2006
Politique européenne
Le gender mainstreaming à l’epreuve de sa genèse et de sa traduction dans l’action publique en France
Réjane Senac-Slawinski
La parution dans le Journal Officiel du 4 mars 2006 d’un avis de la commission
générale de terminologie et de néologie définissant la notion de « paritarisme » comme une
« action en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes » et comme un équivalent du
gender mainstreaming conforte l’hypothèse de l’oubli, voire de la négation, de la spécificité de
cette notion. Cette traduction ne permet en effet pas de la penser dans son articulation avec
d’autres référentiels d’égalité, tels que les mesures spécifiques. L’objectif de cet article est
d’analyser la genèse de ce concept et son application dans le cadre d’actions publiques en France
afin de souligner les enjeux de l’interaction entre la dimension transnationale de ce principe et
son inscription dans des spécificités nationales.
Nombreuses sont les discussions relatives à la définition du
concept de gender mainstreaming (Squires, 2005,3) que cela soit dans la
théorie féministe (Cockburn, 2001 ; Stratigaki, 2004 ; Walby, 2004), dans
les travaux analysant son impact (Heinen, 2004 ; Rees, 2002 ; Rubery,
2002 ; Verloo, 2001), dans la théorie du mouvement social (Pollack and
Hafner-Burton, 2000), dans la théorie juridique (Beveridge and Nott,
2002) ou dans l’analyse de la diffusion transnationale des politiques
(Falquet, 2003 ; True and Mintrom, 2001). C’est dans cette perspective
que s’inscrit la conférence-débat du Centre national d'information et de
documentation des femmes et des familles (CNIDFF) organisée à Paris le
7 mars 1998 et intitulée « Mainstreaming : quelle traduction dans
l’action ? ». Elle témoigne de la difficulté de cerner non seulement le sens
de cette notion, mais aussi les modalités de son application concrète. Le
titre de ce colloque ne contient pas le terme de gender, ou de genre, et cela
est révélateur du fait que le débat porte avant tout sur la légitimité du
choix d’une stratégie d’action visant à intégrer un thème politique, le
genre mais aussi d’autres sujets, horizontalement, plutôt que
verticalement (Woodwark, 2005,2). S’il n’existe pas de définition
consensuelle de cette notion, traduite par l’expression « approche intégrée
du genre » ou « perspective intégrée d’égalité des sexes », l’analyse de son
histoire institutionnelle est éclairante (Conseil de l’Europe, 1998a, 37-38).
L’article que Sophie Jacquot consacré aux spécificités du processus
d’instrumentation du gender mainstreaming par les acteurs de la Commission
européenne illustre le glissement de l’« ingénierie sociale » vers
l’« ingénierie bureaucratique ».
Favorables à la diffusion transversale du principe d’égalité entre les
sexes, les associations féminines et féministes font part de leur méfiance à
l’égard d’une notion dont l’interprétation peut justifier des actions
publiques contraires à la construction d’une société plus égalitaire au
regard de la question du genre, en particulier en légitimant la disparition
des interlocuteurs spécifiques sur cette question. Les féministes
définissent ainsi les conditions à remplir pour que cet «
open signifier »
comme le nomme l’universitaire espagnole Emanuela Lombardo (2005)
ait un impact positif sur les «
gender equality policies », l’égalité entre les sexes
ne se réduisant pas à une égalité numérique entre hommes et femmes.
Cette défiance doit-elle être interprétée d’un point de vue organisationnel
comme l’expression d’une logique défensive fondée sur un besoin de
légitimité et de préservation de ressources spécifiques ou comme une
divergence d’interprétation sur le sens et la portée du
gender mainstreaming ?
Nous aborderons cette interrogation en nous concentrant sur le cas
français pour analyser les enjeux de « l’adoption du paradigme du
mainstreaming, terme vague aux contenus multiples qu’on peut résumer par
l’inclusion de la « perspective de genre » dans l’ensemble des
problématiques » (Falquet, 2003,80)
[1]. Il est important de souligner que,
de sa genèse à sa traduction, le concept de
gender mainstreaming prend sens
en réaction aux référentiels d’égalité antérieurs.
Nous commencerons par questionner les interactions entre la
dynamique européenne et les spécificités nationales dans la définition des
politiques d’égalité, le gender mainstreaming étant largement perçu par
l’Union européenne et les organisations internationales comme une
nouvelle stratégie d’égalité (Squires, 2005). Pour cela, nous examinerons
les controverses au cÅ“ur de la définition de ce concept en interrogeant le
rôle des différents acteurs et actrices, et en particulier des associations et
ONG, dans sa genèse institutionnelle internationale et européenne. Nous
poursuivrons en analysant les enjeux de ce concept à travers sa traduction
en termes d’action publique en France. Nous aborderons d’une part, les
structures incarnant la perspective de gender mainstreaming ou assurant son
évaluation et d’autre part, deux politiques d’égalité symbolisant la volonté
institutionnelle de mettre en Å“uvre « l’approche intégrée de l’égalité » : la
Convention pour la promotion de l’égalité entre garçons et filles à l’école
en 2000 et la Charte de l’égalité en 2004.
Le gender mainstreaming : qui, où et comment ?
Un détour par la genèse internationale et européenne de cette
notion permet d’aborder les rôles respectifs des acteurs en présence dans
le rapport de force instauré dès la préparation de la Conférence de Pékin
entre les interlocuteurs institutionnels et politiques, et le milieu associatif.
L’analyse des enjeux de l’application du gender mainstreaming dans l’action
publique ne peut en effet pas faire l’impasse sur les tensions inhérentes à
la définition de cette notion. De plus, c’est parce qu’il a été adopté par des
organisations internationales prestigieuses, des Nations Unies à l’Union
européenne (UE), qu’il a acquis une légitimité symbolique et juridique
auprès des décideurs politiques pour qui la prise en compte de cette
notion est devenue une exigence concrète, un pré-requis démocratique,
dans les traités et les programmes internationaux et européens
(Woodwark, 2005,7). A travers l’analyse de l’impact du processus
d’européanisation sur l’évolution des politiques d’égalité entre les sexes
dans le cas de l’Espagne et des nouveaux Etats membres de l’UE,
Brigitte Frotiée et Maxime Forest illustrent le rôle de légitimation joué par
l’Europe pour les pays dans des processus de démocratisation.
