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S'inscrire Alertes e-mail - Politix Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa notion de carrière : un instrument interactionniste d’objectivation
AuteurMuriel Darmon[1] [1] Je remercie très vivement pour leurs remarques les deux...
suitedu même auteur
sociologue et chercheuse CNRS dans le Groupe de Recherche sur la Socialisation (CNRS, Université Lumière Lyon 2, ENS-Lsh). Ses travaux portent sur les processus de socialisation. Elle a auparavant publié :Devenir anorexique : une approche sociologique, La Découverte, 2003, et La socialisation, Armand Colin, 2006.Muriel. Darmon@univ-lyon2.fr Les « colonnes de contraires » qui gouvernent l’appréhension du monde social, et qui distribuent « toutes les choses du monde en deux classes complémentaires[2] [2] Bourdieu (P. ), Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 348. ...
suite », n’épargnent pas les constructions scientifiques et académiques du réel. Il est ainsi traditionnel d’opposer, en sociologie, les pensées du conflit et celles du consensus, les approches de la structure et celles de l’individu, le holisme et l’individualisme, « expliquer » et « comprendre » ou encore, et c’est cette dernière opposition qui nous intéressera plus particulièrement ici : l’objectivation et la description. Mais il est également d’usage de critiquer ces oppositions comme autant de simplifications abusives, en passant parfois un peu vite sur l’intérêt pédagogique indéniable qu’elles présentent quand il s’agit justement de fournir des repères et principes de classification à des étudiants – il faut bien commencer par quelque chose. De telles oppositions sont en quelque sorte productrices de presbytie : de loin, elles donnent une vision claire des choses, qui se brouille dès lors que l’on s’en approche d’un peu trop près. D’où l’intérêt de se fixer un troisième objectif, qui ne soit ni l’usage aveugle de l’opposition, ni sa condamnation rapide, mais bien une analyse précise visant à mettre au jour le type de distorsion qu’elle fait subir à la réalité, et à administrer la preuve de l’unité de ce qu’elle sépare.
2 C’est ce que l’on se propose de faire ici à partir de la notion de « carrière ». Cet article s’inscrit dans une posture de « défense et illustration » de la notion de « carrière » qui s’est traduite en France, au cours des dernières années, par la publication de nombreux textes en sciences politiques[3] [3] On les trouvera notamment dans Fillieule (O. ), Mayer (N. ),...
suite. Il est intéressant de noter que si ces articles – celui-ci y compris – ont en commun d’affirmer que la carrière est un outil de recherche efficace et de plaider vigoureusement pour son usage, les avantages théoriques, méthodologiques et épistémologiques qui lui sont associés peuvent considérablement varier d’une approche à l’autre. Ce n’est sans doute pas le moindre des mérites de la notion de carrière que de se plier, avec bonhomie pourrait-on dire, à ce statut d’auberge américaine. Outil par excellence de mise en œuvre d’une conception du militantisme comme processus[4] [4] Fillieule (O. ), Mayer (N. ), dir. , « Devenirs militants. ...
suite, elle peut viser à combiner « une analyse compréhensive des raisons d’agir avancées par les individus [avec] l’objectivation des positions successivement occupées par ces individus », qui travaille ensemble « les questions des prédispositions au militantisme, du passage à l’acte, des formes différenciées et variables dans le temps prises par l’engagement, de la multiplicité des engagements le long du cycle de vie […] et de la rétractation ou extension des engagements[5] [5] Fillieule (O. ), « Propositions pour une analyse processuelle...
suite ». La carrière peut aussi être conçue et utilisée comme un instrument d’intelligibilité permettant d’échapper à l’alternative entre structures et stratégies dans l’analyse des carrières militantes et comme un moyen de traiter le problème de « l’influence des contextes pratiques de l’action sur l’opérationnalité des dispositions incorporées[6] [6] Agrikoliansky (É. ), « Carrières militantes et vocation...
suite ». Elle permet en outre « d’articuler le temps de l’individu à des temps sociaux différents, temps de l’engagement, temps des professions, ou temps de certains processus longs[7] [7] Siméant (J. ), « Entrer, rester en humanitaire. Des fondateurs...
suite ». Elle a encore l’avantage d’être « attentive aux variations dans le temps des dispositions des individus » et de permettre « une prise de distance avec l’hypothèse du déclassement comme déterminant de l’engagement[8] [8] Péchu (C. ), « Les générations militantes à Droit au...
suite ». Elle peut être utilisée, au choix, pour comprendre les contraintes successives qui s’imposent aux individus[9] [9] Juhem (P. ), « Entreprendre en politique. De l’extrême...
suite ou pour faire une place à leur subjectivité[10] [10] Lafont (V. ), « Les jeunes militants du Front national »,...
suite. Mais elle peut également servir à combiner, dans l’étude du « militantisme moral », l’analyse des « configurations successives des relations dans lesquelles les militants sont impliqués », des « contraintes structurelles mouvantes qui pèsent sur leurs marges de jeu » et de la « dynamique des transformations tout à la fois objectives et subjectives des individus[11] [11] Collovald (A. ), « Pour une sociologie des carrières morales...
suite ».
3 Si l’analyse proposée ici de la notion de carrière n’exclut a priori aucun de ces usages, elle insiste sur sa dimension potentiellement objectivante. On tentera en effet de montrer que cette notion, ou du moins certains de ses usages, peuvent s’inscrire dans une pratique de l’objectivation comme dévoilement qui paraît plutôt l’exclure à première vue. Cet examen aura également pour but de formuler quelques hypothèses sur la spécificité d’un tel mode interactionniste d’objectivation[12] [12] Le terme « interactionniste » fait ici référence à...
suite et de réfléchir à l’existence de points de passage entre sociologie interactionniste et sociologie bourdieusienne à travers l’examen de cette « ficelle du métier (de sociologue) » qu’est l’objectivation. Pour ce faire, on va revisiter un travail d’élaboration d’une sociologie de l’anorexie ayant abouti à l’étude de l’anorexie comme carrière de conversion d’habitus[13] [13] Darmon (M. ), Devenir anorexique. Une approche sociologique,...
suite. La spécificité de cet ouvrage tient moins au fait qu’il prenne source théorique à deux sociologies parfois réputées incompatibles mais néanmoins mobilisées ensemble par bien d’autres chercheurs, qu’à la manière dont il juxtapose ces deux approches, une partie de l’ouvrage étant consacrée à la carrière anorexique et la suivante à sa « mise en espace social ». C’est ce dispositif d’argumentation qui a fourni une incitation à se pencher sur la question développée ici, en réaction notamment à des commentaires bienveillants ou à des critiques qui tendaient à considérer la reconstruction de la carrière anorexique, par rapport à la partie qui la suivait, comme une « partie terrain », comme un moment de « description » ou encore « d’écoute et d’acceptation du point de vue des interviewées », et donc de simple « reprise » de ce point de vue. Il paraissait au contraire intéressant, et surtout congruent avec l’usage qui en était fait dans l’ouvrage, de voir dans la notion de carrière un instrument d’objectivation.
La carrière comme outil de rupture
4 Le rapprochement entre « carrière » et « objectivation » peut sembler surprenant, tant ce dernier terme renvoie à un style épistémologique qui est celui du Métier de sociologue[14] [14] Bourdieu (P. ), Chamboredon (J. -C. ), Passeron (J. -C. ), Le...
suite. La notion d’objectivation y est abordée à partir des textes de Durkheim et de Mauss et désigne la construction du fait scientifique (et plus spécifiquement de l’objet sociologique) qu’opère la rupture avec les prénotions (les « pré-constructions de la sociologie spontanée »). L’analyse statistique y est d’ailleurs présentée (à côté de l’exigence durkheimienne de définition préalable) comme la forme la plus aboutie, ou la plus efficace, de ces « techniques de rupture » qui permettent l’objectivation, dans la mesure où elle « met en pièce les tonalités concrètes et patentes qui sont données à l’intuition, pour leur substituer l’ensemble des critères abstraits qui les définissent sociologiquement[15] [15] Ibid. , p. 28-29. Il est vrai que, vingt-cinq ans...
suite ». On est donc loin, semble-t-il, tant des traditions épistémologiques que des méthodes de terrain interactionnistes.
