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Auteur Le comité éditorial
La notion de « contrôle social » recouvre un ensemble de relations et de processus fort divers : elle peut renvoyer à des mesures autoritaires de censure comme à des procédures consensuelles de certification, à des techniques de propagande consciemment mises en œuvre aussi bien qu’à des formes de catégorisation perçues comme neutres par leurs promoteurs. Le contrôle social s’effectue ainsi selon des modalités des plus variées, plus ou moins directes ou discrètes, tantôt répressives et tantôt incitatives, formelles et informelles. Il s’insinue jusque dans les pratiques pédagogiques et ludiques, et ce dès la socialisation primaire (« Papa-ours lit son journal, pendant que maman-ours fait la vaisselle... »). La notion vaut peut-être moins pour son sens positif, relativement indéterminé (quoi de commun par exemple entre le contrôle étatique juridiquement soutenu et celui plus diffus des affiliations communautaires ?), qu’en négatif. En d’autres termes, son usage répond au souci, indissociablement scientifique et politique, de parer à certaines appréhensions faussées du monde social, qu’elles dérivent de la figure mythique de l’individu souverain autodéterminé ou d’une représentation irénique des rapports sociaux. Avec la notion de contrôle social, c’est finalement toute la question de la régulation des conduites, des processus d’inculcation et d’emprise des normes qui est posée, et donc celle de la discipline, qu’il n’est pas exagéré de présenter comme une énigme fondatrice et cardinale des « sciences sociales du politique ».
2 Qui trop embrasse mal étreint… Il ne s’agira donc pas dans ce dossier de faire le tour et encore moins la synthèse d’une si vaste question, mais plutôt de l’illustrer, de l’incarner à partir d’études de cas qui, ensemble, explorent empiriquement une problématique plus ciblée : analyser le contrôle social de l’espace et le contrôle social par l’espace, prendre ainsi la mesure des dimensions proprement spatiales du contrôle social (avec ses contraintes et ses régularités, mais aussi ses failles et ses contradictions). Telle est la perspective commune des contributions réunies ici, lesquelles, nous allons le voir, conduisent progressivement de la ville jusqu’en prison.
3 Cette perspective fait porter le regard sur le contrôle social tel qu’il s’exprime dans l’architecture des bâtiments et dans l’aménagement des lieux, mais aussi dans des dispositifs plus virtuels, à l’influence plus ténue que celle d’un mur. Plus largement, elle interroge la matérialité, singulière ou banale, des systèmes et instruments qui, actionnés par des acteurs, équipent ou encadrent le contrôle des espaces et, à travers celui-ci, des individus qui les peuplent. Chacun à leur manière, les différents auteurs qui ont contribué à ce dossier se penchent autant sur des aménagements architecturaux (l’architecture sécuritaire et défensive d’une prison ou celle vouée à la consommation d’un centre commercial) que sur des appareillages techniques (tels le bracelet électronique, la vidéosurveillance ou le GPS), sur des frontières matérielles (affectation de fonctions sociales à des espaces déterminés, subdivisions internes à chaque espace, des « unités de vie » d’un lieu de réclusion aux caisses d’un supermarché) que sur des marqueurs symboliques (tels les effets de dégradation ou de consécration statutaires liés à l’accès à ou à l’exclusion de tel ou tel espace).
4 Sur cette base, le dossier prend appui sur deux formes génériques d’organisation socio-spatiale, la ville et la prison, qui sont souvent distinguées voire opposées du point de vue de l’exercice du contrôle social. La prison et la ville se présentent en effet spontanément sous le signe du contraste. D’un côté, un espace social restreint et clos, fortement homogène, voué à l’exercice d’une surveillance directe dont la visée coercitive, sinon corrective, est officielle et assumée. De l’autre, un milieu « à l’air libre », sans délimitation rigoureuse, théoriquement dédié à la libre circulation, encadré parfois intensément mais de diverses manières et via des mécanismes plus indirects, diffus et fragmentés.
5 Précisément, l’optique de ce numéro est de ne pas s’en tenir à ce schéma binaire, dont l’expression la plus simpliste est certainement le distinguo bureaucratique fâcheusement repris tel quel dans de nombreux travaux sociologiques entre « milieu fermé » et « milieu ouvert ». Au-delà de différences patentes et indéniables entre nos villes et nos prisons, ce sont donc leurs connexions, articulations, interfaces qui ressortent du tableau d’ensemble de ce dossier. Nous ne saurions là encore être exhaustifs, car ces liens sont nombreux et de diverses natures, offrant autant de prises à l’analyse. Ces relations peuvent être structurelles ou fonctionnelles, écologiques ou discursives : de la structure pénitentiaire conçue comme une petite ville (avec ses « rues », ses « places », ses « carrefours ») à la critique symétrique de la réorganisation urbaine sur un mode simili-carcéral ; des enjeux urbanistiques et sociopolitiques d’intégration des établissements pénitentiaires dans le tissu urbain et social environnant à la circulation de dispositifs et de technologies de contrôle (portiques de sécurité, caméras, etc.) entre la ville et la prison ; des parcours de vie, caractéristiques des fractions déqualifiées des classes populaires, alternant entre le « dehors » et le « dedans », jusqu’aux récits d’expérience dépeignant la prison comme une annexe ou une réplication du quartier ou, à l’inverse, dénonçant les mécanismes disciplinaires d’un centre d’hébergement comme prolongeant l’expérience de la détention.
