2002
Population
Politiques familiales et politiques publiques dans les pays à faible fécondité
Les politiques de soutien de la fécondité : l’éventail des possibilités
Peter McDonald
[*]
Peter McDonald, Demography and Sociology Program, RSSS, Australian National University, Canberra, ACT, 0200, Australie, tél : 61 2 6125 2129, fax : 61 2 6125 3031
Cet article présente la palette des politiques auxquelles on pourrait avoir recours pour maintenir la fécondité à un niveau modéré, de l’ordre de 1,7 à 1,9 enfant par femme en moyenne. Parmi les options disponibles, le choix d’une politique devrait tenir compte de l’environnement sociologique et du cadre institutionnel du pays considéré. En d’autres termes, il n’y a pas de modèle unique et universel. Chaque pays doit chercher la formule qui s’adapte de manière optimale à sa structure institutionnelle, tout en composant avec ses données économiques propres. Une politique ne peut pas recueillir l’assentiment général si elle n’est pas fondée sur un consensus social. En outre, dans toute la mesure du possible, les politiques de soutien de la fécondité devraient s’appuyer sur une ou des théorie(s) rendant compte des raisons pour lesquelles, dans tel ou tel contexte, la fécondité est tombée à un niveau si bas. Étant donné qu’en toute hypothèse ces politiques seront certainement onéreuses, comprendre un tant soit peu pourquoi la fécondité est faible ne peut qu’améliorer l’efficacité de leur mise en œuvre. L’auteur passe ainsi en revue une série de théories générales possibles sur la faiblesse de la fécondité. Il estime que les pays devraient avoir une idée relativement nette de l’objectif qu’ils visent. Nécessairement, le maintien du volume de la population (au minimum une croissance démographique nulle) est l’objectif ultime de tout pays. Reste à savoir à quelle distance dans le futur se situe ce but « ultime ». En d’autres termes, quelle réduction de l’effectif de la population totale, ou de la population active, un pays est-il disposé à accepter avant d’atteindre la stabilisation démographique ? L’auteur prend l’exemple de l’Italie pour illustrer cette question.
Este artículo presenta la gama de opciones políticas posibles para mantener la fecundidad a un nivel moderado, entre 1,7 y 1,9 hijos por mujer en promedio. De entre las opciones disponibles, la elección de una política determinada debería tener en cuenta el contexto sociológico y el marco institucional del país en cuestión. Es decir, no hay un modelo único y universal. Cada país debe buscar la fórmula que mejor se adapta a su estructura institucional, teniendo en cuenta los datos económicos pertinentes. Una política no puede contar con la aprobación general si no se basa en un consenso social. En la medida de lo posible, las políticas de fecundidad deberían basarse en una o varias teoría(s) que expliquen las razones por las cuales, en ciertos contextos, la fecundidad disminuyó a niveles determinados. Dado que muy probablemente tales políticas serán onerosas, comprender por qué la fecundidad alcanzó niveles tan bajos contribuirá a una implementación más eficaz. El autor describe una serie de teorías generales posibles sobre la baja de la fecundidad. En su opinión, los países deberían tener una idea relativamente clara del objetivo que quieren alcanzar. Evidentemente, mantener el volumen poblacional (a un mínimo de crecimiento demográfico cero) es el objetivo último de todo país. Queda por definir a qué distancia futura se sitúa este objetivo “último”. Es decir, ¿qué reducción del efectivo de la población total, o de la población activa, está dispuesto a aceptar un país antes de alcanzar la estabilización demográfica? El autor toma el ejemplo de Italia para ilustrar esta cuestión.
D’après l’édition 1999 de l’enquête périodique des Nations unies sur les politiques de population (United Nations, 2000), vingt-huit pays dont la fécondité est au-dessous du niveau de remplacement des générations estiment que leur taux de fécondité est « trop bas ». Depuis l’enquête précédente, effectuée en 1996, l’appréciation de la fécondité est passée de « satisfaisante » à « trop basse » dans sept pays (Arménie, Autriche, République tchèque, Italie, Lituanie, Pologne et Espagne). Tous les pays anglophones et tous les pays nordiques, ainsi que la Belgique et les Pays-Bas, estiment quant à eux que le niveau de leur fécondité est satisfaisant ; il en est de même de trois nations d’Europe de l’Est : la Slovénie, la Yougoslavie et la Moldavie. La réponse de plus en plus souvent affirmative à la question « la faiblesse de la fécondité est-elle un problème ? » marque une évolution par rapport à la relative satisfaction des gouvernements relevée par Demeny (1997) dans un article publié seulement trois ans auparavant. Cependant, le renforcement des certitudes sur le problème de la faiblesse de la fécondité n’a pas pour corollaire des certitudes accrues quant à la gamme des mesures politiques appropriées pour y remédier.