5 C’est pourtant bien une telle rupture que le recours à la notion de carrière anorexique a rendu possible, et ce par rapport à deux discours légitimes. Comme le souligne Howard Becker dans Les ficelles du métier, deux groupes détiennent traditionnellement le monopole de la parole légitime sur un objet : les experts « par profession » (ici, les médecins et les diverses professions du psychisme) et les experts « par appartenance » (ceux qui sont familiers personnellement avec l’objet en question, les anorexiques elles-mêmes dans ce cas). Il s’agit donc, pour le sociologue, de trouver des moyens de rompre avec ces « conventions » tant communes que scientifiques[16] [16] Becker (H. S. ), Les ficelles du métier. Comment conduire...
suite. La notion de carrière a précisément permis d’opérer une « double rupture » par rapport à ce « duopole » et de produire un discours sociologique qui constitue un point de vue propre et se distingue à la fois du sens savant psychologique – qui n’est lui-même pas unique, il vaudrait mieux parler des sens savants – et des discours et catégories des interviewées[17] [17] L’enquête de terrain s’est organisée autour, d’une...
suite.
Une rupture avec les sens savants médicaux et psychologiques
6 La notion de carrière a en effet d’abord joué comme instrument d’émancipation par rapport à certaines postures propres aux approches médicales et psychologiques sur la question, en particulier l’imposition d’un découpage disciplinaire et l’explication du pathologique par la pathologie. En ce qui concerne le premier de ces points, il faut noter que les disciplines médicales et psychologiques n’excluent pas les points de vue des sciences sociales sur l’anorexie mais tendent à leur assigner une place et un objectif tout à fait spécifiques : rendre compte du « contexte » historique et social de la maladie. Tout ce qui a trait au « contenu » ou au « cœur » de la maladie, en revanche, est extérieur à ce mandat et appartient au domaine réservé des approches légitimes, qu’elles soient médicales ou psychologiques[18] [18] Sur cette question, cf. Darmon (M. ), Devenir anorexique,...
suite. De manière significative, l’historienne américaine ayant réalisé le travail de référence sur l’histoire sociale du diagnostic d’anorexie et de la maladie a bien pris soin de préciser, dans cet ouvrage, qu’elle se gardait d’enfreindre l’interdiction médicale à travailler sur la « carrière » anorexique :
7
suite. »
8 On voit bien ici comment le fait de s’immiscer, grâce à la sociologie de la déviance, dans la « carrière » anorexique rompt plus rapidement et plus efficacement avec le point de vue médical et son assignation à résidence de la sociologie qu’une analyse qui se concentrerait d’emblée sur des questions de recrutement historique et social de l’anorexie, voire d’habitus anorexique si celui-ci était considéré comme une variable fixe, « déjà là » et extérieure à la carrière.
9 Les approches médicales et psychologiques ont en outre pour tâche principale l’identification, l’explication et le traitement du caractère pathologique des conduites anorexiques. Le pathologique y est l’effet à expliquer, mais il peut aussi jouer comme cause explicative : les comportements anorexiques, dans ces approches, peuvent être expliqués par le caractère pathologique de la maladie (c’est par exemple le cas lorsqu’une conduite est présentée comme un « trait » de la pathologie, comme quelque chose que la pathologie « fait faire » à la personne). De ce point de vue, le pathologique joue comme effet à expliquer et comme cause explicative.
10 Or, l’usage de la notion de carrière interdit ce recours au pathologique comme explicatif. L’étiquetage pathologique joue bien plutôt le rôle de « poteau indicateur », signalant qu’une véritable analyse sociologique doit être développée pour rendre compte de l’aspect qui se donne à voir comme tel : « Supposer que le comportement que l’on étudie est parfaitement sensé, mais que ce sens nous échappe pour le moment, est en général une bonne alternative sociologique à l’hypothèse [… ] de la folie [… ]. En termes d’analyse, cela signifie que chaque fois que nous découvrons quelque chose qui nous semble si étrange et si incompréhensible que la seule explication que nous puissions en donner est une version quelconque de “Ils doivent être fous”, nous devrions systématiquement suspecter que nous manquons grandement de connaissances sur le comportement que nous étudions. Il vaut mieux supposer que tout cela a un sens et en rechercher la signification[20] [20] Becker (H. S. ), Les ficelles du métier, op. cit. , p. 58-62. ...
suite. » Cette exigence générale de la posture beckerienne s’illustre par excellence dans l’analyse des carrières déviantes, comme le manifeste déjà l’usage de ce terme « à contre-emploi », non plus pour apprécier des parcours professionnels exemplaires mais pour approcher ce qui peut être vu comme des « descentes aux enfers ». De ce point de vue, le fait d’envisager l’anorexie en termes de carrière substituait une exigence de connaissance (« comment on devient anorexique », question par ailleurs très rarement posée par les médecins et psychologues par rapport à la question du « pourquoi ») à une réaction instinctive (« elles sont complètement folles ») ou une forme ou une autre de sa théorisation, laissant inchangée la question du pathologique.
11 Enfin, on le sait, l’usage de la carrière comme instrument d’analyse exige d’accorder une attention particulière au pathologique comme enjeu de désignation plutôt que comme propriété prétendue des personnes ou des comportements. Il s’agit à la fois de mettre méthodologiquement entre parenthèses la dimension essentialiste de la question (le sociologue ne dit pas « ce qui est normal » et « ce qui est pathologique », et surtout il approche avec les mêmes outils d’analyse des comportements vus comme normaux et pathologiques), et de constituer cette question en objet d’analyse en tant qu’enjeu de luttes (il étudie donc les processus d’imputation et d’assignation du « pathologique » et leurs déterminations sociales, les luttes de désignations dans lesquelles ils s’inscrivent, les intérêts des différents groupes en présence…)[21] [21] « Nous ne devons pas considérer [les comportements déviants]...
suite. Par rapport à la « pathologisation » médicale et psychologique des comportements, qui fonctionne en fait comme une naturalisation (« si les patientes font ceci ou cela, c’est parce qu’elles sont anorexiques »), la notion de carrière remplit la fonction, traditionnellement objectivante au sens du Métier de sociologue, de dénaturalisation par le sociologique[22] [22] Bourdieu (P. ), Chamboredon (J. -C. ), Passeron (J. -C. ), Le...
suite.
12 Elle peut donc jouer, à plus d’un titre et de plus d’une manière, comme technique de rupture par rapport au sens savant légitime. Il faut cependant se garder de considérer ce dernier comme forcément univoque. Cette question en appelle donc une deuxième, qui ne sera que mentionnée ici : le « sens savant légitime » sur l’anorexie n’est pas plus unifié que ne l’est « l’approche sociologique ». La belle injonction portée par l’entreprise durkheimienne du Suicide[23] [23] Durkheim (É. ), Le suicide. Étude de sociologie, Paris,...
suite de rompre avec la psychologie, pour être mise en pratique de manière honnête, exige une réponse à la question : « avec laquelle ? ». Par exemple, la rupture avec les conceptions psychanalytiques ne saurait être faite au moyen des mêmes opérations sociologiques que celle avec les conceptions comportementales. Or, à cet égard, il semble que la notion de carrière constitue un instrument efficace de rupture avec le point de vue psychanalytique (plus qu’avec le point de vue cognitivo-comportemental, avec lequel elle est parfois plus congruente) : face à la recherche de « causes » enfouies dans la petite enfance et agissant de l’extérieur, Howard Becker avance la dynamique propre de la carrière et l’histoire « en train de se faire » d’un comportement qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer par le passé de l’individu pour en rendre compte sociologiquement. On pourrait même aller jusqu’à dire que, de ce point de vue-là, la notion de carrière rompt davantage avec le sens savant légitime (en l’occurrence le point de vue psychanalytique) que ne le ferait une analyse en termes d’habitus, qui partage avec la psychanalyse un certain nombre de principes. Ceci n’est pas étonnant, dans la mesure où on peut faire l’hypothèse que la carrière a pu être pensée, par Howard Becker en tout cas, comme une machine de guerre dirigée à la fois contre la sociologie fonctionnaliste et la psychanalyse[24] [24] H. Becker a pu en effet renvoyer dos à dos ces deux conceptions,...
suite.
