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Dorota DAKOWSKA Olivier Baisnée, Romain Pasquier (dir.), L’Europe telle qu’elle se fait. Européanisation et sociétés politiques nationales, Paris, CNRS Editions, 2007,316 p.
Il n’est pas aisé de rendre compte d’un ouvrage collectif riche, ambitieux et basé sur des terrains empiriques hétérogènes. Issus pour la plupart de laboratoires français (Rennes, Toulouse, Strasbourg, Bordeaux, Reims…), les contributeurs s’emparent, collectivement et chacun à sa manière, de la notion d’européanisation. Si cette notion pouvait sembler éculée, tant elle a donné lieu à des débats longs et parfois circulaires depuis plus d’une dizaine d’années, cette nouvelle contribution montre que tout n’a pas été dit. Tant le titre de l’ouvrage que l’introduction nourrie d’Olivier Baisnée et Romain Pasquier annoncent la perspective adoptée : analyser l’Europe « telle qu’elle se fait » implique de se pencher sur « l’influence communautaire » sur les sociétés politiques nationales, « hors les murs bruxellois ». Un tel angle d’approche n’est en lui-même pas révolutionnaire, puisqu’il s’inscrit, comme le reconnaissent d’ailleurs les directeurs de l’ouvrage, dans l’acception initiale de la notion. Cependant, davantage qu’une simple analyse de l’adaptation au niveau national des règles et normes élaborées au niveau communautaire, ce livre n’est pas une énième déclinaison de cette perspective « classique » d’européanisation. Ce qui le distingue, c’est tout d’abord une distance critique postulée à l’égard des approches dominantes des politiques publiques. La critique vise aussi une conception « communautaro-centrée, sectorielle et institutionnaliste du changement » de la littérature sur l’européanisation. Les directeurs de l’ouvrage choisissent d’étudier l’européanisation en puisant dans la boîte à outils de la sociologie politique, « en tant qu’elle a eu pour conséquence, au sein des espaces politiques nationaux européens, de modifier certains clivages, de redistribuer un certain nombre de ressources politiques, de contribuer à l’émergence de nouvelles catégories d’acteurs » (p. 15). Si nous souscrivons entièrement à ce constat, de nombreuses contributions se sont déjà penchées sur la dynamique des relations entre le niveau européen et les acteurs nationaux à travers « la manière dont la création d’institutions supranationales ouvre de nouvelles fenêtres d’opportunité aux acteurs issus des pays membres, en leur permettant de promouvoir certaines solutions, de s’opposer à d’autres ou de s’assurer des avantages informationnels »[1] [1] Klaus H. Goetz, Simon Hix, « Introduction : European...
suite. Avancer que l’européanisation est un processus qui peut être analysé à travers les trajectoires et les positionnements d’acteurs à différents niveaux ou par le biais des usages stratégiques de l’intégration européenne dans l’espace national n’est en rien une révélation en 2007. De plus, si la majorité des analyses en termes d’européanisation s’est en effet focalisée sur les politiques publiques (policies), les aspects, plus difficiles à observer, de la compétition politique (politics) et de l’espace politique (polity) n’ont pas été, comme semble le suggérer l’introduction, exclus des contributions théoriques[2] [2] Claudio M. Radaelli, « The domestic impact of European...
suite ni empiriques[3] [3] Robert Harmsen, « L’Europe et les partis politiques...
suite. L’ouvrage présenté ici propose néanmoins une approche intéressante en ce qu’elle tente de combiner ces trois perspectives.
2 La première partie est consacrée à l’européanisation et l’institutionnalisation d’un milieu politique communautaire. Les contributions qui la composent sont novatrices à plusieurs égards. En étudiant, dans la longue durée, les configurations changeantes des entrepreneurs d’une Europe politique, Julien Weisbein montre que la rentabilité de la mobilisation des ressources européennes peut-être réversible et que la notion d’européanisation peut dissimuler des échecs de l’entreprise fédéraliste. Loin de la doxa européenne qui considère les fonctionnaires de la Commission européenne comme des élites apolitiques et détachées des jeux nationaux, Didier Georgakakis et Marine de Lassalle analysent la diversité des trajectoires professionnelles des directeurs généraux de la Commission en soulignant le poids des ressources politiques et des carrières à dominante nationale. Si l’on peut parler d’une européanisation des carrières à la Commission dans la durée, caractérisée par l’acquisition d’un « capital institutionnel européen », ce processus demeure « à géométrie variable ». L’article de Jean-François Polo et de Claire Visier consacré aux groupes d’intérêt turcs à Bruxelles montre qu’il peut y avoir européanisation sans adhésion, même s’il s’agit d’une processus circonscrit et inégal.
