Politix 2006/3
Politix
2006/3 (n° 75)
300 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782200921248
DOI 10.3917/pox.075.0185
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Pontille (David), La signature scientifique, Paris, CNRS Éditions, 2004, 177 pages, annexes, bibliographie


Par Liliana Doganova

2 Centre de sociologie de l’innovation

3 École des mines de Paris

4 Qu’est-ce qu’un auteur dans l’univers scientifique ? Possède-t-il une spécificité, notamment par rapport à son homologue en littérature ? C’est à ces questions que tente de répondre David Pontille en cernant les qualités de ce qu’il appelle l’« auctorialité » (équivalent de « authorship » en anglais) scientifique à partir de l’articulation des actes d’écrire, de signer et d’être reconnu auteur d’un texte par les pairs. L’enquête est passionnante ; elle traverse le temps et les espaces disciplinaires pour traquer la notion d’auteur telle qu’elle se matérialise dans les pratiques scientifiques et la suivre à sa trace : la signature. David Pontille définit, en effet, son ouvrage comme un essai de « sociologie pragmatique de l’attribution ». Sa démarche est éclairante. Interrogeant l’auctorialité scientifique du point de vue des pratiques qui la fondent au quotidien – les manières de signer dans l’univers des sciences – D. Pontille montre combien celle-ci résulte d’un processus d’imputation faisant ainsi du collectif un des fondements de sa constitution (p. 25).

5 Résumer le voyage dans lequel nous entraîne cette investigation paraît bien difficile : à une telle tentative résiste la richesse du matériau, mêlant entretiens avec des chercheurs, observation de leurs pratiques dans différentes disciplines et aperçus historiques sur l’apparition de la signature, dans le monde des sciences plus particulièrement, le passage à l’imprimé, la mise en place des brevets et des droits d’auteur… Il s’agira donc plutôt de présenter cet ouvrage en s’arrêtant sur quelques idées fortes qui structurent la réflexion de son auteur.

6 Étudier les pratiques de signature en sciences pose le problème de l’approche de l’activité scientifique. D. Pontille définit sa méthode en la distinguant de deux autres démarches : les « modèles quasi-économiques » (p. 36) et les « réseaux sociotechniques » (p. 28). Les premiers tentent de rendre compte globalement de l’activité scientifique en la réduisant, selon les analyses, à la recherche de reconnaissance, de crédit ou de crédibilité et en transformant ainsi les chercheurs en agents économiques déployant des stratégies pour obtenir des récompenses. Or, les entretiens menés par D. Pontille mettent en évidence d’autres logiques : la signature certifie l’authenticité des productions, induit de la responsabilité et est fortement liée à l’autorité détenue par l’auteur d’un texte. L’approche en termes de réseaux, quant à elle, ne semble pas adaptée à l’étude des pratiques de signature en sciences dans la mesure où ces « réseaux éphémères en constante recombinaison » ne permettent pas de comprendre l’effet de clôture que celles-ci supposent.

7 À la notion de réseau, D. Pontille préfère celle d’« espace d’inscription disciplinaire » (p. 99). Définie comme l’ensemble des articulations entre espaces sociaux et graphiques, celle-ci permet d’appréhender simultanément d’une part les positions sociales des chercheurs – positions constituées par les liens formels et informels qu’ils tissent avec leurs collègues et fondées sur des critères comme la hiérarchie, l’âge, la continuité dans le temps, les collaborations passées et futures, l’aide… – et, d’autre part, leurs positions graphiques telles qu’elles se manifestent dans l’ordre des signatures d’un article. L’« espace d’inscription » permet ainsi de passer d’un agencement entre positions sociales et graphiques à un autre et de saisir la multiplicité des logiques d’action à l’œuvre dans la pratique de signature.

8 L’examen des cosignatures d’articles dans différentes disciplines révèle une dimension particulière des espaces d’inscription puisque des régularités se dessinent dans ces pratiques et différencient les disciplines entre elles. La cosignature est, en effet, bien plus fréquente en sciences expérimentales qu’en sciences humaines et la préférence pour l’ordre alphabétique des noms est plus forte en sociologie qu’en biologie. Plus précisément, en observant trois domaines scientifiques – la biologie, le droit et la sociologie – une correspondance apparaît entre l’organisation du travail dans chaque discipline, la hiérarchisation des opérations de recherche et l’agencement des signatures. L’espace disciplinaire encadre donc les activités de production et les modalités d’attribution des textes et c’est la hiérarchisation des activités qui, s’avérant être un des repères communément partagés par les chercheurs, joue comme instrument de clôture disciplinaire.

9 Les entretiens avec des chercheurs en biologie, en droit et en sociologie et les observations de leurs pratiques de signature dessinent alors trois figures de l’auteur selon les disciplines et, partant, trois conceptions de l’auctorialité. En droit, prédomine la figure de l’« auteur absolu », proche de la conception littéraire de l’auteur. Ici, l’auteur est individuel : à la solitude dans le travail de recherche correspond la solitude dans la signature. L’auteur d’un texte est celui qui en assume l’écriture et celle-ci est confiée en fonction de l’autorité et de l’ancienneté. En biologie, en revanche, l’auteur est caractérisé par un « double je » (p. 135). Le statut institutionnel détermine la répartition des opérations de recherche et celle-ci, à son tour, organise l’ordre des signatures. Ainsi, le doctorant qui est en charge de l’expérimentation voit son nom à la première place des signatures d’un article, alors que le directeur du laboratoire, qui supervise l’interprétation, est assigné à la dernière place. Au premier est attribuée la propriété intellectuelle et au dernier, la responsabilité intellectuelle. La sociologie, quant à elle, est marquée par la « pluralité des figures de l’auteur » (p. 142). La division entre « ceux qui manipulent les données et ceux qui manient les mots » (p. 147) est prégnante, mais les modalités de signature dépendent de la place accordée aux investigations empiriques, qui est plus importante aux États-Unis qu’en France. L’auctorialité se fonde ici avant tout sur les critères de l’écriture et de l’autorité.

10 La notion d’espace d’inscription disciplinaire permet ainsi de distinguer des pratiques de signature et des figures de l’auteur propres à chaque discipline, mais permetelle de saisir la spécificité de l’auctorialité scientifique ? Pour cerner celle-ci, D. Pontille recourt finalement à la diplomatique qui distingue dans un acte écrit deux auteurs : celui de l’acte et celui de l’action. À cette double figure, il fait correspondre celle de l’auctorialité scientifique qui regroupe celui qui autorise – la revue – et celui qui énonce – le chercheur. Il prend également en compte la citation et construit ainsi un régime de l’auctorialité scientifique qui se présente sous la forme d’un « dispositif à trois têtes : il engage le chercheur producteur de textes, l’évaluateur producteur de connaissances et le chercheur [qui cite] producteur de reconnaissance » (p. 167) et dont la caractéristique est la circularité, chaque chercheur étant simultanément énonciateur, évaluateur et lecteur. On pourrait se demander si ce régime que D. Pontille propose – un régime de l’auctorialité scientifique ancré dans la circularité, fondé sur une double reconnaissance, reconnaissance du texte comme connaissance et reconnaissance de son producteur comme auteur, qui se fait au gré d’interactions constituant ce qu’on pourrait appeler des réseaux sociaux-graphiques, tissés de co-citations et dans lesquels les acteurs s’échangent leurs rôles en permanence – ne serait pas finalement une synthèse des deux modèles dont il se veut distant. Quoi qu’il en soit, l’approche qu’il construit permet d’appréhender un aspect de l’auctorialité scientifique qui semble échapper à ces deux modèles : les écrits scientifiques sont des actes bien plus que de simples textes.