13 De manière symétrique, il serait possible de montrer que la sociologie bourdieusienne des dispositions et de l’espace social fournit des instruments plus efficaces de rupture et d’objectivation par rapport au sens savant cognitivocomportemental, et que les « atomes crochus du champ » (pour paraphraser Bourdieu à propos de l’habitus) lui font davantage partager les positions et prises de positions (notamment les dénonciations de positions ennemies homologues, celles qui négligent le passé au bénéfice du présent, le passif au bénéfice de l’actif, et en restent ainsi « à la surface des choses ») de la psychanalyse. Ces affinités ou répulsions électives, historiquement et socialement construites mais plus ou moins explicites, entre orientations psychiatriques et sociologiques données ont été particulièrement perceptibles dans les variations de la réception de cette étude sur l’anorexie et de ses deux « pans » sociologiques par différentes orientations psychiatriques[25] [25] Darmon (M. ), « Leur champ et le nôtre : esquisse d’analyse...
suite.
Une rupture avec les discours et les catégories des interviewées
14 Le deuxième front de rupture permis par l’usage de la notion de carrière concerne la différenciation des catégories d’objectivation sociologique d’avec les catégories indigènes. À l’opposé d’une vision de la carrière comme pure « description » des discours recueillis, on peut en effet avancer que la construction et l’analyse des carrières offrent le double avantage de permettre la prise en compte (par opposition à une sociologie qui les disqualifierait) des perceptions, définitions et expériences des interviewées et leur objectivation, l’analyse socio-logique de ces discours ne se limitant ni à leur enregistrement passif ni à une simple mise en forme rhétorique. Le modèle implicite du sociologue que dessine la notion de carrière n’est donc ni celui d’un séparateur omniscient et transcendant du bon grain et de l’ivraie dans les discours, ni celui d’un simple passeur de ces discours.
15 Cette double dimension s’illustre dans l’usage, pour les noms des quatre phases de la carrière anorexique, d’une double indexation, dont la première partie renvoie au terme indigène désignant la phase en question, et la seconde propose un terme d’objectivation : (Phase 1) « Commencer » : s’engager dans une prise en main, (Phase 2) « Continuer I » : maintenir l’engagement, (Phase 3) « Continuer II » : maintenir l’engagement malgré les alertes et la surveillance, (Phase 4) « Être prise en charge » : s’en remettre à l’institution.
16 Les petites différences entre les titres indigènes – qui paraissent à la fois évidents et plats ( ça commence, ça continue, ça s’arrête… ou non) – et les titres analytiques – qui donnent une idée du travail de conversion à l’œuvre au cours de la carrière – manifestent l’opération d’objectivation ayant permis de passer des premiers aux seconds. Elle consiste notamment en une identification du « processus » central qui organise la carrière[26] [26] Cf. Ekins (R. ), Male Femaling. A Grounded Theory Approach...
suite (une « prise en main » aboutissant à un travail de conversion de soi) ainsi que des points d’option qui rythment ce processus et délimitent des phases tant analytiques que temporelles[27] [27] Dans l’annexe méthodologique de Uncoupling. Turning points...
suite.
17 Pour entrer plus avant dans le détail de cette objectivation, on peut prendre l’exemple de la question de la « continuation » dans la carrière et de son traitement analytique. Lors des entretiens, si les enquêtées développaient parfois avec un grand luxe de détails le « comment ça a commencé » du début de « leur expérience avec l’anorexie », la suite des événements, jusqu’à l’hospitalisation, était fréquemment bien plus rapidement expédiée d’un « j’ai continué, continué, continué », ou encore d’un « ça a continué comme ça ». Certaines relances pouvaient susciter des récits plus longs, mais toujours très synthétiques, sur le « comment ça a continué », dont une des particularités étaient qu’ils racontaient en une fois ce qui s’était passé en plusieurs et présentaient une sorte de déroulement rapide et identique en chaque point de cette continuation. Parallèlement, si l’entrée dans la carrière anorexique était fréquemment présentée comme une suite d’actions, la continuation l’était davantage comme une poursuite totalement subie, en conformité avec le schème médical faisant de la patiente, avant son hospitalisation, un être « agi » par la pathologie.
18 C’est à nouveau une double opération d’objectivation que la notion de carrière a rendu possible. Elle a d’abord permis de faire réapparaître, derrière la pente pathologique, simple prolongement de la première phase, qui mène tout droit à l’hospitalisation par l’amaigrissement qu’elle entraîne, tout le travail nécessaire au maintien de l’engagement dans la carrière anorexique : un travail sur les techniques de perte de poids, d’excellence scolaire, ou de mesure corporelle, ou même, plus profondément encore, un travail de conversion portant directement sur les dispositions, destiné à rendre possible le maintien de l’engagement dans la carrière anorexique. Pour mettre en lumière ce travail, il a fallu en débusquer des traces dans les entretiens, que ce soit à d’autres moments de l’entretien, dans des formulations discrètes, ou encore dans des réponses à certaines questions précises. En suscitant une analyse des entretiens tournée vers la pratique et vers le relevé minutieux des différentes actions et de leur organisation temporelle, la notion de carrière a donc rendu possible cette première opération d’objectivation par rapport aux discours tenus par les enquêtés. On retrouve en fait une opération déjà présente chez Howard Becker, semble-t-il, puisque son analyse de la carrière du fumeur de marijuana se situe également en rupture avec une définition qui pourrait être celle des fumeurs eux-mêmes, de type « j’ai commencé à fumer puis j’ai continué », ou « j’ai fumé de plus en plus ». Pour rompre avec cette version à la fois évidente et continuiste, Howard Becker a réintroduit dans l’analyse tout ce qui pouvait être dans un premier temps passé sous silence : les conditions de possibilité de cet engagement progressif dans la carrière, et le triptyque fameux de l’apprentissage des techniques, de la perception des effets et du goût pour les effets.
19 Une deuxième opération, fondamentale elle aussi, est visible dans la construction même des phases. Elle a en effet permis de percevoir et de démontrer l’existence de deux phases distinctes (les phases 2 et 3) dans cette description d’un flux continu (le « continuer » des enquêtées) : une phase de maintien du travail de transformation de soi, décrit ci-dessus, et une phase où ce maintien nécessite un nouveau type de travail (de discrétion puis de leurre) car il est étiqueté comme pathologique et surveillé par l’entourage. À nouveau, on reconnaîtra ici l’injonction classique portée par la notion de carrière à prendre en compte les effets pratiques de l’étiquetage déviant dans la mesure où ils peuvent être distincts des pratiques des phases antérieures[28] [28] « [Les théories interactionnistes de la déviance] souhaitaient...
suite. En conduisant à repérer les effets du contexte et de l’action des « spectateurs » de la carrière, la notion a permis à nouveau d’analyser – et non simplement de décrire – des changements de pratiques passés sous silence, ou non perçus comme tels, par les interviewées.
