Population
I.N.E.D

I.S.B.N.sans
200 pages

p. 213 à 221
doi: en cours

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Bibliographie critique

Volume 57 2002/1

I. Analyses

Rollet Catherine, Les enfants au XIXe siècle, Paris, Hachette Littératures, « Vie quotidienne », 2001, 265 p.
Dans le contexte historique de l’après-Révolution, de l’essor relativement constant du capitalisme et de la modernité industrielle, tandis que le monde rural ne perd encore rien de sa puissance et que s’accomplit peu à peu la transition démographique, comment les familles vivent-elles et ont-elles fait vivre à leurs enfants, ces bouleversements ? Quel est le statut des enfants en ce XIXe siècle caractérisé d’emblée par C. Rollet comme « une époque de contrastes croissants » ? L’ouvrage, divisé en sept chapitres, répond à ces questions.
Au XIXe siècle s’affirment bien des traits afférents à la venue au monde d’un enfant, traits qui existaient antérieurement, comme la raréfaction des naissances ou la montée progressive de l’illégitimité, la proportion des enfants naturels doublant de 1800 à 1910. Tandis que se fait jour le plaisir de materner – l’enfant que l’on baptise et que l’on nomme, c’est aussi, dixit C. Rollet, le baby que l’on choie au cœur de l’intimité familiale et pour lequel, avant sa naissance, on a amoureusement préparé la layette –, nombre d’enfants sont encore, au XIXe siècle, confiés à une nourrice : on est loin du modèle de la mère éducatrice, cette situation alimentant un vaste débat, largement commencé au XVIIIe siècle, sur la « nocivité nourricière ». La différence sociale dans le mode d’allaitement reste très forte tout au long du siècle. Accoucher chez soi demeure l’expérience majoritaire des femmes de cette époque, tandis qu’accoucher à l’hôpital est toujours le lot des plus pauvres, des femmes délaissées, des cas désespérés. Moins nombreux qu’au siècle précédent, les enfants naissent dans des situations plus différenciées. Au début du XIXe siècle, la limitation des naissances est plus répandue dans les villages que dans les villes, Paris faisant exception. Paradoxalement, les familles nombreuses, devenues minoritaires, continuent d’assurer la majorité des naissances. Si les évolutions concernant la venue au monde de l’enfant ne sont pas linéaires, elles vont néanmoins dans le sens d’une individualisation de l’enfant : même le père se met à « découvrir » le nouveau-né.
Il faut attendre les années 1840 pour que l’on se préoccupe de limiter le travail des enfants, et les années 1860 pour que l’on prenne conscience que leur survie constitue une véritable question démographique et sociale. Durant tout le siècle, les parents, pauvres ou riches, affrontent la souffrance face à la maladie et à la mort de leurs enfants. Les abandons se produisent par dizaines de milliers et les orphelinats se multiplient, la probabilité pour l’enfant de perdre ses deux parents n’étant pas négligeable. L’enfant assisté, après quelques jours passés à l’hospice, se voit rapidement confié à des nourriciers pour qui la tentation est grande de se rembourser des efforts consentis en exploitant sa force de travail, ce qui peut se muer en un véritable esclavage. L’abandon entraîne un haut risque de mortalité dans l’enfance, qui reste élevé durant tout le XIXe siècle. C’est seulement dans les années 1896-1900 que le taux de mortalité infantile qui était de 200 ‰ au début du siècle passe à 165 ‰, le quotient entre 1 et 5 ans étant alors de 69 ‰, soit une probabilité de décéder avant 5 ans de 223 ‰.
Dans quel environnement familial l’enfant grandit-il ? Le XIXe siècle voit se développer un modèle éducatif imposé par les parents et profondément marquant. Trois stratégies familiales se dessinent : la première, largement dominante, est fondée sur un projet d’ascension sociale, la deuxième est induite par la volonté de sauvegarder le rang social et les valeurs héritées, la troisième correspond à une absence de stratégie parentale dans des familles laissées-pour-compte ou qui se sont volontairement marginalisées. La famille en voie d’ascension sociale instrumentalise l’enfant : discipline et éducation religieuse constituent les passages obligés de cette promotion; tandis que les enfants sentent leurs mères derrière eux, contrôlant tout, les pères ne se mêlant pas des devoirs scolaires. Le deuxième modèle, « conservateur », à forte connotation aristocratique, se retrouve également dans des familles d’artisans ou d’agriculteurs détenteurs de patrimoine. La relation hiérarchique de l’enfant à la figure du père est alors encore très forte. Enfin, les milieux pauvres vivant dans une situation de dominés se voient privés de tout espoir de promotion, cette absence de perspective pouvant aussi s’expliquer par une mésentente entre époux, comme l’indique C. Rollet.