11 La notion d’espace d’inscription disciplinaire permet donc de décrire le processus qui aboutit à la détermination des noms inclus dans la liste des signataires d’un article et de leur mise en ordre. Dans chaque discipline, des repères communément partagés aident à répondre à la question « Qui signe et où ? ». La personne qui a écrit le texte, celle qui jouit d’une autorité institutionnelle, ou qui a pris en charge les expérimentations, ou qui fait partie de l’équipe de recherche, celle qui assume la responsabilité du texte… peuvent signer, être remerciées en note en bas de page ou ne pas être mentionnées du tout ; elles peuvent être en première ou seconde position ou bien rester enfouies au milieu d’un générique de noms. Mais une fois l’ordre des signatures négocié, un deuxième processus semble à l’œuvre, notamment dans le cas de la cosignature. Tout se passe comme si, prisonniers de la conception littéraire d’un auteur individuel, les lecteurs tentaient malgré tout de dégager un auteur de la multitude de signataires. Comme le rappelle D. Pontille, l’auteur est celui qu’on va citer en noyant les cosignataires dans l’anonymat du « et alii », fût-il celui dont le nom figure en premier sur la liste des signatures ou celui à qui l’« effet Matthieu » (p. 46) conduit à attribuer l’auctorialité. Ce processus prend toute son ampleur avec le rôle d’instrument de mesure conféré à la signature à travers la mise en place de dispositifs comme le « Science Citation Index » et le « facteur impact » et leur intégration croissante dans les procédures d’évaluation des chercheurs. Ce deuxième processus qui s’organise autour de l’interrogation « Qui est l’auteur ? » se différencie du processus agençant les signatures. Un décalage s’opère ainsi entre signature et auctorialité et ouvre sur une nouvelle question. « La signature n’invite-t-elle pas à distinguer deux actions généralement entendues comme synonymes : « signer » et « être auteur » ? » (p. 16). On peut dès lors se demander si la signature exerce véritablement un effet de clôture, puisqu’une fois le nom propre apposé sur un texte, tout semble se rejouer en permanence et l’auteur est redéfini par le mécanisme de la citation. Reste que la signature exerce un tel effet du côté des signataires puisqu’elle vient fermer un processus de recherche, fût-ce de manière temporaire.

12 Les tensions entre signature et auctorialité qui apparaissent dans le cas de la cosignature mettent en évidence toute la difficulté à parler d’auteur dans le monde des sciences, et à concilier cette notion, imprégnée d’une conception individuelle, avec la pratique de la science qui est une entreprise collective. Pourrait-on concevoir un régime d’attribution en sciences qui échappe à la notion d’auteur ? D. Pontille donne l’exemple de la « contributorialité » (p. 162) qui a été mise en place en sciences biomédicales. Ce régime remplace la notion d’auteur par un ensemble de « contributeurs » (p. 162), la participation effective de chaque contributeur étant explicitée, et un sous-ensemble de « garants » (p. 163), à qui est attribuée la responsabilité de l’intégralité de l’article. Or, si le modèle de la contributorialité échappe à la conception littéraire de l’auctorialité dans la mesure où le garant est « à la fois moins et plus » (p. 163) que l’auteur en littérature, il fonctionne toujours selon une logique de référence individuelle.

13 La tension entre individuel et collectif se retrouve dans une caractéristique fondamentale de l’auctorialité scientifique : la dissension entre la présence de l’auteur et la nécessité de sa disparition, l’effacement de l’auteur étant indispensable pour qualifier son énoncé d’universel. Le texte scientifique produit « l’amnésie de ses conditions de production » (p. 56), conditions dont l’auteur fait partie. En retraçant l’histoire de la mise en place des dispositifs de signature dans les domaines scientifiques, D. Pontille montre comment ceux-ci « assurent l’effacement de l’“auteur” tout en affirmant sa présence » (p. 59), notamment en situant d’emblée l’auteur au sein d’un collectif de pairs. La première figure de l’auteur scientifique, telle qu’elle émerge avec l’apparition des revues scientifiques dans la deuxième partie du xviie siècle, illustre bien cette dualité : dans le cadre du programme expérimental, le scientifique présente son expérience devant un public de témoins qui valide les connaissances produites. L’auteur scientifique est alors conçu comme médiateur entre ses pairs et la réalité, comme celui qui fait parler la réalité, qu’elle soit naturelle, sociale ou psychique. Un autre aperçu historique éclaire cette particularité de l’auctorialité scientifique. Le mot « auteur » était composé au xive siècle de actores (« faire quelque chose ») et de auctores (« donner existence, créer quelque chose ») ; le premier terme était réservé aux écrivains contemporains qui compilaient et commentaient des textes quand le second qualifiait les écrivains de textes classiques qui faisaient autorité. Si cette deuxième signification a prévalu dans la conception littéraire de l’auteur et a fortement imprégné celle de l’auteur scientifique, on peut se demander si l’acception de l’auteur comme acteur, performant la réalité devant un public de pairs, ne correspondrait pas mieux à l’activité scientifique et ne permettrait pas alors de saisir avec plus de justesse la spécificité de l’auctorialité scientifique. Par ailleurs, la notion d’acteur entre en résonance avec un autre concept que D. Pontille utilise pour saisir la spécificité de l’auctorialité scientifique : celui d’« agent ». L’auteur scientifique est un « agent de l’État » (p. 171) dans la mesure où son activité est non seulement certifiée par ses pairs, mais aussi encadrée par l’État ou la société civile.

14 On le voit, un des apports majeurs de cet ouvrage est de mettre en évidence les fondements collectifs de l’auctorialité scientifique et d’ancrer celle-ci dans l’action. En conclusion de son étude, D. Pontille dégage trois dimensions qui en sont historiquement constitutives : « le travail » (p. 169), « l’assignation » (p. 170) et l’action collective (p. 171). L’auteur scientifique réalise un travail (ce terme s’opposant à la catégorie de l’« œuvre »), assume une responsabilité (scientifique, politique et éthique) et occupe une position particulière dans la société (il est un agent de l’État). Ce sont ces caractéristiques qui fondent la spécificité de l’auctorialité scientifique et l’éloignent de la conception littéraire de l’auteur. Ce sont elles aussi qui sont la source des tensions, perceptibles non seulement dans l’analyse théorique, qui révèle les dissensions entre auctorialité et signature d’une part et entre la notion d’auteur et la pratique scientifique d’autre part, mais aussi dans le vécu des acteurs que D. Pontille retranscrit dans son livre.

Accardo (Alain), Introduction à la sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, Marseille, Agone, 2006, 382 pages

15 Par Gérard Mauger

16 Centre de sociologie européenne (CNRS/EHESS)

17 Introduction didactique à la sociologie de Bourdieu dans la mesure où s’y trouvent explicités et utilisés les concepts clés et les schèmes d’analyse d’une théorie du monde social, le livre d’Alain Accardo est aussi une appropriation originale de cette « boîte à outils » théoriques et de ce modus operandi : « Mon propos n’est pas d’exposer en toute rigueur ce que pense Bourdieu et pas davantage ce qu’“il faut” penser de ce qu’il pense ; il est de proposer une vision du monde social qui est la mienne, mais que je n’aurais pas su concevoir ni formuler de cette façon sans une fréquentation assidue et une appropriation personnelle des analyses qu’il a élaborées », écrivait-il dans une version antérieure de ce livre (Le Mascaret, 1998). Dans cette vision du monde social, on trouve, en effet, npn seulement des inflexions par rapport à celle de Bourdieu, mais aussi la mise en évidence de tensions internes qui la traversent et au moins une solution à un problème non explicitement résolu.

