2002
Populations
Développement rural et attitude à l’égard de la taille de la famille en Côte d’Ivoire
Aka Kouamé
[*]
Aka Kouamé, Iford, BP 1556, Yaoundé, Cameroun, tél. : (237) 222 24 71, fax : (237) 222 67 93
Jona Schellekens
[**]
Cet article étudie l’impact du développement rural sur l’attitude à l’égard de la taille de la famille en Côte d’Ivoire. Nous postulons que l’amélioration des conditions de production et des conditions de vie des populations rurales, grâce au développement des infrastructures villageoises et à la modernisation des techniques de production agricole, entraîne l’adoption de nouvelles attitudes à l’égard de la procréation, dont une préférence pour les familles de taille réduite. Les résultats de nos analyses, qui reposent sur des données collectées dans 21 communautés rurales ivoiriennes réparties sur l’ensemble du territoire national, ne confirment que partiellement cette hypothèse. Ces résultats rejoignent ceux d’études antérieures réalisées en Asie et en Amérique latine et confortent à certains égards l’hypothèse de Kocher selon laquelle des efforts de modernisation du milieu rural peuvent aboutir à une baisse significative de la fécondité.
Este artículo analiza el impacto del desarrollo rural sobre la actitud en relación del tamaño de la familia en Costa de Marfil. Partimos del postulado que la mejora en las condiciones de producción y de vida de las poblaciones rurales, conseguida gracias al desarrollo de las infraestructuras municipales y a la modernización de las técnicas de producción agrícola, genera la adopción de nuevas actitudes reproductivas y, en concreto, una preferencia por familias de tamaño reducido. Los resultados de nuestros análisis, basados en datos obtenidos en 21 comunidades rurales repartidas por todo el territorio nacional, confirman parcialmente tal hipótesis. Estos resultados coinciden con los obtenidos en estudios llevados a cabo en Asia y América Latina, y confirman la hipótesis de Kocher según la cual los esfuerzos de modernización del medio rural pueden contribuir a una disminución significativa de la fecundidad.
Le développement rural favorise-t-il systématiquement la baisse de la fécondité? Les principes généraux de la « modernisation », avec l’amélioration de la productivité et donc la réduction des besoins en main-d’œuvre qu’ils supposent, devraient permettre de répondre positivement. La réalité est plus complexe, comme le montrent ici Aka Kouamé et Jona SChellekens, en analysant les attitudes à l’égard de la dimension de la famille dans des zones rurales de Côte d’Ivoire : certaines techniques agricoles nouvelles induisent une diversification des tâches, et par là une demande nouvelle de main-d’œuvre. Au total, ce serait plutôt le contexte global dans lequel s’inscrit la modernisation rurale et le développement des infrastructures villageoises qui conduiraient les couples à souhaiter une fécondité plus réduite.
La théorie classique de la transition de la fécondité postule que celle-ci fait partie intégrante du processus de modernisation induite par l’industrialisation et l’urbanisation. Certains auteurs ont ainsi avancé que la mise en place de programmes visant à moderniser les zones rurales pourrait aboutir à une baisse significative de la fécondité dans les sociétés du Tiers-Monde (Kocher, 1974). Cette hypothèse, qui n’a pas eu des échos immédiats dans la littérature et dans les instances de décision (Piché et Poirier, 1990), a fait l’objet de différents travaux au cours des quinze dernières années en Asie et en Amérique latine tendant à la valider (par exemple Barkat et al., 1988 ; Hubacher, 1988 ; Jain et Stoeckel, 1988 ; Jejeeboy et al., 1989 ; Saha, 1994 ; Robey, 1988 ; Gandotra et al., 1988 ; Henin, 1988). En Afrique, les travaux sur ce thème sont restés rares, notamment en Côte d’Ivoire.
Pourtant, même si les populations des campagnes africaines sont parmi les plus pauvres du monde, les milieux ruraux africains ont fait l’objet d’interventions diverses aussi bien de la part des populations elles-mêmes que des organismes non gouvernementaux, des gouvernements et des organismes internationaux. En Côte d’Ivoire, diverses structures ont été créées pour promouvoir le développement rural après l’accession du pays à l’indépendance, comme les Fonds régionaux d’aménagement rural (FRAR) et l’Office national de promotion rurale (ONPR). Ces organismes avaient pour but l’équipement des villages en infrastructures collectives telles que les écoles, les centres de santé, les marchés, les foyers de jeunes, les routes, l’approvisionnement en eau potable, l’amélioration de l’habitat rural et celle des conditions de vie en général
[1]. Quant à l’ONPR, ses activités relevaient essentiellement des services : sensibilisation, formation des adultes, amélioration de la productivité agricole par l’introduction de nouvelles technologies, assistance à l’organisation des paysans, réalisation d’études de faisabilité préalables à la mise en œuvre des projets dans des domaines aussi variés que l’habitat rural, la promotion de la femme, l’épargne rurale, l’installation des jeunes planteurs, etc.
Outre ces efforts visant spécifiquement les populations rurales, d’autres actions de portée générale ont aussi bénéficié aux ruraux. Ainsi en est-il des programmes d’urgence réalisés dans les zones savanicoles du pays en vue de combler leur retard par rapport aux régions forestières ou des programmes d’aménagement de la région du Sud-Ouest (ARSO) et de la vallée du Bandama (AVB) mis en œuvre au cours des années 1970.
Les efforts de développement rural ont également porté sur la modernisation agricole. Celle-ci prend essentiellement deux formes : l’intensification des cultures (la révolution verte) et la mécanisation. Certaines structures créées à ces fins avaient une vocation sectorielle tandis que d’autres avaient une portée régionale
[2]. En outre, des structures ont été chargées du financement de l’agriculture comme la BNDA (Banque nationale de développement agricole, 1968) et la Caistab (Caisse de stabilisation et de soutien des prix des productions agricoles, 1962), de la recherche comme I2T (Société ivoirienne de technologie tropicale, 1979) et des études techniques comme le Betpa (Bureau d’études techniques des projets agricoles). Enfin, diverses autres actions ont été mises en place : développement du mouvement coopératif paysan, programmes de vulgarisation, politique des prix agricoles, etc.
Beaucoup de ces structures, qui étaient des entreprises publiques, ont été fermées ou privatisées pendant les phases successives de restructuration de l’économie ivoirienne, à la suite de la crise des années 1980. Leurs activités ont toutefois contribué à l’équipement de nombreux villages en biens collectifs et au développement de l’agriculture, avec des résultats spectaculaires dans ce dernier domaine. Il reste à savoir quelles modifications tous ces programmes ont pu provoquer dans la vie quotidienne des populations rurales ivoiriennes, et plus particulièrement sur les comportements de fécondité. En effet, la modernisation agricole et le développement des infrastructures rurales devraient aboutir à l’amélioration des conditions de vie des populations et à des changements socio-économiques dans les campagnes. Les études réalisées en Asie et en Amérique latine, évoquées ci-dessus, révèlent que l’impact des différents aspects du développement rural sur le comportement procréateur passe par ces changements socio-économiques. Par exemple, avec l’augmentation des revenus et l’amélioration des conditions de vie procurés par les programmes de développement rural, les parents envisagent un meilleur avenir pour eux-mêmes et leurs enfants. Ceci engendre à la fois un investissement plus important dans l’éducation, la santé et la nutrition des enfants qui en augmente le coût, et une aspiration au bien-être qui amène les parents à désirer de nouveaux biens. La compétition entre ces deux objectifs les amène à adopter des attitudes et comportements favorables aux familles de taille réduite. Dans le même temps, les programmes de développement rural provoquent une diversification des activités dont un des effets est la réduction de l’utilité économique des enfants
[3]. La conjonction de tous ces facteurs réduit la demande d’enfants et, à terme, la fécondité.
L’objet de cet article est de vérifier si les programmes de développement rural mis en œuvre en Côte d’Ivoire ont provoqué les changements socio-économiques nécessaires à la modification des attitudes en matière de procréation. Il vise, en particulier, à étudier l’impact de la modernisation agricole et du développement des infrastructures rurales sur l’attitude des chefs de ménage à l’égard de la taille de la famille. Après une brève revue de la littérature consacrée à l’impact du développement rural sur le comportement procréateur, nous présenterons la source de données et les méthodes d’analyse utilisées. Puis nous aborderons les résultats et leur discussion.
I. Revue de la littérature
Passer en revue les différents travaux portant sur les relations entre développement rural et comportement procréateur dans différentes régions du monde n’est pas aisé en raison de la diversité du contenu du concept de développement rural. Celui-ci est considéré soit comme un tout englobant différents aspects de la vie des communautés villageoises (modernisation agricole, développement des infrastructures, introduction d’activités nouvelles, programmes en faveur de groupes spécifiques comme les femmes ou les pauvres, etc.), soit désigne un seul de ces aspects ou parfois même une composante particulière d’un quelconque de ces aspects (augmentation du revenu, accès au crédit, électrification, irrigation, etc.). Dans le premier cas, on parle de développement rural intégré ou de développement rural en général par opposition aux programmes spécifiques. Lorsque les programmes de développement concernent uniquement les techniques de production agricole, on parle de modernisation de l’agriculture.
