2002
Populations
Note de recherche
La famille en Iran entre l’inflexion démographique et la naissance de l’État providence
Marie Ladier-Fouladi
[*]
En Iran, la famille élargie patriarcale était autrefois le modèle dominant. Ses membres, liés par le sang et par les alliances, comprenaient un couple initial, ses enfants et les familles de ces derniers. Ce modèle de famille se caractérisait surtout par le pouvoir absolu du père, chef de famille, par une forte solidarité entre les fils, égaux en droit successoral, et par une fréquence importante de l’endogamie, le plus souvent entre cousins germains, l’idéal étant de réunir les enfants de deux frères.
Pendant très longtemps, les tâches et responsabilités de la famille traditionnelle furent importantes et multiples : elle devait prendre en charge ses membres de la naissance à la mort, sous tous les aspects de la vie sociale. Plus qu’un soutien affectif à ses membres, la famille apportait, pour utiliser un langage moderne, une assistance éducative, médicale et financière ; elle remplissait les multiples rôles d’une agence pour l’emploi, d’une agence matrimoniale, d’une assurance vieillesse, etc. Son intervention reposait sur le primat de la solidarité lignagère et impliquait le maintien de la dépendance de ses membres.
Mais, au cours des dernières décennies, la modernisation des conditions économiques et sociales en Iran avec le développement de l’économie de marché et du salariat, l’urbanisation, l’accès croissant à l’éducation et aux services sociaux de l’État semblent introduire des changements importants dans la taille et la structure des familles comme dans leurs fonctions sociales. Dans ce travail, nous tâcherons tout d’abord, autant que les sources disponibles le permettent, de présenter l’évolution et les caractéristiques actuelles de la famille iranienne ; puis nous décrirons la politique de l’État en matière de protection sociale depuis sa genèse jusqu’à nos jours, avant d’avancer quelques hypothèses quant à l’impact du rôle de l’État sur les fonctions de la famille.
I. Portrait des familles iraniennes
Les données disponibles sur la famille en Iran sont peu nombreuses. En effet, les quelques enquêtes et monographies sur la famille réalisées dans les années 1960 ou au début des années 1970 sont trop fragmentaires et lacunaires pour permettre d’examiner les mutations de la famille iranienne au cours du temps. De plus, les résultats des recensements de 1966 et 1976 ne présentent que la distribution des individus par sexe et par âge selon le lien avec le chef de ménage et ne permettent donc pas de distinguer selon les divers types de familles constituant les ménages. Le portrait de la famille ne pourra donc être dessiné qu’à partir des informations collectées dans les recensements de 1986 et 1996.
1. La composition des familles en 1986 et en 1996
Les recensements de 1986 et 1996 montrent que la famille nucléaire domine aussi bien dans les villes que dans les campagnes iraniennes (tableau 1). La part des familles nucléaires (catégories 1, 3 et 5) dans l’ensemble des ménages passe de 79,2 % en 1986 à 82,3 % en 1996. À l’opposé, la proportion des familles élargies ou étendues (catégories 2, 4 et 6) paraît en net recul : 6,4 % des ménages en 1986 contre seulement 0,5 % en 1996. En contrepartie, la catégorie 7 (autres compositions) est en progression notable : de 14,4 % en 1986 à 17,2 % en 1996. Cette catégorie correspond à des ménages constitués d’un seul ou de plusieurs individus qui cohabitent et peuvent avoir ou non un lien de parenté.
2. La taille des familles
Faute de données adéquates, nous pouvons seulement déterminer la taille moyenne des ménages grâce aux statistiques des recensements. Ainsi, en 1976, chaque ménage comptait en moyenne 5 personnes (4,9 dans les villes et 5,2 dans les campagnes). En 1986, la taille moyenne des ménages est légèrement plus élevée : elle atteint 5,1 personnes (4,9 dans les villes et 5,5 dans les campagnes). Cette hausse, qui résulte de celle de la taille des ménages en milieu rural, peut être liée au recul important de la mortalité dans les années 1980 (Ladier-Fouladi, 1999). Dix ans plus tard, en 1996, la taille moyenne des ménages accuse, en revanche, une baisse : elle s’établit à 4,8 personnes (4,6 en ville et 5,2 à la campagne).