Le rôle de l’Organisation des Nations Unies (United Nations, 1997)
Le concept d’approche intégrée de l’égalité entre les femmes et les
hommes est apparu pour la première fois dans des textes internationaux à
la suite de la troisième Conférence mondiale des Nations Unies sur les
femmes (Nairobi, 1985), dans le débat sur le rôle des femmes dans le
développement. Il est le fruit des discussions de la Commission des
Nations Unies de la Condition de la Femme (CCF), concernant le rôle
des femmes dans les pays en développement dans le cadre des Stratégies
prospectives d’action pour la promotion de la femme. Les ONG et les
associations ont été partie prenante de ces débats, et ceci dès 1985 jusqu’à
aujourd’hui, en soulignant la nécessité de s’inscrire dans une logique de
complémentarité et non d’exclusion entre ces deux principes d’action
publique que sont les actions spécifiques et l’approche transversale.
Lors de la Quatrième Conférence Mondiale des Nations Unies sur les
Femmes (Pékin, 1995), le concept d’approche intégrée a été entériné par
le Programme d’action adopté en fin de conférence. Il invite les
gouvernements et les autres acteurs à « encourager l’adoption de mesures
énergiques et visibles visant à assurer la prise en compte de la
problématique hommes-femmes dans toutes les politiques et tous les
programmes afin d’en analyser les conséquences sur les hommes et sur
les femmes, respectivement, avant toute prise de décision ». Si le
Programme d’action ne fournit aucune directive quant à l’élaboration ou
la mise en Å“uvre d’une telle stratégie, de nombreux pays ont conçu un
programme national calqué sur le principe de l’approche intégrée.
Du 28 février au 11 mars 2005, s’est tenu à New York la 49ème session de
la Commission sur la Condition de la Femme. Dix ans après la
Conférence de Pékin, cette session a été l'occasion d'évaluer la mise en
oeuvre de la Plate-forme d'Action adoptée en 1995 et de réaffirmer
l’attachement au principe de gender maintreaming. Une résolution
concernant l’approche intégrée du genre a ainsi été adoptée alors que la
résolution concernant l’égalité entre les sexes dans la vie économique, et
en particulier professionnelle, a été rejetée. Monique Halpern occupe
depuis 2001 la présidence de la Coordination française pour le lobby
européen des femmes (Clef) regroupant 75 associations. Présente à New
York, elle souligne que loin d’être angélique, ce consensus international
sur le gender mainstreaming est le signe de sa faible effectivité, voire de son
inefficacité.
Le rôle de l’Europe
Le gender mainstreaming est qualifié d’acquis communautaire des
années 1990 (Lombardo, 2005,1). Il l’est dans la mesure où il fait partie
du « common scientific focus » (Woodwark, 2005,3) puisque la prise en
compte de la question de l’égalité entre les sexes de manière transversale
est considérée à la fois comme une valeur et comme un principe d’action
des différentes instances européennes. Il l’est aussi parce que les
institutions européennes l’ont porté collectivement (Shaw, 2004).
Ainsi, les prises de position des différentes institutions
européennes, des institutions communautaires à proprement parler au
Conseil de l’Europe, sur le gender maintreaming sont à examiner dans leurs
interactions entre elles et avec les conférences mondiales des Nations
Unies.
Le Parlement européen a adopté une résolution le 21 septembre 1995 sur
la quatrième conférence mondiale des femmes à Pékin où il considère
« qu'il est essentiel de poursuivre et de coordonner activement
l'intégration des politiques pour l'équité et l'égalité des chances, et que
toute politique, tout programme et toute structure, notamment sur le plan
législatif, soient envisagés dans la perspective de leur application au sexe
féminin »
[2]. Le Groupe de Spécialistes du Conseil de l’Europe (EG-S-MS), créé en 1995 par le Comité directeur pour l’égalité entre les femmes
et les hommes (CDEG) pour donner une suite concrète au Programme
d’action de Pékin, a produit, en 1998, un rapport contenant une
définition de l’approche intégrée de l’égalité, une méthodologie pour sa
mise en
œuvre ainsi que des exemples de bonnes pratiques. Ce rapport
est devenu une référence pour les Etats membres du Conseil de l’Europe
et il existe en 10 langues. Il souligne la difficulté de traduire l’expression
de
gender mainstreaming et en retenant l’expression « approche intégrée de
l’égalité », il souhaite mettre l’accent sur les différences socioculturelles
entre les deux sexes. Le
gender mainstreaming y est défini comme une
tentative d’intégrer les questions d’égalité entre les sexes dans le courant
général de la vie sociale (
mainstream), celui-ci étant composé des
directions, des organisations et des idées qui contribuent à une prise de
décision en matière, par exemple, d’éducation ou de transport.
L’approche intégrée consiste en effet en la (ré)organisation,
l’amélioration, l’évolution et l’évaluation des processus de prise de
décision, aux fins d’incorporer la perspective de l’égalité entre les femmes
et les hommes dans tous les domaines et à tous les niveaux, par les
acteurs généralement impliqués dans la mise en place des politiques
(Conseil de l’Europe, 1998a). Ce rapport souligne qu’à partir de 1995,
c’est surtout au sein des différentes organisations européennes
intergouvernementales que le concept a été promu. Il figure dans le
troisième programme d’action communautaire à moyen terme sur l’égalité
des chances entre les femmes et les hommes (1991-1995) et est devenu
l’axe principal du quatrième programme d’action (1996-2000). Le Comité
des Ministres du Conseil de l’Europe a adopté, en octobre 1998, une
Recommandation aux Etats membres relative à l’approche intégrée de
l’égalité entre les femmes et les hommes. Ce texte recommande aux
gouvernements de diffuser largement le rapport du CDEG et
d’encourager son utilisation en tant qu’instrument de mise en
œuvre de
cette stratégie dans les secteurs public et privé. Le Comité des Ministres a
également adopté un Message aux Comités directeurs du Conseil de
l’Europe, les invitant à s’inspirer du rapport du CDEG et à mettre en
Å“uvre cette stratégie dans leurs programmes d’activité. Une Conférence
sur « l’approche intégrée de l’égalité entre les femmes et les hommes : une
chance pour le 21
e siècle » (Athènes, septembre 1999) a examiné
comment l’approche intégrée de l’égalité était mise en
œuvre dans des
domaines particuliers. Des exemples concrets de projets/programmes
d’approche intégrée aux niveaux local, régional et national ont été
présentés.
