Population
I.N.E.D

I.S.B.N.sans
200 pages

p. 401 à 409
doi: en cours

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Bibliographie critique

Volume 57 2002/2

Bertheleu Hélène (dir.), Identifications ethniques : rapport de pouvoir, compromis, territoire, Paris, L’Harmattan, 2001, 237 p.

Cet ouvrage collectif s’intéresse à différents problèmes que pose l’existence de groupes minoritaires dans des communautés fortement structurées. Il aborde les constructions et transformations identitaires en relation avec les mouvements migratoires. Comment émerge finalement ce « nous » face à l’autre ou aux autres, quelles sont les conditions de sa cristallisation? Les exemples des Roumains en France, des Bulgares, des Marocains ou des Portugais traités dans cet ouvrage montrent la diversité des processus et des formes d’organisation de ces communautés et surtout la diversité des dynamiques identitaires, qui se matérialisent à la faveur des processus de mobilisation dans leurs différentes formes. Les auteurs ont, pour la plupart, privilégié les études de terrain.
Comment le traitement politico-administratif des populations minoritaires, dans différents contextes (colonial, vieux pays d’immigration ou pays d’immigration récente) contribue-t-il à gérer la différence produite par la mobilité spatiale? Les problèmes que pose ce traitement, qui résultent souvent de démarches administratives et politiques ambivalentes, tiennent à la fois à la nécessité économique (agriculture intensive du sud de l’Espagne) et aux représentations qui découlent de la présence inattendue de l’autre. Les travaux montrent aussi bien dans le cas des Roumains en France que des Turcs en Allemagne ou des Palestiniens du Liban que les immigrés sont loin d’être passifs et qu’ils réagissent en fonction des stratégies qu’ils ont mises en œuvre et des contextes politico-administratifs auxquels ils sont confrontés. L’ensemble des travaux montre que, finalement, l’identité ethnique est plus le produit d’un rapport social que le résultat naturel du regroupement ou de la vie communautaire.
Les auteurs examinent les dynamiques identitaires à la lumière des migrations ; ils analysent aussi bien les facteurs exogènes à la base de leur formation (politique, économique, politico-juridique, politico-idéologique, etc.) dans différents contextes et différents pays, que les facteurs endogènes. Ces derniers peuvent-être favorables (ou non) au maintien ou au renforcement de l’identité ethnique. L’importance de l’expérience commune de la migration et de son vécu (exil, traumatisme collectif) dans la construction de ce « nous » pas comme les autres est ainsi mise en évidence. Les mécanismes de cette construction et ceux de leur transmission acquièrent une importance particulière dans la formation des diasporas et dans leur perpétuation (Juifs, Arméniens, Palestiniens).
Les situations sont complexes, et les conceptions basées sur « les processus d’acculturation linéaire, censés aboutir à l’épuisement ou à l’usure progressive des références culturelles et identitaires » ne traduisent pas la réalité complexe des « communautés » qui sont constituées. On « s’aperçoit au contraire que, selon les situations, l’identité ethnique et l’ethnicité trouvent de nouveaux supports, de nouvelles raisons d’être, reflétant autant les rapports majoritaires/minoritaires que la nature et l’intensité des relations sociales et politiques entre membres de ces communautés ».
Kamel Kateb

Klein-Gousseff Catherine, Retours d’URSS. Les prisonniers de guerre et les internés français dans les archives soviétiques, 1945-1951, CNRS Éditions, 2001