3 Dans la deuxième partie, les questions de l’européanisation et de politisation des espaces politiques nationaux sont abordées de manière originale à différents niveaux : national et européen à la fois dans l’article de Didier Chabanet sur la gestion de la crise autrichienne en 2000, mais aussi dans celui d’Olivier Gautier étudiant le Mouvement pour la France (MPF) ; local pour Julian Mischi, analysant la mobilisation des chasseurs de la Brière contre la directive Oiseaux et, de façon plus générale, la manière dont la construction européenne contribue à la politisation des classes populaires. Enfin, en étudiant la mise en œuvre, souhaitée par l’UE, de la réforme de l’administration centrale tchèque, Magdalena Hadjiisky s’intéresse à ses usages politiques, tributaires des références au passé communiste.
4 La dernière partie, consacrée à « l’européanisation des acteurs et des normes de l’action publique », apparaît comme la plus hétérogène. Jacques de Maillard et Andy Smith présentent la faible européanisation des questions de sécurité intérieure, en dépit d’une adaptation des ministères français et britanniques aux injonctions communautaires. En articulant de manière fine et comparative les trois dimensions des espaces de médiation nationaux dans les deux pays, les auteurs contestent l’approche qui réduit l’européanisation à l’adoption des schèmes de pensée bruxellois. Ils admettent toutefois que l’interaction avec l’espace publique européen implique des contraintes qui peuvent modifier les objectifs et les pratiques des acteurs. Saluons cette clarté conceptuelle des auteurs, qui fait défaut à certaines autres contributions de cette troisième partie. Ainsi, le chapitre consacré aux réglementations relatives aux entreprises utilise le terme d’européanisation pour désigner l’imposition de nouvelles normes financières au niveau européen, en insistant, de manière peut-être excessive, sur la rupture que constitue l’harmonisation des années 2000 par rapport à la période précédente. L’article de Sébastien Guigner sur l’européanisation de la santé reprend d’une manière assez peu critique des termes en circulation (européanisation par la norme/par les idées). La distinction entre les mécanismes d’européanisation cognitive constructiviste et rationnelle semble plutôt hasardeuse ; quant au constat d’européanisation, assimilé à la diffusion des idées via des forums, il reste hypothétique et peu étayé d’exemples.
5 Nos réserves portent donc surtout sur une utilisation de termes parfois peu différenciée. L’article sur l’européanisation du souverainisme reprend des marqueurs utilisés dans l’arène politique (eurosceptique, euroréaliste) sans vraiment les définir, ce qui aboutit à des néologismes étonnants (« eurorealism souverainiste »), voire à des conclusions douteuses (« le rôle de l’eurosouverainiste défenseur de l’eurosouverainisme compose l’européanisation du MPF », p. 142). Dans l’ensemble, les contributions sont cependant convaincantes et les questions critiques qu’elles soulèvent mineures. Ainsi, nous souscrivons aux remarques de Didier Chabanet sur l’usage sélectif de la critique populaire du processus de l’intégration par les institutions communautaires. Cependant, peut-on avancer que la gestion de la crise autrichienne, en France, « ait fait sens pour une majorité des citoyens » (p. 115) ou que « l’épisode autrichien montre que l’indifférence des citoyens pour l’Europe n’est pas une fatalité » (p. 114) sans s’appuyer sur des indicateurs plus lourds ?
6 Dans l’ensemble, l’ouvrage réunit des travaux inspirés de la sociologie politique, consacrés aux questions de la socialisation, de l’institutionnalisation de rôles européens, des usages légitimant des ressources européennes, mais aussi aux conditions et processus de construction, traduction et diffusion de normes européennes. Pour finir, une question iconoclaste se pose : à quoi sert le terme d’européanisation ? Alors que la plupart de contributions proposent une approche convaincante de nombreuses facettes de ce processus, d’autres semblent tomber dans l’écueil de « Europeanization bandwagon »[4] [4] Elisabeth Bomberg, John Peterson, “Policy Transfer and...
suite qui relève plutôt de stratégies de positionnement académique. Le débat n’est pas clos.
