Politix 2008/3
Politix
2008/3 (n° 83 )
246 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782200924881
DOI 10.3917/pox.083.0075
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Vous consultezUne lignée patronale à la mairie

Genèse et vieillissement d’une domination personnalisée (1850-1970)

AuteurNicolas Renahy du même auteur

chercheur en sociologie à l’INRA (CESAER-UMR 1041, Dijon). Ses travaux actuels portent sur l’encadrement des mondes ruraux et des classes populaires. Sur cette thématique, il a récemment publié : Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte, 2005 ; « Une occupation d’usine, chant du cygne d’un syndicalisme villageois », Ethnologie française, 35 (4), 2005 ; « L’entrepreneur, le maire et le “bon travailleur”. Une municipalité rurale dans la construction de l’État social au XXe siècle », in Antoine (A.), Mischi (J.), dir., Sociabilités et politiques en milieu rural, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.renahy@enesad.inra.fr

L’essor de la gauche républicaine à la fin de la Monarchie de Juillet fut particulièrement perceptible dans le Sud et l’Est de la France[1] [1] Je remercie I. Bruneau, G. Laferté, A. Lhuissier, J. Mischi...
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. Créant une « zone de force démocratique[2] [2] Agulhon (M. ), 1848 ou l’apprentissage de la République,...
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 », il bouleversa l’équilibre politi que en place. L’analyse localisée de ce rééquilibrage montre qu’il pût avoir des conséquences indirectes de long terme, bien au-delà de l’univers politique. Ainsi lorsque Ferdinand Coste, maire conservateur de la ville industrielle de Chalon-sur-Saône et membre de l’une des puissantes dynasties de négoce de la ville perd ses fonctions, il investit pleinement son activité dans les forges appartenant à sa belle-famille à Lacanche, village du département de la Côted’Or de 600 habitants situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de la préfecture de Saône-et-Loire. Pendant plus d’un siècle, tout en cherchant à maintenir leur place au sein de la bourgeoisie industrielle régionale, les descendants Coste vont faire de Lacanche « leur » territoire, concentrant l’activité économique du village autour de leur entreprise métallurgique, et monopolisant le pouvoir municipal. Ce n’est qu’au début des années 1970, sous l’effet des concentrations industrielles et de la financiarisation économique que, cinq générations après Ferdinand, ils abandonneront dans le même mouvement l’entreprise et la mairie du village.

2 La longévité d’une telle industrie familiale implantée en zone rurale pourrait apparaître comme un cas à part dans l’histoire contemporaine des mondes ruraux français. D’une part, elle constitue un contre-exemple du mouvement de disparition des petites industries rurales « basées sur des matières premières locales et la vente à une clientèle proche », mouvement qui pour Eugen Weber découle du développement ferroviaire des années 1880[3] [3] Weber (E. ), La fin des terroirs. La modernisation de la...
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. Or le petit-fils de Ferdinand Coste a modifié la production de son entreprise et su utiliser cet équipement pour la pérenniser. D’autre part, cette longévité est aussi celle d’un lien intense entre ville et campagne. Contrairement à l’image répandue par la sociologie rurale[4] [4] Voir le succès de la notion de « part societies » développée...
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– mais aussi par la sociologie critique[5] [5] P. Bourdieu parle du monde paysan de l’après guerre en...
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– d’un monde rural coupé du monde urbain avant les années 1960 d’exode rural massif et de « modernisation agricole[6] [6] Sur les différents regards posés sur les mondes ruraux...
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 », Lacanche a, sur toute la période, été reliée aux villes industrielles de SaôneetLoire (Chalon-sur-Saône, Le Creusot, Montceau-les-Mines) dans le cadre des sociabilités bourgeoises entretenues par les Coste, mais aussi par la circulation de main-d’œuvre dans l’entre-deux-guerres. Malgré plusieurs périodes difficiles, l’entreprise fut ainsi intégrée à une économie régionale et, à partir du début du XXe siècle, à un marché national spécialisé dans la production de cuisinières. Atteignant un maximum de quatre cent salariés dans les années 1960, ses derniers légataires la vendirent à un groupe industriel en 1972, « la famille ne pouvant [alors] plus entretenir l’entreprise[7] [7] Entretien avec Étienne Coste, vice-président de l’entreprise...
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 ».

3 La vente fut rapidement négociée et n’entraîna pas d’interruption de la fabrication. La mobilisation des hommes politiques locaux et la quête d’un repreneur par un bureau d’étude se firent dans une forme « d’union sacrée ». Il fallait « lutter coude à coude » pour « sauver Lacanche ». Les salariés continuèrent alors à travailler sans employeur pendant deux mois, la CGT, syndicat majoritaire, leur demandant de ne débrayer que le temps d’une journée d’action. Les discours de ses représentants stigmatisèrent la « société capitaliste », la « politique de concentration et de fusion », jamais le patronat Coste. Mais la médiatisation du drame local fut l’occasion de qualifier le petit site industriel. Le syndicat FO, non implanté dans l’usine, fit alors ce communiqué de presse rageur : « S’agissant du paternalisme, son aspect rétrograde a été correctement dépeint par les journalistes. Rien n’est exagéré. De visu, il a fait dire aux syndicalistes FO : “Ce n’est pas possible, ils ont cinquante ans de retard !”[8] [8] Les Dépêches, 24 janvier 1972. ...
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. » « Paternalisme rétrograde », ouvriers « inféodés », comment comprendre la relation nouée sur plus d’un siècle entre le patronat familial Coste et « ses » salariés ? Du fait des tailles modiques du village et de l’usine, Lacanche consti-tuerait-il un terrain exemplaire de mise en place du paternalisme industriel ? Plutôt que de considérer ce petit site pour son exceptionnalité, nous l’analyserons ici comme une illustration du vaste mouvement de localisation puis d’émancipation territoriale de l’économie industrielle, qui a touché de nombreuses agglomérations françaises, petites ou grandes, au cours des XIXe et XX siècles. Ce faisant, les caractéristiques propres à un village qui n’a jamais dépassé mille habitants ne sont pas anodines lorsqu’il s’agit de comprendre l’évolution de la relation politique nouée entre patronat et ouvriers. La densité de l’interconnaissance résidentielle villageoise oblige les Coste à sans cesse mettre en scène la distance sociale afin de ne pas se mêler de trop près aux sociabilités populaires tout en s’inscrivant dans la localité[9] [9] Leite Lopes (J. S. ) et Alvim (R. ), « L’usine et la véranda. ...
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. L’édification d’un mausolée dans le cimetière matérialise ainsi à la fois la longue insertion villageoise et, par son gigantisme, l’appartenance à l’univers dominant de la grande bourgeoisie. Mais dans les interactions quotidiennes induites par la proximité spatiale, comment se marque cette nécessaire distanciation sociale ? En étant à la fois patrons et châtelains aspirant au mode de vie aristocratique, comment des patrons de l’industrie élus maires de père en fils sur une liste unique avec un minimum de 75 % des suffrages ont-ils pu s’assurer de manière pérenne les voix d’un électorat populaire ? Comment arriver à cumuler pouvoirs économiques et politiques sur la longue durée ?

4 Le mot « paternalisme » tend à unifier des pratiques et des périodes historiques différentes. Bien étudié par l’histoire sociale dans les années 1970-1980, il vise généralement à désigner une relation de domination personnalisée où des pratiques patronales visant à sédentariser et former une main-d’œuvre[10] [10] Pour une synthèse, cf. Gueslin (A. ), « Le paternalisme...
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(logement ouvrier, protection sociale, coopératives, structures d’éducation et de distraction), donnent un cadre à la domination en même temps qu’elles peuvent favoriser une perception du dominant par les dominés en termes de « patronat paternel[11] [11] Pinçon (M. ), « Un patronat paternel », Actes de la...
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 ». Or, à Lacanche, une telle relation n’a réellement eu cours qu’entre la fin des années 1920 et la seconde guerre mondiale, lorsque le patronat s’est rapproché d’une fraction de la population locale. L’enquêter attentivement nécessite de bien circonscrire les temporalités successives d’implantation locale du patronat. En amont tout d’abord : bourgeoisie industrielle, la famille Coste construit au XIXe siècle sa légitimité entre deux scènes sociales, locale et régionale[12] [12] Tout en se distinguant de la grande bourgeoisie d’affaire...
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. Ce n’est qu’en 1884 que le petit-fils de Ferdinand conquiert la municipalité, lorsque le devenir du patrimoine familial nécessite de cumuler pouvoirs économiques et politiques sur la commune. Mais avant que les bouleversements économiques et politiques de l’entre-deux-guerres n’entraînent une familiarisation du rapport social, les maîtres de forge Coste maintiennent une grande distance, sociale et spatiale, avec les villageois. En aval, les trente années qui séparent la réquisition de l’usine par les Allemands en 1940 de la vente de l’entreprise familiale constituent un moment de vieillissement progressif de cette domination personnalisée qui explique, ici comme ailleurs[13] [13] Sur un contexte et une période très différents, cf. Sigaud...
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, l’absence de réel conflit social en 1972.

5 Le conseil municipal permet, en marge de l’usine, d’observer les interactions entre le patronat et les autres groupes résidentiels. En temps que lieu de rencontre régulier entre membres de l’élite locale, il constitue un espace clé d’observation de l’évolution sur le long terme de ce patronat politique Coste, mais aussi des aléas que celui-ci rencontre selon la structuration sociologique de la population et des groupes sociaux qui parviennent à être élus. Aléas aussi liés à sa propre structuration : s’il se modifie selon la nature des interactions locales, le patronat change aussi en fonction des mouvements industriels et financiers nationaux dans lesquels il est pris. Entre la fin du XIXe siècle et la seconde moitié du XXe siècle, avec les évolutions parallèles des rapports de force locaux, l’émergence de contre-pouvoirs puis d’une « professionnalisation » des petits élus, le pouvoir sur le village connaît ainsi un lent mais profond éclatement de ses composantes économiques et politiques.

Une bourgeoise régionale au village : prendre le pouvoir et maintenir son rang

6 Figure bourguignonne du « patron-notable de l’industrie[14] [14] Hamman (P. ), « La notabilité dans tous ses états ?...
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 », fils aîné d’un notable qui fut maire de Chalon-sur-Saône de 1819 à 1821, Ferdinand Coste appartient « à une des plus puissantes familles de la ville », une « dynastie de négoce[15] [15] Lévêque (P. ), dir. , Histoire de Chalon-sur-Saône, Éditions...
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 » qui a fait sa richesse dans la métallurgie. Que vient-il dès lors faire à Lacanche, ce village agricole, artisan et commerçant qui possède une petite forge ? Comment la rencontre entre une notabilité urbaine et une société rurale excentrée du foyer de l’industrie de Saône-et-Loire est-elle possible ?

1850 : une notabilité urbaine investit son patrimoine rural

7 Ferdinand Coste se maria en 1823 avec la nièce de Jacques-Étienne Caumartin, maître des forges de Lacanche. J.-E. Caumartin, fils de notaire chalonnais, s’y était installé après la Révolution, ayant reçu en 1796 les forges du village en adjudication[16] [16] Prévost (M. ), notice Caumartin J. -E. , in Prévost (M. ),...
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. Décédé en 1825 sans descendance, J.-E. Caumartin avait cependant recueilli les deux filles orphelines de sa sœur, auxquelles fut donné le patronyme Caumartin. La cadette, Jeanne Paulette, en se mariant avec un fils du négociant en fer Coste, devint l’héritière des forges. Mais pendant près de trente ans, c’est la veuve Caumartin, Jeanne Crétin, qui géra l’affaire (elle déclare la profession de maîtresse de forges lors des recensements successifs), en collaboration lointaine avec son gendre[17] [17] Cf. Jobert (P. ), dir. , Les patrons du Second Empire. Bourgogne,...
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. Personnage important du capitalisme bourguignon, investissant avec famille et belle-famille dans la société métallurgique du Creusot, participant à la création de la société des houillères de Blanzy (dont il devint membre du conseil de surveillance), F. Coste fut maire de ChalonsurSaône en 1839, et conseiller général de Chalon Nord en 1841-1842. Mais Coste perd la mairie en 1846. Aux élections législatives de 1849, le parti de l’ordre qu’il a rejoint avec ses frères ne recueille que 17 % des voix, contre 73 % pour les Montagnards[18] [18] Lévêque (P. ), dir. , Histoire de Chalon-sur-Saône, op. ...
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.

