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2005/3 (n° 71 )


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Le chercheur qui s’intéresse aujourd’hui au scandale ne peut raisonnablement plus déplorer, comme il était encore d’usage il y a quinze ans, le « néant académique » qui entourerait cet objet [1][1] Selon l’expression utilisée par A. Markovits et M..... Grâce aux travaux publiés aussi bien en science politique qu’en sociologie, en anthropologie et en histoire, à l’étranger et en France, nous disposons désormais d’une précieuse palette de réflexions théoriques et d’une collection d’études de cas qui offrent une base solide à toute recherche sur cette matière. Le but de cet article est d’approfondir et de discuter certaines des voies à nos yeux les plus fructueuses et les plus novatrices qu’ont ouvertes ces travaux.

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Pour qui entend sortir d’une vision étriquée de la science politique et tient à sauver l’idée que les sciences sociales forment un projet d’ensemble, les travaux d’anthropologie consacrés au scandale sont une lecture stimulante. C’est d’eux dont nous partirons ici. Adopter une perspective anthropologique large a cependant deux implications importantes, dont il convient de prévenir le lecteur. La première est de nous mener à faire le pari, maussien si l’on veut, qu’à l’instar du don et du contre-don ou de la prière, le scandale est un phénomène connu de toutes les sociétés humaines. Pari qu’on pourra dire provocateur, tant les sciences sociales semblent aujourd’hui dominées par le credo du relativisme historique. Pari qu’on maintiendra cependant ici, ne serait-ce qu’en raison de ses vertus heuristiques [2][2] Le risque d’une approche universaliste est évidemment.... La seconde implication est qu’une approche anthropologique large nous oblige à sortir d’une conception spontanément pathologique du scandale. Une fois, en effet, que nous lui reconnaissons une forme d’universalité, il devient impossible d’envisager le phénomène scandaleux comme « anormal » au sens proprement sociologique. De la même façon que le crime ou le suicide selon Durkheim, le scandale est à concevoir comme un moment certes peu banal et particulièrement violent de la vie sociale mais néanmoins « normal ». C’est la reconnaissance de cette normalité qui incita les anthropologues fonctionnalistes à tenter de lui attribuer une fonction (de contrôle social, de hiérarchisation, de régénération du groupe). C’est elle qui doit nous inviter à saisir positivement les logiques de la dénonciation et de la provocation publiques, plutôt que d’envisager ce type d’actes comme s’il s’agissait d’anomalies comportementales ou de manifestations collectives d’irrationalité. Il s’agit par là même d’adopter sur le scandale ce point de vue que Michel Dobry a qualifié de « continuiste [3][3] Cf. Dobry (M.), « Mobilisations multisectorielles et... » et qui consiste, en l’occurrence, à penser ensemble les moments où les acteurs ne dénoncent pas publiquement les transgressions normatives dont ils ont connaissance, et ceux où ils entreprennent de le faire.

La force instituante du scandale

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Nombre de chercheurs qui se sont intéressés aux scandales ont semblé les considérer moins comme des objets d’étude à part entière que comme des modes privilégiés pour accéder à la réalité socio-historique qu’à travers eux, ils comptaient atteindre. Dans cette perspective, le scandale a souvent été utilisé comme un révélateur, au sens quasi photographique du terme, des rapports de force, des structures, des espaces positionnels ou des normes qui lui préexistaient [4][4] C’est dans cette optique, par exemple, que H. Walser.... Il lui fut ainsi reconnu la capacité de rendre spectaculairement manifestes à l’observateur les lignes de clivage et les rapports de domination qui traversent de façon ordinairement plus opaque une société, ou certaines fractions de ses élites. Abordé de cette façon, le scandale pourra nous inciter à focaliser notre attention sur les trajectoires des acteurs qu’il implique, en vue de rendre explicables les attitudes que ces derniers adoptent et les ressources qu’ils tentent de mobiliser. Ce type de démarche nous conduira en somme à déporter le regard du scandale, conçu alors comme une sorte d’épiphénomène, vers les structures sociales et mentales « profondes » qu’il sera réputé nous avoir révélées.

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Démarche loin d’être illégitime mais face à laquelle on peut aussi suggérer une autre façon pour les sciences sociales de traiter du scandale, à savoir : en le regardant comme un objet d’étude à part entière. Ce qui revient à le reconnaître pour ce qu’il est : un moment de transformation sociale. Cette perspective, que défend tout particulièrement la sociologie dite « pragmatique », est celle que nous privilégierons ici. Elle repose sur le constat que le scandale, malgré d’hâtives conclusions, ne laisse jamais les choses en l’état. En tant que « cérémonie de dégradation statutaire [5][5] Selon l’expression de L. Sherman reprise de Garfinkel... », il conduit à des repositionnements, à une redistribution des cartes institutionnelles, voire à des remises en cause brutales des rapports institués. Il donne lieu, souvent, à des refontes organisationnelles, à la production de nouveaux dispositifs légaux, à la validation collective de pratiques inédites. En d’autres termes, il est l’un de ces « moments effervescents » dont parle Durkheim. Raison pour laquelle le chercheur doit faire l’effort de le saisir sous sa dimension performative ou, pour mieux dire, instituante. Nous passons alors de la question : « en quoi le scandale révèle-t-il un ordre préexistant ? » à des interrogations comme : « qu’est-ce que le scandale change dans les rapports sociaux ? », « qu’est-ce qu’il transforme dans les façons d’agir, les fonctionnements institutionnels, les catégories et les habitudes de jugement ? », « qu’est-ce qu’il fait ? ». Reconnaître ainsi au scandale une force instituante nous condamne il est vrai à une sociologie particulièrement dynamique. Une sociologie qui, ne pouvant plus se satisfaire de déduire après coup l’événement de la structure et d’interpréter ex post ce qui arrive comme étant ce qui devait arriver, se contraint à prendre la mesure de ce que tout scandale produit un état de l’organisation sociale qui ne lui préexistait pas complètement et n’était pas entièrement prévisible [6][6] La perspective instituante reste parfaitement valable,....

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Dans un article aujourd’hui oublié, Eric de Dampierre avait proposé de rendre compte de cette dimension instituante du scandale [7][7] Dampierre (E. de), « Thèmes pour l’étude du scandale »,.... Le scandale, suggérait-il, est un test sur les valeurs transgressées qui permet à la communauté concernée de déterminer si elles lui sont ou non devenues indifférentes. Ce en quoi il institue bien quelque chose : soit la réaffirmation collective des valeurs transgressées et donc, leur renforcement ; soit, au contraire, la démonstration collective de leur obsolescence. Au bout de ce test, quelque chose aura changé. Des dispositifs organisationnels et des façons de se conduire auront été avalisés ou au contraire, « démotivés », ou bien encore, déplacés et réaménagés [8][8] Songeons par exemple aux analyses de V. Roussel qui.... On notera au passage que la notion de « test » peut nous rendre intelligible cette forme particulière de scandale qu’est la provocation publique, telle qu’on la trouve à l’œuvre par exemple dans l’art moderne, les grèves de la faim, les suicides en public ou le terrorisme : le provocateur vise à mettre à l’épreuve l’attachement d’une communauté à des valeurs ; ce faisant, il table sur la dimension instituante du scandale pour produire quelque chose de nouveau dans cette communauté [9][9] Concernant le rôle de la provocation dans l’art moderne,....

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Nous reprendrons à notre compte la perspective ouverte ici par Dampierre, en substituant toutefois à la notion de test celle, fort proche, d’épreuve qui a l’avantage d’avoir été conceptualisée sociologiquement [10][10] Cf. notamment Boltanski (L.), Chiapello (E.), Le nouvel.... Concevoir le scandale comme une épreuve, c’est affirmer avant tout l’indétermination qui pèse sur son issue – cette indétermination que tendent à effacer les approches étiologiques comme celles qui, se plaçant à la fin de l’histoire, se plaisent à en faire un récit linéaire. C’est donc également reconnaître le moment de réversibilité potentielle des rapports de domination dont toute dénonciation publique d’une faute ouvre la possibilité, quand bien même celle-ci se fermerait rapidement. C’est par conséquent encore, se donner les moyens de restituer l’état d’inquiétude, d’incertitude et d’irréalité dans lequel le scandale, comme plus généralement toute « conjoncture fluide », tend à plonger ceux qui y sont impliqués.

Ce que le scandale institue : la perspective ouverte par Max Gluckman

Dans un article de 1963 devenu un classique (« Gossip and Scandal », Current Anthropology, IV (3), p. 307-316), l’anthropologue Max Gluckman a proposé une analyse fonctionnaliste de ce que la pratique du commérage et du scandale institue, à savoir, selon lui, tout à la fois l’appartenance à un groupe, les frontières de ce groupe et ses hiérarchies internes. Gluckman part de l’observation, confirmée par de nombreux témoignages ethnographiques, que les sociétés traditionnelles manifestent un goût certain pour les ragots, les médisances et les scandales. Comment l’expliquer ? Une première clé d’explication est celle des processus de régulation statutaire. Gluckman note que, dans ces sociétés, les dénonciations portent le plus souvent sur le mauvais usage des règles de l’hospitalité, sur le manque de générosité, sur la violation des règles de l’exogamie ou encore, sur les pratiques magiques illégitimes. S’extraire de l’obligation de recevoir ou de l’obligation de donner fera par exemple typiquement l’objet d’une dénonciation scandaleuse dans des sociétés fondées sur l’échange de dons. Scandale et commérage peuvent alors être interprétés comme des formes de la compétition sociale et de la « sélection des leaders », dans la mesure où l’élaboration de jugements sur l’honneur des personnes contribue largement à les classer le long d’une échelle de prestige. Une deuxième fonction peut être résumée comme celle du « contrôle social » (quoique l’auteur n’emploie pas ce terme). Gluckman se réfère ici à la monographie par J. West d’une petite ville du Middle West américain, où le contrôle exercé par les communautés paroissiales sur la moralité des fidèles passe principalement par le commérage et plus encore par la peur d’être soi-même l’objet de ragots. La hantise du scandale opère ainsi comme une instance centrale dans le maintien des valeurs du groupe.

Mais au-delà de ces deux premières fonctions du scandale, assez facilement intuitives, Gluckman consacre la majeure partie de son article à une troisième qu’on pourrait qualifier de « fonction d’exclusion à usage externe », et que résume la phrase : « the outsider cannot join in gossip » (p. 312). L’anthropologue s’appuie notamment ici sur une étude d’E. Colson consacrée aux Indiens Makah du Nord-Ouest des États-Unis. Ces derniers, confrontés à la perméabilité croissante des frontières de leur groupe et à la difficulté à maintenir une « identité Makah » (en raison, notamment, de l’intrusion d’instruments monétaires modernes et de la généralisation de mariages mixtes avec des « Blancs »), ont progressivement substitué à leurs techniques traditionnelles de hiérarchisation, la pratique du dénigrement et du scandale. Cette pratique leur permet en effet de réaffirmer les normes et les valeurs propres aux Makah. Mais il y a plus : la maîtrise de la « langue du scandale » devient peu à peu un critère d’appartenance. Comme le résume Gluckman, « pour être Makah, vous devez montrer votre capacité à participer aux commérages, et pour être pleinement Makah, vous devez montrer vos capacités à vous scandaliser comme il convient ». La spécificité de l’identité Makah (Makahship) repose désormais sur l’exclusion de ceux qui ne savent pas entrer dans la « guerre du scandale ».

L’hypothèse d’une contribution du scandale à l’institution et au maintien du groupe a l’avantage d’éclairer le caractère généralement jouissif que procurent ragots et scandales (en dépit même, comme le remarque Gluckman, de la réprobation qui leur est souvent associée). On trouve une trace de ce processus y compris dans les grandes communautés urbaines, où les liens sociaux sont pourtant plus lâches, à travers les « potins » sur les personnalités (stars, sportifs, etc.) qui créent transitoirement entre ceux qui y participent un sentiment de complicité communautaire. En somme, le scandale est l’une des principales activités à travers lesquelles des groupes se redessinent, des hiérarchies se défont, et des appartenances s’instituent. C’est, pour Gluckman, ce qui explique l’universalité du phénomène scandaleux.

Du scandale à l’affaire

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Le terme « scandale » a une origine religieuse qui renvoie à l’idée d’un obstacle, d’une pierre d’achoppement. Dans cette optique, il se définit comme une contradiction devenue publique et visible de tous : c’est un fait public, troublant et contradictoire, qui met un obstacle à la croyance collective, et sème par là même la dissension [11][11] Nous ne nous aventurerons pas plus avant ici dans une.... Ce sont précisément ces deux dimensions, la contradiction et la publicité qui lui est donnée, qu’il nous faut envisager conjointement.