1. Développement rural intégré et comportement procréateur
La plupart des études se sont donné pour objectif principal d’évaluer l’impact de programmes spécifiques sur la fécondité, la pratique contraceptive, la taille idéale ou désirée de la famille, ainsi que sur d’autres variables démographiques. C’est le cas des études de Barkat (1988), Barkat et al. (1988), Hubacher (1988), Jain et Stoeckel (1988), Jejeeboy et al. (1989), Barkat et Howlader (1992), PCDA et Population Council (1993). D’autres travaux sont de portée plus générale et analysent les variations différentielles du comportement procréateur selon le niveau de développement de différentes communautés (Robey, 1988 ; Saha, 1994) ou l’impact du développement rural en général (Gandotra et al., 1988 ; Henin, 1988). L’hypothèse testée est que les attitudes et comportements des populations sont plus favorables à la famille réduite dans les communautés rurales bénéficiant des programmes de développement rural que dans celles qui n’en bénéficient pas. Autrement dit, la fécondité et la taille désirée de la famille sont plus faibles et la pratique contraceptive plus élevée dans les premières que dans les secondes. De manière plus générale, il y aurait une corrélation négative entre fécondité ou taille idéale de la famille et niveau de développement des villages, et une corrélation positive entre la prévalence contraceptive et ce dernier. À l’intérieur d’un même village, ces relations s’observent lorsqu’on distingue les familles ayant accès aux programmes et celles qui n’en bénéficient pas.
Les hypothèses à la base de ces différents travaux ont été validées dans la plupart des cas, à l’exception des études de Gandotra et al. (1988), Hubacher (1988) et Henin (1988). La première, qui a été réalisée à partir d’une enquête conduite par les auteurs en 1982 dans l’État de Gujarat en Inde, cherchait à tester l’hypothèse selon laquelle une plus grande participation des populations rurales au développement contribue à une baisse rapide de la fécondité. Les auteurs n’observent aucune corrélation entre un indice combiné de développement, construit à partir de plusieurs critères relatifs aux infrastructures villageoises, et l’utilisation de la contraception ; mais en prenant les critères isolément, ils observent que quatre d’entre eux affectent l’utilisation de la contraception. Ils en concluent que le niveau de développement atteint par ces villages n’était pas suffisant pour induire une évolution de la fécondité. Dans une recherche conduite auprès de quatre communautés des hauts plateaux de l’Équateur en 1987, Hubacher (1988) n’observe pas de différences importantes de l’évolution des indicateurs démographiques entre villages selon qu’ils ont ou non bénéficié d’un programme de développement. C’est parce que dans les premiers, les projets ne semblent pas avoir conduit à une amélioration des conditions de vie des populations, les réalisations comportant beaucoup de lacunes, à l’exception des projets d’approvisionnement en eau potable. Henin (1988), quant à lui, postule qu’en l’absence de changements profonds des idéaux relatifs à la taille de la famille, toute amélioration en matière de revenus, d’accès à l’éducation et des conditions sanitaires conduit au maintien à un niveau élevé de la fécondité. C’est ainsi qu’il explique la forte fécondité au Soudan, en Tanzanie et au Kenya où il a conduit des enquêtes en 1961, 1973 et 1982 respectivement.
En réalité, ces résultats ne vont pas à l’encontre des hypothèses formulées ci-dessus. Ils indiquent seulement que le développement rural conduit à la baisse de la fécondité une fois franchi un certain seuil. L’échec des programmes évoqués dans les études citées ci-dessus du point de vue de l’évolution du comportement procréateur est dû au fait qu’ils n’ont pas produit les changements socio-économiques préalables à la baisse de la fécondité.
Au total, on en déduit une certaine convergence des études quant à l’impact des programmes de développement rural intégré sur le comportement procréateur. Cela est notamment vrai des programmes qui mettent l’accent sur l’accès des femmes à l’éducation, la disponibilité de services de planification familiale, de certains services publics, l’électrification rurale, etc. L’évolution des comportements résulte des changements sociaux engendrés par ces programmes (Barkat, 1988). Cet impact est d’autant plus fort que les projets sont combinés (Jain et Stoeckel, 1988). Mais des programmes portant sur des aspects spécifiques du développement rural ont aussi des effets sur la fécondité. Il en est ainsi des programmes de crédit ou d’activités génératrices de revenus pour les groupes défavorisés.
2. Impact des programmes de crédit et d’activités génératrices de revenus
Selon Dong (1991), l’amélioration des revenus des populations rurales et le changement consécutif de la structure de leurs dépenses sont des facteurs-clés de l’évolution du style de vie, des modes de consommation et de la perception de la valeur des enfants. Il en résulte un changement du comportement procréateur des populations rurales. Selon cet auteur, l’amélioration des revenus a en fait deux types d’impact sur la fécondité. Le premier est une augmentation de la fécondité en raison de l’amélioration des états nutritionnel et de santé qui accroissent la fertilité des femmes, et de la capacité des familles à prendre en charge plusieurs enfants. Mais lorsque les revenus augmentent au-delà du seuil de subsistance, l’aspiration à une meilleure qualité de vie prend le pas sur le désir d’une famille nombreuse. La limitation volontaire des naissances devient une préoccupation des couples. Dans l’étude de cas qu’il a effectuée en Chine, l’auteur observe effectivement une amélioration des revenus paysans en milieu rural entre 1980 et 1987, leur niveau ayant doublé au cours de la période. Cette amélioration a conduit à une légère modification de la structure des dépenses, avec une baisse de la part des dépenses d’alimentation (de 62 % à 55 %). Toutefois, ces changements n’ont pas été suffisants pour induire une baisse importante de la fécondité parce que plus de sept familles sur dix avaient un niveau de vie ne dépassant pas le seuil de subsistance. En revanche, les familles dont les revenus excèdent ce seuil cherchent à améliorer leur qualité de vie et c’est parmi celles-ci que l’on rencontre le plus de couples n’ayant pas eu un deuxième enfant alors qu’ils y avaient droit.
Lorsque les revenus augmentent au-delà du seuil de subsistance, ils provoquent donc les changements socio-économiques nécessaires à une baisse de la fécondité à travers des évolutions dans le style de vie et les modes de consommation. Ainsi, pour que les programmes de crédit et d’activités génératrices de revenus conduisent à une baisse significative de la fécondité, ils doivent permettre une amélioration considérable des revenus des pauvres. Si l’on se fie aux conclusions des études visant à évaluer cet impact (Barkat et al., 1991 ; Amin et al., 1994 ; Amin et al., 1993 ; Mahmud, 1994 ; Axinn, 1992), la plupart des programmes mis en œuvre en Asie du Sud ont atteint cet objectif. En effet, toutes ces études indiquent que la pratique contraceptive est plus répandue ou la taille désirée de la famille plus faible dans les villages où ces programmes existent que dans les autres villages. Non seulement l’existence des programmes provoque une attitude et des comportements favorables à la famille réduite, mais leur ancienneté et/ou leur nombre aussi (Barkat et al., 1991 ; Amin et al., 1993). Il a aussi été observé que lorsque ces programmes incluent une composante population, l’effet est encore plus important (Amin et al., 1993 ; Axinn, 1992).
3. Électrification rurale et comportement procréateur
Nous avons précédemment évoqué l’électrification rurale comme composante des programmes de développement rural intégré. Cornwell et Robinson (1988) ont analysé la fécondité des Américaines vivant en milieu rural pendant la période d’électrification des campagnes aux États-Unis. Ils supposent que l’électrification exerce une influence indirecte sur la fécondité via ses effets sur la production agricole et domestique et le fait qu’elle facilite les changements socio-économiques. Leurs résultats montrent que l’effet ne va pas dans le même sens dans toutes les régions. Il est négatif dans le Sud alors que dans le Centre-Ouest, il est positif. Hoque (1991) a quant à lui étudié l’impact de l’électrification rurale au Bangladesh. Il part de l’idée que le développement technique et socio-économique que provoque l’électrification réduit la nécessité de recourir au travail des enfants dans les tâches domestiques tandis que les coûts de ces derniers augmentent ; cela peut donc conduire à une baisse de la fécondité dans les campagnes. Les résultats de ses analyses indiquent que l’ancienneté de la présence de l’électricité dans le village est associée à une pratique contraceptive plus importante et une taille idéale de la famille réduite. Cette conclusion est partagée par Sokari-George et al. (1991) qui ont observé qu’au Nigeria, la pratique contraceptive est plus répandue dans les villages dotés de l’électricité que dans ceux qui en sont dépourvus. Ils ont aussi constaté une baisse significative de la fécondité dans les premiers, les mécanismes en cause étant les mêmes que précédemment, à savoir les changements socio-économiques consécutifs à l’électrification.