8 L’impact de la Seconde République dans la ville entraîne l’échec des conservateurs. A cinquante-sept ans, alors que son fils aîné atteint l’âge de vingt-huit ans, Ferdinand Coste se retire de la vie politique, quitte Chalon-sur-Saône, et s’installe définitivement à Lacanche pour investir l’affaire de sa femme à la mort de sa belle-mère en 1851. Il assure ainsi honorablement la pérennité de sa descendance. En 1852, ayant déplacé avec lui sa fortune de cinquante kilomètres, ses revenus « sont estimés à 200 000 francs, au deuxième rang des fortunes en Côte-d’Or[19] [19] Jobert (P. ), dir. , Les patrons du Second Empire…, op. ...
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 », alors même qu’il est un riche propriétaire terrien.

9 L’activité des forges dont il prend pleinement en main les destinées est alors limitée en regard de la structure économique de la commune. En 1851, Lacanche compte 680 habitants, dont 31 vivant des forges ou de la métallurgie, contre 21 du bâtiment, 48 de l’habillement, 24 de l’alimentation. Les forges n’emploient ainsi qu’une minorité des foyers vivant de l’industrie et du commerce, secteur qui n’en emploie d’ailleurs dans sa totalité que 34 %, contre 49 % pour l’agriculture[20] [20] Archives départementales de Côte-d’Or (ADCO), listes...
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. Mais Jeanne Crétin-Caumartin a réussi à la fois à pérenniser l’activité et à lui donner une centralité dans le village. Les nouveaux équipements métallurgiques sont toujours situés au centre du village, le maire du village est le régisseur des forges, et elle lègue à la famille Coste un important capital patrimonial (la fortune territoriale qu’elle laisse en héritage est évaluée à 1500 ha, dont 100 ha de bois en Côte-d’Or et SaôneetLoire). Ce capital est aussi symbolique. Propriétaire des trois « châteaux » (il s’agit plutôt de maisons bourgeoises), la parentèle Coste-Caumartin hérite d’une position villageoise dominante. En 1844, la veuve Caumartin a ainsi doté Lacanche d’un instrument de pouvoir essentiel : une chapelle (elle deviendra église en 1871 ; le village n’était pas une paroisse avant la Révolution), qui permet la convocation du cérémonial religieux au service du marquage territorial des rapports de domination. Baptisée église Saint Étienne en mémoire de son mari, l’église est « cédée à la mairie moyennant un échange territorial et pécunier », et à la seule condition que « Mme Caumartin se réserve expressément pour elle et les siens à perpétuité la jouissance du banc placé devant l’autel de Saint Étienne, et des trois premières places du banc devant l’autel de la Sainte Vierge[21] [21] Manuscrit (archives municipales, non classé). Une ordonnance...
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 ».

10 Installant définitivement sa famille à Lacanche, Ferdinand Coste investit l’industrie locale de sa compétence. Libéré de la co-direction de l’usine avec sa belle-mère et « […] sous la pression de la concurrence française, il commence autour de 1860 à réorienter la production, délaissant progressivement la métallurgie de première transformation pour des produits de deuxième fusion qui utilisent au besoin des fontes achetées à l’extérieur. Lacanche se fait dès lors une spécialité des fontes moulées indispensables à la cuisine telles que marmites, casseroles, poêles de chauffage (525 tonnes en 1860)[22] [22] Jobert (P. ), dir. , Les patrons du Second Empire…, op. ...
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 ». Cette reconversion partielle qui voit une première spécialisation de l’industrie lacanchoise vers des produits domestiques en fonte est ce qui a permis à cette petite industrie de résister au « drame de l’effondrement sidérurgique[23] [23] Caron (F. ), « Commerçants et industriels de Côte-d’Or...
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 » de la seconde moitié du XIXe siècle, effondrement particulièrement sensible en Côte-d’Or.

11 Si la mort de Ferdinand en 1864 entraîne quelques problèmes d’héritage de l’usine entre ses deux fils[24] [24] Jobert (P), dir. , Les patrons du Second Empire…, op. cit. ...
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, l’affaire se perpétue en restant dans la famille. Joseph-Antoine, l’aîné, succède à son père mais décède rapidement en 1869, à l’âge de quarante-six ans. Encore une fois, une femme dirige l’usine un temps. La veuve de Joseph-Antoine reprend le flambeau avant que son unique fils, Étienne, ne prenne la direction de l’usine en 1878, à l’âge de vingt-deux ans. Il se maintiendra à son poste jusqu’à sa mort en 1925. C’est sous l’égide de ce dernier que l’usine se spécialise progressivement dans la production de cuisinières et de fourneaux, et devient dans les décennies 1870-1880 le principal employeur de la commune. À partir de 1872, l’industrie est le secteur qui fait vivre la majorité de la population, alors que la part de l’agriculture décroît régulièrement (36 % des foyers en 1876 contre 49 % en 1849). Au recensement de 1886, la métallurgie domine définitivement le secteur industriel après avoir longtemps coexisté avec la maçonnerie, le commerce ou le petit artisanat (charrons, bourreliers, etc.) : la fabrication d’objets en métal occupe cinquante-huit ouvriers journaliers, contre dix pour l’industrie du bâtiment, cinq pour celles du bois et de l’ameublement et six pour celle de l’habillement[25] [25] ADCO, 10M128. ...
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.

Municipalité fin de siècle : le pouvoir au(x) propriétaire(s)

12 Jusqu’à l’établissement de la IIIe République, le patronat s’est contenté de contrôler indirectement la mairie pour développer son pouvoir économique. Quand Jeanne Crétin Caumartin dirigeait l’affaire, le maire était le régisseur des forges ; Jules Ferdinand Coste, rentier et frère cadet de Joseph-Antoine, n’assurera lui qu’un intérim à la tête de la municipalité entre 1870 et 1874. Entre ces mandats la mairie revient aux agriculteurs ou artisans : le patronat n’a alors pas réellement besoin d’un contrôle politique direct pour affirmer son statut de notable dominant au sein des propriétaires du village. Mais en 1878, la « révolution des mairies » porte en elle une potentielle fin des notables[26] [26] Halévy (D. ), La fin des notables. Tome II : la République...
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 : les maires ne sont plus nommés par le pouvoir central mais élus par les conseillers. Sans préjuger de potentiels affrontements entre « clans » de propriétaires depuis l’instauration de l’élection des conseillers municipaux en 1831[27] [27] Guionnet (C. ), « Élections et apprentissage de la politique. ...
suite
, le fait que le maire soit à présent élu accroît les enjeux liés au statut, dans un contexte où le rôle prend de l’importance, par exemple lorsqu’il s’agit d’intervenir dans le choix des communes qui vont accueillir une gare lors de la construction de la voie Épinac-Les Laumes entre 1885 et 1891. À 28 ans, Étienne Coste investit directement l’espace politique communal. Prenant la suite d’un agriculteur, il est élu maire et préside en 1884 un conseil municipal où siègent quasi exclusivement des propriétaires. Il obtient alors le déplacement du tracé de la voie de chemin de fer : pour ne pas couper ses forêts de chasse, la gare de Lacanche est finalement construite à trois kilomètres dans le village voisin de Maligny, et É. Coste met en place une navette de chevaux entre les deux villages. L’espace politique est donc originellement investi pour canaliser le développement des infrastructures publiques, pour que le développement économique escompté ne dévalorise pas le patrimoine familial[28] [28] La conquête de la municipalité ne s’intègre pas dans...
suite
.

13 La composition de son conseil municipal est très stable : entre 1892 et 1918, au cours de six mandats successifs, les 72 postes de conseillers sont détenus par seulement 21 personnes (le conseil ne se renouvelant que de deux ou trois nouveaux membres par mandat, qui reprennent souvent le poste laissé vacant suite au décès de leur père ou de leur frère). L’appartenance au conseil est toujours déterminée par la détention de patrimoine : le maire maître de forges est entouré d’agriculteurs (dix conseillers au total), d’artisans (bourrelier, charpentier, maréchal ferrant) ou de commerçant (un négociant en vins)[29] [29] ADCO, 3M617. ...
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. Cette importance du critère patrimonial est également perceptible à travers le lieu de résidence des conseillers, puisque le village de Lacanche et les deux hameaux de la commune sont systématiquement représentés par au moins un agriculteur. Seuls un mouleur et un employé de bureau représentent sur la période les salariés des forges. Et encore font-ils partie d’une « aristocratie » locale, puisque depuis la fin du XVIIIe siècle le père et les grands-pères du premier travaillaient déjà pour les forges du village, tandis que les aïeuls du second étaient agriculteurs et déjà membres du conseil municipal.

14 L’accès à la notabilité via la détention d’un patrimoine villageois hérité est ainsi quasiment systématique : les très rares conseillers qui ne sont pas nés au village même sont natifs d’un village voisin et se sont installés à Lacanche suite à leur mariage. Les délibérations du conseil municipal dirigé par Étienne Coste indiquent ainsi des préoccupations tournées pour beaucoup vers l’agriculture et la gestion du foncier : affouages (liste des ayants droit et montant de la redevance), répartition du bétail sur les pâtis communaux, etc. Néanmoins, la création d’une subdivision de sapeurs-pompiers en 1895, le vote de 100 francs au profit de l’instituteur public « à titre d’indemnité pour la direction d’un cours d’adulte en 1896-97 », le souci de financer tous les ans un 14 juillet ou encore la « distribution de jouets, tombola aux enfants des écoles de la commune » donnent à voir une municipalité soucieuse d’encadrement, de patronage, au-delà de la seule gestion foncière[30] [30] Archives municipales, registre des délibérations du conseil...
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. On voit ici pour le patronat le double besoin de ménager les élites locales en place, et de contrôler l’espace local comme vivier de main-d’œuvre quand la production de l’usine se spécialise. La petite économie agricole, progressivement délaissée depuis le début de la IIIe République, persiste principalement dans les hameaux alors que le bourg devient de plus en plus le territoire des patrons de l’industrie. La dépendance intra et extra usinière à l’égard d’Étienne Coste est grandissante, puisqu’il en vient à contrôler directement ou indirectement la plupart des espaces d’activité et de sociabilité villageoises : église, mairie, forges, fermes (la famille Coste possède de nombreux métayers), artisanat et commerces (clientèle ouvrière). E. Coste récolte quasi systématiquement le maximum des voix aux élections, atteignant plus de 97 % des suffrages exprimés pour ses derniers mandats de 1912 et 1919 (avec seulement 16 % d’abstentions en 1912). Mais il ne faudrait pas interpréter un tel plébiscite comme étant le fruit d’un bienveillant patronage, qui n’est qu’un élément du contrôle autoritaire du village par É. Coste. Son petit fils Étienne décrira ainsi en entretien un grand-père qui « était un patron de l’entreprise abominable […]. Il avait cette réputation, et tout le monde trrremblait (insiste sur le r) devant lui, parce que c’était le potentat du coin ! Ah oui, oui. Il faisait ce qu’il voulait là-dedans, hein ? Tout le village en avait une trouille abominable ».

15 Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, l’héritage des forges Caumartin a donc permis aux représentants successifs de la lignée Coste de s’imposer parmi les propriétaires. Et c’est à ce titre qu’Étienne finit par prendre le pouvoir politique afin de parfaire le contrôle économique et social de la localité. Néanmoins, un autre ressort de son pouvoir local est alors son extraterritorialité : les ressorts de sa notabilité sont toujours régionaux et suffisent dans une certaine mesure à imposer sa légitimité locale.