Qui doit décider s’il y a scandale ?

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Soulignons d’abord que ce n’est sans doute pas au chercheur lui-même, si du moins son objet est bien le scandale, de relever la contradiction et de la rendre publique. Il lui revient plutôt de décrire la contradiction à partir du moment où les acteurs eux-mêmes l’ont relevée et dénoncée publiquement. Ainsi, pour s’en tenir à un strict point de vue de méthode, nous faut-il considérer qu’il n’y a de scandale descriptible pour l’observateur que si un public, fût-il minime, s’est constitué pour relever une contradiction et la dénoncer [12][12] À chaque fois que le sociologue déroge à cette consigne.... On peut suivre sur ce point John B. Thompson quand il soutient que le scandale suppose avant tout une désapprobation visible de la part d’un public [13][13] Thompson (J. B.), Political Scandal. Power and Visibility.... Plus exactement, affirme-t-il, pour qu’émerge un scandale, il ne suffit pas que le public soit désapprobateur : encore faut-il que quelqu’un exprime publiquement sa désapprobation. C’est en ce sens précis que Thompson peut soutenir que le scandale repose fondamentalement sur un « acte de langage » (speech-act).

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« Le scandale n’éclate donc que si l’arrangement tacite qui maintient la rumeur ou le commérage au niveau d’une communication privée entre amis ou connaissances est brisé et si les révélations [sont] articulées en public [14][14] Ibid., p. 21. . »

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La réponse du public, poursuit-il, est également essentielle : « sans réponse, pas de scandale ».

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Cette méthodologie pragmatiste, consistant à suivre les acteurs dans leur façon de relever publiquement des contradictions (ou bien au contraire, de les taire), ou encore, de répondre positivement à une désapprobation publique (ou, à l’inverse, de s’y montrer indifférent), nous conduit à rechercher la signification du scandale, non dans une définition essentialiste de la faute, mais dans les réactions suscitées par un acte de dénonciation publique. Howard Becker, au sujet de la déviance, ne procède pas autrement :

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« Le caractère déviant ou non d’un acte dépend de la manière dont les autres réagissent. Vous pouvez commettre un inceste clanique et n’avoir à subir que des commérages tant que personne ne porte une accusation publique ; mais si cette accusation est portée, vous serez conduit à la mort [15][15] Becker (H.), Outsiders. Études de sociologie de la.... »

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Il s’agit, en l’occurrence, d’étudier ce qu’il advient de la dénonciation publique d’une contradiction – de cette « proposition d’engagement [16][16] Selon l’expression forgée par L. Boltanski dans La... » à l’indignation qu’a faite un dénonciateur, et qui attend maintenant sa réponse. C’est en effet la suite donnée à cette proposition d’engagement qui donnera sa signification à la faute dénoncée. C’est cette suite qui va déterminer, en d’autres termes, si le scandale dénoncé en est « réellement » un ou non. Et c’est aux acteurs eux-mêmes, et à eux seuls, qu’il reviendra de nous montrer, à travers leurs réactions indignées ou leurs attitudes de relativisation, si la faute en est une. Ce sont eux en effet qui, comme dirait Dampierre, vont « tester » leur adhésion aux valeurs transgressées. Ce sont eux qui vont mettre à l’épreuve leur sens commun du juste et de l’injuste [17][17] On s’écarte donc ici des recommandations d’A. Garrigou....

Trois significations possibles d’un scandale

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En s’inspirant de la distinction formalisée par Elisabeth Claverie entre le scandale et l’affaire [18][18] Cf. l’encadré ci-après. , il semble possible de distinguer au moins trois destins (c’est-à-dire trois significations) possibles de la dénonciation publique d’une faute : soit sa confirmation comme un scandale « avéré » (à travers, notamment, la demande unanime que le coupable désigné soit châtié) ; soit sa reconnaissance implicite comme un non-scandale (à travers la relativisation généralisée de la faute dénoncée) ; soit encore, sa transformation en une affaire (à travers le retournement de l’accusation scandaleuse en direction de l’accusateur). Attardons-nous sur cette dernière figure, celle de l’affaire, car elle pousse au plus loin la logique de la dénonciation publique de la faute et nous indique par conséquent la signification ultime que peut atteindre tout processus critique de ce genre.

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Dans la perspective où se place Claverie, un scandale se transforme en affaire, dès lors que le dénonciateur fait à son tour l’objet d’une accusation de la part de l’accusé ou de ses alliés [19][19] Pour qu’un scandale donne lieu à une affaire, il ne.... Dans ce cas, le public tend à se diviser en deux camps, qui peuvent être fort inégaux en nombre mais n’en manifestent pas moins une rupture publique d’unanimité : le camp des accusateurs de l’accusé et celui des accusateurs de l’accusation qui le frappe [20][20] L’affaire Dreyfus demeure, dans le cas français, l’exemple.... En cela, l’affaire constitue un moment particulièrement agité de transformation sociale et de réversibilité des positions : une indétermination radicale vient soudain à peser sur la désignation des places de coupable et de victime. L’asymétrie de ressources entre les deux camps tend évidemment à réduire cette indétermination mais jamais complètement. Il apparaît en outre que l’engagement dans la forme « affaire » appelle un droit minimal de l’accusé à être défendu – implique, autrement dit, une clause d’égalité de droit des arguments et des preuves échangés par les adversaires [21][21] Clause dont, bien sûr, rien ne garantit qu’elle soit.... Situation bien différente dans le scandale avéré, celui qui demeure de bout en bout un scandale et conduit sans coup férir au châtiment, unanimement reconnu comme légitime et souhaitable, de l’accusé. Dans ce cas, la communauté concernée se montre, au moins publiquement, parfaitement unie dans l’accusation et l’accusé ne rencontre jamais personne qui prenne publiquement sa défense – lui-même ne s’y aventurant guère.

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Il est clair que cette description de l’affaire et du scandale doit être comprise comme idéaltypique. Ces formes ne se rencontrent jamais aussi « purement » mais constituent en quelque sorte les deux extrêmes d’un continuum. Nulle substantialisation des termes par conséquent, mais simplement un modèle analytique qui permet de décrire des « structures actancielles » opposées. Nulle raison non plus de penser que les usages courants des termes « scandale » et « affaire » doivent coïncider avec ce modèle [22][22] Notons cependant que, dans la France contemporaine,....

Du scandale à l’affaire : l’innovation critique de Voltaire vue par Elisabeth Claverie

Au matin du 6 août 1765, à Abbeville en Picardie, on découvre que le crucifix de bois qui ornait le pont de la ville a été entaillé à l’aide d’un couteau. De cette mutilation volontaire, personne n’a rien vu. Mais certains se souviennent que de jeunes fêtards n’ont pas salué la procession religieuse lors de la Fête-Dieu dernière. Des trois jeunes gens nommés – Gaillard d’Etallonde, Moisnel et Jean-François de La Barre –, le sort frappera durement le dernier. Le 4 juin 1766, le Parlement de Paris statue sur le crime d’impiété du Chevalier de La Barre. Le 1er juillet 1766, il est décapité et son corps jeté aux flammes avec l’exemplaire du Dictionnaire Philosophique qu’on a saisi chez lui. Mais entre-temps, s’est ouverte l’affaire du Chevalier de La Barre : un homme de lettres réputé, Voltaire, et ses alliés ont en effet pris l’initiative inattendue de contester publiquement la dénonciation dont a été victime, selon eux, l’infortuné Chevalier.

Ce cas est pour Elisabeth Claverie l’occasion d’explorer la confrontation entre deux formes d’accusation et de défense. La première, correspondant au scandale, se déploie dans le registre communautaire et s’inscrit dans les formes judiciaires de l’ancien Régime. L’attentat contre le crucifix de bois une fois découvert, presque immédiatement, « des choses, des personnes, des institutions forment une ligne continue, orientée vers un même engagement, un même sentiment, un même but, et dessinent un coupable, un plaignant, une victime, un offensé, une accusation, une demande de réparation, une punition ». Une indignation unanime se répand ainsi à travers la ville. Associant la foule en colère et les autorités locales, elle se porte directement vers un coupable et la recherche du châtiment. La seconde forme, celle de l’affaire, est celle qu’initie à distance Voltaire, à l’aide de ses correspondants et alliés. S’inspirant de la forme du procès, elle vise à « inverser le dispositif de l’accusation et les places de bourreau, de victime et d’offensé ». Le chevalier de la Barre est mort, dévoile ainsi Voltaire, victime des intrigues d’un « vieux maraud d’Abbeville nommé Belleval, amoureux de l’abbesse de Vignancourt ». Rompant spectaculairement avec l’indignation communautaire, l’affaire procède en cela d’une « indignation éclairée » : « L’affaire est, en effet, cette configuration qui rend lisible un non-consensus entre deux parties qui se disaient auparavant une et la même ; elle fut l’opérateur qui révéla la disjonction entre deux mondes et eut une portée si grande qu’elle construisit et opposa des entités telles que la Couronne et l’Opinion. »

Cf. Claverie (E.), « La naissance d’une forme politique : l’affaire du Chevalier de la Barre », in Roussin (P.), dir., Critique et affaires de blasphème à l’époque des Lumières, Honoré Champion, 1998. Ainsi que du même auteur : « Sainte indignation contre indignation éclairée », Ethnologie française, 3,1992 ; « Procès, Affaire, Cause : Voltaire et l’innovation critique », Politix, 26,1994.

Pour une formalisation de la forme « affaire », cf. Boltanski (L.), L’amour et la justice comme compétences, Paris, Métailié, 1990, p. 255-265 ; et du même auteur : La souffrance à distance, op. cit., p. 94-97. Pour un exemple d’application de l’opposition analytique entre scandale et affaire ainsi entendue, Duret (P.), Trabal (P.), Le sport et ses affaires. Une sociologie de la justice de l’épreuve sportive, Paris, Métailié, 2001.

P. Lascoumes a proposé de son côté une formalisation qui n’est pas sans point commun avec celle que nous venons d’exposer : le « scandale » y est notamment caractérisé par un degré plus élevé dans la clarté de l’imputation de la faute et dans l’unanimisme du jugement que celui atteint dans « l’affaire ». Cf. Élites irrégulières. Essai sur la délinquance d’affaires, Paris, Gallimard, 1997, p. 81-112.

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Dans ce schéma idéaltypique, on notera qu’il n’est d’affaire possible si au préalable, un scandale n’a pas éclaté. Cette primauté du scandale sur l’affaire conduit à remarquer que ce dernier, bien que caractérisé par l’unanimisme, ouvre toujours aux acteurs impliqués la perspective d’affirmer publiquement un désaccord sur le sens du juste. En cela, il éveille la possibilité, qui se réalise à chaque fois qu’a lieu le passage à l’affaire, d’une division sociale et d’une discorde civile. Possibilité conjurée et surmontée tant que le scandale demeure un scandale avéré – tant, autrement dit, qu’il aboutit effectivement, à la satisfaction générale, au châtiment de l’accusé – mais possibilité qu’ont néanmoins entrouverte ceux qui ont entrepris de dénoncer publiquement un scandale plutôt que de se taire ou de procéder par commérage. C’est cette vulnérabilité du scandale à l’affaire que soulignait à sa façon Dampierre quand il rappelait en quoi le scandale se présente d’abord sous les auspices d’une menace pour la cohésion sociale, dans la mesure où il rend évident que « les valeurs socialement reconnues ne sont ni absolues, ni respectées par tous à un égal degré [23][23] Dampierre (E. de), « Thèmes pour l’étude du scandale »,... ». Le scandale, souli-gnait-il, introduit ainsi le risque de compromettre « à la base » les valeurs reçues et d’exercer sur elles une « action dissolvante ». Mais parce que dans le même temps, il « heurte » la bonne conscience de son public, il indique que ces valeurs ne sont pas indifférentes et qu’« elles se survivent toujours comme valeur ». D’où l’hypothèse que formule Dampierre dans le style fonctionnaliste qui caractérise son travail : la fonction du scandale consiste à renforcer les valeurs de la communauté « par le fait même qu’il les sape [24][24] Ibid. Ce point de vue est à rapprocher de ce que serait... ».

