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2007/2 (nº 78 )


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En 1992, la publication par trois militantes de la cause des femmes (Françoise Gaspard, Anne Le Gall et Claude Servan-Schreiber) d’un ouvrage intitulé Au pouvoir, citoyennes ! Liberté, Égalité, Parité[1][1] Paris, Seuil, 1992., suivie, quelques mois plus tard, d’une conférence « Femmes et pouvoir » organisée à Athènes par la Commission européenne [2][2] Cette conférence, qui s’est tenue en novembre 1992,..., diffusent un nouveau mot d’ordre et la « parité » – désignant l’exigence d’une présence égale des deux sexes dans les assemblées élues – au sein de l’espace de la cause des femmes en France [3][3] La catégorie d’espace de la cause des femmes est utilisée.... Portée initialement par une poignée de militantes, la cause de la parité gagne au cours de la décennie une légitimité croissante, aboutissant à l’adoption, pour la première fois en France, d’un dispositif législatif de discrimination positive en faveur des femmes dans la représentation politique [4][4] La revendication de parité a été institutionnellement....

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L’apparition du mot d’ordre de parité constitue à plusieurs égards une rupture dans l’histoire des rapports entre l’espace de la cause des femmes et la question de la représentation politique. D’abord, même si le slogan provoque de vives controverses entre militantes féministes [5][5] Pour une analyse détaillée des arguments de cette controverse,..., la cause de la représentation politique des femmes devient, avec la « parité », un nouvel « attracteur [6][6] Boltanski (L.), Les cadres. La formation d’un groupe... » des luttes féministes : elle réunit des pôles très divers de l’espace de la cause des femmes (militantes d’associations féministes issues de la « seconde vague », universitaires, militantes de partis politiques de droite comme de gauche, d’organisations « féminines » traditionnelles, etc.) contribuant au renouveau médiatique et politique du « mouvement » – surtout perceptible à partir de 1995 – après une décennie d’atonie. Ce regain des luttes féministes autour du nouveau slogan de parité marque une rupture avec celles des années 1970 – dites de la « seconde vague » – qui avaient été dominées par des rhétoriques antiinstitutionnelles, centrées sur les enjeux de la maîtrise du corps et dans lesquelles les luttes pour l’inclusion politique des femmes n’avaient tenu qu’une place marginale. Ensuite, si l’émergence de la parité replace les luttes pour l’inclusion politique des femmes au cœur des mobilisations féministes, c’est sans doute en partie parce qu’elle offre une nouvelle grammaire à ces mobilisations. En effet, tel qu’il est défini par ses premières théoriciennes [7][7] Pour un aperçu de ces premières « théories » de la..., le « concept » de parité se présente comme « neuf », rompant avec les modes de revendication antérieurs de l’inclusion politique, notamment avec la revendication de « quotas », qui n’avait mobilisé qu’une poignée de militantes de partis depuis les années 1970 et dont la traduction législative s’était heurtée en 1982 à la censure du Conseil constitutionnel [8][8] Dans la décision n? 182-146 du 18 novembre 1982, le....

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S’il n’est pas question de remettre en cause la rupture qu’induit l’apparition de la revendication de parité au début de la décennie 1990, le nouveau souffle qu’elle apporte et les reconfigurations qu’elle induit dans l’espace de la cause des femmes en termes d’actrices, de discours et de stratégies militantes, on voudrait ici, à l’instar d’autres travaux sur la généalogie des mouvements sociaux [9][9] Cf. Agrikoliansky (É.), « Du tiers-mondisme à l’altermondialisme...., retracer la genèse de ces mobilisations pour la parité, souligner ce que ces mobilisations doivent à des mobilisations antérieures. Dans un texte sur l’émergence du mouvement des femmes de la seconde vague aux États-Unis, la sociologue américaine Verta Taylor insiste sur la nécessité de ne pas céder à une « vision immaculée » des mouvements sociaux, selon laquelle ceux-ci surgiraient « de nulle part [10][10] Taylor (V.), « La continuité des mouvements sociaux.... ». Elle incite à saisir, en explorant les transformations à l’œuvre dans des mouvements plongés dans les périodes de « mise en veille » précédant les « pics » de mobilisation, « les processus de continuité des mouvements sociaux », en particulier les transferts de militantes, de répertoires d’action et de registres discursifs d’un cycle de mobilisation à un autre. Tout en se gardant de céder aux deux principaux « périls » – l’anachronisme et le téléologisme – que recèle une telle approche [11][11] Mathieu (L.), « La constitution du mouvement altermondialiste… »,..., il s’agit ici, en explorant l’histoire des rapports entre l’espace de la cause des femmes et la représentation politique entre le début des années 1970 (émergence de la première vague qui redéfinit radicalement les termes de la lutte féministe) et l’aube des années 1990 (irruption du slogan de parité), de pointer les conditions sociales et intellectuelles du basculement progressif d’une période où la représentation politique est une cause marginale à une période où la représentation politique, sous la bannière de la parité, s’impose dans l’espace de la cause des femmes comme nouveau point focal et nouvelle grammaire pour formuler l’égalité. Alors que l’histoire des mouvements contestataires en France traite souvent les années 1980 comme une période creuse [12][12] Les travaux récents d’É. Agrikoliansky et de L. Mathieu,..., il s’agira donc ici de placer cette période au centre de l’analyse et de montrer qu’elle a été propice à un certain nombre de reconfigurations et d’innovations militantes qui permettent de mieux comprendre les conditions de « l’irruption » des mobilisations pour la parité au début de la décennie 1990.

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On peut diviser l’histoire des rapports entre l’espace de la cause des femmes et la cause de la représentation politique en trois séquences distinctes. Dans une première période, celle de l’apogée du Mouvement de libération des femmes (MLF) dans les années 1970, c’est la posture de rejet de la sphère électorale qui est dominante dans l’espace de la cause des femmes ; les revendications d’inclusion politique sont menées par des groupes marginaux en son sein. La seconde période, de la fin des années 1970 au milieu des années 1980, est marquée par l’acclimatation progressive de la cause de la représentation politique des femmes au sein de la mouvance de la « seconde vague » de l’espace de la cause des femmes, dans des groupes qui se situent à l’intersection de cette mouvance et de la sphère électorale-partisane. Enfin, la seconde moitié des années 1980 est caractérisée par le développement d’une expertise féministe consacrée à la représentation politique des femmes, développée à la fois dans le cadre des arènes « féministes » de plusieurs organisations internationales et, en France, dans le champ des recherches féministes et sur les femmes – alors en voie d’institutionnalisation. Cette expertise va très directement constituer le terreau à partir duquel le slogan de parité sera élaboré au tournant de la décennie 1990. Avant d’aborder en détail ces trois séquences de la genèse de la parité, il importe de présenter ce qui en constitue la toile de fond et le cadre propice, à savoir la transformation de l’espace de la cause des femmes du début des années 1970 au début des années 1990, dans son rapport aux institutions.

Les transformations de l’espace de la cause des femmes (1970-1992) : un nouveau rapport au politique

Les « années-mouvement[13][13] L’expression est empruntée à Françoise Picq (Libération... » : redéfinir le politique, à l’extérieur de la politique

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Comme de nombreux pays occidentaux [14][14] Katzenstein (M. F.), Mueller (C. M.), eds, The Women’s..., la France a connu dans les années 1970 l’essor du féminisme de la seconde vague, caractérisé par un renouvellement profond des actrices, structures de mobilisation, répertoires d’action et discours de l’espace de la cause des femmes. Cette nouvelle vague, qui apparaît en France au tout début de la décennie, est marquée – par rapport à la tradition du féminisme de la première vague qui connaît son apogée dans la première moitié du XXe siècle – par le poids de ses franges radicales, qui en constituent le « centre de gravité [15][15] Jenson (J.), “Representations of Difference : the Varieties... ». Le mouvement français de la seconde vague est en effet né avec l’apparition publique, au cours de l’année 1970, du MLF, un groupe dont les militantes sont pour la plupart issues de l’université et de collectifs d’extrême gauche constitués dans le contexte de mai 1968 [16][16] Voir Picq (F.), Libération des femmes…, op. cit., imprégnées des schèmes de pensée « gauchistes » qui constituent alors le cadre dominant de l’espace des « nouveaux mouvements sociaux ». Le combat pour la « libération des femmes » passe par une remise en cause radicale des institutions jugées indissociablement « patriarcales » et « bourgeoises ». Le mouvement se veut « spontané » : il fonctionne par assemblées générales, par petits groupes décentralisés, sans représentantes désignées. Dès l’apparition du MLF, la règle de la non-mixité s’impose, fonctionnant comme « métaphore [17][17] Kandel (L.), « La non-mixité comme métaphore », in... » de l’autonomie du mouvement des femmes, affranchi de la tutelle organisationnelle et idéologique des organisations d’extrême gauche. Les répertoires d’action des groupes qui essaiment dans le sillage du MLF sont « extra-parlementaires » : manifestations, réunions publiques, grèves, occupations de locaux, pétitions, etc. L’agenda de ces militantes consiste à construire une autre définition « du » politique, et non à imposer des amendements au système existant [18][18] Une telle position conduit par exemple les militantes....