En février 1996, la Commission européenne (Braithwaite, 2001) a adopté
une communication sur le « mainstreaming » (Commission européenne,
1996), présentée comme une première étape vers la concrétisation de
l’engagement de l’Union européenne vis-à-vis de l’intégration de l’égalité
femmes/hommes au niveau communautaire. Le « mainstreaming » y est
défini comme le fait de « ne pas limiter les efforts de promotion de
l’égalité à la mise en Å“uvre de mesures spécifiques en faveur des femmes,
mais de mobiliser explicitement en vue de l’égalité l’ensemble des actions
et politiques générales en introduisant dans leur conception de façon
active et visible l’attention à leurs effets possibles sur les situations
respectives des femmes et des hommes ». La dimension égalité entre les
sexes doit être prise en compte dans toutes les politiques et toutes les
activités, au stade de la planification, de la mise en Å“uvre, du suivi et de
l’évaluation. Dans un « document stratégique » de suivi de cette
Communication, approuvé en février 1997 par le groupe interservices de
la Commission pour l’égalité des chances entre les femmes et les
hommes, l’évaluation de l’impact du genre dans les services de la
Commission figure parmi les mesures prioritaires.
Cette même année, le Traité d’Amsterdam, signé le 2 octobre 1997,
formalise l’engagement de la Communauté européenne en mentionnant
qu’elle « cherche à éliminer les inégalités, et à promouvoir l’égalité, entre les hommes et
les femmes », parmi les tâches et les objectifs de la Communauté (articles 2
et 3 du TCE). Le projet de Traité établissant une constitution européenne
confirme cet engagement en affirmant que toutes les politiques de
l’Union doivent contribuer à la promotion de l’égalité hommes/femmes
(« clause transversale », art. III-116) et à la lutte contre toute
discrimination fondée sur le sexe (art. III-118) ; la Cour de Justice
pouvant annuler un acte européen portant atteinte à ces objectifs. Les
avancées obtenues sur la question de l’égalité entre les sexes ont été
fortement mises en valeur lors de la campagne référendaire française par
les tenants du oui. Cela peut apparaître paradoxal lorsqu’on se souvient
des difficultés rencontrées par les associations, coordonnées au niveau
français par l’Association des femmes de l’Europe méridionale (AFEM)
et au niveau européen par Act4Europe, qui se sont mobilisées en faveur
de l'inclusion dans le texte de dispositions spécifiques en matière d'égalité
de genre et d'autres droits fondamentaux, et tout particulièrement pour
que l'égalité entre les femmes et les hommes soit expressément
mentionnée comme une valeur de l'Union européenne dans l’article I-2.
Gender mainstreaming et actions spécifiques : sÅ“urs ennemies ?
« Pourquoi changer ce qui est nécessaire et efficace ? » Cette
interrogation, formalisée par Pierrette Bouchard (2004), politologue à
l’Université de Laval, résume la suspicion à l’encontre d’une notion jugée
dangereuse car justifiant l’affaiblissement, voire la disparition, des actions
spécifiques nécessaires pour remédier aux inégalités entre les sexes. Le
rapport effectué par Van Roemburg et Spee (2004) à partir d’entretiens
auprès de 21 experts (universitaires, politiques ou féministes) en Belgique
et en Flandre montre que ces experts partagent la peur que le gender
mainstreaming soit d’une part, une stratégie pour mettre un terme aux
mesures spécifiques pour l’égalité entre les sexes et d’autre part, un
synonyme des politiques de diversité (Van Roemburg et Spee, 2004,65).
Dans les deux cas, le danger est que cette nouvelle stratégie soit contre-productive en minorant les actions déjà en cours au nom d’une
transversalité diluant l’exigence d’égalité des sexes dans la lutte contre
toutes les formes de discrimination.
La prudence des textes
Ces craintes semblent sans fondement à en croire les textes
communautaires cités précédemment. Ces derniers soulignent en effet
que la notion de gender mainstreaming est née du constat de l’insuffisance
des politiques spécifiques d’égalité pour constituer une société respectant
véritablement le principe d’égalité des sexes (True and Mintrom, 2001,
28). L’approche intégrée de l’égalité est ainsi définie comme l’étape
suivante et non le substitut aux politiques dites « traditionnelles ».
L’approche intégrée et les politiques traditionnelles en matière d’égalité
entre les femmes et les hommes ne sont pas seulement définies comme
des stratégies complémentaires, indispensables les unes aux autres, mais
comme une stratégie « double » (DFFE, 1996).
Le rapport du Conseil de l’Europe de 1998 affirme ainsi clairement que
les politiques « traditionnelles » doivent être considérées comme un
préalable au gender mainstreaming, les pays dans lesquels il n’existe aucune
mesure de politiques spécifiques devront en adopter et instaurer
parallèlement l’approche intégrée. Notons que cette affirmation n’a pas
de valeur contraignante. Dans la partie II consacrée à la méthodologie de
l’approche intégrée de l’égalité, les politiques spécifiques pour l’égalité
sont citées comme la seconde condition requise ou favorable à l’approche
intégrée de l’égalité – après la manifestation d’une volonté politique. Les
politiques d’égalité entre les sexes sont abordées d’un point de vue
historique comme comprenant notamment sept aspects au premier rang
desquels les lois anti-discriminatoires et politiques d’égalité des chances et
les groupes spécialisés (administrations) pourvus de ressources suffisantes
(humaines et financières) pour exercer une influence à tous les niveaux
politiques (Conseil de l’Europe, 1998a, 24).