Le vêtement constitue un bon indicateur de l’appartenance sociale et du genre. Dans la bourgeoisie, le garçon quitte la robe vers 3 ou 4 ans pour le costume de marin, tandis que la petite fille est affublée de vêtements de plus en plus rigides et encombrants. Le jeu, qui demeure « le travail des enfants », est aussi un facteur important de cette différenciation : la poupée est le jouet « destiné » aux filles alors que les garçons miment la guerre… La lecture en famille, moyen d’éducation, promeut le développement du livre pour enfants, mais là encore différencié socialement et par genre.
Selon C. Rollet, le travail de l’enfant n’est pas une invention de l’industrialisation : il caractérise toutes les sociétés traditionnelles pauvres qui s’efforcent d’intégrer très tôt l’enfant dans le monde des adultes. Son histoire façonne la construction de l’enfance au XIXe siècle : vers 1800, l’âge de 6-7 ans marque la fin de l’enfance et le commencement du travail; on passe à 8 ans sous la monarchie de Juillet, à 12 ans au début de la IIIe République et à 13 ans dans les deux dernières décennies. Le travail des enfants constitue une réponse à l’évolution des processus de production : les salaires perçus par les enfants à l’usine sont un bon témoin de leurs besoins vitaux et confirment la nécessité de leur activité pour leur famille. C. Rollet rappelle les données de l’enquête de Villermé [1], qui marque le début d’une prise de conscience qui s’effectuera peu à peu dans la suite du siècle. Les conditions de travail sont dures pour tous les enfants, filles et garçons, et les inspecteurs du travail ne voient leurs efforts aboutir que dans la dernière décennie du XIXe siècle. Le travail des enfants disparaît presque complètement après la première guerre mondiale.
Le mouvement en faveur de l’éducation aux différents âges de l’enfance, de la naissance à l’adolescence, est également lent et laborieux. Vers les années 1870, l’évolution des crèches peut se résumer en une priorité accordée à l’hygiène, traduction de l’avancée scientifique de l’époque. La maternelle reste marquée socialement : l’élève de l’école maternelle est l’enfant pauvre. Mais, à l’âge de raison, la majorité des enfants ignorent encore tout de la lecture et de l’écriture. Si la IIIe République a établi l’obligation scolaire et permis l’accès de tous aux savoirs de base, elle n’a pas fondé une même école pour tous. Pour les enfants, l’école de Jules Ferry est, outre une atmosphère, l’apprentissage de la vie entre pairs. Cette école de la République assure autant la diffusion des connaissances que le dressage et le contrôle des enfants. Cependant, l’éducation à la maison reste très prisée, surtout dans les familles de l’ancienne aristocratie et pour les filles. Mais, dans toutes les couches sociales, le retard féminin est loin d’être résorbé à la fin du siècle, les filles n’ayant pas accès au baccalauréat et devant « se contenter » du brevet.
Suivant C. Rollet, le XIXe siècle a « investi » le corps de l’enfant, et spécialement celui du bébé, corps soigné, valorisé, choyé par les femmes : c’est pour les médecins l’occasion de s’affirmer comme spécialistes du corps humain et responsables de l’avenir de la « race ». Le premier succès de cette médecine est la vaccination antivariolique, mais il faut attendre la fin du siècle pour que la proportion d’enfants vaccinés dépasse 80 %. Autre innovation au début du XIXe siècle : la création d’un premier hôpital spécialisé pour enfants, l’hôpital des Enfants-Malades. Toutefois, en dehors de la vaccination, la médecine reste empirique et balbutiante avant Pasteur. Le médecin généraliste du XIXe siècle n’en devient pas moins un conseilleur des familles, tandis que s’ouvre plus largement la voie de la spécialisation.