L’objectif de cet article est de présenter un large éventail de politiques qui pourraient être mises en œuvre pour maintenir les taux de fécondité à un niveau modéré, c’est-à-dire aux alentours de 1,7-1,9 naissance par femme en moyenne. Mais avant tout, il faut préciser un certain nombre de points :
- tout d’abord, la fécondité est faible dans des pays aux structures institutionnelles extrêmement variées. Les politiques de soutien de la fécondité doivent prendre appui sur ces structures préexistantes. Par exemple, si, aux États-Unis, la prise en charge des enfants par des immigrants clandestins sous-payés est associée à des taux de fécondité élevés, il n’est pas question de conseiller cette politique à la Suède, qui a depuis longtemps un excellent système de crèches et de garderies subventionnées. En d’autres termes, il ne peut pas y avoir de modèle unique et universel. Chaque pays doit rechercher l’approche qui s’accorde le mieux avec ses institutions et chaque pays doit composer avec ses réalités économiques. Aucune stratégie ne sera acceptée si elle ne repose pas sur un consensus social. Par exemple, j’ai beau prétendre qu’une amélioration du degré d’égalité des sexes au sein de la famille est un élément clé de toute politique de soutien de la fécondité quel que soit le pays, l’organisation de la famille est un aspect fondamental de l’identité culturelle et l’on peut rarement y introduire des changements révolutionnaires (McDonald, 2000a ; McDonald, 2000b) ;
- ensuite, dans la mesure du possible, les politiques de soutien de la fécondité devraient être fondées sur une ou des théorie(s) relative(s) aux causes de la chute de la fécondité dans un contexte donné. Comme ces politiques seront sans doute onéreuses, comprendre un tant soit peu à quoi tient la faiblesse de la fécondité améliorera l’efficacité de leur mise en œuvre. J’examine ci-dessous plusieurs théories générales qui peuvent expliquer la faiblesse de la fécondité ;
- enfin, les pays devraient avoir une certaine idée de l’objectif qu’ils visent. Indubitablement, le maintien de la population (au moins une croissance démographique nulle) est l’objectif ultime de tout pays. Reste à savoir à quelle distance dans le futur se situe ce but « ultime ». En d’autres termes, quelle réduction de l’effectif de la population totale ou de la population active le pays est-il disposé à accepter avant d’atteindre la stabilisation démographique ? Prenons l’exemple de l’Italie pour illustrer cette question.
I. Stabiliser la population : l’exemple de l’Italie
La stabilisation de la population ne sera atteinte que si la fécondité finit par remonter jusqu’au niveau de remplacement des générations et s’y maintient. En Italie, cela signifie qu’en moyenne, étant donné le niveau actuel des taux de fécondité, environ 80 % de l’ensemble des femmes devraient avoir un enfant de plus. Les seuls pays développés où la fécondité actuelle assure le remplacement des générations étant des « cas particuliers »
[1], la généralisation de ce schéma semble être un objectif irréaliste. Si la fécondité doit rester en deçà du remplacement des générations, alors la stabilisation de la population ne pourra être obtenue qu’en recourant à une migration nette suffisamment positive. Espenshade, Bouvier et Arthur (1982) ont démontré que, si la fécondité est très basse, un flux continu d’immigrants dont l’effectif et la structure par âge sont constants (avec des structures fixes de fécondité et de mortalité) conduit à terme à une population stationnaire. Évidemment, le volume de cette population stationnaire finale sera d’autant plus faible que les niveaux de la fécondité et de la migration seront bas. Je vais envisager ci-après sept combinaisons différentes de fécondité et de migration pour calculer la population potentielle future dans le cas de l’Italie.
