Politique européenne
L'Harmattan

I.S.B.N.2296019161
166 pages

p. 75 à 99
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 20 2006/3

2006 Politique européenne

L'égalité des sexes en Espagne comme enjeu politique dans le processus de démocratisation

Brigitte Frotiee
Les dix années précédant l'adhésion de l'Espagne à l'espace communautaire européen se révèlent déterminantes pour saisir les conditions d'émergence et d'institutionnalisation de mécanismes qui perdurent encore aujourd'hui dans le domaine de la politique d'égalité entre les hommes et les femmes dans ce pays. La configuration qu’elle prend durant cette période semble relever davantage de la résultante de multiples processus nationaux et internationaux qu’à un véritable modèle d’importation. C’est ce que nous essaierons de démêler afin de contribuer à la réflexion relative à l’impact de l’Europe sur l’édification d’une telle politique dans un pays particulier : l’Espagne, qui par ailleurs connaît alors une transition démocratique.
En moins de dix ans, les priorités politiques concernant la place des femmes se sont inversées en Espagne. Quel rôle a joué la politique communautaire en la matière dans l’impulsion de la politique nationale ? Est-ce la réponse politique aux revendications de mouvements féministes ? Qui a accéléré l’agenda politique ? Les acteurs nationaux ou la pression internationale ? Cette pression ne relèverait-elle que de l’Europe ? Et les instances des Nations unies ? L'Espagne importe-t-elle un modèle déjà existant à l’extérieur de ses frontières ? Entre les dynamiques nationales et les dynamiques internationales qui peuvent interagir dans le contexte sociétal particulier de la transition, se pose la question de savoir : comment et par qui se dessine l’architecture, la configuration de la politique espagnole « d’égalité des chances entre les hommes et les femmes » qui se met en place durant la période de la pré-adhésion ?
C’est à la lumière de la littérature sur les phénomènes de policy transfer, nous pensons notamment aux travaux de Dolowitz D., Marsh D. (2000,6-44), que nous souhaitons interroger ainsi le cas espagnol, et ce dans l’objectif de reconstituer la complexité des mécanismes observés dans les jeux d’articulation entre le national et l’international. Complexité d’autant plus grande que la période d’observation correspond à celle de la transition démocratique (fin novembre 1975) jusqu’à l’adhésion à la Communauté européenne (le 1er janvier 1986). Un espace temps marqué par une césure dans l’histoire nationale, la rupture avec les quarante années de franquisme, de reconfigurations d’acteurs grâce à la possibilité retrouvée de la liberté d’expression, de moments de bifurcations par les choix politiques effectués, de critical junctures (Dobry, 2000), de moments d’alternatives historiques écartées (Moore, 1978) notamment en raison du rejet du franquisme et de recherche de consensus à la consolidation de la démocratie. C'est donc dans ce contexte sociétal particulier que la question de la lutte contre les inégalités sociales entre les hommes et les femmes comme objet de politique publique émerge, s’institutionnalise, se déploie. En 1986, les fondements de la política de igualdad de oportunidades entre los hombres y las mujeres sont posés.
Des dynamiques préexistantes à la construction de la politique communautaire semblent ainsi jouer un rôle à l’échelle nationale. C’est pourquoi il nous a semblé pertinent d’amorcer notre étude par la genèse de cette politique. De manière plus générale, notre démarche se justifie aussi dans la mesure où l’on peut difficilement se satisfaire de l’idée d’une importation pure et simple ou d’une explication juste en terme de légitimité. L’Europe n’est pas la seule source de production d’idées, d’instruments pouvant avoir un impact sur les conditions d’émergence de la politique espagnole d’égalité. En conséquence, il s’agit ainsi de montrer que l’imposition du thème égalité sur la scène politique espagnole est le produit de logiques à la fois nationales et internationales dont l’articulation permanente prend sa source dans une configuration spécifique, en l’occurrence celle de la IIe République.
Dans le premier point, nous montrerons comment les mouvements féministes espagnols vont se mobiliser, s’organiser, pour se construire une légitimité à la fois institutionnelle et politique à l’intérieur même du pays pour faire passer leurs revendications sur l’agenda politique et notamment pour faire évoluer le cadre normatif en faveur de l’égalité des sexes. Nous verrons aussi que cette mobilisation, aussi prompte à saisir les opportunités, ne peut se comprendre sans intégrer à l’analyse la dimension internationale. En effet, cette dernière est omniprésente notamment à travers la capacité des féministes espagnoles à mobiliser les ressources normatives, cognitives et instrumentales que promeuvent les instances internationales en faveur de l’égalité des sexes pour légitimer leurs revendications ainsi que par les liens établis au sein des réseaux associatifs féministes internationaux depuis plusieurs décennies.
Dans le deuxième point, il s’agit de questionner les modalités nationales de construction des mécanismes institutionnels pour la promotion d’une politique en faveur de l’égalité des sexes afin de tenter de déceler quelle est la part d’innovation dans le processus d’importation. En effet, on pourra observer que la structure politique et administrative créée en 1983 a une mission interministérielle et que l’objectif d’intersectorialité est d’emblée assigné à la politique d’égalité des sexes avant la conférence internationale de la femme de Pékin, organisée par les Nations unies en 1995.
Ce fil conducteur national va nous permettre dans le dernier point de contribuer à la réflexion sur les apports de l’international en observant comment ceux-ci s’inscrivent dans les enjeux nationaux.
Ainsi, après avoir posé les nouvelles manières de penser l’action publique dans le domaine de l’égalité des sexes en Espagne à l’aube de son statut d’État membre à la Communauté Économique Européenne et d’avoir mis en relief les composantes nationales et internationales qui ont contribué à leur production, on se demandera si et dans quelle mesure elles ont conditionné les décisions politiques des gouvernements ultérieurs.
 
Une mobilisation active des mouvements féministes dès le début de la transition politique
 
 
En 1975, pour imposer la lutte contre les discriminations en raison du sexe sur l'agenda politique, les mouvements féministes espagnols saisissent une double opportunité historique : celle du décès du général Franco et celle de la déclaration de la première année mondiale de la femme par les Nations unies. En moins de trois ans, leurs revendications aboutissent à l'inscription dans la Constitution de 1978 d’articles relatifs aux principes d’égalité et de non-discrimination en raison de sexe.
Dans un pays où la société civile reste encore très affaiblie après quarante ans de franquisme, cette forte capacité de mobilisation, qui se révèle aussi rapide et structurée, ne va pas de soi. Nous proposons d’en chercher les raisons à la fois dans la propre histoire nationale et dans les dynamiques à l'Å“uvre à l'époque dans les mouvements féministes internationaux avant d’aborder l’impact de cette mobilisation sur le phénomène d’inversion radicale des priorités assignées aux politiques publiques dirigées vers le travail féminin, et plus globalement à toutes celles relatives à la place des femmes dans la société espagnole.