Cet ouvrage, coordonné et présenté par Catherine Klein-Gousseff, n’est pas un simple recueil de documents, mais un ouvrage dont les commentaires et la présentation offrent de nombreuses clés pour comprendre une question douloureuse de l’histoire de France: celle du rapatriement d’URSS, après la seconde guerre mondiale, des Alsaciens-Lorrains enrôlés dans l’armée allemande puis faits prisonniers par les Soviétiques. Les négociations engagées pour les rapatrier furent complexes, et ont longtemps suscité le doute sur l’achèvement des opérations et l’éventuel enfermement persistant de certains d’entre eux.
Les documents sélectionnés dans cet ouvrage permettent d’ouvrir ce dossier avec un point de vue d’historien. Il ne s’agit pas seulement de traiter de cette question précise, mais de la replacer dans le contexte des négociations, tensions, jeux diplomatiques et incertitudes qui ont entouré cette affaire. Il s’agit donc de fournir, face aux nombreux témoignages d’anciens prisonniers, un éclairage non pas contradictoire mais différent, qui offre le regard de ceux qui, du côté français et du côté soviétique, furent engagés dans ce processus de négociation.
L’ouvrage est ainsi organisé sur la base d’une alternance de commentaires et de documents, les premiers éclairant soigneusement et élargissant le champ d’investigation fourni par les archives. Ces documents d’archives proviennent du fonds du NKVD-MVD (ministère de l’Intérieur) qui, par l’intermédiaire du GUPVI NKVD, en l’occurrence séparé du GULAG, assure l’organisation et la gestion de ces camps, et de celui de la Délégation aux affaires de rapatriement. Cette dernière est placée sous la responsabilité directe du conseil des ministres et dirigée par des militaires, chargée du rapatriement, de l’organisation et de la gestion des « points de rassemblement », lieux où ont été regroupés les étrangers prisonniers des Allemands, dans les camps de concentration ou d’internement d’Europe centrale et orientale, et libérés par l’Armée rouge.
Cet ouvrage propose donc un regard administratif, sur la base de circulaires, règlements, tableaux statistiques, comptes rendus de visite et rapports sur la situation des Français de tels ou tels camps, hésitations et contradictions des responsables soviétiques à différents niveaux, correspondances avec divers organismes traitant de ces questions. Le choix de se limiter à des documents soviétiques émanant des deux administrations principales chargées de ces questions était bien entendu risqué. Mais il permet de mieux comprendre, du point de vue souvent froid et technique d’une administration particulière, dans un contexte extrêmement compliqué, le fonctionnement de déplacements entiers de populations, qui deviennent l’objet d’enjeux diplomatiques, de problèmes matériels et d’organisation.
Cette restriction des sources, qui conduit à ne pas disposer des sources symétriques, côté français, si ce n’est par référence ou réponse dans les documents soviétiques, est d’autant moins préjudiciable que le commentaire de C. Klein-Gousseff est lumineux et permet de confronter le caractère profondément humain de cette question et sa réponse administrative.
Cette confrontation est sans doute l’un des grands intérêts de ce livre, qui permet de lire, à travers un style sec et précis, à travers les protestations de certaines autorités et les réponses d’autres responsables, à travers même les descriptions et synthèses sur la situation dans les camps de prisonniers qui ont été faites par des responsables du GUPVI ou d’autres administrations soviétiques, un moment fort de la vie de l’après-guerre de tous ceux qui se sont retrouvés ainsi déplacés et internés alors que le conflit était terminé. Loin, donc, de fournir une vision édulcorée d’un moment de l’après-guerre, cet ouvrage offre au contraire un panorama complexe et contradictoire.
La première partie, consacrée aux camps de prisonniers, présente le fonctionnement et les conditions de vie dans ces camps. Le détail des informations est remarquable, mais c’est surtout la relation qu’on peut établir entre l’organisation de ce système, sa gestion par le GUPVI et l’organisation générale du système concentrationnaire soviétique avant la seconde guerre mondiale, par le GULAG, qui transparaît de cette partie, ce qui permet de compléter le regard de plus en plus précis que l’on porte sur ce système : gestion de l’approvisionnement, rations alimentaires, santé, travail dans les camps, relations entre détenus. Aux documents soviétiques s’ajoutent certains rapports français, transmis par voie diplomatique aux autorités soviétiques.
Une seconde partie présente, grâce à ces documents soviétiques, tout le jeu diplomatique et la transformation d’une question humaine – le rapatriement de prisonniers en relations politiques et diplomatiques. Y sont illustrées les différentes phases d’une négociation qui, si elle va permettre un rapatriement massif au début de l’après-guerre, va laisser traîner longtemps la question de ceux qui n’en auront pas bénéficié. Cette seconde partie montre les tensions entre administrations soviétiques, l’absence de réciprocité, la condition du camp de Beauregard en France, qui rassemblait les prisonniers soviétiques libérés, et celle du camp de Tambov en URSS, principal camp d’internement des Alsaciens-Lorrains étant très différentes – le premier étant géré par les Soviétiques eux-mêmes. Elle montre aussi l’effet de contexte extérieur à cette question, la rupture des négociations en 1947, au début de la guerre froide.
Ainsi, cet ouvrage, tant par les documents qu’il présente que par les commentaires qui les entourent et les accompagnent, offre un regard très nouveau, étrange mais convaincant, sur un problème douloureux. Lire noir sur blanc l’écriture administrative ou diplomatique, la confronter avec les chiffres et les mémoires, apporte, outre une compréhension de la question traitée, un éclairage très nouveau sur la gestion politique et diplomatique d’une population déplacée.
Cet ouvrage ouvre donc avec succès une nouvelle collection, « Mondes russes – États, sociétés, nations », des éditions du CNRS, collection consacrée aussi bien à des ouvrages de référence, des monographies que des publications de documents.
Alain Blum