La taille des familles nucléaires peut être évaluée à partir du niveau de la fécondité. Dans les années 1970, la famille nucléaire iranienne se différenciait du modèle occidental par sa dimension beaucoup plus importante, les femmes ayant en moyenne 7 enfants (Ladier-Fouladi, 1996 et 1999). Le recul rapide de la fécondité à partir de la seconde moitié des années 1980, de 6,4 enfants par femme en 1986 à 2,5 en 1999, laisse supposer que durant la dernière décennie, la famille nucléaire iranienne a commencé à se rapprocher, du moins par sa dimension, du modèle occidental. La réduction de la taille des familles, qui modifie certainement les relations affectives entre conjoints aussi bien qu’entre parents et enfants, a une incidence sociale considérable.
Jusqu’à un passé assez récent, la famille nucléaire iranienne se distinguait aussi du modèle occidental par une très forte dépendance intergénérationnelle, qui était indispensable pour qu’elle puisse assumer les fonctions sociales qui lui incombaient en l’absence d’un système de protection sociale. Les enquêtes mentionnées plus haut constatent la vivacité des liens de solidarité familiale, fondés sur l’interdépendance des membres et la réciprocité obligatoire de l’entraide entre la cellule familiale et son groupe de parenté (Behnam, 1971 et 1973).
Depuis les années 1950, la modernisation de l’économie, l’urbanisation et l’essor de la scolarisation, notamment dans les villes, avaient commencé à décharger – très lentement – les familles de certaines fonctions traditionnelles. Dans le domaine de la protection sociale, l’intervention assez tardive de l’État a poussé l’institution familiale à assumer sa fonction d’assistance et son pouvoir de contrôle jusqu’à une date récente. C’est donc de ce point de vue qu’il est intéressant d’examiner la relation entre la famille et l’État en Iran. Tout en soulignant qu’au cours des deux dernières décennies, l’amélioration des conditions générales de vie, la scolarisation massive et l’élévation du niveau d’instruction de la population, l’expansion des villes et du mode de vie urbain (Ladier-Fouladi, 1999) ont pu jouer un rôle déterminant dans l’adoption d’un comportement nouveau par les familles, nous insisterons ici sur l’impact des interventions de l’État dans le domaine de la protection sociale.
Tableau 1
Répartition des ménages iraniens selon le type de famille (en %)
Composition des ménages 1986 1996 Ensemble Urbain Rural Ensemble Urbain Rural 1. Chef de ménage (CM) et son épouse 8,3 8,1 8,6 9,0 8,9 9,2 2. CM, son épouse et les membres de premier degré* de la famille parentale du CM 0,7 0,6 0,7 0,1 0,1 0,2 3. CM, son épouse et leurs enfants 67,1 68,0 65,8 68,4 69,8 65,8 4. CM, son épouse, leurs enfants et les membres de premier degré de la famille parentale du CM 5,4 5,3 5,6 0,4 0,3 0,5 5. CM et ses enfants 3,8 4,0 3,4 4,9 4,8 5,0 6. CM, ses enfants et les membres de premier degré de la famille parentale du CM 0,3 0,3 0,2 0,01 0,02 0,01 7. Autres compositions 14,4 13,6 15,6 17,2 16,1 19,2 Total 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 dont – ensemble des familles nucléaires (1 + 3 + 5) 79,2 80,1 77,9 82,3 83,5 80,1 – ensemble des familles élargies ou étendues (2 + 4 + 6) 6,4 6,3 6,5 0,5 0,4 0,7 * Les membres de premier degré de la famille parentale du chef de ménage comprennent ses parents et ses frères et sœurs. Sources : Recensements généraux de la population et de l’habitat de 1986 et de 1996.