Entre mouvements nationaux et mouvements internationaux
L'existence même d'un féminisme national déjà actif avant la IIe République mérite d'être prise en considération car il a engendré d’une part la proclamation de droits notamment politiques pour les femmes en 1931 et d’autre part la diffusion de réseaux nationaux dont certains perdureront dans la clandestinité sous le franquisme et en lien avec les mouvements féministes internationaux.
L'existence d'un féminisme espagnol au tournant des années 1920
L’une des figures les plus connues du féminisme espagnol du début du vingtième siècle est Clara Campoamor [1], militante du suffragisme espagnol et de l’égalité entre les hommes et les femmes, présidente de l’organisation de l’« Union républicaine féminine » dès 1920. Elle ne cessera de militer en faveur des droits de l’individu et de l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes, de la garantie des principes démocratiques. Elle argumente devant les Cortes que les droits de l’individu exigent l’égal traitement des hommes et des femmes dans les lois et pour cela, les principes démocratiques doivent garantir le principe de l’égalité et l’élimination de toute discrimination de sexe dans la constitution républicaine. D’autres associations se créent également, parmi celles-ci l’Asociación Nacional de Mujeres Españolas (ANME) en 1918 et présidée par Maria Espinosa qui revendique également des droits politiques pour les femmes quant à l’association Mujeres libres (1936), elle est plus proche des anarchistes libertaires. Cette mobilisation débouche sur des acquis en terme de droits pour les femmes durant la IIe République. En 1931, les Espagnoles obtiennent le droit de vote. L’année suivante, le principe d'égalité est inscrit dans la Constitution de 1932 [2].
Ces avancées républicaines sont abolies par Franco quand il arrive au pouvoir après la guerre civile. Malgré la dictature, les femmes opposées au régime réussissent à s’organiser au sein de certaines universités, de partis politiques d'opposition, de mouvements ouvriers, mais aussi au sein d'associations légalisées comme celles de « voisins » ou de « femmes au foyer ». Une association de femmes universitaires parvient à publier ; c’est notamment le cas en 1948 de Condesa de Campo Alange qui publie La secreta guerra de los sexos et en 1961, La mujer en España. Cien años de su historia. Puis, une nouvelle génération de féministes – dont Lidía Falcón – apparaît au cours de la décennie soixante qui réclame publiquement le rétablissement de leurs droits supprimés. Progressivement, des groupes de femmes se constituent sur l’ensemble du territoire espagnol, se réunissent régulièrement pour élaborer et préparer des stratégies d’action au sein de l’opposition.
Des liens s’établissent entre mouvements féministes et acteurs politiques ou sociaux, au sein des forces d’opposition au régime franquiste. Des cellules féministes se créent plus ou moins tôt selon les partis politiques et les syndicats de salariés qui luttent contre la dictature, les premières étant le « Mouvement démocratique de femmes » au Parti communiste en 1965. Dans un deuxième temps, se créeront, le « Secrétariat confédéral de la femme » pour le syndicat des Commissions Ouvrières (CCOO) en 1976, puis « Femme et socialisme » pour le Parti socialiste en 1977 et le « Département de la femme » pour l'Union générale des travailleurs (UGT).
Des liens se nouent également avec les réseaux féministes internationaux à travers plusieurs canaux : celui des opposant(e)s au régime franquiste passé(e)s hors des frontières espagnoles ; celui des institutions internationales qui perdurent sous le franquisme notamment la Asociación de Amigos de la Unesco ou l'Instituto Internacional de Madrid. De même, les livres féministes étrangers circulent comme notamment le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, ainsi que le livre de Betty Friedan (1963) qui sort en Espagne en 1965. L’auteure viendra d’ailleurs à Madrid au tout début de la transition politique.
Durant les années franquistes, on le voit, les féministes espagnoles ne restent pas isolées. Elles s'organisent aussi : elles constituent des plateformes, rédigent des programmes d'action. De ce fait, en 1975, elles sont prêtes à se mobiliser et à manifester à l'occasion de la déclaration des Nations unies de la « première année internationale de la femme ». Cette même année, les femmes sortent dans la rue, manifestent le 8 mars et préparent les premières journées nationales de libération de la femme qui ont lieu en décembre à Madrid, dans la clandestinité, avec plus de cinq cents participantes, représentantes d’organisations de toutes tendances et venues de toutes les régions de l'Espagne. Elles analysent ensemble la situation des Espagnoles par rapport à celle des hommes mais aussi par rapport à celle des autres Européennes. Elles recensent les actions à mener dans tous les domaines de la société (l’éducation, la famille, le travail, la vie rurale et la vie urbaine, la sexualité, la politique, la législation, la communication...) pour améliorer cette situation inégalitaire. Cette manière de procéder se retrouvera au moment d'élaborer les « Plans d'égalité des chances entre les hommes et les femmes » que nous aborderons en deuxième partie. Toujours en 1975, les Espagnoles sont présentes à la première conférence mondiale de la femme organisée par les Nations unies qui a lieu à Mexico.
Le moment de la rédaction de la Constitution, une opportunité pour les mouvements féministes
Comment les féministes espagnoles ont-elles agi pour imposer l'inscription des principes d'égalité entre les hommes et les femmes et de non discrimination en raison du sexe dans la Constitution ? Sans leur mobilisation, cette inscription aurait-elle été possible ?
Les premières années de la transition politique ont été très denses et très créatives pour les mouvements féministes espagnols qui durant cette période réussissent à s’unir pour présenter leurs revendications aux pouvoirs publics en place. Plus tard, les clivages apparaîtront, mais, en attendant, des actions de nature diverse se multiplient dont celles qui sont en faveur du changement des législations qui discriminent les femmes, notamment de la part d’avocates féministes.
En avril 1975, le premier cabinet d'avocates féministes se crée pour défendre les droits des femmes. Il est constitué de Christina Alberdi, Angela Cerrillos et de Consuelo Abril. Il s'autoproclame Collectif juridique féministe, entre en contact avec les différents réseaux féministes répartis sur toute l'Espagne et s’implique dans la campagne politique. Il organise un congrès international sur la situation juridique de la femme qui a lieu à Madrid en 1977 auquel participent notamment des Françaises. Des communications y sont présentées et discutées sur le droit de la famille et la situation juridique des femmes tant dans le domaine pénal, que celui du travail ou de la politique. Les débats sur les droits des femmes se multiplient, les revendications se précisent dans le détail des réponses politiques attendues. Les partis politiques de gauche commencent alors à s’intéresser aux questions des femmes et à prendre en considération leur vision du changement de la société.
Le contexte même de la transition démocratique contribue à cette ouverture. En effet, une volonté majoritaire se dessine alors parmi les élites politiques en faveur d’une transition négociée avec pour priorité la stabilité sociale, qui donne lieu au Pacte de Moncloa signé en 1977. Les anciennes élites dirigeantes sont progressivement éliminées et c'est dans cet environnement que s'amorce la rédaction de la Constitution. En 1977, les partis politiques demeurent encore faibles, peu organisés. Les chefs de parti vont jouer un rôle décisif et en particulier Felipe Gonzalez au Parti socialiste ouvrier espagnol [3] - le PSOE - (Morlino, 2001, p. 264). Ce n’est qu’ensuite, dans la phase de consolidation, que les partis politiques s’imposent comme les acteurs dominants du jeu démocratique (Genieys, 1997,227).