L’utilisation de données sexuées concernant la situation présente des
femmes et des hommes, et leurs relations mutuelles, constitue la
troisième condition et est posée comme absolument indispensable à la
mise en Å“uvre de cette double stratégie articulant mesures spécifiques et
gender mainstreaming. Certaines universitaires (Lombardo, 2003 ; Squires,
2004) soulignent les vertus de cette nouvelle stratégie, qualifiée de « logical
next step » (Woodward, 2005,8), qui contribue à résoudre le « dilemme de
Wollstonecraft » en dépassant la revendication d’un traitement différencié
au nom de l’égalité (affirmative action) pour tendre vers une transformation
des relations de genre, c’est-à-dire des positions sociales respectives des
femmes et des hommes.
C’est dans cette perspective que Teresa Rees (2002,48) identifie trois
phases à la fois chronologique
s et théorique
s dans l’approche de l’égalité
des sexes par la Commission européenne : l’égalité de traitement des
années 1970 laissant la place aux actions positives dans les années 1980 et
au
gender mainstreaming dans les années 1990. Ces trois approches sont
qualifiées respectivement par Teresa Rees de
tinkering,
tailoring et
transforming. Alors que l’égalité de traitement correspond à l’égalité de
droit entre les sexes, l’action positive part du constat des inégalités entre
les sexes pour mettre en place des mesures visant à les compenser afin
d’atteindre l’égalité réelle et non seulement formelle. Dans cette
perspective, le
mainstreaming se positionne en surplomb par rapport à cette
opposition entre l’égalité des chances correspondant à l’égalité de
traitement et l’égalité de résultat correspondant aux mesures spécifiques.
En effet, il « doit idéalement permettre d’identifier les systèmes et les
structures à l’origine de discrimination indirecte et de les repenser afin d’y
remédier » (Rees, 2002,46-48)
[3].
La méfiance des acteurs/actrices de l’égalité
Au-delà des enjeux terminologiques inhérents à la traduction d’une
expression anglaise doublement problématique comme celle de
gender
mainstreaming (Woodward, 2005,9-10), la difficile appropriation de cette
expression, en particulier en France, est révélatrice d’une méfiance des
acteurs/actrices de l’égalité. Il est à noter que loin d’être une
revendication partagée à parité, l’égalité entre les sexes est encore
largement portée par des actrices de l’égalité, qu’elles soient politiques,
associatives, ou professionnelles. Comme le souligne Sandrine Dauphin
(2006), quel que soit leur mode d’intégration dans l’appareil d’Etat, les
institutions chargées des politiques d’égalité sont perçues comme
« militantes », en particulier du fait de leurs liens avec les groupes de
femmes et la présence de « fémocrates » en leur sein. Cela a des
conséquences sur la perception du
mainstreaming. En effet, de la même
façon qu’aux Etats-Unis, l’action positive est devenue une expression
codée renvoyant aux intérêts des Noirs américains, en Europe, le
mainstreaming désigne la revendication de droits par les femmes. Ainsi,
paradoxalement l’expression de
gender mainstreaming conserve une
connotation sexuée alors que l’utilisation de la notion de
gender est
fondamentalement sous-tendue par le projet de dénaturaliser les rapports
entre les sexes et d’interroger leurs dimensions sociales (Chowdhury,
Nelson, 1994,10)
[4].
Dans le cadre de son étude sur l’approche intégrée du genre dans la
stratégie européenne pour l’emploi en Suède, Lilia Mosesdottir (2002,27-55), maître de conférence à l’Ecole de commerce de l’Université de
Reykjavik, fait référence à des auditions menées en 1998 auprès des
experts de l’égalité des chances travaillant en Suède pour le secteur public
comme privé. Ils expriment dans leurs nuances les critiques des acteurs
de l’égalité à l’encontre de cette stratégie. En effet, ces acteurs
reconnaissent que la méthode statistique servant à mesurer le degré
d’égalité entre les sexes a donné une dimension plus professionnelle et a
suscité l’intérêt des hommes. Cependant, « pour (c)es experts, la mise en
Å“uvre de l’approche intégrée du genre comporte plusieurs difficultés :
- La question de l’égalité entre les sexes tend à disparaître de
l’agenda quand tout le monde, à tous les niveaux, est supposé
participer à l’approche intégrée du genre.
-
L’approche intégrée du genre suppose d’intégrer les femmes dans des
structures créées par et pour les hommes ; on n’est donc plus
devant un problème d’égalité entre les sexes mais plutôt
d’assimilation des femmes aux hommes.
- Pour que l’approche intégrée du genre apporte des changements en
profondeur, elle doit reposer sur un programme éducatif
d’envergure. L’approche intégrée du genre exige une vaste
connaissance des problèmes de parité entre les sexes à tous les
niveaux de l’organisation, une compétence qui fait défaut dans la
plupart des organisations, surtout parmi les salariés masculins
(Hirdman, 1998,10-11). » (Mosesdottir, 2002,50-51)
Lors de la conférence organisée par le Centre national d'information et de
documentation des femmes et des familles (CNIDFF) en 1998, Yvette
Roudy, présidente de l’Assemblée des femmes, ancienne Présidente de la
Commission de l’égalité des chances au Conseil de l’Europe et ministre
des Droits des Femmes de 1981 à 1986, souligne l’importance de la
première difficulté : « c’est un recul qui nous est proposé. Lâchons les
actions positives pour l’approche intégrée du genre, et vous verrez que
nous allons retourner en arrière, au laissez-faire. (…) C’est un prétexte
pour supprimer la notion d’actions positives. » (CNIDFF, 1998,32)
Ce danger est d’autant plus marqué dans un pays comme la France se
caractérisant par ses résistances historiques et idéologiques aux mesures
d’action positive. Dès la fin des années 1970 et au cours des années 1980,
le débat porte sur la pertinence des systèmes de quotas. C’est ainsi que le
18 novembre 1982, l’amendement d’Alain Richard précisant que « les
listes de candidats (aux élections municipales) ne peuvent comporter plus
de 75% de personnes du même sexe » est déclaré inconstitutionnel. La
principale raison avancée est que l’article 1er et à l’article 6 de la
Déclaration de 1789 affirment la primauté du principe d’égalité devant la
loi : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » et
« Tous les citoyens […] sont également admissibles à toutes les dignités,
places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que
celles de leurs vertus et de leurs talents ». L’enjeu de la loi dite sur la parité
promulguée le 6 juin 2000 est de questionner le primat de cet
universalisme républicain selon lequel l’égalité de droit qui doit régner
entre les citoyens ne peut exister que si ceux-ci sont considérés dans leur
abstraction, passant sous silence leurs caractéristiques individuelles. La loi
constitutionnelle n°99-569 du 8 juillet 1999, modifiant les articles 3 et 4
de la Constitution, marque le passage du paradigme de l’universalisme
abstrait à celui de l’universalisme concret. En effet, en introduisant le mot
« femme » dans le troisième alinéa de l’article 3 de la Constitution, cette
réforme remet en cause le modèle juridique de l’individu abstrait qui
assimilait la neutralité au masculin (Sénac-Slawinski, 2004,142-170 ;
Forest, Sénac-Slawinski, 2004,59-78).