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Parallèlement à cette nébuleuse radicale, les années 1970 ont vu apparaître des mobilisations que l’on qualifiera de réformistes de la seconde vague, c’est-à-dire des groupes qui, tout en affichant une certaine continuité avec les thèmes de mobilisation des radicales, adoptent une organisation formelle (le statut d’association loi 1901) et acceptent le dialogue avec les institutions. Les plus visibles de ces groupes, alors symboliquement dominés – dans un contexte où le qualificatif de « réformiste » fonctionne comme un stigmate dans l’espace des mouvements sociaux issus de mai 1968 –, sont Choisir, organisation fondée en 1971 et présidée par l’avocate Gisèle Halimi, la Ligue du droit des femmes (LDF), association fondée en 1974 par Anne Zelensky, issue du MLF, et enfin le Mouvement français pour le Planning familial (« Planning »), qui certes existe depuis la fin des années 1950, mais qui, sous la houlette de Simone Iff, affirme à partir de 1973 de manière de plus en plus explicite son ancrage dans le féminisme de la seconde vague. Si ces groupes pratiquent le dialogue avec les institutions et en particulier avec les organisations de gauche (syndicats, partis), ils maintiennent une posture résolument critique à l’égard de la politique institutionnelle, notamment en raison des liens et échanges qu’ils entretiennent avec la mouvance radicale, aux frontières floues [19][19] Parmi ces trois groupes, seule l’association Choisir.... La plupart des groupes féministes de la seconde vague, qu’ils appartiennent à la mouvance radicale ou réformiste, ont en commun de dénoncer haut et fort les premières structures et initiatives institutionnelles consacrées à la cause des femmes (« Secrétariat d’État à la condition féminine » confiée à Françoise Giroud en 1974, « Année de la femme » décrétée par l’Organisation des nations unies en 1975) et certaines (comme la LDF) appellent les femmes à se détourner du jeu électoral aux côtés des groupes radicaux [20][20] Dans un communiqué publié dans le Monde du 23 décembre.... Dans ce contexte, la question de la représentation politique des femmes n’apparaît guère sur l’agenda militant des groupes réformistes de la seconde vague, que ce soit comme moyen d’imposer leurs vues ou comme horizon de lutte [21][21] Giraud (I.), Mouvements des femmes et changements des....

Les années 1980 : l’institutionnalisation de l’espace de la cause des femmes

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Comme dans de nombreux pays occidentaux, l’espace de la cause des femmes connaît en France, à partir du tournant des années 1980, une période de crise marquée par un double mouvement de mise en veille et d’institutionnalisation. D’abord, le « mouvement » des années 1970 s’engage dans un processus de démobilisation, comme l’indiquent le rétrécissement de ses effectifs militants ainsi que sa moindre visibilité politique et médiatique. Les raisons de ce déclin sont multiples. Les lois Veil de 1975 et 1979 sur l’interruption volontaire de grossesse ont fait disparaître le principal enjeu des mobilisations féministes de la seconde vague. En outre, les antagonismes idéologiques et personnels qui étaient déjà présents depuis le début des années 1970 s’affirment au tournant des années 1980 [22][22] Le dépôt du sigle « MLF » par le groupe Psychépo mené.... Enfin, le processus de démobilisation du mouvement des femmes participe d’un essoufflement général des mouvements contestataires nés dans le sillage de mai 1968, notamment sous l’effet de l’accès au pouvoir de la gauche parlementaire. Plusieurs groupes féministes ont appelé à voter pour François Mitterrand [23][23] C’est notamment le cas de Choisir, mené par Gisèle... ; le mouvement des femmes se trouve en outre concurrencé et déstabilisé par la création d’un ministère des droits de la femme, confié en 1981 à Yvette Roudy, qui entend travailler dans la continuité des luttes du mouvement.

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Si la création de ce ministère compte parmi les facteurs de repli du « mouvement », il est également l’un des moteurs d’une transformation profonde de l’espace de la cause des femmes, qui s’engage dans un processus d’institutionnalisation[24][24] Pour une analyse comparative de l’institutionnalisation.... Celui-ci est lié à un bouleversement des rapports entre l’espace de la cause des femmes et l’État et se traduit par deux mouvements réciproques. D’une part, l’importation et la consolidation des logiques « mouvementistes » à l’intérieur de l’État, dont un secteur se trouve de plus en plus en continuité avec le « mouvement », comme l’indique la catégorie de « féminisme d’État [25][25] Stetson (D. M.), Mazur (A. G.), eds, Comparative State... ». Cette logique d’importation des schèmes et actrices du mouvement des femmes est à l’œuvre non seulement au niveau national, mais aussi dans plusieurs organisations internationales, comme on le verra plus loin. D’autre part, l’institutionnalisation se manifeste par la transformation du « mouvement », extérieur à l’État, sous l’effet de « l’ouverture » croissante de celui-ci : les indicateurs en sont la formalisation et la routinisation des structures de mobilisation et des répertoires d’action, la professionnalisation des actrices et la transformation – dans un sens plus modéré – des discours à l’intérieur de ce mouvement.

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Le processus d’institutionnalisation qui affecte l’espace de la cause des femmes au tournant des années 1980 est attesté, d’abord, par l’acclimatation des logiques du féminisme de la seconde vague à l’intérieur de l’État. À cet égard, l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 constitue une rupture [26][26] Voir Mazur (A. G.), Gender Bias and the State : Symbolic.... Le ministère des droits de la femme dirigé par Y. Roudy entre 1981 et 1986 tranche avec les structures précédentes par l’importance des moyens déployés, le caractère explicitement « féministe » des discours ministériels, l’enrôlement d’un certain nombre de militantes issues du « mouvement social » à l’intérieur de ses structures administratives, la légitimité – au moins au départ – de la question des « femmes » dans l’agenda présidentiel et enfin le soutien financier aux associations du mouvement des femmes. Dans les premières années du premier septennat de F. Mitterrand, il constitue à bien des égards un « ministère militant [27][27] Voir Jenson (J.), Sineau (M.), Mitterrand et les Françaises.... ». Cette ouverture croissante de l’État français aux problématiques féministes est étroitement liée à la dynamique impulsée au sein de plusieurs organisations internationales dès la seconde moitié des années 1970. L’ONU, la Commission européenne et le Conseil de l’Europe ont constitué des arènes particulièrement ouvertes au militantisme des « fémocrates » (ces militantes des droits des femmes à l’intérieur des institutions publiques) et ont considérablement élargi leur agenda en matière d’égalité hommes-femmes [28][28] Cf. Lépinard (E.), L’égalité introuvable…, op. cit.,.... Comme on le verra plus loin, ces institutions internationales ont été un terreau propice à la production d’un corpus de soft law et d’expertise sur la représentation politique des femmes, contribuant à la centralité croissante de cette question et à sa reformulation dans l’espace de la cause des femmes en France comme dans d’autres contextes nationaux.

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L’ouverture croissante de l’État aux revendications et thèmes féministes n’a pas été sans conséquences sur la morphologie de l’espace de la cause des femmes. En effet, l’État n’est pas une « arène neutre [29][29] Della Porta (D.), “The Women’s Movement, the Left,... ». Comme le souligne Gianfranco Poggi, la prise de décision publique « favorise les intérêts organisés au détriment des intérêts non-organisés ; les organisations qui peuvent faire avancer la cause des instances administratives avec lesquelles elles traitent, plutôt que celles qui ne le peuvent pas ; les organisations dirigées par des militantes qui partagent les propriétés sociales (social background), le langage, les présupposés cognitifs (cognitive assumptions) et les préférences politiques et morales des élites administratives au détriment des autres [30][30] Poggi (G.), The State : Its Nature, Developments and... ». D’abord, la mise en place du ministère implique une refonte des structures de mobilisation. Pour être reconnues comme des interlocutrices légitimes des institutions, et bénéficier le cas échéant de leurs subventions, les féministes doivent se structurer en associations loi 1901, ce qui suppose la mise en place de procédures de délégation et la construction d’une plate-forme recevable par le ministère. Même si beaucoup de militantes « radicales » maintiennent leur posture de méfiance à l’égard des institutions [31][31] Cf. « Les femmes et l’État », Nouvelles questions féministes,..., la plupart finissent par s’adapter, bon gré mal gré, aux nouvelles normes de définition du mouvement, en se constituant en associations et en recevant des subsides publics. Fortement encouragés à se convertir à des formes organisationnelles auparavant stigmatisées comme « réformistes », les groupes féministes sont par ailleurs incités, pour recevoir des subsides de l’État, à adapter leurs plates-formes de revendications aux attentes du ministère.

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En outre, les années 1980 voient l’affirmation du dialogue et de la coopération entre le mouvement et le ministère, en rupture avec la période des années 1970 qui avait été dominée par une logique d’affrontement. De fait, en France dans les années 1980, les associations sont régulièrement informées des thèmes de travail du ministère et occasionnellement consultées par celui-ci, en vue notamment de concevoir la plate-forme française de préparation à la Conférence internationale des femmes organisée par l’ONU en 1985 à Nairobi. Ce nouveau mode de relations entre le mouvement des femmes et l’État semble bien enraciné dès le milieu des années 1980 : de nombreuses associations féministes, y compris les plus radicales, font pression pour le maintien des structures chargées des droits des femmes à chaque fois qu’un remaniement gouvernemental en menace l’existence [32][32] Des militantes féministes se sont mobilisées pour obtenir.... Enfin, l’institutionnalisation se traduit par un bouleversement des rapports de force entre les différentes tendances de l’espace de la cause des femmes. Marginalisant les schémas militants issus du féminisme radical, la nouvelle donne politique est particulièrement favorable à la mouvance réformiste de la seconde vague, traditionnellement proche de la gauche parlementaire, comme Choisir, la LDF et le Planning.

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Les frontières du mouvement des femmes sont redessinées sous l’effet de l’institutionnalisation. Des organisations féminines issues de la première vague, qui se trouvaient en dehors des limites du « mouvement » dans les années 1970, retrouvent une légitimité dans cette nouvelle configuration politique. Structurés en association de longue date, largement professionnalisés, des groupes comme l’Union féminine civique et sociale (UFCS) [33][33] L’UFCS a été fondée en 1925 par la militante catholique... ou encore l’Action générale féminine catholique [34][34] Association confessionnelle créée au début du XXe siècle... (ACGF), s’appuyant sur une vision assez traditionnelle des rôles sexués, s’intègrent désormais pleinement au « monde associatif féminin » consulté par le ministère, aux côtés des associations nées dans les années 1970. Si la période du ministère Roudy constitue l’apogée du féminisme d’État – il n’existera plus à partir de 1986 de structure équivalente spécifiquement dévouée à la cause des femmes –, elle a toutefois amorcé une tendance lourde, comme l’indique la pérennisation depuis lors, par-delà les vicissitudes du calendrier politique, d’une administration des droits des femmes agissant en collaboration étroite avec les actrices du mouvement. Ainsi, au cours de la période d’atonie que constituent les années 1980, l’espace de la cause des femmes s’engage dans un processus d’institutionnalisation qui offre un cadre propice à l’émergence de causes plus « modérées » en son sein, et en particulier, comme on va le voir, à la consolidation de la cause de la représentation politique des femmes.