Le travail de rédaction de la Constitution s’engage donc en 1977, année des premières élections libres mais auxquelles aucune femme n’est appelée à y participer. Cependant dès le début de la campagne électorale, le mouvement féministe soumet aux différents partis politiques un projet commun minimal, du fait de tensions entre différents groupes féministes et partis politiques dont certains étaient proches. Le collectif juridique féministe va élaborer un document contenant tous les éléments à inscrire dans le texte constitutionnel en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes qu’il diffuse auprès de tous les députés rédacteurs. Ce collectif ainsi que l’ensemble des mouvements féministes associent la réussite de leurs revendications à celle du changement social et donc aussi à celle de la transition politique dont l’ensemble de la société espagnole bénéficiera (Alberdi, Escario, López-Accotto, 1996,275). Les féministes considèrent en effet que la transition ne se résume pas dans le passage d’une dictature vers un système politique démocratique, mais doit être aussi accompagnée par la mutation du système patriarcal et autoritaire en une société moderne et non sexiste dans laquelle les femmes doivent avoir accès à tous les domaines de la société. Elles imposent l'idée de l'émancipation des femmes par l'accès au marché du travail et contribuent à éloigner la question du familial de la scène publique, question d’ailleurs qui risquerait de provoquer des tensions alors que les élites recherchent le consensus.
La nouvelle Constitution adoptée en 1978, le mouvement des femmes s’amplifie. Il se complexifie aussi. De nouvelles perspectives théoriques et idéologiques s’affirment et s’opposent. Elles se manifestent notamment à l’occasion des deuxièmes journées nationales organisées à Grenade en décembre 1979. Il faut dire que le contexte politique change : l’Espagne est devenue une démocratie. Le mouvement féministe commence à se diviser sur l'autonomie du féminisme comme mouvement social et se pose la question de la participation des femmes dans les partis politiques ainsi que dans l’appareil d’État. Deux positions s’affrontent, la doble militancia à la militancia única (Alberdi, P. Escario, A-I. López-Accotto, 1996,217). Toutefois, certaines administrations publiques au niveau national, régional et local soutiennent déjà les revendications féministes légitimées par le vote du texte de la Constitution.
L’égalité devenue un principe constitutionnel
Quels sont les acquis ? L’égalité entre les hommes et les femmes devient un principe constitutionnel tout comme d’ailleurs ceux de la solidarité nationale et de lutte contre la pauvreté. Les nouveaux fondements de l’État social espagnol sont posés. La politique en faveur des femmes connaît alors des inflexions radicales.
Le principe de l’égalité entre les hommes et les femmes inscrit dans la Constitution
" La référence à l’égalité intervient dès le préambule de la Constitution avec l’article 1, "L’Espagne se constitue en État social et démocratique de droit qui propose, comme valeurs supérieures en matière de dispositions juridiques, la liberté, la justice, l’égalité et le pluralisme politique."
L’article 14 de la Constitution exige de renforcer les actions destinées à favoriser la réalisation effective des principes d’égalité et de non-discrimination pour raison de sexe et à faciliter l’insertion des femmes dans le cadre d’une politique d’emploi. "Les Espagnols sont égaux devant la loi, sans discrimination pour raison de naissance, race, sexe, religion ou autre condition ou circonstance personnelle ou sociale."
L'article 9.2, attribue aux pouvoirs publics "le devoir de promouvoir les conditions pour que la liberté et l'égalité des individus et des groupes dans lesquels ils s'intègrent, soient réelles et effectives et le devoir de réduire les obstacles qui empêchent leur pleine réalisation en facilitant la participation de tous les citoyens à la vie politique, économique, culturelle et sociale."
Le rejet de la discrimination pour raison de sexe est présent également dans plusieurs points du texte constitutionnel, comme l’article 32.1 sur l’égalité dans le mariage, et l’article 35.1 sur l’égalité dans le travail. "Tous les Espagnols ont le devoir de travailler et le droit au travail et au libre choix de profession, à la promotion à travers le travail et à une rémunération suffisante pour satisfaire leurs besoins et ceux de leur famille, sans qu’en aucun cas il puisse y avoir discrimination pour raison de sexe."
À partir de la promulgation des articles constitutionnels se référant à la liberté individuelle et à l’égalité entre les hommes et les femmes, la mise sur l’agenda des premières réformes à mener est lancée afin de mettre en cohérence notamment les articles du Code civil et du Code du travail.


Des premières réformes dans le Code civil et dans le Code du travail
Agrandir l'image Des premières réformes dans le Code ...
Des premières réformes dans le Code civil et dans le Code du travail Code du travail Loi de mars 1980 du Statut des travailleurs (ET) transpose dans le droit du travail le principe d'égalité de traitement entre les hommes et les femmes. - L'article 4.2. affirme le droit à la non discrimination pour raison de sexe, état civil, âge, condition sociale - L'article 17 concerne la nullité des clauses des conventions collectives qui contiennent des discriminations pour raison de sexe notamment en matière de rémunération. - L'article 28 oblige l'employeur à payer à travail égal le même salaire sans aucune discrimination pour raison de sexe. Code civil Les réformes du Code civil établissent des relations égalitaires entre l'homme et la femme au sein du mariage (de 1979 et de 1981). -L’article 66 reconnaît que le mari et la femme sont égaux en droits et en devoirs. Il remplace l’article 57 où le mari doit protéger la femme, qui doit obéissance au mari. La femme espagnole va acquérir les mêmes pouvoirs et les mêmes responsabilités que son mari. C’est le principe de solidarité économique entre les conjoints, el marido y la mujer se deben respecto y protección recíproca. La loi signale que les époux doivent vivre ensemble et avec les enfants s’il y en a. Les parents ont une obligation économique vis-à-vis de leurs enfants, et dans certains cas, celle-ci peut être élargie aux frères et sÅ“urs (art. 144 CC). L’autorité parentale est devenue conjointe. Les pères perdent leur autorité absolue. - A partir de 1981, les femmes peuvent gérer leur patrimoine et leur revenu. Les femmes gardent leur nom de jeune fille et les enfants portent les deux noms, le nom du père figurant en tête. Le mariage ne modifie plus les droits des femmes. La loi sur la filiation affirme l'égalité de tous les enfants légitimes ou pas. - En 1978, la loi autorise la contraception avec la dépénalisation de la vente et de la diffusion de contraceptifs.

Ainsi, l'État énonce sa neutralité vis-à-vis des formes de vies privées et valide le rejet des Espagnols face à l’ingérence autoritaire du régime franquiste dans les choix personnels. Les relations entre le politique et le privé changent de nature. Les femmes se trouvent dissociées du groupe familial comme individus autonomes et ne sont plus considérées comme le pilier d'un ordre social et moral. La maternité cesse d’être reconnue comme leur seule vocation et le principe du partage des droits et des responsabilités entre les conjoints se trouve affirmé. Dès lors, les femmes deviennent sujets de tous les droits tant dans la sphère politique que professionnelle et familiale. La rupture avec le cadre normatif franquiste est prononcée.