Le XIXe siècle marque enfin la préhistoire des droits de l’enfant – le premier étant celui de survivre – et la naissance de la notion de protection, cette émergence s’enracinant dans une remise en cause progressive de la toute puissance paternelle. La question des droits de l’enfant est en outre liée aux intérêts de l’État comme le révèlent, par exemple, les discussions sur la mortalité des nourrissons dans les années 1865-1870. Ainsi, le cercle de famille se voit peu à peu pénétré par le regard institutionnel; c’est l’époque des discussions sur les coups et maltraitances au travail ou au domicile parental, cette prise de conscience ne s’effectuant qu’à partir des années 1880. C. Rollet note que la sexualité enfantine ne sort que rarement de la clandestinité des journaux intimes. Aussi l’image de l’enfant est-elle globalement ambivalente au XIXe siècle : enfant coupable, pervers et menteur, mais aussi enfant innocent lavé du péché originel.
Même si le XIXe siècle a vu la naissance d’un modèle global de « bons petits diables » et de « petites filles modèles », C. Rollet ne peut que conclure que les images de l’enfance, à ce moment de l’histoire, sont multiples, se côtoient et s’entremêlent. Image kaléidoscopique que l’auteur nous restitue en des analyses denses et pertinentes, dont le lecteur découvrira avec intérêt la richesse documentaire – archives d’ateliers, de pensions, d’hôpitaux, d’orphelinats et d’hospices, sources statistiques, témoignages, autobiographies, œuvres littéraires convoquées à l’appui du récit – résumée dans une bibliographie des sources et celle, très sélective, des ouvrages utilisés. C. Rollet, dominant parfaitement son sujet, se conforme avec aisance aux critères d’une collection qui se veut destinée à un vaste public.
Le démographe, l’historien ou quiconque s’intéresse aux sciences sociales dispose, avec ce livre, d’une synthèse sur une question à multiples facettes, qui, comme le souligne elle-même C. Rollet, constitue un « parfait paradoxe qui continue à interroger l’historien ». L’ouvrage invite à poursuivre ces interrogations.
Jean-Marc Rohrbasser
Blanc-Chaléard Marie-Claude, Les Italiens dans l’Est parisien : une histoire d’intégration (1880-1960), Rome, École française de Rome, 2000, 803 p.
C’est une histoire à la fois connue et méconnue que nous livre M.-C. Blanc-Chaléard dans cet ouvrage : celle d’une immigration que l’on croit connaître à travers une représentation d’intégration réussie, de modèle d’assimilation parfaite [2]. Si les heurts et les crises qui ont ponctué l’histoire de l’immigration italienne ont été refoulés par les acteurs – migrants et leurs descendants – on ne peut toutefois guère parler d’oubli du côté du monde de la recherche [3]. Mais, à notre grande époque de recherches sur l’intégration des immigrés, l’analyse des problèmes associés à l’installation de migrants d’origine étrangère dans les villes françaises a besoin d’un tel modèle : les moments difficiles de l’histoire des Italiens en France semblent en effet avoir été lissés. Dans le but de remettre en question ce modèle d’assimilation parfaite et d’apporter des connaissances sur les processus d’intégration, M.-C. Blanc-Chaléard a étudié les expériences très diverses de l’intégration des individus au cours d’un siècle. Témoignages, cartes et documents d’archives à l’appui, elle nous permet de parcourir l’histoire de cette immigration – elle-même composée d’une pluralité de migrations différentes en provenance de presque toutes les régions de la péninsule – et elle décrit la fabrication de territoires de l’immigration : ce sont moins des petites Italies que des lieux de brassage de vies quotidiennes.
Cette une étude s’inscrit dans une direction de recherche caractérisée par l’approche monographique. L’intérêt de cette méthode est qu’elle permet d’étudier les individus au plus près de leur vécu : l’habitat, le travail, les sociabilités internes ou externes au groupe. Pour l’auteure, c’est « la seule façon d’échapper à l’émiettement des parcours isolés au sein de grandes masses insaisissables » (p. 9-10). Si l’auteure a choisi le contexte urbain pour sa recherche, c’est que la « reconstruction permanente de ses quartiers et des activités crée une diversité de formes d’intégration », par contraste avec l’uniformité apparente des expériences des migrants installés dans les régions mono-industrielles ou avec la dispersion des migrants dans les zones rurales. Aux changements dans la société française – l’urbanisation, l’industrialisation, l’usage de l’espace public, la scolarisation, la mobilité sociale, les loisirs, etc. – s’ajoutent les changements dans les caractéristiques des migrants au cours de la période (bagage scolaire, expérience professionnelle, savoir-faire migratoire) et dans les caractéristiques des flux migratoires (ancienneté, liens avec des localités en France ou ailleurs). Dans son analyse des processus d’intégration, M.-C. Blanc-Chaléard a cherché à saisir l’ensemble de ces dynamiques à travers près d’un siècle d’observation [4].