20 Enfin, à un niveau plus général, il faut mentionner la manière dont l’usage de la notion de « carrière » permet de s’émanciper en partie de ce qu’il est convenu d’appeler, après Bourdieu, « l’illusion biographique[29] [29] Bourdieu (P. ), « L’illusion biographique », Actes...
suite ». Il s’agit en fait d’un problème que la sociologie des carrières s’est visiblement toujours posé, comme en témoignent les notions de « reconstruction » et d’« illusion rétrospective » dans l’analyse goffmanienne de la carrière du malade mental[30] [30] « L’illusion rétrospective […] c’est là un aspect...
suite ou encore la manière dont l’obstacle du rétrospectif est converti en objet privilégié par l’étude des différentes formes de « consolidation » dans les récits rétrospectifs des transsexuels chez Richard Ekins : « L’interactionnisme symbolique adopte une position claire à ce sujet [le problème de la reconstruction du passé dans les entretiens rétrospectifs]. Toutes les significations s’élaborent à partir de moments présents particuliers. Tous les moments passés sont reconstruits du point de vue de chaque présent (Mead, 1932). Ceci est inévitable et il n’y a aucun moyen d’y remédier. Par conséquent, je fais comme il se doit de nécessité vertu dans ce chapitre sur la “consolidation”. J’utilise trois récits de vie comme des illustrations des trois formes principales de consolidation [de mise en forme rétrospective de la carrière de « féminisation masculine » par laquelle sont passés les interviewés] [… ]. Ce chapitre utilise les matériaux recueillis en entretien pour donner des exemples de la manière dont les interviewés construisent leur passé du point de vue du présent qui est celui de l’entretien[31] [31] Ekins (R. ), Male Femaling, op. cit. , p. 130-131. ...
suite. »
21 On peut d’ailleurs avancer qu’avec cette exigence d’analyse sociologique des formes prises par les reconstructions et de leurs effets, l’interactionnisme rejoint le deuxième versant de « l’objectivation » au sens du Métier de sociologue : non plus seulement la « rupture » avec les prénotions communes ou savantes, mais aussi la « mise en question radicale des principes sur lesquels [le sens commun] repose[32] [32] Bourdieu (P. ), Chamboredon (J. -C. ), Passeron (J. -C. ), Le...
suite », c’est-à-dire la mise en objet de ce qui les rend possible et les constitue.
22 Loin de nous rendre prisonnier du discours des interviewées, et de leur vision nécessairement située dans un temps et un espace social donnés, la carrière, et notamment l’étude des diverses reconstructions qu’elle comporte, permet à la fois de s’en déprendre et de les prendre pour objet, d’objectiver, mais aussi de proposer des interprétations sociologiques à partir du matériau qu’elles constituent. C’est le cas par exemple lorsque l’examen des formes narratives différentes prises par la consolidation du récit d’anorexie entre les deux institutions où les entretiens ont été effectués (parenthèse d’errance dans un cas, expérience douloureuse mais créatrice, constitutive de la personne dans l’autre) permet d’approcher les différences dans la socialisation au statut de patiente anorexique dans un hôpital d’orientation comportementale et dans une clinique tournée vers la psychanalyse. L’analyse sociologique des modalités profanes de récit de l’anorexie nous permet donc à la fois de nous déprendre d’une dépendance totale à l’égard du discours des interviewées et de sa reconstruction, mais nous éclaire également sur le type (variable) de socialisation (notamment de socialisation au discours sur soi) qui s’est opéré dans les deux institutions, lors de cette phase d’hospitalisation[33] [33] Darmon (M. ), Devenir anorexique, op. cit. , p. 220-225. ...
suite.
Un mode interactionniste d’objectivation
23 Il est donc possible de parler de la notion de carrière comme d’une technique de rupture et de dévoilement du caché, et partant d’objectivation. Il ne s’agit pas pour autant d’annexer la notion de carrière à l’épistémologie du Métier de sociologue, mais plutôt d’avancer qu’il existe un régime d’objectivation propre aux théories interactionnistes. Deux opérations (que l’on retrouve dans la notion et les usages de la carrière) lui sont centrales, l’agrégation « qualitative » et la comparaison.
Des procédures d’agrégation
24 On a vu plus haut que, dans Le métier de sociologue, la méthode quantitative était présentée comme emblématique des opérations d’objectivation. On pourrait risquer que l’interactionnisme propose des techniques d’« agrégation qualitative » engendrant des effets d’objectivation assez proches. Ainsi la multiplication des points de vue recueillis lors de l’enquête est-elle présentée comme rendant possible une position de surplomb du sociologue. Il s’agit cependant d’un surplomb défini plus précisément comme « ni injustifié ni méprisant » : « Les sociologues savent bel et bien des choses que les gens qu’ils étudient ignorent. Mais ce postulat est vrai d’une manière qui ne le rend ni injustifié ni méprisant (…). Ils (ou au moins quelques-uns d’entre eux) étudient bien plutôt le vécu d’un grand nombre de gens, dont les expériences, tout en se recoupant, ne sont pas identiques. Hughes disait souvent : “Il n’y a rien que je sache qu’au moins un des membres de ce groupe ne sache également, mais, comme je sais ce qu’ils savent tous, j’en sais plus que n’importe lequel d’entre eux”[34] [34] Becker (H. S. ), Les ficelles du métier, op. cit. , p. 166. ...
suite. »
25 Dans le cas des carrières, cette opération d’objectivation par agrégation qualitative joue à plein. On peut en trouver un signe dans la façon, quasi-durkhei-mienne, dont Hughes définit le rôle de l’enquête aboutissant à la reconstitution des carrières : « Dans chaque société, la vie des individus se déroule selon un certain ordre. Cet ordre est pour une part choisi, manifeste, voulu, et institutionnalisé ; mais pour une autre part il existe aussi en dehors de la conscience des intéressés, jusqu’à ce qu’une enquête le mette en évidence[35] [35] Hughes (E. C. ), Le regard sociologique : essais choisis,...
suite. » L’« ordre » dont il est question est une réalité sui generis, pour reprendre un terme cher à Durkheim, existant pour une part « hors de la conscience » des individus, et ne devenant visible que par l’opération méthodologique consistant à agréger et à fondre les expériences individuelles (par la construction de phases communes et le séquençage de la carrière), comme dans le cas de l’agrégation statistique.
Des procédures de comparaison
26 La pratique épistémologique de la comparaison tient un rôle objectivant de tout premier plan dans l’approche interactionniste, notamment sous la forme de la comparaison des terrains. Par exemple, pour aborder la question du rôle de la « visibilité » dans la définition de la déviance, Strauss considère ensemble la consommation de L.S.D., l’usage des opiacés, les débats autour des procédures policières d’obtention de confessions des prévenus et la pénalisation de la polygamie[36] [36] Strauss (A. L. ), « A Sociological View of Normality »,...
suite. La méthode comparative traverse d’ailleurs toute son œuvre, tant comme une pratique de recherche que comme une injonction à la fois méthodologique et épistémologique à recourir à « une procédure analytique de comparaison continue » dans le cadre de la « théorie fondée[37] [37] Baszanger (I. ), « Introduction », in Strauss (A. L. ),...
suite ». Ces rapprochements comparatifs servent également à souligner et à subvertir les hiérarchies instituées, renforçant de ce fait l’opération d’objectivation, comme lorsque l’équipe de Boys in White applique à l’analyse des étudiants en médecine des outils théoriques élaborés par les sociologues de la classe ouvrière : « Les sociologues ont été réticents à appliquer à la socialisation professionnelle des professions libérales les intuitions, concepts et outils développés dans l’analyse de métiers moins légitimes. Il s’agit à nouveau d’un exemple de l’erreur légitimiste (highbrow fallacy) qui sévit dans les sciences humaines ; nous ne souhaitons pas appliquer aux groupes légitimes des découvertes réalisées à partir de groupes moins prestigieux socialement[38] [38] Becker (H. S. ), Geer (B. ), Hughes (E. C. ), Strauss (A. L. ),...