 
Des principes à l'action : la mise en place de mécanismes institutionnels
 
 
La création d'une instance institutionnelle à vocation interministérielle
Les premières grandes réformes réalisées pour mettre en adéquation le cadre législatif et conventionnel avec les principes constitutionnels constituent une première étape. Cependant, l’ensemble de ces mesures aurait pu rester sans effets si aucun mécanisme institutionnel n’avait été conçu pour veiller à ce que les lois et mesures administratives ainsi modifiées soient effectivement appliquées et pour développer une politique d'action concrète. Ces mécanismes institutionnels seront mis en place un an après la victoire du Parti socialiste aux élections législatives le 28 octobre 1982 avec la majorité absolue. Les socialistes dominent alors la vie politique espagnole aussi bien au niveau central que dans les Communautés autonomes et locales. Apparaît ainsi une nouvelle génération d’acteurs politiques qui se professionnalisent (Genieys, 1997,230). Les militantes féministes au sein du groupe Mujer y Socialismo saisissent cette opportunité pour se mobiliser en faveur de la création d’une instance institutionnelle au service des droits des femmes et de l’égalité entre les sexes, comme il y en existe déjà dans d’autres pays occidentaux. Ces doubles militantes obtiennent satisfaction le 24 octobre 1983 avec le vote de la loi de création de l’Instituto de la Mujer.
L’Instituto de la Mujer
La mission de cette instance prévue dans le texte de loi est d’élaborer, de proposer, de coordonner et de développer la politique espagnole d’égalité des chances entre les hommes et les femmes. Un budget et du personnel lui sont alloués.
L’Instituto de la Mujer a le rang de direction générale dans l’organigramme ministériel mais elle ne dépend pas d’un sous-secrétariat comme les autres mais directement de son ministre de rattachement. À sa création, l’Instituto de la Mujer dépend du ministre de la Culture, Javier Solana, sensible à la problématique de l’égalité des chances. La directrice générale est alors Carlota Bustelo. L’Instituto de la Mujer restera ensuite rattaché au ministère des Affaires sociales à partir de 1988, date de la constitution de ce ministère. Les ministres qui s’y succèdent sont Matilde Fernández en 1988, puis, Christina Alberdi (qui avait constitué le collectif de juristes féministes durant la transition) en 1994. Ces deux ministres, dont le parcours de double militante au sein du même parti, assurent une stabilité et une continuité à la fois dans le statut et l’organisation interministérielle de la structure gouvernementale ainsi que pour les procédures et stratégies de mise en place des actions. Elles contribuent à la consolidation de l’édification de la charpente de la politique espagnole d’égalité des chances entre les hommes et les femmes, qui sera d'ailleurs maintenue lors de la deuxième alternance politique avec José Maria Aznar (centre droit), de 1996 à 2004.
Une des originalités du texte de la loi de création de l’Instituto de la Mujer réside dans le rôle interministériel attribué à l’unité administrative afin de promouvoir des actions spécifiques en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes dans toutes les organisations dépendantes de l’administration publique. La voie privilégiée par l’Espagne est celle de la transversalité de cette politique dans tous les secteurs de la société. Pour y parvenir, deux instruments se mettent en place, le Conseil recteur et le premier « Plan d’égalité des chances entre les hommes et les femmes » (premier PIOM).
La composition du Conseil recteur, créé en 1985, comprend outre les représentants des différents ministères de l'époque – Affaires extérieures, de la Justice, de l’Économie et des Finances, de l’Intérieur, de l’Éducation et des Sciences, du Travail et Sécurité sociale, de l’Agriculture, de la Pêche et Alimentation, de la Présidence, de la Culture, de l’Administration territoriale, de la Santé et Consommation, de l’Industrie et de l’Énergie – les représentants des syndicats de salariés, du patronat, des mouvements associatifs de femmes. C’est le Conseil recteur qui soumet au Conseil des ministres les « Plans d’égalité des chances entre les hommes et les femmes » (PIOM) après négociations avec les différents ministères concernés.
La construction d’un premier plan coordinateur intersectoriel pour l’action
Ce premier « Plan d’égalité des chances entre les hommes et les femmes » vise des objectifs multidirectionnels. Le Plan organise, planifie, coordonne l’ensemble des actions à mener dans tous les secteurs de la société en faveur de la lutte contre les discriminations et l’égalité de genre. Tous les départements ministériels sont également impliqués. Plus concrètement, le premier PIOM contient cent vingt mesures à réaliser durant la durée du Plan, de 1988 à 1990, soumis en 1987 au Conseil des ministres après la réalisation d’une grande enquête nationale en 1984 et de diverses études sur la situation des femmes espagnoles mais aussi du travail effectué lors des plateformes du mouvement féministe. Tous les objectifs fixés sont répertoriés par domaine et par ministère. De plus, le Plan fixe la mise sur agenda de la révision ou de la promulgation de lois notamment dans le domaine du droit du travail afin que s’amorce le processus de mise en adéquation du dispositif législatif et conventionnel national avec les cinq directives européennes [4] alors approuvées.
Á la fois promoteur de politique d’action positive, force de proposition pour la mise sur l'agenda de nouvelles normes juridiques, contributeur du développement des études sur les femmes, autorité et légitimité de contrôle et de pression sur les politiques générales, l’Instituto de la Mujer a édifié avec ce premier Plan d’action un instrument fédérateur tout à la fois au niveau national que régional ou local où il va être décliné. Ainsi, la construction même de ce Plan a un impact sur l’architecture de la politique d’égalité des sexes alors en cours d’édification. Il contribue à la visibilité et à l’affichage de la politique publique en faveur de l’égalité des sexes ainsi que des modalités d’intervention que l’État s’engage à mettre en place et dont les empreintes restent encore gravées aujourd'hui. Ce premier Plan participe également au travail de sensibilisation de l’opinion publique aux questions de genre. En effet, comme le souligne Astelerra (2005,180), ce Plan répond aussi à un besoin de légitimation collective des enjeux d’une telle politique, qui n’allait pas de soi dans une société où les mentalités restaient marquées par une forte division des rôles sexués. De même que le choix de l’approche intégrée peut apparaître comme l’expression d’une volonté politique de ses promoteurs de démontrer le caractère de globalité, de transversalité, d’intersectorialité que doit recouvrir une « politique d’égalité des chances entre les hommes et les femmes ». Celle-ci doit concerner tous les secteurs et tous les domaines de la société. En l’espèce, la sensibilisation comme moyen d’action pour agir sur les mentalités reste très présente dans la conceptualisation espagnole.
Cette intégration de la question de la lutte contre les inégalités sociales entre les hommes et les femmes à la fois dans tous les domaines de la société et dans l’ensemble des politiques publiques présentera des proximités avec l’approche du mainstreaming prônée dix ans plus tard à l’occasion de la quatrième conférence mondiale des Nations unies sur les femmes organisées à Pékin en 1995 qui entérine le concept d’approche intégrée (mainstreaming) dans le communiqué final puis repris par la Commission européenne en février 1996 [5].