L’auteure de cette recherche a choisi quatre lieux de l’Est parisien pour étudier ces processus : deux quartiers populaires de Paris (Ste-Marguerite et Charonne) et deux communes de banlieue, Montreuil, banlieue ouvrière naissante, et Nogent-sur-Marne. L’étude commence en 1880, lorsque l’immigration italienne passe du « pittoresque au laborieux » (chapitre 2). À chaque étape, le cadre urbain est longuement décrit selon le double point de vue sociogéographique et politique. Minutieusement, M.-C. Blanc-Chaléard retrace la naissance et l’évolution des « territoires italiens » à partir d’une étude de la vie quotidienne des individus, de leur habitat, du travail, de la vie familiale, des sociabilités. L’auteure explore la manière dont la localisation résidentielle détermine le degré de cohésion, le mode d’intégration.
Un travail de cartographie lui permet de reconstituer la naissance de territoires regroupant des migrants italiens, l’extension de l’implantation et la diffusion qui se généralise depuis la fin des années 1940. Au cours des années 1950, on observe un grand essaimage des Italiens qui participent au mouvement de construction de pavillons. Puis, explique l’auteure, dans les années 1960, ces populations participent aussi à l’urbanisation des espaces laissés libres par la poussée des grands ensembles. La description de cette évolution constitue la trame géographique sur laquelle l’auteure tisse les divers éléments de l’histoire politique, sociale et économique, qui ont façonné l’intégration de milliers de gens venus de la péninsule italienne. M.-C. Blanc-Chaléard a su surmonter de nombreux obstacles en termes de données statistiques disponibles; elle a dépouillé des documents d’archives de nature très diverse; puis elle a mené une campagne d’entretiens auprès d’une soixantaine de personnes. Elle signale un « biais sérieux » dans ce matériau d’histoire orale : les témoignages sont surtout ceux des enfants d’Italiens arrivés en France dans l’entre-deux-guerres. Mais, nous dit-elle, « c’est à travers le filtre de ce discours que l’on entend l’histoire des parents voire des grands-parents arrivés au XIXe siècle » (p. 23). La lecture du texte révèle des témoignages qui prennent toute leur importance grâce à un regard sur l’intégration des parents, sur l’identité italienne (ou les identités italiennes), enfin sur la société française.
Ce travail apporte des réflexions intéressantes sur le processus d’intégration. À l’importance du lieu s’ajoute celle du moment dans l’histoire, l’un s’imbriquant dans l’autre. L’auteure distingue des « âges migratoires », dont les limites temporelles se situent au début ou à la fin des guerres, des limites qui correspondent à des moments forts de l’histoire, de véritables tournants, des temps de remise en question des identités. Elle nous montre que les événements marquants que sont la Grande Guerre, la crise économique et la seconde guerre mondiale ont obligé les Italiens à faire un choix. Même s’ils avaient le regard tourné une partie du temps vers la localité d’origine, il y avait l’attrait de la région parisienne, les projets individuels et familiaux. Les politiques de la France à l’égard des étrangers, les réactions hostiles au moment des crises économiques après la première guerre mondiale ou dans les années 1930, ont rendu urgente l’obligation de faire un choix entre deux attaches : l’auteure parle d’une « intégration bousculée », arrivée plus vite à maturation que dans un processus d’intégration plus « naturel ».
Sans mettre en avant l’analyse de la place des femmes dans ces processus d’intégration, M.-C. Blanc-Chaléard nous renseigne, tout au long du texte, sur les activités des migrantes. Par exemple, à travers des témoignages, elle évoque le rôle de l’épouse dans la création et le fonctionnement de la petite entreprise familiale (p. 657). On ne peut que souhaiter que l’auteure retourne aux textes des entretiens et aux documents pour donner plus d’éclaircissements sur la situation des femmes à travers l’histoire de cette immigration – par exemple, pour détailler des phénomènes qu’elle rapporte brièvement, tel que le retour des femmes au village après une première naissance, les naissances suivantes ayant lieu en Italie (phénomène qui, d’après l’auteure, s’est poursuivi jusqu’au milieu du XXe siècle; cf. p. 177-178); ou pour décrire comment les femmes commerçantes ont débuté leur activité en France ou encore ce que sont devenues les femmes identifiées comme domestiques dans les recensements; ou enfin pour analyser les négociations au sein du couple de migrants au sujet du retour au pays d’origine. De même, un début d’analyse sur les espaces de sociabilité masculine – le monde des cafés (p. 689) – laisse croire que la chercheuse dispose d’informations permettant de développer plus avant ce thème.