Voici les sept scénarios
[2] :
- L’ISF (indice synthétique de fécondité) est constant au niveau de 1,2 enfant par femme ; la migration nette annuelle augmente de 80 000 personnes en 1999 à 400 000 en 2029 et se maintient à ce niveau par la suite ;
- L’ISF augmente de 1,2 enfant par femme en 1999 à 1,6 en 2019 puis reste constant ; la migration nette annuelle est constante au niveau de 200 000 personnes ;
- L’ISF augmente de 1,2 enfant par femme en 1999 à 1,8 en 2024 ; la migration nette annuelle est constante au niveau de 150 000 personnes ;
- L’ISF augmente de 1,2 enfant par femme en 1999 à 1,4 en 2009 et reste constant par la suite ; la migration nette annuelle est constante au niveau de 200 000 personnes ;
- L’ISF augmente de 1,2 enfant par femme en 1999 à 1,6 en 2019 et reste constant par la suite ; la migration nette annuelle augmente de 20 000 personnes en 1999 à 150 000 en 2034 puis reste constante ;
- L’ISF augmente de 1,2 enfant par femme en 1999 à 1,6 en 2019 et reste constant par la suite ; la migration nette annuelle est constante au niveau de 100 000 personnes ;
- L’ISF reste constant à 1,2 enfant par femme ; la migration nette reste constante à 100 000 personnes par an.
La figure 1 présente les conséquences de ces sept scénarios en termes de volume de la population totale ; la figure 2 montre l’évolution de la part des personnes âgées de 65 ans ou plus dans la population.
Figure 1
Projection de la population italienne suivant diverses hypothèses de fécondité et de migration, 1999-2099
ISF : indice synthétique de fécondité (enfants/femme) ; MNA : migration nette annuelle.
Source : calculs de l’auteur d’après la structure par sexe et âge de la population de l’Italie en 1999 publiée par les Nations unies (1999b).
Figure 2
Projection de la part des personnes de 65 ans et plus dans la population italienne suivant diverses hypothèses de fécondité et de migration, 1999-2099
ISF : indice synthétique de fécondité (enfants/femme) ; MNA : migration nette annuelle.
Source : calculs de l’auteur d’après la structure par sexe et âge de la population de l’Italie en 1999 publiée par les Nations unies (1999b).
Si l’on souhaite maintenir le volume de la population approximativement à son niveau actuel, on y parvient par les scénarios 1, 2 et 3. Comme on pouvait s’y attendre, les scénarios dans lesquels la fécondité augmente aboutissent à des proportions de personnes âgées plus faibles que ceux qui ne comptent que sur l’apport migratoire pour stabiliser la population. Suivant le scénario 1, l’Italie aurait à absorber deux millions d’immigrants tous les cinq ans à perpétuité – situation extrêmement improbable. Ce scénario sert à montrer que l’Italie doit absolument relever sa fécondité pour échapper au déclin démographique
[3]. Mais, même si la fécondité augmentait de 1,2 à 1,6 enfant par femme (scénario 2), l’Italie aurait encore besoin de 200 000 immigrants nets par an (dès maintenant) pour maintenir le volume actuel de sa population. Absorber ainsi (toujours à perpétuité) un million de nouveaux résidents tous les cinq ans constituerait encore une charge énorme pour un pays peu habitué à des flux importants d’immigration
[4]. Si un tel taux d’immigration reste irréaliste, la seule possibilité est de relever davantage encore la fécondité. Dans le scénario 3, qui suppose une fécondité de 1,8 enfant par femme, il y a 150 000 immigrants nets par an, un niveau très élevé par rapport aux tendances passées, mais du même ordre de grandeur que celui des toutes dernières années. Avec ce scénario, c’est l’évolution future de la fécondité qui pose un problème de vraisemblance. Pratiquement tous les pays européens ont des indices de fécondité inférieurs à 1,8 enfant par femme. Mais le scénario laisse tout de même 25 ans à la fécondité pour atteindre ce niveau.
