées, et de nouvelles
Directives finiront par être votées quelques années plus tard. Par exemple, celle
de 1992 "
sur la protection des travailleuses enceintes, accouchées ou allaitantes au travail."
Pour être acceptée, cette Directive
[7] contient des dispositions minimales
[8] qui
laissent aux États membres libre possibilité d’aller au-delà. Ou encore un autre
exemple, une proposition de Directive sur le congé parental et les congés pour
raisons familiales apparaît dès 1983 mais elle est amendée et elle ne fera le jour
qu'en 1996 avec la Directive du Conseil sur le congé parental
[9] (96/34/CE du 3
juin 1996).
Dans la deuxième partie nous avons insisté sur ce qui nous
paraissait original dans la conception du premier PIOM. Sans remettre en
cause cette originalité, il faut néanmoins reconnaître que le concept
d’approche intégrée de l’égalité entre les femmes et les hommes apparaît
pour la première fois dans les textes internationaux à la suite de la
troisième Conférence mondiale des Nations unies sur les femmes
(Nairobi, 1985) avant qu’il soit repris dans le IVe programme d’action
communautaire après la Conférence de Pékin (1995). La question se pose
alors de savoir qui a un impact sur qui ? La réponse dépend aussi de la
perspective choisie. Ce Plan d'action espagnol réunit pour la première fois
dans ce pays un ensemble de modalités de mise en Å“uvre d’une politique
d’égalité des chances. Le processus de production de ce Plan (IPIOM)
s’amorce avant 1986. Il est légitime de se demander alors si la volonté de
l’État espagnol d’être intégré au plus vite dans la CEE et reconnu comme
démocratique n’a pas conduit celui-ci à devancer la demande
communautaire. Mais comment expliquer dès lors le fait que l’Espagne ait
étendu la politique de l’égalité des chances à d’autres domaines que
l’égalité professionnelle sur le marché du travail alors que les directives
européennes portaient initialement essentiellement sur ce point ?
Comment expliquer le fait que la politique d’égalité des chances
espagnole ait intégré des dimensions transversales proches du
mainstreaming dès le début le milieu de la décennie 1980 par les missions
attribuées à la structure politique et administrative mise alors en place en
1983 ? Est-ce uniquement l’impact des conférences des Nations unies ?
Ou bien encore doit-on postuler l'idée de la reprise par les fémocrates de
l’Instituto de la Mujer de l'architecture des programmes européens et des
plans élaborés par la Commission européenne en tant qu'instruments de
planification et de coordination ? Mais, il ne faut pas non oublier le travail
de mise à plat des actions à réaliser pour améliorer la situation des
Espagnoles dans tous les domaines de la société qui fut réalisé lors des
plateformes féministes au tournant de la transition politique. Il convient
également d’insister sur le caractère fédérateur de l’implantation de la
politique espagnole d’égalité des chances entre les hommes et les femmes.
Celle-ci se décline au niveau central, dans les Communautés autonomes et
au niveau local et se déploie dans tous les secteurs de la société, dont celui
de la Défense. Dans ce secteur d'activité, comme un effet du premier
PIOM, une commission mixte réunit des représentants du ministère de la
Défense et de l’Instituto de la Mujer. Cette commission existe encore
aujourd’hui. Elle a ainsi contribué à l’intégration des mesures en faveur de
l’égalité professionnelle au sein des armées. Pour légitimer l’accès des
femmes aux forces militaires dans la phase de professionnalisation, les
forces armées font alors et continuent de faire référence aux articles
constitutionnels d’égalité et de non discrimination ainsi qu’aux objectifs
du premier PIOM (Sorin, Frotiée, Porteret, 2005).
Entre dynamiques nationales et dynamiques internationales, le
projet d’adhésion à la CEE mais aussi les préconisations des instances des
Nations unies ont, semble-t-il, contribué à accélérer le rythme du
changement politique non sans provoquer quelques décalages et
désajustements entre le changement normatif et le changement social
dans la société espagnole.