Finalement, cette recherche très riche n’a pas eu pour seul objectif la remise en cause d’un modèle d’assimilation parfaite (modèle qui serait un produit de l’histoire). Un autre but, largement atteint, a été de faire une place, dans l’histoire parisienne, aux histoires de ces migrants et de leur contribution à la construction économique et sociale de l’agglomération. L’auteure a opté pour une histoire globale de l’ensemble des évolutions de la société parisienne à travers un siècle et pour une analyse de leur influence sur l’intégration des migrants italiens. En choisissant une telle approche, elle n’a pas pu examiner en profondeur certains phénomènes-clés dans cette intégration. Si elle a su valoriser une partie de cette recherche en se focalisant sur l’un des territoires [5], il lui reste, en plus des pistes évoquées ci-dessus, quelques autres directions importantes à explorer. Par exemple, au sujet de la formation des couples : quel a été le rôle des nouveaux espaces de loisirs, de la place des femmes dans le monde du travail ? L’auteure évoque souvent le phénomène du mariage mixte comme l’un des moteurs de l’intégration; il est donc dommage que le texte n’apporte pas de témoignage sur la formation de ces couples. Quel a été, de chaque côté, le regard des familles sur les couples franco-italiens ? Autre thème à approfondir : quelles ont été les aspirations professionnelles des femmes et des hommes, enfants de migrants, quels rapports ont-ils entretenus avec l’école ? Il faut souhaiter que M.-C. B.-C. poursuive ses analyses à partir des nombreux matériaux qu’elle a rassemblés, et qu’elle complète ses recherches auprès de migrantes et migrants de la péninsule italienne arrivés en France dans les années 1950.
Stéphanie Condon

II. Comptes rendus

Doeppers Daniel F., Xenos Peter (eds), Population and History : The Demographic Origins of the Modern Philippines, Madison, University of Wisconsin, Center for Southeast Asian Studies, Monograph Number 16, 1998, 431 p.
L’histoire démographique de l’Asie du Sud-Est est encore balbutiante. L’une des raisons principales à ce retard est l’absence des sources classiques de la démographie historique (registres paroissiaux et recensements de population). Depuis une vingtaine d’années toutefois, elle bénéficie de l’activité d’un nombre toujours plus élevé de chercheurs alliant rigueur scientifique et imagination pour tirer parti de sources non conventionnelles. C’est dans ce courant que l’on peut situer l’ouvrage dirigé par Daniel F. Doeppers et Peter Xenos sur l’évolution démographique des Philippines au cours des XVIIIe et XIXe siècles. L’approche est volontairement pluridisciplinaire, les auteurs ayant su associer de manière fort heureuse l’histoire, la démographie, la géographie et la sociologie.
Les douze chapitres du livre sont regroupés en quatre parties. La première sert d’introduction et fournit le cadre général dans lequel l’ouvrage a été conçu. Elle comporte également un chapitre intéressant, bien que très spéculatif, sur le contexte épidémique. Les deux parties suivantes présentent des analyses monographiques au niveau de provinces (deuxième partie) ou de paroisses (troisième partie) qui utilisent des données agrégées dans le premier cas, individuelles dans le second. La croissance démographique est envisagée globalement mais aussi dans ses composantes (mortalité, fécondité, migrations). Le matériel utilisé, incroyablement riche, est celui produit par l’Église catholique dans ses efforts d’évangélisation auprès des populations indigènes et repris en partie par l’administration coloniale pour son propre usage. La présentation minutieuse des sources, ainsi qu’une discussion de leur qualité et de leurs limites font l’objet de la dernière section de l’ouvrage qui se conclut par un chapitre bibliographique consacré à la littérature publiée aux Philippines, en langue locale notamment.