Rodica PLUGARU Palier Bruno, Surel Yves (dirs.), L’Europe en action. L’européanisation dans une perspective comparée, Paris, L’Harmattan, 2007
7 La question de l’européanisation a donné lieu, ces vingt dernières années, à une abondante littérature en langue anglaise (Haverland 2005, Radaelli 2004, Olsen 2002, Börzel et Risse 2000). L’investissement des auteurs francophones a par contre été plus mesuré.
8 L’ouvrage L’Europe en action. L’Européanisation dans une perspective comparée de Bruno Palier et Yves Surel[5] [5] L’Europe en action. L’Européanisation dans une perspective...
suite renouvelle le regard sur l’européanisation en proposant des points pertinents à la réflexion. Les auteurs accordent une grande importance à la définition de l’européanisation, préoccupation encore actuelle dans l’usage du concept. C’est notamment le cas de l’introduction où les auteurs montrent une prédilection évidente pour la définition proposée par Claudio Radaelli[6] [6] « Europeanization consists of processes of (a) construction...
suite. L’accent est mis sur le fait que ce processus s’intéresse tant aux règles formelles qu’informelles. Bien que l’explication en tant que processus ne soit pas une nouveauté[7] [7] D’autres auteurs, comme Robert Landrech 1994, James Caporaso,...
suite, l’interprétation de C. Radaelli offre un champ large aux recherches effectuées, en particulier dans le domaine des politiques publiques (Saurugger, Surel 2006).
9 Les auteurs de L’Europe en action prennent cette définition comme point de départ de leurs études. En effet, elle offre la possibilité d’analyser les mécanismes de ce processus et pas nécessairement son résultat, en dépassant la seule approche top-down[8] [8] Européanisation top-down : approche analysant la relation...
suite. Deux ajustements sont apportés. Le premier souligne l’équivalence entre européanisation et « EU-zation » qui peut amener à réduire « l’action publique en Europe » à « l’action publique de l’UE ». Or certains objets, comme les politiques de promotion de langues régionales, analysées dans le chapitre 4 de l’ouvrage, peuvent être distincts de l’activisme de l’UE et introduits par d’autres mécanismes que l’intégration européenne. Le deuxième ajustement concerne la méthode empirique adoptée, considérée trop proche de la notion top-down. Une critique est portée sur l’absence de prise en compte des interactions. Par conséquent, la définition de l’européanisation que les auteurs de l’ouvrage proposent est celle de « l’ensemble des processus d’ajustements institutionnels, stratégiques et normatifs induits par la construction européenne ». Cette énonciation présente l’avantage d’être plus concise que celles proposées ailleurs (Börzel 2005, Falkner 2003, Green, Caporaso et Cowles 2001, Landrech 1994, Radaelli 2004). Elle permet également de prendre en compte les interactions entre contextes nationaux et européens. Les auteurs vont étudier ces mécanismes en s’appuyant sur trois variables d’analyse : « institutions », « intérêts » et « idées » (p. 40). On note l’importance des interactions allant dans deux sens : ascendants et descendants. Les acteurs seraient également actifs dans le sens des évolutions à l’échelle européenne (pressions ou lobbying). A partir de ces éléments de base, on peut considérer les axes centraux des cinq chapitres présentés.
10 L’idée d’une « convergence d’intérêts » apparaît tout au long de l’ouvrage. Centrale dans la première étude d’Antoine Mégie et Pauline Ravinet, « Coopération intergouvernementale et processus d’européanisation : la construction des espaces européens de la justice et de l’enseignement supérieur », cette notion renvoie aux travaux de Radaelli sur « la gouvernance par la négociation » (Radaelli, 2004). L’analyse par le prisme d’interactions entre les acteurs permet de comprendre que la Commission au niveau communautaire, ainsi que les Etats, les magistrats et les juristes universitaires au niveau national acceptent à un moment de se transformer en vue de la mise en place d’actions réciproquement avantageuses. Ils développent ainsi un cadre cognitif européen. En étudiant la coopération intergouvernementale dans la construction des espaces européens de la justice et de l’enseignement supérieur, les auteurs révèlent un aspect de la logique non-contraignante de l’européanisation, développée plus minutieusement par la suite[9] [9] « L’européanisation saisie par son instrumentation :...
suite.
