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S'inscrire Alertes e-mail - Politix Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezÉléments pour une sociologie de l’exil
AuteurSmaïn Laacher du même auteur
sociologue. Il est chercheur au Centre d’étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS). Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’immigration en France et les flux migratoires internationaux. Il est notamment l’auteur de Après Sangatte. Nouvelles immigrations. Nouveaux enjeux, Paris, La Dispute, 2002. Il a écrit, avec François Brun, Situation régulière, Paris, Centre d’études de l’emploi-L’Harmattan, 2002.smain.laacher@wanadoo.frsuite. »
Est-on encore dans une sociologie de l’immigration quand les populations qui sont étudiées par cette discipline sont des personnes entrées illégalement sur le territoire national et vivent en situation irrégulière ? Nous ne le pensons pas. Ces étrangers présents en terre d’immigration sans droit de visite ni droit de séjour constituent ce que le discours commun et politique appelle l’immigration clandestine. Celle-ci est, par définition, une immigration détournée dont la présence est fondée sur la « tricherie », c’est-à-dire le non-respect des conventions juridiques et morales qui prescrivent les conditions d’entrée et de séjour des non-nationaux. À l’opposé, se situe l’immigration ordinaire au sein de laquelle sont inclus les réfugiés statutaires[2] [2] Est réfugiée au sens de la convention de la Genève de...
suite. Elle est soumise à une série de conditions reconnues (juridiques, politiques et économiques) sans pour autant que cela suffise à la rendre naturelle. Mais, si elle est bien souvent suspectée d’être non conforme ou de ne pas suffisamment se conformer, cette immigration ordinaire relève néanmoins de principes de justification qui lui donnent son sens et sa raison d’être : travail, regroupement familial, recours à des soins, formation professionnelle ou poursuite d’études universitaires.
2 Tel n’est pas le cas de la population étrangère dépourvue de toute assignation juridique et dont la particularité sociologique est de constituer un groupe qui, en droit et en théorie, ne doit pas parler et ne doit pas se voir. C’est cette population « sans feu ni lieu » qui mobilise bruyamment un grand nombre d’États et les oblige à une collaboration active et techniquement de plus en plus sophistiquée pour empêcher qu’elle ne parvienne jusqu’à leurs territoires nationaux. Ainsi, l’idée de la création de « centres de regrou-pement » ou de « camps » ou de « portail d’immigration » dans un certain nombre de pays sous-développés autoritaires afin d’opérer, à la « source », un double tri : entre le « vrai » et le « faux » réfugié ; entre l’immigré qualifié ou économiquement nécessaire et celui dépourvu de toute utilité sociale et professionnelle.
3 Notre effort ne visera pas à revenir une fois de plus sur les difficultés de l’intégration des immigrés dans la société française et les facteurs qui sont à l’origine de la crise historique de l’idéologie fédératrice de l’État-nation. Cette sociologie existe. Nous voudrions proposer une autre perspective analytique. À partir d’un matériel empirique accumulé depuis plusieurs années[3] [3] Pour l’essentiel, ce matériau provient de trois enquêtes...
suite sur ces populations sans nom, il nous semble que c’est dans l’itinéraire clandestin et le séjour illégal, compris comme autant de moments biographiques et d’épreuves différentes, que l’on peut saisir avec la plus grande pertinence sociologique des systèmes de relations et d’oppositions, par exemple, entre ce qui est national et ce qui ne l’est pas ; ce qu’est une frontière pour les uns et ce qui ne l’est pas pour les autres ; ce qu’est un État pour les uns et ce qui n’est qu’une expérience virtuelle ou purement conceptuelle pour d’autres ; ce que c’est qu’être et se sentir protégé et ce qu’est une vie soumise à l’arbitraire institutionnel et à l’incertitude sociale et économique. Notre sociologie ne porte donc pas sur l’émigré devenu en terre d’immigration un immigré familier et ordinaire. Cet immigré, figure centrale de la sociologie d’Abdelmalek Sayad, est celui dont le droit de résidence ne dépend pas de son désir ou de ses motivations privées, mais relève par excellence d’un acte de souveraineté de l’État[4] [4] Cf. Sayad (A. ), La double absence, Paris, Le Seuil, 1999. ...
suite. Le droit de résidence est une affaire d’État et du seul ressort des États et qui ne peut faire l’objet d’un accord qu’entre États. Dans cette figure, l’émigré a pour vocation à de-venir un immigré. Tel n’est plus le cas aujourd’hui. Depuis quelques années, excepté pour ceux qui accèdent dans les pays riches d’Europe occidentale à un cadre légal (principalement dans le cadre du regroupement familial), cette vocation est devenue très aléatoire ou tout simplement irréalisable. Autrement dit, les émigrés n’ont plus vocation à être des immigrés à vie.
4 Partir de chez soi ou émigrer n’est plus seulement envisagé et présenté comme un arrachement plus ou moins douloureux aux siens ; partir de chez soi, c’est aussi, chaque jour, pour des milliers de personnes, avoir la certitude que l’aventure migratoire est par définition devenue incertaine : revenir chez soi par la force ou mourir en route n’étaient pas des éléments constitutifs de la condition de candidat à l’émigration et à l’immigration. Ces possibilités sont aujourd’hui explicitement envisagées par les partants et leur famille. Avant, la peur collective résidait dans le fait que le pays d’immigration pouvait « avaler » ou « manger » l’immigré, tous craignaient que ce dernier « oublie » les siens et qu’il finisse par « épouser » son pays d’adoption. Ce ne sont ni les motifs du départ, ni le choix initial de la destination finale qui font la différence entre les uns et les autres ; c’est l’imprévisibilité et l’incertitude permanente de l’entreprise migratoire ; c’est l’impossibilité de (se) construire un destin d’immigré dans des conditions juridiques et sociales stabilisées. Quand des étrangers au statut indéterminé arrivent par mer, par avion ou par terre, leur arrivée ne doit plus être envisagée comme une arrivée ordinaire en pays d’immigration mais comme une étape de plus d’un voyage qui n’en finit pas ; où ils ne finissent pas d’arriver. Un voyage qui a obligé à tout quitter mais sans avoir encore rien obtenu et sans aucune certitude d’obtenir un jour un droit au séjour[5] [5] Cf. le film de Perec (G. ), Bober (R. ), Récits d’Ellis...
suite. Sans doute ne faut-il pas séparer radicalement et systématiquement les figures que nous venons brièvement d’exposer. Un clandestin peut devenir « sans papier », puis quelque temps plus tard un résident étranger (un immigré ordinaire). Un demandeur d’asile peut devenir un clandestin puis un jour être régularisé et finir ses jours en France en tant que citoyen français, etc. On pourrait multiplier les figures et les épreuves qui leur sont attachées, ainsi que les modes de transition entre elles.
5 Nous examinerons plus particulièrement, dans ce texte, les formes et les transformations liées au passage d’une identité de clandestin à une identité par défaut. Cette dernière pouvant devenir, aléatoirement, une identité officielle, c’est-à-dire étatiquement reconnue. Ces deux figures renvoient à deux formes fondamentales d’invisibilité politique, sociale et juridique. Elles ont leurs temps, leurs espaces, leurs modes de contrôle, leurs degrés de visibilité, leurs rythmes de circulation, leurs enjeux et leurs coordonnées symboliques propres. À cet égard, l’État et les institutions nationales ne les perçoivent pas et ne les traitent pas de manière identique.
Le sans-papier et le clandestin
6 Pour éviter toute approximation conceptuelle, précisons brièvement les principes distinctifs entre ces deux groupes d’étrangers : le sans-papier et le clandestin. Le premier est doté d’une identité collective construite dans la lutte avec d’autres groupes sociaux et politiques. Surtout, le sans-papier sollicite le droit de résider temporairement ou en permanence dans son nouveau pays d’accueil. Cette sollicitation ne se déroule pas dans un face-à-face singulier entre l’État et la personne, elle s’inscrit et trouve sa légitimité politique dans un cadre collectif construit dans la seule perspective d’établir un rapport de force favorable à la demande de régularisation. Cet étranger, dépourvu d’identité légale mais non d’existence publique, est une sorte de nouvel exclu qui prétend perturber l’ordre naturel de la domination et de la frontière entre nationaux et non-nationaux en s’invitant dans le politique. Si, avec les sans-papiers, l’institution d’une « communauté close et proportionnée[6] [6] Tassin (E. ), Un monde commun, Paris, Le Seuil, 2003, p. 277. ...
suite » devient à la fois fragile, aléatoire, non définitive, ils n’apparaissent en tout cas nullement en dehors du politique et de l’action politique. Cette figure se sépare résolument de la figure du clandestin. Ce dernier a partie liée pendant un temps plus ou moins long au secret et aux pratiques subreptices (au sens d’obtenir par surprise, à l’insu de la volonté d’autrui). Il est condamnable et ne cesse d’être condamné. Il est celui qui cause du tort à tous et à tout : au droit, à la législation nationale et aux conventions internationales, à la nation dont il viole les principes de l’hospitalité d’État, aux autres immigrés depuis longtemps installés. Surtout, il devient un être mauvais et imprévisible dès lors que ses propos, ses gestes et ses déplacements échappent à l’enregistrement et aux contrôles des pouvoirs d’État. Sa présence n’est pas perçue et posée en termes d’intégration mais en termes de sécurité nationale et de soucis humanitaires. Il constitue ces populations flottantes qui par définition sont de partout et de nulle part[7] [7] Sans entrer ici dans d’infinies controverses statistiques,...
suite.
L’institution et la personne sans parole, ou l’incommunicabilité des entendements
7 Les pays capitalistes développés sont dotés de dispositifs légitimes de sélection et d’admission en matière d’immigration qui sont loin d’être sans effets. Juridiquement, ne sont autorisés à séjourner en pays d’accueil que ceux qui sont admis dans le cadre du regroupement familial, de l’emploi, d’une scolarité, d’un statut de réfugié ou pour des raisons humanitaires. Sociologiquement, n’accède dans le pays d’immigration pour y devenir un immigré que celui ou celle dont les propriétés biographiques et les dispositions culturelles générales anticipent l’attente de la société : se présenter et se voir défini comme un invité et ne cesser de manifester sa volonté d’entrer pleinement et définitivement dans la nation, en sollicitant la naturalisation. L’esprit d’État qui domine cette gestion des flux migratoires repose sur une capacité de prévoir ce dont l’État et la société ont besoin en matière d’immigration et d’immigrés.