L’ouvrage souligne la formidable révolution démographique que connut le pays du fait des transformations socio-économiques et institutionnelles engendrées par la colonisation espagnole. Les taux de croissance annuels approchaient déjà 2 % en moyenne tout au long du XIXe siècle et ils ont dépassé cette valeur dès les premières décennies du XXe siècle, rythme exceptionnellement soutenu à l’époque, tant en comparaison des pays occidentaux, pourtant en cours de transition démographique, que des autres régions du Sud. Le seul autre pays pour lequel une croissance encore plus forte a été démontrée sur plusieurs décennies au XIXe siècle est – ce n’est certainement pas un hasard – l’Indonésie. Cette proximité porte à s’interroger sur l’existence d’un modèle sud-est asiatique de transition démographique précoce et sur le rôle de la colonisation occidentale, esquissé dans l’ouvrage de Doeppers et Xenos mais dont les implications mériteraient que l’on s’y arrête plus spécifiquement.
Magali Barbieri
Fize Michel, Le deuxième homme. Réflexions sur la jeunesse et l’inégalité des rapports entre générations, Paris, Presses de la Renaissance, 2002, 317 p.
L’auteur, qui a déjà publié plusieurs ouvrages sur la femme et la famille, évite d’expliquer les mots jeunes et jeunesse dont on abuse fréquemment à des fins parfois démagogiques. On a, en effet, souvent tendance à flatter la jeunesse sans pourtant lui accorder de droits : Chateaubriand avait déjà reproché à Bonaparte et aux Révolutionnaires d’envoyer les jeunes classes à la boucherie pour que de plus âgés profitent de leur sacrifice. Le problème de la jeunesse est assez semblable à celui du « deuxième sexe » défendu par Simone de Beauvoir; en un sens, la situation des jeunes est encore moins favorable que celle des femmes dans la société bourgeoise du XIXe siècle, qui pouvaient, parfois, reporter sur leurs enfants les humiliations et l’exploitation dont elles étaient victimes…
L’ouvrage commence par un examen des relations entre jeunes, adultes et anciens dans diverses sociétés. Chez les Mélanésiens par exemple, selon Margaret Mead, « la première éducation que l’on donne à l’enfant consiste en une série d’interdits ». Mais ces sociétés « primitives » respectent tous les âges en accordant à chacun des responsabilités particulières. Chez les Wolofs du Sénégal, les rapports entre les âges sont très codifiés : ils peuvent aller jusqu’à l’interdiction de l’échange verbal entre les jeunes et les vieux. Ces derniers sont censés détenir toutes les connaissances; les adolescentes, elles, doivent rendre de nombreux services aux soirées et s’acquitter des tâches domestiques. À Rome, le père de famille qui ne prenait pas le nouveau-né dans ses bras et détournait de lui ses yeux signifiait qu’il le condamnait à mort; bien sûr, les filles étaient plus souvent condamnées que les garçons. Cette coutume était approuvée par Hippocrate. Dans la France du XIXe siècle, l’abandon des bébés était encore chose courante : leur nombre passa de 85 000 à plus de 127 000 entre 1815 et 1833, et ces abandons valaient presque condamnation à mort. Sur 50 000 enfants reçus par l’Assistance publique de 1791 à 1803, 10 % seulement étaient en vie à la fin de la période. Dans la bourgeoisie des villes, il devint de bon ton de mettre les enfants en nourrice, ce que Pierre Larousse qualifiait « d’assassinat prémédité ».
Les adolescents des classes aisées étaient envoyés comme pensionnaires au collège où la discipline était maintenue à coups de fouet. Les filles recevaient, dans des pensions religieuses tenues par des sœurs, un enseignement où les vertus masculines étaient exaltées, par exemple sur le modèle de Jeanne d’Arc. On les maintenait dans une ignorance complète des choses du sexe, mais on leur inculquait l’horreur de la masturbation. Cette attitude à l’égard du sexe et la relégation des jeunes dans des collèges visait surtout à les cantonner dans un état de soumission, les adultes étant jaloux de leur pouvoir.
De nos jours, les rapports entre adolescents et adultes ont certes profondément changé mais ils ne se sont pas améliorés à tous égards. Ainsi, dans les sociétés industrielles, l’augmentation du chômage contraint bien des jeunes à rester chez leurs parents jusqu’à un âge où l’on était jadis considéré comme adulte. Par ailleurs, la proportion des personnes âgées dans la population est en croissance, ce qui contribue à augmenter leur pouvoir.