L’espace de la cause des femmes face à la représentation politique (1970-1992)

À la marge du mouvement de la seconde vague : les promotrices de l’inclusion politique des femmes

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Comme on l’a vu, au cours des années 1970, la posture dominant symboliquement l’espace de la cause des femmes est une posture de confrontation vis-à-vis de l’État, insufflée par les groupes les plus radicaux. Dans ce contexte, la cause de la représentation politique des femmes est défendue par deux catégories d’actrices traditionnellement préoccupées par cette question et qui ont alors en commun d’être rejetées à l’extérieur des frontières légitimes du « mouvement ». D’abord, à l’intersection de l’espace de la cause des femmes et de l’espace des mouvements féminins [35][35] On entend par espace des mouvements féminins l’ensemble..., plusieurs organisations de femmes, héritant de la tradition suffragiste, poursuivent dans les années 1970 leurs revendications d’inclusion des femmes dans la représentation politique. Ensuite, à l’intersection de l’espace de la cause des femmes et de l’espace partisan, des militantes de partis politiques radicalisent au cours de la décennie leurs protestations à l’égard de leurs états-majors, portant d’abord à gauche puis à droite la revendication de « quotas ».

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Plusieurs organisations nées dans le courant de la première vague du féminisme ont, après l’obtention du droit de suffrage et d’éligibilité en 1944, maintenu les questions « civiques » au centre de leur agenda. Dès les années 1950-1960, des associations comme le Comité international de liaison des associations féminines (CILAF) [36][36] Fondé en 1946 par des militantes des droits des femmes..., le Conseil national des femmes françaises (CNFF) [37][37] Le CNFF, fédération d’associations féminines née en... et l’UFCS ont organisé des campagnes de sensibilisation et de formation destinées aux femmes et/ou ont mené des opérations de lobbying pour inciter les états majors partisans à féminiser leurs élites. Dans les années 1970, ces revendications, formulées à l’occasion de chaque échéance électorale, trouvent un écho médiatique accru en raison de l’émergence du mouvement féministe de la seconde vague ainsi que de la transformation des comportements politiques des femmes, dont les choix électoraux deviennent un enjeu électoral croissant, surtout à partir de l’élection présidentielle de 1974 [38][38] Cf. Jenson (J.), Sineau (M.), Mitterrand…, op. cit. Les organisations féminines traditionnelles ont en commun d’articuler leur demande de féminisation de la vie publique avec une rhétorique à la fois d’égalité et de « spécificité » féminine, s’inscrivant ainsi pleinement dans le prolongement des discours en faveur du droit de suffrage des femmes sous la troisième République [39][39] Cf. notamment Klejman (L.), Rochefort (F.), « Au nom.... Mais leurs mobilisations ne s’accompagnent que très rarement de revendications en termes de moyens contraignants ; elles se bornent à interpeller les états-majors des partis tout en organisant des campagnes de « formation » et de « sensibilisation » des femmes.

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Parallèlement, on voit émerger dans les années 1970 les premières demandes de « quotas » pour accroître la présence des femmes dans les instances dirigeantes des partis et sur les listes électorales, formulées par une poignée de militantes à l’intérieur de ces partis. Cette revendication émerge d’abord à gauche. Les féministes les plus en vue au sein du Parti socialiste dans les années 1970, comme Marie-Thérèse Eyquem et Y. Roudy, obtiennent l’inscription du principe du quota par sexe dans les statuts du parti, à l’origine fixé à 10 % puis successivement relevé par la suite [40][40] Le quota, initialement fixé à 10 % en 1974, est relevé.... À droite également, quelques voix réclament des quotas, surtout après les élections législatives de 1978 qui ont confirmé la très faible représentation féminine à l’Assemblée nationale [41][41] Suite aux élections de 1978, la proportion de femmes.... L’association Femme Avenir, qui constitue la branche féminine du RPR, revendique à partir de 1979 un quota de 30 % « progressif et temporaire » concernant les listes de candidats aux élections [42][42] « Dix propositions de Femme Avenir au Premier ministre »,.... Surtout, à la fin de la décennie, ces demandes dépassent le cadre intra-partisan, puisque certaines militantes revendiquent une loi s’imposant aux organisations partisanes dans la constitution de leurs listes électorales. Parmi ses « cinq mesures en faveur des femmes » annoncées en conseil des ministres le 31 janvier 1979, la ministre déléguée à la « condition féminine », Monique Pelletier, annonce son projet d’établir un quota de 20 % minimum sur les listes électorales, d’abord à titre « expérimental » pour les élections municipales de 1983. Faute de soutien politique clair, le projet de loi, adopté en novembre 1980 par l’Assemblée nationale, ne sera jamais discuté au Sénat.

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L’idée d’imposer des quotas par la loi est toutefois réintroduite lors de la législature suivante, sous la majorité de gauche, à l’initiative de G. Halimi, alors députée apparentée socialiste. Elle parvient à faire endosser – non sans difficultés – par le groupe socialiste, lors du passage à l’Assemblée nationale du projet de loi sur la décentralisation en 1982, un amendement instaurant un quota par sexe lors des élections municipales. Mais les revendications de quotas s’avèrent vite conduire à une impasse politique. Souvent présenté par ses promotrices comme une stratégie provisoire, une solution de pis-aller, le quota suscite de nombreuses oppositions, non seulement dans les franges les plus radicales du mouvement des femmes, qui y voient une mesure « alibi », mais aussi dans l’univers partisan, à droite comme à gauche, où de nombreux(ses) militant(e)s jugent cette solution « humiliante ». L’impasse politique du quota est parachevée par la décision du Conseil constitutionnel, qui annule en 1982 les dispositions d’une loi prévoyant de limiter à 75 % la proportion de candidats du même sexe sur les listes aux élections municipales, pourtant votée à une large majorité – et sans débats houleux – par les parlementaires. Finalement, au début des années 1980, les promotrices « traditionnelles » de la cause de la représentation politique des femmes, militantes associatives issues de la première vague et militantes de partis, se trouvent dans une impasse : minoritaires, agissant en ordre dispersé, elles sont en outre confrontées au rejet, au nom des principes « républicains », de la méthode des quotas.

L’acclimatation de la cause de la représentation politique des femmes dans le féminisme de la seconde vague (1978-1992)

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Comme on l’a vu, les porte-parole des revendications d’inclusion politique dans les années 1970 sont pour la plupart des militantes partisanes et ou associatives qui se trouvent à la marge du mouvement féministe de la seconde vague. On voudrait décrire ici le processus d’acclimatation de cette cause dans trois groupes inscrits dans cette mouvance de l’espace de la cause des femmes, de la fin des années 1970 à la fin de la décennie 1980 : l’association Choisir, ce qu’on a appelé le « Courant G » du PS, et le collectif Ruptures. Le début de ce processus se superpose en partie, chronologiquement, avec l’ère des demandes de quotas évoquée plus haut – puisque G. Halimi se fait l’une des porte-parole officielles du quota dès la fin des années 1970 et défend elle-même cette revendication à l’Assemblée nationale en 1982. Cependant, la consolidation du thème de la représentation politique dans ces groupes indique une tendance nouvelle, celle de l’articulation de cette cause avec l’héritage de la seconde vague, et donne lieu à une radicalisation et à une réélaboration des revendications forgées par les actrices traditionnelles de la cause des femmes en politique. Si cette question alors marginalisée dans le féminisme de la seconde vague se consolide dans ces groupes, cela tient sans doute en partie, comme on va le voir, à leur position d’entre-deux dans l’espace de la cause des femmes : fortement implantés dans la tradition de la mouvance féministe de la seconde vague, ils sont également étroitement liés à l’espace électoral-partisan, plus précisément à la gauche et l’extrême gauche de cet espace.

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L’association Choisir est l’une des principales organisations réformistes de la mouvance de la seconde vague. Si l’organisation entend maintenir, à l’égard des partis politiques, la distance qu’exige son statut « apolitique », sa présidente, G. Halimi, cultive des liens étroits avec la gauche socialiste depuis les années 1960 [43][43] En 1967, G. Halimi a été candidate aux élections législatives.... Cette position particulière de G. Halimi permet sans doute de mieux comprendre pourquoi, dès la moitié des années 1970, l’association – dont l’agenda militant était initialement centré sur le « droit pour la femme de disposer de son corps et de choisir ses maternités » – accorde désormais à la « lutte pour l’insertion spécifique et à part entière des femmes dans la vie politique » un statut privilégié parmi ses objectifs militants [44][44] Choisir, 11,1974, p. 2.. Toutefois, c’est en 1978, en présentant une quarantaine de candidates aux élections législatives, que Choisir utilise pour la première fois la représentation politique comme instrument privilégié de lutte féministe. Le « Programme commun des femmes » que promeuvent les candidates de Choisir prévoit notamment d’imposer un quota de 30 % aux instances dirigeantes des partis politiques. Pour l’association, le quota s’inscrit dans un éventail de stratégies (présentation de listes féminines aux élections, lobbying auprès des candidats, etc.) destinées à faire avancer indissociablement la représentation politique des femmes et de leurs « intérêts » spécifiques, puisque, selon les termes de G. Halimi, il s’agit avant tout de « défendre […] la cause des femmes » à l’Assemblée nationale. Ce discours, qui fonde la représentation politique des femmes sur leurs intérêts est une radicalisation de la rhétorique des quotas alors promue à l’intérieur des partis politiques, puisque ceux-ci étaient le plus souvent conçus comme des instruments provisoires pour réparer une distorsion dans la représentation numérique des femmes. Après la censure constitutionnelle de l’amendement instaurant un quota par sexe sur les listes municipales que G. Halimi avait défendu à l’Assemblée nationale en 1982, celle-ci poursuit cependant par d’autres moyens son entreprise en faveur de la représentation des femmes. En 1986, dans son « appel du 29 août », Choisir entend réagir à la faible proportion de femmes investies par les partis politiques en invitant les associations féministes et les femmes politiques à former des listes de femmes aux élections législatives de 1986, là encore pour « faire avancer la cause des femmes », initiative qui échoue devant les divisions entre militantes associatives et politiques.