8 Mais, cette fois du point de vue des sociétés d’émigration, le départ contraint de chez soi n’est nullement une option existentielle, vécue comme une liberté créatrice héroïque. Ce sont des circonstances imposées, le plus souvent, par l’exclusion du pouvoir d’intervenir sur la production et la distribution de l’espace et des places (distribution des charges et des postes, etc.). La tension entre police et politique évoquée par Jacques Rancière ne vaut pas seulement pour le monde occidental[8] [8] Rancière (J. ), Aux bords du politique, Paris, Gallimard,...
suite. Elle vaut aussi pour les pays où il n’existe pas de culture pacifique et réglée du conflit politique ; où l’absence d’une mise en scène politique, c’est-à-dire autorisant l’existence normale de la figure de l’autre (ou des autres), se trouve occupée par un état d’exception qui devient la règle ; où le sentiment ordinaire devient la peur et la haine ethnique, négation du politique.
9 Dans ces conditions, la question « Pourquoi êtes-vous partis ? », dans l’état actuel des rapports de domination (dans tous les domaines : scientifique, intellectuel, culturel, juridique, économique, etc.) entre les pays développés et les autres, ne peut recevoir qu’une réponse oscillant perpétuellement entre trois modes d’expression aussi problématiques les uns que les autres : le silence résigné, l’argument convenable ou l’anticipation conforme. Les lieux existent où l’on peut observer, in situ et à l’œuvre, comme par exemple à la Commission des recours pour les réfugiés[9] [9] Les remarques qui suivent sur les auditions de la Commission...
suite (CRR), cet ethos de demandeur d’hospitalité.
Faire croire à l’incroyable
10 Il vaut la peine de s’arrêter un instant sur le cadre institutionnel extrêmement contraignant dans lequel se déroulent les « échanges » ayant pour objet de réexaminer une demande d’asile. Aussi, c’est du point de vue des catégories de l’entendement de l’institution qu’il faut partir pour se demander ce qu’elle juge dans la demande du requérant, et ce à quoi répond ce dernier en l’absence ou non d’injonctions. Comment apprécier des faits, et seulement des faits, dans un cadre de défiance a priori. La défiance pourrait être entendue ici au double sens de crainte, de suspicion, de doutes et d’une invitation (un défi ?) à fournir des explications convaincantes pour justifier sa demande. Les faits invoqués par un requérant doivent justifier non pas de nouveaux droits mais d’abord d’une demande de protection de substitution. Pour cela il faut montrer, par l’exposition de traces matérielles, et démontrer, par l’organisation du récit, que l’on est une personne qui craint « avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays » (Convention de Genève, article 1er, section A, paragraphe 2). Comment démontrer ce besoin impérieux de protection sans autre preuve qu’un récit sur soi qui ne soit pas incroyable ? Autrement dit, comment emporter la conviction des juges en présentant un récit constitué seulement d’épreuves ou de faits ayant une bonne réputation ? Esquissons quelques éléments de réponse empiriques sur les conditions de possibilité d’un discours crédible qui emporte la conviction des juges.
11 L’audition s’inscrit dans une procédure très normative. Le rituel de justice (« Je déclare la séance ouverte », « Nous appelons la première affaire », « Merci monsieur, la commission délibérera et vous donnera la réponse dans un mois environ », etc.) contraint matériellement et temporellement les échanges. Ce cadre général détermine la pertinence des propos et des échanges. Ce qu’il est possible de dire et de faire s’inscrit dans cette situation. Celle-ci a ses propres contraintes d’acceptabilité et ordonne le déroulement normal de l’interaction. Il existe, par ailleurs, constitutif de ce cadre général, un rituel des places (du président, des juges, des avocats, du requérant, etc.) et un ordre des tours de parole qui ne permettent pas (ou si peu) une confusion des rôles. Le requérant, le plus souvent, ne sait pas et ne saura jamais qui, en termes d’identité professionnelle et de rôle, lui a posé des questions, ni comment se prendra la décision, ni sur quels critères. Les juges, quant à eux, pensent bien souvent connaître sans aucun doute la nature de la demande qui leur est adressée. En fait, l’indétermination s’estompe au fur et à mesure que l’échange s’installe. Dans cette perspective, la présentation des faits par le rapporteur et, le cas échéant, par l’avocat est capitale. Si le rapporteur demande, en conclusion de son rapport sur « l’affaire », l’annulation de la décision de l’OFPRA refusant l’octroi du statut de réfugié, alors la question de l’engagement de la part de tous les acteurs se fait en toute confiance et la perception des actions à venir devient prévisible, reconnaissable, explicable ; en un mot, maîtrisable. Si le rapporteur confirme le rejet de l’OFPRA, la coopération reste de mise mais les positions dissymétriques vont manifestement s’accentuer. Les perspectives attachées aux positions des uns (la formation de jugement) et des autres (le requérant et éventuellement son avocat) deviennent très vite antagonistes et les propos des uns et des autres vont s’inscrire dans une logique de défiance réciproque : pour le requérant, il s’agira seulement de répondre avec « précision » aux questions et aux interventions des trois juges.
Construire le vraisemblable ou rechercher la vérité ?
12 Mais qu’est ce qu’un récit crédible en situation ? C’est un récit « qui se tient », c’est-à-dire un récit doté d’une cohérence interne et d’une cohérence externe. La cohérence interne renvoie à une continuité du récit biographique : il faut une variation nulle ou insignifiante entre le rapport écrit, l’entretien à l’OFPRA et l’audition à la Commission des recours. La cohérence interne du récit fondé sur la chronologie des événements est un élément important de la crédibilité du récit. Mais bien plus, ce sont les faits « saillants », nécessairement invariables dans le temps et dans l’espace, qui, en « valorisant » le récit, permet d’accroître considérablement non sa vérité mais la vraisemblance des faits exposés : les conséquences sont radicalement opposées selon que l’on affirme avoir été trouvé au Pakistan en possession de l’ouvrage Les Versets sataniques de Salman Rushdie ou en avoir vendu 300 à des particuliers. La première version sera jugée « tout à fait plausible », c’est-à-dire admissible selon l’entendement des juges et la nature de leur expérience dans ce domaine. La seconde version sera considérée comme « fantaisiste », c’est-à-dire très précisément comme relevant de « l’imagination » et des « fantasmes » du requérant. Dans la première version le requérant partage avec les juges de la Commission des recours la représentation d’actes et d’actions qui sont perçus et jugés comme « ordinaires », « normaux », « familiers », « audibles » là-bas et ici. Dans la seconde version, les actes et les actions s’écartent par trop de l’ordinaire parce qu’ils ont été « fabriqués » en ayant fait l’économie de contraintes objectives, celles-ci existant là-bas et ici à quelques faibles variantes près : le statut et les conditions d’existence du requérant, l’accomplissement d’activités contraires à la loi, les risques encourus pour lui et sa famille, la puissance des services de sécurité, l’importance en ressources matérielles et financières et en réseaux militants que requiert un tel dispositif « commercial », etc.
13 Ainsi, la crédibilité est sur le point d’être reconnue quand le rapport est établi entre le récit des persécutions personnellement subies (cohérence interne) et la situation du pays d’origine (cohérence externe). Mais pour que le lien entre le récit personnel et la situation du pays d’origine soit le moins douteux possible, le requérant doit être en mesure de réunir deux autres conditions. La première condition consiste en la mobilisation de tierces figures légitimes ou de témoins au-dessus de tout soupçon attestant de la véracité des propos du requérant : c’est par exemple le cas de la venue à la Commission des recours d’un haut responsable de l’association France terre d’asile (FTDA), pour témoigner en faveur d’un militant mauritanien des droits de l’homme dont la demande d’asile avait été rejetée par l’OFPRA. Mais il importe de préciser que les requérants susceptibles de mobiliser de telles ressources sont rares. La seconde condition consiste à faire état, « preuve à l’appui » (photos de sa maison, registre de commerce, titre de propriété, diplômes, certificats de travail, articles dans la presse du requérant ou sur lui, etc.), de sa réputation (famille connue, etc.), de son origine sociale élevée, ou de sa condition de propriétaire de biens matériels (entreprise, commerce, etc.). L’argumentaire a ici pour objet d’effacer le soupçon d’une demande d’asile qui serait motivée seulement par des raisons économiques : « Je suis fortuné dans mon pays, pourquoi devrais-je venir vivre en France dans des conditions précaires ? » Si cet argument peut produire quelques effets positifs auprès des membres de la CRR, c’est que les personnes qui livrent ces informations sur l’état de leur richesse économique occupent par ailleurs assez souvent des positions publiques dans des structures légales ou non (parti, association, comité de quartier, élu local, régional ou national, etc.).
14 Dans tous les cas, il est exigé d’avouer publiquement les « vraies raisons » de la venue, qui toujours doivent impérativement se référer, sous peine d’être désavouées, au moins moralement, à un idéal d’hospitalité et de protection dont l’étendue concorde avec l’espace Schengen ; c’est-à-dire avec une aire culturelle ou une civilisation commune aux États partageant la même philosophie des droits de l’homme. Il ne fait aucun doute toutefois que cette compétence, consistant à rendre dicible l’indicible dans une autre langue et par délégation (avocat ou interprète), est une compétence très inégalement distribuée. Fondamentalement ce qui est jeu, ce n’est pas tant la reconnaissance d’une persécution en tant que telle mais la possibilité (et c’est là toute la difficulté) de faire admettre l’inadmissible ou, mieux, de rendre croyable l’incroyable : justifier les raisons du départ de son pays dans les catégories et les motifs qui ne sont pas ceux de l’entendement de l’institution et du droit. C’est la taxinomie institutionnelle qui distribue sous forme de raisons majeures les multiples motifs plus ou moins conscients et enchevêtrés que les candidats sont sommés d’exposer dans la langue (qu’ils n’ont jamais apprise) à la fois abstraite et technique du droit et de l’État.