1. La protection sociale avant la Révolution de 1979
Malgré l’adoption de plusieurs lois concernant notamment les accidents du travail et l’assurance maladie depuis les années 1930, c’est seulement en 1960 que le gouvernement commence à mettre en place un cadre administratif et financier adéquat pour réaliser le projet d’État providence, suite à l’approbation des nouvelles lois relatives à l’assurance maladie et à la protection sociale des employés de l’État et des ouvriers (Mahbubi Ardakani, 1978). Avec cette loi, tous les employés de l’État sont assurés de percevoir une pension de retraite, qui se transmet après leur décès à leur veuve (ou veuf) et à leurs enfants mineurs (jusqu’à l’âge de 21 ans s’ils poursuivent des études). Toutefois, la gestion de l’assurance des fonctionnaires n’est pas centralisée
[1].
Pour ce qui concerne les ouvriers (secteur public et secteur privé), la loi de 1960 détermine deux types d’assurances, l’une complète et l’autre partielle, dont la gestion est confiée à l’Organisation des assurances sociales des ouvriers (OASO).
Quant aux employés et aux autres actifs du secteur privé, le texte de la loi est moins précis. Les employés pouvaient adhérer à l’OASO ou bien s’affilier à l’assurance que leur proposait leur entreprise.
La loi de 1960 concernant l’assurance des ouvriers a été révisée à deux reprises, avant que le gouvernement prépare la loi de la Sécurité sociale en 1975. Suite à l’approbation de cette loi, l’OASO, désormais dénommée Caisse de Sécurité sociale (CSS), est devenue la principale caisse d’assurance pour tous les actifs du secteur privé et leurs familles.
L’évolution de la législation et la multiplicité des caisses d’assurance, dont la plupart ne publient pas de statistiques, ne permettent pas de connaître le nombre exact d’assurés et d’ayants droit. Il n’est pas non plus possible de rendre compte avec précision de l’application de ces lois pour apprécier leur impact sur l’assistance aux familles. Nous cherchons ici à estimer le nombre des assurés parmi les salariés, jusqu’alors principaux bénéficiaires de la loi, et à évaluer d’une manière approximative la proportion de personnes bénéficiaires d’une assurance sociale dans la population totale (tableau 2).
Tableau 2
Estimation du nombre d’assurés et d’ayants droit des diverses caisses d’assurance du secteur public et de la Caisse de Sécurité sociale en Iran en 1966 et 1976
Année Population totale Salariés du secteur public Actifs dans le secteur privé Nombre d’assurés parmi les actifs dans le secteur privé Estimation du nombre d’assurés et de leurs ayants droit* Part de la population totale couverte par une assurance sociale (en %) 1966 25 788 722 662 666 5 447 081 451 000 5 568 330 21,6 1976 33 708 744 1 673 092 6 064 367 1 578 000** 16 255 460 48,2 * Somme des salariés du secteur public et privé multipliée par 5 (taille moyenne des familles). ** Estimation basée sur les chiffres de 1973 et 1974, années pour lesquelles les données étaient disponibles. Sources : Annuaire statistique d’Iran de 1975 et recensements de la population et de l’habitat de 1966 et 1976.
D’après ces chiffres, qu’il faut prendre avec précaution, la proportion de personnes couvertes par l’assurance maladie et la Sécurité sociale a nettement augmenté entre 1966 et 1976. Les statistiques de la CSS montrent que le nombre d’assurés s’est notamment accru entre 1971 et 1974. Soulignons que ces assurés étaient essentiellement des salariés vivant en milieu urbain et que la population active rurale (respectivement 62 % de la totalité des actifs en 1966 et 53 % en 1976), composée majoritairement d’indépendants et d’aides familiales, ne bénéficiait pas encore d’une assurance sociale.