18 L’ouverture du livre sur « l’illusion naturaliste » (p. 13-53) s’inscrit dans le droit fil du Métier de sociologue (P. Bourdieu, J.-Cl. Passeron, J.-Cl. Chamboredon, Le métier de sociologue, Paris, École Pratique des Hautes Études, Mouton et Bordas, 1968) et des analyses de la domination masculine (P. Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998). À contre-courant du come-back protéiforme de « la philosophie du sujet », elle étaye le bien-fondé de la nécessaire rupture avec le sens commun (et sa difficulté). L’illusion naturaliste (sous la forme de « la nature humaine » et des « motivations » qui en sont comme la monnaie) se perpétue, en effet, à travers l’extension de « la psychologisation » du monde social, le revival du « biologisme » (hier « le sang » et « la race », aujourd’hui « l’intelligence ») y compris sous la forme euphémisée de l’ethnicisation des rapports sociaux, l’imposition des postulats anthropologiques de l’économie néolibérale et, plus fondamentalement encore, le nominalisme inhérent aux usages du langage ordinaire.

19 Deuxième inflexion : l’importance qu’accorde A. Accardo au capital économique. « Parmi les trois espèces de capital (capital économique, capital culturel, capital social), il en est une qui pèse particulièrement lourd et qui, à terme, risque de faire la décision dans les luttes : c’est le capital économique (et plus précisément l’argent et les moyens de production) », écrit-il (p. 80). À cet égard, prévenant l’imputation d’« économisme », il précise utilement qu’il « ne consiste pas à prendre acte de l’importance considérable et constante des facteurs économiques dans l’histoire des individus et des groupes, […] mais à réduire, à ramener toutes les dimensions de la réalité sociale à la seule dimension économique transformée en variable indépendante de laquelle on pourrait faire découler plus ou moins mécaniquement, voire déduire a priori toutes les autres propriétés » (note 1, p. 80). Ce faisant, il peut sembler remettre en cause la place qu’occupent, dans l’œuvre de Bourdieu, le capital culturel et de façon générale « l’ordre du symbolique » (L. Pinto, Pierre Bourdieu et la théorie du monde social, Paris, Albin Michel, 2002), en un temps où, confronté à l’hégémonie de « l’économisme marxiste », il lui fallait « tordre le bâton dans l’autre sens ». Pour rendre compte de cette inflexion, dans une époque de reflux du marxisme qui conduit à récuser, non seulement l’idée d’une détermination en dernière instance par l’économie, mais aussi celle d’une « causalité principale » (p. 347), on peut supposer qu’il s’agit, pour l’auteur, de prendre acte de l’hétéronomie croissante des différents champs par rapport au champ économique, de l’extension de la « marchandisation » et de la domination du capital économique dans « le champ du pouvoir ».

20 Troisième inflexion : l’insistance sur « le recours à la force », c’est-à-dire implicitement sur une espèce de capital irréductible aux trois autres (bien qu’elle en dépende) – « le capital agonistique » si l’on veut – « capital spécifique » des bellatores dans l’imaginaire du féodalisme analysé par Duby (Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme, Paris, Gallimard, 1978). « Il faut […] avoir présent à l’esprit, […], l’enseignement le plus constant de l’histoire des sociétés humaines, écrit A. Accardo : un des moyens de domination par excellence, donc un des moyens de s’emparer des diverses espèces de capital, a été et demeure le recours à la force, sous ses formes les plus violentes » (p. 81). S’inscrivant dans le cadre de la conception wébérienne de l’État (défini par « le monopole de l’exercice légitime de la violence physique ») et prenant acte de la persistance des usages – militaires et policiers – de la force armée, A. Accardo semble, là aussi, aller à l’encontre de l’accent mis par Bourdieu et Passeron sur « les formes douces » de domination, thématisées dans le concept de « violence symbolique », parce qu’il leur fallait montrer, à l’encontre des théories classiques des fondements du pouvoir – des marxistes enclins à considérer l’État comme un simple organe de coercition, à Max Weber et sa définition classique ou de Norbert Elias à Charles Tilly – que les rapports de domination ne sont pas réductibles à des rapports de force physique et que l’exercice de la coercition physique est lui-même inséparable de formes de violence symbolique (La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Minuit, 1970, p. 18-19).

21 A. Accardo ne méconnaît évidemment pas le caractère heuristique du concept de « violence symbolique », pas plus qu’il ne conteste que l’État, « banque centrale de crédit symbolique » s’est également emparé du « monopole de la violence symbolique légitime » (P. Bourdieu, La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989). À cet égard, toutefois, il me semble qu’entre les deux versions du concept – l’une insistant sur les mécanismes conscients, l’autre sur les mécanismes inconscients parce qu’incorporés – il insiste sur la première : c’est également la lecture qu’en proposent Emmanuel Terray (« Réflexions sur la violence symbolique », Actuel Marx, « Autour de Pierre Bourdieu », 20, 1996, p. 11-25) et Bernard Vernier (« Violence symbolique », in Pierre Bourdieu : les champs de la critique, Paris, BPI/Centre Pompidou, 2004, p. 21-42). De ce point de vue, la reconnaissance qu’accordent les dominés aux dominants est double : reconnaissance du bien-fondé des justifications « religieuses », « naturelles », « savantes », etc., de la domination et reconnaissance que suscitent « les bienfaits » ou « les bénéfices secondaires » qu’elle leur procure (p. 87). Ainsi A. Accardo insiste-t-il sur l’importance de « l’activité symbolique de légitimation qui consiste à décrire et nommer la réalité », c’est-à-dire aussi des querelles de mots où s’affrontent les professionnels de la représentation du monde social (politiques, journalistes, intellectuels) et sur la prééminence qu’ont acquise les médias dans ces luttes symboliques (cf. note 1, p. 108 et A. Accardo et al., Journalistes précaires, Bordeaux, Le Mascaret, 1998).

22 De même qu’on peut identifier dans l’œuvre de Bourdieu deux versions du concept de « violence symbolique », on peut également distinguer deux conceptions de la sociogenèse des habitus relevées en particulier par Bernard Lahire qui critique la première et privilégie la seconde (L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998). Schématiquement, l’une propose une vision ordonnée et « synthétique » de la construction sociale des habitus : les premiers schèmes de perception, de pensée, d’appréciation et d’action intériorisés (habitus primaire) structurent l’intériorisation des suivants (habitus secondaire), assurant ainsi l’unité et la cohérence des habitus. L’autre version suggère, à l’inverse, une structure « stratifiée » de l’habitus : les dispositions successivement intériorisées sont sédimentées (ou « empilées ») et susceptibles d’être réactivées en fonction des situations rencontrées. C’est le schème qu’impliquent, par exemple, l’analyse des effets induits par le « déracinement » et l’esquisse d’auto-analyse de Bourdieu. Confrontés aux aspects contradictoires de la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Bourdieu et Sayad avaient été ainsi conduits à introduire la notion de « sabir culturel » : dans la mesure où « les modèles de comportement et l’ethos économique importés par la colonisation coexistent, en chaque sujet, avec les modèles et l’ethos hérités de la tradition ancestrale » (p. 163), le paysan algérien, « faute de parler assez bien les deux langues culturelles pour les tenir nettement séparées, est condamné aux interférences et aux contradictions qui font le sabir culturel », écrivaient-ils (Le déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Minuit, 1964, p. 167-168). Le même schème prévaut dans l’auto-analyse de Bourdieu : ayant intériorisé les dispositions associées à sa famille d’origine, mais s’étant aussi parfaitement bien adapté au monde des aspirants intellectuels de la khâgne de Louis le Grand, « cette expérience duale ne pouvait, écrit-il, que concourir à l’effet durable d’un très fort décalage entre une haute consécration scolaire et une basse extraction sociale, c’est-à-dire l’habitus clivé, habité par les tensions et les contradictions » (Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Éditions Raisons d’agir, 2004, p. 127-128). Les deux versions cohabitent dans le livre d’A. Accardo. L’une insiste sur le caractère structurant de l’habitus primaire : « Parmi les actions pédagogiques que nous subissons, les plus décisives sont les plus précoces » (p. 159), « les dispositions déjà acquises conditionnent l’acquisition ultérieure des nouvelles dispositions » (p. 160), écrit-il. Mais cette conception de la sociogenèse des habitus n’exclut pas, selon lui, l’existence d’« habitus composites voire contradictoires » (p. 160). Dès lors, en effet, que « tout agent reçoit, non pas un mais plusieurs programmes tout au long de son expérience vécue » (p. 156) et où l’habitus peut être décrit comme un « dépôt de couches successives, à la façon d’un millefeuilles » (p. 160), les contradictions, les incohérences des comportements d’un même agent ne sont pas exclues : elles renvoient à la plus ou moins grande hétérogénéité sociale des espaces fréquentés et « les sautes d’identité trouvent leur principe explicatif dans la relative autonomie des champs sociaux » (p. 214). Ainsi l’auteur est-il conduit à analyser « la construction de l’identité sociale » comme l’issue d’un processus dialectique entre des forces centrifuges (liées à la diversité des investissements) et des forces centripètes (« qui ont pour fondement objectif essentiel l’ensemble relativement stable des propriétés inhérentes à la condition et à la position de classe ») (p. 215).

