2002
Populations
Travail féminin et fécondité hors mariage en Allemagne au cours des années 1990 : comparaison entre l’Est et l’Ouest
Dirk Konietzka
[*]
Michaela Kreyenfeld
[**]
Michaela Kreyenfeld, Max-Planck-Institut für demografische Forschung, Doberaner Strasse 114, 18057 Rostock
Avant la réunification, mariage et procréation étaient étroitement associés en Allemagne de l’Ouest (RFA) tandis qu’en Allemagne de l’Est (RDA), la proportion de naissances hors mariage était élevée. On a attribué ce phénomène aux effets des politiques familiales de la RDA qui encourageaient les mères non mariées à rester célibataires. Après la réunification, les institutions politiques et juridiques de la RDA – y compris les politiques familiales – ont été remplacées par celles de la RFA. Dès lors, beaucoup s’attendaient à ce que la proportion de naissances hors mariage baisse assez rapidement en Allemagne orientale et rejoigne celle de l’Allemagne occidentale ; mais, tout au contraire, elle a encore augmenté.
Pour les auteurs de cet article, l’énorme écart observé au cours des années 1990 entre l’Est et l’Ouest du pays en matière de fécondité hors mariage peut être imputé à une différence d’attitude des femmes à l’égard du travail. Malgré des conditions défavorables sur le marché du travail et une politique sociale qui encourage les femmes à quitter leur emploi après une naissance, les Allemandes de l’Est ont toujours plus tendance à travailler à temps plein que leurs consœurs de l’Ouest et reprennent le travail plus vite après la naissance. Cette recherche, qui exploite les données du micro-recensement de 1997, révèle la forte influence du niveau d’instruction et du travail des femmes sur le mariage en Allemagne de l’Ouest, tandis qu’en Allemagne de l’Est, la probabilité d’être mariée n’est presque pas corrélée avec l’activité professionnelle. Les auteurs concluent que la forte propension générale à exercer un emploi et l’abondance des services publics de garderie pour les enfants sont les principaux éléments qui réduisent l’effet des incitations économiques au mariage chez les jeunes mères est-allemandes.
Antes de la reunificación, matrimonio y procreación estaban estrechamente ligadas en Alemania Occidental (RFA). En Alemania del Este (RDA), una proporción elevada de nacimientos tenía lugar fuera del matrimonio. Este fenómeno se ha atribuido a los efectos de las políticas familiares de la RDA, que incentivaban a las madres solteras a no casarse. Después de la reunificación, las instituciones políticas y jurídicas de la RDA –incluidas las políticas familiares – fueron remplazadas por las de la RFA. En consecuencia, se esperaba que el número de nacimientos fuera del matrimonio disminuyera rápidamente en Alemania del Este hasta alcanzar el nivel existente en Alemania Occidental ; pero contrariamente a lo esperado, el número aumentó.
Según los autores de este artículo, la distinta actitud de las mujeres frente al trabajo explica la diferencia observada entre Oriente y Occidente durante los años noventa. A pesar de las condiciones desfavorables del mercado de trabajo y de una política social que incentiva a las mujeres a abandonar el empleo al tener un hijo, las alemanas del Este son más proclives que sus compatriotas de Occidente a trabajar a tiempo completo, y vuelven al trabajo más rápidamente después de un nacimiento. Esta investigación, que explota los datos del micro-censo de 1997, revela la fuerte influencia del nivel educativo y del trabajo de las mujeres sobre el matrimonio en Alemania Occidental. En Alemania del Este, la correlación entre la probabilidad de estar casada y la actividad profesional es escasa. Los autores concluyen que la fuerte propensión general a trabajar y la abundancia de servicios públicos de guardería reducen la influencia de las incitaciones económicas al matrimonio entre las jóvenes madres de Alemania del Este.
La fusion des deux Allemagne en 1990 constitue une « expérience de laboratoire » très rare en sciences sociales : presque du jour au lendemain, deux sociétés qui vivaient sous des réglementations sociales très différentes, voire opposées, se sont trouvées soumises à un même régime, celui qui prévalait à l’Ouest. Comment les comportements allaient-ils s’adapter? On se souvient, par exemple, que la perspective de l’abandon de la législation est-allemande plus libérale en matière d’avortement avait été très difficilement vécue en ex-RDA, au point de retarder la conclusion de l’accord de réunification... Dirk Konietzka et Michaela Kreyenfeld se sont intéressés, pour leur part, aux naissances hors mariage. On en comptait 34 % à l’Est en 1989, contre 10 % à l’Ouest : le nouveau contexte unique en matière économique et de politique familiale allait-il faire converger les deux taux? Il n’en a rien été, les proportions atteignant 50 % à l’Est et 18 % à l’Ouest en 1999. Les auteurs ont cherché les raisons de cette évolution, et pointent des orientations très différentes – et persistantes – de la part des femmes dans les deux régions à l’égard de l’activité professionnelle et de sa conciliation avec la vie familiale.
Par comparaison avec les autres pays européens, la proportion de naissances hors mariage est relativement faible en Allemagne de l’Ouest. Depuis les années 1960, on observe une élévation de l’âge au premier mariage et de l’âge à la première naissance, ainsi qu’une augmentation de l’infécondité (Council of Europe, 2000 ; Dorbritz, 2000, p. 257). Néanmoins, le mariage et la procréation restent étroitement associés (Nave-Herz, 1994, p. 9). Dans l’ex-RDA, la fécondité hors mariage est relativement plus fréquente que dans le reste de l’Europe, et tout particulièrement l’Allemagne de l’Ouest. Depuis les années 1970, la proportion de naissances hors mariage a régulièrement augmenté jusqu’à atteindre 33 % en 1989. Les chercheurs ont presque unanimement imputé cette évolution aux politiques de la RDA (Trappe, 1995, p. 210 ; Cromm, 1998). Si l’intention du gouvernement était de venir en aide aux mères célibataires, la réglementation peut aussi avoir encouragé les femmes à ne pas se marier. Avec la chute du communisme et le remplacement des institutions de la RDA par celles de la RFA, on a pu penser que les Allemandes de l’Est allaient adopter le modèle démographique occidental, c’est-à-dire que la proportion de naissances hors mariage à l’Est allait assez rapidement tomber au niveau de celle de l’Ouest (Höhn et Dorbritz, 1995, p. 171 ; Witte et Wagner, 1995, p. 395). Mais tout au contraire, après la réunification, la part des enfants nés hors mariage en ex-RDA a encore grimpé jusqu’à dépasser 50 % en 2000 (figure 1).
Figure 1
Proportion de naissances hors mariage en Allemagne de l’Ouest et en Allemagne de l’Est (en %)
Note : les données pour l’année 2000 sont provisoires.
Source : Statistisches Bundesamt (2001a, 2001b).
L’augmentation continue de la proportion de naissances hors mariage en Allemagne de l’Est après la réunification soulève plusieurs questions non résolues. Dans cet article, nous mettons l’accent sur le rôle des politiques familiales et du travail féminin, qui peuvent expliquer cette montée inattendue de la procréation hors mariage. À l’égard des politiques familiales, la question centrale est de savoir pourquoi les naissances hors mariage ont augmenté alors que les mesures politiques mises en place dans l’Allemagne d’aujourd’hui visent à favoriser nettement la fécondité légitime (Huinink, 1998, p. 301). S’agit-il d’une réponse irrationnelle des femmes ou des couples d’Allemagne de l’Est au changement de politique familiale? Les Allemands de l’Est feraient-ils un usage stratégique détourné des nouvelles mesures politiques, ce que les Allemands de l’Ouest n’ont pas réussi à faire pendant des décennies? Ou les Allemands de l’Est ne tournent-ils pas simplement le dos aux « formes familiales traditionnelles »? Une autre question est étroitement liée à ce problème : le travail des femmes, leur indépendance économique et leur attitude à l’égard du travail affaiblissent-ils la fonction du mariage en tant que cadre institutionnel de l’éducation des enfants?
Pour examiner ces questions, il est nécessaire de distinguer divers types de naissances hors mariage. Prenant en compte la modernisation des formes de vie familiale et les nouveaux types de vie commune tels que la cohabitation (voir, entre autres, Seltzer, 2000 ; Smock, 2000 ; Raley, 2001), on peut distinguer les naissances selon que la mère est célibataire isolée, mariée ou vit en union consensuelle. Par ailleurs, dans une perspective longitudinale, des conjoints non mariés peuvent se marier peu de temps après la naissance de leur premier (ou deuxième) enfant ou rester définitivement célibataires. Au début, les spécialistes qualifiaient les unions consensuelles de « mariages à l’essai » (par exemple Bennett et al., 1988), mais ils reconnaissent maintenant que, dans une certaine mesure, l’union consensuelle (la vie en couple hors mariage) constitue une forme distincte et durable de vie familiale. Dans cette étude, nous mettons principalement l’accent sur les femmes qui vivent en union consensuelle stable et qui ont un ou des enfants.