4. Modernisation agricole et comportement procréateur
La modernisation agricole recouvre plusieurs dimensions dont l’utilisation de techniques de production qui réduisent le recours à l’énergie humaine (culture attelée, mécanisation, etc.), l’utilisation de méthodes culturales scientifiques (engrais, variétés améliorées, insecticides, etc.), le recours à l’irrigation, l’accès aux ressources en capital et l’amélioration du système d’encadrement et de formation des paysans. L’impact de ces différents aspects sur la fécondité n’est pas clairement établi. Il est tantôt positif, tantôt négatif et cette variabilité semble liée à celle du travail des enfants. En effet, l’ampleur de la participation des enfants dépend de facteurs technologiques : certaines techniques agricoles réduisent la demande de travail des enfants tandis que d’autres l’accroissent. Par exemple, en Égypte, il a été observé que la mécanisation de l’agriculture, en particulier l’utilisation de tracteurs et de pompes d’irrigation, a réduit la demande de travail des enfants dans des tâches comme le repiquage du coton ou la conduite des animaux (Levy, 1985). En revanche, l’intensification de l’agriculture peut accroître la demande de travail des enfants, notamment aux premières étapes du processus de développement (Pingali et Binswanger, 1987 ; Schellekens et Kouamé, 2000). Aux stades les plus avancés du développement, la spécialisation du travail (faisant suite à la modernisation des techniques agricoles) et le développement du marché du travail rural (le passage de rapports de production essentiellement domestiques au salariat agricole) réduisent la demande de travail des enfants, parce que celui-ci devient un faible substitut de celui des adultes (Hutaserani et Roumasset, 1991).
Les résultats d’une étude menée dans l’État d’Andhra Pradesh en Inde par Murthy (1990) indiquent que la fécondité baisse avec le degré de modernisation de l’agriculture, cette relation négative étant plus significative dans les villages les plus développés. L’auteur explique cet effet négatif de la modernisation agricole sur la fécondité par l’amélioration du statut socio-économique des familles et leur forte aspiration à avoir des familles réduites. Une autre étude met en relation les évolutions de la fécondité et les pratiques agricoles entre 1971 et 1981 au niveau des districts et des États au Pakistan (Vosti et Lipton, 1992). Les résultats indiquent que l’utilisation des techniques agricoles et des intrants modernes comme le niveau de production agricole varient dans et entre les États. Les analyses bivariées révèlent que les différentes techniques agricoles (utilisation de variétés améliorées, superficie des terres irriguées et son accroissement) affectent la fécondité. Mais lorsqu’elles sont toutes incluses dans le même modèle, elles n’ont pas d’effet significatif sur la fécondité. La fécondité semble avoir baissé davantage dans les districts où la mécanisation est avancée que dans les autres. Il en est de même dans les districts où l’accroissement des revenus est le plus important. Enfin, les auteurs observent que l’instruction des femmes, la part de la population active non agricole et l’accroissement de la production agricole de rente affectent négativement la fécondité.
Un autre aspect des changements dans l’agriculture qui peuvent affecter la fécondité concerne les rapports de production. Les familles recourant à la main-d’œuvre familiale sont incitées à avoir beaucoup d’enfants pour assurer la reproduction de la force de travail, surtout si le ménage travaille aussi en dehors de la sphère domestique (Gregory et Piché, 1986), ce qui est le plus souvent le cas lorsque le marché du travail rural se développe. Selon Axinn (1992), le fait de prendre part à l’activité économique en dehors du ménage peut affecter la fécondité, mais cet effet dépend du contexte social, économique et culturel. Ses analyses montrent qu’au Népal, les femmes ayant eu une expérience de travail en dehors de la sphère familiale avant leur mariage ont de plus fortes chances d’adopter la limitation des naissances que les autres. Hutaserani et Roumasset (1991) ont observé qu’en Thaïlande, le développement du salariat agricole est un des facteurs ayant conduit à la baisse de la fécondité dans ce pays.
De ce qui précède, il ressort que le développement rural a, dans l’ensemble, un effet négatif sur la fécondité parce que les changements socio-économiques consécutifs aux programmes de développement rural conduisent à une baisse de la demande d’enfants. Les aspects du développement rural dont l’impact négatif sur la fécondité est le plus net sont ceux qui agissent directement sur l’amélioration des conditions de vie des populations. Les effets de la modernisation de l’agriculture sur le comportement procréateur ne sont pas clairement établis ; on peut donc s’attendre à une influence des variables afférentes sans être sûr du sens de la relation, notamment pour les techniques de production. Enfin, en ce qui concerne les rapports de production, on s’attend à ce que les chefs de ménages agricoles n’utilisant que de la main-d’œuvre extérieure aient tendance à être favorables aux familles de taille réduite.
1. Les données
Cette étude repose sur des données collectées auprès des ménages dans 21 communautés rurales ivoiriennes au cours du dernier trimestre de 1997. Celles-ci ont été sélectionnées à partir de la liste des villages de l’enquête démographique et de santé de 1994, de manière à être représentatives de l’ensemble du territoire national. Dans chaque village, environ 16 ménages ont été sélectionnés et leurs chefs ont été interrogés. Au total, 336 ménages ont été visités, mais seulement 328 questionnaires ont pu être exploités. L’échantillon comporte 270 hommes (82 %) et 58 femmes (18 %) et les différents groupes d’âges (moins de 36 ans, 36-49 ans, 50 ans ou plus) comptent chacun pour près d’un tiers (tableau 1). 90 % des chefs de ménage sont mariés (78 % étant en union monogamique).
Tableau 1
Répartition de l’échantillon selon les caractéristiques démographiques et sociales des chefs de ménage (en %)
Caractéristiques de l’échantillon % Ensemble des chefs de ménage 100,0 Sexe Hommes 82,3 Femmes 17,7 Groupe d’âges Moins de 36 ans 32,3 36-50 ans 33,8 50 ans ou plus 33,9 État matrimonial Monogames 78,0 Polygames 11,6 Célibataires 6,1 Divorcés/séparés 1,8 Veufs 2,5 Perception des conditions de vie (1) Très satisfaits 13,2 Assez satisfaits 12,3 Peu satisfaits 31,7 Pas satisfaits 42,8 Niveau de vie (1) Élevé 22,0 Moyen 29,3 Faible 27,1 Très faible 21,6 Ethnie/région Agni 14,9 Abrom/koulango 9,4 Baoulé 29,0 Krou 28,7 Djoula 18,0 (1) Pour une définition précise de ces variables, voir annexe 3. Source : enquête Développement rural et fécondité en Côte d’Ivoire, 1997.
Les informations collectées auprès des chefs de ménage portent notamment sur les conditions de vie du ménage et la manière dont elles sont perçues, les techniques agricoles et les rapports de production, les attitudes à l’égard de la taille de la famille et la représentation sociale de la planification familiale. En outre, des informations sur les villages, en particulier sur les infrastructures, ont été collectées à partir d’un questionnaire communautaire
[4].
2. Méthodes d’analyse
Le choix de la variable dépendante
Les travaux consacrés à l’impact du développement rural sur le comportement procréateur se sont appuyés sur différentes mesures de ce comportement : nombre de naissances vivantes, pratique de la contraception, taille idéale de la famille, etc. Le choix de la variable dépendante repose généralement sur des considérations méthodologiques, en particulier la contrainte de l’antériorité des événements liés aux variables indépendantes. Sur la base de cette contrainte, nous avons exclu le nombre de naissances vivantes comme variable dépendante, certains événements liés aux variables explicatives ayant pu se produire après que les chefs de ménage aient atteint leur descendance actuelle, et nous avons choisi l’attitude à l’égard de la taille de la famille.
L’intérêt d’une telle variable est qu’elle rend compte de l’environnement culturel de la procréation dans lequel on veut éventuellement intervenir, et permet ainsi d’évaluer la réceptivité des populations locales. En effet, si les communautés rurales africaines sont pronatalistes, les pratiques en matière de procréation ne reflètent probablement pas uniquement les normes traditionnelles. Les bouleversements de toute nature (économiques, sociaux, culturels, etc.) qu’elles connaissent au contact du reste du monde ont probablement contribué au façonnement de ces normes. Il est donc possible qu’il y ait une différenciation des populations rurales du point de vue des attitudes à l’égard de la taille de la famille.
L’inconvénient majeur de cette variable est qu’elle pourrait ne pas rendre compte des intentions réelles des chefs de ménage et justifier leur comportement procréateur passé. Dans ce cas, il pourrait y avoir une forte corrélation entre la parité atteinte et l’attitude à l’égard de la taille de la famille. Cependant, le coefficient de corrélation entre le nombre d’enfants et la taille idéale de la famille selon le chef de ménage n’est que de 0,29 et le coefficient de régression brute de la variable nombre d’enfants sur la taille idéale de la famille est significatif, mais il n’atteint que 0,19 (c’est-à-dire un niveau négligeable). Cela prouve l’absence d’une relation linéaire forte entre les deux variables. Toutefois, pour assurer la robustesse de nos résultats, nous avons recouru à une autre mesure de l’attitude à l’égard de la taille de la famille, moins sujette à la rationalisation des comportements passés. En effet, l’attitude à l’égard de la taille de la famille a été saisie de deux manières dans l’enquête : 1) la taille idéale de la famille et 2) le concept de valence patterns tel que défini par Simmons (1974).
Le concept de valence patterns est mis en œuvre à partir des questions relatives aux avantages et aux inconvénients d’une grande famille et d’une petite famille
[5]. Cela donne seize situations possibles que nous avons regroupées en trois : les personnes favorables à la petite famille et défavorables à la grande famille, les personnes favorables à la grande famille et défavorables à la petite famille, et les cas d’ambivalence
[6]. Le tableau 2 montre qu’il existe une majorité relative de personnes ayant une attitude favorable aux familles de taille réduite, ce qui pourrait traduire une certaine ouverture des populations rurales ivoiriennes à la planification familiale.