23 Bourdieu a évoqué à plusieurs reprises la sociogenèse de sa théorie de l’action, indiquant comment et pourquoi, après avoir été « un structuraliste heureux » (Le sens pratique, op. cit., p. 22), il avait dû « réintroduire […] les agents, que Lévi-Strauss et les structuralistes, notamment Althusser, tendaient à abolir, en faisant d’eux de simples épiphénomènes de la structure » (Choses dites, op. cit., p. 19). « Je dis bien agents et non sujets », précisait-il : il fallait éviter, en effet, de retomber dans le paradigme « individualiste » du calcul rationnel, de l’anthropologie cartésienne ou du finalisme sartrien. En d’autres termes, il s’agissait d’échapper à « l’alternative du structuralisme sans sujet et de la philosophie du sujet » (Choses dites, op. cit., p. 20), du « sujet » sartrien et du « support de structure » althussérien. Pourtant, s’il est vrai que, dans la plupart des cas, « la pratique n’implique pas – ou exclut – la maîtrise de la logique qui s’y exprime » (Le sens pratique, op. cit., p. 25), il faut également préciser que la pratique n’exclut pas toujours la maîtrise de la logique qui s’y exprime : c’est le cas, par exemple, de la démarche réflexive à laquelle Bourdieu conviait les sociologues, mais c’est aussi, plus banalement, celui de tous les stratèges, consultants, experts, du monde des affaires ou de la politique, qui font profession de mettre le monde à distance et d’agir rationnellement (en fonction de critères explicites) et sans doute aussi celui de toutes ces pratiques de la vie ordinaire associées à des dispositifs réflexifs mises en évidence par B. Lahire (L’homme pluriel, op. cit., p. 117-167). Dans cette perspective, A. Accardo oppose le subjectivisme radical, effet propre à « la téléologie inhérente au langage ordinaire » (p. 149) qui porte les agents à concevoir leurs actions comme la conséquence d’une intentionnalité explicite, à l’objectivisme radical de ceux qui se représentent comme des jouets passifs ou inconscients de forces (internes ou externes) qui les dépassent. « Toutes nos pratiques peuvent se distribuer à des degrés divers entre deux pôles opposés, écrit-il : à une extrémité les pratiques qui nous donnent le sentiment d’agir de façon totalement libre parce qu’elles sont en fait commandées par une logique en acte qui nous échappe, celle de l’habitus ; à l’autre extrémité, des pratiques consciemment et expressément réglées, codifiées par des règles grammaticales, techniques, morales, juridiques, etc. » (p. 219), tout en précisant qu’« entre ces deux situations extrêmes et relativement peu fréquentes, il y a place pour la multitude des pratiques objectivement finalisées, dotées de rationalité tout en étant dépourvues d’intention expresse » (p. 150).

24 Interrogé sur la tension possible entre une représentation de l’espace social en termes de « classes » et en termes de « champs », P. Bourdieu invitait à articuler ces deux topologies en étudiant la convertibilité des différentes espèces de capitaux d’un champ à l’autre de l’espace social (« Questions à Pierre Bourdieu », in G. Mauger, L. Pinto, dir., Lire les sciences sociales 1989-1992, Volume 1, Paris, Belin, 1994, p. 323-324). A. Accardo propose d’appréhender les médiations qui assurent concrètement, dans des registres divers et sous des formes parfois méconnaissables, l’accomplissement de la logique de classe au sein de chaque champ. Selon lui, « de tous les groupes d’appartenance, le plus fondamental est la classe sociale ». Quel que soit le champ considéré, les agents qui s’y investissent, importent un habitus de classe qui « confère un caractère assez systématique à l’ensemble des prises de position à l’intérieur des classements spécifiques des différents champs » (p. 202), de sorte que les pratiques dominantes dans les différents champs sont celles des classes dominantes, alors que les classes populaires sont absentes ou présentes par procuration dans tous les champs dont le droit d’entrée leur interdit l’accès. Selon A. Accardo, on retrouve dans tous les champs, « le même rapport entre un pôle dominant et un pôle dominé généralement occupé par des gens d’une condition sociale inférieure à celle des occupants du pôle dominant » (p. 203-204) : c’est dire que « la structure des différents champs spécifiques reproduit en la transposant la structure du champ des classes sociales » (p. 203). C’est pourquoi l’homologie structurale entre les différents champs est la clé essentielle d’une domination durable et généralisée de l’hégémonie de la classe dominante : « L’homologie structurale des champs ou, ce qui revient au même, leur autonomie relative, impose ce que l’on pourrait appeler une logique du coup double aux pratiques doublement déterminées des agents, logique qui fait qu’en se battant pour le triomphe de leurs intérêts spécifiques dans le champ, ils se battent inévitablement aussi, sans toujours s’en rendre compte, pour les intérêts d’une classe ou d’une fraction », conclut-il (p. 208).

25 Bourdieu, qui pratiquait « une Realpolitik du concept » a souvent mis en garde contre la tentation de traiter les concepts more philosophico, les créditant de « cette existence irréelle et neutralisée qui est celle des “thèses” théoriques ou des discours épistémologiques » : « Il faudrait pouvoir éviter complètement de parler des concepts pour eux-mêmes et de s’exposer ainsi à être à la fois schématique et formel », écrivait-il (Le sens pratique, op. cit., p. 89). « De même que Marx disait qu’il n’était pas marxiste, je dirai que je ne suis ni bourdieusien ni bourdivin », déclarait-il aussi à Cerisy-La-Salle en 2001, dénonçant l’orthodoxie, les usages terroristes de la théorie et invitant à « rendre aux concepts leur agilité » (« Secouez un peu vos structures », in J. Dubois, P. Durand, Y. Winkin, dir., Le symbolique et le social. La réception internationale de la pensée de Pierre Bourdieu, Liège, Les Éditions de l’Université de Liège, 2005, p. 325-341). L’intérêt des outils conceptuels tient, en effet, aux fonctions qu’ils remplissent, aux faux problèmes et aux fausses solutions qu’ils éliminent, aux questions qu’ils permettent de mieux poser ou de résoudre, aux alternatives récurrentes et plus ou moins superposables qui divisent la réflexion sociologique, qu’ils permettent de lever, mais aussi aux difficultés proprement scientifiques qu’ils font surgir et aux enquêtes qu’ils suggèrent. De ce point de vue, introduire à la lecture d’une œuvre et lui rendre justice, ce n’est pas tenter d’escamoter, mais s’efforcer de restituer les inflexions, les tensions, les flottements, les hésitations qui la traversent : ce n’est pas le moindre des mérites de cette Introduction à la sociologie critique d’A. Accardo, « créatrice » de facto, sans aucune prétention affichée à l’être.