Kohler Hans-Peter, Fertility and social interaction, Oxford, Oxford University Press, 2001, 212 p.

La transition démographique, dont l’évolution de la fécondité traitée ici ne constitue qu’un des éléments, a fait depuis longtemps l’objet de théories très diverses qui veulent fournir un cadre universel d’explication pour les changements démographiques observés sur le long terme. L’auteur de cet ouvrage tente de dépasser ces différentes approches en fournissant un cadre synthétique, qui permette, non seulement de les réconcilier, mais d’apporter de nouveaux éléments dans la compréhension de l’évolution de la fécondité, tant pour les pays développés, que pour les pays en développement.
Il privilégie cependant l’approche économique néoclassique, en lui adjoignant une théorie originale des réseaux sociaux, qui devrait permettre de répondre aux principales critiques faites par de nombreux auteurs à cette approche, du fait, en particulier, de l’absence du contexte social et institutionnel, et de l’omission de nombreux facteurs culturels dans ces modèles.
Partant d’un point de vue individuel, il montre, en s’appuyant sur des données portant sur des villages coréens et kenyans, le rôle des réseaux de relation dans les processus de prise de décision d’utilisation de contraceptifs. L’information partagée par les partenaires d’un réseau donné est donc limitée et une modélisation des interactions sociales, tenant compte de la densité du réseau, est proposée pour expliquer ces comportements. Les trajets suivis par les diverses communautés ne convergent pas, mais montrent une diversité permanente des comportements. La rareté d’enquêtes sur les réseaux sociaux explique le manque de généralité des modèles ainsi mis en place. Il est pour notre part évident que les réseaux sociaux ici décrits ne sont pas universels et que ces résultats sont très partiels. L’auteur aurait dû développer ce point, en s’appuyant en particulier sur des analyses d’interaction et de diffusion spatiale, mis en place par des géographes de la population [1].
L’étape suivante consiste à passer d’un comportement individuel, modélisé à l’aide des réseaux sociaux, dont les individus font partie, à un modèle agrégé du comportement fécond d’une population donnée. C’est là, à nouveau, une question difficile, car les comportements agrégés d’une population n’ont aucune raison de correspondre à l’agrégation des comportements individuels [2]. L’auteur fait d’ailleurs bien état de cette différence : « This feedback loop between the micro- and the macro-level implies that the behavior of the population is not merely a mirror image of individual behavior, but differs in some important aspects ». Il laisse malheureusement cet aspect de côté, en ne faisant intervenir dans son modèle que des caractéristiques agrégées des villages ou des groupes de référence. Il ne s’agit donc pas là d’un modèle multiniveau, qu’il aurait été nécessaire de mettre en place pour expliquer correctement le passage d’un modèle individuel à un modèle agrégé en tenant compte des effets au niveau individuel, mais d’un modèle beaucoup plus simple n’expliquant finalement que les comportements agrégés.
L’auteur passe ensuite aux problèmes posés par les rythmes différents qu’a connus la transition démographique dans les pays développés et les pays en développement. Il propose là une analyse théorique de grand intérêt, combinant une approche interdisciplinaire et une modélisation rigoureuse. Sa thèse est que le déclin de la fécondité constitue un problème de coordination : les bénéfices du choix par une femme d’un type de fécondité donné sont incertains au moment où elle doit décider d’avoir un nouvel enfant ou non, car ils dépendent des choix des autres membres de la population. En posant l’existence de deux types de réseaux, ceux d’information et ceux de coordination, jouant de façon différente et à des moments différents sur les comportements, cela permet une explication satisfaisante des développements en apparence contradictoires de la transition dans les pays développés et en développement.
Une dernière partie envisage les fluctuations observées actuellement dans les taux nets de reproduction des pays développés. L’auteur montre que, là aussi, l’interaction sociale permet d’expliquer certaines de ces fluctuations entre niveaux de fécondité différents. Cependant, un tel modèle ne permet plus la prévision des instants de passage d’un niveau à un autre, mais seulement de prévoir les durées moyennes passées dans un état ou dans un autre.
En conclusion, on peut dire que cet ouvrage est stimulant, en ce qu’il renouvelle certaines des hypothèses des modèles antérieurs en faisant intervenir un niveau intermédiaire entre l’individu et l’ensemble de la société : les réseaux d’interaction sociale. Cela permet de résoudre certaines difficultés rencontrées par les modèles antérieurs, mais vient poser de nouvelles questions auxquelles l’auteur ne répond que partiellement. Est-il vraiment possible de disposer d’un modèle unique pour expliquer la diversité des cheminements suivis par la transition démographique? Telle est la question que l’on se pose après la lecture de cet ouvrage.
Daniel Courgeau