L’inexistence d’une pluralité de sphères sociales
15 Le travail de codification consistant à objectiver sous forme de lois, de règlements, de jurisprudence, etc., ce qui doit être séparé (la religion, le groupe social, l’opinion politique, l’appartenance ethnique, etc.) pour une gestion rationnelle d’un ordre juridique et démocratique moderne n’existe en réalité que dans les pays capitalistes développés. Ce qui apparaît naturellement séparé pour les uns, ne l’est pas nécessairement pour les autres (les demandeurs d’asile sollicitant une protection). Objectivement et subjectivement, pour ces derniers cet exercice est rarement possible ; ou, pour être plus précis, historiquement impossible. Ces exilés, en particulier ceux issus des sociétés arabes et musulmanes, ne sont pas seulement la traduction politique de la violence d’État se contentant d’une stratégie de survie fondée sur la « négociation » de la docilité et de la soumission de leurs « sujets ». Ils sont aussi la preuve de l’échec de la modernisation autoritaire de leur société par le haut. Et quand cette modernisation est contestée par le bas, elle ouvre la voie à l’islam radical. Ces « États minimaux sans être libéraux » sont loin d’avoir réuni les conditions structurelles, politiques et culturelles pour dissoudre l’islam autoritaire dans les urnes et donc rendre historiquement possible un processus de sécularisation et l’existence d’une société civile : une économie libérée de la rente et fondée sur le travail et « l’éthique de la peine », le débat contradictoire et la croyance dans le compromis politique, le respect et la protection des minorités, l’existence de groupes sociaux « porteurs » de la démocratie (femmes, intellectuels éclairés, classes moyennes), une société civile régulée par l’État de droit et la « raison publique ». Ce pacte conflictuel entre un État qui fait de l’islam la religion d’État et un Islam officiel et officieux qui étend l’espace du sacré à la société entière et organise le moindre lien social en lien sacré, varie selon les sociétés non pas en nature mais en degré. Dans tous les pays arabes, les oulémas, ces fonctionnaires d’État, sont les gestionnaires du sacré et « du lien social dans sa totalité : les rites constitués par les cinq piliers de l’islam, la garde du licite et de l’illicite, la surveillance du désapprouvé et du permis, le temps sacerdotal, les espaces haram (sacrés), les valeurs et les attitudes morales… Ces clercs peuvent n’avoir aucune qualification professionnelle, être des volontaires de la “commanderie du bien et de l’interdiction du mal”, officiant librement, en free lance, dans les foyers, à l’université, dans les médias, les écoles, les quartiers, dans les organisations caritatives ; partout ils le font au nom de ce sacro-saint principe selon lequel, l’islam n’étant pas une Église, nul n’a autorité en matière de religion. Tels les gardiens dont parle Platon dans La République, ils veillent sur les remparts de la madina (cité), sur la “maison de l’islam”, sur son imaginaire, son rituel, son droit, son exégèse et sa mémoire[10] [10] Redissi (H. ), L’exception islamique, Paris, Le Seuil,...
suite ». C’est l’impossible sortie de cette complicité qui interdit d’entrer dans le cercle vertueux de la séparation moderne des sphères.
16 Comment, dans les conditions contraignantes qui sont celles de la Commission des recours pour les réfugiés (mais ce n’est pas la seule), une personne ordinaire à la recherche d’une sécurité minimale peut-elle faire preuve, dans une langue sans pouvoir, sans apprentissage et sans familiarité avec les techniques d’exposition autobiographique propres à nos sociétés, d’une capacité à construire un récit sur des malheurs personnels ? Comment peut-elle démontrer et convaincre, dans un jeu de questions-réponses dont elle ne maîtrise aucunement les règles et dans une temporalité réduite à quelques minutes, que les raisons de la pénurie alimentaire dans son pays sont directement liées à la politique économique du pouvoir en place ou des régimes qui se sont succédé depuis des années ? Même si on lui laissait des heures pour « s’expliquer », elle ne le pourrait pas ; tout simplement parce qu’elle ne le sait pas et ne le saura probablement jamais. Sauf peut-être sous forme d’intuition ou de propos indignés ; dans le meilleur des cas, sous la forme d’un récit quasi scolaire appris par cœur.
17 Ce moment est rapporté avec justesse par Laurette Mokrani, juge assesseur représentant le Haut commissariat pour les réfugiés (HCR) à la Commission des recours pour les réfugiés : « L’audition du requérant, on ne le dira jamais assez, est le moment-clé de l’audience, le moment qui va permettre à la formation de jugement de se forger une opinion. Le requérant n’a cependant que quelques minutes pour s’exprimer, et ce par le truchement d’un interprète le plus souvent, après le temps de parole du rapporteur et la plaidoirie de l’avocat quand il en a un. Dès lors, l’exercice qui est demandé au requérant est extrêmement difficile, périlleux, pour beaucoup improbable. Il doit dans une temporalité très réduite être “crédible”, c’est-à-dire nous convaincre, non pas en nous apportant forcément la vérité de ce qu’il invoque, mais, à défaut de preuve, de la probabilité ou de la vraisemblance de l’épreuve qu’il dit avoir subie. Il doit aussi et surtout neutraliser la suspicion qui caractérise son statut d’étranger, quelle que soit la nature de sa demande […]. Traditionnellement, on ne demande pas à un juge ordinaire d’être à la fois historien, anthropologue, politologue et juriste. Pour un juge de la CRR, cette contrainte est inévitable ; c’est à la fois ce qui fait son originalité et sa grande difficulté[11] [11] Mokrani (L. ), « La commission des recours des réfugiés,...
suite. »
18 Au fond, nous pourrions modifier notre perspective et nous demander pourquoi on ne fuit jamais une société démocratique, lorsqu’on est « pauvre » ou victime de discriminations sociales, brutales et répétées, fondées sur la couleur de la peau ou sur le nom. Si on ne le fait pas, c’est parce que, pour dire les choses rapidement, la politique peut toujours exister comme entrée institutionnelle en force et en masse des dominés ou des « sans-parts », susceptible de venir contester l’ordre de la domination sans partage ou d’une domination sans redistribution. Quand ce droit de faire valoir ses droits sans risquer sa vie est politiquement et juridiquement impossible et que l’on a la certitude que, dans sa société, on ne compte plus ou que l’on compte pour rien, l’exil devient alors la seule procédure possible pour se construire ou se reconstruire une place dans une autre société. Aussi, la « persécution personnelle » dans les pays sous-développés autoritaires devient-elle une qualification incertaine et, selon les pays, sans grande consistance sociologique. Il est vrai qu’il importe de distinguer, quand on est une femme, le Sénégal et le Pakistan ; comme il ne convient pas de confondre le Maroc et l’Arabie Saoudite en matière de libertés syndicales, etc.
19 Mais si l’on admet que la violence pure et l’arbitraire politique, qu’ils émanent de l’État ou d’une quelconque « autorité de fait », sont le mode général de régulation des luttes politiques et de règlement des conflits, alors dans toutes les sociétés où la négation des droits est érigée en mode principal de gouvernement, la « persécution personnelle » traduit objectivement à la fois un processus collectif d’oppression violente et un rapport social de domination et de souveraineté sans partage. Absolument tout le monde, c’est-à-dire n’importe qui à n’importe quel moment, peut se retrouver, sans cause ou sans raison apparentes, sous le coup d’actes ou de mesures parfaitement arbitraires. Sans recours possible, il va de soi. Cette absence de recours est d’ailleurs ce qui caractérise très précisément l’état général des rapports sociaux et des relations entre les gouvernants et les gouvernés. L’attente d’être aidé ou secouru fait parties des expériences fondamentales de l’homme. Dans toutes les situations sociales, la blessure physique (et psychique) va de pair avec l’attente d’une aide extérieure. Comme le dit très justement Jean Amery « la première est compensée par la seconde[12] [12] Amery (J. ), Par-delà le crime et le châtiment. Essai pour...
suite ». Il n’est nullement question de prétendre que la persécution, définie comme un acte injuste et cruel à l’encontre d’une personne (et donc localisable et susceptible de singularisation), ne serait pas dans ces sociétés une réalité objective. Mais parce que le politique (comme instance collective de production de valeurs, de principes et de normes) et la politique (en tant que processus de luttes pacifiques et réglées d’accès aux positions de pouvoir) ont disparu dans l’État privatisé[13] [13] On se reportera à ce sujet au rapport du PNUD sur Le développement...
suite, le « vivre ensemble consensuel/conflictuel », pour reprendre l’expression de Paul Ricœur, ne serait pas une valorisation du statut du politique mais un espace où le désir de dressage permanent l’emporte contre l’expression de la liberté[14] [14] Ce pouvoir de vie ou de mort ne transite pas ou ne s’incarne...
suite.
Preuves hypothétiques et épreuves réelles
20 Il nous semble donc qu’il ne pas faut rechercher les preuves de la contrainte ou de la nécessité impérative de vivre hors de son pays, là où ces preuves ne peuvent pas, objectivement et subjectivement, apparaître séparément aux yeux de l’exilé (la preuve par la persécution ethnique ou bien par la persécution religieuse, etc.). Il faut rechercher ces preuves dans une série d’épreuves inaccessibles (au moins momentanément) à la langue de l’exilé et proprement abstraites pour ceux qui ont à juger de la légitimité d’une demande de protection. Ces preuves résident dans l’existence même de la séparation et les effets de l’absence d’une part ; et dans la route et l’errance de l’exil et dans les effets du voyage clandestin, d’autre part.
21 Partir, c’est s’absenter, et cette absence est l’événement le moins naturel du monde :
22
23 L’absent ne peut s’absenter sans l’autorisation de ceux qui rendent possible cette absence toujours présentée comme une innocente nécessité. Cette mauvaise foi collective n’est rien d’autre qu’une tentative (vaine) d’atténuer un sentiment lié à tout phénomène d’immigration forcée ou non : celui de la « trahison » ou de la « fuite ». Mais émigrer, c’est aussi et surtout se délester de tous les anciens systèmes de protection, personnels et collectifs, et laisser les siens dans une grande vulnérabilité sociale. Dans les pays d’où sont issus ces exilés malgré eux, ce n’était ni le droit ni un quelconque État-providence qui les protégeaient, c’était d’abord et avant tout les groupes auxquels ils appartenaient et auxquels ils étaient affiliés. C’est dans ce contexte et dans ce système d’appartenance que prennent tout leur sens les notions de persécution et de protection[15] [15] On comprend mieux dès lors pourquoi ce « sentiment de...
suite.