11 Dans le second chapitre, en partant de la notion de misfit et de pression adaptative (Börzel et Risse, 2000) largement connues pour évaluer l’impact de l’ordre communautaire sur l’ordre national, les auteurs vont s’aligner sur l’idée que l’européanisation est un processus interactif (Börzel 2002, Bulmer et Lequesne 2002, Falkner 2001). Sans négliger l’importance des initiatives communautaires, les auteurs analysent l’implication des acteurs non-étatiques à travers leurs activités politiques, suivant deux cas possibles : en présence ou en absence de pressions européennes. L’analyse suggère également une « auto-européanisation » lors des interactions « à plusieurs niveaux » par la transmission au niveau national des caractéristiques empruntées au niveau européen. L’apport de l’étude à la compréhension du rôle joué par les acteurs non-étatiques est conséquent. Cependant, il nous semble que le rôle des significatifs des Etats dans l’acceptation du processus d’européanisation par ces acteurs aurait également pu être davantage souligné.
12 Après avoir introduit les mécanismes mis en oeuvre par les acteurs dans le sens d’une convergence d’intérêts, l’ouvrage L’Europe en action dévoile les instruments qui peuvent être utilisés pour aboutir à un processus d’européanisation. Isabelle Bruno, Sophie Jacquot et Lou Mandin s’intéressent à « L’européanisation saisie par son instrumentation : benchmarking[10] [10] Benchmarking : forgé dans les années 1950 pour une meilleure...
suite, gender mainstreaming[11] [11] Gender mainstreaming : traduit en français comme « intégration...
suite et MOC[12] [12] La MOC : la méthode ouverte de coordination a été créée...
suite …boîte à outils ou boîte à Pandore ? ». Les instruments analysés font partie de la soft-law[13] [13] Les auteurs soulignent « le caractère souple (soft) de...
suite européenne et s’inscrivent ainsi les mécanismes horizontaux de l’européanisation (Radaelli, 2000). Cette nouvelle forme de gouvernance, à l’opposé de la méthode du « triangle institutionnel », s’étend aujourd’hui à divers secteurs : emploi, recherche, retraite. La volonté des Etats à coordonner leurs politiques passe par la création d’un cadre cognitif européen (lignes directrices, objectifs et statistiques communes) en vue d’une meilleure compétitivité. Avec cette priorité de « mieux faire » lors de la mise en place des instruments, l’UE structure les cadres nationaux de coopération intergouvernementale sans règles juridiques, inscrivant ainsi des domaines des politiques publiques dans une dynamique d’européanisation.
13 Les chapitres 4 et 5 traitent du phénomène de la convergence. Si on se réfère à Claudio Radaelli, « Europeanisation is not convergence » (Radaelli 2000). Cette dernière peut en être une conséquence, mais pas forcément (exemple : l’européanisation de la politique des transports, qui a plutôt créé des divergences entre les Etats membres (Héritier et Knill 2000)). Toutefois, Christophe Scheidhauer aborde l’européanisation dans « La convergence des politiques de promotion de l’enseignement du gallois, de l’irlandais et de l’alsacien : un cas d’européanisation » sous l’angle des convergences transnationales (p. 252). C’est le seul article qui adopte par ailleurs la définition de l'européanisation proposée par Patrick Hassentenfel et Yves Surel[14] [14] « Parler d’européanisation nécessite de mettre à...
suite. L’européanisation est considérée comme cadre unique pour étudier les rapports entre convergence et actions en provenance à la fois de l’UE et du Conseil de l’Europe. L’analyse part du constat des convergences locales relatives et des divergences institutionnelles[15] [15] En effet, l’action européenne en faveur des langues régionales...
suite dans la promotion de l’enseignement des langues régionales. La convergence observée semble être le fruit d’un militantisme fort des promoteurs des langues au niveau national. Elle ne s’explique donc pas nécessairement en termes d’européanisation. Nonobstant, on peut considérer que les initiatives européennes, développées peu après l’observation d’une volonté de promotion de langues minoritaires, se sont saisies d’un processus en cours. L’européanisation se « réapproprie » alors une logique de convergence observée.