La mise en place tardive d’une politique de protection sociale, essentiellement limitée aux salariés vivant en milieu urbain, a sans doute conduit une grande partie des familles à maintenir pendant longtemps leur fonction dans ce domaine. De la sorte, malades, invalides, chômeurs, vieux, etc., demeuraient dépendants de leur famille ; la modernisation des rapports familiaux était entravée tant que demeurait le régime de la « dépendance intergénérationnelle » (de Singly, 1993).
2. L’émergence d’un système de protection sociale sous la République islamique
Les fondations
Au lendemain de la Révolution, plusieurs fondations furent créées pour secourir et améliorer les conditions de vie des plus démunis, appelés les mostaz’afin (déshérités). Ces fondations avaient – et ont toujours – des moyens financiers considérables issus notamment d’une subvention de l’État, de certaines taxes et de dons religieux.
Après la confusion des premières années du nouveau régime, intensifiée par le déclenchement de la guerre contre l’Irak qui a imposé de nouvelles charges liées aux conséquences du conflit, le Comité de secours de l’Imam Khomeiny (CSIK, fondé en 1979) a réparti ses activités en divers services. Les plus importants d’entre eux sont l’aide financière aux personnes ou familles sans ressources, l’assurance maladie et les soins médicaux, les prêts sans intérêt, l’aide financière à la restauration des logements, les bourses d’études et l’octroi d’une très petite pension aux personnes âgées de 60 ans ou plus vivant en milieu rural. Quelques millions de personnes
[2] issues des couches les plus défavorisées de la population ont bénéficié et continuent de bénéficier de différentes aides et services proposés par cette fondation.
La fondation des Martyrs (créée en 1980) et la fondation du 15 khordad (créée en 1981) s’occupent des familles des morts pour la République islamique (victimes des journées révolutionnaires puis de la guerre contre l’Irak), des invalides et prisonniers de guerre, des disparus et des familles démunies. Le nombre de ces dernières est passé de 164 306 en 1983 à 232 431 en 1996 (Annuaire statistique d’Iran, 1986 et 1998). À la fin de la guerre, l’assistance aux invalides de guerre, comprenant à la fois les services de soins médicaux et les aides diverses destinées à les réinsérer dans la vie familiale, sociale et professionnelle, fut confiée à la Fondation des déshérités. Cette fondation prenait en charge 325 612 invalides de guerre en 1996 (Annuaire statistique d’Iran, 1998).
Certes, les aides financières ou les pensions versées par ces fondations sont très modestes, mais la prise en charge des plus démunis, notamment en milieu rural, a institué leur droit à une protection sociale. Nous supposons que ces fondations se sont substituées aux groupes familiaux et réseaux locaux qui, sans cela, auraient continué à se mobiliser pour secourir leurs membres ; en influant sur l’organisation traditionnelle de la solidarité familiale, ces fondations ont sans doute contribué à affaiblir la logique d’interdépendance familiale au profit d’une logique d’autonomisation des individus.
Les organisations d’assurance
La CSS, qui se chargeait depuis 1975 de l’assurance maladie et de la protection sociale des ouvriers, dans les secteurs public et privé, ainsi que des indépendants, est devenue selon la loi de 1979 l’Organisation de la Sécurité sociale (OSS). Elle a enregistré une hausse rapide du nombre de ses assurés.
Quant aux employés de l’État, dont le nombre avait augmenté depuis la Révolution en raison de l’étatisation de l’économie iranienne, outre la sécurité de l’emploi, ils bénéficiaient avec leurs familles d’une assurance maladie et d’une protection sociale.
Pour les années 1986 et 1996, l’OSS présente cette fois des statistiques permettant de connaître le nombre d’assurés et de leurs ayants droit, mais les diverses caisses d’assurance des salariés du secteur public ne fournissent que le nombre des assurés ; dans ce cas, on a donc estimé l’effectif des ayants droit en multipliant le nombre des assurés par 5, la taille moyenne des familles étant supposée égale à ce nombre (tableau 3).