24 Le voyage clandestin est l’autre moment de l’épreuve qui indique, peut-être mieux que tout autre moment, la vérité (ou la preuve) de ce qu’il faut payer pour accéder à une terre d’immigration, c’est-à-dire pour pouvoir quitter la sienne. Cette vérité ne réside pas tant dans le prix monétaire du voyage. Elle est bien plutôt tout entière déposée dans cette expérience fondamentale qui est faite pour la première fois par un très grand nombre de clandestins ; celle d’un long voyage vécu de bout en bout dans la solitude, sans aide, ni recours, ni secours :
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La perte des points de repère routiniers
26 Émigrer est un acte collectif, c’est-à-dire un acte inséparablement social, politique, économique et symbolique. Et les conséquences de cet acte s’inscrivent toujours dans le long terme : elles portent sur l’individu, son groupe et sa société et la société d’immigration.
Le franchissement de la première frontière
27 Avant de prendre congé des siens (de sa famille, de son village, de son quartier, de son clan ou de son groupe ethnique), ces derniers constituaient pour le candidat à l’émigration, même en période de conflit violent, des appuis, des recours et des protections des plus sûrs. Ce que signe le départ, c’est la vacuité de ces cadres structurels. C’est seul, sans identité reconnue et sans protection internationale, c’est-à-dire sans nom, sans nationalité et sans État, qu’il lui faut affronter sa nouvelle destinée et les nouveaux périls. En réalité, ces cadres sociaux ne disparaissent pas totalement tant que la première frontière n’a pas été franchie. Chez soi, c’est être encore sur une terre connue, sur son sol national ; chez soi, c’est être dans son groupe, parmi les siens, dans sa nation et dans sa langue. Surtout, parce que la résidence et le territoire si souvent spontanément associés, sont synonymes de sentiment de propriété et de sécurité. C’est chez soi que l’on maîtrise le mieux les risques pris en confiance : « Vivre dans son pays signifie voir ce que l’on connaît se reproduire toujours de la même manière autour de soi, avec des variations minimales[16] [16] Amery (J. ), Par-delà le crime et le châtiment…, op. ...
suite. » Dans sa nation sub-siste encore la possibilité de décliner ses coordonnées civiles et sociales, ses filiations et son appartenance nationale ; surtout d’aller auprès des siens sans risque majeur en cas de danger (sauf bien entendu en cas de fuite ou de menaces graves pour sa vie). Mais une fois franchie la première frontière, sa frontière nationale, alors le sentiment de relative sécurité subjective va disparaître pour très longtemps.
28 Une précision ici s’impose. Sans aucun doute existe-t-il, en ce domaine, une hiérarchie symbolique dans la perception et l’évaluation du degré d’extranéité. Comme s’il y avait des franchissements lents et abstraits de frontières, sorte de passage conceptuel plutôt que pratique ; et des passages matérialisant une séparation radicale entre chez soi et chez les autres. C’est en mer que s’illustre le premier sentiment. Pour le clandestin, la mer est synonyme, certes, de danger, mais nullement d’un espace où seraient perceptibles des frontières aisément reconnaissables. La mer n’est ni un pays ni une suite de pays à traverser, c’est une patrie à l’espace indéfini. Il n’y a pas de signes en mer et sur la mer. C’est sur terre qu’apparaissent les frontières et les démarcations visibles à l’œil nu, avec leurs significations connues de tous. La terre et ses frontières rappellent l’identité des uns et des autres et leur nécessaire objectivation sous forme de documents présentables (dans tous les sens du terme). En d’autres termes, là où la mer indique aux hommes leur appartenance à une commune humanité, la terre leur rappelle leur différence.
29 Lorsqu’il sera remis ou s’en remettra à un nouveau passeur pour continuer sa route, l’exilé va alors faire concrètement l’expérience de la perte de l’ensemble de ses appuis pragmatiques habituels (sa famille, son environnement immédiat, sa langue, etc.). C’est d’ailleurs à ce moment précis que le voyageur clandestin sera envahi par un sentiment tenace qui ne le quittera plus jusqu’à la fin du voyage, celui d’une peur permanente. Ce sentiment, aussi trouble et flou que prégnant, les intéressés ont bien souvent toutes les peines à le décrire (jamais sur le moment ; rarement après). Mais tous disent que « c’est la plus fidèle des compagnes ». Ce n’est pas tant l’irruption d’une intense émotion du corps (palpitations du cœur, moiteur des mains, tremblement des jambes, etc.). En fait, la peur, dans ce type de contexte extraordinaire, s’enracine dans un corps épuisé assailli d’impératifs, de sollicitations contradictoires, de questions et d’incertitudes. Un voyage de cette nature est impossible en solitaire ; c’est donc avec d’autres et transporté par d’autres qu’il est pensable et réalisable. Aussi, cette peur permanente est en réalité une peur collective qui se diffuse ou, mieux, qui se transmet dès le premier moment du voyage en dehors de son territoire, qui est aussi la première rencontre avec les premiers compagnons de voyage. C’est probablement la seule chose que se partagent les clandestins ; c’est le seul lien commun qui les constitue comme un groupe clandestin et un groupe de clandestins.
Ressources stratégiques et force de circulation
30 Les candidats à l’immigration n’ont pas seulement été désignés par leur famille. Ils sont aussi ceux qui sont dotés de dispositions biographiques nécessaires pour ce type d’aventure. L’existence de critères de sélection pour discriminer les partants afin d’accroître les chances de l’entreprise n’est nullement un phénomène particulier à certaines communautés nationales. Dans son texte sur « Les trois âges de l’immigration », Abdelmalek Sayad décrit parfaitement ce processus de délégation à l’immigration (propre au « premier âge » de l’immigration algérienne, que l’auteur qualifie d’« immigration ordonnée ») au travers d’un entretien avec un Algérien :
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suite. »
32 Voyager clandestinement nécessite d’être pourvu d’un certain nombre de qualités sociales et naturelles incorporées. En premier lieu être un homme, jeune et en bonne santé. Le moment du franchissement de la frontière n’est qu’un moment parmi d’autres, et certainement pas temporellement le plus long ni le plus éprouvant. Entre deux frontières il faut marcher, courir, escalader, être constamment sur ses gardes ; affronter le froid, la chaleur, les changements brusques de température (en particulier dans le désert) et les longues distances à pied sans toujours avoir les vêtements et les chaussures appropriées. Et si l’argent venait à manquer pour continuer le voyage, il faudra travailler plusieurs semaines ou plusieurs mois (voire plusieurs années) dans des conditions souvent difficiles, sans aucune protection ni certitude sur la régularité d’un « salaire ». Pour ceux qui embarquent dans de frêles rafiots bricolés à la hâte et qui, bien entendu, ne sont jamais pourvus de gilets de sauvetage, savoir nager, à tout le moins être capable de flotter sur l’eau un certain temps, est une compétence inestimable. Un signe (qui ne trompe pas) de l’extrême importance des qualités et des compétences que nous venons d’évoquer réside dans la place essentielle que tiennent, dans les conversations entre candidats à l’immigration illégale, les informations plus ou moins précises, à coté des nombreuses rumeurs, sur les dangers de tel ou tel itinéraire et la comptabilité des morts par noyade, étouffement ou « assassinat » par des gardes-frontières, des policiers ou des militaires. Mais, à la jeunesse, à la possession d’un corps robuste, au privilège de savoir nager, il importe d’ajouter une compétence que nous qualifierons de « mineure » mais à bien des égards fort utile pour ce type de voyage : la connaissance, même approximative, d’une ou deux langues étrangères. Même si celles-ci sont seulement « baragouinées », elles pourront se révéler utiles pour faire face au hasard des passages et des destinations.
33 Mais si ces conditions sont nécessaires, elles ne sont pas suffisantes. Il reste à trouver l’argent et le réseau de passeurs. Envoyer un des siens pour l’immigration (quels que soient le motif du départ et le statut à l’arrivée) représente, pour l’exilé lui-même et sa famille (au sens large), un très coûteux investissement affectif et économique. Cet investissement ne sera fait qu’une seule fois ; tout simplement parce que les sommes en jeux sont considérables, rapportées aux conditions du voyage : long, aléatoire et très difficile. On peut se rendre compte du sacrifice consenti en mentionnant le mode d’évaluation que mobilisent certaines personnes pour donner le prix (au sens économique et symbolique) de leur voyage et estimer la perte irrémédiable que celui-ci a entraînée : « Ce voyage m’a coûté une maison », « J’ai dû vendre mon bétail et ma voiture pour partir », « On a vendu les terres de la famille », « J’ai vendu mon lopin de terre et j’ai emprunté », etc[18] [18] Cf. , sur ces questions, notre enquête sur les populations...
suite. On peut aisément imaginer le sacrifice familial et collectif consenti par exemple par des Afghans pour payer un voyage d’environ 10 000 dollars, quand on sait qu’ils viennent de l’un des pays les plus pauvres du monde. En tout état de cause, ce premier voyage représentera des dizaines d’années de revenus.
Passeurs, passagers et points de passage
34 Vient alors le moment du passeur. Le trouver ne signifie pas un départ assuré ; ne passe pas qui veut. Nombreux sont les propos sur cette activité autant honnie que sollicitée ; admise par tous comme « vitale ». Il vaut la peine de transcrire ici le passage dans lequel Fawzi Mellah raconte, sur le mode romancé mais avec une grande précision, sa première rencontre avec un passeur en Tunisie :
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- La mer est méchante.
- Les garde-côtes d’ici sont impitoyables.
- Ceux d’en face sont encore plus féroces.
- Lui-même ne pourrait rien garantir.
- Il ne veut sur son bateau ni mules, ni repris de justice, ni contrebandiers.