Mespoulet Martine, Statistique et révolution en Russie. Un compromis impossible (1880-1930), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001, 338 p.

La statistique soviétique a toujours été l’objet de suspicions et de doutes, mais aussi de fascination, tant on recherchait des chiffres introuvables, la confirmation ou l’infirmation d’événements marquants, un jugement ou une appréciation des conséquences des politiques dramatiques qui ont marqué cette histoire. L’ouverture des archives a offert aux chercheurs un nouveau matériau, permettant de clore d’anciens débats et d’anciennes polémiques tout en ouvrant de nouveaux chantiers. Elle a permis aussi de cesser de penser les années 1917-1991 de façon isolée, pour les réintégrer dans une histoire russe longue.
L’ouvrage de Martine Mespoulet est exemplaire de ce renouveau, renouveau des questions, des approches, de la périodisation. Il se situe à l’articulation d’une nouvelle historiographie de la Russie et de l’URSS, de l’histoire de la statistique telle qu’elle a été renouvelée ces vingt dernières années, dans le prolongement des travaux d’Alain Desrosières, enfin d’une histoire et d’une sociologie des professions. L’ouvrage s’intéresse d’abord à un groupe social et professionnel qui se constitue, à la suite d’une transformation politique et institutionnelle profonde : la création des zemstva, administrations provinciales élues qui naissent en Russie en 1864 et offrent la première ouverture face au pouvoir autocratique tsariste.
Les statisticiens sont issus de cette transformation. Une réforme institutionnelle crée ainsi un groupe professionnel, puisqu’elle est réalisée à un moment où les États européens voient dans la statistique un moyen novateur de connaître et donc de gouverner. Mais, à la différence de la France, par exemple, ce groupe naît de l’initiative de pouvoirs décentralisés, dans un État autocratique. D’où cette originalité d’une profession, qui rassemble un milieu intellectuel autour d’une profession a priori technique mais finalement extrêmement novatrice et impliquée politiquement, directement ou indirectement. Le livre de Martine Mespoulet décrit donc, et explicite, de façon extrêmement précise, cette combinaison entre un milieu régional (lieu de rencontre entre les élites), le parcours des statisticiens, les relations qui s’établissent entre eux, au-delà des provinces, générant une certaine unification des pratiques, un regard de plus en plus large sur le monde paysan, mais aussi les villes, regard qui, à travers la statistique, conduit à des projets de réformes sociales. Elle examine aussi, par une lecture particulièrement fine et compétente de la production statistique, comment tout cela conduit à des innovations statistiques majeures, en particulier en termes d’enquête. La difficulté du terrain, les limites des financements provinciaux, les immenses réticences du pouvoir tsariste au développement de la statistique, et en particulier l’absence des recensements, conduisent les statisticiens des zemstva à « inventer » l’enquête par sondage, à réaliser des allers et retours permanents entre théorie et pratique, réfléchissant sur l’unité d’observation, sur la nature des tirages aléatoires, sur la représentativité. C’est là, à n’en pas douter, l’un des autres apports de ce livre : une contribution majeure à l’histoire de la statistique, en particulier le chapitre intitulé « Un savoir statistique en construction ».
Cette histoire d’une profession et d’un savoir couvre, dans la première moitié de l’ouvrage, les années qui s’étendent de la réforme de 1864 à la Révolution de 1917. La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à la période soviétique et montre comment cette profession, en cours de constitution, aura des difficultés à s’implanter en tant que telle. Elle montre d’abord les mécanismes de recentralisation de la statistique, et explicite le paradoxe d’une profession élaborée sur les bases d’une forte décentralisation, mais souvent centralisatrice par culture, qui constitue rapidement une des bases de la centralisation soviétique. Elle décrit ensuite en détail l’institutionnalisation imparfaite, l’importance des recensements et de la statistique en général durant les premières années soviétiques. Elle montre enfin comment la force du plan et les tensions vont mettre un terme à cette histoire inachevée de la constitution de la profession de statisticien.
Cet ouvrage est important par la multiplicité des approches suivies, par la double maîtrise d’une histoire sociale renouvelée et d’une sociologie des professions. Il est aussi, à n’en pas douter, une étape importante de l’histoire de la statistique qui traite, aujourd’hui, de la nature de l’État et de la formation des connaissances. Il est enfin une contribution novatrice à l’histoire de la formation de l’État soviétique.
Alain Blum