L’article est structuré comme suit. Dans la section I, nous présentons un panorama des politiques familiales qui ont défini le cadre de la fécondité hors mariage en Allemagne de l’Est avant et après la réunification. Dans ce contexte, nous avançons notre principale hypothèse : en Allemagne de l’Est, la procréation hors mariage peut être liée à la forte propension au travail des femmes. Dans la section II, nous décrivons nos données et nos méthodes d’analyse. Dans la section III, nous examinons comment, dans les deux Allemagne, les caractéristiques des femmes et celles de leurs partenaires en matière d’emploi sont liées à la décision de se marier ou de ne pas se marier. La section IV est consacrée à la discussion des résultats et aux conclusions.
I. Les politiques familiales et les naissances hors mariage dans les deux Allemagne
1. Les politiques familiales avant la réunification
En RDA, les politiques familiales étaient ouvertement natalistes et comportaient diverses dispositions favorisant les mariages précoces. Au moment de leur mariage, les jeunes couples recevaient un prêt d’installation de 7 000 marks (5 000 marks jusqu’en 1986) et ils étaient prioritaires pour l’attribution d’un appartement indépendant. Mais il y avait aussi plusieurs dispositions importantes en faveur des parents célibataires. Les enfants de mères célibataires isolées étaient prioritaires pour l’accès aux crèches d’État. Quand son enfant était malade, ou quand on n’avait pas pu lui assurer une place dans une crèche, la mère célibataire avait droit à un congé rémunéré (Gysi et Speigner, 1983 ; Obertreis, 1986). La mesure la plus importante était la
Babyjahr, introduite en 1976 : après la naissance d’un enfant, la mère célibataire avait droit à un an de congé rémunéré
[1]. Les mères mariées, elles, ne pouvaient bénéficier de cette disposition qu’à partir du deuxième enfant. Comme les couples mariés et non mariés se voyaient reconnaître les mêmes droits une fois qu’ils avaient deux enfants, la naissance du deuxième enfant a souvent servi de catalyseur au mariage (Huinink et Wagner, 1995 ; Huinink, 1999, p. 127).
La Babyjahr a été considérée comme la principale explication de l’accroissement rapide du nombre des naissances hors mariage (jusqu’à environ 30 % de l’ensemble des naissances dans les années 1980) (Höhn, 1992, p. 9). L’évolution du marché du logement a sans doute également joué un rôle déterminant. Dans les années 1970, se marier était encore un des principaux moyens d’obtenir un appartement dans le contexte de la réglementation rigoureuse du marché du logement est-allemand, mais vers les années 1980, la pénurie de logements étant partiellement résolue, il devint plus facile pour les couples non mariés de se voir attribuer un appartement par les municipalités.
L’augmentation de la fréquence des naissances hors mariage fut généralement considérée comme un effet imprévu des politiques familiales est-allemandes (Trappe, 1995, p. 210). En 1986, le gouvernement de la RDA réagit à cette évolution de la fécondité en permettant aux femmes mariées de prendre un an de congé rémunéré après la naissance de leur premier enfant. La généralisation de la Babyjahr a stoppé la montée de la part des naissances hors mariage jusqu’à l’effondrement de la RDA, mais celle-ci n’a observé aucune réduction sensible (figure 1).
2. Les politiques familiales après la réunification
En octobre 1990, les deux États allemands furent réunis et le système juridique et politique de la RDA fut,
grosso modo, remplacé par celui de la RFA
[2]. Dans la nouvelle République fédérale d’Allemagne, les mères célibataires sont, comme naguère en RDA, l’objet d’attentions particulières. Elles ont toujours droit à un congé rémunéré quand leur enfant est malade, et ont des chances accrues d’obtenir une place dans une crèche publique pour leurs enfants (Dorbritz, 1997, p. 243)
[3]. En outre, il existe diverses allocations dont le montant est fonction des ressources des bénéficiaires (telles que les allocations de congé maternité, d’aide sociale et de logement). Les parents célibataires isolés sans emploi bénéficient plus souvent de ces allocations puisqu’ils ne vivent pas avec un partenaire dont le revenu est imposable.
Si nous devons bien sûr garder toute cette réglementation à l’esprit dans la suite de l’analyse, il est douteux qu’elle puisse expliquer l’énorme différence de nuptialité entre l’Est et l’Ouest. La raison principale en est que, contrairement à ce qui se passait en RDA, la plupart des dispositifs de l’Allemagne d’aujourd’hui font explicitement une distinction entre l’union consensuelle (Nichteheliche Lebensgemeinschaft), le mariage et le célibat (sans cohabitation) (Peuckert, 1999 ; Schneider et Matthias-Bleck, 1999). Les allocations familiales, d’aide sociale et de logement sont modulées selon les ressources des bénéficiaires et l’on tient compte pour leur calcul des revenus du concubin (pour autant qu’il y ait cohabitation). L’attribution d’une priorité pour l’accès aux crèches est soumise à la même évaluation des ressources. Si les enfants de mères célibataires isolées sont prioritaires pour l’accès aux crèches, ceux des couples mariés et des couples non mariés sont généralement traités sur un pied d’égalité. Comme, en Allemagne de l’Est, la majorité des mères non mariées vivent en union consensuelle (voir plus loin), elles ne peuvent donc pas bénéficier de cet avantage. Enfin, les allocations d’aide sociale et de logement ne concernent que les couples dont les revenus du travail sont très bas et/ou dont les chances de trouver un emploi sont très minces. Malgré l’état relativement défavorable du marché du travail, l’Allemagne de l’Est ne compte qu’une faible proportion d’hommes en situation de chômage de longue durée (Brinkmann et Wiedemann, 1995, p. 330 ; Mayer et al., 1999). Au total, le système allemand de redistribution comporte des dispositions qui dissuadent les mères célibataires sans emploi de se mettre en ménage avec leur partenaire. Mais il ne dissuade pas les concubins cohabitants de se marier.
Il existe, au contraire, plusieurs types de transferts financiers qui favorisent nettement les personnes mariées. Ils se rattachent au système de comptabilisation fiscale du revenu du ménage qui permet aux époux de faire leur déclaration de revenus ensemble : les revenus respectifs du mari et de l’épouse sont additionnés, le total est divisé par deux et chaque moitié est imposée comme s’il s’agissait du revenu d’un individu isolé. Du fait de la progressivité de l’impôt en Allemagne, ce mécanisme entraîne de substantielles réductions d’impôt pour les couples où il y a une grande différence de salaire entre le mari et la femme. Vu sous un autre angle, il encourage les couples à se marier, particulièrement quand l’un des partenaires est chômeur de longue durée (ou travaille à temps partiel) tandis que l’autre a un emploi à temps plein. Le système d’assurance maladie et de retraite comporte des dispositions analogues. Les épouses au foyer (et aussi, en principe, les maris au foyer) sont couvertes par l’assurance maladie de leur conjoint et ont droit à une pension de réversion en cas de veuvage.
En définitive, le cadre institutionnel allemand encourage fortement les couples à se marier, surtout quand l’un des partenaires abandonne un emploi à temps plein au moment de la naissance d’un enfant (voir, entre autres, Sainsbury, 1997 ; Drobnic, 2000). Mais ces réglementations influenceraient moins les comportements des Allemandes de l’Est, car celles-ci sont nettement plus enclines que les Allemandes de l’Ouest à travailler à temps plein. Nous allons examiner ce phénomène plus en détail dans la section suivante.
3. L’emploi féminin en Allemagne : l’Ouest et l’Est
Au début des années 1990, les Allemandes de l’Est ont été confrontées à un marché de l’emploi particulièrement défavorable : le chômage féminin était important, les taux de reprise du travail étaient bas et le risque de mobilité sociale descendante était élevé pour celles qui perdaient leur emploi (Mayer et al., 1999 ; Beckmann et Engelbrech, 1999, p. 206). Certains spécialistes se demandaient si la plupart des Allemandes de l’Est n’allaient pas, par découragement, se retirer du marché du travail et adopter, comme leurs homologues de l’Ouest, le modèle traditionnel où l’homme est le seul pourvoyeur de ressources dès qu’elles auraient un enfant (Dorbritz, 1997, p. 243 ; Huinink, 1999, p. 129).