Conditions et périls dûment recensés, il en vint enfin aux détails pratiques :
– Pas de valises ! Un petit sac, de la nourriture, beaucoup d’eau…
– Quid des passeports ? marmonna un candidat.
– C’est à vous de décider si vous voulez les prendre ou les laisser, rétorqua le passeur sur un ton moins cassant. Puis, se souvenant qu’il avait tout de même une doctrine sur la question, il nous livra le fond de sa pensée :
– Personnellement, je vous conseille de les avoir sur vous… mais sans jamais les montrer… Si vous sentez que les choses tournent mal, cachez vos papiers et dites que vous les avez perdus ! Aucune police ne pourra vous forcer à décliner vos véritables identités.
– Vous nous avez parlé des dangers, murmura un autre candidat, mais qu’en est-il des risques ; je veux dire, les tourments dus aux hommes. Le passeur prit alors une voix de notaire pour faire le point de la jurisprudence en la matière :
– Si les garde-côtes d’ici nous repéraient, nos passeports seraient confisqués […]. Un tribunal nous infligerait plusieurs mois de prison pour franchissement illégal des frontières et nous serions fichés pour longtemps par la police et la douane. Lui-même écoperait davantage, nous jura-t-il, car outre des peines similaires à celles que nous encourions, nous, lui risquait en plus la saisie de son bateau et une très forte amende […]. Menace en l’air ? […] Vint le moment de discuter [du] tarif. Le passeur nous prit chacun à part pour en parler discrètement […]. Il exigeait tout de même 8 000 francs pour le trajet projeté. Je marchandais ferme ; il négocia durement ; nous tombâmes finalement d’accord sur 5 000 francs. C’était encore excessif mais je n’avais pas le choix. Je payais. Contre un supplément (2 000 francs), il proposa de me fournir les coordonnées d’un “contact” qui, là-bas, pourrait m’aider à me déplacer, me loger, me trouver peut-être un travail. Je déboursais. Il inscrivit sur un vague papier le nom d’une vague personne à trouver dans un vague bistrot sicilien. Exiger plus de garanties ? Allons donc ! Peut-on faire la fine bouche lorsqu’on se prépare à glisser dans l’illégalité ? Et puis, de toute façon, j’étais décidé à suivre la filière dans les mêmes conditions que les autres et jusqu’au bout. Lequel ? Je n’en savais fichtre rien ! Mais le plus loin possible[19] [19] Mellah (F. ), Clandestins en Méditerranée, Tunis, Ceres,...
suite. »
36 Le passeur possède la réputation de cumuler plusieurs compétences ou de mobiliser des « relations » quand il le faut et au moment opportun. Il est présenté par tous, successivement ou simultanément, comme « guide international », fin connaisseur des lieux de passage non contrôlés, transporteur, expert en réseau routier, spécialiste du droit d’asile, homme d’affaires connaissant des « gens importants », en particulier dans le monde de la police et du transport. Payer pour être transporté illégalement n’a rien de condamnable : « Faut bien que quelqu’un nous aide » nous a-t-on souvent dit. Le passeur veut de l’argent et son passager veut que son passeur lui facilite le passage. Lorsque nous sommes dans des contextes impliquant peu de personnes, il n’est pas infondé de dire que les relations entre le passeur et son passager sont proches de la complicité dans l’illégalité. Celle-ci repose sur une situation de défiance spontanée dans laquelle chacun n’a d’autre choix que de faire confiance à l’autre. Ainsi, ce qui structure ce type de relations, c’est une connaissance empirique de la concordance momentanée des intérêts de chacun ; connaissance acquise par familiarité professionnelle pour le passeur, par les récits de voyage d’autrui pour les clandestins. Le clandestin sait que son sort dépend entièrement de son guide, en qui il suspecte sans arrêt une mauvaise intention ou un mensonge sur l’itinéraire ou le lieu de destination réelle. Mais, de même, le guide n’est pas sans soupçon sur son « client » : n’est-il pas un policier, est-il un trafiquant de drogue, une fois arrivé ne va-t-il pas le dénoncer, transporte-t-il des armes, va-t-il être un marcheur docile, va-t-il désobéir aux consignes et aux ordres et ainsi remettre en question « l’expédition » ? Sans aucun doute, l’originalité de cette relation réside dans le fait qu’elle se construit ou, plutôt, s’impose, dans une temporalité très courte.
37 Le temps est compté, qui impose sa dialectique de la haine et de l’attachement – avec justesse, Fawzi Mellah compare le rapport entre le clandestin et son passeur à celui d’une cordée d’alpinistes qui n’auraient jamais grimpé ensemble. On peut imaginer, nous dit-il, les tensions et les questions propres à une telle escalade[20] [20] Ibid. ...
suite. Le métier de passeur n’implique pas de certifier sur l’honneur que le voyage sera accompli avec certitude jusqu’à un pays d’installation, mais seulement de garantir autant que faire se peut une possibilité d’accès à tous les points de passage qui permettront d’accéder à la terre d’immigration[21] [21] Sur cette question des passeurs, cf. Laacher (S. ), Mokrani...
suite.
Invisibilité et illégalité : une relation spécifique au temps et à l’espace
38 Il est une autre expérience à laquelle renvoie la condition du voyageur clandestin, une expérience au demeurant jamais interrogée, celle d’un nouveau rapport au temps et à l’espace. Bien plus qu’un changement de statut juridique, les effets du voyage clandestin se traduisent concrètement par la dépendance, l’incertitude, et tout un jeu subtil mais fragile et incertain avec les apparences de la normalité ; allant de l’allure discrète jusqu’à la plus complète invisibilité (comment attendre sans se faire remarquer dans un village dans lequel personne n’attend, comment avoir l’air occupé sans aucune activité, etc.). C’est brusquement le cycle ordinaire des activités journalières qui vient à disparaître pour laisser place, sans négociation ni préparation aucune, à une nouvelle temporalité, à une nouvelle manière de composer avec le temps. S’instaure, le temps du voyage clandestin, une autre conjugaison entre la durée, l’espace et l’action. Ne plus partager le même temps que les autres, c’est ne plus appartenir au même espace. Tous les faits, les gestes, les propos sont décalés, en dehors du temps et de l’espace communs. Les journées et les nuits (ici, même la distinction tend à s’estomper, voire, parfois, à se confondre) sont sans cesse marquées par l’imprévisibilité, la modification brusque des itinéraires et les informations approximatives. Dans le voyage clandestin disparaît la notion d’emploi du temps, ce temps employé à régler ses affaires, des plus importantes aux plus ordinaires (acheter un journal, faire des courses, consommer à la terrasse d’un café, saluer des gens familiers, visiter des amis ou des membres de sa famille, etc.). Ces petites et ces grandes affaires qui constituent nos liens d’appartenance à une communauté. Autant de pratiques, de valeurs et de logiques de routinisation qui constituent une identité sociale et une adhésion inconsciente à l’ordre social.
Le clandestin et les contraintes de la décision
39 Ce sont les catégories de l’inattendu, de l’instant et de l’attente qui dominent l’univers quotidien du clandestin. L’attente est l’une des expériences fondamentales du clandestin. C’est probablement une de ses « activités » principales. Il attend un « contact », un logement, de l’argent, le « bon » moment pour partir, un passeur, une expulsion, une régularisation, etc. Mais il est aussi celui que personne n’attend parce que personne ne l’a invité ; il est indésirable et le sait parfaitement. Le poids du paradoxe est immense. Il est un autre paradoxe qui mériterait à soi seul une étude ethnographique et psychosociologique, celui qui est lié au désir de liberté, en théorie et en imagination, face à la réalité qui ne cesse, sans répit, de réduire les principes de désir à une gestion bricolée de l’existence, à l’avenir invisible et au présent enserré dans mille et une dépendances de toutes sortes, paralysant ainsi tout mouvement de liberté. Mais il est vrai qu’abandonner pour revenir chez soi, par lassitude ou dégoût de soi, est chose subjectivement impensable et objectivement impossible. L’échec ne sera jamais imputable aux États, aux frontières, aux législations, etc., il sera lu comme un échec personnel, imputable au manque de virilité et d’esprit de conquête.
40 On le voit, l’univers du clandestin en voyage est fort éloigné de toute perspective de maîtrise du présent et du futur immédiat. Le présent est hors de porté du clandestin ; il appartient aux passeurs et aux pouvoirs policiers, et dépend des multiples impondérables du voyage. Alors que dans la vie civile, avant l’exil, chaque chose avait son espace et chaque chose s’effectuait en son temps, dans la clandestinité où les techniques de structuration du planning (la montre, l’agenda, le calendrier, le rendez-vous, etc.) n’ont plus d’utilité sociale ou ne possèdent qu’une importance mineure, les choses et les activités ne se déploient pas selon un ordre logique et chronologique. Elles n’arrivent pas les unes après les autres de manière prévisible. Pour le clandestin, il n’y a pas un ordre du monde où les choses et les activités s’enchaîneraient logiquement les unes aux autres de manière cohérente et sensée. Surtout, alors que dans la vie civile chacun affronte et règle ses problèmes les uns après les autres (c’est le fameux « chaque chose en son temps »), le clandestin doit affronter et résoudre ses problèmes et les choses à faire non seulement dans une temporalité dramatiquement courte mais aussi simultanément. Tout arrive ensemble et tout doit être traité en même temps et non dans des moments différents : « emploi-logement-argent-papier, logementargentpapieremploi, papier-emploi-logement-argent […][22] [22] Mellah (F. ), Clandestins en Méditerranée, op. cit. , p. 81-82. ...
suite. »
41 Ce bouleversement temporel et spatial est à mettre en relation avec l’incertitude permanente liée aux déplacements, aux directions à emprunter et aux choix des destinations. Concrètement, cela se traduit ainsi : « Et maintenant, où est-ce que je dois aller ? », « Je dois passer par Naples ou prendre un autre chemin ? », « Je dois aller directement en Grèce ou m’arrêter en cours de route ? », etc. Ces propos, nous les avons entendus des dizaines de fois. Ils sont la manifestation d’un profond désarroi quand le clandestin se retrouve seul à décider. Nous avions déjà noté, dans notre étude sur le Centre de Sangatte, que celui-ci était rapidement devenu un dispositif de reproduction de la force de circulation des clandestins mais aussi un espace de resocialisation et d’accumulation de l’information. Le temps de la resocialisation au sein du centre de Sangatte était un temps où l’on renouait avec des mondes connus, celui des personnes appartenant à la même communauté nationale, voire des proches ou des amis. Renouer, cela signifiait retrouver le sens du lien social, de la sociabilité et de la solidarité communautaire, confessionnelle ou familiale et, de ce fait, pouvoir envisager, dans un cadre fait d’épreuves et d’incertitudes, le court terme en commun et non plus dans la solitude.