Tableau 2
Répartition de l’échantillon selon l’attitude à l’égard de la taille de la famille (en %)
Attitude à l’égard de la taille de la famille Répartition (en %) Favorable à la petite famille 47,2 Position ambivalente 19,6 Favorable à la grande famille 33,2 Total 100,0 Effectif 328 Source : enquête Développement rural et fécondité en Côte d’Ivoire, 1997.
En définitive, nous avons retenu deux mesures de l’attitude à l’égard de la taille de la famille : la
taille idéale de la famille et la
préférence pour les familles de petite taille (issue de la dichotomie de la première modalité de la variable
valence patterns)
[7]. Les résultats des modèles associés à ces deux mesures pourront ainsi être comparés. La difficulté avec cette approche réside dans l’interprétation des résultats : que conclure de l’effet d’une variable indépendante quelconque sur l’attitude à l’égard de la taille de la famille s’il est significatif dans un cas et non significatif dans l’autre? L’effet contradictoire d’une variable indépendante sur deux variables dépendantes conduit généralement à l’indécision. Une solution possible à ce problème est de procéder à une analyse multivariée des variables dépendantes. Nous y reviendrons dans la section sur les techniques d’analyse.
Les variables explicatives
Les variables indépendantes se classent en trois catégories, relatives aux techniques agricoles, à l’équipement des villages et aux caractéristiques individuelles.
Parmi les techniques agricoles, on distingue celles qui réduisent le recours à l’énergie humaine comme la culture attelée ou la culture motorisée, et celles qui augmentent la productivité de la terre comme l’emploi de fertilisants et de semences améliorées. Ces techniques doivent logiquement conduire à une amélioration des rendements agricoles et, partant, à une augmentation considérable des revenus paysans. Par ailleurs, celles qui réduisent l’utilisation de l’énergie humaine minimisent le recours au travail des enfants. Ces effets doivent conduire à une réduction de la demande d’enfant et nous nous attendons donc à ce que les personnes utilisant ces techniques agricoles soient plus favorables aux familles de petite taille que les autres. En ce qui concerne les rapports de production, en l’occurrence le fait d’utiliser ou non la force de travail familiale, les ménages employant la force de travail familiale auront tendance à faire travailler les enfants et donc à être favorables aux familles de taille élevée. Le fait de recourir exclusivement à une main-d’œuvre extérieure au ménage augmente les chances de préférer les familles de petite taille.
Les variables relatives aux techniques agricoles retenues dans le modèle sont les suivantes :
- utilisation ou non des engins motorisés (moteur) ;
- pratique ou non de la culture attelée (attelée) ;
- utilisation ou non des semences améliorées (semence) ;
- utilisation ou non des engrais (engrais) ;
- utilisation de main-d’œuvre extérieure au ménage ou non (mdœuvre)
[8].
Les variables relatives à l’équipement du village portent sur l’existence ou non des infrastructures suivantes : école primaire, école secondaire, centre de santé, château d’eau ou pompe, électricité, coopérative de crédit, marché, accessibilité par une route praticable, pistes d’évacuation des produits agricoles, etc. Ces variables ont été affinées pour tenir compte de la fonctionnalité de ces infrastructures et de leur accessibilité. Alors que la disponibilité seule était évaluée à partir de variables dichotomiques prenant les valeurs 0 (non disponible) ou 1 (disponible), les variables plus complexes peuvent prendre les valeurs suivantes : 0 (non disponible), 1 (lorsqu’on tient compte uniquement de l’existence de l’infrastructure), 2 (existant, fonctionnel ou accessible), 3 (existant, fonctionnel et accessible). En raison du nombre élevé de ces variables et de la taille réduite de notre échantillon, nous avons élaboré une variable combinée de l’équipement des villages à partir des précédentes au moyen d’une analyse factorielle. La variable combinée (nivdev, pour niveau de développement du village) a été construite à partir des coefficients du premier axe qui compte à lui seul 60 % de la variance contenue dans les données (voir tableau 3)
[9]. Tout village doté de l’ensemble de ces infrastructures devrait avoir un score de 2,79 et celui ne disposant d’aucune de ces infrastructures un score de 0. Il n’existe aucun village dans ces deux cas. Le village le mieux équipé a un score de 2,75 et seuls des problèmes liés à l’évacuation des produits agricoles l’ont empêché d’atteindre le maximum de points. À l’opposé, le village le moins bien équipé obtient seulement un score de 0,06. Ce village est dépourvu de tout équipement à l’exception d’une pompe pour l’approvisionnement en eau potable. Il y existe une école primaire, mais les enfants ne la fréquentent pas par manque d’instituteur. La variable combinée ainsi construite sera utilisée comme telle, c’est-à-dire comme une variable quantitative, dans le modèle. Nous nous attendons à ce qu’elle ait un effet positif sur la probabilité de préférer une famille de petite taille à travers son influence sur le bien-être de la population et la réduction de l’utilité économique des enfants.
Tableau 3
Variables ayant servi à la construction de l’indicateur combiné du niveau de développement socio-économique des villages
Variable/Équipement Valeur minimale Valeur maximale(1) Moyenne de la variable Coefficients utilisés pour le calcul de la variable combinée Château d’eau ou pompe 0 2 1,57 0,03060 Électricité 0 3 1,48 0,31065 Voies d’accès 0 2 1,23 0,10144 École primaire 0 1 0,95 0,08013 École secondaire 0 2 1,52 0,16909 Centre de santé 0 3 0,81 0,30650 Pistes d’évacuation des produits agricoles 0 1 0,38 0,04046 Marché 0 1 0,10 0,13105 Coopérative de crédit 0 1 0,76 0,17379 Variable combinée 1,115884 – Prévue 0 2,79018 Observée 0,0612 2,74972 (1) la valeur maximale est de 1 lorsqu’on tient uniquement compte de l’existence de l’infrastructure ; elle est de 2 lorsqu’on tient compte de l’existence et de l’état ou de l’accessibilité de l’infrastructure ; elle est de 3 lorsqu’on tient compte des trois critères à la fois. Source : enquête Développement rural et fécondité en Côte d’Ivoire, 1997.
Enfin, l’effet des variables relatives aux techniques agricoles et à l’équipement des villages sera contrôlé par celui des caractéristiques individuelles : sexe, groupe d’âges (moins de 36 ans, 36-54 ans, 55 ans ou plus), statut matrimonial (marié, autre), niveau de vie et perception des conditions de vie du ménage. Le niveau de vie du ménage a été mesuré à partir des caractéristiques de l’habitat et de la capacité à satisfaire les besoins d’éducation et de santé du ménage tandis que la perception des conditions de vie exprime l’opinion que les personnes interrogées ont sur les conditions de vie de leur ménage
[10]. Nous pensons, en effet, que plus que le niveau de vie, c’est la perception qu’on a de sa condition qui détermine les attitudes à l’égard de la taille de la famille. Les familles non satisfaites de leur condition auront tendance à faire en sorte de l’améliorer ; elles auront donc tendance à préférer les familles de petite taille. Une autre variable de contrôle utilisée dans le modèle est le groupe ethnique dominant dans le village (ethnie) ou la région. Elle a pour objet de fixer le contexte culturel pour mieux rendre compte de l’effet net des variables socio-économiques.
Le niveau d’instruction aurait dû être aussi inclus dans le modèle comme variable de contrôle, mais il n’a pas été saisi lors de l’enquête. Cette omission tient au fait que nous voulions, dans cette étude, éviter de traiter des aspects classiques du développement (ou de la modernisation) comme l’éducation et l’urbanisation, dont les effets sur le comportement procréateur ont été abondamment étudiés, y compris en Afrique. Ainsi, l’absence de variable relative à l’éducation (l’urbanisation étant exclue du fait même du sujet) pourrait limiter la portée de nos résultats. Toutefois, les résultats des enquêtes démographiques réalisées en Côte d’Ivoire durant les vingt-cinq dernières années révèlent une faible variabilité du niveau d’instruction en milieu rural, la proportion de personnes atteignant le niveau secondaire ou plus étant très faible. Or, la différence de fécondité entre la population scolarisée au niveau primaire et les analphabètes est souvent insignifiante (la fécondité étant d’ailleurs légèrement plus élevée chez les personnes ayant reçu une instruction primaire). Nous en avons déduit que le niveau d’instruction ne jouerait pas un rôle significatif dans cette étude portant exclusivement sur les chefs de ménage vivant en milieu rural.
Techniques statistiques d’analyse
L’analyse consiste à mesurer l’impact des variables relatives aux techniques agricoles et à l’équipement des villages sur l’attitude à l’égard de la taille de la famille. Nous postulons que l’amélioration des techniques de production et des conditions de vie (les deux aspects du développement rural que nous retenons) conduit à une préférence pour les familles de petite taille, le mécanisme sous-jacent étant l’ajustement du comportement procréateur aux changements socio-économiques qui surviennent en milieu rural.