suite. »
27 Il est probable que l’influence de Hughes ait été, sur ce point, déterminante, et J.-M. Chapoulie utilise également à ce sujet le terme d’objectivation pour désigner les opérations scientifiques à l’œuvre : « Le travail d’objectivation du monde social que poursuivent les sciences sociales exige donc la construction de catégories dégagées des points de vue particuliers des acteurs sociaux qui participent aux phénomènes étudiés. La principale ressource utilisée par Hughes pour élaborer de telles catégories d’analyse et pour contrôler leur validité est la démarche comparative. En effet celle-ci n’est pas utilisée par Hughes à des fins démonstratives mais, à la manière de Simmel, de manière flexible, pour révéler, par des rapprochements effectués sous un rapport particulier, les propriétés que les définitions socialement constituées tendent au contraire à dissimuler. Pour Hughes la démarche comparative est donc essentiellement un instrument de critique des évidences qui s’imposent à l’observateur. En retenant une seule propriété – parfois une propriété des relations, comme la préservation des secrets des clients par une catégorie de travailleurs – Hughes procède à une mise en série de “cas” (métiers, situations de travail, institutions, types de contacts ethniques, etc.) qui est destinée à faire apparaître des caractéristiques que l’examen isolé d’un seul d’entre eux risquerait de laisser dans l’ombre[39] [39] Chapoulie (J. -M. ), « E. C. Hughes et la tradition de Chicago »,...
suite ».
28 Cette forme de rapprochement comparatif de phénomènes ou processus socialement construits comme non-équivalents constitue l’un des modes de ce que l’on pourrait appeler l’objectivation interactionniste. Elle est à l’œuvre également – sous des formes différentes, parfois par le simple rapprochement d’anecdotes ou d’éléments du savoir commun – dans maints travaux d’E. Goffman, à l’évidence dans Stigmate (dans lequel figurent des cas de gestion de l’information aussi dissemblables que l’adolescente sans nez de l’exergue et le bandit qui entre en catimini dans une bibliothèque[40] [40] Cf. Goffman (E. ), Stigmate. Les usages sociaux des handicaps,...
suite ) mais aussi dans le regroupement de diverses institutions ayant en commun d’être « totales[41] [41] Foyers pour aveugles, hôpitaux psychiatriques, sanatoriums,...
suite » et plus généralement dans l’étude des différents rites d’interaction malgré la distance socialement construite qui les distingue : « M’efforçant de souligner ce qui rapproche les poignées de main des couronnements, je serai amené à négliger ce qui les sépare[42] [42] Goffman (E. ), Les rites d’interaction, Paris, Minuit,...
suite. » Elle est enfin au principe de l’approche en termes de carrière, implicitement dans la mesure où celle-ci consiste à appliquer le modèle de la carrière « professionnelle » à des situations de déviances[43] [43] Pour une analyse précise et critique de l’analogie entre...
suite, et explicitement toutes les fois où la comparaison des carrières déviantes entre elles produit des rapprochements heuristiques.
29 Agrégation et comparaison ne sont sans doute pas les seules opérations qu’on puisse compter comme techniques d’objectivation interactionniste, mais on se limitera ici à ces deux cas. Plus généralement, il semble qu’une spécificité des procédures d’objectivation dans l’épistémologie interactionniste tienne à la manière dont elles se combinent constamment avec une forme ou une autre d’« exigence théorique d’adéquation à l’expérience des personnes », pour reprendre une expression d’I. Baszanger. De même que la carrière, on l’a dit plus haut, peut constituer un outil tout à la fois de prise en compte et d’objectivation du point de vue des enquêtés, le style épistémologique interactionniste combine une prise de distance scientifique par rapport aux expériences des enquêtés et du chercheur lui-même (injonction à la production minutieuse de catégories d’analyses distinctes des données de terrain, méfiance à l’égard des connaissances passées ou des expériences personnelles du chercheur qui n’auraient pas été passées au crible de ces catégories d’analyse) et une exigence d’adéquation à cette expérience (qui se manifeste notamment par la reconnaissance d’un droit de regard et de critique des enquêtés eux-mêmes sur le compte rendu de la recherche et plus généralement sur les productions sociologiques)[44] [44] Sur tous ces points cf. Baszanger (I. ), « Introduction »...
suite.
Les conditions d’un usage objectivant de l’instrument
30 Dans cette présentation du concept de carrière, on a moins proposé une description « objective » qu’un plaidoyer pour un certain usage de la notion, un usage que l’on pourrait qualifier de « contre-théorique » (sur le modèle de l’adjectif « contre-intuitif ») au sens où il ne s’agit pas de l’usage le plus évident au vu des théories qui ont donné naissance au concept de carrière et des socio-logues qui s’en réclament. Alors qu’on pourrait mettre en avant ses apports dans la prise en compte du point de vue des interviewés, j’ai cherché ici à insister sur son potentiel de rupture ; alors qu’on pourrait célébrer la manière dont il permet de réintégrer dans les parcours des logiques individuelles, voire des dimensions psychologiques, je le propose comme outil de dé-psychologisation ; alors qu’on pourrait parler des risques de reconstruction liés aux récits sur lesquels il s’appuie, je rappelle qu’il peut être utilisé comme arme contre l’illusion rétrospective ; alors qu’il pourrait permettre de redonner sa place à l’analyse des individus, je suggère d’y voir une procédure d’agrégation et de mise en ordre des idiosyncrasies sous l’angle du collectif. Plutôt que son esprit de finesse et sa capacité descriptive, j’ai donc voulu célébrer l’esprit de géométrie du concept de carrière et la force parfois brutale de ses objectivations.
31 Mais il peut sembler que le concept lui-même, par son adaptabilité et sa plasticité, autorise cet usage contre-théorique. On peut sans doute bénéficier d’une liberté plus grande, aujourd’hui, dans l’usage de cet outil qu’au moment de sa création ; liberté de plus renforcée par le pragmatisme toujours présent dans le style épistémologique interactionniste, où les concepts sont offerts au lecteur et à son usage comme autant d’outils, de recettes, de « trucs », à l’opposé d’une posture d’Auteur protégeant l’intégrité de son œuvre. C’est d’ailleurs pour cette raison que les modes interactionnistes d’objectivation passent souvent inaperçus. Si le style (rhétorique et épistémologique) des Règles de la méthode sociologique ou du Métier de sociologue ne laisse rien ignorer de la tradition philosophique qui les précède (Kant, Comte, Marx ou Bachelard) et de la profondeur théorique qui les distingue du sens commun (« il n’est de science que du caché »), les « ficelles du métier » d’Howard Becker et leur inspiration pragmatiste implicite (Peirce, James ou Dewey) ont plutôt l’air de prendre pour modèle le manuel des Castors Juniors ou celui du parfait petit bricoleur[45] [45] Sur la façon dont cette tradition philosophique sous-jacente...
suite : elles n’en constituent pas moins autant de techniques épistémologiquement fondées d’objectivation. C’est dans le cadre de cette licence accordée à l’hétérodoxie qu’il devient donc possible d’opérer cet usage détourné du concept. Elle autorise aussi une critique du concept, au sens à la fois des réserves que l’on peut émettre et des conditions de validité qu’on peut mettre en évidence à l’usage.