Bien que la situation macroéconomique soit restée moins bonne en Allemagne de l’Est pendant toute la décennie 1990, le taux d’activité à temps plein des femmes y a toujours été nettement plus élevé qu’à l’Ouest. Plusieurs recherches empiriques montrent que, quand les Allemandes de l’Est prennent un congé de maternité, elles reviennent plus vite que celles de l’Ouest sur le marché de l’emploi ; et celles qui sont au chômage se montrent plus dynamiques dans la recherche d’un emploi et plus déterminées à en trouver un. En outre, les Allemandes de l’Est qui ont un emploi à temps partiel souhaitent souvent augmenter leur temps de travail (Engelbrech, 1997 ; Holst et Schupp, 1999).
Les différences entre l’Est et l’Ouest en matière d’activité sont particulièrement prononcées parmi les femmes qui ont des enfants. La figure 2 montre l’évolution des comportements d’activité des mères en fonction de l’âge de leur plus jeune enfant. On y voit clairement que les mères sont plus enclines à travailler à temps plein à l’Est qu’à l’Ouest. Quand leur dernier enfant atteint l’âge d’entrer à l’école primaire (6 ans), seules 10 % des mères ouest-allemandes travaillent à temps plein, 29 % travaillent à temps partiel et 59 % n’ont pas d’emploi. À l’Est, la distribution est presque inversée : quand leur plus jeune enfant atteint l’âge de 6 ans, 36 % des mères ont un emploi à temps plein et 38 % seulement ne travaillent pas.
Figure 2
Situation des femmes au regard de l’activité selon l’âge de leur dernier enfant en 1997 (en %)
Note Employée à temps plein = au moins 35 h par semaine. Champ : femmes des générations 1961-1980 ayant au moins un enfant âgé de 0 à 10 ans.
Source : Mikrozensus 1997 (calculs personnels).
Comment expliquer ces différences d’activité professionnelle des mères entre l’Est et l’Ouest? L’opinion la plus répandue à ce sujet est que les Allemandes de l’Est sont plus investies dans la sphère professionnelle que leurs homologues occidentales plus traditionalistes. Héritage de l’ère socialiste, elles considèrent l’indépendance économique et la carrière professionnelle à temps plein comme allant de soi (Braun
et al., 1994 ; Adler, 1997). Bien que la grande différence d’attitudes à l’égard du travail entre les Allemandes de l’Est et de l’Ouest ne soit guère contestable, il faut la relativiser en considérant les contraintes différentes qui pèsent sur la participation des femmes à l’activité économique. Un élément important, par exemple, est le fait que le marché du travail est resté relativement défavorable pour les hommes en Allemagne de l’Est, et que cela a pu mettre les femmes de ce pays sous pression financièrement et les pousser à travailler. Dans cette perspective, le taux élevé d’activité féminine ne reflète pas avant tout la lutte des femmes pour leur indépendance économique, mais plutôt la nécessité pour les deux membres du couple de contribuer au revenu de leur ménage. En outre, les femmes est-allemandes bénéficient d’un contexte relativement favorable pour concilier éducation des enfants et emploi. Contrairement à l’idée largement répandue selon laquelle la réunification allait entraîner la fermeture immédiate des crèches d’État (voir notamment Adler, 1997, p. 44 ; Rindfuss et Brewster, 1996, p. 273), l’offre de crèches publiques est restée relativement abondante en Allemagne de l’Est pendant toute la décennie 1990. En 1998, l’offre de places en crèches publiques pour les enfants de 0 à 3 ans ne couvrait que 3 % des besoins à l’Ouest contre 36 % à l’Est. Dans les
Länder de l’Est, les structures d’accueil à temps plein couvrent toute la population d’âge pré-scolaire (de 4 à 6 ans), tandis que ce taux de couverture est de 19 % seulement dans les
Länder de l’Ouest (tableau 1)
[4].
Tableau 1
Offre de places dans les crèches publiques 1990, 1994 et 1998
Allemagne de l’Ouest Allemagne de l’Est 1990 1994 1998 1990 1994 1998 Taux de couverture selon l’âge (1) 0-3 ans (Krippe) 2 % 2 % 3 % 56 % 41 % 36 % 4-6 ans (Kindergarten) 78 % 85 % 102 % 113 % 117 % 132 % 7-10 ans (Hort) 5 % 5 % 6 % 88 % 58 % 48 % Taux de couverture (plein temps) 4-6 ans (Kindergarten ) n.d. 14 % 19 % n.d. 113 % 129 % Nombre de places de crèche (en milliers) 0-3 ans (Krippe) 38 47 58 353 103 109 4-6 ans (Kindergarten) 1 552 1 918 2 151 888 552 335 7-10 ans (Hort) 128 145 179 818 485 271 Nombre de places de crèche (plein temps) (en milliers) 4-6 ans (Kindergarten ) n.d. 324 405 n.d. 535 327 Nombre d’enfants (en milliers) de 0 à 3 ans 2 144 2 143 2 095 626 250 298 de 4 à 6 ans 1 981 2 251 2 110 785 473 253 de 7 à 10 ans 2 565 2 846 3 027 930 833 569 (1) Taux de couverture : nombre de places de crèche disponibles pour 100 enfants du groupe d’âges indiqué. n.d. = non disponible. Sources : Deutsches Jugendinstitut (1993, 1998) ; Statistisches Bundesamt (2001a, 2001c).
En fin de compte, il est difficile de dire si le taux élevé d’activité des femmes est-allemandes participe de l’idée générale que travailler à temps plein est tout à fait naturel, ou si c’est la pression financière qui pousse les mères de famille à travailler. Il est également difficile de savoir si les mères d’Allemagne de l’Est sont plus nombreuses à avoir un emploi parce que le contexte est plus favorable à la conciliation du travail féminin avec l’éducation des enfants, ou si les femmes qui veulent travailler font pression sur les collectivités locales est-allemandes pour qu’elles mettent des crèches à leur disposition. Quelle qu’en soit la raison, la forte propension au travail des femmes et le contexte favorable à l’emploi féminin devraient avoir des effets importants sur la décision de se marier ou non quand survient une naissance.
Comme on l’a déjà mentionné plus haut, le système allemand de redistribution des revenus est particulièrement généreux pour les couples mariés qui adoptent une division sexuelle du travail, l’un des conjoints consacrant la plus grande part de son temps à l’éducation des enfants tandis que l’autre travaille à temps plein. Mais si les deux partenaires travaillent à temps plein, le mariage ne présente guère d’avantages économiques pour eux. Il paraît donc raisonnable de faire l’hypothèse que l’écart entre les deux parties de l’Allemagne en matière de fécondité hors mariage est lié avant tout aux différences de participation des femmes à l’activité économique. Dans la section suivante, nous allons donc tester l’hypothèse que ce sont les différences d’attitude des mères de famille de l’Est et de l’Ouest de l’Allemagne à l’égard du travail qui expliquent leurs divergences en matière de fécondité hors mariage.
II. Source des données et méthode d’analyse
1. Source des données
Notre analyse empirique est basée sur les données du micro-recensement allemand de 1997, le
Mikrozensus
[5]. Le Mikrozensus couvre un échantillon de 1 % de la population résidente. En Allemagne de l’Ouest, il a été réalisé chaque année depuis 1957 (sauf en 1975, 1983 et 1984). En Allemagne de l’Est, il a eu lieu pour la première fois en 1991 (pour plus de détails, voir Emmerling et Riede, 1997 ; Schimpl-Neimanns, 1998). Il porte sur les caractéristiques démographiques classiques (telles que l’âge, la nationalité et la région de résidence), la situation en matière d’emploi, le niveau d’instruction, etc. Le grand avantage du
Mikrozensus étant la taille de son échantillon, il se prête particulièrement bien à l’analyse de la nuptialité et de la fécondité des deux parties de l’Allemagne réunifiée. La plupart des autres sources de données ne reposent pas sur des échantillons de taille suffisante ou couvrent un intervalle de temps trop court. Par exemple, l’enquête sur la famille et la fécondité n’a été effectuée qu’au printemps 1992 et ne couvre donc qu’une très petite période de « l’après-réunification ». D’autres sources récentes, comme le panel socio-économique allemand (SOEP) et la
Familiensurvey, fournissent des données démographiques jusqu’à l’année 2000, mais contiennent trop peu d’observations pour permettre une analyse des naissances hors mariage en distinguant les deux parties de l’Allemagne (Huinink et Konietzka, 2002).