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C’est ici tout un programme de recherche qui s’ouvre, dont le maître-mot est transformation. Il consiste, en premier lieu, à analyser comment des scandales se transforment en affaires. Comment, autrement dit, une condamnation au départ unanime est remise en cause (ce qui est loin d’aller de soi) par une accusation publique dirigée contre le dénonciateur, contre-attaque qui a pour effet d’instituer une division sociale [25][25] Cf., dans cette perspective, l’analyse des passages.... Seconde direction de recherche : celle qui consiste à tenter de mieux comprendre comment, à l’inverse, des scandales ne se transforment pas en affaires. Comment, autrement dit, un accusé ne se défend pas et n’est défendu publiquement par personne, ou du moins, comment sa défense ne procède qu’à l’aide de dénégations et d’excuses publiques et jamais par contre-accusations. Pareille étude revient à examiner le type de « déformation » que subissent, dans la société ou le secteur social étudiés, les prises de parole critiques. En l’espèce, il ne s’agit sans doute pas de partir du postulat d’une absence de division sociale mais plutôt de l’idée que les tendances à la division sociale ne sont pas exploitées publiquement, cette absence d’exploitation étant précisément ce qu’il s’agit alors de comprendre et d’expliquer [26][26] Voilà qui revient à étudier les dispositifs politiques,.... Un troisième volet de ce programme consiste à analyser comment des dénonciations publiques ne donnent lieu ni à des scandales, ni a fortiori à des affaires. Comment, autrement dit, des contradictions, quoique rendues publiques, sont relativisées [27][27] Voir dans cette perspective Blic (D. de), « “Le scandale....

« Un drame de la dissimulation et du dévoilement »

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Nous pourrions encore ajouter à ce programme de recherche un quatrième et ultime volet qui est peut-être le principal : celui qui consiste à analyser comment des scandales éclatent. Comment, autrement dit, des contradictions sont dénoncées publiquement, au lieu d’être tues ou simplement relevées à travers le commérage et la rumeur. Nous en revenons ici à une caractéristique centrale du scandale : il débute par un acte public de désignation d’une contradiction. C’est pourquoi, comme le souligne Dampierre, une condition de son surgissement est « l’existence, ou plutôt la possibilité de l’existence, d’un public [28][28] Dampierre (E. de), « Thèmes pour l’étude du scandale »,... ». Si en effet, tout scandale naît de la violation d’une norme partagée, « l’événement scandaleux ne suffit pas ; il faut lui trouver un public. Il n’est pas de scandale sans public, sans diffusion de l’événement scandaleux dans le public qu’il contribue à former [29][29] Ibid., p. 331. On notera ici la formulation, en forte... ». Pour illustrer cette assertion, Dampierre évoque, parmi d’autres exemples, le « cas » Oscar Wilde. Comme il le souligne, il importe de bien distinguer une situation initiale où les mœurs de Wilde sont connues de la société londonienne (nous sommes en présence, alors, d’un gossip au sens de Gluckman) de la situation qui advient dès lors que Lord Queensburry entreprend d’humilier publiquement l’écrivain et que ce dernier le poursuit devant les tribunaux [30][30] Si, par conséquent, il est pertinent selon Dampierre....

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Dans cette perspective, fait remarquer de son côté Thompson, le scandale implique nécessairement, comme son envers, une dimension de secret ou de dissimulation. Il n’y a pas de scandale, par définition, tant que la transgression reste secrète. De sorte qu’un scandale se présente toujours comme un « drame de la dissimulation et du dévoilement [31][31] Thompson (J. B.), Political Scandal, op. cit., p. ... » et réclame par conséquent que nous sachions l’interpréter en tant que processus de « mise en visibilité [32][32] Ibid., p. 19. C’est ce que fait par exemple L. Sherman... ». On trouverait dans la littérature ethnographique quantité d’exemples à l’appui de cette dernière remarque. Pour n’en prendre qu’un seul : dans leur étude sur la société rurale en Gévaudan aux XVIIe et XVIIIe siècles, E. Claverie et P. Lamaison ont montré comment, dans cette communauté, la sexualité hors mariage est largement tolérée, tant, du moins, qu’elle reste de l’ordre du caché. Lorsque le scandale éclate, il ne résulte généralement pas ici d’une dénonciation mais, le plus souvent, de la survenue d’une grossesse. « Tant qu’on n’en arrive pas là, personne ne trouve vraiment à redire, ce qui n’exclut pas les commentaires [33][33] Claverie (E.), Lamaison (P.), L’impossible mariage..... » De la même façon, si les « jeux folâtres » sont admis, les naissances illégitimes sont, elles, « violemment proscrites » car elles ont le tort de rendre publiquement visible une contradiction avec la norme – en l’occurrence, avec les règles d’alliance et d’héritage instituées [34][34] Contradiction d’autant plus vive que les partenaires.... Une fois la transgression rendue publique, c’est-à-dire « scandaleuse », par l’évidence de la grossesse ou de la présence d’un enfant, il devient socialement obligatoire de la châtier (par l’ostracisme, l’exclusion des sacrements, le renvoi de la domestique enceinte, etc.), lors même qu’une telle transgression restait tolérée tant qu’il était encore possible de fermer les yeux sur elle.

La place de la stratégie dans les scandales

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Les scandales – a fortiori les affaires auxquelles, parfois, ils donnent lieu – n’existent donc qu’en vertu d’un processus de mise en visibilité et de publication. C’est sur ce point précis que l’analyse stratégiste s’empare de la question, en repérant de façon systématique l’existence d’actions destinées à garder secrètes certaines transgressions ou au contraire, à les rendre publiques. D’un côté, donc, des stratégies de dissimulation, de conservation et de contrôle institutionnel. De l’autre, des stratégies de dévoilement, de subversion ou de provocation, c’est-à-dire de mobilisation du public et d’enrôlement de forces extérieures aux institutions mises en cause. Michel Offerlé a proposé de dénommer ces dernières des « stratégies scandaleuses » ou « stratégies de scandalisation [35][35] Offerlé (M.), Sociologie des groupes d’intérêt, Paris,... ». Elles correspondent, dans l’acception qu’il en donne, tout à la fois aux actions qui cherchent à « faire scandale » (grèves de la faim, commando anti-avortement, destruction de récoltes, suicide, etc.) ; à celles qui consistent à « énoncer qu’il y a scandale » en prenant la « parole indignée » au nom de la cause que l’on défend, « en la décrivant, en la montrant, en la photographiant, en la télévisant [36][36] Ibid., p. 123. » ; à celles, enfin, qui visent à trouver les moyens de « faire dire et de faire croire que le fait, la situation sont bien scandaleux [37][37] Ibid., p. 123.  ». Ainsi entendues, les stratégies scandaleuses seraient l’une des formes d’action les plus efficaces dans nos sociétés pour faire exister publiquement une cause, tout spécialement quand celle-ci a pour objet « une multitude de cas individuels, diffus, non représentés, méconnus : enfants maltraités, femmes battues, pauvres délaissés, victimes en déshérence », bref lorsque les groupes concernés sont « trop fluides pour se doter d’une représentation stable [38][38] Ibid., p. 122.  ».

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Une fois reconnue sa dimension stratégique, le scandale devient descriptible dans le vocabulaire de la théorie des jeux, c’est-à-dire comme un « coup » joué dans le cadre d’une compétition. En vertu de quoi, il devient également analysable en référence aux positions occupées par les différents joueurs engagés dans cette compétition. Telle est par exemple l’approche que privilégie François Vergniolle de Chantal pour analyser la multiplication des scandales sexuels aux États-Unis ces trente dernières années [39][39] Vergniolle de Chantal (F.), « Moralité privée, morale.... Pour cet auteur, la possibilité nouvelle-ment offerte de jouer un « coup » comme le scandale politico-sexuel ne s’explique ni par une culture politique spécifique, dont il faudrait chercher les origines dans le puritanisme originel des États-Unis, ni par le poids dont jouit dans ce pays le « quatrième pouvoir », ni même par une personnalisation traditionnelle de la vie politique américaine, mais par la stratégie développée par l’un des joueurs : la droite conservatrice américaine. En fondant son développement, à partir des années 1960, sur sa capacité à mobiliser des thèmes d’inspiration religieuse (défense des valeurs familiales, dénonciation de la « société matérialiste », souci de « moralisation » de la société), ce groupe politique aura sciemment cherché à introduire un « répertoire d’action jusque-là politiquement interdit, axé autour de la stigmatisation des conduites immorales [40][40] Ibid., p. 296. ». Cette stratégie a contribué à donner au thème de la vie privée des candidats une importance inédite au sein du débat public et a suscité des attentes croissantes au sein de l’électorat américain, l’évaluation du comportement moral des candidats devenant peu à peu « une arme politique redoutablement efficace [41][41] Ibid., p. 297.  ». C’est ainsi que la recrudescence des scandales d’ordre privé témoignerait avant tout de la réussite des stratégies de scandalisation menées par la droite conservatrice.

Les apports de l’approche stratégiste : l’exemple des travaux d’Alain Garrigou

L’approche développée par Alain Garrigou vise surtout à relativiser deux points de vue ordinaires sur les scandales, ceux qui les font correspondre à des « accès de moralisation » et ceux qui y voient les conséquences d’un accroissement réel des transgressions. Mais en quoi le scandale est-il une stratégie ? La stratégie scandaleuse vise d’abord pour Garrigou à discréditer l’adversaire au moyen de « coups informatifs » – un public est donc requis. Dans l’exemple de la cohabitation de 1986-1988, la divulgation des « affaires » correspond ainsi à la volonté manifeste de la part de la majorité parlementaire de droite de « dévaluer le crédit personnel » dont jouissait le président Mitterrand à l’approche des élections présidentielles (voir « Le président à l’épreuve du scandale. Déstabilisation apparente et consolidation fonctionnelle », in Lacroix (B.), Lagroye (J.), dir., Le Président de la République, Paris, Presses de la FNSP, 1992, p. 285). Les affaires dévoilées (Carrefour du développement, ventes d’armes à l’Iran, etc.) tendaient à montrer publiquement une contradiction entre les agissements du président et ses prétentions à la probité et à l’exercice de la plus haute magistrature (selon l’argument : « Si le président ignorait, il était un président impuissant »).

La nature des coups joués et leurs résultats dépendent toutefois des positions institutionnelles des joueurs. Ainsi par exemple, les choix tactiques des dénonciateurs sont-ils, dans cet exemple, contraints par la position institutionnelle de F. Mitterrand dont la fonction de président de la République « en imposait dans le sens où l’institution présidentielle tient en respect » (p. 288). Cette position oblige à des « coups relâchés » de préférence à des coups directs qui risqueraient de faire apparaître le dénonciateur comme « intéressé » au scandale. De son côté, le président Mitterrand use de sa position institutionnelle pour développer des stratégies de dissimulation et de contrôle. Restant en retrait, de façon à conserver son aura d’« arbitre » placé « hors des luttes contingentes », il ne mentionne que rarement les « affaires » dans ses déclarations publiques : « Le silence observé pendant une année constituait en lui-même la principale stratégie, possible et nécessaire tant que la pression directe restait limitée » (p. 289). Lorsqu’il se trouvera contraint à propos de l’affaire Luchaire de se justifier publiquement, son intervention sera marquée par le souci constant de conserver un contrôle institutionnel sur la situation, en s’adossant à sa fonction présidentielle et en assurant « une conformité de ses actes à sa charge » (p. 291).

Le lexique de la stratégie et de la théorie des jeux permet également à Garrigou d’éclairer le mécanisme des « fuites » qui sont à l’origine de ce type de scandale politique et qui procèdent généralement « de calculs rationnels sur l’opportunité de dévoiler », les dévoilements de scandales intervenant normalement quand « les chances d’atteindre leur objectif paraissent réelles aux imprécateurs » (cf. « Le boss, la machine et le scandale. La chute de la maison Médecin », Politix, 17,1992, p. 27).

Ainsi, pour comprendre que ce n’est qu’en 1989 que sont révélées les pratiques délictueuses du maire de Nice, Jacques Médecin – pratiques manifestement anciennes –, il convient d’en revenir à l’état qu’ont alors atteint les rapports entre les joueurs engagés dans la compétition locale. On constate ainsi que la probabilité croissante de perdre la mairie à partir de la fin des années soixante-dix a conduit J. Médecin à renforcer sans cesse ses réseaux clientélistes. L’augmentation des ressources clientélaires que suppose un tel renforcement, rendue possible notamment par les lois de décentralisation de 1982, a peu à peu déstabilisé le système en alimentant, selon Garrigou, les processus de « frustration relative et donc le mécontentement d’exclus assez initiés ou d’intimes trop exclus » (p. 30).