Tableau 3
Estimation du nombre d’assurés et d’ayants droit des diverses caisses d’assurance du secteur public et de l’Organisation du bien-être en Iran en 1986 et 1996
Année Population totale Salariés du secteur public Actifs dans le secteur privé Nombre d’assurés parmi les actifs dans le secteur privé Estimation du nombre d’assurés et de leurs ayants droit Part de la population totale couverte par une assurance sociale (en %) 1986 49 445 010 3 454 437 6 620 880 1 952 424 26 000 854 52,6 1996 60 055 488 4 254 046 8 954 869 5 120 000 44 042 845 73,3 Sources : Annuaires statistiques d’Iran de 1986 et 1998, recensements de la population et de l’habitat de 1986 et 1996, Téhéran, Centre des Statistiques d’Iran et Système général de bien-être et de protection sociale (résumé du rapport), Téhéran, année 1378 (1999).
Entre 1976 et 1986, la proportion de bénéficiaires d’une assurance sociale n’a augmenté que de 4,4 points, sans doute en raison des perturbations liées à la Révolution et à la guerre. La hausse est beaucoup plus importante entre 1986 et 1996, les assurés et leurs ayants droit représentant à cette dernière date 73 % de la population totale. Si l’on y ajoutait les personnes bénéficiant des aides et services des fondations et de l’Organisation du bien-être, ces proportions seraient même légèrement plus élevées en 1986 et en 1996. L’Organisation du bien-être vient en aide aux handicapés physiques et mentaux, aux orphelins et aux familles démunies ou se trouvant sans chef, dans les villes (dès 1985) comme dans les campagnes (à partir de 1990). Elle assiste financièrement ces familles, dont le nombre est passé de 245 331 à 555 860 en milieu urbain entre 1986 et 1996, et de 29 625 en 1990 à 88 265 en 1996 en milieu rural (Annuaire statistique d’Iran, 1998).
Toutes ces actions des institutions étatiques et semi-étatiques de la République islamique paraissent jouer un rôle déterminant dans la hausse des demandes de prise en charge et d’intervention publique par la société iranienne. De sorte que l’État a dû adopter en 1994 une loi d’assurance maladie universelle et assumer lui-même une partie du montant de la cotisation de la population rurale (Rassâï-nia, 1997). Dès lors, l’Organisation de l’assurance et des services médicaux créée à cette fin au sein du ministère de la Santé a commencé à centraliser la gestion de l’assurance maladie d’une grande partie de la population. En 1995, pour sa première année d’activité, elle couvrait 6,3 millions d’assurés, dont 116 901 ruraux (Annuaire statistique d’Iran, 1995) et en 1998, 28,4 millions dont 20,8 millions d’assurés en milieu rural, soit 90 % de la population des campagnes (Annuaire statistique d’Iran, 1998).
Depuis les années 1980, les progrès de la protection sociale laissent deviner l’émergence d’un véritable État providence en Iran. Même si ses moyens et ses réalisations sont encore modestes, nous supposons qu’il prend progressivement en charge les fonctions précédemment assumées par la famille, contribuant à modifier une organisation communautaire fondée sur l’entraide et la solidarité familiale. Il est ainsi probable que, depuis la Révolution de 1979, la famille iranienne se rapproche également du modèle occidental de la famille nucléaire par ses fonctions et ses rapports familiaux.
Paradoxalement, c’est l’État islamique qui aura contribué à cette évolution, alors qu’il paraissait a priori favorable au modèle familial intégrateur et autarcique dans lequel l’individu n’est nullement valorisé. La République islamique a entrepris cette politique d’assistance sociale à la fois par respect de l’idéal religieux de charité mais aussi par populisme. Ce faisant, elle a institué comme n’importe quel État moderne et laïc la reconnaissance du droit à la protection sociale et incité la population à demander de plus en plus d’intervention dans ce domaine, dans une logique d’autonomisation des individus. Ainsi, on ne peut aborder la question de l’évolution de la structure et de la fonction sociale de la famille dans l’Iran post-révolutionnaire sans prendre en compte ce contexte particulier.