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Si l’association Choisir de G. Halimi est essentiellement liée à l’espace partisan par l’intermédiaire de sa présidente, le « courant G [45][45] Ce groupe a été ainsi qualifié par ses militantes,... » est plus nettement encore ancré dans cet espace. Il est né au PS peu avant le congrès de Metz en 1979 à l’initiative d’Édith Lhuillier, une militante qui cherche à prolonger et à institutionnaliser le projet d’un « courant femmes » qui avait été brandi par quelques personnalités féminines sein du PS en 1978 [46][46] L’idée d’un courant femmes au PS (connu sous le nom.... Même si le groupe, dont la motion obtient moins de 1 % des voix au congrès de Metz, échoue à se constituer en véritable « courant » du parti, il regroupe informellement jusqu’à la moitié des années 1980 une poignée de militantes situées à la marge du parti – dans lequel elles ont peu de perspectives de carrière – et qui s’investissent de manière croissante, au tournant des années 1980, dans le mouvement féministe autonome. Dans leur revue Mignonnes, allons voir sous la rose, où elles expriment une critique féministe particulièrement frondeuse à l’égard de leur parti, la revendication d’une plus grande présence des femmes en politique est récurrente et, comme pour l’association Choisir, étroitement liée à la représentation des intérêts politiques des femmes. En 1981, les « Mignonnes » affirment leur « refus d’une démocratie sélective », dans laquelle « la quasi-totalité des citoyennes » sont exclues des institutions politiques, et revendiquent un quota dont la définition est particulièrement extensive, à la fois par son niveau (50 %) et par son champ d’application (imposé dans toutes les instances de décision de la nation) :

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« Il faut trouver un moyen qui permette aux femmes de peser sur les décisions qui les concernent, comme on en est venu, un jour, à parler d’autogestion. Une des premières mesures allant dans ce sens devra être un quota maximum de 50 % d’hommes dans toutes les assemblées élues de la nation (parlement, région, département, commune), ce qui les empêchera d’accaparer le pouvoir et permettra de le partager équitablement.  [47][47] Mignonnes, allons voir sous la rose, 6,1981, p. 5. »

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En radicalisant ainsi les demandes de quotas formulées par certaines militantes de partis depuis les années 1970, les militantes du « courant G » contribuent donc, comme Choisir, à acclimater la cause de la représentation politique dans le cadre général des luttes féministes telles qu’elles ont été redéfinies par le mouvement de la seconde vague.

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Parallèlement, la cause de la représentation politique des femmes se construit, au cours des années 1980, dans des arènes à la confluence du mouvement féministe et de la gauche « alternative », chez des militantes issues de la tendance « lutte des classes » du féminisme des années 1970. L’un des lieux d’élaboration de la cause des femmes en politique est le collectif Ruptures, qui réunit à partir de 1982 des militantes féministes « dissidentes » d’organisations de gauche et d’extrême gauche. D’un côté, ses militantes ont rompu avec les organisations dans lesquelles elles ont milité dans les années 1970, invoquant leur échec à y faire valoir une parole « féministe [48][48] Cf. Boons (M.-C.) et al., C’est terrible quand on y... ». Signe de leur « conversion » au féminisme, les fondatrices de Ruptures ont instauré le principe de non-mixité et affirmé le « primat de l’oppression des femmes » sur tous les autres rapports de pouvoir. Mais ces anciennes militantes d’organisations placent au centre de leur agenda la question de l’articulation entre le « féminisme » et les « organisations politiques » traditionnelles [49][49] Entretien avec Monique Dental, 12 juillet 2002.. Cette posture les incite à s’intéresser, dès le milieu des années 1980, à l’expérience des Vertes (Grünen) allemandes, qui tentent de redéfinir le rapport des femmes à leur organisation au regard d’une perspective féministe, en y imposant des pratiques qu’elles appellent « paritaires ».

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Prolongeant la démarche de leurs « copines » d’outre-Rhin, quelques membres de Ruptures, dont Monique Dental et Louise Blanquart, s’engagent dans le mouvement « Arc-en-ciel » (AEC) qui réunit entre 1985 et 1988 des militants d’extrême gauche et des écologistes autour d’un projet politique proche du « mouvement social ». Dès le départ, elles obtiennent la création d’une commission « Femmes, Hommes et patriarcat », lieu de réflexion sur les « pratiques quotidiennes » et les « propositions de lutte » de l’organisation. C’est sous la pression de ces militantes féministes et dans le cadre d’AEC que le terme de « parité » est utilisé pour la première fois au sens d’égalité hommesfemmes, puisqu’elles y imposent « un mode de fonctionnement collectif basé sur la parité hommes/femmes (moitié-moitié) [50][50] « À propos de la filière “Femmes-Hommes et patriarcat”... », à travers notamment la répartition égale des temps de parole et des postes représentatifs de l’organisation. Si le mouvement AEC est dissous en 1988, la règle de la « parité » hommesfemmes sera intégrée en 1989 dans les statuts des Verts, sous l’impulsion des militantes de la « commission femmes » du parti issues d’AEC ou liées aux réseaux associatifs féministes (en particulier Solange Fernex). En outre, audelà des enjeux propres à l’organisation, la revendication de parité trouve chez les militantes de Ruptures une formulation plus générale. Comme l’écrit L. Blanquart dès 1987 :

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« Nous sommes la moitié du monde et voulons être la moitié du monde politique aussi. C’est la PARITE que nous voulons à tous les niveaux de responsabilité. […] L’humanité est sexuée, toutes les institutions humaines qui ne sont pas sexuées ont forcément un caractère “monstrueux”. [51][51] Blanquart (L.), « Nous voulons la parité : réflexions... »

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Ainsi, le groupe des « Mignonnes » et Ruptures – qui ne réunissent certes que quelques dizaines de militantes dans un contexte général de mise en veille du « mouvement » – vont contribuer en raison de leur ancrage croissant au cœur des réseaux de l’espace de la cause des femmes à un processus d’acclimatation de la cause de la représentation politique des femmes dans la mouvance de la seconde vague. Si l’examen des débats entre militantes féministes met au jour les résistances à penser l’inclusion des femmes dans les institutions comme un levier des luttes féministes, notamment de la part de celles qui ont forgé leur identité militante dans les groupes « radicaux » du MLF, proches de l’extrême gauche, affirmant ainsi leur loyauté aux schèmes de leur primo-socialisation militante [52][52] Bereni (L.), « Les féministes françaises et la parité… »,..., la représentation politique des femmes devient, au cours de la décennie 1980, un « problème » largement discuté dans les réseaux féministes héritiers de la seconde vague.

Le développement d’une expertise féministe sur la représentation politique : du scandale de « l’exclusion » des femmes à la « démocratie paritaire »

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Dans les années 1980, la question de la représentation politique des femmes se trouve parallèlement investie par une expertise féministe en plein essor dans un contexte d’institutionnalisation de la cause des femmes, au niveau national et international. L’espace académique en France et les organisations internationales ont constitué des sites privilégiés de production d’une expertise féministe qui a joué un rôle déterminant dans la « conceptualisation » de la revendication de parité.

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Rejetées aux marges du cénacle universitaire et étroitement associées aux préoccupations du « mouvement » dans les années 1970, les « recherches féministes et sur les femmes » connaissent à partir du début des années 1980 une accélération de leur institutionnalisation [53][53] Cf. Lagrave (R.-M.), « Recherches féministes ou recherches.... Ces travaux, qui sont le plus souvent produits par d’anciennes sympathisantes ou militantes de la nébuleuse radicale du féminisme des années 1970 (fortement implantée dans les universités) devenues chercheuses au CNRS ou à l’université, témoignent à la fois d’un ancrage dans l’héritage du mouvement et de l’assimilation des normes universitaires dominantes. Parmi les recherches qui émergent en France de l’institutionnalisation de la cause des femmes dans le monde académique, plusieurs sont consacrées à la question du rapport des femmes au pouvoir politique. En 1985, Christine Fauré, chargée de recherche au CNRS et qui se présente à la fois comme « militante » et comme « historienne », publie La démocratie sans les femmes. Essai sur le libéralisme en France[54][54] Paris, Presses universitaires de France., une analyse des contributions des femmes à la pensée libérale moderne, mettant en évidence l’enjeu que représentent les femmes dans ces théories. En 1989, Geneviève Fraisse, également chargée de recherche au CNRS et qui revendique également sa sympathie pour l’héritage critique du féminisme radical, publie Muse de la Raison : la démocratie exclusive et la différence des sexes[55][55] Aix-en-Provence, Alinéa., qui s’attache à montrer le caractère « exclusif » des fondements de la démocratie moderne depuis la Révolution française. « L’universalisme » prôné par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen y est relu dans le contexte d’un discours légitime sur l’infériorité « naturelle » des femmes justifiant leur subordination dans le cadre domestique et leur exclusion de la sphère publique.