Si les hausses de la fécondité ou de la migration nécessaires pour maintenir l’effectif actuel de la population italienne sont jugées excessives, il faut accepter que la population diminue pendant un certain temps avant de devenir stationnaire à un niveau plus bas que le niveau actuel. Supposons, par exemple, que l’Italie soit prête à laisser sa population diminuer de quelque dix millions de personnes pendant les cent prochaines années, alors les scénarios 4 et 5 deviennent envisageables. Le scénario 5, qui fait monter la fécondité à 1,6 enfant par femme et augmente progressivement la migration nette jusqu’à 150 000 personnes par an, est sans doute plus acceptable que le scénario 4, qui implique que la migration nette passe instantanément à 200 000 personnes par an. De plus, la part des personnes âgées de plus de 65 ans serait nettement plus faible dans le scénario 5 que dans le scénario 4. L’impact de la réduction de l’effectif de la population sur l’offre de main-d’œuvre peut être compensé par une hausse des taux d’activité (McDonald et Kippen, 2001). Comme les taux d’activité italiens sont bas, diverses possibilités sont envisageables. Par exemple, si l’Italie suivait le scénario 5, l’offre de main-d’œuvre pourrait être maintenue à son volume actuel si les taux d’activité des hommes revenaient à leur niveau d’il y a trente ans et si ceux des femmes s’élevaient jusqu’au niveau que l’on observe aujourd’hui en Suède. Mais relever simultanément la fécondité et le taux d’activité féminine implique que l’on modifie l’organisation actuelle du travail et de la vie familiale en Italie. Cette question est examinée en détail ci-dessous.
Enfin, l’Italie pourrait viser une population stationnaire dont l’effectif serait encore plus faible. Selon le scénario 6, le volume de la population diminuerait lentement pendant les cent prochaines années pour atteindre environ 43 millions d’habitants en 2099 ; il continuerait ensuite à baisser et finirait par se stabiliser à environ 28 millions d’habitants. Dans le scénario 7 (qui correspond à la poursuite de la dynamique démographique actuelle de l’Italie), la population déclinerait assez rapidement pendant les cent prochaines années et compterait quelque 29 millions d’habitants en 2099 ; le niveau stationnaire final serait d’environ 15 millions d’habitants. Le scénario 6 est instructif en ce que beaucoup d’observateurs considéreraient ses ingrédients (un relèvement de la fécondité à 1,6 enfant par femme et 100 000 immigrants nets par an) comme un bon résultat pour l’Italie au regard de son régime démographique actuel.
Les Italiens peuvent choisir eux-mêmes l’évolution démographique future qui leur paraît la plus favorable. Bien sûr, la situation ne restera pas figée pendant une période aussi longue, mais il est possible et raisonnable de réévaluer continuellement la trajectoire envisagée.
La persistance d’une fécondité inférieure au niveau de remplacement des générations impose aux pays concernés d’étudier des stratégies d’avenir pour leur population, des stratégies de stabilisation démographique. Ceci suppose des objectifs de fécondité et de migration globalement acceptables, même s’ils sont imprécis, ainsi qu’une idée de l’effectif souhaitable pour la population future. Il convient sans doute aussi d’y ajouter des objectifs en termes de taux d’activité masculine et féminine. Comme je l’ai souligné dans un article précédent, il est probable que les stratégies optimales varient considérablement d’un pays à l’autre dans le monde développé (McDonald et Kippen, 2001). Mais, pour la plupart des pays européens, une hausse des taux de fécondité en fera certainement partie.
II. Les théories relatives à la faiblesse de la fécondité
[5]
Si des pays veulent s’engager dans une stratégie visant à relever la fécondité (ou à en arrêter la chute), il est fondamental d’essayer de comprendre pourquoi la fécondité est basse. Je présente ici quatre types d’interprétations théoriques : la théorie du choix rationnel, la théorie de l’évitement du risque, la théorie des valeurs post-matérialistes et la théorie de l’égalité des sexes. Bien que présentées séparément, ces théories ne doivent pas être considérées comme des alternatives qui s’excluent mutuellement. Chacune a sa pertinence et elles se recouvrent en partie.
1. La théorie du choix rationnel
La théorie du choix rationnel suppose que, quand ils décident d’avoir un enfant, les gens évaluent soigneusement si les avantages qu’ils tireront de cet enfant sont supérieurs à son coût. Mais si la plupart des coûts peuvent être chiffrés monétairement, il n’en va pas de même pour les avantages qui sont de nature psychologique et ne sont pas facilement quantifiables. Coleman (1998) qualifie ces avantages de « valeurs immanentes ». Une manière d’envisager les bénéfices procurés par un enfant consiste alors à s’exprimer en termes de seuils de bénéfice nets (les avantages psychologiques moins les coûts psychologiques). Cela traduit le fait que les gens calculent le profit psychologique que leur apportera un enfant supplémentaire. Cette évaluation varie énormément d’un individu à l’autre. Si le coût économique des enfants augmente, un seuil psychologique individuel pourra être franchi et l’on décidera de ne pas avoir d’enfant supplémentaire.