Dès 1977, les prémices de la politique espagnole d’égalité entre les
hommes et les femmes se mettent en place. L’Espagne procède par
étapes. Tout d’abord, par la Constitution, puis par les premières grandes
réformes législatives de la démocratie et la mise en Å“uvre d’une politique
d’égalité entre les hommes et les femmes à partir de 1983 avec la création
d’une instance gouvernementale, l’Instituto de la Mujer qui a contribué à
structurer une approche globale, transversale, de la politique espagnole
d’égalité des chances entre les hommes et les femmes, toujours en place
aujourd’hui. Au final, cette approche peut être considérée comme une
résultante de différentes composantes à la fois endogènes et exogènes. En
effet, les concepts, les outils et les instruments promus par les Nations
unies, la Communauté Économique Européenne ainsi que par d’autres
organismes internationaux comme l’OIT n'ont pas été seulement
importés, transférés mais aussi adaptés à la situation nationale non sans
capacité d’innovation.
La singularité du cas espagnol se traduit notamment par la rapidité
et le rythme des premières réformes ainsi que par les formes et modalités
qu’elles ont prises dans une période très courte, celle du début de la
transition politique jusqu’à l’adhésion. Ce processus accéléré marque la
rupture et la prise de distance par rapport au passé franquiste qui
témoignent de la volonté politique affichée durant ces dix années de pré-adhésion. Cette rupture se traduit par la promotion du modèle de la
femme active dans les textes législatifs et par le rejet de toute intervention
de l’État en faveur du modèle maternaliste. Rupture revendiquée par les
mouvements féministes espagnols qui ont su saisir les opportunités que
leur offrait l'histoire nationale et qui ont bénéficié de la recherche de
consensus parmi les acteurs politiques et sociaux pour construire la
démocratie.
En 1986, où en est l’Espagne ? D’une part, le parti socialiste avec
Felipe Gonzalez comme chef de gouvernement, depuis quatre ans,
contribue à la consolidation et à la stabilité de la démocratie et à la
définition de l'État social espagnol où se côtoient le référentiel de marché
avec ceux de solidarité nationale et d'égalité des chances pour tous.
D’autre part, la matrice conceptuelle ainsi que l’univers lexical qui lui est
rattaché dans le domaine de l’égalité des chances entre les hommes et les
femmes sont alors déjà posés et se matérialisent notamment dans le
premier PIOM. Le Parti socialiste qui reste au pouvoir jusqu'en 1996 et le
Parti populaire qui lui succède jusqu'en 2004 avant qu'il n'y revienne, ne
modifieront pas ce socle, ces fondements. Ils l'amélioreront, le
complexifieront, l'amplifieront. Ainsi, les fondements de la politique
d’égalité entre les hommes et les femmes établis entre 1983 et 1987 par
les féministes, militantes au parti socialiste, protagonistes de la mise en
Å“uvre des missions attribuées à l'Instituto de la Mujer par texte de loi,
perdurent toujours.
Même si l'égalité réelle est loin d'être atteinte en Espagne, une
volonté politique impulsée par les féministes espagnoles dès les premières
années de la transition apparaît néanmoins pour réduire les inégalités
sociales entre les hommes et les femmes notamment en tentant
d'améliorer les dispositifs en faveur de l'égalité formelle comme première
étape. Étape qui contribue à marquer la rupture avec le système normatif
familialiste du régime précédent et sur laquelle les instances
internationales et le projet d'adhésion ont joué un rôle d'accélérateur.
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[1]
Mais aussi Victoria Kent, Margarita Nelken, Federika Montseny.
[2]
Avec l’article 43 de la Constitution, suivi des lois du 2 mars et du 28 juin 1932, le
mariage civil est autorisé et peut se dissoudre par consentement mutuel ou à la demande
d’un des deux conjoints (initiative la plus progressiste pour l’époque parmi les pays
européens). L’article 25 stipule que la naissance, la filiation et le sexe ne pourront être le
fondement de privilèges. L’égalité de droit entre les enfants légitimes et illégitimes est
reconnue avec la loi du 25 mai 1932. La II
e République reconnaît la capacité juridique de
la femme. Elle régule l’avortement eugénique et supprime le délit d’adultère. Par ailleurs,
par décret, les clauses des contrats obligeant les femmes à abandonner leur travail en se
mariant sont supprimées en 1931. L'autorité du mari est abolie au nom de l'égalité des
droits civils entre les conjoints. La femme n'a plus besoin de l'autorisation de son mari
pour exercer une activité professionnelle. Elle peut disposer de son salaire.