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D’autres publications prennent pour objet la participation des femmes dans les mouvements politiques, un phénomène jusque-là particulièrement peu documenté dans l’historiographie française. L’ouvrage de Dominique Godineau, Citoyennes tricoteuses : les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française (1988) [56][56] Aix-en-Provence, Alinéa., met en évidence le rôle des clubs féminins révolutionnaires et les résistances auxquelles les femmes ont été confrontées dans leurs tentatives d’inclusion. Dans L’égalité en marche : le féminisme sous la troisième République (1989) [57][57] Paris, Presses de la FNSP/Des femmes., Florence Rochefort et Laurence Klejman étudient les mouvements féministes de la première vague, rappelant l’importance de la question de la citoyenneté politique dans l’histoire des luttes féministes et les résistances tenaces auxquelles les militantes féministes ont été confrontées au nom de « l’égalité » ou de la « République ». En science politique, quelques travaux s’intéressent à partir du début des années 1980 à la position des femmes dans la sphère politique. Dans leur Enquête sur les femmes et la politique en France (1983) [58][58] Paris, Presses universitaires de France., ouvrage issu d’une enquête pionnière réalisée à la fin des années 1970 sur les comportements politiques des Françaises, Janine Mossuz-Lavau et Mariette Sineau, toutes deux chargées de recherche au Centre d’étude de la vie politique française (CEVIPOF), analysent le processus de « normalisation » des comportements politiques des femmes depuis l’obtention du suffrage universel en 1944, notamment sous l’effet de transformations sociales structurelles (montée en puissance de l’activité féminine, baisse de la croyance religieuse, etc.). Quelques années plus tard, Mariette Sineau aborde plus spécifiquement, dans Des femmes en politique (1988) [59][59] Paris, Economica, 1988., la question de la représentation politique des femmes, en montrant que les obstacles à l’engagement politique des femmes résident avant tout dans le système et la culture politiques, alors que les analyses antérieures tendaient plutôt à analyser la faible représentation féminine comme le reflet d’inégalités sociales.

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Enfin, la célébration du bicentenaire de la Révolution en 1989 suscite de nombreuses recherches sur la question du rapport des femmes à la citoyenneté politique moderne, et donne en particulier l’occasion de réunir à Toulouse, dans un colloque international, tous les spécialistes des rapports entre les femmes et le pouvoir politique depuis la Révolution [60][60] Brive (M.-F.), dir., Les femmes et la Révolution française..... Cet événement est un facteur de convergence de critiques jusque-là éparses ; il jette les bases d’une nouvelle historiographie féministe réhabilitant les icônes de la lutte pour les droits des femmes – comme Olympe de Gouges – et fustigeant les théoriciens de l’exclusion des femmes – tels que Rousseau. Ainsi, dans l’arène des « recherches féministes et sur les femmes », un discours critique sur l’histoire de la démocratie française se consolide progressivement au cours des années 1980. Ce discours fournira quelques années plus tard des ressources discursives aux militantes de la parité pour fonder la légitimité de leur diagnostic du scandale de « l’exclusion » des femmes de la démocratie, ouvrant la nécessité de redéfinir en profondeur les principes politiques du point de vue de la « différence des sexes ».

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Les arènes féministes des organisations internationales, en plein essor depuis la seconde moitié des années 1970, ont constitué un autre site de production d’une expertise qui a joué un rôle majeur dans la genèse de l’idée de « parité » telle qu’elle apparaît en France à l’aube de la décennie 1990. La « participation » des femmes à la « prise de décision » figure parmi les préoccupations de l’ONU dès la première conférence mondiale sur les femmes à Mexico en 1975 ; elle se trouve reconnue comme une « nécessité » lors de la conférence de Nairobi en 1985. Le quota fait partie des stratégies préconisées par l’ONU pour promouvoir la participation politique des femmes : en 1979, l’Assemblée générale adopte la « Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes » (CEDAW), qui recommande aux États membres la mise en œuvre de mesures de discrimination positive en faveur des femmes pour favoriser l’égalité dans tous les domaines, notamment dans les lieux de pouvoir politique. En ce qui concerne la Communauté européenne, même si la question de l’accès des femmes à la représentation politique ne fait pas directement partie du champ de compétences des instances communautaires défini par le Traité de Rome, la Commission a défini de manière de plus en plus extensive son objectif d’égalité des chances sur le marché du travail, incluant dès la fin des années 1980 la « participation équilibrée » des deux sexes à la « prise de décision », notamment politique [61][61] Bereni (L.), « Le mouvement français pour la parité.... En attestent la mise en place en 1991 d’un groupe « d’expertes » chargées d’élaborer des stratégies pour accroître la présence des femmes dans les lieux de pouvoir, dans le cadre du « Troisième programme d’action à moyen terme pour l’égalité entre femmes et hommes » (1991-1995) et l’organisation, en novembre 1992, de la Conférence d’Athènes, qui – on l’a vu précédemment – a joué un rôle majeur dans la diffusion du slogan de « parité » au sein de l’espace de la cause des femmes en France.

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Si l’ONU et la Communauté européenne sont des sites de production de nouveaux outils juridiques et de nouvelles rhétoriques en faveur de la cause des femmes en politique dès la décennie 1980, c’est surtout l’expertise produite dans le cadre du Conseil de l’Europe qui a joué un rôle déterminant dans la genèse de la « parité ». En 1979, dans la foulée de l’institutionnalisation de la question des femmes sur l’agenda onusien, le Conseil de l’Europe met en place un « Comité ad hoc sur la condition féminine » (qui sera rebaptisé en 1980 « Comité égalité ») chargé de coordonner la préparation de la conférence de Copenhague en 1980, qui doit évaluer à mi-parcours la « décennie pour la femme » des Nations unies. En raison du poids traditionnel qu’occupent les questions de citoyenneté et de droits politiques sur l’agenda du Conseil, le Comité égalité place d’emblée la question de l’égalité des sexes dans la sphère politique parmi ses priorités, impulsant des recherches pour mesurer et identifier les causes de la sous-représentation politique des femmes dans les pays membres [62][62] Cf. notamment Conseil de l’Europe, « La situation des.... En 1989, date d’anniversaire des 40 ans du Conseil, et par ailleurs année de célébration du bicentenaire de la Révolution française, Claudette Apprill, fonctionnaire française au sein du Conseil de l’Europe et secrétaire du Comité égalité depuis sa création, projette d’organiser un événement sur le thème de la citoyenneté politique des femmes. C’est en se rendant en avril 1989 au Colloque de Toulouse sur les femmes et la Révolution française qu’elle rencontre l’universitaire française Élisabeth Sledziewski, qui a travaillé sur la question du « sujet féminin » sous la Révolution, et la charge d’établir un rapport préparatoire sur ce qu’elle appelle la « démocratie paritaire [63][63] Entretiens avec É. Sledziewski (29 septembre 2004)... ».

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Dans le rapport qu’elle présente à Strasbourg en novembre à l’occasion du « Séminaire » du Conseil de l’Europe, É. Sledziewski s’attache à théoriser le concept de « démocratie paritaire » définie non pas comme un « aménagement sectoriel des procédures démocratiques existantes » (ce qui constituait alors une rhétorique dominante chez les partisanes des quotas) mais comme une transformation profonde des « principes » de la modernité démocratique : « Le genre humain est double, les débats et les décisions doivent être le fait d’hommes et de femmes, faute de quoi ils ne seraient pas le fait du genre humain tel qu’il est [64][64] Sledziewski (É.), « Rapport préparatoire au séminaire.... » Ce texte, qui articule une argumentation en termes d’égalité hommesfemmes, alors dominante dans les autres organisations internationales, avec une rhétorique en terme de « différence des sexes » et d’achèvement de la « démocratie » pour justifier la féminisation des instances politiques, préfigure à de nombreux égards les discours dominants en faveur de la parité dans les années 1990 [65][65] Pour une analyse des registres de légitimation de la....

La convergence des problématiques et l’émergence de la revendication de « parité »

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Tel qu’on l’entend ici, la caractéristique principale de l’espace de la cause des femmes est son intersectionnalité. Cette catégorie regroupe des actrices investies dans des sphères sociales qui détiennent chacune leurs propres logiques de fonctionnement et sont souvent séparées par l’analyse sociologique : sphère étatique (instances chargées des droits des femmes), sphère partisane (commissions femmes de partis), sphère syndicale (commissions femmes de syndicats), sphère académique (associations de chercheuses, revues, séminaires et colloques féministes), sphère associative (associations « féminines » et « féministes »), etc. L’intersectionnalité de l’espace de la cause des femmes joue souvent comme une contrainte en raison de la dispersion des sites de mobilisation, des répertoires discursifs, des traditions idéologiques qu’il englobe ; mais elle peut également jouer, dans certaines configurations historiques, comme une ressource dans le processus de mobilisation. En effet, l’espace de la cause des femmes n’est pas seulement une juxtaposition d’actrices luttant isolément pour la cause des femmes. S’il donne le sentiment à un certain nombre de ses actrices d’exister comme un « mouvement », c’est parce que la cause des femmes fonctionne comme un attracteur pour les divers segments de cet espace, mis en réseau à la fois à travers l’existence de sites de convergence (revues, colloques, réunions, manifestations « féministes » ou autour des « femmes », etc.) et par la multipositionnalité de nombre de ses militantes (situées à la fois ou successivement dans plusieurs pôles de cet espace). Ce caractère intersectionnel est fondamental pour comprendre la genèse du concept de parité. Il a joué, dans les années 1980, comme un facteur de circulation des idées et des pratiques entre différents pôles de l’espace de la cause des femmes, aboutissant à la fabrique d’une nouvelle manière de formuler les demandes d’inclusion politique des femmes.

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Certes, depuis le début des années 1980, l’espace de la cause des femmes en France s’est engagé dans un processus de spécialisation. Par rapport à l’image que de nombreuses militantes se faisaient « du » mouvement dans les années 1970, traversant les frontières établies entre savoir et politique, l’espace de la recherche s’est progressivement autonomisé de celui de l’action militante, et le mouvement associatif féminin s’est en apparence fragmenté en autant d’associations que de causes à défendre. Toutefois, cette image d’éclatement ne doit pas être exagérée. Formels ou informels, nombreux sont les lieux de jonction entre des militantes issues de différents pôles de l’espace de la cause des femmes, qui constitue, dans cette période de repli militant, un très « petit monde ». Ces lieux ont été propices au croisement des différentes logiques de problématisation de la cause des femmes en politique évoquées plus haut. Par exemple, les réunions « Dialogue de femmes », qui réunissent un dimanche par mois à partir de 1979 des militantes de divers segments du « mouvement » autour d’un thème de discussion, généralement introduit par une chercheuse, et les « réunions-débats » du Club Flora Tristan, organisées selon le même principe plusieurs fois par an à partir de 1982, consacrent plusieurs séances au thème des femmes en politique. Ces rencontres constituent des espaces d’hybridation des recherches universitaires et des réflexions nées des pratiques militantes autour du pouvoir : à partir du diagnostic historique et philosophique fourni par les travaux académiques, le grief de la marginalité des femmes dans les assemblées élues peut être imputé à des mécanismes propres au champ politique, et se dire en terme de « scandale » et d’« exclusion ».