Portraits de femmes. La Femme dans la peinture au XIXe siècle, Avallon, Imprimerie Rimbaud, 2000, 105 p., ill.

Il est rare qu’une revue de démographie fasse place, dans sa rubrique bibliographique, au catalogue d’une exposition de peinture. Mais le thème de la manifestation, la qualité des œuvres exposées et l’intérêt des textes de présentation justifient cette initiative et tous les historiens, démographes ou non, reconnaissent, au moins depuis Philippe Ariès, l’apport de l’iconographie dans la compréhension du passé.
L’exposition en question, qui a tourné de novembre 2000 à septembre 2001 de l’Aude à la Somme en passant par la Loire, sans s’arrêter malheureusement à Paris, apporte une contribution non négligeable à la problématique du « genre », examinée en l’occurrence à travers 65 toiles brossées par une cinquantaine de peintres « officiels » du début à la fin du XIXe siècle.
L’absence des plus grands (Toulouse-Lautrec, Degas, Renoir), non exposés pour des raisons de coût, limite évidemment la vision proposée ici de la femme. Les peintres représentés, influencés par David et Ingres plus que par Delacroix, épris des Pays-Bas et de l’Italie comme, en France, de la Bretagne et de la Provence, comptent peu de femmes parmi eux. Mais si, par exemple, une Marie Bashkirtseff s’est heurtée à de nombreux obstacles pour pouvoir peindre, Rosa Bonheur, Marie Petiet ou Cécile Donard, entre autres, furent des peintres à part entière.
Le présent catalogue s’ouvre sur trois commentaires que nous pourrons qualifier d’historique pour le premier, de tonalité plus sociologique pour le second, et davantage pictural pour le dernier. Dans son avant-propos, « Les Femmes, ou les Silences de la peinture », Michelle Perrot, historienne, remarque que les peintres officiels du temps reflètent le goût des classes moyennes, qui constituent leur clientèle. L’ensemble des œuvres rassemblées ici donne la vision passéiste et intemporelle d’une rassurante féminité. En tant que sujets, les femmes offrent un champ plus vaste que les hommes à leur représentation dans l’espace public et privé. Le mariage leur était, tout compte fait, plus favorable que le célibat, et la douceur du foyer fait contraste ici avec l’âpreté du monde extérieur. Pourtant, contrairement aux idées reçues, le XIXe siècle n’a pas été plus dur que les autres pour les femmes, même si la Révolution les a exclues de la sphère publique et politique. Le féminisme a su jouer du principe d’égalité, à tel point qu’on a pu parler d’âge d’or à son sujet, la protestation s’étant faite plus forte sous la IIIe République.
Dans son introduction, « La Représentation des femmes dans la peinture française du XIXe siècle, avancées et reculs », Eunice Lipton, historienne de l’art, se livre à une critique plus sociologique qu’esthétique des œuvres exposées qu’elle analyse sous le double prisme des deux révolutions, politique et industrielle. Elle compare la peinture du XIXe siècle à celle du XVIIIe, époque où le réalisme, sauf chez Chardin, n’existe pas, et où l’on ne s’intéresse ni à l’âge de la femme, ni à son statut social, alors que le XIXe, siècle de la photographie, cherchera également à atteindre la réalité à travers la peinture. Les classes laborieuses acquièrent alors une certaine visibilité. L. insiste également sur le fait que ces tableaux sont les acteurs d’un théâtre social et politique. En se demandant pour qui sont-ils faits, qui les regarde et qui les achète, elle rejoint les analyses de sociologues de notre temps