L’extraterritorialité grande bourgeoise

16 Né en 1922, ouvrier à l’usine à 16 ans, Henri Marten est le second fils d’un journalier qui stabilise son foyer en entrant à l’usine et en emménageant dans les cités (Henri confond ainsi de manière très explicite usine et village : « On est venu à Lacanche en 1928. J’avais 6 ans. Et ma foi, j’avais deux frères, mon père, et deux soeurs qui sont nées à l’usine »). Sa perception de l’univers patronal dénote une pleine conscience populaire de l’inégalité des capitaux grands bourgeois et aristocrates, et des stratégies matrimoniales patronales qui en découlent :

17

« J’étais enfant de choeur, moi. J’ai été longtemps, même. Puis la vieille patronne, la vieille, Madame Étienne Coste, elle venait à la messe en carrosse. Elle avait un petit carrosse, avec un bourricot, et puis le conducteur […]. Il l’emmenait à la messe, elle avait un petit repose-pied par terre. Elle était vieille, mais alors bien habillée, hein ? Elle mettait au moins deux heures pour s’habiller, la grenouille ! C’était une machine du temps, une aristocrate. Parce que le patron Coste […], il s’appelait Coste, c’est tout ! Il s’était ennobli avec eux[31] [31] Nickeleur et tôlier à l’usine avant guerre, commis de...
suite
. »

18 « Le patron Coste » prend dans le propos d’Henri une tournure atemporelle qui correspond aux stratégies matrimoniales d’Étienne, de son fils Hubert (né en 1890) et de l’aîné des petits-fils, Antoine (né en 1921) : tous trois épousent des filles de l’aristocratie, régionale pour les deux premiers, parisienne pour le troisième. La plus évidente des spécificités de la présence patronale au village est ainsi le maintien (sur cinq générations depuis Ferdinand) de stratégies de reproduction qui dépassent complètement l’espace du marché matrimonial local que rencontrent toutes les autres parentèles sédentaires. L’accroissement du capital symbolique par l’alliance permet de conforter l’intégration à la bourgeoisie industrielle ; il est aussi un moyen de maintenir la distance sociale dans l’espace villageois, matérialisée par l’habitat dans les châteaux tout autant que par le mode de vie qui en découle.

19 Le foyer d’Étienne Coste au recensement de 1896 est composé du chef de famille âgé de quarante ans, de sa femme, de ses deux fils, d’un instituteur, de deux valets de chambre, de deux femmes de chambre, d’un palefrenier, d’un cuisinier et d’une aide cuisinière. Au sein de la commune, il faut ajouter à cette configuration aristocrate les foyers qui jouxtent la maison bourgeoise, où l’on trouve un piqueur de chasse, deux jardiniers, un cocher, d’autres valet de chambre, cuisinière, aide cuisinière, « basse courière ». Enfin, à quelques centaines de mètres du foyer du maître de forge et maire, se trouve celui de son cousin germain Ferdinand, propriétaire rentier resté célibataire, qui héberge lui aussi cocher, jardinier, cuisinière, valet et femme de chambre. Quarante ans plus tard, les listes nominatives du recensement de 1936 relèvent une situation relativement similaire. Le fils d’Étienne Coste, Hubert[32] [32] Hubert avait un frère aîné, décédé en 1905 à l’âge...
suite
, est alors âgé de qua-rante-six ans et ne se déclare plus maître de forge mais industriel. Son foyer, en plus de sa femme et de ses trois enfants est composé d’une institutrice, d’une bonne d’enfant, de deux femmes de chambre, d’une cuisinière et d’un domestique, tandis que les foyers d’un jardinier, d’un fermier et d’un garde chasse occupent les maisons adjacentes à la demeure[33] [33] ADCO, 10M128. ...
suite
.

20 On perçoit bien entre les deux recensements une légère diminution de la taille de la domesticité de la famille patronale, mais sa permanence sur quarante années au moins indique que l’inégalité des rapports sociaux entre patronat et villageois était profondément établie dans le village. La distance sociale doit être garantie par une démarcation spatiale très nette. Quand Hubert se marie en 1920 et installe son foyer dans une demeure rénovée, deux murs sont ainsi construits tout au long du chemin qui sépare de quelques deux cents mètres sa maison du château parental. « Ils n’avaient plus que cinquante mètres à faire dehors, dans la rue, publique, pour aller chez eux. Pour ne pas avoir à rencontrer les ouvriers, pour ne pas se mélanger avec eux » (H. Marten). De même, les domestiques embauchés sont tous extérieurs à l’espace local, préservant ainsi l’intérieur des châteaux du regard villageois. L’espace de la sociabilité patronale s’abstrait ainsi de l’espace villageois populaire, pour s’ancrer dans les villes de Saône-et-Loire où appartenances professionnelles et familiales se mêlent : Chalon-sur-Saône au XIXe siècle, les deux villes voisines de Montceau-les-Mines et Blanzy au début du XXe siècle où Étienne Coste se rend régulièrement en famille afin de visiter sa parentèle maternelle. C’est là qu’Hubert rencontre l’une des petites-filles du frère de son arrière grand-mère, la fille du colonel Paul Perret-du-Cray, avec qui il se marie à Versailles en mars 1920.

21 Alors que les réceptions organisées au château restent étrangères à la population locale ou sont médiatisées par le rituel (comme la remise du livre de messe aux communiants de l’année dans le parc du château), un moment rare de rencontre entre réseaux grands bourgeois et villageois aura été le banquet organisé deux mois plus tard dans la nouvelle fonderie pour fêter ce mariage. À 30 ans, diplômé de l’Ecole centrale, capitaine du dernier conflit, Hubert est institué comme digne héritier par son père via l’événement que constitue ce « banquet de plus de 400 couverts ». Un livret édité afin d’immortaliser la fête rend compte de l’étendue des relations entretenues par la famille Coste. Aux côtés du Conseil municipal « au complet », du curé du village et du marquis d’un village voisin, sont ainsi conviés à la table d’honneur le président de la chambre de commerce de Dijon, le directeur général des usines du Creusot, les directeurs des mines de Blanzy et d’Épinac. Les discours prononcés à cette occasion érigent la famille patronale en modèle de loyauté à l’égard de son personnel, à tel point qu’à Lacanche, « ce que l’on est convenu d’appeler la question sociale n’existe pas » (cf. encadré).

22 Le village patronal en 1920 : une « petite patrie » fondée sur la « collaboration entre les classes[34] [34] Compte-rendu de la fête du 13 juin 1920, Autun, 1920 (citations...
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» La tonalité des discours prononcés à ce banquet indique que le patronat Coste craint, comme ses pairs de Saône-et-Loire, le développement du syndicalisme et de l’idéologie socialiste. Le curé du village célèbre ainsi la « fête de famille » en tant que « preuve de l’union qui règne entre patrons et ouvriers », vante les mérites de la « collaboration des classes » qui font de Lacanche « un oasis qui tranche avec les déserts d’alentours » : « Il a fallu le boche Karl Marx pour inventer une autre formule : la lutte des classes. Les naïfs qui l’ont écouté en sont-ils plus heureux ? Demandez à nos anciens alliés de Russie et aux ouvriers français appauvris par la grève. Ils sont les premières victimes de la cherté de la vie qu’ils ont contribué à faire monter. » Le représentant du personnel de l’usine, chef du service commercial, présente quant à lui ainsi à la nouvelle Madame Coste la « population laborieuse et raisonnable » du village : [Sa] seule ambition est de gagner honnêtement sa vie, [elle] possède le sentiment du devoir et ces vieilles qualités françaises qui ont toujours apporté le bonheur ici-bas : qualités de travail, de bon sens, de bonne volonté, empreintes de concorde entre ouvriers et de déférence affectueuse envers les patrons. Quant à Charles Destival, directeur des mines d’Épinac (voisines de dix kilomètres) et « ami de vingt ans d’Hubert », il se fait quant à lui le chantre de « nos petites patries » avant de célébrer « les grandes capacités techniques » d’Hubert Coste, qui possède en outre « au plus haut degré la vertu la plus précieuse et la plus agissante chez un grand chef […], [il] a un cœur sous son veston » : « Or, qu’est-ce que nos petites patries ? C’est le village où vous êtes nés, l’École où vous avez balbutié vos premières lettres, l’Église où vous avez éprouvé les premières grandes émotions morales de la vie, les chemins où vous avez joué, la promenade ombragée où fiancés, vous avez échangé vos premiers serments d’amour et de fidélité, le cimetière où reposent les êtres qui vous sont chers, le champ que vous avez cultivé, l’usine où vous avez appris à travailler, pour vous, c’est Lacanche. » Et cette réussite lacanchoise tient pour C. Destival à la loyauté d’Hubert Coste : « Lorsqu’il s’est agi de donner de l’extension à l’Usine de Lacanche, Hubert Coste qui avait à prévoir l’avenir, aurait pu, s’il n’avait consulté que ses intérêts, songer à construire tout au moins une partie de ses nouvelles installations en des lieux plus accessibles aux moyens de transport et plus favorables aux transactions. Mais il n’a pas voulu faire de vous des déracinés ! »

Une forme achevée d’imbrication des pouvoirs

23 À la fois rurale (propriétaire) et urbaine (sociabilité bourgeoise), bien intégrée au réseau patronal régional, la bourgeoisie Coste de ce début du XXe siècle correspond fort bien au « modèle du libéralisme intégral » qui caractérise d’après Patrick Fridenson les pratiques des entrepreneurs français de cette période[35] [35] Fridenson (P. ), « L’autorité dans l’entreprise en...
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. Ayant fait de Lacanche « son » espace de reproduction d’un statut d’industriels régionaux, sa domination est telle qu’elle contrôle le développement au sein de son territoire de toute autre initiative, que celle-ci soit d’ordre étatique ou émanant de groupes sociaux concurrents. La prise en main de la municipalité entre dans ce cadre, et en paraphrasant François Ewald[36] [36] Ewald (F. ), L’État providence, Paris, Grasset, 1988. ...
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, on pourrait parler du Lacanche de la période en termes de « village politique », l’agglomération devenant espace de mise en place d’un pouvoir « total » sur la maind’œuvre usinière. Nourris des travaux de Michel Foucault et travaillant principalement à partir d’archives d’entreprises, de nombreux auteurs ont ainsi qualifié le paternalisme industriel en tant que « système régissant les relations entre employeur et salariés d’une entreprise dans leur totalité[37] [37] Gueslin (A. ), « Le paternalisme revisité… », op. ...
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 ». Et ce, alors même que si l’on considère le logement des salariés par le patronat en tant que matérialisation du panoptique, sa réalité fut loin d’être hégémonique : dans le cas typique de « Schneiderville », le patronat n’a jamais logé plus de 22 % des ménages du Creusot, 11 % si l’on s’en tient aux logements qu’il a construits[38] [38] Frey (J. -P. ), Le rôle social du patronat. Du paternalisme...
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.