42 C’est donc seulement quand il existe un cadre collectif, ou quand le clandestin est inséré dans un groupe, qu’il devient possible (même pour le plus démuni) de discuter de ses options, échanger des informations, s’enquérir d’expériences positives ou négatives, évaluer les risques de tel ou tel itinéraire, obtenir des « contacts » ou des adresses d’hôteliers « compréhensifs » et pas « chers », etc. Est-ce qu’après cela on décide en toute connaissance de cause ? Nullement. Et les témoignages abondent sur ces situations d’incertitude décisionnelle. Le clandestin opte toujours pour l’idée ou la proposition qui lui paraît la moins coûteuse en temps, en argent et en risque. En pratique (et presque systématiquement quand il s’agit de long voyage), il choisit par délégation ; c’est-à-dire qu’il s’en remet à ceux, en général aux passeurs ou à des personnes qui, dans le groupe, semblent les mieux informées sur les conditions d’un « voyage qui ne mène pas à la mort ou à la case départ ». Trois obstacles majeurs interdisent au clandestin de décider seul, quels que soient le moment et la situation. Le premier est strictement topographique : le clandestin n’a pas le sens de la circulation et ne connaît donc pas la géographie des pays qu’il traverse ; et au moment où il les traverse, il ne lui vient pas à l’idée de se procurer une carte routière ou une boussole pour les montagnes, les forêts ou les déserts. Athènes, Istambul, Rome, Paris, Londres sont certes des capitales, mais ce sont d’abord et avant tout des mots qui n’indiquent pas la bonne direction pour s’y rendre. Même quand le clandestin y possède une famille ou des amis.
43 Le second obstacle est lié à la condition juridique du clandestin : il n’a pas à être là où il est, quels que soient le moment et le lieu. Au fond, la question de l’itinéraire et du lieu de destination est le plus souvent relativisée, car ce qui importe, ce n’est pas tant où aller que d’arriver ; prendre une direction plutôt qu’une autre, « atterrir » ici plutôt que là-bas ne change rien à sa condition « d’immigré clandestin » : il est celui qui entre par effraction dans le monde des autres. Enfin troisième obstacle, consubstantiel à ce type de situation, le clandestin est porté et transporté par d’autres sur lesquels il n’a aucun pouvoir réel ou symbolique. Il ne dispose d’aucune autonomie, ni théorique ni pratique, et ne peut donc discuter ou faire prévaloir ses choix. C’est cette configuration et les contraintes qui lui sont spécifiquement liées qui permet d’affirmer qu’en réalité, contrairement à ce qui est fréquemment avancé, c’est de moins en moins la destination qui commande la marche et l’itinéraire du clandestin mais bien, de plus en plus, l’itinéraire et la marche qui commanderont la destination.
Relations et tensions entre légalité et illégalité
44 Quand le clandestin « échoue » dans un pays de probable installation, son identité va se modifier. L’invisibilité ne sera plus une technique vitale pour circuler entre les pays. Aussi, sa présence physique et sociale va-t-elle revêtir plusieurs formes d’apparition et d’engagement dans l’espace public. Aujourd’hui, les institutions et la puissance publique ne sont plus en présence de clandestins mais d’individus définis collectivement par un ensemble de déterminations négatives, et ne possédant qu’une identité par défaut (« clandestins immigrés », « réfugiés », « réfugiés clandestins », « sans-papiers », etc.). La notion homogénéisante « d’immigration clandestine » n’implique pas, contrairement aux apparences, une uniformité dans l’ordre des conditions d’entrée et d’installation en France. Et à y regarder d’un peu plus près, nous dirons qu’il existe, schématiquement, trois manières de mettre en relation le légal et l’illégal et de composer avec cette tension. La première expérience est celle du séjour irrégulier scandé par de brèves périodes de légalité. La seconde expérience concerne « l’insertion » sociale et professionnelle malgré le délit. La troisième expérience est celle du séjour irrégulier continu.
45 La période de légalité temporaire, qui correspond le plus souvent à une procédure d’asile en cours, est un moment de répit qui est mis à profit pour inscrire ses enfants à l’école, trouver du travail, se soigner, etc. Elle n’est pas une période de certitudes et de projets, mais elle constitue néanmoins une possibilité, rare et limitée dans le temps, d’accumuler des indices objectifs prouvant une volonté explicite d’agir en toute publicité, et, si l’occasion se présente d’une régularisation, de prouver sans difficulté que l’on a toujours agi en toute publicité. Un des indices décisifs montrant que les activités que l’on menait pour « gagner sa vie » dans le passé se déroulaient sans intention de profiter de la société est le « travail salarié ». C’est lui en premier lieu, bien avant le logement, qui déterminera le degré de moralité de l’illégalité. Le marché de l’emploi clandestin offre à l’étranger en situation irrégulière un accès à la fois limité et aléatoire à des ressources financières et économiques. Mais si ce travail venait à manquer de manière continue, le clandestin, par la force des choses, s’éloignerait des conduites sociales jugées par lui moralement admissibles et que l’on peut résumer ainsi : « Je suis certes en situation irrégulière mais je travaille honnêtement. » Cette conduite s’oppose en tout point à une conduite condamnable et sans appel, celle qui consiste à se maintenir dans le séjour illégal par la violence sociale (vol, recel, trafic de drogue, etc.).
46 C’est bien entendu pour les hommes seuls et jeunes, sans charge de famille, que la question du basculement dans la criminalité revient le plus souvent. Cette probabilité ne tient pas seulement au fait que le célibataire serait en terre d’immigration un homme sans feu ni lieu ; donc sans attaches, allant au plus rapide et au plus rentable, sans biens à défendre ni projets à construire, seule sa personne nécessitant attention et sacrifice. Les raisons fondamentales sont ailleurs. Elles tiennent à la structure de l’espace des illégalismes dans lequel, par la force des choses, l’immigré en situation irrégulière se meut. Celui-ci est constitué pour l’essentiel de deux types d’illégalités : la fraude et l’atteinte aux biens et aux personnes.
Les illégalismes contrôlables
47 Ainsi, il y a d’une part le crime (drogue, vol avec violence ou non, etc.), qui ne souffre point d’hésitation sur sa nécessaire condamnation juridique et morale, car, au-delà de l’atteinte aux biens et aux personnes, c’est une atteinte à l’ordre social, à l’ordre public et, quand le coupable est étranger, à l’ordre national. D’autre part, il y a la fraude, qui ne concerne que les éléments liés au séjour et au travail. Dans ce cas, il y a violation de la loi de l’hospitalité d’État. Nous ne sommes plus ici dans un illégalisme de biens pour parler comme Michel Foucault, mais dans un illégalisme de droit qui autorise des transactions, des accommodements, des compromis, des amendes et même le possible rétablissement dans ses droits de l’étranger en situation irrégulière travaillant pour un employeur se livrant au travail dissimulé.
48 Précisons d’avantage. Cette différenciation des illégalismes renvoie à des zones de rigueur et de permissivité en fonction des manières de frauder ou de contourner la loi. Les immigrés en situation irrégulière et l’État, dans une adhésion commune à des principes universellement admis, qui pourraient se résumer, pour dire les choses rapidement, à l’opposition du bien contre le mal (l’immigré en règle contre l’immigré clandestin, l’immigré intégré contre l’immigré délinquant, l’immigré clandestin travailleur et socialement surexploité contre l’immigré clandestin criminel et profiteur, etc.), désignent deux délinquances aisément repérables qu’ils font jouer l’une contre l’autre. Il y la fraude nécessaire, en matière de séjour et de travail, moralement, politiquement et symboliquement ambivalente : on fraude pour travailler afin de gagner sa vie « comme tout le monde » et pouvoir nourrir « sa famille ». Ce que comprennent et admettent volontiers, en privé, les policiers, et un grand nombre d’élus et d’autorités administratives. Cette fraude nécessaire pourra se justifier publiquement face à l’administration au moment d’une régularisation collective. Mais il y la figure antithétique à la fraude nécessaire, celle de la fraude inadmissible, que rien n’excuse et qui serait en quelque sorte un antijuridisme radical[23] [23] Que l’on peut résumer par cette phrase d’un étranger...
suite : le travail est absent, seuls ont cours la loi du milieu, celle du plus fort, de l’argent, du trafic, etc. Cette figure incarne le mal absolu qu’aucune raison ne peut défendre, pas même un discours de justification par la misère comme causalité fondamentale. Seuls le travail salarié et le « gain honnête » sont capables à la fois de pourvoir en dignité et d’exprimer publiquement, le moment venu (au moment d’une régularisation, par exemple), les meilleurs sentiments et les meilleures intentions de celui qui n’a jamais été invité. En fait, aux yeux de tous les protagonistes, le travail remplit trois fonctions : il procure des revenus, il socialise et permet de garder l’estime de soi, et surtout il est un gage pour et sur l’avenir. C’est un paradoxe qui fonde cette figure : être dans l’illégalité tout en pensant qu’on reste en règle du point de vue de la morale publique. Ce sentiment n’est pas de pure subjectivité ; il se fonde et s’appuie quotidiennement sur des pratiques, des devoirs et des obligations qui sont ceux de tout citoyen ordinaire : avoir un passeport, l’acte de naissance des enfants, l’acte de mariage, des feuilles d’imposition, des quittances de loyer, parfois quelques fiches de paye, les certificats de scolarité des enfants, des factures de gaz et d’électricité, etc[24] [24] Tel est souvent le cas des sans-papiers qui souhaitent une...
suite. Quand la fraude nécessaire est un moyen de forcer le destin, elle s’accompagne d’une sorte d’exigence éthique se traduisant par le refus opiniâtre du malheur pour soi et les siens. Cette exigence éthique implique, quand les circonstances le commandent, d’inverser l’ordre des urgences : ne pas attendre d’être autorisé à séjourner et à travailler mais séjourner pour travailler en attendant d’y être autorisé.