Nous disposons à la fois de données individuelles (techniques agricoles et caractéristiques individuelles) et et de données contextuelles (niveau d’équipement du village et groupe ethnique dominant). On peut donc envisager deux types d’analyse. La première consiste en une régression logistique classique sur la probabilité de préférer les familles de taille réduite, ou une régression linéaire sur la taille idéale de la famille, en incluant les variables contextuelles dans le modèle contenant des variables individuelles. Dans ce cas, l’effet propre des variables contextuelles et surtout la manière dont elles modifient l’impact des variables individuelles peuvent être mis en évidence. Cependant, en procédant ainsi, on considère les observations comme appartenant toutes au même contexte et l’on ne tient pas compte de la structure hiérarchique des données, à savoir le fait que les observations ont été faites à différents niveaux (deux dans notre cas : village et individu). Cela entraîne l’absence de prise en compte de la corrélation des observations et des résidus au sein d’un même contexte, et donc la violation de l’hypothèse d’indépendance des observations et des erreurs. Une autre conséquence est d’ignorer les interactions entre variables des deux niveaux : la violation de l’hypothèse d’indépendance conduit à des niveaux de signification élevés ne correspondant pas nécessairement à la réalité, en raison de la sous-estimation des écarts-types des coefficients de régression (Kreft et De Leeuw, 1998, p. 70 ; Schoumaker et Tabutin, 1999, p. 305).
Le second type d’analyse découle des développements récents de l’analyse statistique (Goldstein, 1995 ; Kreft et De Leeuw, 1998 ; Courgeau et Baccaïni, 1997) selon lesquels il existe une approche plus appropriée pour tenir compte du contexte. Il s’agit de l’analyse multiniveau. Cette approche permet de tenir compte de la corrélation au sein des contextes pour l’estimation des coefficients de régression et des écarts-types (Schoumaker et Tabutin, 1999, p. 306). Elle permet aussi de tenir compte de l’interaction entre les variables de niveau 2 (les villages) et celles de niveau 1 (les ménages). Lors des analyses exploratoires, nous avons tenté d’appliquer cette approche ; malheureusement, la faiblesse des effectifs observés au niveau des villages (16 ménages) ne permet pas de dégager des variances significatives des pentes de régression, au point que les résultats concernant ces coefficients ne diffèrent pas considérablement de ceux des modèles précédents. Cela fait perdre tout l’intérêt de l’analyse multiniveau. Nous nous en tiendrons donc aux résultats des modèles de régression logistique et linéaire ordinaires qui sont présentés ci-après.
Soit Y la taille idéale de la famille, le modèle linéaire s’écrit :
Pour le modèle logistique, la variable considérée est la probabilité de préférer les familles de petite taille. Soit P cette probabilité, on a :
Chacun de ces modèles a été appliqué selon deux modalités : le modèle ordinaire et le modèle à effet aléatoire. Ce dernier ajoute à l’équation un terme d’erreur aléatoire qui tient compte des facteurs spécifiques aux unités de niveau 2 (les villages) qui ne sont pas inclus dans le modèle (Green, 1993, p. 469-470), permettant ainsi un test préliminaire de l’hétérogénéité non observée. Si tous les facteurs susceptibles d’affecter l’attitude à l’égard de la taille de la famille sont pris en compte, le modèle ordinaire et le modèle à effet aléatoire doivent conduire à des résultats identiques.
Les résultats des modèles linéaire et logistique seront comparés pour conclure sur l’impact des variables relatives au développement rural. Comme nous l’indiquions plus haut, ces conclusions pourraient être délicates si les résultats ne convergent pas. Pour contourner cette difficulté, nous recourons ultérieurement à une analyse multivariée des deux variables dépendantes. Cette analyse a pour avantage de considérer, en même temps, nos deux mesures de l’attitude à l’égard de la taille de la famille. Ainsi, plutôt que d’avoir deux modèles indépendants comme ceux formulés ci-dessus, on a un modèle conjoint de la forme:
avec g(Yi) = [log (P/1– P), Yi] ; Z étant le vecteur des variables indépendantes et β celui des paramètres à estimer.
Ce modèle conduit aux mêmes résultats que les deux précédents si et seulement si les réponses sur les deux mesures de l’attitude à l’égard de la taille de la famille sont indépendantes, c’est-à-dire si la corrélation entre les paires de réponses est nulle. Une telle hypothèse est peu plausible. Il est, en effet, très peu probable que les deux mesures de l’attitude à l’égard de la taille de la famille soient non corrélées. L’estimation conjointe des paramètres du modèle [3] permet de tenir compte de la corrélation entre les deux mesures en examinant si une variable indépendante (ou explicative) quelconque ayant les paramètres βk = [β1k, β2k]’ affecte significativement la mesure composite de l’attitude de la taille de la famille. La réponse à cette question est obtenue en appliquant le test T de Hotteling :
Ce test n’est rien d’autre que l’équivalent multivarié du test
t de Student sur les coefficients, utilisé dans les modèles [1] et [2] précédents
[11].
1. L’analyse séparée des deux variables dépendantes
Avant de procéder aux analyses, il faut souligner la similitude des résultats des modèles saturés du logit ordinaire et du logit à effet aléatoire sur la variable dépendante relative à la préférence pour les familles de petite taille (voir les deux dernières colonnes du tableau 4) ; les résultats des modèles précédents (non saturés) diffèrent légèrement. Notons que l’option « effet aléatoire » (random effect) a pour objet de tenir compte de l’hétérogénéité non observée au niveau des caractéristiques spécifiques aux villages. Ici, les caractéristiques du village considérées sont le niveau de développement et le contexte culturel. Lorsque ces caractéristiques ne sont pas prises en compte, les coefficients des approches du logit ordinaire et du logit à effet aléatoire sont assez différents (comparaison des colonnes (2) et (3) et des colonnes (4) et (5)). La disparition de ces différences dans les modèles saturés (comparaison des colonnes (6) et (7)) implique que les contextes socio-économique et culturel sont les seules sources d’hétérogénéité entre les observations de notre échantillon. Précisons que lorsqu’une seule de ces deux caractéristiques est incluse dans le modèle, les différences entre les approches demeurent (résultats non présentés ici). La similitude des résultats des modèles saturés sur la préférence pour des familles de petite taille implique que les facteurs socio-économiques et les facteurs culturels sont aussi importants les uns que les autres dans l’explication du comportement procréateur. Les mesures reposant uniquement sur un seul de ces deux types de facteurs sont donc inadéquates.
Tableau 4
Résultats des régressions logistiques ordinaires et à effet aléatoire sur la probabilité de préférer les familles de petite taille (coefficients de régression)
Variables explicatives (1) Modèles bivariés Modèles multivariés (avec variables indépendantes uniquement) Modèles multivariés (avec variables de contrôle) Logit ordinaire (2) Logit à effet aléatoire (3) Logit ordinaire (4) Logit à effet aléatoire (5) Logit ordinaire (6) Logit à effet aléatoire (7) Variables indépendantes individuelles Engin motorisé 0,85* 1,12** 1,01** 1,11** 0,91 0,91 Culture attelée – 0,75 – 0,72 – 0,74 – 0,74 0,29 0,29 Semences améliorées 0,35 0,37 0,05 0,05 0,26 0,26 Engrais 0,22 0,52* 0,42 0,53 0,64** 0,64** Main-d’œuvre extérieure 1,62**** 1,34*** 1,44**** 1,44**** 1,29*** 1,29*** Variable indépendante contextuelle Équipement du village 0,75**** 0,81*** 0,86**** 0,90**** 0,87**** 0,87**** Variables de contrôle individuelles Femme 0,09 – 0,06 – 0,13 – 0,13 Jeune 0,63**** 0,47** 0,68*** 0,68*** Marié – 0,26 – 0,21 – 0,38 – 0,38 Niveau de vie faible 0,15 0,48* 0,32 0,32 Mauvaise perception des conditions de vie – 0,95**** – 0,85*** 0,78**** 0,78**** Variable de contrôle contextuelle Ethnie dominante au Nord – 1,44**** – 1,61**** – 1,55**** – 1,55**** * significatif à 15% ; ** significatif à 10% ; *** significatif à 5% ; **** significatif à 1%. Source : enquête Développement rural et fécondité en Côte d’Ivoire, 1997.
Dans les modèles saturés relatifs à la taille idéale de la famille, les différences entre les deux approches persistent (voir tableau 5). Ces différences pourraient être dues aux erreurs de mesure de cette variable que nous avons considérée comme étant moins précise que la première.