Le danger de figer les différences entre les sexes constitue un autre
argument justifiant une certaine méfiance vis-à-vis des politiques de gender
mainstreaming, la difficulté de différencier le sexe du genre étant soulignée
(Lombardo, 2005,3-4).
Le gender mainstreaming à l’épreuve de sa traduction dans
l’action publique en France
Comme nous venons de le souligner, les acteurs/actrices de
l’égalité entre les sexes, que cela soit les experts ou les responsables
d’associations féminines et féministes, ont participé à l’élaboration de la
notion de gender mainstreaming tout en mettant en lumière ses limites et les
stratégies de détournement possibles.
La question se pose de savoir comment les autorités politiques françaises
se sont emparées de cet outil encore qualifié d’européen.
Afin de répondre à cette interrogation, nous aborderons d’une part, la
création de structures incarnant cette perspective ou assurant son
évaluation : la délégation interministérielle aux droits des femmes en
1997, les deux délégations parlementaires aux droits des femmes et à
l’égalité des chances en 1999, et le
gender budgeting (intégration de la
dimension de genre dans le budget)
[5]. D’autre part, pour reprendre la
classification d’Equapol, le 5
ème Programme cadre de la direction générale
de la recherche de la Commission européenne, cette volonté politique
s’est exprimée à travers deux politiques d’égalité : la convention pour la
promotion de l’égalité entre garçons et filles à l’école en 2000 et la Charte
de l’égalité en 2004.
Création de structures de gender mainstreaming
Délégation interministérielle et délégations parlementaires
La nomination de la Déléguée interministérielle aux Droits des
Femmes, Geneviève Fraisse, en novembre 1997, est explicitement
présentée comme la volonté politique de faire du gender mainstreaming une
réalité. La création de ce poste ne doit pas être interprété comme le fait
du Prince, ou plutôt du Premier ministre, puisqu’il répond à une demande
associative. Rappelons en effet que depuis le début du gouvernement
Jospin en juin 1997, les droits des femmes étaient rattachés au ministère à
l’Emploi et à la Solidarité et ne faisaient pas l’objet d’une structure
ministérielle spécifique, ceci malgré les engagements électoraux. Le poste
de déléguée interministérielle a clairement été défini comme répondant à
la nécessité de porter un regard nouveau sur la question des femmes en se
démarquant des structures classiques telles que le ministère ou le
secrétariat d’Etat, et le Service des droits des femmes. Dans un entretien
qu’elle accorda en 1998, alors qu’elle était encore en poste, Geneviève
Fraisse affirmait être « pour le gouvernement « une force de proposition
et un aiguillon dynamique » à même d'interpeller l'ensemble des
ministères dans une « approche transversale intégrée » (dite également
« mainstreaming »). Cela correspond à la nécessité, en cette période
charnière de la fin de XXe siècle, de faire à la fois du droit spécifique par
rapport aux femmes mais aussi d'inscrire dans tous les domaines cette
préoccupation d'égalité des chances entre les sexes. » Geneviève Fraisse
expliquait que le fait de ne pas avoir de moyens spécifiques, ne
l’empêchait pas d’avoir « des atouts ». La viabilité d’un tel poste de
coordination et de sensibilisation, sans le relais de structures spécifiques, a
été démentie par les faits et par la décision politique de destituer
Geneviève Fraisse de ses fonctions dans le courant du mois de novembre
1998, soit un an après sa prise de fonction. La nomination de Nicole Péry
au secrétariat d’Etat aux Droits des Femmes et à la Formation
professionnelle peut être interprétée comme un retour à une « structure
ministérielle classique » et comme un désaveu de la pratique de
mainstreaming telle qu’elle avait été incarnée par la délégation
interministérielle. Cela illustre le bien-fondé de l’affirmation du rapport
du Conseil de l’Europe de 1998 selon laquelle les politiques
« traditionnelles » pour l’égalité entre les sexes sont des préalables
nécessaires à une approche intégrée de l’égalité. Pour qu’il soit effectif, le
gender mainstreaming ne doit donc pas être tributaire des décisions
conjoncturelles entraînant la suppression des structures garantes de la
mise en Å“uvre des politiques d’égalité.
Le rôle des délégations parlementaires, à l’Assemblée nationale et
au Sénat, aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les
hommes et les femmes créées par la loi n° 99-585 du 12 juillet 1999
souligne de plus la nécessité de compléter la préservation des structures
traditionnelles déjà existantes par la mise en place de nouvelles structures
basées sur une approche transversale de l’égalité. Chacune de ces
délégations comporte trente-six membres désignés « de manière à assurer
une représentation proportionnelle des groupes parlementaires et
équilibrée des hommes et des femmes ainsi que des commissions
permanentes ». La Délégation a « pour mission d’informer (l’Assemblée)
de la politique suivie par le gouvernement au regard de ses conséquences
sur les droits des femmes et sur l’égalité des chances entre les hommes et
les femmes. En ce domaine, (elle assure) le suivi de l’application des lois
». Cette mission doit être accomplie « sans préjudice des compétences des
commissions permanentes ou spéciales ni de celles (de la) Délégation
pour l’Union européenne ». A aucun moment le terme d’approche
intégrée du genre apparaît, ainsi ces deux structures font du mainstreaming
sans le savoir, sans l’avoir formalisé ou débattu.