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Lieux de rencontre entre le mouvement associatif et les recherches académi-ques, ces réunions permettent en outre la circulation des perspectives entre les différentes composantes du mouvement associatif. S’y côtoient des féministes « modérées », des « radicales », des militantes ou ex-militantes de partis politiques [66][66] Entretiens avec M. Dental (12 juillet 2002) et A. Le.... Elles sont des sites de croisement de divers répertoires discursifs de la cause des femmes en politique. Ainsi, au cours d’une rencontre du Club Flora Tristan consacrée à la « citoyenneté » des femmes, dans le cadre des commémorations du bicentenaire de la Révolution en 1989, la revendication de « parité » est énoncée par plusieurs participantes. M. Dental, membre de l’association Ruptures, évoque l’expérience d’AEC insistant sur la distinction entre les pratiques paritaires et la règle des quotas : « Ça change tout… […] Parce que, se retrouver face à autant de femmes que d’hommes, ça crée une sorte de dynamique. » A. Le Gall, ancienne « Mignonne », affirme au cours de la même réunion son refus de « compter sur ce système qui a organisé [l’]exclusion [des femmes] ». Selon elle, « c’est l’entrée massive [des femmes] qui fera évoluer quelque chose » et cela ne peut se faire que par le recours à la loi : « Il faudrait, au lieu de voter pour un député ou un sénateur dans le cadre des élections indirectes, il faudrait pouvoir voter pour obligatoirement un homme et une femme [67][67] « Les femmes, citoyennes à part entières ? Réunion-débat.... » La revendication de « parité » comme exigence – ici garantie par le droit – d’une égale présence des deux sexes dans toutes les instances représentatives est, dans ces propos, déjà largement ébauchée.

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C’est l’intersectionnalité de l’espace de la cause des femmes qui explique, également, la diffusion en son sein de l’expertise féministe forgée dans les organisations internationales. Cette expertise est d’abord diffusée par des voies institutionnelles, puisqu’à partir des années 1980 les ONG féminines sont de plus en plus impliquées dans les activités de ces organisations. La préoccupation onusienne pour la cause de la représentation politique des femmes est ainsi répercutée auprès de milliers d’organisations féminines, dont une centaine d’organisations françaises, à l’occasion du « Forum des ONG » qui se tient parallèlement à la Conférence onusienne de Nairobi en 1985. L’expertise internationale se trouve par ailleurs acclimatée dans l’espace de la cause des femmes en France par le biais des « fémocrates » situées à la fois dans les sites institutionnels internationaux et dans l’espace de la cause des femmes en France. Il faut mentionner à cet égard l’enrôlement de plusieurs universitaires françaises, telles qu’É. Sledziewski, M. Sineau et J. Mossuz-Lavau, dans la production de l’expertise féministe de ces institutions au cours des années 1980 [68][68] Cf. notamment Conseil de l’Europe, « Les femmes dans.... Contribuant à infuser des connaissances savantes dans le corpus de l’expertise internationale [69][69] À cet égard, le concept de « démocratie paritaire »..., ces chercheuses participent en retour à l’acclimatation en France des problématiques de ces institutions [70][70] M. Sineau, J. Mossuz-Lavau et E. Sledziewski seront.... Outre les chercheuses, nombre de militantes françaises de la cause des femmes s’investissent dans les arènes féministes des institutions internationales, en particulier européennes, où elles trouvent souvent un cadre plus favorable à l’expression de leurs doléances, et importent en retour dans l’espace de la cause des femmes en France des thématiques nouvelles, notamment en matière de représentation politique des femmes [71][71] C’est le cas par exemple de militantes d’associations....

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Le cas de F. Gaspard, qui est l’une des co-auteures de l’ouvrage qui a diffusé publiquement le « concept » de parité en 1992, est particulièrement exemplaire des transferts de ressources liés à la multipositionnalité militante. Après avoir été dans les années 1970 et 1980 une personnalité en vue au PS (élue maire de Dreux en 1977, députée européenne en 1979 puis députée entre 1981 et 1986) et l’une des porte-parole de la cause des femmes en son sein (elle prit la tête en 1978, d’une fronde féministe menaçant de créer un « courant femmes » au sein du parti), elle se reconvertit au tournant de la décennie 1990 dans l’espace de la cause des femmes où elle se trouve en situation de rapprocher diverses perspectives sur la représentation politique des femmes. Élue maîtresse de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1990, elle resserre ses liens avec le monde académique, et bénéficie ainsi d’un accès privilégié aux recherches sur les femmes et le pouvoir. Parallèlement, forte de ses réseaux politiques, elle s’insère dans les arènes féministes de la communauté européenne, ce qui lui vaudra d’être nommée en 1991 experte pour la France du réseau « Femmes dans la prise de décision » mis en place par la Commission. Cette position lui permet de se familiariser avec l’expertise internationale sur la cause de la représentation politique des femmes. Evoquant la genèse de son ouvrage au cours d’un entretien, elle souligne à quel point la fréquentation de ces sites a jeté un nouvel éclairage sur cette question et contribué à son engagement en faveur de la cause de la représentation politique des femmes [72][72] Entretien avec F. Gaspard (Paris, 10 juillet 2002). Au début des années 1990, s’appuyant sur sa légitimité d’« experte » au sein des organisations internationales, elle renforce enfin sa présence dans le monde associatif féminin et féministe. Renouant des liens avec les anciennes « Mignonnes » du PS, reconverties au féminisme et désormais pleinement intégrées aux réseaux associatifs féministes, elle accède ainsi à d’autres élaborations sur la cause de la représentation politique des femmes. Ses discussions avec A. Le Gall, co-auteure d’Au pouvoir, Citoyennes !, ont été, selon F. Gaspard et C. Servan-Schreiber (l’autre co-auteure du livre), centrales dans la genèse de « l’idée » de parité telle qu’elle est présentée dans cet ouvrage [73][73] Entretien avec C. Servan-Schreiber (Paris, 13 septembre....

Conclusion

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En dépit de la rupture qu’induit l’irruption de la revendication de « parité » en 1992 [74][74] Au pouvoir, citoyennes…, op. cit., plusieurs éléments attestent de l’héritage des luttes et problématisations qui ont caractérisé l’espace de la cause des femmes depuis 1970. On note, d’abord, une certaine continuité en termes d’actrices. Parmi les leaders des luttes de la parité, à l’aube des années 1990, on retrouve des femmes qui avaient fait de la cause de la représentation politique l’un de leurs thèmes de mobilisation, dans des secteurs variés et selon des traditions diverses de l’espace de la cause des femmes dans les années 1970-1980 : militantes à l’intérieur de partis politiques (comme Y. Roudy à gauche, M. Pelletier à droite, toutes deux signataires du « Manifeste des dix pour une démocratie paritaire » en 1996 [75][75] Publié dans L’Express, 6 juin 1996. ) ; militantes de la mouvance « réformiste » de la seconde vague, comme Choisir (G. Halimi s’investit pleinement dans les luttes paritaires à partir de 1993) ; militantes du mouvement féministe en rupture avec leurs organisations de gauche depuis le tournant des années 1980 (A. Le Gall, O. Brun, L. Sirkis – anciennes « Mignonnes » – et M. Dental – présidente de « Ruptures » – participent au premier réseau inter-associatif en faveur d’une loi pour la parité, le « Réseau Femmes pour la parité », mis en place en janvier 1993). En outre, parmi les premières militantes de la parité, on trouve des chercheuses ayant contribué à bâtir, dans les années 1980, un corpus savant sur la question de la représentation politique des femmes et qui poursuivent leur engagement en diffusant leur expertise au service de la parité dans la presse et les sites académiques tout au long de la décennie, comme G. Fraisse et J. Mossuz-Lavau. Enfin, au cœur des premières mobilisations de la parité, se trouvent des militantes investies dans les arènes féministes des institutions internationales comme F. Gaspard (co-fondatrice du réseau Demain la parité en 1994) et Denise Fuchs (co-fondatrices du Lobby européen des femmes en 1990 et investie dès 1992 dans le réseau associatif Elles Aussi militant pour la parité dans les instances élues).

39

C’est également en termes de rhétoriques militantes que les mobilisations pour la parité sont le produit de mobilisations qui les ont précédées. Au début des années 1990, les grands textes qui font figure de « manifestes » définissant le nouveau slogan de parité en France comme l’ouvrage de F. Gaspard, la déclaration d’Athènes ou encore le manifeste des 577 en novembre 1993 résultent de l’empilement et de l’hybridation – non intentionnels – de différentes strates de problématisation de la cause des femmes en politique, de la jonction bricolée de logiques militantes hétérogènes. Si le concept de « parité » est loin de faire l’objet d’une définition unique à l’aube de la décennie 1990, les discours qui le promeuvent sont marqués par un certain nombre de traits récurrents, qui jettent sans doute les bases d’un nouveau cadre de mobilisation [76][76] Cette notion est ici utilisée dans une acception particulièrement.... Ils s’appuient sur le diagnostic d’un « scandale » de la sous-représentation des femmes, désormais décrite en termes « d’exclusion », et participent à une redéfinition de la différence des sexes comme un « universel », justifiant la revendication d’un « principe », voire d’un « droit » à une représentation égale des femmes et des hommes dans les assemblées élues, sans lequel la démocratie serait « inachevée [77][77] Cf. Bereni (L.), Lépinard (E.), « “Les femmes ne sont... ».