Bien que le
Mikrozensus de 1997 offre un échantillon de taille suffisante et couvre une assez longue période après la réunification, il présente un grand inconvénient pour l’analyse des événements démographiques : source de données transversales, il contient peu d’observations rétrospectives. Cette limite touche en particulier l’histoire génésique des personnes interrogées. Cependant, on peut reconstituer l’histoire génésique d’une femme sur la base du nombre d’enfants qui vivent avec elle au moment de l’enquête. Cette solution n’est qu’un pis-aller qui pose de nombreux problèmes – par exemple, plus la femme est âgée, plus la probabilité est grande que ses enfants aient quitté le foyer parental – et nous avons donc limité l’analyse aux femmes nées entre 1961 et 1980, c’est-à-dire âgées de 17 à 36 ans quand on les a interrogées
[6]. En supposant que peu de femmes deviennent mères avant l’âge de 19 ans, les enfants des femmes de ces générations avaient au plus 18 ans au moment de l’enquête. Enfin, nous n’avons pris en considération que des personnes vivant dans des ménages ordinaires et nous avons écarté toutes les femmes qui avaient eu un enfant avant l’âge de 17 ans.
2. Méthode d’analyse
Le principal objectif de l’analyse qui va suivre est d’examiner dans quelle mesure le travail des femmes influence la fécondité hors mariage en Allemagne de l’Est et de l’Ouest. Pour ce faire, nous distinguons les femmes selon qu’elles sont célibataires isolées, mariées ou en union consensuelle et nous abordons le mariage dans une perspective longitudinale, en parallèle avec les décisions relatives à la procréation. Finalement, notre analyse empirique comporte les trois étapes suivantes :
- d’abord, nous examinons comment le mariage et la première naissance sont liés. Dans cette section, nous expliquons pourquoi nous centrons notre recherche sur les femmes qui ont des enfants âgés de 3 à 6 ans et pourquoi nous limitons l’analyse aux femmes mariées ou en union consensuelle – c’est-à-dire pourquoi nous écartons de l’analyse les mères célibataires isolées.
- ensuite, nous examinons l’hypothèse selon laquelle la fréquence élevée des naissances hors mariage à l’Est reflète la forte propension des Allemandes de l’Est à travailler. Nous recourons à plusieurs modèles de régression logistique pour estimer les probabilités respectives d’être mariée et d’être en union consensuelle. Les principales variables indépendantes sont les situations respectives de la femme et de son partenaire en termes d’emploi et de niveau d’instruction. En outre, nous faisons une distinction entre les niveaux d’instruction absolu et relatif, « relatif » signifiant que nous comparons le niveau d’instruction de la femme à celui de son conjoint.
- enfin, nous en venons à notre préoccupation centrale : l’écart entre les deux Allemagne en matière de fécondité hors mariage. Pour cette partie de l’analyse, nous avons fusionné les deux échantillons (Est et Ouest) en un seul et nous traitons la région de résidence (l’Est ou l’Ouest) comme une variable indépendante additionnelle.
1. Parents non mariés : une situation de famille stable?
Dans quelle mesure l’état de parents non mariés est-il une situation familiale stable? La proportion de naissances hors mariage (figure 1) fournie par le Statistisches Bundesamt, le Bureau national allemand de statistique, est un indicateur très grossier des modèles matrimoniaux, car elle prend en compte toutes les naissances hors mariage même si les parents envisagent de se marier peu de temps après l’accouchement. Il n’est pas impossible que les Allemands de l’Ouest essaient d’éviter qu’une naissance soit « illégitime », alors que les Allemands de l’Est seraient moins hésitants à reporter leur mariage à la période qui suit immédiatement la naissance de leur premier enfant. De plus, les indices de fécondité hors mariage mêlent des naissances de rangs différents. On pourrait plaider qu’en Allemagne de l’Est, la proportion de premières naissances qui surviennent hors mariage est élevée, mais que les parents se marient à l’occasion de la naissance de leur deuxième enfant. En effet, avoir deux enfants ou davantage peut constituer un obstacle sérieux à l’insertion de la femme dans le marché du travail.
Pour l’analyse empirique, nous prenons en considération toutes les femmes qui ont eu un premier ou un second enfant entre 1991 et 1996. Au moyen d’une analyse de durée, nous montrons comment le mariage survient essentiellement dans les périodes qui avoisinent la première ou la seconde naissance
[7]. Comme on peut le voir sur la figure 3, à peu près 80 % des Allemandes de l’Ouest sont mariées avant la fin de l’année au cours de laquelle elles ont eu leur premier enfant. À l’Est, elles ne sont qu’environ 45 %. Quand le premier enfant atteint l’âge d’un an, 51 % des Allemandes de l’Est et 84 % des Allemandes de l’Ouest sont mariées. Au bout de trois ans, la situation est presque inchangée : 58 % des Allemandes de l’Est et 86 % des Allemandes de l’Ouest sont mariées. Il s’ensuit que la forte proportion des naissances hors mariage en Allemagne de l’Est ne résulte
pas d’un report du mariage à la période qui suit de près une première naissance.
Figure 3
Proportion de femmes célibataires x années avant et après la naissance du 1er enfant et celle du 2e enfant (en %)
Source : Mikrozensus 1997 (calculs personnels).
La figure 3 montre ensuite qu’environ 70 % des Allemandes de l’Est et 90 % des Allemandes de l’Ouest sont mariées au moment de la naissance de leur deuxième enfant. Comme le nombre des naissances de rang 2 a rapidement baissé après la réunification (Sackmann, 1999 ; Kreyenfeld, 2000), on peut conclure que la forte proportion des naissances hors mariage résulte en partie d’un effet de structure.
2. Mariage contre union consensuelle
Nous examinons maintenant dans quelle mesure la situation de la femme et celle de son conjoint en matière d’emploi influencent leur décision de se marier ou non. La figure 3 montre qu’il n’y a pratiquement plus aucun mariage une fois que le premier enfant a atteint l’âge de 3 ans – c’est-à-dire que la probabilité de se marier est élevée à l’époque où survient la première naissance et retombe rapidement par la suite. Dans ce contexte, on peut considérer comme « célibataires définitives » les femmes qui ne sont toujours pas mariées quand leur premier enfant atteint son troisième anniversaire. Cette hypothèse simplifie considérablement l’analyse. Surtout, elle nous permet de passer d’une perspective longitudinale à une perspective transversale. En d’autres termes, nous limitons l’analyse aux femmes dont le premier enfant a au moins 3 ans et nous prenons en considération la situation familiale au moment de l’enquête
[8]. Puisque les enfants de plus de 6 ans étaient déjà nés (ou au moins conçus) avant la réunification, nous les écartons aussi de notre analyse – ce qui fait que nous limitons l’échantillon aux mères dont le premier enfant a entre 3 et 6 ans en 1997
[9].
Le tableau 2 présente les caractéristiques sociodémographiques de l’échantillon retenu (voir aussi l’annexe). Comme on pouvait s’y attendre, la proportion de femmes ayant un enfant âgé de 3 à 6 ans et vivant en union consensuelle est beaucoup plus faible en Allemagne de l’Ouest. La plupart des Allemandes de l’Ouest non mariées et qui ont de jeunes enfants sont des mères célibataires isolées. À l’Est, on observe le phénomène inverse : environ 16 % de l’ensemble des femmes qui ont des enfants en bas âge sont des mères célibataires isolées et 21 % vivent en union consensuelle. Les Allemandes de l’Est ont tendance à avoir leur premier enfant légèrement plus tôt, mais elles sont moins enclines à avoir un deuxième enfant (voir aussi Sackmann, 1999 ; Kreyenfeld, 2001). Elles ont, en moyenne, un niveau d’instruction plus élevé, et une proportion beaucoup plus forte d’entre elles travaillent à temps plein : 34 % des mères ont un emploi à temps plein en Allemagne de l’Est, contre 10 % à l’Ouest.
Tableau 2
Caractéristiques socio-économiques des femmes des générations 1961-1980 ayant un enfant âgé de 3 à 6 ans selon leur état matrimonial (en %)
Total Célibataires isolées En couple non marié* Mariées* Ouest Est Ouest Est Ouest Est Ouest Est Type de famille En couple non marié 4 21 – – 100 100 – – Célibataire isolée 8 16 100 100 – – – – Mariée 85 59 – – – – 100 100 Veuve/divorcée 3 5 – – – – – – Âge 20-24 ans 7 11 15 20 11 15 6 6 25-28 ans 23 40 29 43 29 46 22 37 29-32 ans 39 37 32 27 38 29 40 43 33-36 ans 31 13 25 11 22 10 32 14 Niveau d’instruction Sans diplôme post-secondaire 23 7 33 13 22 7 22 5 Diplôme professionnel 66 77 56 78 63 81 68 77 Diplôme supérieur 8 12 6 3 8 6 8 15 Étudiante 2 5 5 6 7 5 2 3 Activité Étudiante 2 5 5 6 7 5 2 3 Employée à temps plein 10 34 16 39 18 33 9 32 Employée à temps partiel 26 19 27 15 33 14 25 22 Sans emploi (chômeuse ou inactive) 62 43 52 39 42 47 65 42 Ont un 2e enfant 51 28 23 17 29 25 56 33 Niveau d’instruction du conjoint Sans diplôme post-secondaire – – – – 15 4 14 4 Diplôme professionnel – – – – 59 74 54 69 Diplôme supérieur – – – – 22 19 29 23 Étudiant – – – – 4 3 2 3 Activité du conjoint Employé à temps plein – – – – 77 80 89 86 Employé à temps partiel ou sans emploi – – – – 20 17 9 11 Étudiant – – – – 4 3 2 3 Taille de l’échantillon 6 509 1 000 508 158 221 201 5 514 573 * Les femmes qui n’ont pas fourni d’information valable sur leur conjoint (68 cas sur 6 577) ont été écartées. Source : Mikrozensus 1997.