Ross (Kristin), Mai 68 et ses vies ultérieures, traduit de l’anglais par Anne Laure Vignaux, Bruxelles et Paris, Éditions complexe et Le Monde Diplomatique, 2005, 256 pages, Index, bibliographie

26 Par Rémi Guillot

27 Institut des Sciences Sociales du Politique

28 Paris X-Nanterre

29 L’ouvrage de Kristin Ross se singularise dans la production historiographique sur mai 68 par les sources qu’il mobilise et le ton fréquemment polémique de l’argumentation. L’auteure, titulaire d’un doctorat de littérature française obtenu à Yale en 1981, enseigne la littérature comparée à l’université de New York. May 68 and its Afterlives, publié aux États-Unis en 2002, est son troisième ouvrage sur la culture politique française. Elle a par ailleurs, travaillé sur la modernisation de la France d’après-guerre, la décolonisation et les transformations culturelles des années soixante (Fast Cars, Clean Godies : Decolonization and the Recording of French Culture, 1988, trad. Flammarion, 2006). Collaborant aussi à de nombreuses revues consacrées à la culture française et son histoire, elle est l’importatrice aux États-Unis de l’œuvre de Jacques Rancière dont elle a traduit Le maître ignorant (1990). Résolument critique à l’égard des lectures actuelles du « moment 68 » donnant de celui-ci une version dépolitisée, K. Ross entend non seulement réhabiliter l’histoire d’une des plus importantes grèves ouvrières qui eut lieu alors et mettre en évidence, contre ce qu’il en est dit aujourd’hui, les ressorts entièrement politiques de nombreux engagements passés, mais aussi le travail d’interprétation opéré sur le moment et surtout après coup et qui aboutit à leur occultation. « J’ai voulu par ce livre m’opposer au courant dominant depuis les années 1980, qui ne donne à Mai 68 que des dimensions culturelles, sinon morales et spirituelles. La position que j’adopte en est le contre-pied : Mai 68 fut selon moi avant tout un événement politique – j’emploie ici “politique” dans un sens fort différent de l’actuelle “politique politicienne”. » (p. 21) Ressusciter le contexte politique et mental de Mai 68 et montrer comment les « vies ultérieures » de cet épisode contestataire l’ont progressivement effacé des mémoires pour faire de Mai 68 une simple étape vers le libéralisme et l’individualisme triomphants : c’est la double piste d’investigation que suit l’universitaire américaine.

30 Pour restituer toute l’ampleur d’un dynamique contestataire qu’elle juge ignorée par l’historiographie contemporaine, l’universitaire américaine appuie son analyse sur une multitude de sources écrites, graphiques et sonores et fait ressurgir des textes, des images et des sons constitutifs du contexte mental de l’époque. Se détournant des discours des acteurs surmédiatisés, elle s’attache à décrypter l’événement à l’aide d’un abondant matériau issu de la littérature militante : les tracts, les affiches, les ciné-tracts et documentaires, les tentatives partisanes de révolutionner les sciences humaines ou les témoignages romancés comme les romans noirs de Jean-François Vilar ou Didier Daeninckx ou de l’américain William Gardner Smith. Sa formation littéraire l’amène encore à s’intéresser au vocabulaire et à « la langue spécifique de l’époque », et à redécouvrir des acteurs, généralement anonymes ou le rôle des comités de quartier ou d’usine. Grâce à cette approche, K. Ross parvient à faire resurgir tout ce qui, à l’époque, valait et prévalait comme schèmes de pensée. Sous cet angle, l’analyse sémantique ou philologique de certains mots est éclairante, comme celle de l’expression « matraquage ». Rappelant l’origine arabe du mot matraque, l’auteure souligne le lien qui a pu être opéré, dans l’esprit des manifestants, avec la guerre d’Algérie et l’oppression coloniale (p. 35 et s.). Cette approche révèle toute sa pertinence dans la brève analyse de la manifestation de soutien au pouvoir gaulliste du 30 mai. Loin des lectures a posteriori, K. Ross fait revivre cet instant qui vit gaullistes fervents et militants d’extrême droite se rallier sur les Champs-Élysées à des slogans tels que « Cohn-Bendit à Dachau » ou « la France aux Français » (p. 63) et livrer ainsi des accords de pensée qui ne pouvaient s’avouer directement. C’est justement la restitution des mécanismes de fonctionnement de certains lieux – géographiques ou théoriques – où des acteurs sociaux ordinairement séparés se lièrent provisoirement ou durablement qui est stimulante pour l’étude de cette conjoncture de crise. À l’instar d’Ingrid Gilcher-Holtey dans son article « La nuit des barricades » (Sociétés et représentations 4, 1998) l’auteure met en avant le statut particulier qu’ont pu acquérir des espaces, physiques ou symboliques, comme les librairies et maisons d’édition du quartier Latin, les comités de lutte et les groupes politisés, dans le travail de synchronisation d’aspirations et de projets politiquement désaccordés ou concurrents (p. 88 et s.). À sa façon, l’étude de K. Ross sur les événements de Mai 68 montre alors comment des milliers de travailleurs, étudiants et paysans, malgré tout ce qui les divisait, voire les opposait, ont pu se retrouver unis grâce à certains mots d’ordre qui avaient alors valeur de lignes d’action politique et comment, ce faisant, leur unité, antérieurement improbable, a conditionné la crise politique du moment en créant une conjoncture fluide ou désectorisée pour reprendre les termes de Michel Dobry. Autre façon de rendre intelligible l’ouverture de possibles insurrectionnels.

31 L’analyse du cadre mental des mobilisations contestataires se poursuit par une étude qui, en remettant en cause la vision réductrice tendant à circonscrire les événements de Mai 68 à la seule révolte étudiante de mai et juin, replace ce moment critique dans l’histoire longue des luttes anticoloniales et anti-impérialistes pour la libération de l’Algérie et du Vietnam (p. 94 et s.). Ce faisant, l’auteure remet aussi ces événements dans le prolongement de quinze années de luttes ouvrières internationalistes. Décentrant son regard de l’intellectuel parisien pour le focaliser sur les centaines de mobilisations ouvrières et paysannes qui firent de la période 68 un mouvement politique d’ampleur auquel participèrent, jusqu’en juin, près de neuf millions de travailleurs, K. Ross insiste notamment, dans le troisième chapitre intitulé « Formes et pratiques », sur la radicalisation des organisations de jeunesses issues de la gauche parlementaire et syndicale. En déconstruisant la figure dominante de l’étudiant contestataire et de son ethos « libéral/libertaire », elle brise un consensus contemporain qui passe sous silence la prégnance des schèmes marxistes à l’œuvre lors de ce mouvement social. Elle rappelle ainsi que dans les années 1960 les cadres de mobilisation de la jeunesse des classes moyennes et les entreprises collectives afférentes, loin des manifestations culturelles naïves et apolitiques aujourd’hui revendiquées, s’articulaient principalement autour de la figure marxiste de l’ouvrier et du militant tiers-mondiste.