32 Si la carrière peut apparaître comme un bon instrument d’« objectivation interactionniste », cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit toujours un instrument suffisant. C’est pour cette raison que, dans le cas de l’analyse sociologique de l’anorexie, l’exposé de la carrière constitue le premier de deux mouvements d’objectivation. Il paraissait en particulier peu pertinent, étant donné le matériau recueilli, d’obéir à l’injonction beckerienne de ne pas faire porter l’analyse sur des caractéristiques personnelles et sociales considérées comme causes de l’engagement. Le recrutement de la carrière anorexique fait en effet intervenir les propriétés sociales des entrantes (en majorité des jeunes filles de classes moyennes et supérieures)[46] [46] Comme le souligne Éric Agrikoliansky, art. cité, p. 31 :...
suite. De ce point de vue, il paraissait non seulement inexact, mais aussi peu objectivant (par rapport à un discours très présent aujourd’hui du type « un engrenage qui touche toutes les classes sociales ») de parler d’une dynamique propre de la carrière indépendamment de ces variables de recrutement. On a donc cherché à allier, pour reprendre, filer et quelque peu retourner une métaphore proposée par P. Bourdieu[47] [47] Bourdieu (P. ), « L’illusion biographique », art. cité,...
suite, l’analyse d’un « trajet dans le métro » (parcours, stations, changements de ligne, modifications des compagnons de voyages, interactions avec les autres voyageurs de la rame, transformations dans le paysage urbain au fil des stations, etc.) et celle de la « structure du réseau » (une matrice des relations objectives entre les stations faisant notamment intervenir les espaces des classes, des genres et des âges, et qui rend certains trajets, selon les positions initiales des voyageurs, plus probables que d’autres dans des espaces eux-mêmes en transformation). On espère ainsi avoir articulé plutôt qu’annulé l’une par l’autre les deux forces objectivantes mises au service de cette sociologie de l’anorexie. Pour éviter de « diluer » l’analyse de la carrière dans l’espace social, on s’est par exemple abstenu de voir dans les propriétés sociales des enquêtées des « causes » de l’entrée dans la carrière, en parlant plutôt de conditions sociales de possibilité de l’engagement et de son maintien.
33 La critique des potentialités objectivantes du concept de carrière doit également comprendre une appréciation de son domaine de pertinence, et c’est sur ce point que l’on souhaiterait formuler une dernière hypothèse. Il est en effet probable que l’outil-carrière est d’autant plus objectivant qu’il est utilisé pour analyser des domaines pratiques où il n’existe pas déjà comme terme ou idée indigènes. Il devrait surtout servir à « recoder » des parcours qui ne sont pas vus comme des « carrières », voire qui ne sont même pas vus comme des parcours, mais comme des états. Or, si aujourd’hui en France c’est peut-être en sciences politiques que l’intérêt pour la notion semble le plus vivace, il n’est pas certain que ce soit à propos des carrières politiques, militantes ou associatives que sa dimension objectivante soit la plus patente et qu’il rompe a priori le mieux avec les représentations des enquêtés et avec les manières savantes ou profanes dont sont envisagés les parcours. Pour le dire clairement, parler de « carrière militante » implique une rupture avec le registre et les conceptions locaux bien moindre que dans le cas des « carrières anorexiques ». Est-on du coup conduit, « en politique », à faire davantage usage des fonctions descriptives du concept que de ses fonctions objectivantes ? Ou, plus probablement, quelles sont les nouvelles « conditions d’emploi » du concept qui assurent un usage toujours objectivant dans ce contexte ?
34 Il ne faudrait pas, au terme de ce parcours, que l’objectivation apparaisse comme une simple manière de « marquer des points » contre, et de se démarquer à toute force d’un double adversaire, groupe des interviewés et groupes des professionnels concurrents. Objectiver, c’est effectivement, dans la tradition mentionnée ici, creuser un écart, tant avec le discours des enquêtés qu’avec les autres discours savants. Mais il ne s’agit pas d’un jeu stérile ou d’une fin en soi. S’il est sans doute difficile pour les sciences sociales aujourd’hui de penser la vérité comme un jeu à somme nulle, où il ne se pourrait pas que l’un ait raison sans que l’autre ait tort – contrairement aux temps où Durkheim pouvait réfuter méthodiquement tous les « facteurs extra-sociaux » pour leur substituer les véritables « causes sociales » du suicide[48] [48] Durkheim (É. ), Le suicide, op. cit. , Livre Premier, Livre...
suite – mais plutôt comme un espace de vérités concomitantes ou parallèles, relatives à des points de vue différents, la tâche n’en est que plus essentielle de faire exister un « autre » point de vue, de proposer un « autre » discours, ambition qui est commune, on l’a vu, au Métier de sociologue et aux Ficelles du métier. Faire de la différence, pour faire de la vérité, ce peut donc être un objectif scientifique, en particulier lorsqu’il s’agit de ne pas laisser intacts des monopoles de pensée : c’était d’ailleurs l’objectif principal de l’approche sociologique de l’anorexie évoquée ici.
Notes
[ 1] Je remercie très vivement pour leurs remarques les deux référés anonymes, Thomas Bénatouïl, Olivier Fillieule, les participants à la « Journée d’étude sur la notion de carrière » organisée le 27 mai 2005 à l’IEP de Rennes par Sylvie Foligné et Érik Neveu (et notamment Annie Collovald pour sa discussion du texte) ainsi que ceux de la séance de mai 2006 du séminaire du CRPS (Paris 1) organisé par Isabelle Sommier, au cours desquels j’ai présenté des versions antérieures de ce texte.
[ 2] Bourdieu (P.), Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 348.
[ 3] On les trouvera notamment dans Fillieule (O.), Mayer (N.), dir., « Devenirs militants », Revue française de science politique, 51 (1-2), 2001, et Fillieule (O.), dir., Le désengagement militant, Paris, Belin, 2005, ainsi que dans Collovald (A.), « Pour une sociologie des carrières morales des dévouements militants », in Collovald (A.), dir., L’humanitaire ou le management des dévouements. Enquête sur un militantisme de “solidarité internationale” en faveur du Tiers Monde, Rennes, PUR, 2002.
[ 4] Fillieule (O.), Mayer (N.), dir., « Devenirs militants. Introduction », Revue française de science politique, 51 (1-2), 2001, p. 23.
[ 5] Fillieule (O.), « Propositions pour une analyse processuelle de l’engagement individuel », Revue française de science politique, 51 (1-2), 2001, p. 214 et p. 201.
[ 6] Agrikoliansky (É.), « Carrières militantes et vocation à la morale : les militants de la LDH dans les années 1980 », Revue française de science politique, 51 (1-2), 2001, p. 27 et p. 30.
[ 7] Siméant (J.), « Entrer, rester en humanitaire. Des fondateurs de Médecins sans frontières aux membres actuels des ONG médicales françaises », Revue française de science politique, 51 (1-2), 2001, p. 71.
[ 8] Péchu (C.), « Les générations militantes à Droit au logement », Revue française de science politique, 51 (1-2), 2001, p. 74.
[ 9] Juhem (P.), « Entreprendre en politique. De l’extrême gauche au PS : la professionnalisation politique des fondateurs de SOS Racisme », Revue française de science politique, 51 (1-2), 2001, p. 152.
[ 10] Lafont (V.), « Les jeunes militants du Front national », Revue française de science politique, 51 (1-2), 2001, p. 177.
[ 11] Collovald (A.), « Pour une sociologie des carrières morales des dévouements militants », art. cité, notamment p. 210 et p. 220-222. Dans ce texte, A. Collovald critique le programme d’enquête dans lequel s’inscrit le numéro « Devenirs militants » de la Revue française de science politique cité ci-dessus, comme prenant insuffisamment en compte la dimension structurelle des interactions, ce qui manifeste à nouveau la plasticité de la notion de carrière et la diversité de ses usages. 