III. La famille urbaine à Shiraz
Les résultats de l’enquête Famille et fécondité réalisée à Shiraz en 1996
[3] permettent d’observer les caractéristiques actuelles de la famille, tout au moins dans cette grande ville
[4], et de vérifier la validité des schémas explicatifs avancés plus haut. Cette étude se focalise sur les familles nucléaires complètes (couples avec enfants célibataires) mais une comparaison a aussi été effectuée avec les familles élargies (couples avec enfants non célibataires et familles de ces derniers).
1. La structure des familles à Shiraz
L’enquête a été effectuée auprès de 1 242 ménages représentatifs de la population de Shiraz durant l’été 1996. Ils comprennent 84,5 % de familles nucléaires (dont 75 % de familles nucléaires complètes) et 15,5 % de familles élargies ou étendues.
Chaque famille nucléaire compte en moyenne 3 enfants dont un âgé de 15 ans ou plus, la moyenne d’âge pour ces derniers étant de 19,9 ans. La taille moyenne des familles élargies est de 6,8 personnes, dont 2,2 enfants de plus de 15 ans, l’un d’entre eux étant non célibataire. La moyenne d’âge des enfants âgés de plus de 15 ans est respectivement de 21,8 ans pour les célibataires et de 28 ans pour les non-célibataires.
Dans les familles nucléaires, seuls 10 % des pères, 10 % des mères et 1 % des enfants âgés de 15 ans ou plus sont analphabètes. Dans les familles élargies, la proportion des parents analphabètes s’avère plus importante : 15 % des pères et 27 % des mères, contre seulement 1 % des enfants et aucun cas parmi les brus et les gendres.
2. Les relations entre les membres de la famille
L’ordre patriarcal étant supposé dominant dans les familles iraniennes, les femmes non célibataires âgées de 15 à 49 ans ont été interrogées à la fois sur les relations entre parents et enfants, entre mari et femme, et entre aînés et cadets.
Dans les familles nucléaires complètes, seules 10 % des femmes pensent que les enfants doivent obéir aveuglément à leurs parents, tandis que 42 % prônent des relations amicales et 48 % pensent que les enfants doivent respecter leurs parents, à condition que ces derniers fassent un usage « raisonnable » de leur autorité (tableau 4). S’agissant des relations des femmes avec leur époux et de celles des cadets avec les aînés, la proportion de femmes qui penchent pour une attitude fondée sur l’obéissance selon la hiérarchie de l’âge est beaucoup plus faible que la part de celles qui prônent une attitude amicale ou fondée sur le respect mutuel. Soulignons que la proportion des jeunes mères qui préconisent des relations non autoritaires est à peine plus élevée que celle des plus âgées.
Tableau 4
Attitude préconisée par les femmes pour les relations entre les membres de la famille à Shiraz (répartition en %)
Relations entre les membres de la famille Attitude préconisée Obéissance selon la hiérarchie de l’âge Respect mutuel(1) Relation amicale Sans réponse Ensemble Femmes des familles nucléaires complètes Entre les parents et leurs enfants 10 48 42 0 100 Entre la femme et son époux 11 35 54 0 100 Entre aînés et cadets 8 63 29 0 100 Femmes des familles élargies Entre les parents et leurs enfants 7 53 31 9 100 Entre la femme et son époux 12 31 48 9 100 Entre les aînés et cadets 4 50 37 9 100 (1) Cette notion n’implique pas l’égalité des individus dans la relation ; la réponse proposée aux femmes faisait référence à un « respect » de l’autorité de l’autre, conditionné par l’usage modéré de cette autorité. Source : enquête Famille et fécondité à Shiraz, 1996.