32 Enfin, à la reconstitution d’un long processus de maturation s’ajoute une lecture historique ex post qui déconstruit les mécanismes d’occultation de l’événement. L’auteure rend compte de ce qu’elle appelle les « effets de confiscation » impulsés par les promoteurs du mouvement. Pour l’universitaire américaine, cet effet est en partie dû à une certaine indigence scientifique essentiellement lié au « renoncement » des historiens. À ses yeux, c’est cette indigence qui autorise les récits idéologisés d’entrepreneurs de mémoire (« sociologues et gauchistes réformés », p. 11) qui purent ainsi revendiquer avec succès le monopole de l’héritage de Mai. C’est sur fond d’interprétations déterminées par des impératifs médiatiques et politiques hétéronomes qu’une lecture dépolitisée de la période a été favorisée. Pour le montrer, K. Ross examine les grandes entreprises médiatiques d’écriture de l’histoire. Des colonnes de Libération à la publication d’ouvrages hagiographiques tels que le Génération de Hamon et Rotman, elle met en évidence le caractère nécessaire de ce travail de dépolitisation qui finit par représenter, à l’heure de la modernisation néo-libérale de la France, les mobilisations de 1968 comme un carnaval adolescent dénué de tout caractère social ou politique. Dans le dernier chapitre (« Autres fenêtres, mêmes visages »), K. Ross revient ainsi sur la relecture opérée, dès les années 1970, par les « nouveaux philosophes ». Elle y analyse la manœuvre qui visa à substituer aux revendications égalitaires, inspirées par le marxisme, les prémisses d’une révolution individualiste d’inspiration néolibérale. Le renversement symbolique qui permit aux anciens acteurs de la révolte étudiante – entachés du crime de pensée marxiste – de dépolitiser leurs engagements passés en investissant un discours éthique est décrit à partir de l’entreprise qui tendit à remplacer le discours tiersmondiste des années 1960 par la figure abstraite d’une « plèbe », anomique – et quasimystique, selon les mots d’André Glucksmann lors du débat médiatique entourant la publication de La cuisinière et le mangeur d’hommes – véritable incarnation misérabiliste de la détresse et de l’impuissance politique face à un monde de domination (p. 173 et s.). Sur les traces de Guy Hocquenghem et de sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary l’auteure expose ainsi les principes de cette conversion enthousiaste de certains gauchistes aux valeurs du marché où Mai 68 est intronisé comme le moment fondateur de la révolution libérale puisqu’il aurait contribué au véritable avènement de l’individu. En témoigne, selon elle, l’ouvrage de Luc Ferry et d’Alain Renaut, La pensée 68, qui « réencode » ce mouvement social pour en faire un instant libératoire, une partition autonome d’un ordre social individualisé.

33 La démonstration de K. Ross est très suggestive, elle séduit et parfois, avouons-le, réjouit, mais elle n’emporte pas la conviction, sans doute d’abord parce que, tout entière opposée à la lecture selon elle dominante aujourd’hui de Mai 68, l’auteure propose une autre version tout aussi monolithique et oublieuse des luttes passées et présentes pour la définition du sens de l’événement. Sa démarche est celle d’une littéraire. Si elle l’amène à porter attention à des phénomènes peu examinés par les sociologues et pourtant centraux dans certaines conjonctures (le rôle des mots et leur implicite politique), elle tend également à lui faire confondre les discours et les pratiques effectives et à adopter une vision intellectualisée des événements, proche d’une histoire des idées politiques classique, dans laquelle les textes étudiés, pris isolément, ne sont ni replacés dans leur contexte concurrentiel de production et d’usages (quid par exemple de la répression policière qui a dû inciter à l’autocensure ou à l’inhibition tactique ?) ni étudiés dans la diversité de leur investissement et de leur signification. Reste que, par la vivacité de son argumentation et la richesse des documents utilisés, ce livre invite, à sa façon, à remettre sur le métier la question de l’historiographie de Mai 68 à l’instar des travaux d’Isabelle Sommier ou de Boris Gobille.

Charaudeau (Patrick), Le discours politique. Les masques du pouvoir, Paris, Vuibert, 2005, 255 pages

34 Par Bertrand Pirat

35 Triangle – Action, discours, pensée politique et économique

36 UMR 5206 CNRS/ENS-LSH, Université Lyon 2, IEP de Lyon

37 Un différent initial oppose les sciences sociales aux sciences du langage. En constituant la langue en objet de science, par opposition à la parole, les secondes instituent un rapport théorique à cet objet, qui l’invalide en grande partie aux yeux des premières. Prendre pour objet le langage pour le comprendre pour lui-même éloigne de la compréhension qu’en ont ceux qui le comprennent pour agir. Forte de cette critique, la science politique a cessé d’aborder le discours comme le simple véhicule d’un contenu idéologique – corps de doctrine cohérent et systématisé par une mise en forme spécifiquement théorique – pour rendre compte des usages du discours dans le cours de l’activité politique, à travers les notions de stratégie, de position et de prise de position. Cette articulation de l’action et du discours – non plus comme thématique (discours de l’action politique) mais comme pragmatique (action politique par le discours), s’est trouvée au cœur du programme constructiviste. L’ouvrage de Christian Le Bart (Le discours politique, Paris, PUF, 1998) rendait compte de ce déplacement de perspective : partant des déterminants sociaux du discours et des stratégies des acteurs, il analysait les effets sociaux du discours politique et mettait l’accent en dernière analyse sur la construction discursive de la réalité et la dimension symbolique du travail politique.

38 Patrick Charaudeau propose, sous un titre identique, un résultat convergent. Mais l’itinéraire théorique emprunté est tout autre. L’auteur mobilise certaines catégories classiques de la rhétorique pour renouveler l’analyse du discours politique. Loin de constituer un « retour de la rhétorique », son travail contribue à réaménager les rapports entre analyse du discours et sciences sociales. Il instaure un dialogue interdisciplinaire fructueux qui peut s’articuler autour de trois questions. La première concerne la dimension agonistique de l’activité politique, qui s’objective dans des épreuves de représentation instituées. Dans quelle mesure et par quelles modalités la dynamique propre à ces épreuves s’impose-t-elle à l’ensemble du jeu politique ? La place du discours dans le travail de représentation politique est centrale. La deuxième concerne les idéologies. Elles ne s’imposent pas d’elles-mêmes, par leur seule cohérence et leur force intrinsèque de persuasion. La critique de la notion elle-même a été menée depuis fort longtemps. L’auteur lui préfère celle d’imaginaire de vérité, qu’il construit à partir d’un apport de l’anthropologie politique. Enfin, une approche globalisante tend à surévaluer l’homogénéité du discours politique énoncé en public, sans prendre en compte les impératifs de sa réception. La notion d’ethos, aux origines de la rhétorique, permet de prendre en compte la pluralité des contraintes de publicité qui pèse sur les acteurs politiques.

39 L’ouvrage de Patrick Charaudeau se présente comme un essai au format étendu. Il conjugue la définition d’un objet de connaissance académique, l’exposition des outils théoriques – stratégies, images et imaginaires discursifs – et des connaissances auxquels il donne lieu. À ce tableau descriptif du discours politique contemporain s’ajoute un questionnement sur son éventuelle dégénérescence et une prise de position explicitement normative pour une « nouvelle éthique ». Rares sont les ouvrages qui entendent donner une telle ampleur à leur propos, mais l’auteur relève ce défi en filant d’un bout à l’autre de son propos une métaphore heuristique : celle du masque. Elle joue à la fois le rôle de lieu commun (le pouvoir est tromperie, il dissimule, sa vérité est cachée), et de rupture avec ce sens commun : le masque, comme lieu de l’identité, serait aussi « le résultat de la rencontre entre un sujet qui énonce et un sujet qui interprète […] il ne dissimulerait pas, il nous désignerait comme étant notre identité vis-à-vis de l’autre. » Le discours politique, comme le discours médiatique, est le résultat de cette co-construction. Il se doit donc d’être considéré dans ce qu’il dit autant que dans ce qu’il ne dit pas, « un non-dit qui pourtant se dit aussi » (p. 5). Par cette introduction, le lecteur sait déjà que l’ouvrage, même s’il est un essai, conservera son positionnement scientifique, à l’encontre des dénonciations de la « propagande » – mot qui s’applique de manière unilatérale au discours de l’adversaire politique, et des conceptions purement manipulatrices de la langue, qui surestiment la cohérence du discours tenu en public.