[ 12] Le terme « interactionniste » fait ici référence à la « tradition sociologique de Chicago » (Chapoulie (J.-M.), La tradition sociologique de Chicago. 1892-1961, Paris, Seuil, 2001). La notion de carrière conduit à se focaliser, au sein de ce courant, sur les approches de Hughes, Goffman et Howard Becker. Pour une revue de littérature d’autres théories des carrières déviantes, centrée sur la notion de commitment, cf. par exemple Ulmer (J. T.), « Revisiting Stebbins : Labeling and Commitment to Deviance », The Sociological Quarterly, 35 (1), 1994.
[ 13] Darmon (M.), Devenir anorexique. Une approche sociologique, Paris, La Découverte, 2003 (l’ouvrage a été réédité en poche chez le même éditeur en janvier 2008). Un chapitre y est consacré à la notion de carrière et à son usage dans le cas de l’anorexie, ainsi qu’aux différences entre la notion de « carrière » et celles de « trajectoire », que ce soit au sens d’A. Strauss (travail conjugué comme action) ou de P. Bourdieu (série de positions occupées dans un espace en transformation) : « Transformer les individus en activités », pp. 79-103.
[ 14] Bourdieu (P.), Chamboredon (J.-C.), Passeron (J.-C.), Le métier de sociologue, Paris, EHESS et Mouton, 1983 (1968).
[ 15] Ibid., p. 28-29. Il est vrai que, vingt-cinq ans après, dans le cadre d’un dépassement de l’opposition entre « expliquer » et « comprendre », P. Bourdieu théorise un mode particulier de construction et d’usage de l’entretien comme technique d’objectivation, mais avec une conception de l’objectivation assez différente puisqu’il la définit moins par la rupture avec les matériaux recueillis que par la production d’une « auto-analyse provoquée et accompagnée » (sauf en ce qui concerne les cas de « résistance à l’objectivation » ou de « rupture » avec les préconstructions, notamment médiatiques, du sens commun) : Bourdieu (P.), dir., La misère du monde, Paris, Seuil, 1993, p. 912-920.
[ 16] Becker (H. S.), Les ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences sociales, traduction de l’anglais par J. Mailhos, révisée par H. Peretz, Paris, La Découverte, 2002 (1998), p. 30-31.
[ 17] L’enquête de terrain s’est organisée autour, d’une part, de séquences d’observation (dans deux services de traitement des troubles du comportement alimentaire, l’un en hôpital psychiatrique d’orientation « biologique », l’autre en clinique psychiatrique d’orientation psychanalytique), et d’autre part d’entretiens (avec des jeunes filles anorexiques hospitalisées dans l’un ou l’autre de ces services, avec leur enseignants, avec des jeunes filles ayant été diagnostiquées mais non hospitalisées comme anorexiques, et enfin avec d’autres adolescentes du même âge que les patientes mais « non anorexiques »). C’est surtout à partir des entretiens qu’a été reconstituée la carrière anorexique.
[ 18] Sur cette question, cf. Darmon (M.), Devenir anorexique, op. cit., p. 36-75, et « Le psychiatre, la sociologue et la boulangère : analyse d’un refus de terrain », Genèses, 58,2005.
[ 19] Brumberg (J. J.), Fasting Girls. The History of Anorexia Nervosa, Cambridge, Harvard University Press, 1988, p. 38-40, et note 72 p. 293.
[ 20] Becker (H. S.), Les ficelles du métier, op. cit., p. 58-62.
[ 21] « Nous ne devons pas considérer [les comportements déviants] comme quelque chose de particulier, de dépravé, ou, par une sorte de magie, comme quelque chose de supérieur aux autres formes de comportements. Nous devons les considérer simplement comme une forme de comportement que certains désapprouvent et que d’autres apprécient, et étudier les processus selon lesquels ces deux perspectives se constituent et se perpétuent. » (Becker (H. S.), Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985 (1963), p. 198). Sur cette question, cf. aussi Darmon (M.), Devenir anorexique, op. cit., p. 94-95.
[ 22] Bourdieu (P.), Chamboredon (J.-C.), Passeron (J.-C.), Le Métier de sociologue, op. cit., pp. 34-36 et 160-164. 
[ 23] Durkheim (É.), Le suicide. Étude de sociologie, Paris, PUF, 1995 (1897). Cf. aussi le texte extrait de La division du travail social : « Une explication purement psychologique des faits sociaux ne peut donc manquer de laisser échapper tout ce qu’ils ont de spécifique, c’est-à-dire de social. » (cité dans Bourdieu (P.) et al., Le métier de sociologue, op. cit. p. 165). Bourdieu et ses coauteurs citent ce texte comme la manifestation de la « décision méthodologique de ne pas abdiquer prématurément le droit à l’explication sociologique » et « de ne pas recourir à un principe d’explication emprunté à une autre science (…) tant que l’efficacité des méthodes d’explication proprement sociologique n’a pas été complètement éprouvée » (Ibid., p. 35).
[ 24] H. Becker a pu en effet renvoyer dos à dos ces deux conceptions, par exemple dans leur recherche de « motivations » aux actes déviants (Outsiders, op. cit., p. 49) ou encore en ce qu’elles accordent toutes deux un primat explicatif aux effets de la socialisation primaire : « Personal Change in Adult Life », Sociometry, 27 (1), 1964.
[ 25] Darmon (M.), « Leur champ et le nôtre : esquisse d’analyse de la réception médicale d’une sociologie de l’anorexie », communication aux journées de l’Association française de sociologie, RT n° 19 « Santé, médecine, maladie et handicap », Bordeaux, 7 septembre 2006.
[ 26] Cf. Ekins (R.), Male Femaling. A Grounded Theory Approach to Cross-Dressing and Sex-Changing, London, Routledge, 1997, p. 2 : « La féminisation masculine [male femaling] a émergé comme le processus social unique et important étudié dans cette recherche : elle était envahissante et fondamentale, prenait des formes déterminées, se déroulait dans le temps indépendamment des variations de lieu. À partir de ce moment, j’ai trouvé de plus en plus éclairant de conceptualiser les hommes travestis ou transsexuels comme des hommes qui “se féminisent” de différentes manières, dans différents contextes et à différents moments, avec différentes mises en scène et différentes conséquences. Je pouvais me concentrer sur des types de comportements et non de personnes. »
[ 27] Dans l’annexe méthodologique de Uncoupling. Turning points in Intimate Relationships, Oxford, Oxford University Press, 1986, pp. 197-206, Diane Vaughan décrit le processus lent de codage des phases et des « turning points » de la carrière de séparation des couples. On peut ajouter que le travail concret nécessaire à la reconstitution des phases de la carrière manifeste l’opération d’objectivation à l’œuvre. S’il s’agissait uniquement de mettre en forme les propos des interviewées, la chose serait nettement plus aisée que ne l’a été le « séquençage » de la carrière anorexique. J’ai travaillé à partir des entretiens entièrement retranscrits et à l’aide de crayons de couleurs destinés à identifier, sur le papier, les différentes phases de la carrière. Je pensais naïvement que l’opération de surlignage au crayon de couleur ne serait pas très compliquée à réaliser : bleu pour la première phase (« le début »), rouge pour la deuxième (« ce qui vient ensuite »)… Très tôt cependant, les couleurs se sont mélangées au point que tout apparaissait sous la forme d’un magma coloré, hésitant entre le violet et le vert. C’est donc finalement par un travail beaucoup plus long d’analyse des entretiens comme corpus de pratiques situées dans le temps que j’ai pu arriver à distinguer des points d’option délimitant des phases tant analytiques que temporelles de la carrière anorexique.