Il importe de relever qu’une analyse des « stratégies scandaleuses » non seulement ne contredit pas une approche normativiste du scandale, mais qu’au contraire, elle la suppose. Comment en effet un groupe d’intérêt pourrait-il développer une stratégie de scandalisation auprès d’un public s’il ne savait pas rencontrer chez ce dernier des valeurs partagées dont la transgression ne peut le laisser indifférent ? Comment une « instrumentalisation du moralisme [42][42] Vergniolle de Chantal (F.), « Moralité privée, morale... » ou des « instrumentalisations de la morale [43][43] Georgakakis (D.), « Les instrumentalisations de la... » seraient-elles possibles s’il n’existait au préalable une morale ?

Les limites du réductionnisme stratégiste

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Les analyses purement stratégistes du scandale ont en cela quelque chose de toujours un peu court. Elles tendent à ne pas prêter l’attention nécessaire au fait que, comme le soulignait Dampierre, la première condition d’avènement d’un scandale est l’existence de « valeurs reçues au préalable dans un groupe social [44][44] Dampierre (E. de), « Thèmes pour l’étude du scandale »,... ». Tel est précisément l’intérêt des approches fonctionnalistes du scandale, quelles que soient par ailleurs leurs limites. En prenant en considération l’existence de normes partagées, elles mettent en lumière le caractère non arbitraire – et même : socialement obligatoire – de l’indignation suscitée par le scandale au sein d’une communauté donnée. Elles nous préviennent ainsi contre l’idée, sociologiquement naïve, que tout pourrait devenir scandale ou que certains acteurs auraient la capacité d’imposer aux autres la nature scandaleuse du scandale qu’ils dénoncent. C’est là un coin qu’il convient d’enfoncer face aux approches ultra-constructivistes de la faute : en tendant à faire porter l’attention analytique du côté des seuls dénonciateurs du scandale ou, comme les appelle Becker, des seuls « entrepreneurs de morale », ces approches conduisent à négliger les raisons qu’a le public de se scandaliser ou de ne pas le faire. Elles empêchent en cela de comprendre pourquoi un scandale ne « prend pas » en dépit de l’activité débordante des dénonciateurs, ou s’emballe au point de leur échapper complètement [45][45] C’est seulement dans la mesure où elle évacue la question.... Résistant à la pente sur laquelle elles nous entraînent, nous devons prendre la mesure de ce que tout n’est pas construit dans un scandale. Plus précisément, si construction il y a (pour qui tient absolument à ce terme), il est crucial de reconnaître qu’elle ne repose pas sur rien mais sur des normes partagées [46][46] C’est ce que rappelle à sa façon le modèle des « cités »....

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Force est d’admettre que l’insistance sur l’agir régulé par des normes (ainsi que le dénomme Habermas) permet au chercheur de rendre un compte plus exact de l’aspect émotionnel et irréfléchi de l’indignation soulevée par le scandale ou encore, de l’aspect doxique de la clause d’égalité entre adversaires dans l’affaire. Toutefois, ce type d’approche peut facilement conduire à sous-estimer l’existence d’un agir téléologique (au sens, toujours, de Habermas), c’est-à-dire de calculs, de manipulations et de feintes, ou d’instrumentalisations de la norme officielle [47][47] Une bonne part de la littérature anthropologique tend.... À l’inverse, si le réductionnisme stratégiste nous permet de restituer pleinement l’importance des asymétries et des rapports de force à l’œuvre dans le scandale, et de porter ainsi attention au travail nécessaire aux acteurs pour réussir à rendre publiques (ou à continuer de maintenir secrètes) des transgressions, il sous-estime en revanche grandement le fait qu’un individu, dans un univers social donné, n’a jamais les moyens de définir à lui seul, et encore moins d’imposer aux autres, ce qu’est une norme et ce qu’est sa transgression. Comme on le sait, c’est d’une certaine façon l’objectif qu’a poursuivi Michel Dobry dans sa Sociologie des crises politiques que d’essayer de tenir ensemble ces deux points de vue [48][48] Dobry (M.), Sociologie des crises politiques, Paris,.... Le modèle d’analyse qu’il a développé, nous invite en effet à récuser l’opposition frontale entre des approches en termes de « stratégie » et d’« action », qui pourraient rendre compte en première approche de conjonctures de crise comme le sont les scandales, et des analyses en termes de « structures » et de « routines », qui seraient susceptibles, elles, de faire comprendre les conjonctures plus ordinaires. En s’appuyant sur l’hypothèse continuiste, il s’agit au contraire de tirer toutes les conséquences de la dépendance de la stratégie à l’égard de la routine, comme de la vulnérabilité de la structure à l’égard de l’action collective. Dès lors, une analyse correcte du scandale apparaît devoir tenir compte aussi bien des caractéristiques et du niveau de complexité des systèmes sociaux qu’il affecte que des calculs auxquels se livrent les acteurs en situation. Le chercheur, ici, doit s’efforcer de prendre toute la mesure de l’ancrage situationnel des acteurs s’il veut espérer rendre compte des limites de leurs espaces de calcul propres et du ressort non stratégique de leurs anticipations stratégiques.

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C’est en tirant ce fil de l’ancrage dans la situation que la sociologie pragmatique, de son côté, s’efforce de faire sa juste place à l’agir stratégique dans l’analyse du scandale. S’appuyant sur des notions comme celle de « régimes d’action [49][49] Cf. par exemple Thévenot (L.), « Pragmatic Regimes... », ce type de sociologie nous conduit en effet à développer une conception qu’on pourrait dire « feuilletée » du scandale ou de l’affaire : le chercheur doit commencer par reconnaître que l’événement scandaleux se joue toujours sur de multiples scènes caractérisées par des degrés de publicité très variables. Ainsi, à côté de la face la plus publique du scandale (souvent exclusivement privilégiée par les chercheurs, étant la plus facile d’accès), se déploie une multitude d’autres théâtres d’interaction entre les acteurs impliqués, où l’expression de leur indignation, l’universalité de leurs arguments ou encore, leur capacité au calcul stratégique fluctuent en des proportions considérables [50][50] C’est d’ailleurs pourquoi ni le scandale, ni l’affaire.... Au demeurant, plus nous serons attentifs à ces scènes moins publiques, plus nous serons également sensibles à la division sociale qui, dans le scandale et l’affaire, travaille non seulement les groupes mais encore les individus euxmêmes [51][51] Un enjeu central de ce type d’approche est en effet.... La perspective méthodologique consiste ici, sinon à prendre en compte l’ensemble de ces scènes du scandale (tâche à vrai dire impossible), du moins un nombre significatif de scènes au degré de publicité suffisamment différent pour que nous soit pleinement rendue la variabilité des rapports et des attachements à la norme transgressée, chez des acteurs qui peuvent être tantôt « cyniques », tantôt « convaincus [52][52] Au sens où Goffman entend ces termes dans La mise en... ».

Violence réglée et « culture du scandale »

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L’affaire se présente comme une conflictualité réglée. Elle consiste, à l’instar d’une compétition sportive, en l’affrontement de deux adversaires sous le regard d’un public. Structure triadyque [53][53] Cf. Simmel (G.), Le conflit, Paris, Circé, 1995. qui entraîne que tous les coups ne sont pas autorisés ou, plus exactement, que certains coups peuvent être dénoncés devant le public comme étant trop « bas ». Aussi s’agit-il pour les adversaires, ici encore comme dans une compétition sportive, de retenir certains coups et de respecter minimalement en public certaines attitudes formelles. Ce qui requiert de leur part un certain niveau d’auto-contrainte, une certaine euphémisation de la violence [54][54] On peut faire ici, dans une perspective éliasienne,.... Or, cette dimension réglée, si clairement manifeste dans l’affaire, est déjà au cœur du scandale. Ce dernier, comme le dit Gluckman, se présente en effet toujours comme un « culturally controlled game [55][55] Gluckman (M.), « Gossip and Scandal », art. cité, p. 307.... ». Dans la perspective fonctionnaliste qu’adopte cet auteur, c’est l’efficacité même du scandale, en tant qu’instrument de maintien de l’unité et de la culture du groupe, qui tient au respect par les protagonistes d’un certain nombre de règles, la principale et la plus importante d’entre elles touchant selon lui au choix de ceux à qui le ragot va être transmis ou de ceux à qui le scandale va être dévoilé. Ainsi, « s’il est de bonne manière de médire de vos meilleurs amis avec des amis communs, il est inconvenant et fautif de dévoiler des ragots sur les mêmes à des étrangers [56][56] Ibid.  », comme le ferait par exemple celui qui conterait les petites magouilles scandaleuses de son université au membre d’une université concurrente.

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Anthropologues et historiens ont souvent tenté de rendre compte de cet aspect réglé du scandale à travers des notions comme « rituel » ou « ritualisation [57][57] Qu’on songe par exemple aux pages célèbres où M. Foucault... ». De fait, si les opérations publiques de la dénonciation de la faute, de l’expression d’une désapprobation unanime à l’égard du fautif et de son châtiment, se prêtent si bien à une description en termes de rituels, c’est qu’elles mobilisent un ensemble souvent extrêmement outillé et précis de règles et de codes, pour certains explicites, pour d’autres tacites, dont la transgression tendra à pouvoir être regardée elle-même comme scandaleuse [58][58] Peut-être touchons-nous ici aux origines mêmes de la.... C’est dire si le scandale ne relève jamais d’une attitude privée : le ritualisme de ses procédures souligne au contraire son caractère socialement sanctionné. Ce ritualisme implique notamment que la dénonciation publique devant être faite dans les règles, elle est une activité risquée pour celui qui l’entreprend. Que le dénonciateur soit reconnu en effet dénoncer à tort, et c’est lui qui devient dénonçable. C’est ainsi, par exemple, que dans la Rome impériale d’après Constantin, le système judiciaire impose la « réflexion de la peine », c’est-à-dire la soumission de l’accusator, en cas d’échec de son accusation, à la peine (y compris de mort) encourue par l’accusé [59][59] Cf. Rivière (Y.), Les délateurs sous l’Empire romain,.... Il serait tentant, sous ce rapport, d’évoquer en chaque société une culture du scandale qui lui est spécifique. On veut dire : un ensemble d’attentes partagées et évolutives relatives aux procédures à respecter pour dénoncer, juger et sanctionner en public.

L’aspect réglé du scandale : l’exemple fameux de Malinowski

Souvent cité – par des auteurs aussi différents que Dampierre ou H. Becker –, l’exemple du « scandale chez les Tobriandais », relaté par Malinowski, permet de saisir tout à la fois en quoi le scandale peut être conçu comme un universel anthropologique et en quoi il n’en relève pas moins, en toute société, d’une culture spécifique. C’est cette culture qui explique qu’une fois la dénonciation publique accomplie selon les procédures recevables, les étapes suivantes du scandale (le jugement unanime, le châtiment) et la forme qu’elles prendront deviennent hautement prévisibles, au point de paraître même inéluctables.

L’événement décrit par Malinowski survient quelques mois après le début de ses investigations dans un village trobriandais :

Un jour, un formidable bruit de lamentations et un violent branle-bas m’apprirent que quelqu’un venait de mourir dans le voisinage. Renseignements pris, il s’agissait d’un jeune homme que je connaissais, âgé d’environ seize ans, qui était tombé du faîte d’un cocotier et s’était tué. [...] J’avais appris que, par une coïncidence mystérieuse, un autre jeune homme avait été grièvement blessé dans le même village, et pendant les funérailles, je pus constater un sentiment général d’hostilité entre les habitants du village où le jeune homme s’était tué et ceux du village où son corps fut transporté pour les obsèques.

Ce ne fut que beaucoup plus tard que je pus démêler la véritable signification de ces événements : le jeune homme avait violé les règles de l’exogamie avec sa cousine maternelle, fille de la sœur de sa mère. Ce fait avait été connu et généralement désapprouvé, mais rien ne s’était produit jusqu’au moment où l’amoureux de la jeune fille, se sentant personnellement outragé du fait d’avoir été éconduit, alors qu’il espérait l’épouser, avait conçu l’idée de se venger. Il commença à menacer son rival d’user contre lui de magie noire, mais cette menace étant restée sans effet, il insulta un soir le coupable publiquement, en l’accusant devant toute la communauté d’inceste et en lui lançant certaines expressions que nul indigène ne peut tolérer.

À cela, il n’y avait qu’un remède, il ne restait au malheureux jeune homme qu’un moyen d’échapper à la situation dans laquelle il s’était mis. Le lendemain matin, ayant revêtu son costume et ses ornements de fête, il grimpa sur un cocotier et, s’adressant à la communauté, il lui fit, à travers le feuillage, ses adieux. Il expliqua les raisons de sa décision désespérée et formula une accusation voilée contre celui qui le poussait à la mort, en ajoutant qu’il était du devoir des hommes de son clan de le venger. Puis il poussa un cri perçant et, se jetant du haut du palmier qui avait soixante pieds de haut, il se tua sur le coup. Il s’ensuivit une querelle dans le village, au cours de laquelle le jeune homme fut blessé, querelle qui se poursuivit pendant les funérailles (Malinowski (B.), Trois essais sur la vie sociale des primitifs, Paris, Payot, 2001, p. 68-71).