Coûts et bénéfices du gender mainstreaming
Comme le souligne en particulier la déclaration de Geneviève
Fraisse citée ci-dessus, le manque de moyens spécifiques pour les actions
de mainstreaming est initialement revendiqué, mais instantanément
dénoncé. La réponse à cette dénonciation se trouve dans « la Loi de
finances de 2000 (qui) a prévu que désormais le Gouvernement
présenterait chaque année, en annexe du projet de loi des finances, les
efforts financiers consacrés, par les différents départements ministériels et
les conseils régionaux, à la promotion de l’égalité entre les femmes et les
hommes. » Ce « jaune » budgétaire articule le recensement des
programmes spécifiquement destinés aux femmes et celui d’actions de
sensibilisation ou de formation des décideurs et des acteurs à la prise en
compte de l’égalité des chances. Les six « jaunes » budgétaires parus
soulignent tous en préambule que « l’effort financier de la nation va bien
au-delà de ces seuls crédits affectés à des actions de rattrape des
inégalités. En effet, l’approche intégrée, transversale à de nombreuses
politiques publiques, que le Gouvernement a adopté en matière de
promotion de l’égalité, est difficile à chiffrer. »
Cette précision devient une mise en garde lorsqu’elle est éclairée par les
réductions budgétaires qu’a entraîné le gender mainstreaming au niveau
communautaire. En effet, contrairement à l’affirmation théorique d’une
complémentarité des mesures spécifiques et de la perspective de gender
mainstreaming (cf. 1), « il apparut très vite, (…), que les intentions des
décideurs étaient moins limpides qu’il n’y paraissait au premier abord. »
(Heinen, 2004,162) « L’affaiblissement de l’Unité de l’égalité des chances,
privée d’une grande partie de ses moyens, alla de pair avec la diminution
de la moitié des crédits alloués aux précédents programmes, au motif que
le financement d’actions dans ce domaine dépendrait dorénavant des
ministères ou secteurs concernés. »
Qu’en est-il de la perspective de genre dans la loi organique n° 2001-692
du 1er août 2001 relative aux lois de finances (LOLF) qui réforme en
profondeur la budgétisation des actions de l’Etat ? Elle a été appliquée
pour la première fois dans son intégralité au 1er janvier 2005, pour la
préparation du PLF 2006. Elle est fondée sur le principe d’une
budgétisation non plus par nature de dépenses, mais orientée vers les
résultats à partir d’objectifs définis. L’article 7 dispose ainsi que les crédits
sont spécialisés par programme, qui « regroupe les crédits destinés à
mettre en Å“uvre une action ou un ensemble cohérent d’actions relevant
d’un même ministère et auquel sont associés des objectifs précis, définis
en fonction de finalités d’intérêt général, ainsi que des résultats attendus
et faisant l’objet d’une évaluation ». C’est dans cette perspective que le
Service des droits des femmes et de l’égalité a travaillé à inscrire la
perspective du gender budgeting dans ce nouveau cadre budgétaire.
La Convention interministérielle pour la promotion de l’égalité
entre garçons et filles à l’école, les femmes et les hommes dans le
système éducatif du 25 février 2000
En 1975, avec la loi Haby, la mixité est érigée en principe, après
avoir suscité de la crainte, voire une réelle hostilité. « Ce n'est donc qu'en
1982 que la mixité se voit expressément assigner une finalité en termes
d'égalité des chances » (Sénat, 2004,62) avec l’arrêté du 12 juillet 1982 sur
l'action éducative contre les préjugés sexistes. Plusieurs conventions
interministérielles pour la promotion de l'égalité des chances entre les
filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif,
ont été signées par le ministère de l'Education nationale et le département
ministériel en charge des droits des femmes, le 20 décembre 1984, le
14 septembre 1989 et le 25 février 2000. La convention interministérielle
du 25 février 2000 souhaite « aller plus loin (en définissant) une politique
globale d'égalité des chances entre les sexes en direction de tous ses
acteurs, du préélémentaire à l'enseignement supérieur, de la formation
initiale à la formation tout au long de la vie » (B.O., 2000,533). Son
objectif est de faire prendre conscience des traitements encore largement
inégalitaires entre les hommes et les femmes de l’école maternelle à la vie
dans l’entreprise et de mettre en Å“uvre des processus culturels,
administratifs et techniques afin de lutter contre ces inégalités. Signée en
2000 par cinq ministères - de l'Emploi et de la Solidarité, de l'Éducation
nationale, de la Recherche et de la Technologie, de l'Agriculture et de la
Pêche, le ministère délégué chargée de l'Enseignement scolaire, et le
secrétariat d'État aux Droits des Femmes et à la Formation
professionnelle, elle a été élargie, par un avenant du 8 mars 2002, aux
ministères de la Justice, de la Culture et de l'Equipement et des
Transports et prolongée jusqu'en 2006. Dans son introduction, la
convention affirme clairement qu’elle constitue une mise en conformité
avec les décisions communautaires en matière d’égalité. « L’Union
européenne, qui fait de l'égalité entre les femmes et les hommes l'un des
axes prioritaires des politiques de l'emploi des États membres, nous
engage à poursuivre dans cette voie. Des fonds structurels européens
seront d'ailleurs mobilisés pour financer les actions engagées en ce sens
au niveau national et régional. » (B.O., 2000,534).
Examinons les sens donnés au terme « intégrer » dans le texte de la
convention du 25 février 2000 afin d’analyser la manière dont les objectifs
de cette convention sont liés avec le principe de gender mainstreaming.