6 L’ordre de présentation des articles reflète l’intention générale : il est conçu comme un dégradé. Par étapes successives et variation des angles de vue, il conduit le lecteur le long d’un continuum, du pôle urbain vers le pôle carcéral, donnant ainsi à voir, par-delà l’opposition première et principielle, des formes d’entrelacement des objectifs, des modalités et des effets du contrôle social par l’espace. Celui-ci apparaît dès lors comme le produit de mécanismes de quadrillage, de surveillance, de fragmentation, de segmentation, de canalisation, bref d’ordonnancement socio-spatial des mobilités et des immobilités. Mais d’un ordonnancement qui laisse également prise à des ambiguïtés et à quelques « adaptations secondaires », pour reprendre la notion forgée par Erving Goffman pour rendre compte des espaces d’autonomie subsistant malgré tout au sein de l’institution asilaire.
7 Ce dégradé débute par la traduction inédite d’un article méconnu du politiste américain Murray Edelman. Dans ce texte, issu d’une communication prononcée lors d’un congrès de l’association américaine des écoles d’architecture au milieu des années 1970, l’auteur revient notamment sur le rôle central du « symbolisme spatial » (des bâtiments publics notamment) dans la production et la légitimation de l’ordre et des hiérarchies établis, mais aussi de manière plus originale sur la manière dont les lieux produisent leurs effets « instituants » et contraignants sur les individus. Le dossier se poursuit avec l’analyse par François Bonnet du contrôle socio-spatial dans des espaces semi-fermés et semi-privés (gares et centres commerciaux), au sein desquels évolue une population formellement libre, où la prévention situationnelle vise avant tout, dans ses objectifs, la gestion des flux et la consommation et, dans ses cibles, des populations jugées « à risques ». L’article suivant, de Marie-Sophie Devresse, se situe dans un entre-deux, en abordant en quelque sorte « l’emprisonnement en ville », via le placement sous bracelet électronique. Ce dernier constitue un objet idéal pour interroger les rapports entre ces deux mondes et, plus largement, entre espaces et dispositifs sociotechniques. Grégory Salle, dans une perspective généalogique et sociologique, illustre ensuite la transition d’un souci écologique d’intégrer la prison à la ville vers une préoccupation fonctionnelle, qui tend à dupliquer la prison sur le modèle de la ville, avec les paradoxes qui en résultent. C’est avec Gwénola Ricordeau que l’on pénètre plus avant dans l’enceinte carcérale, mais en se situant d’abord à l’interface entre le dedans et le dehors que représentent les parloirs, lesquels matérialisent une sorte de pli de l’espace-temps, où prison et ville se juxtaposent momentanément, exposant ceux du dehors (les proches) aux contraintes de ceux du dedans (les détenus). Parti de la ville, de ses espaces et de ses bâtiments, le parcours s’achève au cœur de la prison, au sein des établissements pénitentiaires pour mineurs. Gilles Chantraine, David Scheer et Olivier Milhaud, en revenant sur le contrôle de la circulation dans un lieu fermé et sur la surveillance en espace confidentiel, montrent comment contrôle et surveillance font l’objet d’adaptations, de négociations et de conflits, qui témoignent autant des rapports de force entre professionnels qu’entre professionnels et détenus.
8 Une autre façon de dire, pour conclure ce dossier, que si les dispositifs de contrôle socio-spatiaux peuvent être étudiés en tant que tels, l’analyse de leurs effets et de leur portée de la ville à la prison est indissociable des logiques économiques, sociales, institutionnelles et politiques qui leur donnent plus ou moins prise sur les individus [1][1] Ce dossier repose pour partie sur des travaux menés dans...
suite.
Notes
[1] Ce dossier repose pour partie sur des travaux menés dans le cadre d’un programme de recherche collectif intitulé « La ville et la prison, entre inclusion et exclusion. Logiques et dynamisme du contrôle socio-spatial des classes populaire », soutenu par la Maison européenne des sciences de l’homme et de la société (MESHS) dans le cadre du Contrat de projets État/Région avec le Conseil régional Nord-Pas-de-Calais.
POUR CITER CET ARTICLE
« Éditorial », Politix 1/2012 (n° 97), p. 3-6.
URL : www.cairn.info/revue-politix-2012-1-page-3.htm.
DOI : 10.3917/pox.097.0003.