Après les articles constitutionnels relatifs à l’égalité des sexes, la création de l’Instituto de la Mujer, ce premier Plan représente un troisième pas significatif de rupture avec le système normatif franquiste en faisant la promotion du modèle égalitaire, promu par la Communauté européenne. Sans développer maintenant les questions que posent les articulations entre le niveau national et le niveau communautaire puisque nous le ferons dans notre dernier point, cependant nous préciserons ici que ce plan tient compte non seulement des directives communautaires approuvées à l’époque mais aussi du premier programme d’action communautaire [6] et de l’Initiative Communautaire de Ressources humaines sur le marché du travail soutenue par des financements FSE. Ce Plan comme d’ailleurs ceux qui lui succèderont représente une matrice dans laquelle les problèmes sont identifiés, politiquement construits et définis comme relevant de telles ou telles catégories de mesures, d’instruments (législatifs, conventionnels, dispositifs d’intervention, actions positives...).
Ainsi, les promoteurs des mécanismes institutionnels alors mis en place démontrent leur capacité à trouver et à implanter des solutions aux problèmes posés par la réalité de la situation inégalitaire des Espagnoles. L’architecture, la configuration institutionnelle, les modes opératoires, l’articulation entre les dispositifs d’action publique relevant de secteurs différents, sont consacrés par des textes législatifs. Les fondements de la « politique d’égalité des chances entre les hommes et les femmes » (en Espagne, cette formulation est utilisée en ces termes dès 1983) sont posés durant la période de pré-adhésion à l’Europe.
Quel est l'impact de la politique communautaire durant la période de pré-adhésion ?
Dans un pays où l’on considère souvent que les femmes sont « démunies », enchâssées dans un système social dominé par les hommes et dans un système politique dominé par une logique familialiste, même avant 1986, les élus et la société civile mettaient en place une politique d’égalité relativement originale pour l’époque.
Dans quelle mesure est-ce la conséquence d’un processus de policy transfer ? Les Espagnols ont conçu un système, des règles constitutionnelles et des organisations institutionnelles dans une configuration qui leur est propre. Si ce système est la conséquence de mouvements centripètes, il est aussi issu de mouvements centrifuges, ces derniers ont permis aux premiers de se manifester. Les féministes espagnoles ont pu agir rapidement et « efficacement » grâce aux opportunités offertes par la scène internationale. Elles ont mobilisé les ressources que les Nations unies leurs offraient, ainsi que celles de la CEE. Les différents accords des Nations unies signés obligent les gouvernements à s’engager et à suivre les préconisations des féministes espagnoles. Par comparaison, la CEE apparaît encore peu avancée sur la question de l’égalité des chances entre les hommes et les femmes. Cependant, parce que l’ensemble des partis démocrates espagnols souhaite entrer dans la Communauté, la politique d’égalité des chances entre les hommes et les femmes qui se met en place devient un argument, une preuve supplémentaire du caractère démocratique et égalitaire du candidat. Aussi plutôt que de parler de transfert, nous préfèrerons ici utiliser le terme d’impact des normes démocratiques associées au projet de construction d'un espace communautaires auquel souhaite adhérer les Espagnols.
Les enjeux de la démocratisation face à la communauté internationale
Dans quelle mesure la communauté internationale a-t-elle contribué à accélérer le changement en Espagne ? Pour les démocrates, de gauche comme de droite, l’enjeu était de rompre avec le nationalisme-autoritaire pratiqué par le régime franquiste, dont les deux piliers étaient l'Église et l'armée. L’enjeu était de taille et ils se sont appuyés sur la future adhésion à la Communauté européenne pour légitimer les nouvelles orientations dans tous les domaines de la société. Le projet de modernisation de la société espagnole allait de pair avec celui de la construction d'un grand espace démocratique européen. Cela a contribué au processus de transition de l'Espagne vers le modèle démocratique, qui signifiait la normalisation des relations avec son environnement international. Devenir membre de la CEE représentait un projet identitaire commun bénéficiant d'un large consensus entre les élites et l’opinion publique.
Dans ce contexte d’entre deux régimes, l’idée d’intégrer le principe d'égalité dans la Constitution finit par convaincre les rédacteurs parce qu’il participe à la métamorphose identitaire des Espagnols vis-à-vis de la communauté internationale. L’égalité entre tous devient le symbole de la démocratie espagnole, et la base de la citoyenneté. Cela permet, après les années franquistes, d’établir de nouvelles modalités dans les relations entre l'État et les citoyens, entre les citoyens eux-mêmes et entre les hommes et les femmes et ainsi de transformer la stratification sociale héritée du franquisme. Cela permet ainsi d'ouvrir de nouveaux sentiers qui vont correspondre au besoin ressenti largement dans le pays de la simultanéité d’associer la démocratisation de la vie privée avec celle de la société globale. La proclamation dans les articles constitutionnels de l’autonomie des femmes comme individus y participe.
Néanmoins, les dimensions cognitives et normatives de la politique espagnole d’égalité des sexes ne dépendent pas seulement de l'impact communautaire. La circulation internationale des idées, des instruments se donne aussi à voir notamment lors de ces grandes conférences mondiales de la femme organisées par les Nations unies. Rappelons que déjà en 1975, le Comité pour l'élimination de la discrimination contre la femme (CEDAW), également organisé par les Nations Unies identifie trois objectifs à atteindre : la pleine égalité de genres, l'intégration et la pleine participation des femmes dans le développement et une contribution chaque fois plus forte des femmes au renforcement de la paix. En 1976, c'est l'Institut international de recherche et de formation des Nations unies pour la promotion de la femme (INSTRAW) qui est créé dont l'une des missions vise à encourager la constitution de réseaux entre les ONG. Plus tard, en 1979, l'Assemblée générale des Nations unies adopte la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes. Les Nations unies exercent ainsi une pression normative pour tous pays signataires, l'Espagne comme tout autre pays membre. Le gouvernement espagnol a ratifié et souscrit à la Convention sur l'élimination de toute forme de discrimination contre la femme en septembre 1981 ainsi qu'aux stratégies de Nairobi.
D’une manière générale, les traités internationaux signés ou à signer ont contribué à accélérer le traitement politique de la demande de droits issus des mouvements associatifs espagnols en le légitimant.
De même, les transpositions des directives européennes vont accélérer le processus de changement du cadre législatif et conventionnel dans le domaine du marché du travail dont l’accès restait restreint pour les femmes durant le franquisme. Rappelons également que la liberté syndicale ne date que du 1er avril 1977 et qu’il faut attendre la Constitution de 1978 pour que la négociation collective soit reconnue dans les articles 7.28 et 37 comme étant la meilleure source de régulation des conditions de travail et qu'elle soit considérée comme l'instrument adéquat pour garantir les droits sociaux dans les conventions collectives comme l'égalité de traitement et l'interdiction de discrimination pour raison de sexe (conformément à l’article constitutionnel 14 déjà cité). Le "Statut des travailleurs" (code du travail) approuvé en 1980 prévoit la possibilité que les ordonnances et la réglementation qui régulaient par secteurs les conditions de travail à l'époque franquiste soient substituées en conventions collectives.