Les composants du profit psychologique procuré par un enfant varient selon son rang de naissance. L’arrivée du premier enfant produit des avantages comme l’accès aux statuts de « parents » et de « famille », la perpétuation de la lignée, la satisfaction des attentes de l’entourage, la possession d’un bébé qui grandira, vous aimera et vous amusera, la réalisation de vos rêves d’enfance ou la jouissance par procuration des succès de cet enfant. La décision d’avoir un deuxième enfant peut être davantage liée à cette idée-force que chaque enfant doit avoir au moins un frère ou une sœur, ou qu’il faut avoir un enfant de chaque sexe. Ceux qui optent pour un troisième enfant peuvent estimer qu’il faut au moins trois enfants pour constituer une « vraie famille » ; peut-être aussi tentent-ils d’avoir le garçon ou la fille qu’ils n’ont pas encore eus. Quant à ceux qui ont un quatrième enfant, sans doute aiment-ils les enfants, tout simplement. Il est probable que le niveau des bénéfices psychologiques nets baisse au fur et à mesure que le rang de naissance augmente, le profit psychologique le plus élevé étant procuré par le premier enfant. Il est également très probable que le bénéfice retiré d’un enfant supplémentaire diminue lorsque les individus deviennent plus âgés. Toutes choses égales par ailleurs, une femme de 29 ans se sent probablement plus disposée à avoir un deuxième enfant qu’une femme de 39 ans. Les coûts psychologiques augmentent sans doute avec l’âge à moins que ce ne soit l’avancement en âge qui provoque une réévaluation à la baisse des avantages estimés. Par conséquent, plus l’âge à la maternité s’élève, plus la probabilité d’avoir un enfant supplémentaire diminue.
Jusqu’à présent, la recherche démographique a accordé trop peu d’attention à l’évolution et aux déterminants du nombre d’enfants, c’est-à-dire aux proportions respectives de femmes qui n’ont pas d’enfant, qui en ont un, qui en ont deux, etc. Aujourd’hui, les écarts de fécondité entre pays industrialisés semblent moins tenir aux proportions de femmes sans enfant qu’aux proportions de femmes ayant trois enfants ou davantage (McDonald, 2000a). Il faut bien réfléchir au fait que si 25 % des femmes n’ont pas d’enfant et si 15 % n’en ont qu’un, le remplacement des générations ne sera assuré que si les 60 % restant ont en moyenne 3,2 enfants. Ce scénario n’est pas sans ressemblance avec le vécu des générations féminines nées au début du XXe siècle, mais, si les descendances très nombreuses qu’il suppose pour certaines femmes ont été observées dans le passé, il est très peu probable qu’on les observe à nouveau dans un avenir prévisible.
La théorie du choix rationnel implique que, pour obtenir un effet positif sur la prise de décision en matière de procréation, nous devrions essayer d’accroître les avantages psychologiques associés aux enfants, ou d’en réduire les coûts économiques. Il n’est pas simple de définir une politique concrète pour mettre en œuvre la première solution, quoique le sentiment général que la société est axée sur l’enfant ou accueillante pour l’enfant puisse y contribuer. Si l’enfant est constamment dépeint sous un jour négatif (comme une menace pour la bonne entente des parents, un obstacle aux occasions de s’amuser, un futur drogué ou un délinquant potentiel), ou si les institutions sociales ne tiennent aucun compte de l’existence des enfants (interdit aux chiens et aux enfants), les avantages psychologiques seront plus faibles. Encourager les femmes à avoir leurs enfants plus tôt pourrait également être un moyen d’augmenter les avantages psychologiques. Il ne fait aucun doute que la singularité de la fécondité américaine des années 1990 et son maintien à un niveau supérieur à celui de tous les autres pays industrialisés sont liés au fait que les Américaines commencent leur vie féconde nettement plus tôt (Lesthaeghe et Moors, 2000 ; Frejka et Calot, 2000). Récemment, Singapour a envisagé la possibilité d’accorder une importante réduction d’impôt aux femmes qui auraient leur premier enfant avant l’âge de 28 ans.