40

Au-delà de l’enjeu particulier de la cause des femmes en politique, l’analyse de la genèse de la parité éclaire la réflexion sur la dynamique des mouvements sociaux. D’une part, une telle analyse montre, dans le sillage des travaux de V. Taylor, que les périodes de « mise en veille » des mouvements sociaux sont propices, notamment à travers le maintien d’organisations « dormantes », à l’accumulation de ressources mobilisables par les mouvements futurs [78][78] Taylor (V.), « La continuité des mouvements sociaux… »,.... D’autre part, l’histoire de la genèse de la parité met au jour les effets ambigus de l’institutionnalisation des mouvements sociaux, qui joue, comme on l’a vu, à la fois comme un facteur de repli mais aussi comme un moteur de transformation de leurs enjeux et répertoires de mobilisation [79][79] Je remercie Olivier Fillieule, Lilian Mathieu et Johanna....

Notes

[1]

Paris, Seuil, 1992.

[2]

Cette conférence, qui s’est tenue en novembre 1992, s’achève par une « déclaration » signée par des personnalités politiques féminines de premier plan en Europe (dont Simone Veil et Édith Cresson pour la France) et largement diffusée dans les réseaux associatifs féminins, affirmant que « l’égalité impose une parité dans la représentation et l’administration des nations ».

[3]

La catégorie d’espace de la cause des femmes est utilisée ici pour désigner l’ensemble des actrices engagées dans des collectifs spécialisés dans la lutte au nom des femmes (le groupe des femmes constitue le référent et le sujet des luttes) et pour la cause des femmes (transformation de rapports de genre jugés injustes), quelle que soit la définition des termes de leur lutte (notamment leur degré de radicalité) et le site dans lequel elle se déploie. Cette définition reprend un certain nombre d’éléments issus de la littérature sur les « mouvements des femmes » (cf. par exemple Beckwith (K.), “Beyond Compare ? Women’s Movements in Comparative Perspective”, European Journal of Political Research, 37,2000). Comme on le précisera plus loin, le choix d’une telle catégorie a pour avantage, par rapport à la notion couramment utilisée de « mouvement des femmes », de mettre l’accent sur le caractère intersectionnel de l’espace de la cause des femmes, qui n’est pas circonscrit aux frontières traditionnelles des « mouvements sociaux » tels qu’ils sont généralement définis, mais se trouve imbriqué dans des sphères sociales (partis, administration, syndicats, monde académique, etc.) et des traditions idéologiques (gauche/droite ; laïcs/religieux, etc.) extrêmement diverses. C’est seulement dans certaines conjonctures historiques et politiques, et de manière partielle, que les différents segments de l’espace de la cause des femmes font « mouvement ». Cependant, au cours de cet article, on continuera parfois à utiliser l’expression « mouvement des femmes », signifiant qu’on reprend les normes de définition indigènes de l’espace de la cause des femmes (pour lesquelles celui-ci est souvent défini comme un ensemble d’organisations et de groupes autonomes, situés à l’extérieur des partis, syndicats, institutions, etc.).

[4]

La revendication de parité a été institutionnellement « traduite » par la loi constitutionnelle du 8 juillet 1999, qui modifie les articles 3 et 4 de la Constitution, et par la loi électorale du 6 juin 2000, qui impose des quotas par sexe dans la constitution des listes pour la plupart des élections.

[5]

Pour une analyse détaillée des arguments de cette controverse, cf. par exemple Bereni (L.), « Les féministes françaises et la “parité”. Permanences et renégociations des partitions héritées de la décennie 1970 », in Lacroix (B.), Cohen (A.), Riutort (P.), dir., Les formes de l’activité politique. Éléments d’analyse sociologique ( XVIIIe - XXe siècles), Paris, PUF, 2006, et Lépinard (E.), L’égalité introuvable. La parité, les féministes et la République, Paris, Presses de Sciences Po, 2007.

[6]

Boltanski (L.), Les cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Minuit, 1982.

[7]

Pour un aperçu de ces premières « théories » de la parité, voir notamment Sledziewski (E. G.), « Rapport préparatoire au séminaire sur la “démocratie paritaire” », in Conseil de l’Europe, La démocratie paritaire. Quarante années d’activité du Conseil de l’Europe, Strasbourg, Éditions du Conseil de l’Europe, 1992 ; Gaspard (F.) et al., Au pouvoir, citoyennes !…, op. cit.

[8]

Dans la décision n? 182-146 du 18 novembre 1982, le Conseil constitutionnel a censuré les dispositions d’une loi instaurant un quota de 75 % maximum de candidats de même sexe sur les listes municipales, en arguant que l’article 3 de la Constitution et l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen « s’opposent à toute division par catégories des électeurs et des éligibles ».

[9]

Cf. Agrikoliansky (É.), « Du tiers-mondisme à l’altermondialisme. Genèse(s) d’une nouvelle cause », in Agrikoliansky (É.), Fillieule (O.), Mayer (N.), dir., L’altermondialisme en France. La longue histoire d’une nouvelle cause, Paris, Flammarion, 2005 et Mathieu (L.), « La constitution du mouvement altermondialiste français », Critique internationale, 27,2005.

[10]

Taylor (V.), « La continuité des mouvements sociaux. La mise en veille du mouvement des femmes », in Fillieule (O.), dir., Le désengagement militant, Paris, Belin, 2005, p. 229.

[11]

Mathieu (L.), « La constitution du mouvement altermondialiste… », art. cit.

[12]

Les travaux récents d’É. Agrikoliansky et de L. Mathieu, déjà cités, sur la genèse de l’altermondialisme font toutefois exception en se focalisant sur les transformations militantes à l’œuvre dans les années 1980.

[13]

L’expression est empruntée à Françoise Picq (Libération des femmes. Les années-mouvement, Paris, Seuil, 1993) qui analyse de façon détaillée le féminisme des années 1970.

[14]

Katzenstein (M. F.), Mueller (C. M.), eds, The Women’s Movements of the United States and Western Europe, Philadelphia, Temple University Press, 1987.

[15]

Jenson (J.), “Representations of Difference : the Varieties of French Feminism”, in Threlfall (M.), ed., Mapping the Women’s Movement. Feminist Politics and Social Transformations in the North, London, New York, Verso, 1996, p. 77.

[16]

Voir Picq (F.), Libération des femmes…, op. cit.

[17]

Kandel (L.), « La non-mixité comme métaphore », in Baudoux (C.), Zaidman (C.), dir., Égalité entre les sexes, mixité et démocratie, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 240 et s.

[18]

Une telle position conduit par exemple les militantes du MLF à plaider pour l’abrogation entière et sans condition de la loi de 1920 réprimant l’avortement, sans chercher à être présentes dans les lieux de fabrique de la loi.

[19]

Parmi ces trois groupes, seule l’association Choisir se désigne explicitement comme « réformiste », la LDF et le Planning revendiquant une plus grande proximité avec la mouvance « radicale ».

[20]

Dans un communiqué publié dans le Monde du 23 décembre 1977, plusieurs groupes féministes, dont la LDF, appellent à voter nul aux élections législatives de 1978.

[21]

Giraud (I.), Mouvements des femmes et changements des régimes genrés de représentation politique au Québec et en France 1965-2004, thèse pour le doctorat de science politique, Université de Montréal et Université de Versailles-Saint-Quentin, 2005.

[22]

Le dépôt du sigle « MLF » par le groupe Psychépo mené par Antoinette Fouque en 1979 enflamme les conflits au sein du mouvement.

[23]

C’est notamment le cas de Choisir, mené par Gisèle Halimi, ou encore du groupe Psychépo, mené par Antoinette Fouque (et rebaptisé « MLF » en 1979).

[24]

Pour une analyse comparative de l’institutionnalisation des mouvements des femmes occidentaux face à des États plus « ouverts » à leurs revendications, cf. Banaszak (L. A.), Beckwith (K.), Rucht (D.), eds, Women’s Movements Facing the Reconfigured State, New York, Cambridge University Press, 2003.

[25]

Stetson (D. M.), Mazur (A. G.), eds, Comparative State Feminism, Thousand Oaks, Sage, 1995.

[26]

Voir Mazur (A. G.), Gender Bias and the State : Symbolic Reform at Work in Fifth Republic France, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 1995.

[27]

Voir Jenson (J.), Sineau (M.), Mitterrand et les Françaises. Un rendez-vous manqué, Paris, Presses de la FNSP, 1995, et Thébaud (F.), « Promouvoir les droits des femmes : ambitions, difficultés et résultats », in Berstein (S.), Milza (P.), Bianco (J.-L.), dir., Les années Mitterrand. Les années du changement, Paris, Perrin, 2001.

[28]

Cf. Lépinard (E.), L’égalité introuvable…, op. cit., en particulier le chapitre I, « Une généalogie internationale », p. 29-76.

[29]

Della Porta (D.), “The Women’s Movement, the Left, and the State : Continuities and Changes in the Italian Case”, in Banaszak (L. A.) et al., eds, Women’s Movements…, op. cit., p. 50.

[30]

Poggi (G.), The State : Its Nature, Developments and Perspectives, Stanford, Stanford University Press, 1990, p. 134, cité par Della Porta (D.), “The Women’s Movement”, art. cité, p. 50 (traduction de l’auteure).

[31]

Cf. « Les femmes et l’État », Nouvelles questions féministes, 6-7,1984.

[32]

Des militantes féministes se sont mobilisées pour obtenir une structure chargée des droits des femmes dans le gouvernement de J. Chirac en 1986, puis dans celui de M. Rocard en 1988.

[33]

L’UFCS a été fondée en 1925 par la militante catholique Andrée Butillard, avec pour mission l’instruction civique des femmes et l’amélioration de leur situation économique et sociale.

[34]

Association confessionnelle créée au début du XXe siècle et regroupant toujours, dans les années 1970 et 1980, quelques milliers de femmes dans le cadre de groupes paroissiaux.

[35]

On entend par espace des mouvements féminins l’ensemble des groupes féminins agissant au nom de l’identité féminine de leurs membres sans pour autant endosser principalement la cause des femmes. Toutefois, les frontières entre l’espace de la cause des femmes et celui des mouvements féminins sont en pratique ténues, puisque dans certains contextes et sur certains thèmes, les organisations féminines adoptent une posture de remise en cause des rapports de genre existants, rejoignant alors l’espace de la cause des femmes.