Les effets de la politique communautaire sur la configuration de la politique nationale
Quelle est la nature de l’impact de la politique communautaire sur la politique nationale ? Où en est l'Europe durant cette période ? Le processus de mise en place d’un cadre normatif communautaire de lutte contre les inégalités entre les sexes s’amorce lentement et par étapes. En amont, il y a bien sûr le traité de Rome, fondateur des Communautés européennes en 1957, qui introduit dans les articles 119,141 CE, la question de l’égalité entre les hommes et les femmes. Puis, rappelons qu’il faudra attendre 1976 pour que la garantie de l'égalité des chances possède sa base juridique communautaire dans l'article 2.4 de la Directive 76/207 ainsi que dans le protocole 14 sur la Politique sociale communautaire. Lorsque commence le processus espagnol de démocratisation, la politique communautaire en est à ses premiers pas et le premier programme d’action communautaire concerne donc les années 1982-1985. Soulignons que ce programme, tous comme les suivants, reprend les préconisations qui émanent des conférences mondiales de la femme organisée par les Nations unies, auxquelles participe l’Espagne. De plus, les décisions européennes sont influencées par un grand nombre d’acteurs et de processus politiques où la construction d’un consensus prend parfois un certain nombre d’années.
La politique communautaire en faveur de l'égalité des chances : un processus lent à se mettre en place
N'oublions pas que la construction du marché unique fut l’objectif prioritaire avant celle d’une Europe sociale. Le processus de mise en place d’un dispositif communautaire normatif de lutte contre les inégalités entre les sexes s’amorce lentement et par étapes. En 1972, les chefs d’États et de gouvernements se réunissent à Paris pour poser les premiers éléments des fondements d’une Europe Sociale et ce n'est qu'en 1974 que la Commission européenne soumet un Programme d’action sociale au Conseil des Ministres de la Communauté. Des propositions y sont alors faites pour promouvoir l’égalité entre les sexes sur le marché du travail. Des questions relatives à l’accès à l’emploi et à la formation professionnelle, aux conditions de travail, d’avancement et de rémunérations y sont posées.
Ce n'est qu'à partir de 1975 que les premières Directives (évoquées précédemment) vont progressivement constituer un cadre d’application du principe d’égalité autour de trois notions juridiques : l’égalité de traitement, l’égalité des chances, les actions positives pour éliminer les inégalités persistantes.
La question de la conciliation entre les obligations familiales et professionnelles apparaît plus tardivement en novembre 1989, dans le cadre de la Charte communautaire des droits sociaux fondamentaux des travailleurs, signée à Strasbourg (paragraphe 16). Mais les dispositifs législatifs existants en matière de politiques sociales et familiales ne sont pas homogènes entre les États membres. Des mesures plus concrètes sont plus longues à être proposées, et de nouvelles Directives finiront par être votées quelques années plus tard. Par exemple, celle de 1992 "sur la protection des travailleuses enceintes, accouchées ou allaitantes au travail." Pour être acceptée, cette Directive [7] contient des dispositions minimales [8] qui laissent aux États membres libre possibilité d’aller au-delà. Ou encore un autre exemple, une proposition de Directive sur le congé parental et les congés pour raisons familiales apparaît dès 1983 mais elle est amendée et elle ne fera le jour qu'en 1996 avec la Directive du Conseil sur le congé parental [9] (96/34/CE du 3 juin 1996).
Dans la deuxième partie nous avons insisté sur ce qui nous paraissait original dans la conception du premier PIOM. Sans remettre en cause cette originalité, il faut néanmoins reconnaître que le concept d’approche intégrée de l’égalité entre les femmes et les hommes apparaît pour la première fois dans les textes internationaux à la suite de la troisième Conférence mondiale des Nations unies sur les femmes (Nairobi, 1985) avant qu’il soit repris dans le IVe programme d’action communautaire après la Conférence de Pékin (1995). La question se pose alors de savoir qui a un impact sur qui ? La réponse dépend aussi de la perspective choisie. Ce Plan d'action espagnol réunit pour la première fois dans ce pays un ensemble de modalités de mise en Å“uvre d’une politique d’égalité des chances. Le processus de production de ce Plan (IPIOM) s’amorce avant 1986. Il est légitime de se demander alors si la volonté de l’État espagnol d’être intégré au plus vite dans la CEE et reconnu comme démocratique n’a pas conduit celui-ci à devancer la demande communautaire. Mais comment expliquer dès lors le fait que l’Espagne ait étendu la politique de l’égalité des chances à d’autres domaines que l’égalité professionnelle sur le marché du travail alors que les directives européennes portaient initialement essentiellement sur ce point ? Comment expliquer le fait que la politique d’égalité des chances espagnole ait intégré des dimensions transversales proches du mainstreaming dès le début le milieu de la décennie 1980 par les missions attribuées à la structure politique et administrative mise alors en place en 1983 ? Est-ce uniquement l’impact des conférences des Nations unies ? Ou bien encore doit-on postuler l'idée de la reprise par les fémocrates de l’Instituto de la Mujer de l'architecture des programmes européens et des plans élaborés par la Commission européenne en tant qu'instruments de planification et de coordination ? Mais, il ne faut pas non oublier le travail de mise à plat des actions à réaliser pour améliorer la situation des Espagnoles dans tous les domaines de la société qui fut réalisé lors des plateformes féministes au tournant de la transition politique. Il convient également d’insister sur le caractère fédérateur de l’implantation de la politique espagnole d’égalité des chances entre les hommes et les femmes. Celle-ci se décline au niveau central, dans les Communautés autonomes et au niveau local et se déploie dans tous les secteurs de la société, dont celui de la Défense. Dans ce secteur d'activité, comme un effet du premier PIOM, une commission mixte réunit des représentants du ministère de la Défense et de l’Instituto de la Mujer. Cette commission existe encore aujourd’hui. Elle a ainsi contribué à l’intégration des mesures en faveur de l’égalité professionnelle au sein des armées. Pour légitimer l’accès des femmes aux forces militaires dans la phase de professionnalisation, les forces armées font alors et continuent de faire référence aux articles constitutionnels d’égalité et de non discrimination ainsi qu’aux objectifs du premier PIOM (Sorin, Frotiée, Porteret, 2005).
Entre dynamiques nationales et dynamiques internationales, le projet d’adhésion à la CEE mais aussi les préconisations des instances des Nations unies ont, semble-t-il, contribué à accélérer le rythme du changement politique non sans provoquer quelques décalages et désajustements entre le changement normatif et le changement social dans la société espagnole.