14 Le lien entre européanisation et convergence est plus explicitement analysé dans le dernier chapitre : « Phénomène de convergence dans un contexte européen : quel rôle pour l’européanisation ? » par Sophie Enos-Attali, Alexandra Jönsson et Elizabeth Sheppard. Les auteurs partent non pas de l’européanisation mais de la convergence, qui pourrait être expliquée comme un résultat de la première (Radaelli 2000). Généralement, la convergence est assimilée à la ressemblance. Or, dans ce chapitre, les politiques analysées relèvent de domaines traditionnellement attachés à la souveraineté nationale. La recherche de tendances similaires s’inscrit alors comme un signe de rupture. Les auteurs expliquent la convergence comme un phénomène qui ne tend pas à la ressemblance ou à l’identique, mais à la diminution, voire à l’effacement des spécificités des modèles nationaux, sans objet préalablement défini. La perspective du policy transfer[16] [16] Le policy transfer « met au premier plan les interactions...
suite choisie, permet d’expliquer la forte dimension cognitive de l’UE, visible à travers des mécanismes souples et informels. Les auteurs définissent le rôle de l’UE en tant que catalyseur ou filtre soit par l’échange ou le transfert d’idées, soit en dirigeant les pressions de changement dans le sens d’une convergence à son niveau, le tout dans un processus d’interactions.
15 Les auteurs de L’Europe en action présentent, à travers cinq contributions, des aspects de l’européanisation des politiques publiques. Les trois “i” que nous retrouvons au cours de l’ouvrage, intérêt, idées et institutions, vont se conjuguer pour créer un quatrième « i » significatif qui sera celui de l’Interaction. Au cœur de l’étude, les actions issues d’une convergence d’intérêts nationaux et européens révèlent la dynamique interactive d’une méthode communautaire non-contraignante, développant un cadre cognitif européanisant.
16 La lecture du livre « L’Europe en action » ouvre des perspectives importantes pour la recherche sur l’européanisation aussi bien francophone qu’internationale. S’inscrivant dans l’explication du concept par Claudio Radaelli, les auteurs situent leur analyse dans un mécanisme « à double sens », révélant « peut-être » des dynamiques propres à l’européanisation. Peut-être, car ce n’est pas tant la définition du résultat qui est recherché que l’exploration d’un processus engendré par la construction européenne. Le jeu d’influences réciproques, entre le système communautaire et les systèmes nationaux, entraîne l’interaction d’une multitude d’éléments. Cet ouvrage donne les pistes pertinentes à une exploration plus conséquente de l’européanisation, phénomène complexe de la science politique.
Michel PIGENET Aurélie Decoene, « La libéralisation des services portuaires et la grève des dockers », Courrier hebdomadaire-CRISP, Bruxelles, 2007, n° 1966-1967,89 pages.
17 L’étude livrée par Aurélie Decoene sous le titre « La libéralisation des services portuaires et la grève des dockers » dans un récent numéro spécial du Courrier hebdomadaire mérite de retenir l’attention par son objet. De fait, on s’étonne que la double exceptionnalité du rejet par le Parlement européen en 2003, puis en 2006, d’un projet de directive sur la libéralisation des services portuaires et de la mobilisation syndicale transfrontalière victorieuse des dockers n’ait pas suscité plus de curiosité. Au même moment, et pour un sort final moins calamiteux, les polémiques suscitées par la directive jumelle, dite Bolkestein, parvenaient à troubler les électeurs français consultés sur le Traité constitutionnel européen, cependant qu’en 1997, l’« eurogrève » suscitée par l’affaire Renault-Vilvorde avait bénéficié d’un écho sans commune mesure avec ses résultats.
18 En moins de quatre-vingt-dix pages, Aurélie Decoene identifie les acteurs, l’articulation évolutive de leurs logiques entre 1997, année de la publication du Livre vert relatif aux ports et aux infrastructures maritimes, et le 18 janvier 2006, date du rejet (définitif ?), par 532 voix contre 120 et 25 abstentions du « second paquet portuaire », titre donné à la nouvelle proposition de directive élaborée après le revers de 2003. Le propos s’ordonne en cinq chapitres dont la dominante thématique s’efforce de respecter l’enchaînement chronologique. Ainsi l’auteure traite-t-elle successivement des origines du projet, des positions des interlocuteurs sociaux, du mouvement transnational de grève, du cheminement institutionnel de la proposition de directive et du second paquet portuaire.