quand elle constate que la nouvelle bourgeoisie, avide de reconnaissance sociale, achète de plus en plus d’œuvres d’art, en imposant désormais aux artistes ses propres valeurs de travail et de puritanisme et sa conception d’une masculinité naturellement dominatrice face à une féminité assujettie. Selon L., en effet, la fonction traditionnelle de l’art est de plaire à ses acheteurs potentiels. La peinture est faite pour les riches, et si Degas, par exemple, peignait des blanchisseuses ou des repasseuses, c’est qu’il existait un marché pour ce genre de tableaux auxquels un public évidemment hétérosexuel prêtait une forte charge érotique. L. admet cependant qu’il est difficile de juger de l’impact sur l’art d’un phénomène historique aussi complexe que l’industrialisation et de son corollaire, la vente de la force de travail, et inversement d’évaluer le rôle de l’art sur l’histoire.
C’est peut-être Marie-Noëlle Maynard, conservateur du Musée des Beaux-Arts de Carcassonne, qui, dans sa présentation, « Portraits de femmes », se livre à l’étude la plus équilibrée. M. se demande comment aborder la femme dans son siècle à travers la peinture : quelle image les peintres en donnent-ils, quel rôle lui attribuaient-ils? Leur œuvre, selon M., est autant le produit d’une idéologie que celui d’un constat. L’exposition a été répartie entre trois grands chapitres : tout d’abord, celui, à intentions didactiques et moralisatrices, des âges de la femme, allant de l’enfant à la « vieille » ou à la « grand-mère », dénommées différemment selon la classe sociale. À propos de la femme dans la société, tout en rappelant que la France d’alors était majoritairement agricole et rurale, M. se demande pourquoi l’ouvrière est si peu représentée, sauf chez les peintres flamands et hollandais. Le triomphe des femmes se trouve selon elle dans les petits métiers, dont la figuration ne répond pas seulement à une réalité sociale mais présente aussi un intérêt pictural. L’a priori idéologique reprend malgré tout le dessus quand M. affirme que l’instruction scolaire des filles n’avait pour objet que d’en faire des mères « performantes ». Enfin, le mythe : la charité, la religion, les grands idéaux et les grandes vertus, théologales et républicaines, voire les « vanités », sont fréquemment figurées, l’exotisme et l’orientalisme permettant d’assouvir un érotisme implicite dû au regard sexuel que l’homme portait « alors » (?) sur cet éternel objet d’inspiration, la femme, qui apparaît parfois « écrasante » dans certaines des peintures exposées.
M. fait ressortir en conclusion les trois aspects dominants de cette exposition. Tout d’abord la démonstration morale, à laquelle on peut adjoindre un objectif éducatif : il y a une prise de conscience de la condition féminine, la femme apparaissant toujours comme une victime d’elle-même et des autres. Ensuite une peinture sociale, mais plus ambiguë, car ce n’est pas vraiment la femme, mais le peuple qui est représenté. Enfin – et M. est peut-être la seule des trois commentatrices à le reconnaître aussi nettement – ces peintres sont avant tout des artistes aux exigences esthétiques évidentes.