40 La première partie de l’ouvrage définit son objet. Le discours politique n’est relatif ni à un genre de discours ni à un contenu idéologique spécifique : « ce n’est pas le contenu du discours qui fait qu’un discours est politique, c’est la situation [de communication] qui le politise » (p. 30). Cette définition pose comme préalable la question de la légitimité des gouvernants, la pluralité des champs sociaux (juridiques, économique, médiatiques) et des formes de vie politique, dans leur dimension normative (le politique) et leur dimension agonistique (compétition pour de postes de pouvoir). D’emblée, l’analyse du discours politique embrasse ces deux dimensions du discours politique dont l’articulation constitue son objet même : « le discours des idées se construit à travers le discours du pouvoir » (p. 34). L’hypothèse de l’auteur, exprimée dans les catégories classiques de la rhétorique, est celle d’un déplacement progressif du discours politique, du logos vers le pathos et l’ethos, « du lieu de la teneur des arguments verts celui de leur mise en scène » (p. 35). Elle sera discutée tout au long de l’ouvrage, tant dans la réponse à lui apporter (dernière partie) que dans sa formulation même.

41 La seconde et la troisième partie exposent les notions théoriques mobilisées pour formuler cette hypothèse. Les contraintes et les stratégies d’acteurs sont discutées puis appliquée à l’analyse du discours, avant d’être exemplifiée par un répertoire de faits discursifs empruntés à la vie politique française. Du côté des contraintes, le contrat de communication propre au champ politique est globalement analysé en reprenant la notion de Marc Augé de « dispositif rituel élargi », qui articule plusieurs instances (politique, médiatique, citoyenne et adversaire). Définies comme des catégories « abstraites, désincarnées et détemporalisées » (p. 42), les instances structurent la finalité de tout acte de communication. L’objet de l’analyse du discours n’est donc ni la dimension psychologique des acteurs ni l’idéologie véhiculée – soumises toutes deux à des variations historiques – mais les multiples modalités d’articulations entre ces différentes instances, où se fait et se défait un enjeu premier du discours politique – la légitimité – à travers la construction d’images de loyauté, de protestation ou de dénonciation. De ce point de vue, la légitimité n’est donc qu’affaire de croyances et de représentations. En effet, la notion d’instance permet de prendre en compte le caractère multidirectionnel de la parole publique, résultat d’une anticipation de la réception des messages de chaque instance envers les autres, en fonction des catégories qui construisent ces anticipations : attitudes, comportements, imaginaires supputés. Mais, remarque l’auteur, « personne n’a la preuve absolue que ces catégories de cibles ainsi construites coïncident avec des cibles effectives » (p. 48).

42 Du côté des stratégies discursives des acteurs politiques, l’accent est mis, là encore, non sur le contenu du construit idéologique, mais sur la position du sujet dans le processus de communication, en tant qu’elle relève d’une identité du « singulier-collectif » (p. 61). Le porte-parole politique, en tant qu’énonciateur d’une idéalité sociale, doit fondre la voix du Je dans celle d’un On nécessairement ambigu : de conviction et de persuasion. Dramatisation et argumentation sont donc les deux axes d’analyse des stratégies discursives déployées en politique pour persuader le public. Mais pathos et logos, parce qu’ils sont portés par des individualités politiques, ne peuvent s’analyser sans la prise en compte de l’ethos, à savoir l’image de soi construite par le discours.

43 La notion d’ethos est utilisée en sociologie pour appréhender les dispositions morales présentes chez les personnes à l’état pratique. Les jugements en acte dont elles sont capables existent indépendamment d’une éventuelle systématisation ou mise en forme théorique. L’ethos a été souvent compris comme une notion renvoyant exclusivement à des indices empiriques d’ordre infra-linguistique (comportement, attitudes, gestes, postures corporelles). Or l’usage de la parole est lui-même une pratique. Tout discours constitue un acte de langage qui engage la totalité de celui qui le produit et de ce qui produit son énonciation.

44 Comme le montre P. Charaudeau, la notion d’ethos est susceptible d’éclairer le point d’articulation entre le langagier et le social parce qu’elle renferme, en elle-même, une tension entre un pôle socialement pré-construit – l’identité du locuteur préexiste au discours et renvoie nécessairement à un être social – et un pôle purement énonciatif – l’identité du locuteur est construite par son discours. Ces deux dimensions donnent à la notion d’ethos une dimension authentiquement constructiviste : « le sujet apparaît au regard de l’autre dans une identité psychologique et sociale qui lui est attribué, et en même temps se montre à travers l’identité discursive qu’il se construit » (p. 89). Quelles que soient les modalités de constitution de l’ethos de l’homme politique, l’image qui en résulte se présente aux yeux du public comme la réalité unitaire de la personne publique. Cette réalité sociale imaginaire est l’objet privilégié de l’analyse du discours politique. Qu’elle résulte d’effets non désirés, qu’elle soit la résultante d’une pluralité de discours, l’image de l’homme politique provient d’une « mise en scène sociolangagière » (p. 90) dans laquelle la totalité du sujet, corporelle, historique et idéelle, est engagée : identité sociale et identité discursive fusionnent dans l’ethos. Elles sont redoublées, du côté du public, par les stéréotypes, les attributions identitaires aprioriques et essentialisantes.

45 L’analyse des ethos politiques ne relève pas d’un simple « retour de la rhétorique » qui remettrait au premier plan un éventuel art oratoire orienté en finalité. P. Charaudeau en fait un véritable concept opératoire d’analyse du discours, qui relie dialectiquement l’énonciation avec sa situation d’énonciation, elle-même susceptible de prendre en compte des données socio-institutionnelles. Ce type d’analyse avait déjà été mené ponctuellement (Amossy (R.), dir., Images de soi dans le discours. La construction de l’ethos, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1999), notamment sur l’ethos présidentiel (Dominicy (M.), Frédéric (M.), dir., La mise en scène des valeurs. La rhétorique de l’éloge et du blâme, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 2001). L’ouvrage de P. Charaudeau la systématise et la généralise à l’ensemble du discours politique. Il rejoint le questionnement autour de la construction des identités politiques mené par la science politique. Réciproquement, l’articulation entre le maniement du code langagier, les propriétés sociales des locuteurs et les chances de succès d’un discours dans une arène discursive particulière, sont au centre des préoccupations actuelles des travaux de science politique, lorsqu’ils mettent l’accent sur la spécificité des micro-espaces publics qui composent la société. Les acteurs sociaux se doivent de maîtriser une police d’accès à la généralité qu’il faut être en mesure de respecter pour être pertinent et efficient dans un débat déterminé. De ce point de vue, un discours éthique, par exemple celui prononcé devant le Comité d’éthique, doit être prononcé selon un ethos approprié. Il en va de même pour le discours politique. Les formes du discours des députés à l’Assemblée nationale doivent épouser les différentes grammaires, de la discussion ou de la critique, inscrites dans l’agencement du lieu. La mise en pratique de ces dispositifs sollicite des dispositions incorporées et énoncées.

46 L’auteur développe la notion d’ethos et catégorise différents ethos politiques à partir de nombreux exemples empruntés à la vie politique française contemporaine et plus particulièrement à la période 2000-2002. Deux grandes catégories fonctionnelles regroupent d’une par les ethos de crédibilité – cet homme est-il digne d’être cru ? – et d’autre part les ethos d’identification – cet homme est-il (aussi) bon (que moi) ?