Contre toute attente, les femmes des familles élargies ont des opinions proches de celles des femmes des familles nucléaires quant aux relations entre les membres de la famille.
Bien qu’il s’agisse de simples déclarations et qu’il soit impossible de vérifier si ce type de rapports est véritablement établi entre les membres de la famille à Shiraz, l’ordre patriarcal fondé sur l’hégémonie hiérarchique de l’âge et du sexe semble être rejeté par les femmes. L’un des facteurs décisifs qui peut rendre intelligible l’attitude préconisée par les femmes peut être la présence dans la famille d’enfants âgés de 15 ans ou plus, dont le niveau d’instruction dépasse celui de leurs parents. Dans les familles nucléaires, le nombre moyen d’années de scolarisation des enfants était en effet de 10,3 ans, contre 8,3 ans pour les pères et 7,5 ans pour les mères. Dans les familles élargies, il était de 10 ans pour les enfants, 6,3 ans pour les pères, 5 ans pour les mères, 10,8 ans pour les gendres et enfin 9,4 ans pour les brus.
Cette situation est très récente dans la société iranienne : pour la première fois dans les années 1990, les jeunes générations nées vers 1975, qui ont été massivement scolarisées, ont dépassé le niveau d’instruction de leurs parents (Ladier-Fouladi, 2001). Cela influence incontestablement les comportements des parents et transforme les relations dans la cellule familiale. Ainsi, les rapports parents/enfants deviennent davantage fondés sur le dialogue – ou le conflit! – que sur les valeurs traditionnelles d’obéissance et de soumission. De surcroît, le niveau d’instruction des femmes est proche de celui des hommes, ce qui favorise l’établissement de relations plus égalitaires entre époux.
C’est ainsi que nous expliquons l’étonnante proximité des attitudes préconisées par les femmes vivant dans des familles nucléaires complètes et dans des familles élargies pour éduquer et élever leurs enfants : 69 % des femmes des familles nucléaires et 68 % de celles des familles élargies déclarent avoir finalement adopté la manière douce, fondée sur le dialogue et la persuasion, contre seulement 28 % et 19 % qui disent avoir opté pour la manière rigoureuse, accompagnée de brimades physiques si nécessaire. La préférence marquée d’une majorité de femmes, jeunes ou moins jeunes, pour la persuasion et le dialogue témoigne aussi de la mise en cause de l’ordre patriarcal.
3. Solidarité et réseaux d’entraide familiaux à Shiraz
L’intensité des rapports familiaux au sein de la parenté peut être évaluée grâce aux informations fournies par l’enquête sur les aides et services rendus par la famille d’origine (la famille élargie, qui assure d’une manière permanente l’entraide et la solidarité entre les générations, est exclue de cette analyse).
La proportion des familles nucléaires qui reçoivent régulièrement une aide ou bénéficient d’un service de la part de leur famille parentale est relativement faible. Le soutien moral (53,1 %), suivi par la garde d’enfants (45,1 %) et les aides diverses en cas de nécessité (45,0 %) sont les situations les plus fréquentes. À l’opposé, tous les services et aides ayant une dimension financière ou nécessitant le recours à des relations qui dépassent la cellule familiale et s’étendent sur le groupe de parenté, voire à l’extérieur de celui-ci, sont rarement mentionnés (de 10 % à 11,2 %). La solidarité au sein de la parenté consiste surtout en un soutien et une entraide de nature purement affective. Au cours des deux dernières décennies, les institutions spécialisées, aussi bien dans le domaine de la protection sociale que de l’emploi ou encore des crédits bancaires – et notamment ceux des Caisses de prêt sans intérêt, en grande expansion depuis la Révolution – auraient affaibli cette fonction de la famille. Il se peut aussi que la très grave crise économique que traverse le pays ait restreint le pouvoir d’assistance financière du groupe de parenté. Cela entraîne très probablement l’établissement de relations davantage fondées sur des sentiments d’affinité que sur des contraintes et des devoirs réciproques.