Tableau 5
Résultats des régressions linéaires ordinaires et à effet aléatoire sur la taille idéale de la famille (coefficients de régression)
Variables explicatives (1) Modèles bivariés Modèles multivariés (avec variables indépendantes uniquement) Modèles multivariés (avec variables de contrôle) Modèle ordinaire (2) Modèle à effet aléatoire (3) Modèle ordinaire (4) Modèle à effet aléatoire (5) Modèle ordinaire (6) Modèle à effet aléatoire (7) Variables indépendantes individuelles Engin motorisé – 0,12 – 0,01 – 0,62 – 0,32 – 0,38 – 0,29 Culture attelée 0,12 – 0,56 – 0,27 – 0,57 – 1,88*** – 1,96** Semences améliorées – 0,07 0,10 0,08 0,09 – 0,09 0,02 Engrais – 0,01 – 0,02 – 0,31 – 0,25 – 0,43 – 0,24 Main-d’œuvre extérieure – 1,35*** – 0,70 – 0,82 – 0,58 – 0,52 – 0,36 Variable indépendante contextuelle Équipement du village – 1,00**** – 1,01**** – 1,10**** – 1,11**** – 0,82**** – 0,81**** Variables de contrôle individuelles Femme – 0,23 0,01 0,36 0,49 Jeune – 1,47**** – 1,27**** – 1,36**** – 1,41**** Marié 0,83** 0,78** 0,65 0,72 Niveau faible 0,51 0,23 0,22 0,28 Mauvaise perception des conditions de vie 0,13 – 0,09 – 0,28 – 0,34 Variable de contrôle contextuelle Ethnie dominante au Nord 1,49**** 1,56*** 1,99**** 1,95**** * significatif à 15% ; ** significatif à 10% ; *** significatif à 5% ; **** significatif à 1%. Source : enquête Développement rural et fécondité en Côte d’Ivoire, 1997.
Pour revenir à l’objet de notre étude, on notera que dans le modèle de la préférence pour les familles de petite taille, la seule variable relative aux techniques de production agricole qui soit significative, mais seulement à un seuil de 10 %, est l’utilisation d’engrais : le recours aux fertilisants augmente la probabilité de préférer les familles de petite taille. En revanche, le recours aux engins motorisés, à la culture attelée et aux semences améliorées n’a pas d’effet significatif sur la probabilité de préférer les familles de taille réduite. Soulignons toutefois que le recours aux engins motorisés avait un effet significatif au seuil de 10 % avant l’introduction des variables de contrôle dans le modèle. Le recours à la main-d’œuvre extérieure au ménage exerce un effet significatif au seuil de 5 % : il accroît la probabilité de préférer les familles de petite taille. Quant au niveau d’équipement du village, son effet est significatif et va dans le sens attendu, à savoir que le développement des infrastructures villageoises augmente la préférence pour les familles de petite taille
[12].
Dans le modèle de la taille idéale de la famille, aucune variable relative aux techniques agricoles n’a d’effet significatif, à l’exception du recours à la culture attelée qui contribue à réduire la taille idéale de la famille. À la différence du modèle précédent, le recours aux fertilisants et à la main-d’œuvre extérieure au ménage n’exerce pas d’effet significatif ici. Quant au niveau d’équipement du village, il a de nouveau une influence significative, qui va dans le sens attendu comme précédemment : le développement des infrastructures villageoises réduit la taille idéale de la famille.
Parmi les variables de contrôle, le sexe, le niveau de vie et l’état matrimonial n’ont aucun effet significatif sur la probabilité de préférer les familles de taille réduite, contrairement au groupe d’âges, à la perception des conditions de vie et au groupe ethnique dominant ou à la région (mesurant le contexte culturel). Mais seuls le groupe d’âges et le groupe ethnique dominant restent significatifs dans le modèle de la taille idéale de la famille. L’appartenance au groupe des jeunes accroît la probabilité de préférer les familles de taille réduite et réduit la taille idéale de la famille. De même, une mauvaise perception des conditions de vie contribue à la prise de conscience des conséquences négatives des familles nombreuses, ce qui amène à préférer les familles restreintes. Par rapport aux chefs de ménage des autres groupes ethniques ou régions, ceux des groupes ethniques dominant au Nord du pays préfèrent les familles de taille élevée ; l’appartenance à cette région (ce groupe) accroît la taille idéale de la famille et réduit la probabilité de préférer les familles de taille réduite.
Ainsi, parmi l’ensemble des variables indépendantes et de contrôle retenues, seules trois sont significatives à la fois dans les modèles de la préférence pour les familles de petite taille et de la taille idéale de la famille. Il s’agit du niveau d’équipement du village (variable indépendante), du groupe d’âges et du groupe ethnique (variables de contrôle). Mais si l’on considère l’un ou l’autre modèle, quatre autres variables se dégagent qui sont le recours à la culture attelée, le recours aux engrais, le recours à la main-d’œuvre extérieure au ménage et la perception des conditions de vie. Doit-on retenir comme significatif l’effet de ces sept variables sur l’attitude à l’égard de la taille de la famille ou seulement les trois premières citées? Pour répondre à cette question, nous avons procédé à une analyse multivariée des variables dépendantes.
2. L’analyse conjointe des deux variables dépendantes
L’analyse simultanée des deux variables dépendantes consiste à tester l’effet conjoint d’une variable indépendante quelconque sur les deux variables dépendantes. Les résultats des tests effectués figurent au tableau 6. Les colonnes (2) et (3) retracent tout d’abord les effets séparés de chaque variable indépendante sur les deux variables dépendantes. Elles corroborent les résultats des modèles précédents.
La colonne (4) présente, quant à elle, les résultats du test conjoint. Ce dernier révèle qu’au seuil de 10 %, les variables ayant un effet significatif sur l’attitude à l’égard de la taille de la famille, telle qu’elle peut être saisie par la variable composite construite à partir des deux mesures retenues, sont le recours à la culture attelée, le niveau d’équipement du village, le groupe d’âges, la perception des conditions de vie et le groupe ethnique. L’effet de certaines de ces variables (le niveau d’équipement du village, le groupe d’âges et le groupe ethnique) est hautement significatif. Ce sont celles dont l’effet était significatif dans tous les modèles à la fois. Le niveau de signification de la perception des conditions de vie est aussi assez élevé, d’autant plus qu’il n’était significatif que dans le modèle de la préférence pour les familles de taille réduite. Le recours à la culture attelée n’est significatif qu’à 10 %. Si le niveau de signification était légèrement relevé (à 12 %), l’effet du recours à la main-d’œuvre extérieure au ménage pourrait être considéré comme significatif.
Tableau 6
Tests sur les paramètres des modèles séparés et conjoints des deux variables dépendantes : valeur des probabilités critiques
Variables explicatives (1) Test sur les coefficients relatifs à la variable dépendante « probabilité de préférer les familles de petite taille » (2) Test sur les coefficients de la variable dépendante « taille idéale de la famille » (3) Test conjoint sur les deux variables dépendantes (4) Variables indépendantes individuelles Engin motorisé 0,218 0,566 0,453 Culture attelée 0,777 0,028 0,085 Semences améliorées 0,392 0,776 0,692 Engrais 0,097 0,302 0,208 Main-d’œuvre extérieure 0,042 0,323 0,114 Variable indépendante contextuelle Équipement du village 0,000 0,000 0,000 Variables de contrôle individuelles Femme 0,975 0,474 0,755 Jeune 0,065 0,000 0,000 Marié 0,500 0,226 0,446 Niveau de vie faible 0,180 0,550 0,255 Mauvaise perception des conditions de vie 0,014 0,482 0,048 Variable de contrôle contextuelle Ethnie dominante au Nord 0,003 0,000 0,000 Note : les valeurs en gras sont significatives au seuil de 5 % et les valeurs en italique le sont au seuil de 10% ; la colonne 4 qui est la plus importante ici permet de savoir si l’effet conjoint d’une variable indépendante donnée sur les deux variables dépendantes est significatif ou non. Source : enquête Développement rural et fécondité en Côte d’Ivoire, 1997.
Au total, la variable dont l’effet est le plus net est le niveau d’équipement du village. Il reste hautement significatif quel que soit le modèle et quelle que soit la variable expliquée. L’effet des variables relatives à la modernisation agricole est moins évident. Il est soit clairement non significatif, comme c’est le cas du recours aux engins motorisés et aux semences améliorées, soit pas très certain, comme c’est le cas du recours aux fertilisants. Par ailleurs, le recours à la culture attelée ou à la main-d’œuvre extérieure au ménage ne joue qu’un rôle faiblement significatif.
Les résultats obtenus sont conformes à la littérature relative à l’impact des variables de développement rural sur le comportement procréateur. En effet, celle-ci montre que la relation entre les variables relatives aux techniques agricoles et les mesures de la fécondité ne va pas toujours dans le même sens, de sorte qu’il est très difficile de l’anticiper. Théoriquement, l’utilisation d’engins motorisés devrait accroître la préférence pour les familles de petite taille parce qu’elle réduit la demande de travail des enfants pour deux raisons notamment : la spécialisation du travail qu’implique la mécanisation fait du travail des enfants un faible substitut de celui des adultes, et elle réduit le recours à l’énergie humaine. En conséquence, on peut assister à une baisse de la demande d’enfants. L’effet non significatif du recours aux engins motorisés dans cette étude indique qu’il n’en est pas toujours ainsi. Le recours à d’autres techniques agricoles peut à la fois accroître et réduire la demande d’enfants. C’est le cas de la culture attelée : elle accroît la demande de travail des enfants parce qu’elle augmente les tâches agricoles (y compris l’entretien du bétail) dont certaines sont confiées aux enfants en raison de la facilité de leur exécution ; elle conduit à la baisse de cette demande parce que, tout comme la mécanisation, elle réduit le recours à l’énergie humaine. L’effet net dépend donc de celui des deux qui l’emporte : ici, l’effet négatif sur la demande d’enfants l’emporte sur l’effet positif. Il est curieux de constater que la culture attelée (qui est une étape vers la mécanisation : la traction animale) ait l’effet attendu alors que l’effet du recours aux engins motorisés n’est pas significatif. Ceci peut résulter d’une insuffisance des effectifs, la proportion de personnes recourant à la traction motorisée étant très faible. En effet, dans le modèle de la préférence pour les familles de petite taille dont nous croyons la mesure moins soumise aux erreurs de déclaration, le recours aux engins motorisés avait un effet significatif, qui ne disparaissait qu’après l’introduction des variables de contrôle. Si cela peut être dû au fait que les différences observées auparavant étaient attribuables aux caractéristiques individuelles, l’effectif réduit de la taille de l’échantillon, et donc le nombre encore plus réduit de ceux qui utilisent les engins motorisés, peut tout aussi bien être en cause.