Un important débat est cependant absent de ces représentations, celui de l’égalité entre les hommes et les femmes : aucune allusion à ce sujet. Le monde masculin et le monde féminin, éloignés l’un de l’autre, ont des rapports archaïques. Le courant nouveau, qui se veut réaliste, ne cherche pas à dénoncer un statut spécifiquement féminin mais, en tout cas, il témoigne de la prise de conscience de ce statut. La femme n’apparaît pas comme un simple faire-valoir de l’homme, elle n’est pas un personnage par défaut. Si, dans la première moitié du siècle, sa place n’est pas remise en question, les injustices et les inégalités commencent à être relevées. Ce n’est cependant que vers la fin de la période que le regard se modifie et que la femme apparaîtra comme susceptible de prendre en main son destin.
Si pertinents que soient les savants propos des commentatrices qui ont su si bien souligner la portée sociologique des œuvres rassemblées, il nous semble cependant que les partis pris idéologiques l’ont trop souvent emporté sur l’analyse picturale. La fonction de l’art a-t-elle toujours et uniquement été marchande? N’a-t-il pas eu, depuis ses lointaines origines pariétales, une fonction éminemment religieuse et sacrée? N’a-t-il pas été, comme l’ont souligné entre autres Proust, Malraux et Valéry, l’arme par excellence pour vaincre la mort? Les rapports de l’artiste avec ses clients et ses commanditaires, quels qu’ils soient – ainsi avec les donateurs au Moyen Âge, avec la Papauté ou les Médicis au temps de la Renaissance, la royauté au XVIIe siècle, l’aristocratie au XVIIIe, la bourgeoisie au XIXe ou l’État au XXe – l’ont-ils jamais empêché de réaliser de pures œuvres d’art? Même les peintres « officiels » ou « pompiers », fournisseurs mercantiles des nouveaux riches fin de siècle, n’en avaient pas moins eux aussi des ambitions artistiques, reconnues par M.-N. Maynard.
Toutes proportions gardées, certains tableaux appellent la comparaison avec les plus grands : avec Rembrandt ou Whistler pour « La grand-mère » d’H. Estienne, ou « La Lecture » de Valtat, précurseur des Fauves ; avec les frères Le Nain pour « La Soupe » ou le premier Van Gogh (« Les glaneuses de charbon ») ; bien sûr avec Degas pour les fameuses « Repasseuses » de Marie Petiet ou « La Blanchisseuse » de P.-E. Frère. Le « Bureau des Nourrices » ou « La Crèche » sont très parlants du point de vue historique et le célèbre Baudelaire et la Présidente est une des plus grandes œuvres de Thomas Couture.
Signalons également que, depuis la tenue de l’exposition et la rédaction du catalogue, une découverte majeure a été faite : la restitution à l’immense Géricault d’un tableau attribué jusqu’à présent au peintre Jean-Victor Schnetz, le portrait d’une « Vieille Italienne », lequel rappelle irrésistiblement la célèbre « Vieille » du Giorgione ; ce portrait mérite autant que celui dû à J.-V. Schnetz, exposé ici sous le titre de « La Diseuse de bonne aventure » – la même personne ayant servi de modèle à Th. Géricault, J-V. Schnetz, L. Cogniet et Fr.-J. Navez –, de symboliser le dernier âge de la femme, avec un réalisme objectif et non plus, comme souvent, agressif.
Jacqueline Hecht
 
NOTES
 
[1]Voir en particulier Fotheringham A.S., O’Kelly M.E. (1989), Spatial interaction models: Formulation and applications, Kluwer, New York, et Bailey T.C., Gatrell A.C. (1995), Interactive spatial data analysis, Longman, Harlow.
[2]Cela a été clairement montré par Robinson W.S. (1950), « Ecological correlations and the behavior of individuals », American Sociological Review, 15, p. 351-357.
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[1]
Voir en particulier Fotheringham A.S., O’Kelly M.E. (1989),...
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[2]
Cela a été clairement montré par Robinson W.S. (1950), « Ec...
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