49 Bien entendu, l’illégalité du séjour et du travail, cette existence qui n’a d’existence que dans les limites étroites et indépassables du cercle d’interconnaissance immédiat, conditionne de manière très contraignante l’ensemble du planning quotidien : il faut payer avec son chéquier seulement les grandes administrations comme EDF, GDF, le téléphone ou encore le loyer, car personne ne demandera de décliner son identité ; mais faire ses courses dans une grande surface ou dans des magasins en ne payant qu’en liquide, car on sait que la carte d’identité sera demandée, etc. En fait ces personnes sont subjectivement et objectivement pourvues de plusieurs identités. Elles n’existent pas pour l’État, ou, plus exactement elles n’existent pas pour les administrations de l’État qui sont chargées de réprimer l’immigration clandestine : police, gendarmerie et tous les services affiliés spécialisés contre les trafics de main-d’œuvre étrangère. Mais elles existent pour d’autres administrations de l’État, celles dont la fonction est la collecte de l’impôt et des cotisations[25] [25] Les institutions d’État ne traitent pas de la même manière...
suite. L’identité du cotisant et donc de sa véritable situation administrative n’est pas la préoccupation de ces organismes mais, en droit, de l’employeur : on peut exister officiellement avec de faux papiers pour ses employeurs, qui ne le savent pas. Cette existence par morceaux ne tient qu’à un fil, qu’au hasard, concrètement à un contrôle de l’employeur, de l’inspection du travail ou de la police. Le seul moment où les sans-papiers pourront exister illégalement au grand jour, ne plus craindre d’être hors-la-loi « pour des raisons de papiers », c’est quand ils feront en personne l’expérience la plus décisive de leur carrière d’immigré : rejoindre et participer aux activités d’un « mouvement de sans-papiers ». La figure que nous venons d’examiner, celle finalement que nous serions tentés de qualifier d’illégalisme contrôlable, est en quelque sorte une figure intermédiaire. Elle se situe entre un itinéraire d’illégalité scandé de périodes de légalité provisoire et un itinéraire que nous allons maintenant examiner et que nous pourrions qualifier d’itinéraire hors normes. Celui-ci est idéal-typique de la complexité des parcours d’illégalité continue, qui se sont mués petit à petit en mode d’existence. Nous sommes là au cœur du jeu constant avec la norme, ou, plus exactement, d’une redéfinition de la relation entre la norme de discipline (comportement individuel, respect subjectif des lois en matière de droit de résidence, etc.) et la norme de régulation[26] [26] Ces deux notions sont empruntées à Foucault (M. ), « Il...
suite (contrôle, gestion et répression de l’immigration clandestine). À sa manière, l’extrait d’entretien qui va suivre illustre parfaitement la relation les tensions entre ces deux normes, dont la bonne articulation est nécessaire à la puissance et à la raison d’État :
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suite. » (Homme, Tunisien, 30 ans)
51 Nombreux sont les étrangers en situation irrégulière depuis de nombreuses années qui socialement ne se différencient guère d’un chômeur français ou d’un étranger en situation régulière effectuant un travail au noir. Cela implique deux choses : tout d’abord, l’existence de liens constants et directs avec des secteurs d’activité et des métiers ; ensuite, la possession d’une expérience professionnelle recherchée sur le marché du travail dissimulé. Mais le recours au travail au noir dans ces conditions doit absolument être différencié d’avec le travail clandestin pratiqué, par exemple, par les Chinois dans des ateliers tout aussi clandestins et qui est très certainement la forme salariale la plus intolérable, car, dans ce cas le « salarié », ne s’appartient pas, il est rivé à sa machine et dépend jour et nuit de son patron. Un quotidien fait exclusivement d’obligations et de servitudes. Une vie réduite à payer sa dette de voyage. Ici, la force de travail est, au sens strict, une marchandise muette, incorporée à un esclave dont l’identité et les ressources dépendent entièrement d’un Maître (le patron), détenant un pouvoir de vie ou de mort sur son « salarié » en cas de désobéissance, d’insoumission ou de dénonciation. Mais, et il nous semble que c’est là le plus important, l’insertion sociale et professionnelle, en marge de la loi, et ce jeu avec les normes, ne peuvent avoir lieu sans un minimum de stabilité. Cette stabilité ne peut perdurer que parce qu’elle repose sur une complicité (explicite ou non) entre tous les acteurs : autorités officielles, acteurs économiques, et les salariés non déclarés ou étrangers en situation irrégulière.
52 L’immigration clandestine est, dans l’ordre des représentations collectives, un mode de production de réputation des personnes. Rien, en quelque sorte, n’oppose l’état de la personne à l’activité. Ce n’est pas que le clandestin n’existe pas, c’est qu’il existe en secret à l’insu du monde et des lois, et parfois même à l’insu de ses proches. Il vit et s’active en cachette ; en dehors du regard social et des pouvoirs institués. Et, parce que ses faits et gestes manquent à l’obligation de publicité, ils sont perçus comme suspects et contraires aux lois qui organisent les grands dispositifs publics de socialisation : le travail, l’État, l’école, la famille, etc. Aussi, la relation entre clandestin (secret) et illicite (irrégulier), sans être automatique (on peut être un immigré ordinaire et se livrer au travail au noir), est-elle constamment perçue comme inéluctable, nécessaire. Le secret et le noir, deux mots qui ont ce pouvoir magique de faire advenir ce qu’ils énoncent. Ici, énoncer c’est aussitôt dénoncer. Bien avant d’être une catégorie du droit ou une catégorie statistique, le clandestin est une catégorie d’État, propre à l’entendement étatique ; un mot d’autorité, un mot familier du langage d’État qui ne cesse, sous peine de reniement, d’étendre son savoir sur tout ce qui se trouve sur la surface du territoire qui lui appartient.
53 L’espace dans lequel vit, circule et s’active le clandestin, concentre à lui seul les pires déterminations négatives : il est impossible à identifier puisqu’il est officiellement sans documents, sans domicile, sans travail, etc. Ses ressources sont issues du pôle le plus dominé du champ de l’économie ; mais, plus encore, ce pôle est celui où la dissimulation (des travailleurs, des cotisations, des capitaux, des machines, etc.) est le mode dominant de régulation économique et de structuration des rapports sociaux. Comment dès lors échapper aux regards réprobateurs, à la dénonciation et à l’accusation d’atteinte à la solidarité nationale et à l’intérêt général ? Pour les étrangers, qui ne commettent jamais une fraude mais toujours deux fraudes en même temps, être en situation irrégulière et de surcroît travailler, cette double fraude se transforme en fraude majeure, et fait d’eux immanquablement les pires ennemis de l’ordre social et national. Comme si on en revenait avec les clandestins d’aujourd’hui, aux conditions de vie et de travail du XIXe siècle.
Notes
[ 1] Martinez (R.), La Frontera. L’odysée d’une famille mexicaine, Paris, Albin Michel, 2004, p. 1. 
[ 2] Est réfugiée au sens de la convention de la Genève de 1951, la personne qui a déposé une demande d’asile et qui, après instruction de celle-ci, a obtenu le statut de réfugié. La convention de Genève énumère cinq causes de persécution : on peut être persécuté à cause de sa « race », sa « religion », sa « nationalité », son « appartenance à un certain groupe social », ses « opinions politiques ». L’instruction est d’abord effectuée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) qui accorde ou rejette les demandes de reconnaissance du statut de réfugié ; ses décisions sont susceptibles d’appel devant la Commission des recours des réfugiés (CRR). 
[ 3] Pour l’essentiel, ce matériau provient de trois enquêtes menées depuis 1995 auprès d’étrangers en situation irrégulière (1996-1999), d’étrangers qui ont été régularisés dans le cadre de la « circulaire Chevènement » (1999-2001), et des « clandestins » qui ont transité par le Centre de Sangatte pour se rendre en Angleterre (2001-2002). 
[ 4] Cf. Sayad (A.), La double absence, Paris, Le Seuil, 1999. 
[ 5] Cf. le film de Perec (G.), Bober (R.), Récits d’Ellis Island. Histoires d’errance et d’espoir, 1980. 
[ 6] Tassin (E.), Un monde commun, Paris, Le Seuil, 2003, p. 277. 
[ 7] Sans entrer ici dans d’infinies controverses statistiques, disons simplement et rapidement que les populations en mouvement (migrants, réfugiés et personnes déplacées) représentent, dans le monde, entre 130 et 170 millions de personnes. Cela ne constitue que 2 à 2,5 % de la population mondiale. Ce n’est donc pas la moitié de la population du globe qui ne cesse de se « diriger » sur les pays capitalistes développés, mais une minorité de la population mondiale qui cherche refuge ou un confort minimum dans un pays susceptible de le leur offrir. Par ailleurs, on sait qu’un réfugié sur deux provient de six pays seulement : Somalie, Bosnie-Herzégovine, Soudan, Irak, Burundi et Afghanistan. Et un réfugié sur trois vit en Iran et au Pakistan. Les historiens et les géographes nous montrent qu’aujourd’hui les vagues d’immigration à travers le monde, quantitativement, sont beaucoup moins importantes que les flux migratoires lors de la seconde moitié du XIXe siècle, du temps de la conquête du « Nouveau monde » et de l’expansion coloniale. On oublie trop souvent que l’Europe, dans les années 1950, était encore le principal espace de départ des émigrés. L’inversion des flux entre le Nord et le Sud est en réalité très récente. Actuellement, c’est indéniablement du Sud que partent la majorité des migrants. Mais la France n’est nullement aux avant-postes des pays si désirés. « Sur le plan des populations résidentes, des stocks, les États-Unis, qui continuent d’exercer leur traditionnelle attraction sur le reste du monde, sont le premier pôle mondial d’accueil avec 28 millions de personnes nées à l’étranger en 1999, soit 10 % de la population américaine, devançant largement un second groupe constitué de l’Inde et du Pakistan (8,6 millions et 7,3 millions), et de l’Allemagne (7,3 millions). Un troisième groupe abrite entre 2 et 5 millions d’étrangers : Canada (5 millions), Australie (4,4 millions), Arabie Saoudite (4 millions), Côte d’Ivoire (3,4 millions), France (3,2 millions de personnes de nationalité étrangère), Royaume-Uni (2,2 millions), Hong-Kong (2,2 millions). En tête des pays d’immigration qui ont enregistré le solde migratoire positif le plus élevé au cours de la décennie 1990-2000, viennent les États-Unis (1,1 million en moyenne annuelle), puis l’Allemagne (359 000), la Russie (320 000), le Canada (141 400), l’Italie (116 100), Singapour (61 800), Israël (45 400). Globalement, les pays de l’Union européenne ont gagné 8 640 000 migrants au cours de la période, soit 864 000 par an en moyenne ; la France présente l’un des soldes les plus faibles, 55 000 par an, d’après l’INSEE » (Cf. Simon (G.), « Les migrations internationales », Population et Sociétés, 382, 2002, p. 2). Par ailleurs, sur le même thème, cf. Rekacewicz (P.), « Des millions de réfugiés, un fardeau pour le Sud », Le Monde diplomatique, avril 2001, ainsi que : Haut commissariat des nations unies pour les réfugiés, Les réfugiés dans le monde, Paris, Autrement, 2000. 