Comme on le voit, à l’instant même où est accompli l’acte de langage en quoi consiste l’accusation publique, un programme d’action collective « irréversible » semble s’enclencher et les marges de manœuvre des protagonistes se réduisent singulièrement. Il ne reste plus qu’« une » solution à l’accusé, et les siens se trouvent dorénavant dans « l’obligation » de le venger. La suite des événements s’enchaîne presque sans surprise : jugement du coupable, sanction, retour à l’ordre. Le rite est la trame sous-jacente de ce processus : les injures sont rituelles, l’accusé endosse ses habits de cérémonie avant de mourir, une partie de la querelle intervient pendant les funérailles. Ces remarques ne sauraient pourtant entraîner une conception mécaniste de l’action collective. Il convient ici de préserver le principe d’indétermination propre à toute épreuve scandaleuse et donc de concevoir la culture du scandale spécifique à une société non comme un programme automatisé mais plutôt comme un cadre d’action et d’anticipation, à l’intérieur duquel des déplacements, des conflits d’interprétation et des innovations ne manquent pas d’avoir lieu.

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Simmel y a insisté : tout conflit possède une dimension socialisante. Tel est le cas de cette violence réglée qu’est le scandale. Ceux qui y prennent part, qu’il s’agisse des protagonistes montés de gré ou de force sur la scène ou des membres du public, tendent de ce fait à acquérir une culture spécifique. Ils apprennent, quoique fort inégalement, à respecter un tant soit peu (et à attendre que soient minimalement respectées par les autres) les règles en usage dans les institutions politiques, religieuses, juridiques ou médiatiques, quand il s’agit de dénoncer publiquement ou de se garder de le faire, de se conformer au jugement collectif ou de renverser une accusation, d’exiger un châtiment ou de le dénoncer comme inique. Ces règles ne sont pas inamovibles. Elles ne cessent au contraire d’évoluer historiquement au fur et à mesure que de nouveaux acteurs, s’en emparant à la faveur de nouveaux scandales et de nouvelles affaires, les déplacent ou leur trouvent un usage différent (par exemple, plus instrumental). C’est ainsi qu’Alain Garrigou nous invite à distinguer, dans le cas de la France, une première configuration historique, à la fin du XIXe siècle, au cours de laquelle le scandale politique apparaît aux acteurs comme une nouveauté difficilement maîtrisable et où par conséquent, une forte incertitude tactique pèse sur eux (par exemple, à l’occasion du scandale dit « des décorations »), de la configuration postérieure au cours de laquelle le « scandale politique », forme sociale maintenant typifiée et codifiée, sera devenu l’objet d’un apprentissage comme « coup » possible, suscitant pour les uns, un risque qu’il faut désormais savoir éviter, pour les autres, une « chance de gain » dont il faut être capable de se saisir et dont certains effets peuvent être attendus (typiquement : des sanctions électorales) [60][60] Garrigou (A.), « Le scandale politique comme mobilisation »,.... C’est ainsi grâce à la « typification d’une mobilisation » désignée à partir de la fin du XIXe siècle sous le vocable de « scandale politique » qu’aura été rendu possible l’apprentissage par le personnel politique d’une culture spécifique de la dénonciation publique, qui concerne aussi bien « les manières d’en tirer parti que de la contrecarrer [61][61] Ibid., p. 190. Le même type d’analyse a été développé... ».

Le rôle des médias

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Nous ne pouvons jamais connaître à l’avance les limites de l’épreuve qu’un scandale va faire subir à l’ordre social au sein duquel il vient d’éclater. Comme le souligne Eric de Dampierre, la taille d’un scandale dépend en effet uniquement de celle de son public [62][62] Cf. Dampierre (E. de), « Thèmes pour l’étude du scandale »,.... C’est pourquoi il « suffit », si l’on peut dire, que le public indigné s’accroisse dans l’espace et se renouvelle dans le temps, pour que ce qui n’était au départ qu’un petit scandale local devienne une affaire d’ampleur nationale, voire planétaire. C’est précisément une telle extension spatio-temporelle que visent les stratégies scandaleuses et provocatrices et que tentent d’endiguer les stratégies de dissimulation et de contrôle institutionnel. Dans cette optique, on ne saurait qu’être frappé par l’immense pouvoir d’extension du scandale, et donc par la force hautement déstabilisatrice, que constituent dans les sociétés modernes les médias de masse [63][63] Force hautement déstabilisatrice mais aussi, si l’on.... Tel est en particulier le point de départ de la réflexion de John B. Thompson qui oppose aux scandales « localisés » des sociétés pré-médiatiques les scandales « médiatisés » de nos sociétés. Plus globalement, cette opposition pourrait être comprise comme celle entre des sociétés où n’existent pas d’investissements de forme (tels que les statistiques nationales, par exemple) permettant de rendre visibles des contradictions à une échelle qui excède la communauté d’interconnaissance, et des sociétés où ces moyens se sont largement répandus [64][64] Il serait possible de réinterpréter dans cette perspective....

L’avènement du « scandale médiatique » : la thèse de John B. Thompson

Dans Political Scandal (op. cit.), John B. Thompson part d’une idée qui pourra paraître simple mais dont il a le mérite de chercher à tirer toutes les conséquences : aux interactions en face-à-face qui caractérisent les sociétés pré-médiatiques viennent s’ajouter, dans les nôtres, des formes de communication liées à l’existence des médias de masse, qui n’impliquent plus la co-présence et qui ont pour particularité d’être « monologiques », au sens où le flot d’informations n’exige pas de réponse de la part du destinataire. La « simultanéité déspatialisée » qu’autorisent de tels médias, a une répercussion directe sur la forme que prennent les scandales : jadis toujours « localisés », ils deviennent « médiatisés » et « médiatiques ».

Thompson décrit comment, avec le développement de l’imprimé et des premiers périodiques, les gouvernants européens de l’Âge classique acquièrent de nouveaux moyens d’auto-promotion. Mais il montre aussi en quoi ces médias leur font courir un risque en donnant une visibilité à des sphères de l’activité politique jusque-là maintenues dans l’ombre et en provoquant un flot d’informations dont le contrôle n’est pas toujours possible. C’est ainsi qu’au début du dix-huitième siècle apparaît, en même temps que les libelles, un genre de littérature politique nouveau, les « chroniques scandaleuses », qui présentent la vie privée des monarques et des courtisans sous leur plus mauvais jour. De son côté, l’Angleterre connaît dès le dix-septième siècle un phénomène du même type avec ce qui devient une « guerre du pamphlet » dirigée contre la monarchie.

C’est à la fin du dix-neuvième siècle toute-fois, selon Thompson, qu’avec l’avènement de la presse à grand tirage, le scandale prend le sens que nous lui connaissons. L’auteur montre le rôle joué pour l’Angleterre par la Pall Mall Gazette, premier journal à se doter d’une « commission d’investigation (inquiry) » tout spécialement chargée d’enquêter sur la prostitution enfantine. La publication d’une enquête en juillet 1885 sur les « jeunes filles de la Babylone moderne » marquera un tournant dans la mesure où l’émotion populaire qu’elle provoquera conduira le Parlement à adopter un projet de loi de réforme de la loi pénale. Le premier grand scandale politique anglais intervient dans ce contexte en 1889. C’est le « scandale de West-End », du nom d’un hôtel de ce quartier de Londres où la police découvrit cette année-là un réseau de prostitution de jeunes garçons fréquenté notamment par des membres de la haute aristocratie. Le scandale de West-End est le premier d’une longue série marquée par le registre généralement sexuel des accusations, mais qui peuvent aussi concerner des cas de fraude ou de corruption. Le scandale devient dès lors un trait habituel de la vie politique.

Le scandale « médiatique » ou « médiatisé » se caractériserait donc, en regard du scandale « localisé », à la fois par le type de transgression en cause – avec l’ajout des transgressions de « second ordre » qui naissent dans les cours même du scandale (volonté d’étouffer le scandale, corruption de magistrats, etc.) –, par le type de public – dont la caractéristique première n’est plusla co-présence –, par le mode de dévoilement – qui prend place dans des formes médiatisées de communication – et par le mode de désapprobation. En effet, alors que dans le scandale localisé, l’expression de la réprobation passe essentiellement par des actes de discours émis dans le cours d’une communication en face-à-face, dans les formes contemporaines de scandales il serait plus approprié selon Thompson de parler d’un « climat de désapprobation », créé par l’accumulation des « unes » des journaux, par l’émission de jugements négatifs dans la presse, ou par la production de caricatures. Le scandale contemporain serait ainsi marqué par un mouvement d’extension croissante de son cadre spatio-temporel, dont le scandale étendu à l’échelle planétaire (comme le fut le scandale Clinton-Lewinsky) constituerait le point d’aboutissement.

Pour une présentation synthétique de sa thèse par J. B. Thompson lui-même, cf. « Transformation de la visibilité », Réseaux, 18 (100), 2000, et « La nouvelle visibilité », Réseaux, 23 (129-130), 2005.

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Si l’on peut suivre sans mal Thompson lorsqu’il souligne en quoi l’émergence des médias de masse a modifié en profondeur les conditions de production et d’extension des scandales, il serait hasardeux, en revanche, d’en déduire que les scandales modernes ont pour origine les médias. À dire vrai, les gens de presse ne sont pas systématiquement, très loin s’en faut, les découvreurs des transgressions qu’ils portent à la connaissance de leur public [65][65] On peut même soutenir qu’ils ne le sont pratiquement.... Seule une vision abusivement médiacentrique, c’est-à-dire en somme bien peu sociologique, peut nous le laisser accroire [66][66] Pour une critique du médiacentrisme, cf. notamment.... Qu’il suffise, pour reprendre un des exemples chers à Thompson, celui du « Monicagate », de rappeler que ce scandale est au moins autant l’œuvre du procureur Kenneth Starr que celle de la presse, de la télévision et d’Internet. Il en va de même, plus récemment, avec cet autre scandale planétaire que fut la révélation des traitements humiliants infligés par l’armée américaine aux détenus de la prison d’Abou Ghraib : le point de départ n’est pas la presse mais les rangs de l’armée eux-mêmes. Raison pour laquelle, de façon générale, il apparaît plus judicieux, pour analyser un scandale ou une affaire modernes, de réfléchir en termes de division du travail social de production et d’administration du scandale plutôt que de limiter ses observations à la seule sphère des médias [67][67] On s’oblige alors à reconnaître, aux côtés des journalistes....

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Il nous apparaîtra alors plus clairement que les formes contemporaines du scandale ne sont pas imputables seulement à l’existence de puissants appareils de mise en visibilité publique – au premier rang desquels les médias de masse – mais encore, et tout autant, à cet autre phénomène central de la modernité qu’est la différenciation croissante des secteurs sociaux. Le scandale moderne partage en effet avec les crises politiques ce trait constitutif, mis en exergue par Michel Dobry, que sont les mobilisations multisectorielles – autrement dit, localisées dans plusieurs sphères sociales en même temps [68][68] Dobry (M.), Sociologie des crises politiques, op. cit..... Dans cette optique, les « vertus déstabilisatrices » du scandale seraient moins à attribuer, à proprement parler, aux révélations médiatiques des transgressions commises, qu’à l’empiétement des logiques sectorielles que suscite la situation ainsi créée, les mobilisations multisectorielles ayant ceci de caractéristique qu’elles font perdre de facto aux différents secteurs sociaux mobilisés leur autonomie relative. Cette approche, on le voit, a l’intérêt de nous immuniser définitivement contre le médiacentrisme tout en nous permettant de rendre compte du rôle éminent que jouent dans les scandales contemporains, les agents de ce secteur particulier que sont les médias.

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La prise en compte de l’existence de secteurs sociaux différenciés nous permet en outre de revenir sur la question, déjà évoquée, de la transformation des commérages en scandales et des scandales en affaires. Qu’on songe par exemple aux situations où des fautes anciennement commises par une institution et jus-que-là dissimulées sont subitement rendues publiques ; où les agissements passés des membres de cette institution sont soudain réexaminés à l’aune de normes actuelles, pour être décrits rétrospectivement comme scandaleux ; où un scandale ancien se transforme bien des années plus tard, suite à de nouvelles révélations, en une affaire ; ou encore, à celles où la révélation d’une transgression est suivie soudain par une avalanche de révélations de transgressions du même type. Pour comprendre ce genre de rebondissements et d’effets de série, force est d’examiner l’évolution interne des différents secteurs qu’ils concernent (par exemple, l’arrivée de nouveaux entrants) tout autant que l’évolution de leurs rapports mutuels (en particulier, les prérogatives que s’est attribuée peu à peu une institution vis-à-vis d’une autre) [69][69] Pour des exemples de travaux qui développent, à des....