Coleman (1998) s’intéresse plutôt à l’autre membre de l’équation, la réduction du coût de l’enfant. Il oppose deux approches de ce problème : l’État-providence (Suède) et la loi du marché (États-Unis). Dans cette dernière approche, la baisse du coût de l’enfant résulte de celle des coûts des facteurs de production de biens et de services liés à l’enfance. Dans le cadre de l’État-providence, l’État intervient sur le marché en effectuant des transferts financiers en faveur des personnes qui ont des enfants, grâce au système redistributif, ou en offrant aux parents des services gratuits ou subventionnés pour leurs enfants. Hoem et Hoem (1997) affirment qu’en Suède, la fécondité a augmenté sous l’effet des mesures prises à la fin des années 1980, et a réagi en sens inverse dans les années 1990, quand la politique sociale a fait marche arrière. Pour Coleman (1998), le cas suédois montre qu’on ne peut pas continuer indéfiniment à compter sur la politique de l’État-providence, et qu’il est donc préférable d’adopter une approche qui s’appuie sur les lois du marché. Il donne l’exemple de l’offre de structures d’accueil des enfants par le secteur privé aux États-Unis. En fait, Folbre (1999) a montré que, en matière de prise en charge du coût de l’enfant par l’État, les États-Unis sont plus proches qu’on ne le pense du système de l’État-providence. Les crédits d’impôt pour enfants à charge et les avantages non imposables financés par l’employeur pour la garde des enfants peuvent valoir aux parents américains des remboursements de frais de garderie allant de 480 à 2 000 dollars par an (Folbre, 1999). De plus, se pose le problème de la qualité des services offerts dans les crèches et les garderies. Aux États-Unis, une grande part de ces services sont assurés par des immigré(e) s clandestin(e) s qui travaillent au noir dans un marché parallèle caractérisé par des salaires très bas. En outre, le passage du système de l’État-providence à celui des lois du marché se heurte à une puissante inertie institutionnelle et culturelle. Par exemple, comme je l’ai déjà signalé plus haut, en Suède, les parents se sont habitués à un certain système d’aide à l’enfance qu’ils estiment bon marché et d’excellente qualité. Passer à un nouveau système, fondé sur la loi du marché et où le personnel serait constitué d’immigrés clandestins, aurait très peu de chances de recueillir l’assentiment populaire. À moyen terme, réduire la générosité de l’État-providence implique des coûts accrus pour les parents qui souhaitent continuer à recourir à des services de garde de bonne qualité.
Le coût de l’enfant peut être scindé en deux catégories : les coûts directs et les coûts indirects. Les coûts directs sont la différence entre les coûts monétaires occasionnés par la présence de l’enfant et les prestations en espèces de toute sorte octroyées à travers le système de redistribution au titre de l’aide aux familles avec enfants. L’existence de services gratuits ou subventionnés réduit les coûts que les parents auraient dû supporter. Je pense que les parents, et les futurs parents potentiels, sont bien au courant de l’évolution des coûts directs de l’éducation des enfants dans leur propre société. S’ils se rendent compte que les enfants coûtent de plus en plus cher, leur seuil de satisfaction psychologique sera remis en cause.
Quant aux coûts indirects des enfants, ce sont les revenus non perçus à cause du temps consacré à la maternité et à l’éducation des enfants. Des recherches menées dans différents pays ont montré qu’une grande partie de ces coûts sont engendrés par l’arrivée du premier enfant (Joshi, 1998 ; Beggs et Chapman, 1988). Les coûts directs sont également plus élevés pour le premier enfant, mais ils progressent moins que les coûts indirects avec le nombre d’enfants. Les coûts indirects sont moins élevés si l’organisation sociale permet de concilier le travail avec la vie familiale. Ceci peut expliquer en partie le fait que les pays où les mères de famille ont un taux d’activité élevé ont une fécondité relativement forte, et que là où les mères ont un faible taux d’activité, la fécondité est très basse (Coleman, 1998). Il y a de bonnes raisons de penser que les coûts indirects ont plus d’influence que les coûts directs sur la décision d’avoir un premier enfant, mais les coûts directs sont plus déterminants quand il s’agit de décider d’avoir d’autres enfants. Chapman et al. (1999) ont montré qu’en Australie, les coûts indirects ont diminué entre les années 1980 et les années 1990 du fait que de plus en plus de mères ont pu avoir accès à un emploi et ainsi réduire le manque à gagner dû à la présence de l’enfant. Cette tendance a probablement permis de maintenir les taux de fécondité de rang 1 à un niveau élevé.
La discussion qui précède porte sur la fécondité des couples. Mais les calculs en termes de choix rationnels peuvent également être envisagés face à la décision d’avoir un enfant hors mariage ou à celle de se marier.