19 Si le point de départ remonte au Livre vert de 1997, l’impulsion décisive intervient à l’issue du Conseil européen de Lisbonne de mars 2000, lequel recommande « d’accélérer la libéralisation » dans l’énergie, la poste et les transports » en vue de « l’élimination des entraves aux services ». Sur ces bases, la Commission adresse au Parlement et au Conseil des ministres une proposition de directive. Tandis que le document dit vouloir concilier les exigences de sécurité maritime et de protection de l’environnement, son inspiration libérale établit le droit des fournisseurs de services d’employer le personnel de leur choix et celui des usagers des ports à recourir à « l’auto-assistance ». L’affaire est d’importance en ce qu’elle précipite la reconfiguration engagée sous l’effet de la mondialisation et de la concentration des entreprises à l’heure de l’intermodalité, tous phénomènes ignorés par l’étude qui s’attarde en revanche sur les organisations professionnelles : l’ESC pour les affréteurs, l’ECSA pour les armateurs membres, FEPORT pour les opérateurs privés, ESPO pour les gestionnaires des ports, Fédération internationale des travailleurs des transports - ITF - et son pilier européen - ETF -, Conseil international des dockers - IDC - organisation minoritaire de tendance plus radicale du côté des salariés. L’approbation unanime initiale des structures patronales masque la réalité de fortes nuances dont l’expression ouverte ira crescendo au fil des mois. Menacées dans leurs activités de base, les entreprises de manutention estiment ainsi que le texte de la Commission va à l’encontre de la technicité attendue des salariés affectés aux chargements et déchargements des conteneurs, à la conduite des portiques et autres gros engins. Sceptiques devant le réalisme des règles de concurrence spécifiées par les bureaux bruxellois, les porte-parole de l’ESPO jugent quant à eux hasardeux de prétendre concilier les impératifs d’efficacité et de sécurité avec le recours à des opérateurs mal identifiés. A l’inverse, l’ECSA et l’ESC se retrouvent pleinement dans le projet de la Commission qu’ils encouragent à aller plus loin. La condamnation est tout aussi résolue parmi les syndicats de salariés. Consultés in extremis en juillet 2000, alors que la première mouture du projet circulera en novembre, ils en décryptent les enjeux après un temps d’ajustement des tactiques au sein de l’ITF dont le secrétaire de la section des dockers, meilleur stratège que son collègue de l’ETF, promet la « guerre » en cas de tentative d’instaurer des « ports de complaisance ». Outre la suppression des monopoles du pilotage, du remorquage et du lamanage, la Commission prévoit d’autoriser les armateurs à confier les manutentions aux équipages, voire de pouvoir employer à terre des travailleurs choisis en dehors des dockers professionnels enregistrés comme tels. Une investigation historique plus poussée aiderait toutefois à mieux saisir la vigueur des réactions ouvrières. Pour les syndicats, en effet, la mise en œuvre de la directive abolirait les acquis aux sources de l’identité collective du groupe forgée dans les durs combats pour la reconnaissance de la spécificité de la profession gagnée, entre autres, contre l’emploi des marins[17] [17] Cf. M. Pigenet, « Les travailleurs de la manutention portuaire...
suite. Après trois décennies de remises en cause de compromis nationaux associant la flexibilité maximale de l’intermittence aux garanties d’embauche prioritaire et d’indemnisation des jours chômés, le projet bruxellois exige désormais une mobilisation de niveau européen. Celle-ci se construit, une fois surmontées, à l’exception de la défaillance italienne, les inévitables différences d’appréciation et d’orientation par la combinaison d’interventions auprès des élus et la montée en puissance de l’action directe, une première fois en septembre 2001, puis lors de la grève paneuropéenne du 17 janvier 2003, à l’occasion d’un défilé à Strasbourg en mars, au cours du rassemblement de 15 000 dockers, le 29 septembre, à Rotterdam et à Barcelone. Le dépôt du second « paquet portuaire », l’année suivante, relance l’agitation. Pétitions, délégations auprès des représentants politiques et rencontres internationales précèdent la reprise des démonstrations de force, le 22 novembre 2005, à Bruxelles, et le 16 janvier 2006, à Strasbourg où manifestent des milliers de travailleurs en provenance de seize pays d’Europe. Malgré sa minutie, l’analyse souffre ici de la grande proximité, admise au demeurant, avec les travaux de Peter Turnbull[18] [18] Cf. P. Turnbull, « Guerre dans les ports », Transport...
suite, premier universitaire à s’être penché sur ce mouvement à la demande d’une ITF dotée d’un meilleur service de communication que l’IDC. La place accordée à ce dernier s’en ressent alors que, implanté, selon ses dires, dans cinquante-quatre pays des cinq continents, il dispose de solides bases en Europe, notamment au Pirée et à Copenhague, cependant que ses affiliés français, espagnols, suédois et cypriotes sont en position hégémonique, toutes zones en pointe dans l’action menée en compagnie des dockers belges et néerlandais.