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Enfin, l’approche multisectorielle nous permet de saisir comment se clôt un scandale moderne : par une resectorisation de son contrôle plus encore que par la sanction du fautif  [70][70] Même si celle-ci peut favoriser celle-là. Si nous nous.... Ainsi par exemple, dans son étude sur les scandales impliquant le président Mitterrand durant la période 1986-1988, A. Garrigou montre comment le conflit avec l’opposition se solde finalement par un « compromis tactique », représenté par la proposition d’un financement public des partis politiques, qui vise à « transformer la confrontation en un jeu de coordination » et provoque par là même une « déflation de l’arène scandaleuse [71][71] « Le président à l’épreuve du scandale », art. cité,... ». Le même type d’approche permet de saisir également ce qui fait qu’un scandale est relativisé : à nouveau, sa resectorisation [72][72] Qu’on pense ici, une fois encore, au scandale du Crédit.... De ce point de vue, on pourrait dire que plus un scandale est contenu ou ramené dans un périmètre sectoriel déterminé, plus le secteur concerné s’en trouve renforcé dans son autonomie, et moins le scandale, par conséquent, n’a de chances d’apparaître comme « avéré », a fortiori de devenir une affaire.

Scandale et distanciation du chercheur

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Faut-il prendre parti ? Comment ne pas prendre parti ? Voici deux questions importantes qui se posent au chercheur étudiant des scandales et des affaires, et par lesquelles nous terminerons. Il apparaît important de noter, pour commencer, que l’objectivisme, en ces matières tout particulièrement, n’offre pas une réponse satisfaisante au problème de la neutralité axiologique. La tentation est certes grande, chez nombre de chercheurs, d’essayer de définir la gravité des faits transgressifs de façon « objective », c’est-à-dire indépendamment de la réaction suscitée dans la communauté étudiée, voire en opposition avec cette réaction. Le chercheur en conclut par exemple que les acteurs qu’il étudie, s’illusionnent gravement, lorsqu’ils crient au scandale – ou autre version : qu’ils sont manipulés par des entrepreneurs de morale –, puisque le fait scandaleux qui les émeut tant, est bien plus « normal » (courant, habituel, etc.) qu’ils ne le croient et qu’on ne leur dit [73][73] Telle est par exemple la démarche de L. Mucchielli.... Et le chercheur, pour nous assurer de cette normalité, de nous renvoyer alors au verdict des statistiques, ou de nous conseiller d’observer ce qui se passe dans d’autres pays, ou bien encore, de diriger notre regard vers l’histoire (afin que nous constations que le fait scandaleux ne date pas d’aujourd’hui). On n’observe peut-être pas suffisamment que ce genre de posture – si, du moins, le but du chercheur est bien de prendre le scandale comme objet – possède quelques sérieux défauts. Celui, d’abord, de prendre parti dans l’affaire ou le scandale, alors même qu’on prétendait vouloir l’analyser objectivement[74][74] Ce n’est pas tant en effet le fait de prendre parti.... Celui, en outre, de limiter son analyse, faute de prendre totalement au sérieux les raisons qu’ont les acteurs de se scandaliser, alors qu’ils ont tort (selon le chercheur) de le faire, ou les raisons qu’ils ont de ne pas s’indigner, alors qu’ils le devraient (toujours d’après le chercheur). Il se pourrait que la démarche pragmatiste consistant à reconnaître que le scandale est un test ou une épreuve qui appartient d’abord aux acteurs, ait ici une valeur scientifique supérieure à l’objectivisme revendiqué par les pourfendeurs d’illusions.

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Le réductionnisme stratégique offre-t-il, de son côté, une réponse plus satisfaisante au problème de la neutralité axiologique du chercheur ? À vrai dire, réduire la dénonciation des fautes à une stratégie n’a jamais été une attitude qu’on puisse dire neutre et cela d’autant plus qu’on étudie des affaires ou des scandales. Car ce réductionnisme conduit, qu’on le veuille ou non, à relativiser le contenu de l’accusation au nom des intérêts plus ou moins cachés de l’accusateur. Tous les chercheurs qui étudient des controverses, des affaires ou des scandales le savent, ce type de dévoilement est l’arme favorite des acteurs eux-mêmes dans ce genre de situation. Un tel est accusé de dénoncer publiquement « uniquement pour se faire valoir », pour acquérir de la visibilité, du pouvoir, etc. De ce point de vue, analyser la « culture du scandale » de la société dans laquelle il vit – c’est-à-dire les normes qui y régulent la dénonciation publique et plus largement, les opérations de dévoilement – offre sans aucun doute au chercheur beaucoup plus de réflexivité et de meilleures garanties de distanciation que de se ruer sur une analyse « purement » stratégique de l’activité des entrepreneurs de morale.

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Il nous semble en revanche que le « principe de symétrie » proposé en son temps par la sociologie des sciences pour étudier les controverses savantes peut constituer, face au problème de l’implication du chercheur dans le scandale ou l’affaire qu’il étudie, une solution valable et cohérente [75][75] Cf. Bloor (D.), Sociologie de la logique ou les limites.... Mais ce principe a été souvent très mal compris. Il était, pour des auteurs comme Bloor et Collins, une façon non pas de s’abstenir mais au contraire de prendre parti, en faisant appel à une clause d’égalité formelle de traitement entre adversaires inégaux : malgré l’asymétrie évidente des positions, le chercheur devait traiter symétriquement, égalitairement, vaincus et vainqueurs, dominés et dominants [76][76] Pour une remise en perspective de l’ambition hautement.... Il s’agissait de symétriser des positions asymétriques, et donc de relever la position des petits et des perdants à hauteur de celle des grands et des gagnants, manière ingénieuse de régler le problème de la tension entre l’engagement du chercheur et sa nécessaire distanciation. D’une certaine façon, le principe de symétrie consistait à traiter sur le mode de l’affaire (en jouant par conséquent pleinement la clause d’égalité) ce que la sociologie traitait classiquement sur le mode du scandale (dénonçant par exemple l’obscurantisme scandaleux dont avait été victime un savant comme Galilée).

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La sociologie en reste encore trop souvent au stade du scandale dans le rapport qu’elle entretient avec les objets scandaleux : le chercheur s’indigne de ce que font ou disent certains des acteurs qu’il étudie ; il tient à leur montrer qu’ils ont tort de se scandaliser ou tort, au contraire, de ne pas le faire. En réaction de quoi, effrayés par ce manque de distanciation analytique, d’autres sociologues se réfugient dans le cynisme, c’est-à-dire la relativisation du scandale : le chercheur refuse alors de prendre au sérieux la dimension normative de l’agir ; il s’empresse de ramener tout scandale à un simple jeu stratégique et toute dénonciation, à un « coup » intéressé. Peut-être est-il temps, dans le rapport à nos objets les plus conflictuels, de passer au stade de l’affaire : traitons symétriquement les deux parties ou les deux points de vue qui s’opposent. Appliquons-leur, autrement dit, une clause d’égalité formelle, et cela d’autant plus que l’asymétrie entre eux sera grande ! Cessons de privilégier, par conséquent, le point de vue de celui que nous voyons spontanément comme la victime. Mais cessons tout autant de voir les choses seulement comme les voit celui dont le jugement, dans le scandale ou l’affaire, est le jugement dominant. Ceci étant, nous pourrons véritablement analyser pour luimême le processus du scandale ou de l’affaire et, au terme de cette analyse, juger d’un point de vue mieux fondé.

Notes

[1]

Selon l’expression utilisée par A. Markovits et M. Silverstein dans l’introduction à leur ouvrage The Politics of Scandal. Power and Process in Liberal Democracies, New York, Holmes and Meier, 1988, p. 1.

[2]

Le risque d’une approche universaliste est évidemment d’englober sous le terme générique de « scandale », originellement lié au judéo-christianisme, ce qui n’est ni éprouvé, ni descriptible comme tel par les membres d’autres sociétés que les nôtres. C’est une chose, cependant, que de contester qu’une catégorie du langage soit d’un emploi universel. C’en est une autre de reconnaître que, jusqu’à preuve du contraire, nulle société humaine n’ignore la pratique consistant à dénoncer publiquement des transgressions à la norme. C’est à vrai dire l’universalité de ce fait-là qui nous autorise à rapprocher ce qu’« ils » font de ce que « nous » avons pris pour habitude dans nos sociétés d’appeler des scandales. La même remarque vaut bien sûr concernant le rapprochement entre ce que nos prédécesseurs appelaient il y a un siècle un « scandale » et ce que nous appelons ainsi.

[3]

Cf. Dobry (M.), « Mobilisations multisectorielles et dynamiques des crises politiques : un point de vue heuristique », Revue française de sociologie, XXIV, 1983.

[4]

C’est dans cette optique, par exemple, que H. Walser Smith se sert d’un scandale survenu dans une bourgade prussienne au tout début du XXe siècle pour mettre à jour l’antisémitisme qui participe selon lui au « fonds culturel » de la société allemande rurale d’alors. Cf. La rumeur de Konitz. Une affaire d’antisémitisme dans l’Allemagne 1900, Paris, Phébus, 2003. Démarche qui peut être rapprochée de celle de J. Verdès-Leroux dans Scandale financier et antisémitisme catholique. Le krach de l’Union générale, Paris, Le Centurion, 1969.

[5]

Selon l’expression de L. Sherman reprise de Garfinkel (« The Mobilization of Scandal », in Heidenheimer (A.), Johnston (M.), LeVine (V.), eds, Political Corruption, New Brunswick, Library of Congress, 1990, p. 890).

[6]

La perspective instituante reste parfaitement valable, lorsque le scandale aboutit à un renforcement des positions et des croyances dominantes initiales. Car en effet, renforçant ces positions et ces croyances, il ne les laisse pas en l’état. Seule une vision excessivement statique nous fait assimiler la réaffirmation du même à un simple mécanisme de reproduction.

[7]

Dampierre (E. de), « Thèmes pour l’étude du scandale », Annales ESC, IX (3), 1954.

[8]

Songeons par exemple aux analyses de V. Roussel qui montrent comment les scandales politicofinanciers des années 1990 en France furent l’occasion pour les magistrats, le monde politique et les journalistes de tester entre eux de nouveaux modes relationnels. Cf. Roussel (V.), Affaires de juges. Les magistrats dans les scandales politiques en France, Paris, La Découverte, 2002. Ou encore à la façon dont une série de scandales médicaux, aux États-Unis dans les années 1960 et 1970, ont été l’occasion d’instituer des dispositifs nouveaux, propres à la « modernité thérapeutique d’État », tels que le « comité d’éthique » et le « consentement éclairé » du patient. Cf. Dodier (N.), Leçons politiques de l’épidémie de sida, Paris, Éditions de l’EHESS, 2003, p. 46-51.

[9]

Concernant le rôle de la provocation dans l’art moderne, cf. l’article de N. Heinich dans ce numéro. Sur la grève de la faim, cf. Siméant (J.), La cause des sans-papiers, Paris, Presses de Sciences Po, 1998, p. 277-355. Pour une analyse particulièrement poussée du lien entre terrorisme et provocation, Linhardt (D.), La force de l’État en démocratie. La République fédérale d’Allemagne à l’épreuve de la guérilla urbaine (1967-1982), thèse de sociologie, École des Mines de Paris, 2004.

[10]

Cf. notamment Boltanski (L.), Chiapello (E.), Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, p. 73-80.

[11]

Nous ne nous aventurerons pas plus avant ici dans une exploration de l’usage du terme « scandale » en contexte religieux ou scripturaire, notamment dans le Nouveau Testament ou dans la théologie thomiste. On peut renvoyer sur ce point aux travaux de J. Verdès-Leroux (Scandale financier et antisémitisme catholique, op. cit.) ou encore à ceux de J.-M. Thiveaud (« Crises et scandales financiers en France sous la Troisième République », Revue d’économie financière, 41,1997). Cf. également les interprétations de R. Girard dans Des choses cachées depuis la fondation du monde (Paris, Grasset, 1978, p. 438-453).