[ 28] « [Les théories interactionnistes de la déviance] souhaitaient élargir le domaine pris en compte dans l’étude des phénomènes déviants, en y incluant les activités de personnes autres que celles qui sont déclarées déviantes [… ]. Une des plus importantes contributions de cette approche a été d’attirer l’attention sur les conséquences qu’implique, pour un individu, le fait d’être étiqueté comme déviant (…) Le degré auquel le fait d’être qualifié de déviant entraîne cette conséquence doit être établi dans chaque cas, par une démarche empirique et non par un décret théorique [… ]. On peut suggérer que la définition d’un individu comme déviant peut, dans telles circonstances, l’inciter à adopter certaines lignes de conduite sans affirmer pour autant que les hôpitaux psychiatriques rendent nécessairement fou ou que la prison transforme toujours ceux qui y passent en criminels invétérés » (Becker (H. S.), Outsiders, op. cit., p. 203-204).
[ 29] Bourdieu (P.), « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63,1986.
[ 30] « L’illusion rétrospective […] c’est là un aspect très délicat de la sociologie des carrières. La vue d’ensemble que chaque individu se construit lorsqu’il regarde rétrospectivement son évolution est un des aspects importants de toute carrière. Toute la carrière pré-hospitalière du malade découle, en un sens, de cette reconstruction. » (Goffman (E.), Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Minuit, 1968 (1961), p. 198-199).
[ 31] Ekins (R.), Male Femaling, op. cit., p. 130-131. Sur la mise en garde d’A. Strauss à ce sujet et la solution que constitue l’articulation des récits « aux contextes auxquels ils se réfèrent aussi bien qu’aux caractéristiques des émetteurs », cf. Fillieule (O.), Mayer (N.), « Introduction », Revue française de science politique, 51 (1-2), 2001, p. 23. Sur la façon dont « la notion de carrière offre une voie pour dépasser les biais et les limitations que chaque source de récit ou d’information biographique recèle », cf. Calvez (M.), « L’institution totale, gestionnaire de biographies. L’entrée de déficients mentaux dans le milieu ordinaire », Politix, 27,1994.
[ 32] Bourdieu (P.), Chamboredon (J.-C.), Passeron (J.-C.), Le métier de sociologue, op. cit., p. 125.
[ 33] Darmon (M.), Devenir anorexique, op. cit., p. 220-225.
[ 34] Becker (H. S.), Les ficelles du métier, op. cit., p. 166.
[ 35] Hughes (E. C.), Le regard sociologique : essais choisis, textes rassemblés et présentés par J.-M. Chapoulie, Paris, Editions de l’EHESS, 1996, p. 165.
[ 36] Strauss (A. L.), « A Sociological View of Normality », Archives of General Psychiatry, 17 (3), 1967.
[ 37] Baszanger (I.), « Introduction », in Strauss (A. L.), La trame de la négociation. Sociologie qualitative et interactionnisme, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 53, et Strauss (A. L.), « La méthode comparative continue en analyse qualitative », Ibid. Pour une présentation du rôle et de la pratique de la comparaison dans les différents textes qui composent la grounded theory, cf. Vigour (C.), La comparaison dans les sciences sociales. Pratiques et méthodes, Paris, La Découverte, 2005, p. 168-174, p. 176-177, et p. 193-197.
[ 38] Becker (H. S.), Geer (B.), Hughes (E. C.), Strauss (A. L.), Boys in White. Student Culture in Medical School, Chicago, University of Chicago Press, 1961, p. 11.
[ 39] Chapoulie (J.-M.), « E. C. Hughes et la tradition de Chicago », introduction à Hughes (E. C.), Le regard sociologique, op. cit., p. 52. Pour une présentation de certains de ces cas – le rapprochement entre le travail « dans un laboratoire illustre ou dans les cuves malpropres d’une conserverie », celui entre le psychiatre et la prostituée (qui partagent tout deux l’intimité de leurs clients tout en devant garder leurs distances) ou entre le chirurgien et l’évêque (deux spécialistes du toucher, qu’il soit concret ou symbolique), et pour une analyse de la façon dont ils s’insèrent dans la tradition de Chicago, cf. aussi Vigour (C.), La comparaison dans les sciences sociales, op. cit., p. 49-50.
[ 40] Cf. Goffman (E.), Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit, 1975 (1963), passim, p. 9 et p. 13 pour les deux exemples cités. La référence à Stigmate au sujet de la comparaison figure également chez Glaser et Strauss (Vigour (C.), La comparaison dans les sciences sociales, op. cit., p. 172).
[ 41] Foyers pour aveugles, hôpitaux psychiatriques, sanatoriums, prisons, internats, navires en mer, communs dans les grandes maisons, monastères… : Goffman (E.), Asiles, op. cit., p. 45-54. 
[ 42] Goffman (E.), Les rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974, p. 49.
[ 43] Pour une analyse précise et critique de l’analogie entre « carrières » déviantes et « carrières » professionnelles, cf. Luckenbill (D. F.), Best (J.), « Careers in Deviance and Respectability : The Analogy’s Limitations », Social Problems, 29,1981. Si ces auteurs insistent sur les multiples différences (dans les processus eux-mêmes ou dans leurs évaluations et significations sociales) entre les unes et les autres, je maintiens pour ma part que ce sont justement ces différences qui font l’intérêt et la force objectivante du transfert du terme des mondes respectables aux mondes de la déviance.
[ 44] Sur tous ces points cf. Baszanger (I.), « Introduction » à Strauss (A. L.), La trame de la négociation, op. cit., notamment p. 51-61.
[ 45] Sur la façon dont cette tradition philosophique sous-jacente a pesé sur la réception de la sociologie de Chicago en France, cf. Chapoulie (J.-M.), La tradition sociologique de Chicago, op. cit., p. 424-426.
[ 46] Comme le souligne Éric Agrikoliansky, art. cité, p. 31 : « La notion de carrière ne conduit pas […] à ignorer les variables structurelles mais à contextualiser l’analyse de leurs effets pratiques lors des différentes séquences de l’action. » La prise en compte des variables du recrutement de l’anorexie comme causes ou même conditions de l’entrée dans la carrière entraîne nécessairement une forme ou une autre de décontextualisation et rompt de ce fait avec l’usage processuel des variables structurelles préconisé par la notion.
[ 47] Bourdieu (P.), « L’illusion biographique », art. cité, p. 71. Pour une analyse critique de la métaphore du métro et une comparaison des schémas de la carrière et de la trajectoire, cf. aussi Passeron (J.-C.), Le raisonnement sociologique, Paris, Nathan, 1991, chapitre 8.
[ 48] Durkheim (É.), Le suicide, op. cit., Livre Premier, Livre II.
Résumé
Au-delà de l’opposition traditionnelle entre « description » et « objectivation », cet article propose un usage de la notion de carrière comme instrument d’objectivation. À partir d’une étude de la carrière anorexique, on montre qu’elle constitue une technique de rupture par rapport aux interprétations médicales mais aussi par rapport aux discours sur soi des enquêtées. La notion de carrière apparaît alors comme s’inscrivant dans un régime d’objectivation propre à la sociologie interactionniste et fondé notamment sur des procédures d’agrégation « qualitative » et de comparaison systématique.
The Notion of Career: an Interactionist Objectification Technique Against a common view of the Sociological Chicago Tradition as “comprehensive” or “descriptive” sociology, this article offers to use the notion of career as an objectification (“objectivation”) technique, namely in order to break with social pre-constructions of the object studied. Drawing from a previous study of the anorexic career, it shows how the notion allowed to free oneself both from medical and patient expert knowledge of anorexia. The notion of career thus reveals the existence of an interactionist style of objectification, which is mainly based on procedures of qualitative agregation and systematic comparison.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Muriel Darmon « La notion de carrière : un instrument interactionniste d'objectivation », Politix 2/2008 (n° 82 ), p. 149-167.
URL : www.cairn.info/revue-politix-2008-2-page-149.htm.
DOI : 10.3917/pox.082.0149.