20 L’étude du « cheminement institutionnel de la proposition de directive » occupe près de la moitié des Cahiers. Fidèle à un schéma linéaire et imprégné de juridisme, l’auteure présente les différentes phases de la longue procédure : avis du Parlement en première lecture après examen par le rapporteur, puis exposé en commission et en séances plénières des positions et amendements des divers groupe ; avis des comités consultatifs - Comité des régions et du Comité économique et social - ; retour devant la Commission qui se prononce sur les amendements adoptés ; passage devant le Conseil ; modifications apportées au texte ; avis du Parlement en seconde lecture ; convocation d’un comité de conciliation ; vote en troisième lecture… Entamée dans un climat d’assez large consensus, la séquence s’achève, comme l’on sait, sur le vote négatif de 2006 stimulé par l’intransigeance maladroite de la Commission et l’ampleur de la protestation ouvrière. Modèle de rigueur dans l’observation du fonctionnement des institutions européennes, l’analyse de la « crise » suscitée par le projet de directive fait ressortir en creux les conditions de la culture du consensus jusque-là à l’honneur. L’avenir dira si la fronde constatée marque une rupture durable. Il n’est pas indifférent de noter que cette « première » s’est effectuée sur le terrain social et que les syndicats, « première » plus inattendue encore, y ont pris une large part. Sans doute l’approche retenue apparaîtra-t-elle trop analytique pour rendre compte des dynamiques à l’œuvre, insuffisamment attentive, aussi, aux acteurs non-institutionnels comme à la part du hors-institutionnel dans le déroulement des procédures. En l’état, le travail d’Aurélie Decoenne ne constitue pas moins une avancée intéressante à la charnière, peu explorée à cette échelle, des ressources du politique et de la mobilisation sociale.
Notes
[ 1] Klaus H. Goetz, Simon Hix, « Introduction : European Integration and National Policy Systems », West European Politics, vol. 23, n° 4,2000, p. 1-26. 
[ 2] Claudio M. Radaelli, « The domestic impact of European Union public policy : notes on concepts, methods, and the challenge of empirical research », Politique européenne, n° 5,2001, p. 107-142; Robert Ladrech, « Europeanization and political parties : Towards a Framework for Analysis », Party Politics, dossier « The Europeanization of Party Politics », vol. 8, n° 4,2002, p. 389-403. 
[ 3] Robert Harmsen, « L’Europe et les partis politiques nationaux : les leçons d’un ‘non-clivage’ », Revue Internationale de Politique Comparée, vol. 12, n°1,2005, p. 77-94 ; Klaus H. Goetz, « Making sense of post-communist central administration : modernization, Europeanization or Latinization ? »; Journal of European Public Policy vol. 8, n° 6, décembre 2001, p. 1032-1051, et bien d’autres. 
[ 4] Elisabeth Bomberg, John Peterson, “Policy Transfer and Europeanization : Passing the Heineken Test”, Queen's Papers on Europeanization, n°2,2000.
[ 5] L’Europe en action. L’Européanisation dans une perspective comparée, Bruno Palier, Yves Surel et al., 2007, l’Harmattan. 
[ 6] « Europeanization consists of processes of (a) construction (b) diffusion and (c) institutionalisation of formal and informal rules, procedures, policy paradigms, styles, « ways of doing things » and shared beliefs and norms which are first defined and consolidated in the making of the EU public policy and politics and then incorporated in the logic of domestic (national and subnational) discourse, identities, political structures and public policies » (Radaelli, 2001, p.110). 
[ 7] D’autres auteurs, comme Robert Landrech 1994, James Caporaso, Maria Green Cowles et Thomas Risse 2001, Christopher Knill 2001, Klaus Goetz, 2002, envisagent également, plus ou moins explicitement, l’européanisation comme un processus. 
[ 8] Européanisation top-down : approche analysant la relation unidirectionnelle de l’impact de la construction européenne sur les transformations des systèmes nationaux. A l’opposé, l’approche bottom-up analyse l’ensemble des changements domestiques, tant passifs que réactifs, pour expliquer l’européanisation. 