Comme on l’a dit plus haut, il n’y a, en République Fédérale d’Allemagne, aucun revenu de transfert qui favorise les unions consensuelles. Mais certaines allocations pourraient constituer des encouragements au statut de mère célibataire, en particulier pour les femmes qui ont difficilement accès au marché de l’emploi. Les données montrent que la situation de mère célibataire isolée est plus fréquente parmi les femmes qui ne sont pas diplômées de l’enseignement supérieur ou de l’enseignement professionnel post-secondaire – ce qui, en principe, va dans le sens de notre hypothèse. Malheureusement, nous ne savons rien sur les causes de la situation des mères célibataires isolées, c’est-à-dire que nous ignorons si elles sont seules parce qu’elles se sont séparées de leur conjoint ou parce qu’elles ne se sont tout simplement pas mises en ménage. Comme nous ne pouvons pas introduire cette donnée ni le risque de rupture dans l’analyse, nous allons écarter les mères célibataires isolées et centrer notre travail sur les mères d’enfants de 3 à 6 ans qui sont mariées ou vivent en union consensuelle à la date de l’enquête.
Au moyen d’un
modèle de régression logistique, nous estimons la probabilité d’être mariée parmi les femmes en couple. Notre préoccupation principale est de déterminer dans quelle mesure l’activité des femmes est liée à leur situation matrimoniale. Nous distinguons les femmes qui travaillent à temps plein, celles qui travaillent à temps partiel et celles qui sont sans emploi (chômeuses ou inactives). Comme le mariage est une institution qui permet à l’un des conjoints de rester hors du marché de l’emploi, nous devrions constater une corrélation négative entre travail féminin et mariage
[10]. À côté du travail de la femme, nous considérons, comme d’autres l’ont déjà fait, le
niveau d’instruction comme un indicateur de l’attitude de la femme à l’égard de l’emploi. Cette variable reflète également les atouts dont elle dispose sur le marché du travail, lesquels, particulièrement dans le cas est-allemand, sont fortement corrélés avec le niveau d’instruction (Brinkmann et Wiedemann, 1995, p. 330 ; Mayer
et al., 1999). Nous distinguons quatre catégories : sans diplôme post-secondaire, diplômée de l’enseignement professionnel, diplômée de l’enseignement supérieur et étudiante au moment de l’enquête. En outre, nous introduisons
la situation au regard de l’emploi et le niveau d’instruction du conjoint. Comme on l’a dit plus haut, le mariage est particulièrement avantageux si les couples adoptent une division sexuelle du travail – c’est-à-dire le modèle où l’homme est le seul pourvoyeur de ressources dans la famille. Dans ce contexte, les femmes dont le conjoint n’est pas en mesure de jouer ce rôle (par exemple à cause du chômage) devraient se sentir moins attirées par le mariage. Enfin, outre le statut d’activité de la femme et de son partenaire, nous introduisons dans la régression l’âge actuel de la femme et une variable dichotomique indiquant la présence éventuelle d’un deuxième enfant.
Le tableau 3 présente les résultats des estimations. Pour les Allemandes de l’Ouest, on obtient bien le résultat escompté : une corrélation forte, très significative et négative entre travail et mariage. Les femmes qui travaillent à temps partiel et surtout à temps plein ont nettement moins de chances d’être mariées que celles qui sont sans emploi. Mais pour les Allemandes de l’Est, la situation est moins claire. Comme à l’Ouest, les femmes qui travaillent à temps partiel sont plus souvent mariées que celles qui travaillent à temps plein, mais celles qui sont sans emploi ont exactement autant de chances d’être mariées que celles qui ont un emploi à temps plein.
Tableau 3
Probabilité d’être mariée selon diverses caractéristiques socio-économiques (modèle de régression logistique)
Allemagne de l’Ouest Allemagne de l’Est β Odds ratio t β Odds ratio t Constante 3,25 25,78 19,11*** 1,12 3,06 5,32*** Âge 20-24 ans – 0,57 0,57 – 2,19** – 1,14 0,32 – 3,69*** 25-28 ans – 0,29 0,74 – 1,67* – 0,52 0,59 – 2,60*** 29-32 ans (Réf.) 0 1 0 1 33-36 ans 0,39 1,48 2,09** – 0,09 0,92 – 0,30 Niveau d’instruction Étudiante – 1,46 0,23 – 4,58*** – 0,31 0,73 – 0,72 Sans diplôme post-secondaire 0,06 1,07 0,33 – 0,23 0,79 – 0,58 Diplôme professionnel (Réf.) 0 1 0 1 Diplôme supérieur – 0,05 0,95 – 0,18 0,59 1,80 1,66* Activité Employée à temps plein – 0,88 0,41 – 4,28*** 0,04 1,04 0,19 Employée à temps partiel – 0,53 0,59 – 3,10*** 0,58 1,78 2,25** Sans emploi (chômeuse ou inactive) (Réf.) 0 1 0 1 2e enfant 0,89 2,43 5,60*** 0,57 1,76 2,78*** Pas de 2e enfant (Réf.) 0 1 0 1 Niveau d’instruction du conjoint Étudiant – 0,23 0,79 – 0,60 0,11 1,11 0,21 Sans diplôme post-secondaire 0,10 1,10 0,43 0,71 2,04 1,48 Diplôme professionnel (Réf.) 0 1 0 1 Diplôme supérieur – 0,14 0,87 – 0,63 0,01 1,01 0,02 Activité du conjoint Employé à temps plein (Réf.) 0 1 0 1 Employé à temps partiel ou sans emploi – 0,63 0,53 – 2,91*** – 0,56 0,57 – 2,17*** *** Significatif au seuil de 1 % ; ** significatif au seuil de 5 % ; * significatif au seuil de 10 %. Champ : femmes des générations 1961-1980, vivant en couple, ayant un enfant âgé de 3 à 6 ans. Source : Mikrozensus 1997.
Comment interpréter ce résultat? Comme on l’a noté plus haut, il est important de tenir compte du fait que les mères de famille de l’Ouest et celles de l’Est ont des attitudes générales différentes à l’égard du travail. Alors qu’en Allemagne de l’Ouest, l’écrasante majorité des mères de famille sans emploi (88 %) déclarent qu’elles ne souhaitent pas se remettre à travailler, en Allemagne de l’Est, une grande majorité (65 %) sont à la recherche d’un emploi ou, du moins, ont l’intention de reprendre le travail dans un proche avenir. On en conclut que les Allemandes de l’Est sans emploi ne se considèrent généralement pas comme des femmes au foyer, et que, même quand elles ne travaillent pas, elles restent « branchées » sur le marché de l’emploi. En ce qui concerne le rôle du niveau d’instruction à l’égard du mariage, nous observons à l’Est un effet positif de la possession d’un diplôme de l’enseignement supérieur sur la probabilité de se marier. Ceci contredit notre hypothèse que les femmes les plus susceptibles de travailler seraient les moins enclines à se marier. Les résultats relatifs au rôle du statut d’activité du conjoint mènent aussi à une conclusion incertaine. Conformément à nos attentes, le fait d’avoir un conjoint sans emploi a un fort effet négatif sur la probabilité d’être mariée. Mais nous n’observons aucune corrélation entre le niveau d’instruction du conjoint et le mariage.