[3]
Notons ici les liens entre le PSOE et l’internationale socialiste (Ortuno Anaya, 2001
parution en 2005 en Espagne) et plus particulièrement entre le PSOE et le parti socialiste
français, en 1974 le PSOE organise son 26
e congrès à Suresnes où Felipe Gonzalez en
deviendra le secrétaire général. De même, du côté des syndicats, rappelons que la
direction de l’UGT (l’Union générale des travailleurs) est exilée en France sous le
franquisme.
[4]
Les cinq directives européennes alors approuvées sont les suivantes :
- la directive 75/117 du 10 février relative à l’égalité de rémunération entre les hommes et
les femmes. Elle introduit notamment la notion de valeur égale.
- la directive 76/207 du 9 février relative à l’égalité de traitement entre les hommes et les
femmes en ce qui concerne l’accès à l’emploi, la formation et à la promotion
professionnelle et les conditions de travail, ainsi que « l’absence de toute discrimination
basée sur le sexe, qu’elle soit directe ou indirecte ». Cette directive reconnaît la légitimité
de dispositifs et de mesures publics visant l’égalité des chances, en remédiant aux
inégalités de fait et autorise les actions spécifiques à l’égard des femmes.
- la directive 79/7 du 19 décembre 1978 relative à l’égalité de traitement entre les hommes
et les femmes en matière de sécurité sociale ;
- la directive 86/378 du 24 juillet relative à l’égalité de traitement entre les hommes et les
femmes dans les régimes professionnels de la sécurité sociale.
- la directive 86/613 relative à l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes qui
exercent une activité indépendante.
[5]
Pour compléments définitionnels, voir dans ce volume les articles de Gwenaëlle Perrier
et Réjane Sénac-Slawinski.
[6]
Le premier Programme d’action communautaire (1982-1985) établit les bases d’une
politique globale en matière d’emploi pour les femmes. Ses objectifs sont centrés autour
du développement de la législation sur l’égalité de traitement et la promotion de l’égalité à
travers les actions positives.
[7]
Directive 92/85/CEE du conseil du 19 octobre 1992 (Journal Officiel des
Communautés Européennes, n° 1,348/1-8, dd.28.11.92).
[8]
Les dispositions minimales sont les suivantes : les travailleuses concernées bénéficieront
d’une évaluation préalable des risques assurés par leur employeur avec, dans le cas où ces
risques s’avèrent réels, soit un aménagement temporaire des conditions ou horaires de
travail, soit un changement de poste de travail. Soit, enfin, une mise au repos de la
travailleuse concernée avec, dans ce dernier cas, d’une part le maintien des droits du
travail et d’autre part le versement d’une allocation adéquate à défaut du maintien de la
rémunération ; les travailleuses enceintes pourront bénéficier des examens médicaux
prénataux prévus par la législation ou les pratiques nationales pendant leur temps de
travail et sans perte de salaire ; les femmes enceintes ne pourront être licenciées pour des
raisons liées à leur état ; le congé de maternité obligatoire est de deux semaines, avant ou
après la date présumée de la naissance, selon les législations et pratiques nationales, le
congé de maternité lui-même étant fixé à 14 semaines ininterrompues au minimum, les
droits du travail des travailleuses en congé maternité sont maintenus ; les allocations de
maternité accordées aux bénéficiaires ne peuvent pas être inférieures à celles qu’un
travailleur recevrait dans le cas où il cesserait de travailler pour des raisons liées à sa santé.
La période d’éligibilité pour les allocations de maternité ne peut excéder une année. Cf.
Sur cette question Alelxandra Jönson et Nathalie Morel dans ce volume.
[9]
Il ouvre le droit à un congé parental d’au moins trois mois, pour les mères comme pour
les pères, jusqu’à l’âge de huit ans de l’enfant.