Dans le premier axe thématique consacré à l’amélioration de l’orientation
scolaire et professionnelle des filles et des garçons et à l'adaptation de
l'offre de formation initiale aux perspectives d'emploi, il est affirmé la
nécessité d’« intégrer dans le rapport annuel réalisé par les établissements
scolaires et d'enseignement supérieur, une analyse de la situation
comparée des filles et des garçons dans l'établissement qui comportera
des objectifs chiffrés et déterminera les mesures à prendre si un
rééquilibrage s'impose » (B.O., 2000,534). Un parallèle peut être établi
entre cette mesure et le rapport de situation comparée sur les conditions
générales d’emploi et de formation des femmes et des hommes introduit
dans la loi sur l’égalité professionnelle de 1983, dite loi Roudy, et rendu
obligatoire dans la loi du 9 mai 2001, dite loi Génisson. Ce premier point
renvoie aux recommandations du rapport interministériel sur les
statistiques sexuées de décembre 1999 rappelant que la recension des
différences entre les sexes est un préalable à toute politique d’égalité.
Dans le second axe thématique, consacré à la promotion d’une éducation
fondée sur le respect des deux sexes, le terme « intégrer » est utilisé dans
tous les paragraphes. Dans le premier paragraphe, il fait partie du titre,
« intégrer dans les programmes d'éducation civique et d'éducation à la
citoyenneté (de) la réflexion sur les rôles sociaux respectifs des hommes
et des femmes » (B.O., 2000,536). Dans le paragraphe sur la
généralisation de la connaissance du corps dès la maternelle, dans les
établissements scolaires et d'enseignement supérieur, il est précisé que
« les nouveaux modules d'éducation à la santé au collège (seront utilisés)
pour améliorer la connaissance du corps et celle de la contraception et
(pour) intégrer une éducation non sexiste fondée sur le respect mutuel
entre les filles et les garçons. » (B.O., 2000,536)
L’utilisation de ce terme dans le paragraphe consacré à la prévention des
violences sexistes souligne la portée sociale et politique de cette
convention pour instaurer une société mixte et égalitaire. Il s’agit en effet
d’« intégrer la dimension de la lutte contre les comportements sexistes
dans les campagnes de sensibilisation, en partenariat avec la police, la
gendarmerie, la magistrature, le service des droits des femmes. » (B.O.,
2000,537)
Dans le troisième axe sur le renforcement des outils de promotion de
l'égalité et la formation des acteurs, la prise en compte de la dimension de
l'égalité des chances entre les filles et les garçons dans les projets des
établissements passe par l’intégration d’« une politique d'égalité des
chances dans les projets académiques, les projets régionaux de
l'enseignement agricole, les projets d'établissements d'enseignement
secondaire et supérieur, ainsi que les contrats quadriennaux des
établissements universitaires. » (B.O., 2000,537)
L’intégration « des données sexuées dans les bilans sociaux des
établissements d'enseignement et de recherche » (B.O., 2000,538) est
citée comme une des mesures pour valoriser le rôle des femmes dans les
enseignements dispensés et assurer leur égalité d'accès aux postes de
responsabilité au sein de l'éducation nationale et de l'enseignement
agricole. Cette dernière mesure sur la valorisation de l’accès des femmes
aux postes de responsabilité fait écho à la première mesure sur le rapport
de situation comparée des filles et des garçons dans les établissements.
Cette brève analyse des usages du verbe « intégrer » montre que
cette convention décline la mise en Å“uvre de l’approche intégrée de
l’égalité afin certes de la promouvoir dans l’éducation qui peut être
associée à une politique spécifique, mais aussi afin de porter une
éducation à l’égalité qui renvoie à une démarche transversale et trans-sectorielle. Cette convention a donc pour objectif d’associer le gender
mainstreaming avec des politiques spécifiques, mais qu’en est-il de sa mise
en œuvre ?
Elle s'appuie sur un réseau d'acteurs qui s'est étendu et consolidé, toutes
les académies ayant un poste de chargé de mission sur les questions
d'égalité. Les actions dans les instituts universitaires de formation des
maîtres (IUFM) se multiplient. Des conventions locales inter-partenariales, déclinant la convention nationale, notamment entre les
rectorats et les préfectures, ont été signées et mises en oeuvre.
Cependant, dans le cadre du rapport de la délégation aux droits des
femmes du Sénat, « M. Michel Debon de Beauregard, secrétaire national
du SGEN-CFDT, a néanmoins qualifié de « restreinte » l'application de
cette convention interministérielle. En effet, quelques groupes de pilotage
auraient été mis en place dans certaines académies, mais
Mme Nicole Beloubet-Frier, rectrice de l'académie de Toulouse et
présidente du comité national de pilotage de la convention, a dû
s'adresser aux recteurs, en leur demandant de désigner effectivement une
personne en charge de ce dossier, au moins sur un mi-temps. » (Sénat,
2004,65)
La Charte de l'égalité entre les hommes et les femmes du 8 mars
2004
Le 8 mars 2004, Nicole Ameline, ministre de la Parité et de
l'Égalité professionnelle, remit au Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin,
la Charte de l’égalité entre les hommes et les femmes. La réalisation de
cette charte a été coordonnée par la « Mission charte de l’égalité »
présidée par Brigitte Grésy, chef du Service des droits des femmes et de
l’égalité. L’enjeu de cette mission était de « fédérer une centaine d’acteurs,
pouvoirs publics mais aussi acteurs du monde économique et de la
société civile, autour de cette démarche transversale de l’égalité qui fait de
l’égalité un élément intrinsèque de la décision publique. » (Charte, 2004,
3) Parmi ces acteurs nous citerons les représentants d’élus tels que
l’Association des régions de France, l’Assemblée des départements de
France, l’Association des maires de France, les partenaires
sociaux (CFDT, CGT, CTFC, FO, MEDEF…), les Chambres de
commerce et d’industrie, les réseaux associatifs, et les pouvoir publics
avec les différents ministères. Dans ce document, chacun s’est appliqué à
formuler des propositions d’actions qu’il s’engage à réaliser au cours des
trois prochaines années pour bâtir une société plus égalitaire.