[12]

À chaque fois que le sociologue déroge à cette consigne méthodologique, il se transforme, qu’il le veuille ou non, en dénonciateur public, cherchant à convaincre ses contemporains de l’existence de contradictions scandaleuses qui ne leur apparaissent pas. Quoiqu’en réalité, il n’arrive pratiquement jamais que le sociologue soit le premier à avoir découvert les contradictions qu’il met alors en exergue. Le plus souvent, elles ont déjà été relevées par certains acteurs, par exemple sous forme de commérage ou bien sous la forme d’un petit scandale produit devant un petit public. (Le sociologue critique est plutôt, comme le journaliste, un agent de promotion du scandale qu’un découvreur de contradictions.)

[13]

Thompson (J. B.), Political Scandal. Power and Visibility in the Media Age, Cambridge, Polity Press, 2000, p. 20.

[14]

Ibid., p. 21.

[15]

Becker (H.), Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985, p. 35. C’est le même type de définition du scandale que privilégie L. Sherman dans « The Mobilization of Scandal » (art. cité, p. 887-888).

[16]

Selon l’expression forgée par L. Boltanski dans La souffrance à distance. Morale humanitaire, médias et politique, Paris, Métailié, 1993, p. 215-219.

[17]

On s’écarte donc ici des recommandations d’A. Garrigou quand celui-ci juge nécessaire de « dissocier scandale et violation de normes » (cf. « Le scandale politique comme mobilisation », in Chazel (F.), dir., Action collective et mouvements sociaux, Paris, PUF, 1993, p. 185). Cette décision de méthode se justifie selon lui par le fait que toute violation de normes, une fois rendue publique, ne donne pas lieu à un scandale et qu’il est en outre impossible d’établir une proportionnalité entre la gravité de la transgression et l’importance du scandale. Mais cette façon de présenter les choses présuppose que la gravité de la transgression puisse être connue « objectivement » par le chercheur ou, si l’on préfère, indépendamment de l’importance prise par le scandale. Une approche pragmatiste insiste tout au contraire sur le fait que la « gravité de la transgression » ne peut jamais être déterminée, ni décrite, en dehors de l’importance effective que prend (ou ne prend pas) le scandale. Le chercheur n’a plus ici de définition objective ou indépendante de la « gravité de la transgression » qu’il puisse opposer à l’« importance du scandale » pour conclure qu’elles ne se correspondent pas. Ce sont les acteurs qui lui montrent par leurs attitudes réactives, si la transgression est grave ou non. Pour la même raison, la « violation des normes », une fois rendue publique, ne peut pas être méthodologiquement dissociée du « scandale », puisque le scandale est précisément ce test à travers lequel se manifeste le degré actuel d’adhésion d’une communauté à certaines normes.

[18]

Cf. l’encadré ci-après.

[19]

Pour qu’un scandale donne lieu à une affaire, il ne suffit donc pas qu’une partie du public désapprouve silencieusement ou par commérage le comportement du dénonciateur. Encore faut-il que quelqu’un exprime publiquement cette désapprobation. Ainsi peut-on dire de l’affaire ce que Thompson dit du scandale : qu’elle s’ouvre par un acte de langage.

[20]

L’affaire Dreyfus demeure, dans le cas français, l’exemple paradigmatique.

[21]

Clause dont, bien sûr, rien ne garantit qu’elle soit respectée et qui n’empêche ni l’usage de la violence, ni l’asymétrie des forces.

[22]

Notons cependant que, dans la France contemporaine, l’usage généralisé du terme « affaire », qui renvoie lui-même aux procédures judiciaires engagées, pourrait indiquer une vulnérabilité accrue de la forme « scandale » à sa transformation en affaire, c’est-à-dire à l’introduction de la clause d’égalité de droit entre adversaires.

[23]

Dampierre (E. de), « Thèmes pour l’étude du scandale », art. cité, p. 335.

[24]

Ibid. Ce point de vue est à rapprocher de ce que serait une position durkheimienne sur le scandale, telle que la résument par exemple Markowits et Silverstein (The Politics of Scandal, op. cit., p. 2-8). Il rejoint également les analyses girardiennes de la persécution et de la violence sacrificielle (cf. notamment Girard (R.), Le Bouc émissaire, Paris, Le livre de poche, 2001).

[25]

Cf., dans cette perspective, l’analyse des passages à l’affaire dans le monde du travail, que propose F. Chateauraynaud (La faute professionnelle. Une sociologie des conflits de responsabilité, Paris, Métailié, 1991). Il est des cas où la contre-accusation, au fondement de la transformation du scandale en affaire, est « portée » par le suicide de l’accusé. Cf. Lemieux (C.), « Révélations journalistiques et suicide des hommes politiques : à qui la faute ? », French Politics and Society, 11 (4), 1993.

[26]

Voilà qui revient à étudier les dispositifs politiques, religieux, juridiques ou médiatiques de la prise de parole publique, afin de cerner en quoi certains d’entre eux limitent les possibilités de retourner les accusations ou au contraire, encouragent ces retournements. Ici, l’espace public habermasien peut servir de référence inatteignable permettant, tel un idéaltype wébérien, de préciser ce qui empêche sa réalisation effective. C’est ainsi, par exemple, que l’on pourrait relire l’analyse que fait M. de Certeau du scandale de la possession de Loudun (1632), lequel « frôle » à plusieurs reprises le renversement accusatoire, c’est-à-dire le passage à l’affaire, sans pourtant jamais l’atteindre, et se conclut finalement dans l’unanimisme public de la mise au bûcher de l’accusé. Cf. Certeau (M. de), La possession de Loudun, Paris, Gallimard-Julliard, 1970. De même pourrait-on interpréter comme des « frôlements » du passage à « l’affaire » les critiques contre les exécutions publiques, croissantes en France au XVIIIe siècle, qui se manifestent par des demandes de grâce venues de la foule et parfois même, par le sabotage des instruments qui infligent le châtiment, mais ne vont cependant jamais jusqu’à la contre-accusation publique. Cf. Farge (A.), La vie fragile. Violence, pouvoirs et solidarités à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1986, p. 206-234.

[27]

Voir dans cette perspective Blic (D. de), « “Le scandale financier du siècle, ça ne vous intéresse pas ?” Difficiles mobilisations autour du Crédit Lyonnais », Politix, 13 (52), 2000.

[28]

Dampierre (E. de), « Thèmes pour l’étude du scandale », art. cité, p. 330.

[29]

Ibid., p. 331. On notera ici la formulation, en forte résonance avec l’approche pragmatiste, de ce qu’est un public : celui-ci, en sa forme active, ne préexiste pas au scandale ; c’est au contraire la survenue du scandale qui permet son émergence en tant que tel. Pour un exemple particulièrement illustratif de ce point de vue, cf., dans ce numéro, l’article d’I. Thireau et H. Linshan. Sur la conception pragmatiste du public, cf. Dewey (J.), Le public et ses problèmes, Pau-Paris, Publications de l’université de Pau-Farrago, 2003 [1927].

[30]

Si, par conséquent, il est pertinent selon Dampierre de rattacher l’étude du scandale à celle « de la rumeur, du potin et du bobard », c’est seulement en tant qu’il s’agit là de deux manifestations d’un attachement collectif à des normes. L’analyse de Gluckman souffre de ce point de vue d’une certaine imprécision : en mettant trop complètement en équivalence gossip et scandale, elle tend à faire disparaître ce qui fait le caractère propre de la dénonciation scandaleuse, à savoir, précisément, son caractère public. Cf., en ce sens, les réflexions de F. G. Bailey quant à la différence, en termes de risque pris par le dénonciateur, entre gossip et open criticism (« The Management of Reputations and the Process of Change », in Bailey (F. G.), ed., Gifts and Poison : The Politics of Reputation, Oxford, Basil Blackwell, 1971, p. 281-301).

[31]

Thompson (J. B.), Political Scandal, op. cit., p. 18.

[32]

Ibid., p. 19. C’est ce que fait par exemple L. Sherman tentant de cerner les conditions qui ont permis l’éclatement de scandales liés à la corruption de la police, dans quatre villes des États-Unis (« The Mobilization of Scandal », art. cité). Cf. également infra dans le présent article, le paragraphe intitulé « Le rôle des médias ».

[33]

Claverie (E.), Lamaison (P.), L’impossible mariage. Violence et parenté en Gévaudan ( XVII-XIXe siècles), Paris, Hachette, 1982, p. 220.

[34]

Contradiction d’autant plus vive que les partenaires sexuels sont souvent de rangs différents (typiquement : un maître et une domestique). L’avortement et l’infanticide sont ici bien sûr les principales stratégies de dissimulation de la transgression. Voir également sur ce point Tillier (A.), Des criminelles au village. Femmes infanticides en Bretagne (1825-1865), Rennes, PUR, 2001. Sur le rôle central qui revient au secret dans la gestion pratique des contradictions inhérentes aux normes de l’engendrement, cf. Boltanski (L.), La condition fœtale. Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Paris, Gallimard, 2004.

[35]

Offerlé (M.), Sociologie des groupes d’intérêt, Paris, Montchrestien, 1998, p. 122-123.

[36]

Ibid., p. 123.

[37]

Ibid., p. 123.

[38]

Ibid., p. 122.

[39]

Vergniolle de Chantal (F.), « Moralité privée, morale publique. L’exception américaine », in Briquet (J.-L.), Garraud (P.), dir., Juger la politique. Entreprises et entrepreneurs critiques de la politique, Rennes, PUR, 2001.

[40]

Ibid., p. 296.

[41]

Ibid., p. 297.

[42]

Vergniolle de Chantal (F.), « Moralité privée, morale publique », art. cité, p. 294. L’exemple examiné par cet auteur est éloquent : les stratégies scandaleuses qu’il prête à la droite conservatrice américaine n’auraient-elles pas été inopérantes, si les « thèmes d’inspiration religieuse » sur lesquels, selon lui, ces stratégies faisaient fonds, avaient été absolument inconnus de l’électorat américain ?

[43]

Georgakakis (D.), « Les instrumentalisations de la morale. Lutte antifraude, scandale et nouvelle gouvernance européenne », in Briquet (J.-L.), Garraud (P.), dir., Juger la politique, op. cit.

[44]

Dampierre (E. de), « Thèmes pour l’étude du scandale », art. cité, p. 330.

[45]

C’est seulement dans la mesure où elle évacue la question des réactions du public et tient ce dernier pour une entité manipulable à l’envi que l’approche stratégiste ultraconstructiviste peut développer la croyance que le dénonciateur dispose de tous les pouvoirs et notamment de celui d’imposer à ses contemporains la norme qui rend les faits qu’il leur dévoile, dénonçables. Il faut souligner, au contraire, que la puissance d’action du dénonciateur ne réside jamais que dans le fait (qui n’est certes pas négligeable) de rendre publics des agissements cachés ou méconnus en les proposant à l’indignation de ses contemporains – une proposition qui est indissociablement un rappel des normes au nom desquelles il convient de trouver les faits ainsi révélés, scandaleux. De ce point de vue, une expression comme « X constitue un fait en scandale » peut avoir quelque chose de particulièrement trompeur.

[46]

C’est ce que rappelle à sa façon le modèle des « cités » développé par Boltanski et Thévenot (De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991). Comme le montrent ces auteurs, dénoncer un scandale consiste le plus souvent, dans nos sociétés, à révéler publiquement une contradiction entre des exigences de désingularisation et l’entretien de liens singuliers. La dénonciation du scandale, en ce sens, n’a rien d’arbitraire, puisqu’elle repose sur des attentes liées à une certaine grammaire politique plus ou moins partagée (celle que les auteurs appellent la « cité civique ») : le dénonciateur entreprend de « dévoiler le particulier sous le général, la personne singulière sous le représentant ou le magistrat, l’intérêt particulier caché sous la proclamation d’une adhésion à l’intérêt général qui n’est que de surface, les liens personnels secrets qui sous-tendent des relations données comme officielles : le magistrat a été vu dînant au restaurant avec le prévenu ; le promoteur immobilier qui construit un nouveau quartier est, en fait, le cousin du maire qui lui en a fourni l’autorisation » (p. 30).

[47]

Une bonne part de la littérature anthropologique tend ainsi à nous présenter les scandales dans les sociétés « primitives » sans s’attarder outre mesure sur la réflexivité stratégique des individus. De son côté, la littérature sociologique nous décrit le plus souvent les scandales dans les sociétés modernes, en focalisant uniquement son attention sur la dimension stratégique et instrumentale de l’agir. Il y a là un parti pris qui tient sans doute beaucoup moins à l’organisation des sociétés étudiées qu’à l’histoire des disciplines qui les étudient.