24 La diversification des sources permet ainsi, sinon de relativiser le pouvoir patronal, du moins d’en observer le contexte d’implantation et de retrouver sa dimension de rapport social[39] [39] Schweitzer (S. ), dir. , Logiques d’entreprises et politiques...
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. L’allégeance politique à l’égard des Coste est imposante : Hubert Coste est élu maire suite au décès de son père en 1925, et comme lui il dirige une liste unique et récolte le plus de suffrages parmi ses membres (93 %, puis 92 % en 1929 et 78 % en 1935). Mais le village patronal n’est pour autant pas un « oasis » tel qu’il soit imperméable aux crises sociales et aux mouvements de contestation. La grande guerre est durement vécue par la population (qui diminue de près de 10 % entre 1911 et 1921)[40] [40] Un rapport du sous-préfet de Beaune daté du 14 juin 1917...
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, et le mode de vie de la famille Coste peut également être contesté. Tandis que les patrons entrent peu en relation directe avec les ouvriers au sein des ateliers[41] [41] Cette distance préservée vis-à-vis des rapports de travail...
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, qu’une présence syndicale dans l’usine n’est attestée qu’à partir de 1936, c’est dans l’espace villageois que quelques voix discordantes pointent, car c’est là que la présence patronale est la plus visible, son luxe le plus ostentatoire. Les traces de résistance explicite au pouvoir local hégémonique durant le premier quart du siècle, bien que rares, permettent de voir que la loyauté populaire n’est ni aveugle ni irréversible, et qu’elle doit sans cesse être réassurée. Un « vieux cultivateur » stigmatise ainsi dans un tract Étienne Coste qui règne « par la force du pain[42] [42] « Vous régnez en maître sur la population de Lacanche,...
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 », un journalier un temps manœuvre à l’usine moque dans ses poèmes les gardes-chasse du même Étienne parce que « les lièvres trouvent [ses] collets avant eux », puis donne au jeune marié Hubert « le coup de pied de l’âne » dont le verre s’est vidé trop vite[43] [43] Prosper Boulicault, Épigramme (un peu provocatrice dans...
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 :

25

« A ton banquet de noce, où, chrétien pour te plaire, Nous dûmes digérer un “bénédicité”, Comment, toi, cependant si débrouillard en guerre, Comment ne t’es-tu pas douté, Quand, joyeux, nous buvions le vin à ta santé, Qu’un jour en buvant l’eau, nous ferions le contraire ? » Prosper Boulicault, Le coup de pied de l’âne (1921)

26 La faible densité de la population ouvrière, dispersée dans le bâti rural de Lacanche, contribue sans doute à expliquer l’absence de réelle mobilisation collective avant 1936. Il faut attendre les années 1920 que les réseaux socialistes se structurent dans la proche Saône-et-Loire rurale[44] [44] Lynch (E. ), « Affrontements politiques, organisations...
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, mais aussi que les sociabilités populaires locales se densifient pour que, lentement, des pratiques collectives extraprofessionnelles favorisent l’émergence d’un sentiment d’appartenance populaire à la localité qui ne passe plus forcément par l’usine et sa hiérarchie. Ce sont ainsi un cafetier et le fils d’un entrepreneur de maçonnerie qui, en marge des associations de patronage, diffusent la pratique d’abord informelle du football, découverte en Allemagne au contact de soldats anglais. De plus, la composition de la population ouvrière évolue profondément pendant l’entre-deux-guerres, du fait d’un recrutement de la main-d’œuvre élargi qui fait appel à des travailleurs immigrés. Hubert Coste importe alors à Lacanche des pratiques paternalistes de sédentarisation de la main-d’œuvre en faisant construire trois cités ouvrières entre 1928 et 1932, et en donnant un nouvel élan aux associations de patronage (coopérative, association de gymnastique, célébration de la Saint Éloi, etc.). Mais la crise économique qui pointe alors va fragiliser le patronat Coste, et alors que le « potentat » a laissé la place à son fils ingénieur, les modalités de sa présence au village vont se modifier sensiblement.

Apogée et vieillissement d’une domination personnalisée

27 De manière concomitante à l’adoption de pratiques paternalistes, la distance qui sépare la bourgeoisie Coste de la population locale s’amoindrit progressivement. La domination autoritaire laisse place à une domination plus personnalisée, dans laquelle une élite locale plurielle joue un rôle grandissant. Différents processus vont dans le sens d’une familiarisation de la présence patronale. Avec l’émergence de salariés de l’usine bien établis dans le village, est d’une part entérinée la force d’un groupe social qui investit l’espace public, au détriment des groupes artisans et agricoles et qui, de fait, change la relation entretenue entre le maire et ses conseillers. Ce processus tient plus généralement des modifications internes au groupe ouvrier, apte à produire une élite. D’autre part, Hubert Coste – qui se déclare industriel et non plus maître de forge comme ses aïeux – modernise l’entreprise, qui devient société anonyme en 1923[45] [45] C’est très nettement sous l’impulsion du jeune H. Coste...
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. Le fait que les ingénieurs ne figurent dans les recensements communaux que de manière minime (un premier en 1921 qui disparaît en 1926, un second en 1931[46] [46] Si, dans les années 1950 et 1960 surtout, l’usine embaucha...
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 ) indique que la division du travail de direction est très nette : aux bureaux parisiens sont confiés les tâches de commercialisation ; au patronat celles de gestion de la main d’œuvre, avec l’aide d’un directeur d’établissement. D’un côté une équipe d’ingénieurs, appelée avec humour « la mafia » par Étienne Coste en entretien ; de l’autre un encadrement issu d’une formation maison. Une élite est progressivement formée dans l’usine et les bureaux lacanchois de l’entreprise[47] [47] L’évolution des occurrences de différentes professions...
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, issue du monde ouvrier local et qui entretient une familiarité grandissante avec Hubert Coste lorsque celui-ci devient maire à la suite de son père. Enfin, l’occupation allemande fragilise la bourgeoisie patronale qui n’a plus son assise régionale et ne peut plus dominer les parentèles villageoises établies. Dès la Libération, la domination patronale personnalisée ne survit qu’en trouvant à s’immiscer entre les mailles du pouvoir au village, alors que la mise en place de l’État social contraint les pratiques de bienfaisance privée qui la légitimait auparavant.

« Ils étaient mélangés avec nous » : la familiarisation de la présence patronale

28 La composition des conseils municipaux successifs indique l’établissement de cette élite industrielle locale, puisque le maire s’entoure de plus en plus de salariés de l’usine (deux en 1925, quatre en 1929 puis six sur douze en 1935), qui prennent la place du groupe des artisans commerçants et réduit celle des agriculteurs. Ces salariés sont bien sûrs comptables ou employés, mais également tôliers, mouleurs ou monteurs, et ce qui les caractérise est un rapport de proximité relative avec les châtelains. Prenons l’exemple d’Henri Truchot, un mouleur marié à la fille du bourrelier du village, qui devient conseiller municipal en 1929. Son cousin germain Joseph, également mouleur et lui aussi apparenté par alliance au bourrelier[48] [48] Son unique sœur se marie au second fils du bourrelier,...
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, le rejoint en 1935, tous deux adhèrent à la première section de la CGT en 1936 et se déclareront membres de la SFIO à la libération. Or l’accès à une légitimité publique s’explique d’une part par la détention d’un « capital d’autochtonie[49] [49] Sur la notion, cf. Bozon (M. ), Chamboredon (J. -C. ), « L’organisation...
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 » (outre l’alliance avec l’artisanat local, la lignée de mouleurs Truchot est présente au village depuis trois générations avec l’arrivée d’un journalier à l’usine), et d’autre part du fait de la proximité avec la parentèle Coste : le père d’Henri, mouleur à la fin du XIXe siècle, est devenu à 50 ans jardinier de la vieille mère d’Étienne Coste, tandis que son dernier frère, père de Joseph, est lui devenu jardinier du patron. De ce point de vue, le mouvement de grève de 1936 et la constitution d’une section CGT sont à comprendre dans cette relation de familiarité relative avec les patrons-châtelains. La politisation d’une frange de natifs du village bouleverse progressivement l’équilibre des rapports sociaux. Les diverses expériences vécues individuellement à l’extérieur du village (la découverte du football lors de la mobilisation au sein des troupes d’occupation en 1919, celle du syndicalisme lors d’un apprentissage effectué à l’école Schneider au Creusot, l’alliance avec une famille de militants d’autres sites industriels bourguignons, etc.) sont ensuite réinvesties localement. Les rapports entre groupe ouvrier et patronat sont alors modifiés, sans que pour autant leur caractère personnalisé ne s’efface. Le mécontentement ouvrier n’est ainsi pas dirigé contre le patronat mais contre le directeur, tandis que le fondateur de la section syndicale est le garde de la société de chasse communale, et doit de ce fait entrer régulièrement en relation avec la famille Coste (gestion du gibier, échange ponctuel de terres)[50] [50] On retrouve cette relation singulière une génération...
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29 La bourgeoisie Coste, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, a concentré les ordres spatiaux, sociaux et politiques autour de son nom et de son entreprise. Lorsque les pratiques paternalistes font ensuite émerger des cadres salariés et que les groupes sociaux artisans et agricoles sont en crise, l’accès à l’élite locale est possible pour les membres de parentèles établies dans l’ordre industriel local, ces « fronts de parenté[51] [51] Lévi (G. ), Le pouvoir au...
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 » s’organisant dans la proximité aux châtelains Coste. Qu’elles connaissent une mobilité sociale intergénérationnelle (passage de l’artisanat au salariat, ascension au sein de l’ordre usinier) et/ou une politisation de ses nouveaux représentants, ces parentèles sont peu nombreuses, concentrées autour d’une petite dizaine de patronymes qui monopolisent les responsabilités au sein des associations et institutions locales, de la société de chasse au conseil municipal, en passant par le football ou patronage. Cette évolution bouleverse dans le même temps les modalités de la présence patronale, puisqu’en s’alliant avec les salariés méritants de son entreprise et non plus avec les indépendants comme le faisait son père « potentat du coin », Hubert Coste a en quelque sorte familiarisé la distance bourgeoise. Au-delà du conseil municipal, les occasions de rencontre avec la population laborieuse sont plus nombreuses, bien que toujours très encadrées. Les enfants d’Hubert côtoient par exemple les enfants d’ouvriers le temps d’une retraite de communion. Marius Deguin, ouvrier né en 1921 comme l’aîné d’Hubert Coste, Antoine, se souvient ainsi :

30

« (S’exclamant) Mais l’Tony, l’Tony ! Quand on a communié, dans ce temps-là, on faisait la retraite. On était une semaine avec le curé, les soeurs, et il était avec nous. Parce qu’ils n’allaient pas à l’école, ils avaient leur… vous savez, leur institutrice qui s’occupait d’eux. Ils n’étaient pas mélangés avec nous. Mais pour la communion, ils étaient mélangés avec nous, on jouait ensemble (…). Fallait voir les soeurs, tiens ! (prend une petite voix) “Monsieur Tony, vous devriez montrer l’exemple ! Vous êtes le plus dévergondé de la bande !” (rires) Il était lâché, avec nous ![52] [52] Entretien avec Marius D. in (fils d’agriculteur, mouleur...
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 »

31 Ce « mélange » fait que le type de relation entretenue entre grand bourgeois et ouvriers villageois peut progressivement être perçu comme des manières d’un autre temps, de « vieilles méthodes », comme le dit Henri Marten en racontant son expérience d’enfant de chœur.

32

« Moi j’avais appris un petit peu le latin, à répondre au curé la messe. Mais elle, Madame Étienne Coste, elle disait au curé (prend une voix de vieille femme) : “Que ça soit le petit Marten qui réponde la messe en latin, hein ? Pas un autre !” Et elle me donnait la pièce ! C’est pas elle qui me donnait la pièce, mais c’est le curé, elle lui donnait… (rires) Ben oui, c’était comme ça… suffit que… de leur faire plaisir avec de vieilles méthodes et puis tout, et puis qu’ils voient qu’ils dominaient. Le système des seigneurs… Alors ils étaient heureux comme tout. Mais si vous leur faisiez une vacherie, là, c’était pas gai, hein ? »

33 Ce type de perception de la présence patronale doit bien sûr être situé. Il est le fait de retraités habitant toujours Lacanche au moment de l’enquête, qui ont connu dans l’usine une carrière professionnelle ascendante leur offrant une honorabilité dans l’espace villageois – cas de M. Deguin, qui devient une personne centrale dans le lien entre usine et village en ce qu’il confectionne tous les ans « l’ouyat » (une statue en bois représentant un oiseau perchée sur un mât) qui est tiré au fusil par pompiers et notables chaque dimanche de Pentecôte depuis la fin du XIXe siècle – ou qui ont pu s’approcher de la famille patronale, via les institutions de patronage notamment – cas d’H. Marten, enfant de chœur dont le frère aîné a épousé une domestique Coste. Autrement dit, rendre compte d’une familiarité grandissante avec la famille Coste implique d’appartenir à ce que Jean-Noël Retière appelle une « aristocratie populaire[53] [53] Retière (J. - N. ), Identités ouvrières. Histoire d’un...
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 », population d’« établis » qui se forme en réaction à l’arrivée massive d’« outsiders[54] [54] Elias (N. ), Scotson (J. L. ), Logiques de l’exclusion. Enquête...
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 » à la fin des années 1920. Les travailleurs immigrés, principalement polonais, italiens et espagnols, sont recrutés via les réseaux patronaux régionaux (ils viennent à Lacanche après un transit à Montceau-les-Mines où Hubert Coste est administrateur des mines), et représentent 11 % de la population communale au recensement de 1931, contre 4,5 % en 1926. C’est donc parce que la population ouvrière est plus nombreuse et plus diverse que sa fraction la plus légitime dans l’ordre industriel local se rapproche ainsi relativement du patronat. L’adoption des pratiques paternalistes rend la distance de classe plus familière au moment même où la classe ouvrière locale se structure.