[ 8] Rancière (J.), Aux bords du politique, Paris, Gallimard, 1998, p. 242. 
[ 9] Les remarques qui suivent sur les auditions de la Commission des recours proviennent des nombreuses observations ethnographiques que j’ai personnellement effectuées. 
[ 10] Redissi (H.), L’exception islamique, Paris, Le Seuil, 2004, p. 206. 
[ 11] Mokrani (L.), « La commission des recours des réfugiés, une juridiction administrative ordinaire ? », communication au Colloque Droit d’asile, L’Ordre des Avocats du Barreau de Lyon, Université Lyon III et École des Avocats de Lyon, 14 mai 2004. 
[ 12] Amery (J.), Par-delà le crime et le châtiment. Essai pour surmonter l’insurmontable, Paris, Actes Sud, 1995. 
[ 13] On se reportera à ce sujet au rapport du PNUD sur Le développement humain dans le monde arabe, 2002 (non encore traduit en français). Cf. par ailleurs Hibou (B.), dir., La privatisation de l’État, Paris, Khartala, 2000 ; Meddab (A.), La maladie de l’islam, Paris, Le Seuil, 2002 ; Rodinson (M.), Islam et capitalisme, Paris, Le Seuil, 1996. 
[ 14] Ce pouvoir de vie ou de mort ne transite pas ou ne s’incarne pas seulement dans l’ensemble des forces de sécurité et de répression. La politique de la faim, arme aussi redoutable que n’importe quelle armée quand elle fait œuvre de la plus grande brutalité, est aujourd’hui employée sciemment par un grand nombre de gouvernements ou de mouvements rebelles (au Soudan, en Birmanie, en Sierra Leone, en Afghanistan, etc.) comme un moyen radical et presque neutre (puisque c’est une « catastrophe naturelle ») pour soumettre, déplacer ou simplement éliminer des populations gênantes. On se reportera sur ces questions à l’ouvrage collectif coordonné par l’association Action contre la faim, Géopolitique de la faim, Paris, PUF, 1999. 
[ 15] On comprend mieux dès lors pourquoi ce « sentiment de la faute, obsession du retour au passé » (Sayad (A.), La double absence, op. cit., p. 207), doublé, en terre d’immigration, d’une extrême précarité sociale et d’une absence totale de droits protecteurs, placent le travail au centre de l’existence de l’immigré clandestin. Dans un espace d’interconnaissance le plus souvent extrêmement réduit, travailler et vivre tendent à se confondre ; on travaille pour faire vivre les siens, on travaille pour vivre et aussi parce que cela oblige à vivre lorsque les conditions d’existence sont invivables. 
[ 16] Amery (J.), Par-delà le crime et le châtiment…, op. cit., p. 90. 
[ 17] Sayad (A.), La double absence, op. cit., p. 61-62. 
[ 18] Cf., sur ces questions, notre enquête sur les populations qui ont transité par Sangatte, Laacher (S.), Après Sangatte. Nouvelles immigrations. Nouveaux enjeux, Paris, La Dispute, 2002. 
[ 19] Mellah (F.), Clandestins en Méditerranée, Tunis, Ceres, 2000, p. 21-22. 
[ 20] Ibid.
[ 21] Sur cette question des passeurs, cf. Laacher (S.), Mokrani (L.), « Passeur et passager, deux figures inséparables », Plein droit, 55,2002. 
[ 22] Mellah (F.), Clandestins en Méditerranée, op. cit., p. 81-82. Pour une comparaison historique et sociologique, toujours dans le registre du roman réaliste, cf. Moberg (V.), La saga des émigrants, 2. La traversée, Paris, Gaïa Éditions, 1999. Ce roman relate l’émigration suédoise vers les USA au XIXe siècle. Cf. également Martinez (R.), La Frontera, op. cit. L’auteur a partagé pendant plus de deux ans la vie d’une famille mexicaine qui, malgré la mort de trois de ses fils, ne cesse de croire au rêve américain. 
[ 23] Que l’on peut résumer par cette phrase d’un étranger sans titre de séjour, recueillie au cours d’un de nos entretiens : « Quand tu travailles au noir et que tu n’as pas de papiers, le défaut est administratif. Avec la drogue t’es obligé de voler et tu tues des gens ; ça c’est criminel. ». 
[ 24] Tel est souvent le cas des sans-papiers qui souhaitent une régularisation de leur situation. 
[ 25] Les institutions d’État ne traitent pas de la même manière la question du séjour et du travail irrégulier des étrangers en France, selon qu’elles ponctionnent ou qu’elles répriment. Dans les faits et la pratique ordinaire des institutions qui ont à traiter de la dissimulation des richesses (salariés, production, cotisation, etc.), l’immigration clandestine n’est constituée comme un « problème national » ou un « problème de société » que par les seuls organismes de répression. Ceux dont la mission est de veiller d’abord et avant tout au maintien de l’ordre public et à la paix civile. En réalité, la question du travail clandestin est secondaire. par rapport à la question de l’immigration en général. Le « travail dissimulé » est une donnée constitutive de toute économie moderne, tout comme la fraude est une donnée constitutive de la juridicisation des rapports sociaux. Par-là même, ces illégalismes de droit (fraudes fiscales, opérations commerciales illégales, etc.) sont du ressort de la loi que seul l’État a les moyens d’appliquer et de faire appliquer. Plus profondément encore, ces illégalismes de droit touchent directement à l’organisation de l’économie et aux problèmes éthiques que soulève immanquablement la question de la distribution des richesses et des revenus. Avec l’immigration en général, c’est-à-dire avec les non-nationaux, et ici l’immigration clandestine n’est que la vérité nue de celle-là (dans les deux cas l’enjeu fondamental est la nature de leur présence), nous quittons l’espace des illégalismes de droit pour basculer dans l’illégalisme des biens que l’on pourrait définir comme une appropriation illégale et immorale des biens d’autrui : exister sans existence officielle est un affront à la souveraineté de l’État national et à l’une de ses prérogatives essentielles, celle d’organiser sur son territoire ce qui le constitue : les biens (comme le travail) et les populations. Citons seulement ces deux points de vue qui résument parfaitement ce traitement différentiel : « Le travail clandestin a une explication économique : les charges sociales, presque 50 % du salaire, sont trop fortes. Alors on cherche à ne pas les payer. Il faut peut-être baisser les charges. Nous on punit les fautes graves parce que ça porte un préjudice à la société et à l’économie, ça fausse les règles du jeu économique. Ne pas payer les charges sociales, c’est manquer à la solidarité nationale » (Un magistrat, Paris) ; « Les immigrés qui sont en règle, ils peuvent fauter une fois, deux fois mais il faut qu’ils respectent le pays qui les accueille, ça c’est normal vous comprenez ? Les clandestins, moi je comprends pourquoi ils viennent, mais même sans papiers ils trouvent le moyen de profiter de la société : mettre leurs enfants à l’école, recevoir des aides, quand ils ont des problèmes ils trouvent des avocats… Non ! Il ne faut pas exagérer, la France n’est pas une vache à lait. Et tous les Français qui sont dans le besoin ? » (Un fonctionnaire de police, Ile-de-France). 
[ 26] Ces deux notions sont empruntées à Foucault (M.), « Il faut défendre la société ». Cours au Collège de France. 1976, Paris, Le Seuil-Gallimard, 1997. 
[ 27] Entretien réalisé en 1999. 
Résumé
Est-on encore dans une sociologie de l’immigration quand les populations qui sont étudiées par cette discipline sont des personnes entrées illégalement sur le territoire national et vivent en situation irrégulière ? Il nous semble que bien plus que dans le champ de l’immigration ordinaire, c’est dans l’existence clandestine que se donne le plus explicitement à voir ce qui est national et ce qui ne l’est pas ; ce qu’est une frontière pour les uns et ce qui ne l’est pas pour les autres ; ce qu’est un État pour les uns et ce qui n’est qu’une expérience virtuelle ou purement conceptuelle pour d’autres, etc. C’est cette population de nulle part et de partout, sans nom ni place, devenue aujourd’hui plus que jamais un enjeu politique international majeur et une affaire exclusive de l’État, qui nous intéressera tout au long de ce texte.
PLAN DE L'ARTICLE
- Le sans-papier et le clandestin
- La perte des points de repère routiniers
- Invisibilité et illégalité : une relation spécifique au temps et à l’espace
POUR CITER CET ARTICLE
Smaîn Laacher « Éléments pour une sociologie de l'exil », Politix 1/2005 (n° 69), p. 101-128.
URL : www.cairn.info/revue-politix-2005-1-page-101.htm.
DOI : 10.3917/pox.069.0101.