Dès 1977, les prémices de la politique espagnole d’égalité entre les hommes et les femmes se mettent en place. L’Espagne procède par étapes. Tout d’abord, par la Constitution, puis par les premières grandes réformes législatives de la démocratie et la mise en Å“uvre d’une politique d’égalité entre les hommes et les femmes à partir de 1983 avec la création d’une instance gouvernementale, l’Instituto de la Mujer qui a contribué à structurer une approche globale, transversale, de la politique espagnole d’égalité des chances entre les hommes et les femmes, toujours en place aujourd’hui. Au final, cette approche peut être considérée comme une résultante de différentes composantes à la fois endogènes et exogènes. En effet, les concepts, les outils et les instruments promus par les Nations unies, la Communauté Économique Européenne ainsi que par d’autres organismes internationaux comme l’OIT n'ont pas été seulement importés, transférés mais aussi adaptés à la situation nationale non sans capacité d’innovation.
La singularité du cas espagnol se traduit notamment par la rapidité et le rythme des premières réformes ainsi que par les formes et modalités qu’elles ont prises dans une période très courte, celle du début de la transition politique jusqu’à l’adhésion. Ce processus accéléré marque la rupture et la prise de distance par rapport au passé franquiste qui témoignent de la volonté politique affichée durant ces dix années de pré-adhésion. Cette rupture se traduit par la promotion du modèle de la femme active dans les textes législatifs et par le rejet de toute intervention de l’État en faveur du modèle maternaliste. Rupture revendiquée par les mouvements féministes espagnols qui ont su saisir les opportunités que leur offrait l'histoire nationale et qui ont bénéficié de la recherche de consensus parmi les acteurs politiques et sociaux pour construire la démocratie.
En 1986, où en est l’Espagne ? D’une part, le parti socialiste avec Felipe Gonzalez comme chef de gouvernement, depuis quatre ans, contribue à la consolidation et à la stabilité de la démocratie et à la définition de l'État social espagnol où se côtoient le référentiel de marché avec ceux de solidarité nationale et d'égalité des chances pour tous. D’autre part, la matrice conceptuelle ainsi que l’univers lexical qui lui est rattaché dans le domaine de l’égalité des chances entre les hommes et les femmes sont alors déjà posés et se matérialisent notamment dans le premier PIOM. Le Parti socialiste qui reste au pouvoir jusqu'en 1996 et le Parti populaire qui lui succède jusqu'en 2004 avant qu'il n'y revienne, ne modifieront pas ce socle, ces fondements. Ils l'amélioreront, le complexifieront, l'amplifieront. Ainsi, les fondements de la politique d’égalité entre les hommes et les femmes établis entre 1983 et 1987 par les féministes, militantes au parti socialiste, protagonistes de la mise en Å“uvre des missions attribuées à l'Instituto de la Mujer par texte de loi, perdurent toujours.
Même si l'égalité réelle est loin d'être atteinte en Espagne, une volonté politique impulsée par les féministes espagnoles dès les premières années de la transition apparaît néanmoins pour réduire les inégalités sociales entre les hommes et les femmes notamment en tentant d'améliorer les dispositifs en faveur de l'égalité formelle comme première étape. Étape qui contribue à marquer la rupture avec le système normatif familialiste du régime précédent et sur laquelle les instances internationales et le projet d'adhésion ont joué un rôle d'accélérateur.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Alberdi I., Escario P., López-AccottoA-I (1996), Lo personal es político. El movimiento feminista en la transición, Madrid, Madrid, Ministerio de Asuntos sociales-Instituto de la Mujer.
·  Amorós C. (1997), Tiempo de feminismo. Sobre feminismo, proyecto ilustrado y postmodernidad, Madrid, ed. Cátedra, col. Feminismos.
·  Astelarra J. (2005), Veinte años de políticas de igualdad, coll. Feminismos, Madrid, Edición Cátedra.
·  Bussy-Genevois G. (1991), "Femmes d’Espagne. De la République au franquisme, in Duby G., Perrot M., L’histoire des femmes, Tome V. pp. 174-175, Paris.
·  Dobry M. (2000), "Les voies incertaines de la transitologie : choix stratégiques, séquences historiques, bifurcations et processus de path dependence", Revue Française de Science Politique, Paris, vol.50, n°4-5, août-octobre, pp. 585-613.
·  Dolowitz D., Marsh D. (2000), "Learning from abroad : The Role of Policy Transfer in Contemporary policy-Making", Governance : An International Journal of Policy and Administration, Oxford, vol.13, n°1, janvier, pp. 6-44.
·  Fagoaga C., Saavedra P. (1981), Clara Campoamor. La sufragista española, Madrid, Dirección general de Juventud y Promoción Social-Cultural.
·  Folguera P. (1988), "De la transición política a la democracia : la evolución del feminismo en España durante el período 1975-1988", El feminismo en España : dos siglos de historia, (ed.), Madrid, Pablo Iglesisas, pp. 111-131.
·  Friedan B. (1963), The Feminie Mystique, New-York, Norton.
·  Frotiée B. (2004), "La politique espagnole d’aide à la famille. Le traitement de la question familiale après le franquisme", Recherches et Prévisions, CNAF, Paris, n°78, décembre 2004, pp. 51-61.
·  Frotiée B. (2005), "Les plans d’action positive en entreprise en France et en Espagne. Deux modes d’intégration d’une recommandation communautaire, la fabrique de l’Europe", Terrains et travaux, cahiers du département de Sciences Sociales de l’ENS de Cachan, Cachan, n°8, pp. 90-108.
·  Garretón J-M. (1987), Reconstruir la democracia, Santiago, Ed. Andante.
·  Genieys W. (1997), Les élites espagnoles face à l’Etat. Changements de régimes politiques et dynamiques centre-périphéries, Paris, L’Harmattan, Logiques Politiques.
·  Guilhot N., Schmitter P. (2000), "De la transition à la consolidation. Une lecture rétrospective des democratization studies", Revue Française de Sciences Politiques, vol.50, n 4-5, août-octobre, pp. 615-632, Paris.
·  Linz J., Stepan A. (1996), Problems of Democratic Transition and Consolidation : Southern Europe, South America and Post-communist Europe, Baltimore, John Hopkins University Press.
·  Mazur A-G. (1991), "Agendas and Egalité professionnelle :Symbolic Policy at Work in France", Equality Politics and Gender, Mechan E. et Sevenhuijsen S. (eds), Sage, pp. 122-141.
·  Ministerio de Asuntos sociales (1990), Plan para la Igualdad de oportunidades de las Mujeres, 1998-1990, Evaluación; Madrid.
·  Morlino L. (2001), "Consolidation démocratique : La théorie de l’ancrage", La consolidation de la démocratie : nouveaux questionnements, Revue internationale de politique comparée, De Boeck Université, volume 8, n°2,2001, Bruxelles, pp. 245-267.
·  Moore B. (1978), Injustice : the social origins of obedience and revolt, Londres, Macmillan.
·  Muller P., Surel Y. (1998), L'analyse des politiques publiques, Paris, Montchrestien.
·  O’Donnell G, Schmitter P (1986), Transitions from Authoritarian Rule. Tentative Conclusions about Uncertain Democraties, Baltimore, The Johns HopKins University Press.