34 Cette évolution du mode d’inscription patronal dans la sociabilité locale traduit un lent déclassement social. Parallèlement à la sédentarisation de sa main d’œuvre, la lignée Coste s’est en quelque sorte elle aussi sédentarisée avec le temps des générations, nouant le patrimoine familial au devenir du village. Ce processus a eu pour conséquence de fragiliser la famille patronale lorsqu’aux difficultés économiques rencontrées par l’entreprise dans les années 1930 se sont ajoutés les bouleversements politiques liés à l’occupation allemande. Henri Marten en témoigne de son point de vue :

35

« Et puis ma foi, ils se sont… Alors là, ça a beaucoup changé pour eux à la guerre, parce que ces gens-là, on ne les voyait jamais dans les rues en commission, ni rien du tout. Moi je me rappelle, j’étais commis de culture, je passe avec des chevaux sur le chemin de Thomirey, qu’est-ce que je vois ? Monsieur Coste en vélo, avec Madame Coste nue jambes ! On m’a dit après qu’ils allaient chercher du fromage à Thomirey. Et ben j’ai dit : “Vieux ! Si j’avais songé un jour les voir la femme nue jambe comme ça, et puis en vélo tous les deux !” Comme quoi il n’y a que la faim qui fait sortir le loup du bois, hein ? Et c’est là qu’ils se sont ramadoués un peu avec les gens de Lacanche. Eh ! Mais avant, pas une parole, rien, hein ? »

Domination personnalisée et « mafia » parisienne

36 Comme lors des deux précédents conflits, l’usine est réquisitionnée et produit des armes. Les témoignages recueillis donnent à voir un maire et patron très déstabilisé par la présence de l’occupant allemand, lequel « surveille de près » la production de munitions par l’usine[55] [55] « Pendant les trois dernières guerres, celles de 70,14-18...
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. Un réseau de résistance active, le maquis Guynemer qui agissait dans le sud de la Côte-d’Or[56] [56] Hennequin (G. ), Résistance en Côte-d’Or. Tome V, Heuilley-sur-Saône,...
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, est parallèlement co-dirigé par un médecin du chef lieu de canton et le fils aîné d’Étienne Moingeon, un petit entrepreneur de maçonnerie de Lacanche. Ce même entrepreneur, tout en cachant à son domicile des résistants de passage, finit par venir dormir la nuit auprès d’Hubert Coste pour le rassurer. « Pendant l’occupation, Étienne [Moingeon] père n’était pas à la maison pour la bonne raison qu’il allait coucher au château près de Monsieur Hubert Coste, qui avait peur. Celui-ci aurait aimé s’enfuir, mais Étienne lui avait dit qu’en tant que maire, sa place était parmi les habitants du village[57] [57] Moingeon-Gerbet (Y. ), Étienne Moingeon, Stéphanie Jarlaud. ...
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 ». Comme la plupart des maires nommés ou confirmés à leur poste par le gouvernement de Vichy en 1940, il est révoqué de ses fonctions de maire et de conseiller municipal en octobre 1944 par le préfet, sans que des faits de collaboration lui soient réellement reprochés[58] [58] Les souvenirs de juin 1944 d’un maquisard indiquent qu’H. ...
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. Il est l’unique conseiller de la commune à être révoqué, le seul fait d’avoir vu son usine réquisitionnée suffit, dans le contexte, à le délégitimer. Lorsqu’il décède d’un arrêt cardiaque un an plus tard, ses deux fils ne sont alors âgés que de 19 et 24 ans. La succession de l’usine n’ayant pu être préparée, les bureaux parisiens de l’entreprise vont nommer un nouveau directeur qui s’installe dans l’une des maisons bourgeoises de la famille Coste. Même si le pouvoir de la famille est très amoindri, l’honneur de la lignée est préservé.

37 Sur la scène économique tout d’abord : Antoine, l’aîné diplômé d’une école de commerce lyonnaise, devient PDG de l’entreprise, et Étienne, le cadet, est nommé vice-président de la société et directeur de l’usine de Haute-Saône une fois ses formations à l’ESSEC puis à l’École Supérieure de Fonderie terminées. Comme pour leur père centralien, la possession d’un titre scolaire permet aux deux frères de réunir « mode personnel » et « mode structural de domination[59] [59] Bourdieu (P. ), Boltanski (L. ), de Saint Martin (M. ), « Les...
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 » dans une forme de semi reconversion, autrement dit de concilier l’héritage de l’entreprise familiale avec la nécessaire existence de la « mafia » des ingénieurs parisiens qui permet l’intégration de plus en plus poussée au marché national des biens d’équipements ménagers.

38 Sur la scène municipale ensuite, puisque Antoine devient conseiller dès 1947, élu sur une liste d’« Union des Intérêts Communaux » où les étiquettes politiques déclarées vont « d’indépendant de droite » (A. Coste) à « indépendant de gauche » (six), en passant par MRP (un) et SFIO (trois). Notons que dans le contexte de la libération, une liste d’opposition s’est exceptionnellement présentée, « Liste d’Union Républicaine et Résistante de Défense des Intérêts Communaux » qui n’obtient pas d’élus puisque ses deux têtes de listes, membres de la section CGT de l’usine en 1936, recueillent 32 % des suffrages[60] [60] Avec la « liste d’union ouvrière et paysanne » de...
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. Cette profusion inhabituelle de candidats signale l’ouverture de la concurrence élective. Si Antoine Coste est la personne qui recueille le plus de voix (75 %), le patronat a perdu de sa puissance. Les impacts locaux de la seconde guerre ont bien sur fragilisé la lignée, mais ce processus de fragilisation a débuté avant guerre, comme nous l’avons vu, et se poursuit ensuite avec la professionnalisation de la politique que la reconstruction accélère (cf. infra). Alors, dans les marges réduites dont dispose à présent le patronat familial au sein de l’espace public, A. Coste perpétue une forme de domination personnalisée, base de l’implantation locale de l’entreprise familiale.

39 Pendant trois mandats, il sera ainsi l’un des conseillers municipaux du nouveau maire, un commandant de l’armée retraité membre du MRP, unique fils d’un important négociant en vin qui fut conseiller municipal d’Étienne Coste à la fin du XIXe siècle. Le fait qu’un fonctionnaire prenne durablement en main les destinées de la commune n’est pas anodin dans le contexte de l’après-guerre, où ce n’est plus tant le registre de l’assistance que celui du logement et des équipements collectifs qui permet aux élus communaux d’« éclipser l’État » en disposant de la distribution de ses ressources[61] [61] De Barros (F. ), « Élus locaux et actions publiques de...
suite
. Une forme de « professionnalisation » des petits élus se met en place pour faire notamment face au besoin de compétences gestionnaires. Mais Antoine Coste trouve progressivement sa place au conseil en tant que représentant de la bourgeoisie industrielle. En 1953, pour son second mandat de conseiller municipal, il devient membre du bureau de bienfaisance (qui attribue jusqu’en 1970 l’assistance médicale gratuite – AMG[62] [62] Sur l’évolution des formes de la bienfaisance privée...
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 ), ainsi que des commissions « travaux, hygiène, pompiers » et « sports et fêtes », et préside par ailleurs le conseil paroissial et l’association de patronage qui organise notamment des projections cinématographiques à partir des années 1950. En s’impliquant ainsi dans les divers lieux qui permettent d’encadrer et de moraliser les classes populaires, le légataire de l’entreprise familiale assure dans le même temps sa position au sein de l’élite villageoise et celle de patron soucieux du « bien être » de ses salariés, qui utilise les espaces encore laissés disponibles par la lente mise en place de l’État social pour intervenir directement dans la définition du « bon ouvrier » (père de famille, catholique pratiquant, actif dans les associations villageoises) : après-guerre encore, les patrons sont pris par « la nécessité absolue d’apparaître comme les bienfaiteurs (…), de montrer [leur] générosité, tout en empêchant que quelqu’un d’autre, hostile au patronat, vienne faire concurrence[63] [63] Noiriel (G. ), Longwy, immigrés et prolétaires 1880-1980,...
suite
 ». Si bien que lorsque le maire décide, à 83 ans, de ne pas se représenter une quatrième fois, Antoine Coste prend à 44 ans la tête de la liste unique « d’Union pour la Défense des Intérêts Communaux » aux municipales de 1965. Obtenant 91 % des voix, il est élu maire à la majorité absolue du conseil moins une abstention. Avec huit nouveaux conseillers sur douze et une moyenne d’âge de 43 ans, ce nouveau conseil est profondément renouvelé, puisque les membres de celui sortant, âgés de 55 ans en moyenne, étaient conseillers depuis 3,6 mandats. Mais sa composition sociologique évolue très peu, puisqu’on trouve de manière constante des natifs du village commerçants (un), entrepreneurs (deux), agriculteurs (trois) et salariés de l’industrie (six). C’est en fait ce dernier groupe qui évolue : à l’exception d’une jeune chef d’équipe et du chef comptable de l’usine, qui devient à 63 ans l’adjoint d’A. Coste à la mairie, les autres salariés ont entre 40 et 44 ans et appartiennent à la même génération que leur patron. Ce dernier s’entoure donc d’hommes relativement proches de lui, salariés certes, mais familiers « du Tony ».

40 Cette proximité encore grandissante entre le patronat et sa garde politique rapprochée paraît accroître le fossé entre ses rôles locaux et entrepreneuriaux quand, parallèlement, l’entreprise modernise son ingénierie dans les années 1950. Si la disparition des archives de l’entreprise interdit de connaître avec précision les modalités de cette modernisation et la nature des relations entretenues entre patrons et ingénieurs, Étienne Coste nous informe en entretien de l’élargissement des fonctions des bureaux parisiens de l’entreprise : aux services de commercialisation ouverts dans les années 1920 s’ajoute après-guerre « un laboratoire de recherche, où étaient élaborés tous les nouveaux appareils à venir, testés, mis au point, etc. C’était d’ailleurs un centre assez moderne, qui fonctionnait très très bien […]. Tous les ingénieurs étaient centraliens. Bon, ça, c’était la mafia (rires). »

41 La logique entrepreneuriale tend donc à s’émanciper progressivement du territoire. Le cumul des fonctions de maire et de PDG de la société n’a plus l’évidence de la première moitié du siècle, le devenir de l’entreprise familiale est trop incertain face au développement des concurrences internationales pour qu’elle puisse comme dans l’entre-deux-guerres investir directement dans l’urbanisation et l’équipement de la commune. Quand A. Coste prend la tête de celle-ci en 1965, il hérite d’un budget encore grevé par les lourds emprunts contractés par son prédécesseur pour construire un groupe scolaire en 1954. Dans le bulletin municipal du chef-lieu de canton, il se plaint en 1968 du peu d’attention que portent les pouvoirs publics à sa commune, et surtout des concentrations industrielles en cours qui isolent l’usine. Les entreprises de SaôneetLoire, autrefois proches, ont soit fermé, soit sont intégrées à de grands groupes financiers.