47 On remarquera, parmi ces exemples, l’analyse en terme d’ethos de la défaite de Lionel Jospin, entre d’une part la construction d’un ethos de crédibilité, par la dénonciation des engagements irresponsables de son adversaire direct Jacques Chirac ou la mise en avant d’un pragmatisme réaliste garantissant un esprit de sérieux et d’autre part, un ethos d’identification fait de contrôle de soi, proche de la « force tranquille » de François Mitterrand, mais qui, mal maîtrisé, s’est avéré destructeur, transformant le leader du Parti Socialiste en homme indifférent au peuple de gauche. L’auteur fait de cette faiblesse de l’ethos d’identification un facteur, parmi d’autres, de la dispersion des voix de gauche au premier tour, cause de l’échec de Lionel Jospin.

48 Cette analyse pose la délicate question du contenu politique des « images » des hommes politiques. Si, dans « une démocratie du public », les images politiques permettent au plus grand nombre de prendre part à la discussion publique par leur aspect simplifié et immédiatement accessible, ce type de gouvernement représentatif ne peut fonctionner démocratiquement que si les « images » politiques correspondent effectivement à des positionnements politiques et à des orientations de l’action publique distinctes. La place prise par l’ethos dans le discours politique, telle que l’analyse P. Charaudeau, laisse d’abord penser que les caractéristiques actuelles de l’espace public renversent les données classiques de la rhétorique : « ce n’est pas le logos qui pour mieux passer serait habillé d’ethos et de pathos, mais l’ethos et le pathos qui fabriquent du logos » (p. 236). Ce renversement accrédite l’hypothèse d’une dégénérescence du discours politique, qui fera l’objet de la discussion à la fin de l’ouvrage.

49 La quatrième partie de l’ouvrage est consacrée aux « imaginaires de vérité » du discours politique. Partant de la notion d’idéologie, de sa critique et de son renouvellement par le travail de Teun Van Dijk qui distingue les idéologies professionnelles, sociales et politiques, l’auteur fonde sa réflexion sur le concept général de représentation sociale, dans sa dimension socio-cognitive, en distinguant savoirs de connaissance et savoirs de vérité – notion qui recoupe l’opposition entre jugements de faits et jugements de valeurs. Mais, remarque l’auteur, la distinction entre ces deux types de discours est poreuse, tout particulièrement pour le discours politique, dont la caractéristique est qu’il « cherche à ériger en norme universelle relevant de la connaissance ce qui n’est que norme morale relevant de la croyance » (p. 154). La notion d’« imaginaire », empruntée à Jean-François Bayart, est mobilisée pour rendre compte de la cohérence des univers de signification construits par certains discours politiques, et du caractère socialement situé de ces discours, institués en norme de référence à l’intérieur de certains groupes sociaux. Les usages politiques de ces imaginaires sociodiscursifs ont donc pour but de produire un effet de vérité. La société française a ses imaginaires propres : imaginaires de la « tradition », du retour aux sources, pour remotiver les institutions républicaines et prévenir les ruptures entre générations, imaginaire de la modernité pour rompre avec le passé et justifier l’action et célébrer l’efficacité ; imaginaire de souveraineté populaire où l’entité « peuple » est érigée en acteur historique unitaire et transcendant. Parce qu’il s’adresse au plus grand nombre, le discours politique privilégie l’imaginaire du consensus, et tend à effacer la dimension conflictuelle de l’activité politique.

50 Pour chaque imaginaire de vérité, l’auteur livre des exemples d’usages dans le discours public, politique ou citoyen, les déclarations du chef de l’État étant plus particulièrement sollicitées. Ces analyses viennent confirmer qu’à mesure qu’ils progressent dans la carrière, les hommes politiques deviennent des professionnels de la généralité et de l’action symbolique sur l’ordre des réalités symboliques, du « tenir ensemble » d’une société. Le discours politique serait-il phatique par fonction ?

51 La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à une discussion autour de l’éventuelle dégénérescence du discours politique. Cette question, présente implicitement dans les nombreux travaux qui prennent la notion d’espace public comme horizon normatif. L’hypothèse de la dégénérescence a été avancée encore récemment à propos du discours présidentiel (Mayaffre (D.), Paroles de président, Paris, H. Champion, 2004). À partir d’un relevé logométrique fondé sur des mesures quantitatives de la diversité et des récurrences lexicales dans les discours publics des présidents de la cinquième République, mais aussi sur la distribution relative des catégories grammaticales, propre à chacun des locuteurs présidentiels, l’auteur constate la faiblesse relative des substantifs et la prédominance des verbes énonciatifs dans les discours des deux derniers présidents de la cinquième République. Ces indicateurs chiffrés constituent les indices d’une mise en scène de la parole présidentielle par elle-même, dans l’accentuation de sa fonction phatique. Ce type de constats quantitatifs vient étayer les analyses qualitatives qui montrent une prédominance globale de l’ethos sur le logos dans le discours politique contemporain. La convergence des diagnostics autorise-t-elle pour autant une interprétation en terme de « dégénérescence » ?

52 Comme l’a montré Simone Bonnafous, le thème de la dégénérescence du discours politique traverse les propos savants de l’antiquité à l’époque contemporaine. Mais le questionnement actuel des sciences sociales diffère radicalement d’un jugement porté sur la qualité intrinsèque des discours des hommes politiques – une dimension dont les sciences sociales n’ont pas à prendre en compte, sauf à porter, en dernière analyse, un jugement de nature esthétique sur le « style » de tel ou tel homme politique, et donc à sortir du régime de scientificité qui est le leur. Le questionnement contemporain ne relève pas d’une appréciation du « beau discours » ou de l’éloquence des seuls hommes politiques, mais porte sur « la formation des opinions publiques démocratiques par la circulation des énoncés, des arguments et des témoignages dans les divers espaces publics » (Bonnafous (S.) et al., Argumentation et discours politique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003, p. 255). La réflexion de P. Charaudeau se situe exactement dans cette perspective. Elle se fonde sur la mise en relation de phénomènes observables au niveau de chacune des instances qui déterminent le discours politique : le déplacement des imaginaires sociétaux et l’éclatement des identités individuelles, les transformations du militantisme dans ses relations avec les médias, les nouvelles conditions de visibilité médiatique du discours politique, le caractère tactique de la parole politique, l’affaiblissement des relais d’opinions intermédiaires, l’épuisement des dispositifs médiatiques traditionnels, et enfin au niveau de l’instance politique, l’effacement de l’instance adversaire et la fusion des imaginaires de vérité. Un ensemble de facteurs socio-institutionnels aboutissent à des « effets de brouillage » (p. 194) qui affectent le discours politique. L’auteur appelle pour finir à une nouvelle éthique du discours politique qui concernerait toutes les instances déjà évoquées. Fondée sur un ethos d’exemplarité et de responsabilité, elle serait cependant exempte de tout fantasme de vérité cachée, souvent entretenu par le discours médiatique. En dépit de cet appel à une nouvelle éthique, le discours politique demeure un jeu de masques auquel participent gouvernants et gouvernés. L’auteur prévient, pour finir : les masques ne tombent jamais.

53 La démarche de P. Charaudeau transpose les catégories de la rhétorique en concepts opératoires de l’analyse du discours politique. En cela, elle rend le discours politique à la complexité de son contexte et constitue bien une manière de saisir toute sa socialité. À ce tire, l’ouvrage de P. Charaudeau confirme que l’analyse du discours est à compter parmi les sciences sociales du politique, à moins que l’analyse du discours politique ne constitue elle-même un carrefour inter- et transdisciplinaire des études du politique.

 

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POUR CITER CET ARTICLE

« Notes de lecture », Politix 3/2006 (n° 75), p. 185-200.
URL :
www.cairn.info/revue-politix-2006-3-page-185.htm.
DOI : 10.3917/pox.075.0185.