A la différence de la convention de 2000, cette charte revendique
de ne pas thématiser ses champs d’action, en soulignant la nécessité
d’adopter une approche transversale de l’égalité entre les sexes. Dans
l’avant-propos, Nicole Ameline affirme ainsi que l’enjeu de cette charte
est de « mesurer, évaluer chaque décision au regard de son impact en
termes d’égalité, c’est substituer progressivement une culture de l'égalité à
une politique d'égalité. » (Charte, 2004,3) Dans le dossier de presse du
Ministère déléguée à la parité et à l’égalité professionnelle sur la remise
officielle de cette charte (2004), elle est définie comme « à la fois l’outil et
la traduction de la mise en Å“uvre d’une nouvelle stratégie pour faire
progresser l’égalité entre les hommes et les femmes, que l’Union
européenne promeut sous le nom de gender mainstreaming auprès de tous
les Etats membres ». L’objectif est donc, sous l’impulsion de l’Europe, de
changer de paradigme en remplaçant les politiques spécifiques par le
gender mainstreaming et non de mettre en place une double stratégie fondée
sur la complémentarité entre ces outils de l’égalité. Cela confirme les
craintes de celles et de ceux qui soulignent le danger de voir le gender
mainstreaming servir de cheval de Troie pour éliminer les actions
spécifiques.
Lors du conseil des ministres du 8 mars 2006, à l'occasion de la journée
internationale des femmes, Catherine Vautrin, ministre déléguée à la
cohésion sociale et à la parité, a présenté une communication sur le bilan
et les perspectives de la Charte nationale de l’égalité entre les hommes et
les femmes. Elle y affirme que « deux ans après le lancement de la charte
de l'égalité qui fédère près d'une centaine d'acteurs publics et privés, le
bilan est positif et témoigne d'une prise de conscience des enjeux de
l’égalité, d’un point de vue à la fois démocratique, social et économique.
39% des 280 engagements interministériels, actés dans la charte, ont été
réalisés et 24% sont en cours de réalisation, dans le cadre de partenariats
avec le monde économique et la société civile. » (Ministère déléguée à la
Cohésion sociale et à la Parité, 2004)
L’analyse de la genèse du concept de gender mainstreaming et de son
application dans le cadre d’actions publiques en France nous a permis de
souligner les enjeux de l’interaction entre la dimension transnationale de
ce principe (True and Mintrom, 2001) et son inscription dans les
spécificités nationales. L’approche intégrée de l’égalité a été
principalement promue au sein des différentes organisations européennes
intergouvernementales. Nous citerons en particulier la Direction générale
emploi, affaires sociales et égalité des chances et la Direction générale
recherche de la Commission européenne. Cette application
intergouvernementale du gender mainstreaming ne remet pas en cause
l’ambiguïté de cette approche vis-à-vis des politiques d’égalité antérieures.
En effet, clairement définie par les textes communautaires comme une
perspective complémentaire aux actions spécifiques qualifiées de
préalables nécessaires, le gender mainstreaming est porté institutionnellement
comme un changement de paradigme permettant de dépasser une
approche jugée inefficace. La parution dans le Journal Officiel du 4 mars
2006 d’un avis de la commission générale de terminologie et de néologie
définissant la notion de « paritarisme » comme une « action en faveur de
l’égalité entre les femmes et les hommes » et comme un équivalent du
gender mainstreaming conforte l’hypothèse de l’oubli, voire de la négation,
de la spécificité de cette notion. Cette traduction ne permet en effet pas
de la penser dans son articulation avec d’autres référentiels d’égalité, telles
que les mesures spécifiques (Stratigaki, 2005). De plus, elle ne prend pas
en compte le défi des théories égalitaires contemporaines qui est de
dépasser une définition du gender mainstreaming comme outil
technocratique d’égalité pour y voir une manifestation institutionnelle
d’une démocratie délibérative soucieuse de prendre en compte la diversité
de la société, de ses discriminations et l’interaction entre les hiérarchies
sociales (sexe, race, classes sociales et économiques, orientation sexuelle,
religion, handicap, âge), en particulier dans ces choix d’action publique
(Squires, 2005,16-21 ; Woodward, 2005).
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actions en faveur des droits des femmes. Paris : Imprimerie nationale, 2005.
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Sénat (2004), Rapport d’activité l'année 2003 au nom de la délégation aux droits des femmes
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et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes, La mixité menacée ?, n°263,
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Annexe au procès-verbal de la séance du 13 avril 2004, session 2003-2004 :
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hhttp :// www. senat. fr/ rap/ r03-263/ r03-2639. html
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United Nations (1997), Mainstreaming the gender perspective into all policies and
programmes in the UN system, ECOSOC, July, Chapter IV.
[1]
Dans la même perspective, l’article de Gwenaëlle Perrier examine les enjeux de
l’application de ce concept dans la mise en
Å“uvre d’un programme pour l’emploi du
Fonds Social Européen en Ile-de-France et dans le Land de Berlin.
[2]
Journal Officiel de l’Union européenne, n°C 269 du 16.10.1995, p. 0146.
[3]
Mainstreaming « ideally should involve identifying how existing systems and structures cause indirect
discrimination and altering or redesigning them as appropriate ».
[4]
“Gender is defined as the social construction of the relations between woman and men and among
various groups of women and men. Sex is defined as the biological similarities and differences between and
among women and men”.
[5]
Le Parlement européen (2003,7) « fait sienne la définition de
gender budgeting – mise en
Å“uvre de l'intégration de la dimension de genre dans la procédure budgétaire – proposée
par le réseau informel sur le
gender budgeting organisé par le Conseil de l'Europe : cela
comporte une évaluation des budgets fondée sur le genre en englobant la perspective de
genre à tous les niveaux de la procédure budgétaire et en restructurant les recettes et les
dépenses de manière à promouvoir l'égalité de genre. (Il) souligne que le
gender budgeting ne
vise pas à établir des budgets distincts pour les femmes, mais entend plutôt intervenir sur
les budgets publics parce que ceux-ci ne sont pas neutres en termes de genre, mais ont un
impact différent sur les femmes et les hommes, tant au niveau des recettes que des
dépenses. »