42

« Grande usine ? Trop grande, sans doute, pour un petit village des confins du Morvan, car manifestement l’urbanisme a suivi bien péniblement l’essor industriel de Lacanche. Trop petite encore peut-être, et trop seule, pour mériter l’intérêt des responsables de notre économie actuelle, qui ne jurent que par le gigantisme[64] [64] Coste (A. ), « Lacanche », Arnay-le-Duc, bulletin officiel...
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. »

Sortir dans la loyauté

43 En quelques mois, anticipant sur la scène villageoise sa démission de son poste de PDG de l’entreprise fin 1971, A. Coste se retire de ses responsabilités à la paroisse et au patronage. D’après son frère, dès le milieu des années 1960, alors que l’usine atteint sa taille maximale avec près de quatre cents salariés, l’entreprise affronte de plus en plus difficilement ses concurrentes européennes dans un marché de l’électroménager qui se massifie, ne trouve pas crédit auprès des banques afin d’augmenter son capital, tandis que des « erreurs commerciales » sont commises. Sa respectabilité étant à ce point basée sur la confusion des pouvoirs économiques et politiques, A. Coste ne souhaite pas se représenter quand la fin de son mandat approche. « Dès 1968-69, il nous disait que les choses allaient très mal à l’usine. Si bien qu’aux élections de 1971, il n’a plus voulu être maire, et il a fallu le convaincre de rester au moins premier adjoint[65] [65] Entretien avec L. Chevalier (maçon puis chef d’équipe...
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 » (les délibérations du conseil municipal indiquent effectivement que trois tours furent nécessaires à l’élection de l’adjoint, les élus des deux premiers tours refusant le poste). Nul doute que la chute de l’entreprise familiale a été vécue comme un déshonneur par A. Coste, qui a laissé au village l’image d’un homme « trop gentil », « qui s’est fait avoir » (par les ingénieurs, par les repreneurs, etc.[66] [66] Extrait d’un dialogue entre M. Deguin et L. Chevalier :...
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 ). Signe de la difficulté à se donner une nouvelle place dans l’espace local, il se déclare à cinquante-quatre ans « agriculteur » au recensement de 1975, comme pouvaient autrefois le faire les rentiers. En décembre 1976, le conseil municipal respecte une minute de silence suite à son décès « à la suite d’une douloureuse maladie ».

44 Aîné, héritier des maîtres de forges, A. Coste a ainsi dû clore « l’inscription sociale et territoriale de l’entreprise[67] [67] Zalio (P. -P. ), Grandes familles...
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 » sur cinq générations. A une moindre échelle, le devenir de la lignée Coste est comparable à celui des familles qui ont fait « le monde de production marseillais » à partir de 1860, monde qui « s’effondre » à partir des années 1960[68] [68] Ibid. ...
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. Son frère Étienne témoigne en entretien d’un moment au cours duquel « la famille ne pouvait plus entretenir financièrement les entreprises ». Leur vente à un groupe industriel en janvier 1972 (Fonderies et Ateliers du Rhône, intégrées ensuite au groupe Valéo) procède de la nécessité de ménager les descendants du déclassement que vit depuis la parentèle :

45

« Il reste, à nous uniquement, la maison familiale, qui est à ma belle-soeur, et à ses enfants. Et puis les deux étangs. Le reste a été liquidé, ben… pour la bonne raison que moi, j’ai cinq enfants, ma belle-soeur en a six, et ma soeur aînée, qui est décédée, en avait quatre ; que j’ai une autre soeur qui en a trois […]. Et tout ça, ça grandissait, pis ça… ça avait besoin de pognon ! Alors on s’est dit “pourquoi garder des terres ? Autant les vendre, et puis qu’ils puissent s’acheter un appartement, s’équiper, etc.” Alors on n’a gardé que les deux étangs, parce que c’est absolument invendable. Bon, c’est tout. J’ai un beau-frère et des neveux qui chassent et qui s’amusent là-dessus. Ça leur permet de rendre les politesses à leurs amis, qui les invitent à d’autres chasses. Voilà. Mais enfin ça, c’est un détail. Nous avons été obligés de vendre des terres et des bois. Et puis finalement, je ne suis pas mécontent que ça soit fait, parce que chacun a pu se loger décemment, et se faire des pelotes, parce qu’en ce moment… Ceux qui n’ont pas tout croqué sont bien contents. Avec la précarité de l’emploi, pour reprendre les termes à la mode, plus personne n’est à l’abri. J’ai plusieurs neveux qui sont au chômage en ce moment. »

46 Mais les modalités de la vente de l’entreprise traduisent aussi le souci de maintenir l’honorabilité familiale dans l’espace local, et l’engagement moral du patron auprès de ses salariés en tant que personne, engagement propre aux rapports de domination personnalisée[69] [69] Cf. Weber (M. ), Économie et société, tome 1, Paris, Pocket,...
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. La fierté rétrospective exprimée par Étienne Coste consiste à avoir su vendre l’entreprise au bon moment, c’est-à-dire lorsque le maintien des sites de production et du nombre de salariés était encore possible.

47

« Nous savions que l’actif, valeur vénale, était supérieur au passif de la société. Et Valéo s’est pointé à ce moment là en disant : “Bonne aubaine, on va reprendre le truc”. Alors on a dit : “Le franc symbolique, mais tous les contrats de travail de la société sont entièrement repris, et à durée indéterminée”. Et les employés ont été réembauchés le lendemain par Valéo. Il n’y a pas eu d’interruption de la fabrication. »

48 La vente de l’entreprise à un groupe industriel en 1972 ne doit cependant pas donner à penser que le retrait patronal de l’espace public a été brutal et ne s’est fait qu’en quelques années. Depuis la libération, d’autres ont pris en charge le pouvoir local, l’édification de l’espace public, et, par là même, l’encadrement villageois de la main-d’œuvre usinière. La genèse de ce lent bouleversement prend sa source avant-guerre dans la modification des rapports de pouvoirs entre fronts de parenté. Sans entrer dans la complexité de ces rapports, analysons le cas d’une parentèle positionnée entre milieux patronaux et populaires.

« Après les Coste, il y avait les Moingeon » : observer les non élus

49 La profusion inhabituelle de candidats aux élections municipales d’aprèsguerre indique bien que la loyauté des urnes ne résume pas les logiques d’accès au pouvoir municipal. Le fait que dans une situation d’hégémonie économique telle que celle de l’entreprise Coste le patronat soit susceptible de recueillir pendant plusieurs décennies plus de 90 % des suffrages exprimés ne permet pas, nous l’avons vu, de conclure à l’absence de mouvements de politisation contradictoires et, ce faisant, de simplifier la hiérarchisation sociale de l’espace villageois. Reprenons le cas des élections de 1929, où Hubert Coste recueille 202 des 220 suffrages exprimés, soit 92 %. Avec un taux d’abstention de 13,7 %, il apparaît donc très bien élu. Mais du fait du panachage, sept de ses colistiers obtiennent moins de 140 voix, et l’un d’eux n’est pas élu au premier tour. Si l’on additionne le nombre total de voix que chaque nom a rassemblé, y compris les « divers », on mesure sa très forte dispersion, puisque 32 % d’entre elles se sont portées sur des personnes autres que celles de la liste unique. Ce taux, qui n’était que de 6,6 % en 1925, reste élevé en 1935 où il atteint 22 %. Les archives préfectorales ne gardent pas la trace d’éventuelles candidatures isolées, mais certains villageois recueillent plus d’une quarantaine de voix. Beaucoup sont cultivateurs (notamment dans les hameaux), d’autres mouleurs, un est entrepreneur de bâtiment, un autre cafetier : si l’hégémonie économique Coste est telle que dans un cadre de domination personnalisée elle ne peut que susciter la loyauté politique, elle n’empêche pas l’émergence de nouvelles élites locales. Leur distinction par le vote est le signe de leur réputation ; ce sont elles qui portent dans les années 1930 une sociabilité populaire qui constituera la base d’une sociabilité militante[70] [70] Sur cette logique, cf. Mischi (J. ), « Travail partisan...
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, notamment impliquée dans les réseaux de résistance pendant l’occupation.

50 Or ces réseaux avaient à Lacanche leurs représentants : « Les » Moingeon et leur petite entreprise familiale de maçonnerie. A la tête de la maisonnée, Étienne Moingeon (1875-1951), qui « allait coucher au château auprès de M. Hubert Coste » pendant l’occupation et fut maire du village entre 1945 et 1947, occupant une sorte d’intérim lorsque la municipalité fut déstabilisée par la révocation puis le décès d’H. Coste. Parmi ses dix enfants, ses cinq fils et l’un de ses gendres travaillèrent dans l’entreprise Moingeon.

51 Patronyme présent en ligne directe au village depuis le XVIIIe siècle, le nom de Moingeon est ainsi clairement associé à la petite entreprise éponyme créée par le grand-père d’Étienne au milieu du XIXe siècle. Embauchant de cinq à huit ouvriers au début du XXe siècle, l’affaire se développa sous la direction d’Étienne dans l’ombre de l’entreprise Coste, qui fournit de nombreux chantiers dans les années 1920 (constructions de la nouvelle fonderie, des cités, etc.). Au-delà de la relation économique, É. Moingeon se notabilise sous le regard de la bourgeoisie industrielle, sans chercher à concurrencer son pouvoir. Il n’entre ainsi au conseil municipal qu’en 1935, à soixante ans, vraisemblablement sollicité par Hubert Coste car concurrent potentiel (sans se présenter, É. Moingeon avait obtenu 22 % aux élections de 1929). Ses fils sont très en vue dans l’espace villageois de l’entre-deux-guerres, tant par la réussite de l’entreprise familiale que par leur implication dans la sociabilité locale (trois d’entre eux participant par exemple à la création du club de football). Le manuscrit familial rédigé par l’une des belles-filles d’Étienne fourmille d’anecdotes illustrant la relation singulière de ces membres de l’élite locale aux notables Coste, comme ce souvenir de « la première voiture, la vieille Rochet-Schneider que le “papa” avait achetée à Monsieur Ferdinand Coste[71] [71] Moingeon-Gerbet (Y. ), in Étienne Moingeon…, op. cit. ,...
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 ». Mais la plus évocatrice est celle qui traduit le point de vue de la bru, fille de petit cultivateur :

52

« “Les Moingeon”, aujourd’hui encore, je cherche à comprendre ce que pouvait inclure cette expression : famille ? Tribu ? Entreprise ? Prestige ?… À l’époque où les gens évoluaient dans un univers plus restreint, eh bien ! Après “les Coste”… il y avait “les Moingeon” et leur “territoire indépendant” sur la route de Maligny et nous, les “brus” nous sommes tombés sous leur charme [72] [72] Ibid. , p.  61. ...
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 ! »

53 La domination de l’industrie métallurgique sur la commune est trop forte pour que « les » Moingeon prennent directement le pouvoir. Il en est de même sur le marché du travail : l’entreprise Moingeon a toujours majoritairement recruté ses ouvriers dans l’espace rural environnant, laissant le potentiel de main-d’œuvre villageoise à la métallurgie. La parentèle s’est imposée dans l’élite politique locale lorsqu’il a fallu suppléer aux défaillances du patronat Coste, mais laissa la place libre lorsque Antoine Coste parut apte à prendre en mains les destinées de la commune. Famille mais aussi petite entreprise très localisée, « les » Moingeon et leurs apparentés accédèrent au pouvoir municipal une fois le patronat Coste parti, des années 1970 à nos jours.