Nous avons dit plus haut qu’en Allemagne, plus les situations des conjoints au regard de l’emploi sont différentes, plus il est avantageux pour eux de se marier. Il s’ensuit que la décision de se marier ne doit pas tant dépendre du statut d’activité absolu de chaque partenaire que du rapport entre leurs statuts d’activité respectifs (statut d’activité relatif). Dans ce qui suit, nous allons traiter cette question en combinant les niveaux d’instruction respectifs de la femme et de son conjoint ; nous n’utilisons pas le statut d’activité au moment de l’enquête, car il nous semble que le niveau d’instruction reflète mieux les chances d’avoir un emploi à long terme. Le tableau 4 présente la répartition des niveaux d’instruction respectifs des conjoints. Il convient de noter que les couples « bien assortis » sont plus fréquents en Allemagne de l’Est qu’en Allemagne de l’Ouest. Environ 83 % des mères de famille est-allemandes vivent avec un partenaire qui a le même niveau d’instruction qu’elles, tandis que seulement 72 % de leurs consœurs de l’Ouest sont dans ce cas. Cela résulte en partie du fait que le niveau d’instruction des femmes est plus élevé à l’Est (pour plus de détails, voir Wirth, 2000).
Tableau 4
Homogamie en termes de niveau d’instruction
Allemagne de l’Ouest Allemagne de l’Est Homme et femme : sans diplôme post-secondaire 10 % 2 % Homme et femme : diplôme professionnel 56 % 74 % Homme et femme : diplôme supérieur 6 % 7 % Niveau d’instruction de la femme > Niveau d’instruction de son conjoint 7 % 7 % Niveau d’instruction de la femme < Niveau d’instruction de son conjoint 22 % 9 % Taille de l’échantillon 5 503 727 Champ : femmes des générations 1961-1980, vivant en couple, ayant un enfant âgé de 3 à 6 ans. Les étudiantes et les femmes dont le conjoint est étudiant ont été écartées. Source : Mikrozensus 1997.
Le tableau 5 présente pour les femmes en couple, les estimations de la probabilité d’être mariée produites par un modèle de régression logistique prenant en compte diverses combinaisons de niveau d’instruction du couple. Là encore, en Allemagne de l’Ouest, les résultats sont conformes aux attentes. Les femmes qui ont un niveau d’instruction supérieur à celui de leur conjoint ont moins de chances d’être mariées (par comparaison avec les couples où les deux conjoints ont un diplôme de l’enseignement professionnel). Mais les résultats ne confirment pas du tout nos hypothèses en Allemagne de l’Est. Quand la femme a un niveau d’instruction inférieur à celui de son conjoint, elle a autant de chances d’être mariée que quand les deux conjoints ont un diplôme professionnel. Plus étonnant encore, les femmes qui ont un niveau d’instruction supérieur à celui de leur conjoint ont la plus forte probabilité d’être mariées (par comparaison à toutes les autres catégories). Bien que des études réalisées dans d’autres pays, comme les États-Unis et la Suède, aient produit des résultats semblables (par exemple Oppenheimer, 1995 ; Duvander, 1999), ce phénomène reste surprenant dans le contexte institutionnel allemand, car il signifierait qu’en Allemagne de l’Est, les femmes jouent le rôle de pourvoyeuses de ressources de la famille.
Tableau 5
Probabilité d’être mariée selon le degré d’homogamie en termes de niveau d’instruction (modèle de régression logistique)
Allemagne de l’Ouest Allemagne de l’Est β Odds ratio t β Odds ratio t Constante 2,89 17,99 20,96*** 1,26 3,53 7,52*** Âge 20-24 ans – 0,50 0,61 – 1,90* – 1,32 0,27 – 4,29*** 25-28 ans – 0,17 0,84 – 0,91 – 0,56 0,57 – 2,77*** 29-32 ans (Réf.) 0 1 0 1 33-36 ans 0,3 1,35 1,62 – 0,19 0,83 – 0,62 2e enfant 1,07 2,92 6,86*** 0,40 1,49 2,01** Pas de 2e enfant (Réf.) 0 1 0 1 Niveau d’instruction Homme et femme : sans diplôme post-secondaire 0,30 1,35 1,07 0,21 1,23 0,37 Homme et femme : diplôme professionnel (Réf.) 0 1 0 1 Homme et femme : diplôme supérieur 0,16 1,17 0,41 0,51 1,67 1,27 Niv. d’inst. de la femme > Niv. d’inst. de son conjoint – 0,63 0,53 – 2,66*** 1,08 2,94 2,21** Niv. d’inst. de la femme < Niv. d’inst. de son conjoint – 0,29 0,75 – 1,65* 0,00 1,00 0,01 *** Significatif au seuil de 1 % ; ** significatif au seuil de 5 % ; * significatif au seuil de 10 %. Champ : femmes des générations 1961-1980, vivant en couple, ayant un enfant âgé de 3 à 6 ans. Source : Mikrozensus 1997.
3. Comparaison entre l’Est et l’Ouest
Les résultats obtenus jusqu’à présent indiquent que l’influence de l’activité et du niveau d’instruction fonctionne différemment à l’Est et à l’Ouest. Mais, en analysant séparément les deux régions du pays, on ne peut pas dire si les différences constatées sont statistiquement significatives. Si nous savons qu’à l’Est, les femmes qui ont un niveau d’instruction supérieur ont plus de chances d’être mariées que les autres femmes (en particulier quand leur conjoint a un niveau d’instruction moins élevé), nous ne pouvons pas affirmer qu’elles ont plus de chances d’être mariées que leurs homologues de l’Ouest. Pour examiner si les différences sont statistiquement significatives, nous allons fusionner les échantillons est-allemand et ouest-allemand et procéder à des régressions différentes pour chacune des combinaisons de niveau d’instruction. Dans un premier temps, nous appliquons plusieurs modèles intégrant le niveau d’instruction absolu de la femme (modèles 1a-1c), et dans un deuxième temps, nous utilisons le niveau d’instruction relatif de la femme par rapport à celui de son conjoint (modèles 2a-2e).
Le tableau 6 présente les résultats des divers modèles, qui montrent que, dans presque toutes les catégories, les Allemandes de l’Ouest ont plus de chances d’être mariées que celles de l’Est. Seules font exception les femmes qui ont un niveau d’instruction supérieur à celui de leur conjoint, l’écart étant pour elles minime. Cela donne un nouvel éclairage à nos premiers résultats. Sur la base de ceux-ci, nous aurions conclu que les Allemandes de l’Est qui ont un diplôme de l’enseignement supérieur (surtout si leur conjoint a un niveau d’instruction moins élevé) sont plus souvent mariées que les autres, mais il nous faut maintenant préciser que cela n’est vrai que par comparaison avec les Allemandes de l’Est qui ont un niveau d’instruction moins élevé. Leur probabilité d’être mariées est cependant nettement inférieure à celle de leurs homologues de l’Ouest.
Tableau 6
Probabilité d’être mariée selon la région de résidence en fonction du niveau d’instruction (résultats de divers modèles de régression logistique)
Ouest Est (Réf.) β Odds ratio t β Odds ratio Niveau d’instruction absolu de la femme Modèle 1a – Sans diplôme post-secondaire 2,40 10,99 6,66*** 0 1 Modèle 1b – Diplôme professionnel 1,99 7,32 14,86*** 0 1 Modèle 1c – Diplôme supérieur 1,01 2,73 2,44*** 0 1 Niveau d’instruction relatif Modèle 2a – Homme et femme : sans diplôme post-secondaire 2,39 10,92 4,02*** 0 1 Modèle 2b – Homme et femme : diplôme professionnel 2,11 8,23 14,51*** 0 1 Modèle 2c – Homme et femme : diplôme supérieur 1,76 5,79 3,21*** 0 1 Modèle 2d – Niveau d’instruction de la femme > Niveau d’instruction de son conjoint 0,38 1,46 0,72 0 1 Modèle 2e – Niveau d’instruction de la femme < Niveau d’instruction de son conjoint 1,95 7,05 6,29*** 0 1 *** Significatif au seuil de 1 %. Note : chaque ligne du tableau représente un modèle correspondant à un niveau d’instruction donné de la femme ou des conjoints, les autres variables de contrôle étant les mêmes qu’au tableau 5. Champ : femmes des générations 1961-1980, vivant en couple, ayant un enfant âgé de 3 à 6 ans. Source: Mikrozensus 1997.