L’utilisation de fertilisants et de semences améliorées exerce aussi deux effets opposés sur la demande d’enfants : elle accroît la demande du fait de l’augmentation des tâches à accomplir ; elle la réduit en raison de la croissance de la productivité de la terre qui réduit les surfaces cultivées pour un niveau donné de production. L’effet de ces deux variables n’est pas significatif dans cette étude. Cela pourrait être dû au fait que les deux effets opposés s’annulent.
Quant au recours à la main-d’œuvre salariée, il entraîne une baisse de la demande d’enfants pour deux raisons. La première est la réduction de l’utilité économique des enfants qui ne participent plus aux activités productives du ménage. La deuxième est que les parents qui n’utilisent pas la force de travail de leurs enfants sont portés à les scolariser, ce qui en augmente le coût. La conjonction de ces deux effets conduit à une préférence pour les familles de taille réduite.
Ainsi, en milieu rural ivoirien, certains aspects de la modernisation des techniques agricoles ont un effet tendant à provoquer une attitude favorable aux familles de petite taille (culture attelée et, dans une moindre mesure, recours à la main-d’œuvre extra-familiale) tandis que d’autres sont globalement neutres (mécanisation, recours aux fertilisants et aux variétés améliorées).
Nous postulions aussi qu’un niveau élevé d’équipement du village conduit à des attitudes favorables aux familles de taille réduite. Les résultats de nos analyses tendent à confirmer cette hypothèse. En effet, la probabilité de préférer les familles de petite taille est plus élevée dans les villages bien équipés que dans les autres. Cet effet s’explique ici aussi par la conjonction de la réduction de l’utilité économique des enfants et de l’accroissement de leur coût. En effet, l’existence de certaines infrastructures comme l’électricité, un château d’eau ou une pompe entraîne une réduction des tâches domestiques qui diminue à son tour la demande de temps de travail des enfants. Ceux-ci peuvent donc faire l’objet d’un plus grand investissement humain, lui-même favorisé par l’existence d’écoles et de centres de santé. Ces investissements se feront d’autant plus facilement que les ménages auront les ressources nécessaires ; cela nécessite non seulement l’amélioration des techniques de production qui permettront l’accroissement des revenus, mais également la possibilité d’accéder au crédit et l’existence de routes pour expédier les produits. Par ailleurs, l’existence de routes favorise aussi la circulation de l’information vers les populations rurales et contribue donc à la diffusion de nouvelles idées.
On pourrait donc dire que, dans l’ensemble, le développement rural provoque un changement des attitudes des populations rurales à l’égard de la taille de la famille. Cet impact serait clairement établi pour les aspects du développement rural liés à la disponibilité d’infrastructures ; il est moins évident pour ce qui relève de la modernisation des techniques agricoles. Ces résultats sont conformes à ceux des études passées en revue plus haut.
D’autres résultats de cette étude méritent d’être discutés en raison de leur portée pratique. Le premier est celui relatif à l’impact de l’âge (ou plutôt du groupe d’âges), qui peut être interprété de deux manières. La première renvoie au conservatisme des personnes âgées. On a, en effet, observé que les jeunes sont plus favorables aux familles de petite taille que leurs aînés. Ceci peut vouloir dire qu’ils sont moins attachés qu’eux aux normes traditionnelles qui valorisent les familles nombreuses. Une deuxième explication serait que l’impact de l’âge traduit celui de l’instruction, variable que nous n’avons pas saisie dans notre enquête. En effet, les jeunes sont, en moyenne, plus instruits que leurs aînés. L’instruction étant un facteur important de modernisation, elle provoque la remise en cause des normes traditionnelles de procréation par les jeunes – ce qui rejoint d’ailleurs l’interprétation précédente. L’instruction pourrait donc être considérée comme un des facteurs de changement des attitudes à l’égard de la taille de la famille. En tenant compte du fait que l’âge est la seule variable dont les fluctuations aléatoires se sont révélées significatives lors de l’analyse multiniveau (résultats non présentés), on retiendra que l’effet de l’instruction pourrait varier selon le contexte socio-économique et culturel du village. Il pourrait être plus fort dans les villages les plus développés et dans ceux où les coutumes s’adaptent plus facilement aux changements.
Un autre résultat sur lequel on peut revenir est celui de l’impact du groupe ethnique. Dans son étude déjà citée, Lesthaeghe (1989, p. 118) avait observé que les Akan (présents au Ghana et en Côte d’Ivoire) pourraient être susceptibles d’adopter rapidement la planification familiale. Les résultats de nos analyses indiquent que d’autres groupes du Sud de la Côte d’Ivoire pourraient faire de même, les groupes ethniques du Nord du pays étant les plus attachés aux normes traditionnelles de procréation. Quant au sexe, il n’exerce pas d’effet significatif, ce qui est quelque peu surprenant. En effet, on pourrait s’attendre à ce que les femmes soient moins favorables aux familles de taille élevée : selon la théorie, elles subissent les décisions relatives à la procréation en raison des relations de genre qui leur sont défavorables (Locoh et al., 1996). Or, hommes et femmes ont ici les mêmes attitudes à l’égard de la taille de la famille ; soit les femmes s’alignent sur les hommes – ce qui confirmerait leur position subordonnée par rapport aux hommes –, soit elles sont elles-mêmes favorables aux familles de taille élevée – en raison là encore de leur position subordonnée dans la société qui valorise une descendance nombreuse. Un dernier résultat concerne l’impact du bien-être, qui a été appréhendé de deux manières. En premier lieu, on a le niveau de vie du ménage, dont l’effet n’est pas significatif. La deuxième approche est basée sur l’opinion que l’on a soi-même sur les conditions de vie du ménage : il apparaît que moins les conditions de vie sont satisfaisantes, plus on préfère les familles restreintes. Ces résultats indiquent que plus que le niveau de vie, c’est la manière dont les gens perçoivent leurs conditions de vie qui détermine les comportements en matière de procréation. La préférence pour les familles de petite taille pourrait ainsi viser à améliorer le bien-être du ménage.
En résumé, les variables qui exercent une influence sur l’attitude à l’égard de la taille de la famille en milieu rural ivoirien sont le recours à la traction animale, à la main-d’œuvre extra-familiale, l’âge, la perception des conditions de vie, le niveau de développement des infrastructures villageoises et le contexte culturel du village. Ainsi, les résultats obtenus rejoignent, à bien des égards, ceux d’études antérieures. Ils pourraient donc conforter l’hypothèse selon laquelle le développement rural conduit à l’adoption d’attitudes favorables à la baisse de la fécondité, à travers les changements socio-économiques qui amènent les parents à désirer un meilleur avenir pour eux-mêmes et leurs enfants. Le développement rural provoquerait donc des changements dans l’environnement culturel de la procréation susceptibles de faciliter l’adoption de nouvelles normes comme celles véhiculées par les programmes de planification familiale. L’amélioration progressive des conditions de vie et de production dans les campagnes ivoiriennes pourrait ainsi se traduire par une réduction de la demande d’enfants. Pour que celle-ci puisse conduire à une baisse effective de la fécondité rurale, des efforts doivent être faits pour répondre à la demande de services de planification familiale ainsi suscitée. Cela suppose aussi que des efforts supplémentaires d’amélioration du cadre de vie des populations soient accomplis de manière à atteindre un niveau de développement rural correspondant au point de non-retour.
ANNEXE 1
Quelques modules des questionnaires utilisés lors de l’enquête (les questions qui ont été exploitées pour cette étude figurent en gras)
Questionnaire ménage
Caractéristiques physiques
— Nombre de bâtiments
— Nombre de pièces
— Matériaux du mur
— Matériaux du toit
— Source principale d’éclairage
— Source d’eau à boire
— Source d’énergie pour la cuisine
Conditions de vie
— Nombre de repas quotidien
— Tout le monde mange-t-il à sa faim?
— Nombre total d’enfants
— Nombre d’enfants présents dans le ménage
— Nombre d’enfants de six ans ou plus
— Nombre d’enfants de six ans ou plus scolarisés
— Raisons de la non-scolarisation de certains enfants (manque de moyens notamment)
— Recours thérapeutiques
— Capacité de faire face aux coûts liés aux soins de santé
Perception des conditions de vie
— Que pensez-vous de vos conditions de vie?
— Parvenez-vous à répondre convenablement à vos besoins essentiels?
— Raisons de la non-satisfaction des besoins essentiels
— Problèmes majeurs rencontrés
— Sources de ces problèmes
— Stratégies pour en venir à bout
— La taille du ménage contribue-t-elle aux problèmes?