Dans un Iran marqué par le développement des voies de communication, le progrès de la diffusion de l’information et l’accès croissant à l’éducation, on peut penser que les résultats de l’enquête réalisée dans la ville de Shiraz, selon lesquels la famille nucléaire semble adhérer de plus en plus au modèle de la famille conjugale isolée, pourraient être confirmés dans une importante partie des grandes villes et leurs agglomérations proches.
En Iran, le type dominant de la famille urbaine est incontestablement celui de la famille nucléaire. Cependant, jusqu’au début des années 1970, le modèle iranien paraissait encore très différent de celui qui prévalait dans le monde occidental, en raison de la taille élevée des familles et de leur dépendance envers le groupe de parenté.
Depuis les années 1980, la fécondité a baissé et le développement des institutions étatiques et semi-étatiques intervenant dans le domaine de la protection sociale suggère des modifications importantes des fonctions sociales de la famille. D’après les résultats de l’enquête réalisée à Shiraz, la famille nucléaire urbaine paraît se rapprocher du modèle occidental de la famille nucléaire, à la fois par la réduction importante de sa taille, l’établissement de rapports de plus en plus égalitaires entre les générations et une solidarité plutôt fondée sur les sentiments d’affinités.
La transition démographique, d’un côté, et la substitution des institutions de l’État aux fonctions sociales de la famille, de l’autre, auraient abouti à la modernisation de la famille nucléaire iranienne et auraient initié par-là même une mutation des rapports sociopolitiques dans le pays qui n’a sans doute pas encore produit tous ses effets.
·
Behnam Djamshid, 1973, Les structures de la famille et la parenté en Iran, Téhéran, Khârazmi, 2e édition, 102 p.
·
Behnam Djamshid, 1971, « Famille nucléaire et groupement de parenté en Iran », Extrait de Diogène, 76, p. 124-141.
·
Ladier-Fouladi Marie, 2001, « Démographie, société et les changements politiques en Iran », Esprit, n° 8-9, p. 154-172.
·
Ladier-Fouladi Marie, 1999, Population, société et politique en Iran de la monarchie à la République islamique, thèse de doctorat en démographie et sciences sociales, Paris, EHESS, 480 p.
·
Ladier-Fouladi Marie, 1996, « La transition de la fécondité en Iran », Population, 51(6), p. 1101-1127.
·
Mahbubi Ardakani Hossein, 1978, Histoire des instituts et entreprises modernes en Iran, Téhéran, éditions de l’université de Téhéran, vol. 2, 451 p.
·
Rassâï-nia Nâsser, 1997, Le code de protection sociale, Téhéran, Virâstâr, 244 p.
·
Singly François de, 1993, Sociologie de la famille contemporaine, Nathan, Paris, 128 p.
[*]
CNRS, Monde Iranien (tél : 0149604010 ; courriel :
ladier@ ivry. cnrs. fr).
[1]
À l’instar du ministère de la Défense et de l’Armée, de la Compagnie nationale de pétrole ou encore de la Banque nationale, disposant de longue date de leurs propres dispensaires et de caisses d’assurance sociale, les administrateurs se sont organisés pour proposer à leurs employés des services médicaux et une assurance sociale.
[2]
Il est impossible de totaliser le nombre de personnes dont se charge le CSIK, dans la mesure où les individus ou les ménages sont comptabilisés autant de fois que le nombre d’aides ou de services dont ils bénéficient.
[3]
Cette enquête a été réalisée dans le cadre d’une convention de recherche entre l’Ined, le CNRS (Monde iranien) et l’Institut de recherche en planification et développement de l’Organisation iranienne du Plan et du Budget.
[4]
Avec un peu plus d’un million d’habitants en 1996, la ville se situe au cinquième rang des villes les plus peuplées d’Iran.