Dans cet article, nous avons examiné l’influence de l’activité des femmes sur la fécondité hors mariage en Allemagne de l’Ouest et en Allemagne de l’Est au cours des années 1990. Nous avons commencé par résumer l’évolution du phénomène en ex-RFA et en ex-RDA. Alors qu’à l’Ouest, les chercheurs ont mis en évidence un lien étroit entre mariage et procréation, à l’Est, la proportion de naissances hors mariage a augmenté régulièrement depuis les années 1970. Cette évolution a souvent été mise en relation avec les particularités des politiques familiales est-allemandes, qui offraient des possibilités de congé de maternité plus avantageuses aux mères célibataires : si ces mesures visaient d’abord à améliorer les conditions de vie des mères célibataires, elles dissuadaient en même temps les couples de se marier à l’occasion d’une naissance. À la fin des années 1980, le gouvernement de la RDA a étendu le congé de maternité à toutes les mères, quelle que soit leur situation de famille. Cette réforme a stoppé la poursuite de la hausse de la proportion des naissances hors mariage, mais la tendance ne s’est pas inversée. Avec la réunification des deux Allemagne et le remplacement des institutions de la RDA par celles de l’Allemagne fédérale, on s’attendait généralement à une baisse rapide de la proportion des naissances hors mariage à l’Est, jusqu’au niveau qui prévalait à l’Ouest. Mais elle a continué à grimper au cours des années 1990, dépassant même 50 % en 2000.
Étant donné que, sous le régime de la RDA, la hausse de la proportion des naissances hors mariage était en grande partie due au traitement privilégié réservé aux mères célibataires, on serait tenté d’imputer à ces effets des politiques familiales la poursuite de la hausse de la fécondité hors mariage après la réunification. Mais la proportion de naissances hors mariage est restée faible dans la partie occidentale du pays, où pourtant les femmes étaient soumises aux mêmes réglementations juridiques et politiques. Une hypothèse s’impose d’elle-même pour résoudre cette énigme : les Allemandes de l’Est feraient un usage stratégique détourné de leurs nouveaux avantages légaux, alors que, pour une raison ou pour une autre, les Allemandes de l’Ouest n’auraient pas su en tirer profit de la même manière.
En fait, un examen plus approfondi des politiques familiales de la RFA révèle l’existence de diverses mesures qui visent à améliorer les conditions de vie des parents célibataires isolés. Ceux-ci, par exemple, ont une priorité d’accès aux crèches pour leurs enfants, et bénéficient de l’aide sociale et d’allocations de logement. Bien que ces mesures puissent inciter leurs bénéficiaires à rester célibataires quand survient une naissance, nous estimons que cette interprétation est insuffisante. En effet, la fécondité hors mariage recouvre un ensemble hétérogène de situations familiales, telles que celles des familles monoparentales et les unions consensuelles avec enfants. Non seulement cette différence est fondamentale du point de vue de l’analyse, mais les politiques familiales de la RFA font explicitement la distinction entre les parents célibataires isolés, les unions consensuelles et les couples mariés. Alors que les parents célibataires isolés sont les bénéficiaires prioritaires de certaines allocations, les couples mariés ou en union sont assez généralement traités sur un pied d’égalité – c’est-à-dire que les revenus des deux conjoints sont pris en compte quand le couple sollicite une allocation. Cela signifie que si certaines mesures peuvent dissuader des couples de vivre ensemble, aucun avantage financier ne détourne du mariage les conjoints non mariés qui cohabitent. Puisque, en Allemagne de l’Est, la majorité des mères de famille non mariées vivent en union consensuelle, les avantages particuliers dont bénéficient les parents célibataires isolés ne peuvent expliquer l’augmentation de la proportion des naissances hors mariage dans les années 1990.
Dans ce contexte, il est crucial de se demander pourquoi les couples est-allemands qui vivent en union consensuelle sont plus réticents que leurs homologues de l’Ouest à se marier quand survient une naissance. Notre principale hypothèse porte sur le comportement des femmes en matière d’emploi. Le système allemand de redistribution – le système fiscal de partage du revenu du couple entre les conjoints, la couverture du conjoint sans emploi par le système national d’assurance maladie, et le système de pension de réversion pour le conjoint survivant – est particulièrement avantageux pour les couples mariés qui adoptent le modèle de la division sexuelle du travail. En d’autres termes, ce système contient des dispositions qui poussent fortement au mariage, pour autant que l’un des partenaires réduise notablement son activité professionnelle après une naissance. Pourtant, l’un des contrastes les plus frappants entre l’Est et l’Ouest de l’Allemagne dans les années 1990 concerne le taux d’activité des mères de famille. Tandis que, à l’occasion d’une naissance, les Allemandes de l’Ouest renoncent à leur carrière, réduisent leur temps de travail ou prennent un congé relativement long, le comportement des Allemandes de l’Est est totalement différent. Elles reprennent le travail à temps plein plus rapidement après la naissance ; celles qui n’ont pas d’emploi se déclarent davantage déterminées à en trouver un à plein temps, et celles qui travaillent à temps partiel souhaitent souvent augmenter leur temps de travail.
Pourquoi les taux d’activité des femmes sont-ils si élevés en Allemagne de l’Est? La raison la plus fréquemment invoquée est la forte inclination au travail que les Allemandes de l’Est ont conservée en héritage de l’époque de la RDA. Le rôle des règles institutionnelles est probablement aussi important. D’une part, la situation économique défavorable à l’emploi masculin pourrait mettre les Allemandes de l’Est sous pression financièrement et les pousser à travailler. D’autre part, il leur est plus facile de concilier emploi et éducation des enfants grâce à une offre de crèches plus abondante. Quelle que soit la plus pertinente de ces deux explications, nous avons fait l’hypothèse que l’attitude envers le travail et les facilités de conciliation du travail avec l’éducation des enfants ont un effet important sur la décision de se marier. Étant donné qu’en Allemagne le mariage est particulièrement avantageux pour les couples qui se conforment au modèle traditionnel de division sexuelle du travail, notre principale hypothèse était que les différences de fécondité hors mariage entre l’Est et l’Ouest tiennent avant tout aux différences de participation des femmes à l’activité économique.
Pour tester cette hypothèse, nous avons estimé, au moyen de divers modèles de régression logistique, la probabilité d’être mariée parmi les femmes en couple (à la date de l’enquête, pour les femmes qui ont des enfants de 3 à 6 ans). Les indicateurs de l’attitude des femmes à l’égard du travail que nous utilisons sont le statut d’activité et le niveau d’instruction. En outre, nous avons contrôlé les caractéristiques du conjoint et analysé l’effet de l’homogamie en termes de niveau d’instruction sur la probabilité d’être mariée. La logique sous-jacente est que les avantages du mariage sont d’autant plus grands que les statuts d’activité des deux partenaires sont différents. Le niveau d’instruction étant un bon indicateur des chances d’avoir un emploi à long terme, nous escomptions que les couples hétérogames (en termes de niveau d’instruction) seraient les plus fortement encouragés au mariage.
Cette hypothèse a été confirmée en Allemagne de l’Ouest. En effet, une propension relativement importante des femmes au travail y est négativement corrélée avec le mariage. Mais nous n’avons rien constaté de tel en Allemagne de l’Est où il n’y a pratiquement pas de lien entre le statut d’activité et la situation matrimoniale. En outre, les Allemandes de l’Est qui ont un diplôme de l’enseignement supérieur sont plus souvent mariées que celles qui ont un niveau d’instruction moins élevé, et celles qui ont un niveau d’instruction supérieur à celui de leur conjoint sont beaucoup plus souvent mariées que toutes les autres. Cependant, la fréquence du mariage chez les Allemandes de l’Est qui ont un diplôme de l’enseignement supérieur n’est réellement plus élevée que par comparaison avec les autres Allemandes de l’Est. Comparées à leurs homologues ouest-allemandes, elles restent moins fréquemment mariées. De plus, pour pratiquement tous les niveaux d’instruction, la probabilité qu’une femme soit mariée est nettement plus faible à l’Est qu’à l’Ouest.
Au vu des résultats de cette recherche empirique, on pourrait conclure au rejet de notre principale hypothèse, puisque nous ne pouvons pas décomposer les différences Est-Ouest de fécondité hors mariage selon les variables habituellement employées comme indicateurs de la propension des femmes au travail. Mais il y a des arguments méthodologiques et théoriques qui permettent d’expliquer les phénomènes observés. Une explication possible est que les variables classiques telles que le niveau d’instruction ne sont pas des indicateurs satisfaisants de l’attitude des femmes d’Allemagne de l’Est à l’égard du travail. De la même manière, la situation d’emploi des femmes à la date de l’enquête peut ne pas être un bon indicateur de leurs projets d’activité à long terme. À côté de ces considérations, il est essentiel de prendre en compte les conditions différentes dans lesquelles fécondité et emploi se combinent dans les deux parties du pays. En Allemagne orientale, l’offre de crèches publiques beaucoup plus abondante permet à une écrasante majorité des femmes de travailler à plein temps. En d’autres termes, à l’Est, être mère et poursuivre une carrière professionnelle n’est pas un « privilège » réservé à celles dont le niveau d’instruction est très élevé. Le travail féminin à plein temps est généralement considéré comme allant de soi, et l’on s’attend habituellement à ce qu’une femme qui a interrompu sa carrière reprenne un emploi à plein temps après une naissance. L’abondance des crèches publiques et la forte propension des femmes au travail se conjuguent pour réduire fortement l’incitation au mariage quand survient une naissance. Dans ce climat, on comprend pourquoi le mariage, en tant que cadre institutionnel pour l’éducation des enfants, est moins populaire en Allemagne de l’Est qu’en Allemagne de l’Ouest.