— Aide des enfants hors du ménage
— Aide des enfants dans les travaux
— Travail à l’extérieur des membres du ménage
— Utilisation de main-d’œuvre extérieure au ménage
Adoption de nouvelles technologies/pratiques culturales
— Cultures pratiquées
— Semences utilisées
— Utilisation d’insecticides
— Utilisation d’herbicides
— Utilisation d’engrais
— Méthodes de maintien ou de restauration de la fertilité des sols
— Méthodes de labour/semis
— Instruments utilisés pour les récoltes
— Pratique de la culture attelée
— Utilisation d’engins motorisés
Main-d’œuvre familiale
— Composition de la main-d’œuvre du ménage
— Nombre de travailleurs utilisés
— Participation des membres du ménage
— Participation des filles et des garçons
— Raisons du travail des enfants
— Attitudes à l’égard de la scolarisation
— Activité extérieure des membres du ménage
— Activité non agricole des membres du ménage
Normes traditionnelles de reproduction
— …
Attitude à l’égard de la taille de la famille et opinion sur la planification familiale (PF)
— Quand dit-on qu’une femme a beaucoup d’enfants?
— Quand dit-on qu’une femme a peu d’enfants?
— Nombre idéal d’enfants
— Avantages d’avoir beaucoup d’enfants
— Avantages d’avoir peu d’enfants
— Inconvénients d’avoir beaucoup d’enfants
— Inconvénients d’avoir peu d’enfants
— …
— Connaissances en matière de PF
— Connaissance d’agences de PF/existence
— Sources d’information sur la PF
— Objectifs de la PF
— Que pensez-vous de ces objectifs?
— Etc.
Questionnaire communautaire
Infrastructures
— Voies d’accès
— Combien de jours par semaine des véhicules de transport passent-ils dans votre localité?
— Combien de fois par jour les véhicules assurent-ils les transports?
— Pistes pour l’expédition des produits agricoles
— Comment les produits agricoles sont-ils transportés du lieu de production vers le village?
— Quelle est la part de cette production qui est effectivement transportée?
— Les trois principales ethnies de la localité (l’ethnie dominante)
— Les religions pratiquées et leur part
— Existence dans la localité des services et structures suivantes (avec date de création et état actuel, source de financement, population utilisatrice, proportion de bénéficiaires) : école primaire, école secondaire, dispensaire, maternité, centre de santé, château d’eau, pompe, coopérative de crédit, marché, etc.
Etc.
ANNEXE 2
Construction de la variable « préférence pour les familles de petite taille »
L’attitude à l’égard de la taille de la famille a été mesurée de deux manières, à partir de la taille idéale de la famille et du concept de valence patterns défini par Simmons (1974). Ce dernier est mis en œuvre à partir des questions consistant à savoir si oui ou non il existe des avantages et des inconvénients à avoir respectivement une grande famille et une petite famille. Cela donne 16 (soit 24) situations possibles. Par la suite, les situations observées ont été regroupées en trois catégories, en procédant en plusieurs étapes.
La première étape a consisté à créer une variable « attitude à l’égard de la grande famille » et une variable « attitude à l’égard de la petite famille ». La première a les modalités suivantes : favorable à la grande famille (oui à la question sur les avantages et non à la question sur les inconvénients), défavorable à la grande famille (non à la question sur les avantages et oui à la question sur les inconvénients), neutre (non et non), et neutre (oui et oui). Les deux dernières modalités sont regroupées en une seule par la suite.
De la même manière, la variable « attitude à l’égard de la petite famille » a les modalités suivantes : favorable à la petite famille (oui à la question sur les avantages et non à la question sur les inconvénients), défavorable à la petite famille (non à la question sur les avantages et oui à la question sur les inconvénients), neutre (non et non), et neutre (oui et oui). Les deux dernières modalités sont aussi regroupées en une seule par la suite.
La deuxième étape a consisté à croiser les deux variables ainsi créées. Ce croisement donne les possibilités suivantes où le premier élément de ces couples de modalités correspond à la grande famille et le second à la petite famille :
- favorable*favorable ;
- favorable*défavorable ;
- favorable*neutre ;
- défavorable*favorable ;
- défavorable*défavorable ;
- défavorable*neutre ;
- neutre*favorable ; neutre*défavorable ;
- neutre*neutre.
Ces modalités peuvent être regroupées en cinq catégories différentes. Ce sont :
- favorable à la petite famille : défavorable*favorable, neutre*favorable ;
- défavorable à la grande famille : défavorable*neutre ;
- ambivalent : favorable*favorable, neutre*neutre, défavorable*défavorable ;
- favorable à la grande famille : favorable*défavorable ; favorable*neutre ;
- défavorable à la petite famille : neutre*défavorable.
En dernier lieu, ces différentes modalités ont été regroupées pour constituer les trois catégories suivantes : 1) les personnes favorables à la petite famille et défavorables à la grande famille (les deux premières modalités précédentes) ; 2) les personnes favorables à la grande famille et défavorables à la petite famille (les deux dernières modalités précédentes) ; et 3) les cas d’ambivalence (réponses incohérentes). C’est la première catégorie qui sert de variable dépendante dans nos analyses.
ANNEXE 3
Construction des variables relatives au niveau de vie et à la perception des conditions de vie
Deux indicateurs des conditions de vie ont été construits. Le premier mesure le niveau de vie à partir d’une variable reposant sur un signe extérieur de richesse (la qualité du mur de l’habitation), le fait de rencontrer des difficultés pour scolariser ses enfants et le fait de rencontrer des difficultés pour faire face aux coûts liés aux soins de santé des membres du ménage. À partir de ces deux dernières variables, nous en avons créé une troisième relative aux difficultés à faire face aux besoins d’éducation et de santé, avec les modalités suivantes : n’éprouve pas de difficulté pour faire face aux besoins d’éducation et de santé (1), éprouve des difficultés à faire face dans un seul des deux domaines (2), éprouve des difficultés dans les deux domaines à la fois (3). La variable qualité du mur (klitémur) a les modalités suivantes : banco (1), brique en terre (2), banco cimenté (3), ciment ou béton (4). Cette variable et celle sur les difficultés rencontrées pour l’éducation des enfants et les soins de santé des membres du ménage ont été croisées pour donner une variable de niveau de vie ayant les modalités suivantes :
- élevé : klitémur = 4 et besoins = 1 ;
- moyen : (klitémur = 4 et besoins > 1) ou (klitémur = 3 et besoins = 1) ;
- faible : (klitémur = 3 et besoins > 1) ou (klitémur = 2 et besoins < 3) ou (klitémur = 1 et besoins = 1) ;
- très faible : (klitémur = 1 et besoins > 1) ou (klitémur = 2 et besoins = 3).
Un deuxième indicateur mesurant les conditions de vie a été construit à partir de ce que les chefs de ménage eux-mêmes pensent des conditions de vie de leur ménage. Il est fondé sur la manière dont ils perçoivent ces conditions d’une part et leur opinion sur la capacité du ménage à faire face convenablement à l’ensemble de ses besoins de l’autre. La première variable a les modalités suivantes : bonnes ; plutôt bonnes ; mauvaises. Les modalités de la seconde sont : oui et non. On distingue ici aussi quatre catégories de ménages :
— Très satisfaits : ceux qui pensent avoir de bonnes conditions de vie et satisfaire convenablement leurs besoins essentiels ;
— Assez satisfaits : ceux qui déclarent avoir de bonnes conditions de vie mais qui ne répondent pas à l’ensemble de leurs besoins essentiels ou ceux qui déclarent avoir des conditions de vie plutôt bonnes mais qui répondent convenablement à leurs besoins essentiels ;
— Peu satisfaits : ceux qui déclarent avoir des conditions de vie plutôt bonnes mais qui ne répondent pas convenablement à l’ensemble de leurs besoins essentiels ou bien ceux qui déclarent avoir de mauvaises conditions de vie mais qui prétendent répondre convenablement à l’ensemble de leurs besoins essentiels ;
— Pas satisfaits : ceux qui déclarent avoir de mauvaises conditions de vie tout en étant incapables de répondre convenablement à leurs besoins essentiels.
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Aldrich J. H., Nelson F. D., 1984, Linear Probability, Logit, and Probit Models, London and New Delhi, Sage Publications, Newbury Park, 96 p.
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Amin R., Kabir M., Chowdhury J., Ahmed A. U., Hill R. B., 1994, « The impact of poor women’s participation in credit based self-employment on their empowerment, fertility, contraceptive use, and fertility desire in rural Bangladesh », unpublished paper presented at the Annual Meeting of the Population Association of America, Miami, Florida, May 5-7, 34 p.
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Axinn W. G., 1992, « Rural income generating programmes and fertility limitation: evidence from a micro-demographic study in Nepal », dans Rural Sociology, 57 (3), p. 396-413.
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Barkat-E-Khuda, Hadi A., Barkat A., 1991, Women’s savings groups and contraceptive use under Save Program: final report, Bethesda, Maryland, University Research Corporation, p. BAN-14.
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Barkat-E-Khuda, Howlader S., 1992, Fertility Impact of Selected Rural Development Programmes, New Delhi, India, B.R. Publishing Corporation, p. 111-130.
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