Conclusion

54 Pendant de longues décennies, les membres successifs de la lignée Coste ont joué d’une double appartenance, à la fois locale et extra locale. Dans cette configuration, la mairie est l’intermédiaire entre l’espace villageois et un espace de l’entreprise situé sur plusieurs échelles. Jusqu’aux débuts du XXe siècle, le contrôle économique et politique sur la commune de Lacanche permet ainsi au patronat familial de maintenir son rang au sein de la bourgeoisie industrielle régionale. L’éloignement des villes industrielles ne constitue pas un handicap, bien au contraire la position de châtelain villageois favorise-t-elle la mise en scène d’un « territoire Coste », notamment indispensable au jeu des alliances matrimoniales. À partir des années 1930, le lent déclin des Coste est celui de cet univers patronal bourguignon. Il s’accompagne au village d’un bouleversement des rapports de domination entre grande bourgeoisie et fraction établie de la population résidente, la théâtralisation de ces rapports perdant progressivement son sens avec l’émergence d’une plus grande familiarité. L’analyse conjointe des élections et de la composition des conseils municipaux successifs révèle par ailleurs l’évolution des logiques d’accession au pouvoir local, comme si le paternalisme industriel de l’entre-deux-guerres, en façonnant une élite usinière dans le village, préparait la fin de l’entreprise familiale.

55 En enquêtant sur le long pouvoir politique de la lignée Coste, notre propos a consisté à prolonger les travaux d’anthropologie politique des mondes ruraux. Ces derniers ont montré le poids de la transmission familiale des mandats municipaux[73] [73] Karnoouh (C. ), « La démocratie impossible. Parenté et...
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 : la légitimité héritée constitue l’une des meilleures garanties à l’éligibilité mayorale, et peut aller jusqu’à servir des carrières parlementaires[74] [74] Abélès (M. ), Jours tranquilles en 89. Ethnologie politique...
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. Mais en plus de l’analyse des tenants de cette légitimité familiale – et de leur variabilité – au fil des cinq générations de Coste qui se sont succédées à la mairie, le cas de cette lignée oblige à prendre toute la mesure de la surface sociale de la parentèle. À l’inverse des parentèles d’agriculteurs étudiées classiquement par l’anthropologie politique métropolitaine, à aucun moment de son histoire lacanchoise elle n’obtient le pouvoir au village via l’endogamie locale[75] [75] Que C. Karnoouh définit comme étant le « moyen par lequel...
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. Si l’emprise patronale n’empêche pas ce jeu de pouvoir entre parentèles, les stratégies matrimoniales des Coste sont tournées vers les réseaux patronaux et aristocrates régionaux, et, tant que cette emprise se maintient, il est en réalité moins question de pouvoir au village que de pouvoirs sur le village.

56 Le conseil municipal constitue ainsi une instance originale pour étudier le paternalisme hors de l’usine, mais également les logiques de pouvoir propres à un contexte rural. En deçà du groupe des éligibles à des mandats cantonaux, régionaux ou nationaux étudiés par l’anthropologie politique, l’ancrage parentélaire est aussi une clé d’entrée essentielle sur la scène municipale : parmi les soixante-quatre membres des dix-huit conseils qui se sont succédés à Lacanche de 1892 à 1971, un seul – dessinateur à l’usine après-guerre – n’est pas natif du village ou de son environnement immédiat, ou bien marié à une autochtone. Cette primauté de l’appartenance familiale n’enlève cependant rien à la teneur politique des conflits au village. Si les luttes municipales apparaissent bien souvent euphémisées par des concurrences entre parentèles ou dans la constitution d’une liste unique, il s’agit bien de luttes entre groupes sociaux.

...


 

Notes

[ 1] Je remercie I. Bruneau, G. Laferté, A. Lhuissier, J. Mischi et les rapporteurs de la revue pour leurs relectures fertiles.Retour

[ 2] Agulhon (M.), 1848 ou l’apprentissage de la République, 1848-1852, Paris, Seuil, 1973, p. 127.Retour

[ 3] Weber (E.), La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale. 1870-1914, Paris, Fayard, 1983 ( 1 éd. 1976), p. 311-315.Retour

[ 4] Voir le succès de la notion de « part societies » développée par R. Redfield et importée en France à partir des années 1950 par H. Mendras. Retour

[ 5] P. Bourdieu parle du monde paysan de l’après guerre en termes de « monde clos », sortant progressivement de « l’enfermement dans un monde social à base locale » au profit d’un « univers infini » : « L’ouverture objective et subjective du monde paysan (et, plus généralement, rural), neutralisant progressivement l’efficacité des facteurs qui tendaient à assurer l’autonomie relative de ce monde ». Bourdieu (P.), « Reproduction interdite : la dimension symbolique de la domination économique », Études rurales, 113- 114, 1989. Tout en décriant « la logique de la self fullfiling prophecy, “la fin des paysans” », P. Champagne parle d’un « état intermédiaire du groupe villageois situé ente la “communauté rurale traditionnelle” et la “collectivité urbaine anonyme” ». Champagne (P.), « La restructuration de l’espace villageois », Actes de la recherche en sciences sociales, 3,1975.Retour

[ 6] Sur les différents regards posés sur les mondes ruraux en ethnologie et sociologie, cf. Laferté (G.), Renahy (N.), « Tradition, modernisation, domination. Trois regards des études rurales françaises cristallisés autour d’une enquête (RCP Châtillonnais, 1966-1975) », Dijon, Cesaer, série working papers, 2,2006.Retour

[ 7] Entretien avec Étienne Coste, vice-président de l’entreprise à sa fermeture, 19 octobre 1996.Retour

[ 8] Les Dépêches, 24 janvier 1972.Retour

[ 9] Leite Lopes (J. S.) et Alvim (R.), « L’usine et la véranda. Théâtralisation de la domination patronale », Études rurales, 131-132,1993.Retour

[ 10] Pour une synthèse, cf. Gueslin (A.), « Le paternalisme revisité en Europe occidentale », Genèses, 7,1992.Retour

[ 11] Pinçon (M.), « Un patronat paternel », Actes de la recherche en sciences sociales, 57-58,1985.Retour

[ 12] Tout en se distinguant de la grande bourgeoisie d’affaire formée précocement au cosmopolitisme, cette manière de se positionner sur des échelles à la fois rurales et urbaines n’est pas sans rappeler le système de crédit qui relie les grands propriétaires terriens du XIXe siècle aux grandes villes et à Paris. Cf. Wagner (A.-C.), « La place du voyage dans la formation des élites », Actes de la recherche en sciences sociales, 170,2007 ; Postel-Vinay (G.), La terre et l’argent. L’agriculture et le crédit en France du XVIIIe au début du XXesiècle, Paris, Albin Michel, 1998.Retour

[ 13] Sur un contexte et une période très différents, cf. Sigaud (L.), « Le courage, la peur, la honte. Morale et économie dans les plantations sucrières du Nordeste brésilien », Genèses, 25,1996.Retour

[ 14] Hamman (P.), « La notabilité dans tous ses états ? Alexandre de Geiger à Sarreguemines, un patron en politique sous le Second Empire », Revue historique, 622,2002.Retour

[ 15] Lévêque (P.), dir., Histoire de Chalon-sur-Saône, Éditions Universitaires de Dijon, 2005, p. 193 et 172.Retour

[ 16] Prévost (M.), notice Caumartin J.-E., in Prévost (M.), Roman d’Amat, Dictionnaire de Biographie Française, tome 7, Letouzey et Ané, 1956, p. 1454. Pour le suivi de la transmission familiale de l’entreprise Coste-Caumartin, se reporter au schéma généalogique en annexe. Retour

[ 17] Cf. Jobert (P.), dir., Les patrons du Second Empire. Bourgogne, Paris-Le Mans, Picard-Cenomane, 1991, p. 45 : « Personnalité forte favorable à l’affinage du bois, […] la veuve Caumartin engage dans la gestion une forme de collaboration avec son gendre Coste, partisan pour sa part de l’affinage à la houille mais trop absorbé par de multiples activités pour tenter d’imposer totalement ses vues. »Retour

[ 18] Lévêque (P.), dir., Histoire de Chalon-sur-Saône, op. cit. p. 197.Retour

[ 19] Jobert (P.), dir., Les patrons du Second Empire…, op. cit., p. 46.Retour

[ 20] Archives départementales de Côte-d’Or (ADCO), listes nominatives de recensements de Lacanche, 10 M128.Retour

[ 21] Manuscrit (archives municipales, non classé). Une ordonnance royale du 20 septembre 1845 du ministère de la justice et des cultes indique en outre qu’une seconde donation consiste en « une rente annuelle de 250 F, destinée à payer en partie le traitement du vicaire chargé de desservir la chapelle de Lacanche » – chapelle que l’évêque fera église en 1871 (Archives diocésaines, dossier « Lacanche, XIXe siècle »). On perçoit ici à la fois l’influence des Coste sur la notabilité ecclésiale de la région, et le rôle que la famille souhaite donner à la religion dans l’encadrement des classes laborieuses.Retour

[ 22] Jobert (P.), dir., Les patrons du Second Empire…, op. cit., p. 45.Retour

[ 23] Caron (F.), « Commerçants et industriels de Côte-d’Or au XIXe siècle vus à travers les actes de sociétés », Annales de Bourgogne, 10,1984, p. 121.Retour

[ 24] Jobert (P), dir., Les patrons du Second Empire…, op. cit. En privilégiant l’aîné, le partage de 1864 a des conséquences de long terme : le cadet devient rentier et sa descendance n’aura pas d’avenir localement (son premier fils héritera du statut de rentier mais restera célibataire, son second quittera le village).Retour

[ 25] ADCO, 10M128.Retour

[ 26] Halévy (D.), La fin des notables. Tome II : la République des ducs, Paris, Grasset, 1937. C’est plus généralement la stabilisation des institutions républicaines qui induit un « nouveau marché des changes » dans l’ordre politique : « Dans l’ordre ancien, le statut et la richesse se transformaient comme naturellement en notabilité et en pouvoir politique : ce n’est désormais plus le cas ». Topalov (C.), Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, EHESS, 1999, p. 363.Retour

[ 27] Guionnet (C.), « Élections et apprentissage de la politique. Les élections municipales sous la Monarchie de Juillet », Revue française de science politique, 46 (4), 1996.Retour

[ 28] La conquête de la municipalité ne s’intègre pas dans une stratégie de professionnalisation politique : ni Etienne ni aucun de ses descendants ne brigueront de mandats autres que municipaux.Retour

[ 29] ADCO, 3M617.Retour

[ 30] Archives municipales, registre des délibérations du conseil municipal.Retour

[ 31] Nickeleur et tôlier à l’usine avant guerre, commis de culture puis conducteur d’engins. Entretien du 1 er février 1998.Retour

[ 32] Hubert avait un frère aîné, décédé en 1905 à l’âge de vingt-trois ans.Retour

[ 33] ADCO, 10M128.Retour

[ 34] Compte-rendu de la fête du 13 juin 1920, Autun, 1920 (citations des pages 13,19,31-32).Retour

[ 35] Fridenson (P.), « L’autorité dans l’entreprise en France et en Allemagne. 1880-1914 », in Kocka (J.), dir., Les bourgoisies européennes au XIXe siècle, Paris, Belin, 1997 (1re éd. 1988).Retour

[ 36] Ewald (F.), L’État providence, Paris, Grasset, 1988.Retour

[ 37] Gueslin (A.), « Le paternalisme revisité… », op. cit., p. 201 (c’est l’auteur qui souligne).Retour

[ 38] Frey (J.-P.), Le rôle social du patronat. Du paternalisme à l’urbanisme, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 291.Retour

[ 39] Schweitzer (S.), dir., Logiques d’entreprises et politiques sociales, Lyon, Centre Jacques Cartier, 1993.Retour

[ 40] Un rapport du sous-préfet de Beaune daté du 14 juin 1917 relève ainsi que « dans les villes et les agglomérations ouvrières telles que Lacanche […] et Pouilly-sur-Saône […], la crise alimentaire contribue dans une large mesure à engendrer la dépression morale […]. Il n’y a pas actuellement d’agitation dans les milieux ouvriers, mais il y a de l’énervement et il faudrait peu de choses pour faire naître les grèves. » ADCO, 20M1181-1184.Retour

[ 41] Cette distance préservée vis-à-vis des rapports de travail est ce qui permet au patronat « familial » d’échapper « à une perception en termes de rapports de force ». Cf. Hammam (P.), « Une grande famille… Métiers de la céramique et stratégies industrielles à la faïencerie de Sarreguemines (1890-1940) », Politix 45, 1999.Retour