Description des variables
Histoire génésique
Une femme est supposée avoir au moins un enfant si elle est enregistrée comme « chef de famille » ou « conjoint du chef de famille » et si elle vit dans le même ménage qu’une autre personne qui est enregistrée comme « enfant de la famille ». L’âge à la maternité (différence entre l’âge de la mère et l’âge de l’enfant) et le rang de naissance sont déduits de l’âge et du nombre des enfants de la famille.
Situation familiale
Dans le Mikrozensus, tous les membres du ménage sont interrogés. En complément de leur situation matrimoniale, les personnes interrogées doivent indiquer leur lien avec le « chef du ménage » (par exemple, « conjoint »). Sur la base de ces renseignements, nous distinguons quatre situations familiales (pour les femmes) :
-
femme mariée : toute femme qui se déclare mariée, qu’elle vive ou non avec quelqu’un ;
-
femme veuve ou divorcée : toute femme veuve ou divorcée, qu’elle vive ou non avec quelqu’un ;
-
femme en union consensuelle : toute femme non mariée qui cohabite avec son conjoint ;
-
femme célibataire : toute femme non mariée qui ne cohabite pas avec un conjoint
[11].
Dans la figure 3, nous utilisons l’information sur l’année du mariage. Il est impossible de savoir s’il s’agit ou non du premier mariage. Pour simplifier, nous supposons qu’il s’agit du premier mariage. Contrairement à la plupart des autres questions du Mikrozensus, les personnes interrogées n’étaient pas obligées de répondre à celle-ci : le taux de non-réponse est donc relativement élevé. Nous avons dû exclure de notre analyse environ 10 % des personnes interrogées pour cause de non-réponse. Dans l’analyse multivariée, nous utilisons les données sur la situation familiale à la date de l’enquête ; il n’y avait pas de possibilité de non-réponse à cette question.
Niveau d’instruction
Trois variables dichotomiques indiquent le diplôme (post-secondaire) le plus élevé dont la personne est titulaire au moment de l’enquête :
-
diplôme professionnel : Lehrausbildung, Meister, Fachschulabschluss ;
-
diplôme de l’enseignement supérieur (université ou grande école) : Universitäts-/Fachhoschulabschluss ;
- ;sans diplôme post-secondaire : désigne les personnes qui n’ont aucun des diplômes des deux catégories précédentes. Cette catégorie comprend aussi les personnes qui n’ont reçu qu’une formation professionnelle sur le tas et éventuellement celles qui n’ont qu’un diplôme de l’enseignement primaire ou secondaire (Hauptschulabschluss, Realschulabschluss, Abitur).
Situation d’emploi (de la femme)
Nous distinguons :
-
étudiante ;
-
employée à temps partiel (moins de 35 heures de travail par semaine) ;
-
employée à plein temps (35 heures ou plus de travail par semaine) ;
-
sans emploi (au chômage ou inactive).
La situation d’emploi a été déterminée à partir d’informations sur le nombre d’heures de travail effectuées au cours de la semaine de référence (Berichtswoche). Cela veut dire que nous avons considéré à tort comme « sans emploi » des personnes qui étaient en congé de maladie ou en vacances cette semaine-là. Mais si l’on utilise la « situation d’emploi actuelle », donnée qui était également recueillie, on obtient des taux d’activité féminine largement surestimés, car les femmes en congé de maternité sont considérées comme employées. Dans le Mikrozensus allemand, la situation de congé de maternité n’est malheureusement pas enregistrée.
Situation d’emploi du partenaire
Nous distinguons :
-
étudiant ;
-
employé à plein temps (35 heures ou plus de travail par semaine) ;
-
sans emploi ou employé à temps partiel (moins de 35 heures de travail par semaine).
Allemand de l’Est/Allemand de l’Ouest
Un Allemand de l’Est est une personne qui habitait l’un des cinq nouveaux Länder ou Berlin-Est en 1997. Un Allemand de l’Ouest est une personne qui habitait le territoire de l’ancienne RFA en 1997.
Taille de l’échantillon
Tableau A
Taille de l’échantillon issu du Mikrozensus 1997
Ensemble des personnes interrogées 509 892 Catégories écartées Membres de ménages institutionnels 11 414 Hommes 240 541 Générations nées avant 1961 149 454 Générations nées après 1980 42 232 Femmes qui ont eu leur premier enfant avant l’âge de 17 ans 428 Sous-total 65 823 Catégories écartées Femmes n’ayant aucun enfant âgé de 3 à 6 ans 57 983 Niveau d’instruction non déclaré 331 Total 7 509
Nous tenons à remercier pour leurs judicieux commentaires Johannes Huinink, Heike Trappe et les participants de la conférence qui s’est tenue à Bad Herrenalb, en juin 2001, sur La seconde transition démographique en Europe. Nous sommes également reconnaissants à deux examinateurs anonymes de Population pour leurs remarques et suggestions constructives sur la version préliminaire de notre article.
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[*]
Institut de Sociologie et de Démographie, Université de Rostock, Allemagne.
[**]
Institut Max Planck de recherche démographique, Rostock, Allemagne.Traduit par Éric Vilquin.
[1]
Depuis 1961, les femmes avaient le droit de prendre un an de congé non rémunéré après une naissance. À partir de 1976, les mères d’au moins deux enfants ont pu prendre un an de congé rémunéré ; l’allocation de maternité était équivalente à l’indemnité standard de sécurité sociale versée au-delà de la septième semaine de maladie. En 1984, on a accordé un congé payé de 18 mois aux mères de plus de deux enfants. Depuis 1986, le droit au congé de maternité rémunéré a été étendu à toutes les mères. S’il n’y avait pas de place disponible dans les crèches, toute mère pouvait prolonger son congé de maternité jusqu’au troisième anniversaire de l’enfant, sans rémunération (Frerich et Frey, 1993 ; Cromm, 1998).
[2]
Le traité de réunification
(Einigungsvertrag) qui entra alors en vigueur stipulait que les institutions de l’Allemagne de l’Est seraient remplacées par celles de l’Allemagne de l’Ouest. Il faut cependant signaler que certaines réglementations est-allemandes n’ont été abolies que progressivement. Le congé maternel rémunéré en cas de maladie d’un enfant est resté en vigueur jusqu’en juillet 1991. La réglementation des congés parentaux et des allocations familiales a été modifiée en janvier 1991 (Berghahn, 1992, p. 78 et suiv. ; Frerich et Frey, 1996).
[3]
Depuis 1992, les femmes mariées (et aussi, en principe, les hommes mariés) ont le droit de prendre 10 jours de congé rémunéré pour s’occuper d’un enfant malade (20 jours s’ils ont plus d’un enfant). Les parents célibataires ont droit à 25 jours de congé rémunéré pour prendre soin d’un enfant malade (50 jours s’ils ont plus d’un enfant) (BMA, 2000, p. 152 et suiv.).
[4]
L’une des principales raisons du maintien d’un taux élevé de couverture des besoins par l’offre de places en crèches publiques est très probablement la faiblesse de la natalité après la réunification, qui, en fin de compte, a réduit la demande de places en crèches. En d’autres termes, le nombre de places disponibles dans les crèches a été réduit, mais comme le nombre d’enfants a diminué plus rapidement encore, le taux de couverture a pu être maintenu à un niveau élevé (voir aussi le tableau 1 ; pour un examen plus approfondi de cette question, voir Kreyenfeld, 2001).
[5]
L’analyse a porté sur les données de l’échantillon à usage scientifique du micro-recensement, qui représente 70 % de l’échantillon original.
[6]
Selon des calculs fondés sur la
Familiensurvey 2000, moins de 5 % des enfants des femmes de 31-35 ans ont quitté le foyer parental, et moins de 1 % sont des enfants adoptés ou des beaux-enfants (Kreyenfeld et Huinink, 2002).
[7]
Dans cette analyse, nous exploitons des données rétrospectives sur la date du mariage (pour plus de détails, voir l’annexe).
[8]
Sinon, il aurait fallu appliquer au phénomène du mariage les techniques de l’analyse des biographies (voir, entre autres, Andersson, 1998).
[9]
De plus, nous écartons les personnes qui n’ont pas répondu aux questions sur le nive