2. La théorie de l’évitement du risque
La théorie de l’évitement du risque ajoute une nouvelle dimension à la théorie du choix rationnel. Si celle-ci porte sur la prise de décision en présence d’un risque, elle suppose que les gens ont une connaissance ou une perception suffisante des coûts et des avantages associés à une nouvelle naissance – sans quoi leur choix ne serait pas rationnel. La théorie de l’évitement du risque part de l’idée que les coûts et les avantages en question sont des coûts et avantages futurs, et que l’on ne peut donc guère les apprécier de façon exacte. En choisissant d’avoir un enfant, les gens décident d’introduire un changement dans leur vie ; leur décision dépend alors de la manière dont ils se projettent dans l’avenir (McDonald, 1996). S’ils se sentent inquiets face à leur avenir économique, social, personnel ou affectif, ils peuvent pécher par excès de prudence afin d’éviter les risques. Hobcraft (1996) et Coleman (1998) soulignent l’augmentation de l’incertitude économique. Il y a des cycles économiques où alternent des hauts et des bas très contrastés. On ne garde plus le même emploi toute sa vie et le marché de l’emploi peut imposer la mobilité géographique. Les taux d’intérêt peuvent varier considérablement sur de courtes périodes. Les prix du logement fluctuent. Mais on ne sait jamais précisément dans quelle phase du cycle on se trouve. La théorie de l’évitement du risque implique que l’on investisse dans la sécurité économique (formation, présence continue sur le marché du travail, allongement de la durée du travail, épargne) plutôt que d’accepter l’insécurité qui accompagne la naissance d’enfants (réduction temporaire du revenu, incertitude quant à la possibilité de retrouver un emploi, hausse des dépenses de consommation). B. Hoem (2000) signale qu’en Suède, en période de mauvaise conjoncture économique, la part des femmes de 21-24 ans scolarisées à temps plein a augmenté de 14 % en 1989 à 41 % en 1996 ; pour celles de 25-28 ans, cette proportion est passée de 9 % à 22 %. Cela traduit, sur une grande échelle, des comportements d’investissement personnel et de sécurité pour l’avenir. Hoem ajoute que les restrictions répétées qui ont frappé les services publics ont répandu un climat de pessimisme chez les jeunes et les ont encouragés à adopter des comportements d’évitement des risques.
L’évitement du risque pourrait aussi être appliqué aux sphères sociale, personnelle ou affective. Il peut arriver que la présence des enfants perturbe la relation des parents ; il peut arriver que les enfants prennent des orientations qui suscitent une énorme inquiétude chez leurs parents ; il peut arriver malheur à l’enfant ; il peut arriver que les parents se séparent et que la mère (parfois le père) reste seule pour élever l’enfant ; il peut arriver qu’on ait du mal à trouver sa place dans un monde difficile, à plus forte raison quand on a des enfants ; il peut arriver que le désintérêt pour les enfants s’accentue dans nos sociétés ; il peut arriver qu’on réduise les aides publiques aux familles avec enfants. Un individu, plus particulièrement une femme, peut réduire tous ces risques en limitant le nombre de ses enfants.
L’évitement du risque peut aussi influer sur la nuptialité. Si les taux de fécondité hors mariage sont en augmentation, les taux de fécondité légitime restent bien supérieurs. Une diminution de la proportion des personnes qui se marient tendra donc à faire baisser la natalité. Au Japon, les jeunes femmes estiment que le mariage risque de faire obstacle à leur futur accès à l’emploi. En Italie, certains estiment que les risques économiques tels qu’ils sont perçus par la population sont en partie responsables de la faiblesse des taux de nuptialité.
La théorie de l’évitement du risque ne permet pas de définir aisément des mesures politiques appropriées. L’assurance est une approche classique face à d’autres formes de risque, mais son utilisation n’est pas courante quand il s’agit des risques associés à l’éducation des enfants. En général, les familles avec enfants dépensent presque tout l’argent qu’elles ont, voire plus qu’elles n’en ont (« désépargne »). Il leur serait difficile de consacrer de grosses sommes à une assurance couvrant le large éventail de risques associés à la procréation. Le recours à l’État-providence est une manière plus courante de se prémunir contre les risques de ce genre. La perte d’emploi est couverte par les dispositifs de sécurité sociale, les services destinés à l’enfance sont gratuits ou subventionnés, les frais de maladie imprévus sont pris en charge, etc. Mais la tendance actuelle des politiques sociales est de reporter la charge des risques et des coûts de l’État vers les individus et les familles. Une plus grande sécurité de l’emploi réduirait également les risques liés à la procréation, mais, de nouveau, les politiques économiques tendent à libérer l’employeur de ses obligations envers l’employé. La tendance des politiques sociales et économiques de presque tous les pays industrialisés est d’accroître les risques auxquels sont exposés les gens, plutôt que de les réduire.