[ 9] « L’européanisation saisie par son instrumentation : benchmarking, gender mainstreaming et MOC… boîte à outils ou boîte à Pandore ? », Isabelle Bruno, Sophie Jacquot et Lou Mandin, chapitre 3, p.193. 
[ 10] Benchmarking : forgé dans les années 1950 pour une meilleure compétitivité des firmes japonaises, ce concept a pris une nouvelle orientation aux Etats-Unis dans les années 1980. La New Public Management introduit le benchmarking dans la gestion administrative de la sphère publique au niveau national et dans des organisations internationales. 
[ 11] Gender mainstreaming : traduit en français comme « intégration de la dimension égalité hommes-femmes », le terme fut constitutionnalisé au niveau de l’UE en 1997 avec le Traité d’Amsterdam en devenant objectif de toute politique. 
[ 12] La MOC : la méthode ouverte de coordination a été créée dans le cadre de la politique de l'emploi et du processus de Luxembourg. Elle a été définie comme un instrument de la stratégie de Lisbonne (2000). La MOC implique des mesures dites de « soft law », plus ou moins contraignantes pour les États membres, mais qui ne prennent jamais la forme de directives, de règlements ou de décisions (source : http ://europa.eu). 
[ 13] Les auteurs soulignent « le caractère souple (soft) de ces processus non-coercitifs qui s’appuient sur la volonté des participants à s’accorder, par la délibération collective, sur des normes procédurales, des modes de régulation et des objectifs communs, tout en préservant la diversité des solutions nationales, voire des mesures locales » (p.195). 
[ 14] « Parler d’européanisation nécessite de mettre à l’épreuve deux hypothèses : celle d’évolutions convergentes de politiques publiques dans différents pays européens et celle du rôle de l’Union européenne dans ce processus de convergence » (Hassenteufel et Surel, 2000). 
[ 15] En effet, l’action européenne en faveur des langues régionales a été mise en place 10 ans après les premières convergences locales observées (Bureau européen pour les langues moins répandues en 1983 ou Charte européenne des Langues régionales ou minoritaires en 1998). 
[ 16] Le policy transfer « met au premier plan les interactions entre acteurs et événements de systèmes politiques différents pour expliquer comment des actions publiques dans différents contextes peuvent s’influencer mutuellement » (D. Dolowitz et D. Marsh Learning from Abroad : The Role of Policy Transfer in Contemporary Policy-Making, Governance, 13 (1), janvier 2000). 
[ 17] Cf. M. Pigenet, « Les travailleurs de la manutention portuaire ou les métamorphoses du modèle corporatif » in S. L. Kaplan, P. Minard (dir.), La France, malade du corporatisme, XVIIIe-XXe siècles, Belin, 2004, pp. 253-278 ; « Les origines d’une configuration sociale singulière : logiques et acteurs des dynamiques sociales portuaires en Europe au XXe siècle » in J.-P. Le Crom (dir.), Les acteurs du droit du travail, Presses universitaires de Rennes, 2005, pp. 371-381 ; « Solidarité internationale et fermeture professionnelle : les horizons multiples des dockers français », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 84, octobre-décembre 2006, pp. 38-48. 
[ 18] Cf. P. Turnbull, « Guerre dans les ports », Transport international, n° 17, octobre-décembre 2004 ; « The War on Europe’s Waterfront. Repertoires of Power in the Port Transport Industry », British Journal of Industrial Relations, vol. 44, n° 2, juin 2006. 
PLAN DE L'ARTICLE
- Dorota DAKOWSKA Olivier Baisnée, Romain Pasquier (dir.), L’Europe telle qu’elle se fait. Européanisation et sociétés politiques nationales, Paris, CNRS Editions, 2007,316 p.
- Rodica PLUGARU Palier Bruno, Surel Yves (dirs.), L’Europe en action. L’européanisation dans une perspective comparée, Paris, L’Harmattan, 2007
- Michel PIGENET Aurélie Decoene, « La libéralisation des services portuaires et la grève des dockers », Courrier hebdomadaire-CRISP, Bruxelles, 2007, n° 1966-1967,89 pages.
POUR CITER CET ARTICLE
« Lectures critiques », Politique européenne 2/2008 (n° 25), p. 261-274.
URL : www.cairn.info/revue-politique-europeenne-2008-2-page-261.htm.