·  Ortuño Anaya P. (2005), Los socialistas europeos y la transición españa, Madrid, Marcial Pons, Ed. de Historia.
·  Pierson P. (1993), "When Effects Become Cause. Policy Feedback and Political Change", World Politics, Baltimore, Johns Hopkins University Press, vol. 45 (4), juillet, pp. 595-628.
·  Pierson P. (1997), "Increasing Returns, Path Dependence and the Study of Politics", American Political Science review, Washington, vol.94, n°2, pp.251-267.
·  Przeworski A. (1991), Democracy and the Market, Cambridge, Cambridge University Press.
·  Santos J. (2002), "Postfranquisme ou société démocratique. Retour sur une interprétation, Les 25 ans de l'Espagne démocratique", Vingtième siècle, Revue d'histoire, Paris, Presses de Sciences Po, pp.5-12.
·  San José B. (1986), Democracia e Igualdad de Derechos Laborales de la Mujer, Ministerio de Cultura-Instituto de la Mujer, Madrid, Serie Estudios, n°4.
·  Sorin K, Frotiée B., Porteret V. et al. (2005), Des femmes militaires en Occident, quels enseignements pur la France ? Paris, Les Documents du C2SD, Ministère de la Défense, n°75, pp. 65-92.
·  Vincent C. (1998), "L'Espagne. Une tentative de mise en Å“uvre nationale des enjeux européens", Paris, Chronique internationale de l'IRES, Noisy-le-Grand, n° hors série, oct., pp. 36-46.
 
NOTES
 
[1]Mais aussi Victoria Kent, Margarita Nelken, Federika Montseny.
[2]Avec l’article 43 de la Constitution, suivi des lois du 2 mars et du 28 juin 1932, le mariage civil est autorisé et peut se dissoudre par consentement mutuel ou à la demande d’un des deux conjoints (initiative la plus progressiste pour l’époque parmi les pays européens). L’article 25 stipule que la naissance, la filiation et le sexe ne pourront être le fondement de privilèges. L’égalité de droit entre les enfants légitimes et illégitimes est reconnue avec la loi du 25 mai 1932. La IIe République reconnaît la capacité juridique de la femme. Elle régule l’avortement eugénique et supprime le délit d’adultère. Par ailleurs, par décret, les clauses des contrats obligeant les femmes à abandonner leur travail en se mariant sont supprimées en 1931. L'autorité du mari est abolie au nom de l'égalité des droits civils entre les conjoints. La femme n'a plus besoin de l'autorisation de son mari pour exercer une activité professionnelle. Elle peut disposer de son salaire.
[3]Notons ici les liens entre le PSOE et l’internationale socialiste (Ortuno Anaya, 2001 parution en 2005 en Espagne) et plus particulièrement entre le PSOE et le parti socialiste français, en 1974 le PSOE organise son 26e congrès à Suresnes où Felipe Gonzalez en deviendra le secrétaire général. De même, du côté des syndicats, rappelons que la direction de l’UGT (l’Union générale des travailleurs) est exilée en France sous le franquisme.
[4]Les cinq directives européennes alors approuvées sont les suivantes : - la directive 75/117 du 10 février relative à l’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes. Elle introduit notamment la notion de valeur égale. - la directive 76/207 du 9 février relative à l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes en ce qui concerne l’accès à l’emploi, la formation et à la promotion professionnelle et les conditions de travail, ainsi que « l’absence de toute discrimination basée sur le sexe, qu’elle soit directe ou indirecte ». Cette directive reconnaît la légitimité de dispositifs et de mesures publics visant l’égalité des chances, en remédiant aux inégalités de fait et autorise les actions spécifiques à l’égard des femmes. - la directive 79/7 du 19 décembre 1978 relative à l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes en matière de sécurité sociale ; - la directive 86/378 du 24 juillet relative à l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes dans les régimes professionnels de la sécurité sociale. - la directive 86/613 relative à l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes qui exercent une activité indépendante.
[5]Pour compléments définitionnels, voir dans ce volume les articles de Gwenaëlle Perrier et Réjane Sénac-Slawinski.
[6]Le premier Programme d’action communautaire (1982-1985) établit les bases d’une politique globale en matière d’emploi pour les femmes. Ses objectifs sont centrés autour du développement de la législation sur l’égalité de traitement et la promotion de l’égalité à travers les actions positives.
[7]Directive 92/85/CEE du conseil du 19 octobre 1992 (Journal Officiel des Communautés Européennes, n° 1,348/1-8, dd.28.11.92).
[8]Les dispositions minimales sont les suivantes : les travailleuses concernées bénéficieront d’une évaluation préalable des risques assurés par leur employeur avec, dans le cas où ces risques s’avèrent réels, soit un aménagement temporaire des conditions ou horaires de travail, soit un changement de poste de travail. Soit, enfin, une mise au repos de la travailleuse concernée avec, dans ce dernier cas, d’une part le maintien des droits du travail et d’autre part le versement d’une allocation adéquate à défaut du maintien de la rémunération ; les travailleuses enceintes pourront bénéficier des examens médicaux prénataux prévus par la législation ou les pratiques nationales pendant leur temps de travail et sans perte de salaire ; les femmes enceintes ne pourront être licenciées pour des raisons liées à leur état ; le congé de maternité obligatoire est de deux semaines, avant ou après la date présumée de la naissance, selon les législations et pratiques nationales, le congé de maternité lui-même étant fixé à 14 semaines ininterrompues au minimum, les droits du travail des travailleuses en congé maternité sont maintenus ; les allocations de maternité accordées aux bénéficiaires ne peuvent pas être inférieures à celles qu’un travailleur recevrait dans le cas où il cesserait de travailler pour des raisons liées à sa santé. La période d’éligibilité pour les allocations de maternité ne peut excéder une année. Cf. Sur cette question Alelxandra Jönson et Nathalie Morel dans ce volume.
[9]Il ouvre le droit à un congé parental d’au moins trois mois, pour les mères comme pour les pères, jusqu’à l’âge de huit ans de l’enfant.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Mais aussi Victoria Kent, Margarita Nelken, Federika Montse...
[suite] Suite de la note...
[2]
Avec l’article 43 de la Constitution, suivi des lois du 2 m...
[suite] Suite de la note...
[3]
Notons ici les liens entre le PSOE et l’internationale soci...
[suite] Suite de la note...
[4]
Les cinq directives européennes alors approuvées sont les s...
[suite] Suite de la note...
[5]
Pour compléments définitionnels, voir dans ce volume les ar...
[suite] Suite de la note...
[6]
Le premier Programme d’action communautaire (1982-1985) éta...
[suite] Suite de la note...
[7]
Directive 92/85/CEE du conseil du 19 octobre 1992 (Journal ...
[suite] Suite de la note...
[8]
Les dispositions minimales sont les suivantes : les travail...
[suite] Suite de la note...
[9]
Il ouvre le droit à un congé parental d’au moins trois mois...
[suite] Suite de la note...