[48]

Dobry (M.), Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la FNSP, 1986.

[49]

Cf. par exemple Thévenot (L.), « Pragmatic Regimes Governing the Engagement with the World », in Knorr-Cetina (K.), Schatzki (T.), Savigny Eike (V.), eds, The Practice Turn in Contemporary Theory, London, Routledge, 2001.

[50]

C’est d’ailleurs pourquoi ni le scandale, ni l’affaire ne mettent jamais un terme au commérage. Bien au contraire, les modalités dénonciatrices « officieuses » continuent souvent à être très actives en marge de la scène publique où s’échangent les accusations « officielles » – comme on le voit par exemple dans l’affaire dite de « Carpentras » analysée par P. Aldrin (Sociologie politique des rumeurs, Paris, PUF, 2005, p. 249-274). C’est par conséquent la gamme complète des lieux de la dénonciation qu’il nous revient d’essayer d’analyser si nous voulons parvenir à restituer la dynamique d’ensemble d’un scandale ou d’une affaire.

[51]

Un enjeu central de ce type d’approche est en effet de rendre compte des tiraillements et des tensions internes qui résultent chez les acteurs impliqués dans le processus conflictuel de leur engagement successif dans des régimes d’action différents où ils sont tour à tour amenés à s’indigner, à faire preuve de cynisme, à planifier des actions, à pardonner, etc.

[52]

Au sens où Goffman entend ces termes dans La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, Paris, Minuit, 1973, p. 25-29.

[53]

Cf. Simmel (G.), Le conflit, Paris, Circé, 1995.

[54]

On peut faire ici, dans une perspective éliasienne, l’hypothèse d’une élévation historique de la disqualification de la violence physique mais aussi verbale dans l’affaire. La transformation des scandales en affaires constitue d’ailleurs sans doute l’indice principal de cette euphémisation : il s’agit de prendre sur soi pour accorder à l’accusé, même s’il en coûte, le droit de contre-attaquer publiquement. Le niveau élevé d’auto-contrainte ainsi requis tend peut-être à faire oublier aux Modernes à quel point la dénonciation publique est une violence. Bayle, en son temps, la comparait à un « homicide civil » (cité par Boltanski (L.), « La dénonciation », Actes de la recherche en sciences sociales, 54,1984, p. 4).

[55]

Gluckman (M.), « Gossip and Scandal », art. cité, p. 307.

[56]

Ibid.

[57]

Qu’on songe par exemple aux pages célèbres où M. Foucault nous peint la « sombre fête punitive » que constitue le supplice de Damiens en place publique (Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975). À celles où A. Corbin nous relate la désignation à la vindicte populaire d’un jeune noble dans un petit village de Dordogne en 1870, suivie de la « liesse de son massacre », procédures au décorum pour partie improvisé mais où se retrouvent quantité d’emprunts à des rites religieux et agraires (Le village des « cannibales », Paris, Aubier, 1990). Ou encore, à celles où A. Brossat souligne en quoi, à la Libération, la tonte des femmes accusées d’avoir « couché » avec l’ennemi puise directement dans les « rites de réprimande » traditionnels et vise, comme eux, à sanctionner « un trouble grave produit dans l’ordre matrimonial » en faisant éclater publiquement un « tapage » scandaleux (cf. Libération, fête folle, Paris, Autrement, 1994).

[58]

Peut-être touchons-nous ici aux origines mêmes de la forme « affaire ».

[59]

Cf. Rivière (Y.), Les délateurs sous l’Empire romain, Rome, École française de Rome, 2002, p. 361-372. Comme l’a montré L. Boltanski, dans nos sociétés, la « réflexion de la peine » à l’égard du dénonciateur qui utilise mal les règles pratiques de la dénonciation publique pourra se traduire par des jugements d’anormalité à son égard. Cf. « La dénonciation », art. cité.

[60]

Garrigou (A.), « Le scandale politique comme mobilisation », art. cité. Cette typification n’entraîne pas que l’issue des scandales devienne mécanique. Garrigou souligne au contraire en quoi une grande part de l’énergie déployée par les acteurs impliqués dans le scandale consiste à s’affronter sur la bonne « définition de la réalité » (p. 185). L’auteur reproche à ce propos aux analyses du scandale focalisées sur la violation des normes de détourner notre attention des « luttes politiques qui suivent et accompagnent la divulgation » (p. 181).

[61]

Ibid., p. 190. Le même type d’analyse a été développé par D. de Blic s’agissant de la transmission, en France tout au long du XXe siècle, d’une culture attachée à cette autre « typification d’une mobilisation » qu’est le « scandale financier ». Cf. Blic (D. de), Le scandale financier. Naissance et déclin d’une forme politique, de Panama au Crédit Lyonnais, Thèse de sociologie, EHESS, 2003.

[62]

Cf. Dampierre (E. de), « Thèmes pour l’étude du scandale », art. cité, p. 332.

[63]

Force hautement déstabilisatrice mais aussi, si l’on emprunte un instant le point de vue fonctionnaliste d’un Gluckman ou d’un Dampierre, force hautement refondatrice de la cohésion sociale. Pour une défense de ce type de thèse, cf. Dayan (D.), Katz (E.), La télévision cérémonielle, Paris, PUF, 1996.

[64]

Il serait possible de réinterpréter dans cette perspective les travaux de C. Tilly relatifs à la nationalisation des répertoires d’action protestataires. Cf. Tilly (C.), La France conteste. De 1600 à nos jours, Paris, Fayard, 1986. Sur la notion d’investissement de forme, telle qu’utilisée ici, cf. Thévenot (L.), « Les investissements de forme », Cahiers du CEE, PUF, 1986.

[65]

On peut même soutenir qu’ils ne le sont pratiquement jamais. Cf. Lemieux (C.), « Heurs et malheurs du journalisme d’investigation en France », in Delporte (C.), Palmer (M.), Ruellan (D.), dir., Presse à scandale, scandale de presse, Paris, L’Harmattan, 2001.

[66]

Pour une critique du médiacentrisme, cf. notamment P. Schlesinger, « Repenser la sociologie du journalisme », Réseaux, 51,1992. L’idée selon laquelle la presse aurait causé à elle seule la démission de Richard Nixon, est l’un des principaux « mythes » que met à mal le sociologue M. Schudson dans le livre qu’il a consacré au scandale du Watergate (cf. Watergate in American Memory, New York, Basic Books, 1992).

[67]

On s’oblige alors à reconnaître, aux côtés des journalistes ou plutôt en interaction avec eux, l’activité et les stratégies de quantité d’autres acteurs : magistrats, hommes politiques, intellectuels, dirigeants associatifs, chercheurs en sciences sociales, simples particuliers ou autres whistleblowers. Concernant cette dernière notion, cf. Bernstein (M.), Jasper (J.), « Les tireurs d’alarme dans les conflits sur les risques technologiques », Politix, 44,1998. Ainsi que Chateauraynaud (F.), Torny (D.), Les sombres précurseurs. Une sociologie pragmatique de l’alerte et du risque, Paris, Éditions de l’EHESS, 1999.

[68]

Dobry (M.), Sociologie des crises politiques, op. cit.

[69]

Pour des exemples de travaux qui développent, à des degrés divers, ce type d’approche, voir, dans le cas des rapports, en France, entre magistrature et sphère politique, l’enquête très complète de V. Roussel (Affaires de juges, op. cit.). Ainsi que Garraud (P.), « Les nouveaux juges du politique en France », Critique internationale, 3,1999 ; Adut (A.), « Scandal as Norm Entrepreneurship Strategy : Corruption and the French Investigating Magistrates », Theory and Society, 33,2004. Pour des exemples étrangers : Daniel (J.), « Les démocraties pluralistes face aux scandales politiques », Revue française de science politique, 42 (6), 1992 ; Bouissou (J.-M.), « Les politiciens, acteurs de la dénonciation. Le cas du Japon », in Briquet (J.-L.), Garraud (P.), dir., Juger la politique, op. cit. ; Georgakakis (D.), « La démission de la Commission européenne : scandale et tournant institutionnel », Cultures et conflits, 38-39,2000. Concernant des scandales qui impliquent d’autres secteurs d’activité : Tumber (H.), « “Selling Scandal”: Business and the Media », Media, Culture and Society, 15 (3), 1993 ; Champagne (P.), Marchetti (D.), « L’information médicale sous contrainte. À propos du “scandale du sang contaminé” », Actes de la recherche en sciences sociales, 101-102,1994.

[70]

Même si celle-ci peut favoriser celle-là. Si nous nous référons au schéma durkheimien de De la division du travail social, la resectorisation correspondrait à une régulation du scandale typique d’une société où la division du travail est poussée et où la solidarité organique en vient à jouer un rôle prépondérant, là où le châtiment du fautif correspondrait à une régulation du scandale typique d’une société plus indifférenciée et où domine surtout la solidarité mécanique. C’est ainsi par exemple que les débats publics suscités aux États-Unis dans les années 1990 par les scandales sexuels impliquant des célébrités ne se focalisaient pas sur le châtiment du fautif mais sur la réparation des dysfonctionnements institutionnels qui avaient facilité la faute. Cf. Gamson (J.), « Normal Sins : Sex Scandal Narratives as Institutional Morality Tales », Social Problems, 48 (2), 2001.

[71]

« Le président à l’épreuve du scandale », art. cité, p. 293 et 296.

[72]

Qu’on pense ici, une fois encore, au scandale du Crédit lyonnais analysé par D. de Blic (« “Le scandale financier du siècle, ça ne vous intéresse pas ?”… », art. cité) ou à la façon dont fut désamorcé en douceur le scandale des « avions renifleurs » : Lascoumes (P.), « Au nom du progrès et de la Nation : les “avions renifleurs”. La science entre l’escroquerie et le secret d’État », Politix, 48,1999.

[73]

Telle est par exemple la démarche de L. Mucchielli dans Le scandale des « tournantes » (Paris, La Découverte, 2005).

[74]

Ce n’est pas tant en effet le fait de prendre parti qui est ici problématique. C’est le fait de prétendre ne surtout pas le faire, tout en le faisant. Ainsi, par exemple, la mise entre guillemets du terme scandale, procédé à travers lequel le chercheur entend parfois montrer qu’il n’est pas dupe du fait que le scandale est « construit », loin de constituer l’acte de distanciation qu’il prétend être, représente au contraire une prise de parti (car c’est évidemment un enjeu majeur, pour certains des acteurs impliqués dans un scandale, que d’en relativiser l’objectivité).

[75]

Cf. Bloor (D.), Sociologie de la logique ou les limites de l’épistémologie, Paris, Pandore, 1982.

[76]

Pour une remise en perspective de l’ambition hautement critique propre à la démarche des Social Studies of Knowledge, cf. Pestre (D.), « Études sociales des sciences, politique et retour sur soi », Revue du MAUSS, 17,2001.

Résumé

Français

Parmi les travaux publiés depuis une vingtaine d’années au sujet des scandales, aussi bien en sociologie, en anthropologie et en histoire qu’en science politique, une voie se dégage, qui considère le scandale comme une épreuve à travers laquelle est réévalué collectivement l’attachement à des normes. Le présent article souligne en quoi envisager de cette façon les scandales conduit à être particulièrement attentif à leur force instituante ainsi qu’au fait que leur signification et leur portée « réelles », dépendant de la réaction collective qu’ils suscitent, ne sont jamais données à l’avance, ni entièrement prévisibles. Prenant au sérieux les raisons de s’indigner des acteurs, ce type d’approche a des implications importantes, que l’on détaille ici, sur la conception que le chercheur peut se faire du rôle joué dans les scandales par les calculs stratégiques, l’euphémisation de la violence, la séparation entre sphères d’activité ou encore, les médias de masse. On précise en outre pourquoi cette approche oblige le chercheur à une réflexivité de degré supérieur dans son rapport à l’objet.

Plan de l'article

  1. La force instituante du scandale
  2. Du scandale à l’affaire
    1. Qui doit décider s’il y a scandale ?
    2. Trois significations possibles d’un scandale
    3. « Un drame de la dissimulation et du dévoilement »
  3. La place de la stratégie dans les scandales
    1. Les limites du réductionnisme stratégiste
  4. Violence réglée et « culture du scandale »
  5. Le rôle des médias
  6. Scandale et distanciation du chercheur

Pour citer cet article

de Blic Damien, Lemieux Cyril, « Le scandale comme épreuve. Éléments de sociologie pragmatique », Politix, 3/2005 (n° 71), p. 9-38.

URL : http://www.cairn.info/revue-politix-2005-3-page-9.htm
DOI : 10.3917/pox.071.0009


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