[ 42] « Vous régnez en maître sur la population de Lacanche, vous y régnez par la force du pain, vous recevez et encaissez l’argent que d’autres vous gagnent en fabriquant des marmites et des portes de poêle. Vous habitez un beau château ; vous avez des chiens, des piqueurs, des gardes, des étangs… Mais tout cela ne dit rien de votre valeur intrinsèque (…) Vous pourriez bien assister aux réunions armé d’une cravache comme Louis XIV ». ADCO, liasse SM2598, non daté. Cité par Leblanc (B.), Un village industriel en 1900. Lacanche en Côte-d’Or, Saint-Seine-l’Abbaye, Michaut, 1984, p. 35.Retour

[ 43] Prosper Boulicault, Épigramme (un peu provocatrice dans l’inconscience de mes 20 ans) (1891), et Le coup de pied de l’âne (1921), reproduits dans Moingeon (E.), Lacanche et son passé. Évocations du terroir bourguignon, manuscrit, non daté.Retour

[ 44] Lynch (E.), « Affrontements politiques, organisations professionnelles et sociabilité villageoise : l’exemple de la Saône-et-Loire socialiste dans les années 1920 », Enquêtes rurales, 11,2007.Retour

[ 45] C’est très nettement sous l’impulsion du jeune H. Coste de retour de guerre que l’usine se modernise : l’entreprise inaugure des bureaux à Paris, une nouvelle fonderie en 1920, acquiert en 1928 une seconde fonderie à Arc-les-Gray, en Haute-Saône, puis fait construire des cités ouvrières.Retour

[ 46] Si, dans les années 1950 et 1960 surtout, l’usine embaucha une main-d’œuvre résidente des espaces environnants en mettant en place plusieurs circuits de ramassage en bus, les cadres de l’entreprise travaillant sur le site ont toujours résidé sur place, soit dans le bâti rural ancien (alliance avec des filles d’artisans ou d’agriculteurs), soit dans la « cité des chefs » à partir de la fin des années 1920.Retour

[ 47] L’évolution des occurrences de différentes professions recensées dans la commune indique d’une part une spécialisation de la main-d’œuvre ouvrière (le nombre de journaliers passe de 16 en 1911 à 2 en 1921 puis disparaît tandis que celui de manœuvre passe de 6 à 33 ; les premiers électriciens, mécaniciens ou sténodactylographes font leur apparition en 1921), et d’autre part un nombre de comptables, chefs et contremaîtres qui ne cesse de croître, la majorité d’entre eux étant d’origine locale. On mesure ici les effets bien connus des pratiques paternalistes de sédentarisation et de formation du salariat.Retour

[ 48] Son unique sœur se marie au second fils du bourrelier, mécanicien d’entretien à l’usine. ADCO, 10M128.Retour

[ 49] Sur la notion, cf. Bozon (M.), Chamboredon (J.-C.), « L’organisation sociale de la chasse en France et la signification de la pratique », Ethnologie française, 1,1980 ; Retière (J.-N.), « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire », Politix, 63,2003. Sur son application dans l’analyse de la sédentarisation des lignées ouvrières, cf. Renahy (N.), Détang-Dessendre (C.), Gojard (S.), « Deux âges d’émigration ouvrière. Migration et sédentarité dans un village industriel », Population, 58 (6), 2003.Retour

[ 50] On retrouve cette relation singulière une génération plus tard avec la vente de l’usine, lorsque le fils du garde chasse est devenu représentant CGT du personnel et oriente ses griefs contre le directeur, pas contre le patron qu’il évoque toujours avec respect (« Monsieur Coste »). Cf. Renahy (N.), Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte, 2005, p. 223-234.Retour

[ 51] Lévi (G.), Le pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, 1989 (1ère éd. 1985). La notion s’applique chez G. Lévi aux stratégies familiales de conquête de la terre. Son application à des stratégies d’intégration politique à une aristocratie populaire (synonyme dans un « système paternaliste » d’ascension sociale intra et/ou intergénérationnelle) mériterait un plus long développement. Dans le cadre de notre propos, retenons simplement l’appréhension large des liens de parenté comme « blocs structurés pour s’affirmer face à l’incertitude du monde social, même si ce n’est que dans l’arène d’un petit village » (p. 65).Retour

[ 52] Entretien avec Marius D.in (fils d’agriculteur, mouleur puis ouvrier d’entretien à l’usine), 26 février 1999.Retour

[ 53] Retière (J.- N.), Identités ouvrières. Histoire d’un fief ouvrier en Bretagne 1909-1990, Paris, L’Harmattan, 1994.Retour

[ 54] Elias (N.), Scotson (J.L.), Logiques de l’exclusion. Enquête sociologique au cœur d’une communauté, Paris, Fayard, 2001 (1re éd. 1965).Retour

[ 55] « Pendant les trois dernières guerres, celles de 70,14-18 et 39-40, on a fait des obus, et des grenades… des grenades en fonte, quadrillées… Ce qui nous a valu, d’ailleurs, à chaque fois, l’occupation allemande, en 70 et en 40, parce qu’ils voulaient surveiller de très près que l’on ne fasse pas en douce d’autres munitions ! ». Entretien avec É. Coste.Retour

[ 56] Hennequin (G.), Résistance en Côte-d’Or. Tome V, Heuilley-sur-Saône, G. Hennequin ed., 2001.Retour

[ 57] Moingeon-Gerbet (Y.), Étienne Moingeon, Stéphanie Jarlaud. Leurs ancêtres, leurs parents, leurs descendants, manuscrit, 1996, p. 76.Retour

[ 58] Les souvenirs de juin 1944 d’un maquisard indiquent qu’H. Coste a soutenu la Résistance, au moins à la fin du conflit : « Regroupés à Lacanche autour d’un camion chargé de matériel, encouragés par le directeur de l’usine de cuisinières Coste qui nous remet 10 000 F de l’époque pour nos premiers besoins (son plus jeune fils, 18 ans, fait partie de notre groupe), nous gagnons un coin perdu, profond dans la forêt, près d’un petit ruisseau. » Sources : archives personnelles de G. Hennequin, que je remercie pour toutes les précisions qu’il m’a apportées.Retour

[ 59] Bourdieu (P.), Boltanski (L.), de Saint Martin (M.), « Les stratégies de reconversion. Les classes sociales et le système d’enseignement », Information sur les sciences sociales, XII (5), 1973.Retour

[ 60] Avec la « liste d’union ouvrière et paysanne » de quatre membres qui s’était présentée sans plus de succès en 1945, la présence d’une liste d’opposition est restée exceptionnelle de 1878 à nos jours. ADCO, 3M617.Retour

[ 61] De Barros (F.), « Élus locaux et actions publiques de l’entre-deux-guerres au début des années 1980. Mise au jour de deux “répertoires d’actions clientélaires” », Sciences de la société, 71,2007.Retour

[ 62] Sur l’évolution des formes de la bienfaisance privée et la mise en place de l’assistance publique sur ce même terrain d’enquête, cf. Renahy (N.), « L’entrepreneur, le maire et le “bon travailleur”. Une municipalité rurale dans la construction de l’État social au XXe siècle », in Antoine (A.), Mischi (J.), dir., Sociabilités et politiques en milieu rural, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.Retour

[ 63] Noiriel (G.), Longwy, immigrés et prolétaires 1880-1980, Paris, PUF, 1984, p. 212.Retour

[ 64] Coste (A.), « Lacanche », Arnay-le-Duc, bulletin officiel municipal, 1er trimestre 1968.Retour

[ 65] Entretien avec L. Chevalier (maçon puis chef d’équipe de l’entreprise Moingeon, conseiller municipal de 1965 à 2001), 26 février 1999.Retour

[ 66] Extrait d’un dialogue entre M. Deguin et L. Chevalier : « MD : – Il était trop gentil, ce gars-là. Il ne devait pas savoir dire non. LC – Il s’est fait rouler, le pauvre vieux » (26 février 1999).Retour

[ 67] Zalio (P.-P.), Grandes familles de Marseille au XXe siècle. Enquête sur l’identité économique d’un territoire portuaire, Paris, Belin, 1999, p. 274-277.Retour

[ 68] Ibid.Retour

[ 69] Cf. Weber (M.), Économie et société, tome 1, Paris, Pocket, 1995 (1re éd. 1956), et Sigaud (L.), « Le courage, la peur, la honte… », op. cit. D’une certaine manière, É. Coste trouvera à prolonger cet engagement après sa retraite professionnelle en s’occupant « de plusieurs associations dans le domaine sanitaire et social ».Retour

[ 70] Sur cette logique, cf. Mischi (J.), « Travail partisan et sociabilités populaires. Observations localisées de la politisation communiste », Politix, 63,2003.Retour

[ 71] Moingeon-Gerbet (Y.), in Étienne Moingeon…, op. cit., p. 61.Retour

[ 72] Ibid., p. 61.Retour

[ 73] Karnoouh (C.), « La démocratie impossible. Parenté et politique dans un village lorrain », Études rurales, 52, 1973 ; Lévi-Strauss (L.), « Pouvoir municipal et parenté dans un village bourguignon », Annales E.S.C., 1, 1975 ; Chiva (I.), Pingaud (M.-C.), dir., « Pouvoir et patrimoine au village », Études Rurales, 63-64,1975.Retour

[ 74] Abélès (M.), Jours tranquilles en 89. Ethnologie politique d’un département français, Paris, O. Jacob, 1989 ; Pourcher (Y.), Les maîtres de granit. Les notables de Lozère du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Plon, 1987. Retour

[ 75] Que C. Karnoouh définit comme étant le « moyen par lequel une parentèle peut déployer toute l’étendue de son jeu politique en orientant ses alliances en direction des parentèles qu’elle souhaite intégrer ». Karnoouh (C.), « La démocratie impossible… », op. cit., p. 52.Retour

Résumé

Les analyses du « paternalisme » mettent souvent en exergue une domination de type personnalisé entre patrons et salariés d’une entreprise. Étudiant le patronat hors de l’entreprise, cet article analyse l’implantation villageoise d’une bourgeoisie industrielle aux XIXe et XXe siècles à l’aide des outils de l’anthropologie politique (stratégies matrimoniales et relations entre parentèles en regard de la composition des conseils municipaux successifs). Il montre que la domination personnalisée n’a réellement eu cours que pendant l’entre-deux-guerres, lorsqu’une relative familiarité s’est mise en place entre le maire patron établi au sein de la bourgeoisie industrielle régionale et une fraction de salariés établis dans l’espace villageois. En amont de cette période est observée l’imbrication progressive des pouvoirs économiques et politiques, aboutie lorsque le patronat possède le pouvoir sur le village, dirigeant la municipalité et contrôlant les groupes sociaux concurrents. Après-guerre, la domination patronale personnalisée est victime de son vieillissement, et ne survit qu’en trouvant à s’immiscer entre les mailles du pouvoir au village.



A Long Line of Employers Cum Mayors. The Rise and Decline of Personalised Domination (1850–1970)
Analyses of “paternalism” often highlight a personalised type of domination between employers and their workers. This paper studies employers outside of their firms and uses the instruments of political anthropology (matrimonial strategies and kinship relations in respect of the composition of successive municipal councils) to analyse the way the nineteenth- and twentieth-century industrial bourgeoisie became established in villages. It reveals that personalised domination really occurred only in the inter-war years, when a relative familiarity was instigated between the employer-mayor established among the region’s industrial bourgeoisie and a fraction of the workers living in the village. Ahead of this period came the progressive embedding of economic and political power, that peaked when the employer-class held sway over the village, directing the local council and controlling the competing social groups. Post-war, personalised domination by employers had had its day and survived only in strands amid the web of village power politics.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Nicolas Renahy « Une lignée patronale à la mairie », Politix 3/2008 (n° 83 ), p. 75-103.
URL :
www.cairn.info/revue-politix-2008-3-page-75.htm.
DOI : 10.3917/pox.083.0075.