À l’issue de cette évaluation critique de nos sociétés, Fize propose quelques pistes pour changer les rapports entre jeunes et adultes. Il faudrait, par exemple, favoriser les groupements de jeunes et leur accorder une plus grande importance politique pour éviter qu’ils se désintéressent de plus en plus des affaires publiques.
Jacques Houdaille
Lambert D. C., La santé, clé du développement économique. Europe de l’Est et tiers-monde, L’Harmattan, Paris, 2001, 375 p.
Le titre de cet ouvrage est, a priori, surprenant. Depuis les travaux de Schultz, Becker et Sen, on fait volontiers de l’éducation une des composantes essentielles de la croissance. C’est le thème du capital humain. Celui-ci n’inclut cependant pas seulement les progrès scolaires mais également les performances sanitaires; c’est cette seconde voie, peu fréquentée, que D.C.L., auteur d’ouvrages sur l’économie du développement et de la santé, a décidé d’emprunter.
Dans un premier temps, il démontre qu’il n’est pas de développement harmonieux sans progrès en matière de santé. L’incidence de certaines maladies comme le paludisme en est une illustration persistante. Les besoins de santé essentiels incluent les programmes élargis de vaccination, les soins de santé primaire et la médecine rurale. La pénurie de soins dans les pays pauvres est à l’origine d’une surmortalité qui, sans atteindre les niveaux « traditionnels », engendre une espérance de vie de l’ordre de 50 ans seulement. Dans certaines régions du monde comme l’Afrique, l’offre de soins est presque exclusivement limitée aux villes. Les taux de mortalité infantile et juvénile et ceux des jeunes adolescents sont en moyenne quinze fois plus élevés dans les pays pauvres que dans les pays riches. Mais il convient de tenir compte des disparités internes au monde en développement : les risques vitaux de la jeunesse sont très inégaux, très élevés dans les zones déshéritées de précarité sanitaire, et aussi faibles qu’en Occident dans les zones riches. En moyenne, le risque de mortalité pèse encore principalement sur les enfants.
La santé est une des conditions de la productivité, qui, elle-même, est à l’origine de la production de richesse. La richesse, à son tour, aide au financement des dépenses de santé. Parmi les nombreux constats présentés par l’auteur, on notera, par exemple, que les îles présentent de meilleurs résultats sanitaires. Autre observation forte : les maladies respiratoires, infectieuses et parasitaires sont responsables du tiers des décès dans le monde, mais elles sont localisées principalement dans le Tiers-Monde, plus précisément dans les zones intertropicales d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie du Sud. Il convient donc d’endiguer la propagation des maladies tropicales tout en maîtrisant les risques nouveaux au Sud (montée des décès par accident de la circulation, aggravation de la charge de morbidité des maladies mentales, émergence du sida, etc).
En annexe, figurent un glossaire des maladies intertropicales et un classement des pays du monde par niveau de mortalité infantile.
Au total, c’est un ouvrage documenté, dont on appréciera l’étendue du champ couvert.
Jean-Claude Chesnais
 
NOTES
 
[1]Louis-René Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie. Paris, J. Renouard, 1840.
[2]Voir, par exemple, Schnapper D., 1974, La représentation de l’espace urbain pour les Italiens immigrés, Centre de recherches historiques, Paris, Maison des sciences de l’homme.
[3]Voir Milza P., Voyage en Ritalie, Paris, Plon, 1993, pour un bilan des recherches sur l’immigration italienne en France jusqu’en 1993.
[4]Dans son article « Une intégration dans la durée. Les Italiens en région parisienne (1880-1960) », Revue européenne des migrations internationales, (15) 3, 1999, p. 151-176, M.-C. Blanc-Chaléard a fourni un excellent résumé de ses travaux de thèse.
[5]Milza P. et Blanc-Chaléard M.-C., « Le Nogent des Italiens », Autrement, (Série monde. Français d’ailleurs, peuple d’ici), n° 80, 1995, 150 p.
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[1]
Louis-René Villermé, Tableau de l’état physique et moral de...
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[2]
Voir, par exemple, Schnapper D., 1974, La représentation de...
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[3]
Voir Milza P., Voyage en Ritalie, Paris, Plon, 1993, pour u...
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[4]
Dans son article « Une intégration dans la durée. Les Itali...
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[5]
Milza P. et Blanc-Chaléard M.-C., « Le Nogent des Italiens ...
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