[36]

Fondé en 1946 par des militantes des droits des femmes détenant alors une position centrale dans l’arène politique, comme Irène de Lipkowski (députée entre 1951 et 1955) et Marcelle Devaud (élue au Conseil de la République entre 1946 et 1958), le CILAF a notamment fait pression en faveur de la réforme du code civil au cours des années 1950 et 1960.

[37]

Le CNFF, fédération d’associations féminines née en 1901, fut la principale organisation suffragiste « modérée » dans la première partie du XXe siècle en France.

[38]

Cf. Jenson (J.), Sineau (M.), Mitterrand…, op. cit.

[39]

Cf. notamment Klejman (L.), Rochefort (F.), « Au nom du droit et de la spécificité féminine. Diversité des tactiques et ambiguïté des discours du mouvement suffragiste avant la première guerre mondiale », in Viennot (E.), dir., La démocratie « à la française » ou les femmes indésirables, Paris, Université Paris 7-CEDREF, 1996.

[40]

Le quota, initialement fixé à 10 % en 1974, est relevé à 20 % lors du congrès de Metz en 1979. Pour une analyse des revendications féministes à l’intérieur du PS, cf. Bereni (L.), « Lutter dans ou en dehors du parti ? L’évolution des stratégies des féministes du Parti socialiste (1971-1997) », Politix, 19,2006.

[41]

Suite aux élections de 1978, la proportion de femmes à l’Assemblée nationale passe de 1,6 % à 3,7 %.

[42]

« Dix propositions de Femme Avenir au Premier ministre », février 1979.

[43]

En 1967, G. Halimi a été candidate aux élections législatives pour la Convention des institutions républicaines menée par F. Mitterrand. Dans les années 1970, elle cultive toujours des liens avec le PS.

[44]

Choisir, 11,1974, p. 2.

[45]

Ce groupe a été ainsi qualifié par ses militantes, en raison de la motion « G » déposée par ses initiatrices au congrès de Metz en 1979.

[46]

L’idée d’un courant femmes au PS (connu sous le nom de « courant 3 ») avait été lancée par F. Gaspard, C. Goldet et É. Lhuillier en 1978. Lors du congrès de Metz, seule cette dernière dépose une motion pour créer un tel courant, les deux autres meneuses de l’initiative se ralliant à d’autres courants. Voir Bereni (L.), « Lutter dans ou en dehors du parti… », art. cité.

[47]

Mignonnes, allons voir sous la rose, 6,1981, p. 5.

[48]

Cf. Boons (M.-C.) et al., C’est terrible quand on y pense. Paris, Galilée, 1983.

[49]

Entretien avec Monique Dental, 12 juillet 2002.

[50]

« À propos de la filière “Femmes-Hommes et patriarcat” d’Arc-en-ciel », Les Cahiers du collectif de pratiques et de réflexions féministes « Ruptures », 2, automne 1982-printemps 1989, p. 116.

[51]

Blanquart (L.), « Nous voulons la parité : réflexions sur le pouvoir », Id., p. 144-145.

[52]

Bereni (L.), « Les féministes françaises et la parité… », art. cité.

[53]

Cf. Lagrave (R.-M.), « Recherches féministes ou recherches sur les femmes », Actes de la recherche en sciences sociales, 83,1990.

[54]

Paris, Presses universitaires de France.

[55]

Aix-en-Provence, Alinéa.

[56]

Aix-en-Provence, Alinéa.

[57]

Paris, Presses de la FNSP/Des femmes.

[58]

Paris, Presses universitaires de France.

[59]

Paris, Economica, 1988.

[60]

Brive (M.-F.), dir., Les femmes et la Révolution française. Actes du colloque international du 12-14 avril 1989, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1990.

[61]

Bereni (L.), « Le mouvement français pour la parité et l’Europe », in Jacquot (S.), Woll (C.), dir., Les usages de l’Europe. Acteurs et transformations européennes, Paris, L’Harmattan, 2004.

[62]

Cf. notamment Conseil de l’Europe, « La situation des femmes dans la vie politique en Europe », document 80 023 06.1, DGII/Droits de l’homme-Égalité, 1984.

[63]

Entretiens avec É. Sledziewski (29 septembre 2004) et avec C. Apprill (17 novembre 2004).

[64]

Sledziewski (É.), « Rapport préparatoire au séminaire sur la “démocratie paritaire” », in Conseil de l’Europe, La démocratie paritaire. Quarante années d’activité du Conseil de l’Europe, actes du séminaire de Strasbourg, 6-7 novembre 1989, Éditions du Conseil de l’Europe, 1992, p. 26.

[65]

Pour une analyse des registres de légitimation de la parité dans les années 1990, cf. Bereni (L.), Lépinard (E.), « “Les femmes ne sont pas une catégorie”. Les stratégies de légitimation de la parité en France », Revue française de science politique, 54 (1), 2004.

[66]

Entretiens avec M. Dental (12 juillet 2002) et A. Le Gall (6 juillet 2005).

[67]

« Les femmes, citoyennes à part entières ? Réunion-débat du 24 juin 1989 », Club Flora Tristan, 29,1989.

[68]

Cf. notamment Conseil de l’Europe, « Les femmes dans le personnel politique en Europe (volume II) », par J. Mossuz-Lavau et M. Sineau, in Conseil de l’Europe, « La situation des femmes… », op. cit., 1984 ; Conseil de l’Europe, « Voies et moyens pour améliorer la situation des femmes dans la vie politique », par M. Sineau, doc. EG(89)4, DGII Droits de l’homme-Égalité, 1989.

[69]

À cet égard, le concept de « démocratie paritaire » qui émerge au Conseil de l’Europe en 1989 est le fruit de l’hybridation entre savoirs académiques et expertise institutionnelle.

[70]

M. Sineau, J. Mossuz-Lavau et E. Sledziewski seront impliquées en tant qu’expertes dans la campagne pour la parité en France au cours des années 1990.

[71]

C’est le cas par exemple de militantes d’associations féminines engagées pour la parité dans les années 1990 comme Nicole Dromard (UFCS) et Denise Fuchs (Grain de Sel – Rencontres), toutes deux co-fondatrices du Lobby européen des femmes, ainsi que de plusieurs militantes de partis politiques comme Marie-Claude Vayssade (PS) ou Simone Veil (UDF), toutes deux membres du Parlement européen dans les années 1980, et qui se mobiliseront pour la parité dans les années 1990.

[72]

Entretien avec F. Gaspard (Paris, 10 juillet 2002).

[73]

Entretien avec C. Servan-Schreiber (Paris, 13 septembre 2004).

[74]

Au pouvoir, citoyennes…, op. cit.

[75]

Publié dans L’Express, 6 juin 1996.

[76]

Cette notion est ici utilisée dans une acception particulièrement souple, qui admet l’existence de « sous-cadres » hétérogènes, concurrents voire partiellement contradictoires. Cf. Benford (R.), Snow (D.), « Framing Processes and Social Movements : An Overview and Assessment », Annual Review of Sociology, 26,2000.

[77]

Cf. Bereni (L.), Lépinard (E.), « “Les femmes ne sont pas une catégorie”… », art. cité.

[78]

Taylor (V.), « La continuité des mouvements sociaux… », art. cité.

[79]

Je remercie Olivier Fillieule, Lilian Mathieu et Johanna Siméant pour les commentaires qu’ils ont apportés sur une première version de ce texte.

Résumé

Français

Cet article prend pour objet la genèse de la revendication de « parité » qui émerge en France au début des années 1990. Il retrace l’histoire des mobilisations pour la cause de la représentation politique des femmes depuis l’émergence du féminisme de la seconde vague (au début des années 1970) en focalisant sur ce qui se joue pendant cette décennie de repli militant que sont les années 1980. Cette investigation permet de distinguer trois séquences. Dans un premier temps, celui de l’apogée du Mouvement de libération des femmes (MLF), c’est la posture de rejet de la sphère électorale qui domine l’espace de la cause des femmes ; la cause de la représentation politique des femmes est défendue par des militantes qui se situent à la marge de cet espace (femmes de partis, militantes d’associations féminines traditionnelles). La seconde période, de la fin des années 1970 au milieu des années 1980, est marquée par l’acclimatation progressive de cette cause dans des groupes qui se situent à l’intersection du féminisme de la seconde vague et de la sphère électorale-partisane. Enfin, la seconde moitié des années 1980 est caractérisée par le développement d’une expertise féministe sur la représentation politique des femmes, développée à la fois dans plusieurs organisations internationales et, en France, dans le champ des recherches féministes et sur les femmes, alors en voie d’institutionnalisation. C’est au croisement de ces différentes problématisations que s’est forgé ce nouveau « cadre » d’action collective que constitue la parité.

Plan de l'article

  1. Les transformations de l’espace de la cause des femmes (1970-1992) : un nouveau rapport au politique
    1. Les « années-mouvement » : redéfinir le politique, à l’extérieur de la politique
    2. Les années 1980 : l’institutionnalisation de l’espace de la cause des femmes
  2. L’espace de la cause des femmes face à la représentation politique (1970-1992)
    1. À la marge du mouvement de la seconde vague : les promotrices de l’inclusion politique des femmes
    2. L’acclimatation de la cause de la représentation politique des femmes dans le féminisme de la seconde vague (1978-1992)
    3. Le développement d’une expertise féministe sur la représentation politique : du scandale de « l’exclusion » des femmes à la « démocratie paritaire »
  3. La convergence des problématiques et l’émergence de la revendication de « parité »
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Bereni Laure, « Du MLF au Mouvement pour la parité. La genèse d'une nouvelle cause dans l'espace de la cause des femmes », Politix, 2/2007 (nº 78), p. 107-132.

URL : http://www.cairn.info/revue-politix-2007-2-page-107.htm
DOI : 10.3917/pox.078.0107


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