3. La théorie des valeurs post-matérialistes
La théorie des valeurs post-matérialistes est associée à la théorie de la seconde transition démographique (Lesthaeghe et Moors, 1996 ; van de Kaa, 2001). Celle-ci stipule que l’évolution des comportements sociaux et démographiques a été provoquée par la montée des valeurs de réussite individuelle, de satisfaction des aspirations personnelles, de libéralisme et par l’affranchissement à l’égard des superstructures traditionnelles, en particulier la religion. Selon Inglehart (1977), tout cela est rendu possible grâce à la distance que l’on peut prendre par rapport aux préoccupations matérielles dans les sociétés riches modernes. On a montré que ces valeurs sont liées à l’augmentation de la divortialité, de la cohabitation et des naissances hors mariage. Il ne fait guère de doute que ces types de comportement sont nettement plus répandus dans les sociétés très libérales des pays nordiques et des pays anglophones que dans les sociétés familiales plus traditionnelles des pays de l’Europe du Sud, des pays germaniques et des pays développés d’Asie. Mais, comme l’indique Coleman (1998), il est manifeste que la fécondité est plus élevée dans les sociétés libérales que dans les sociétés traditionnelles. Il apparaît donc que les sociétés qui restent fidèles aux comportements traditionnels sont beaucoup moins capables de se reproduire que les sociétés plus libérales. J’estime que la théorie de l’égalité des sexes, présentée plus loin, explique bien pourquoi ce sont les sociétés les plus fermement attachées aux systèmes familiaux traditionnels qui ont une fécondité très basse. En me fondant sur cette théorie de l’égalité des sexes, je suis convaincu que toute tentative de restauration des « valeurs familiales traditionnelles » – l’homme étant seul pourvoyeur de ressources au sein de la famille – engendrera durablement une fécondité faible. Autrefois, pour expliquer la baisse de la fécondité, on accusait les femmes d’être égoïstes et de se refuser à leur devoir patriotique. Cette interprétation était fausse à l’époque ; aujourd’hui, elle est contre-productive, car elle crée des divisions et elle rabaisse le débat politique au niveau des lieux communs qui alimentent la presse populaire. Mais cette manière de voir est toujours en vigueur dans certains pays. Au Japon, les jeunes adultes qui retardent le moment de se marier et d’avoir des enfants sont souvent qualifiés de « célibataires parasites » par les médias, et en Autriche, un ministre a appelé les femmes à accomplir leur devoir national de reproduction. Tant au Japon qu’en Autriche, la fécondité reste très basse.
L’idée que la faiblesse de la fécondité est due à la montée des valeurs post-matérialistes est également contredite par des résultats d’enquêtes menées dans plusieurs pays avancés, qui montrent que les jeunes femmes de 20 à 25 ans souhaitent un nombre d’enfants en moyenne supérieur au niveau de remplacement des générations (van de Kaa, 2001 ; McDonald, 1998 ; van Peer, 2000). Quand elles approchent la trentaine, le nombre d’enfants désiré diminue mais reste bien au-dessus de la fécondité réelle. Ceci indique que les femmes sont prêtes à avoir plus d’enfants qu’elles n’en ont effectivement. Ce n’est donc pas aux valeurs auxquelles les femmes adhèrent vers l’âge de 20 ans qu’il faut imputer la réduction de la dimension des familles, mais à l’influence combinée des coûts, de l’incertitude et de la nature des institutions sociales.
La théorie selon laquelle les valeurs post-matérialistes poussent la fécondité à la baisse est un exemple classique « d’erreur écologique ». Dans toutes les sociétés, en moyenne, au niveau individuel, les femmes qui vivent en milieu urbain, qui qui ont un niveau d’instruction élevé, qui sont peu ou pas attachées à une religion ou ont des idées et des valeurs libérales ont une fécondité plus faible que les femmes qui ont des caractéristiques opposées. De cette observation, on tire alors la conclusion, fallacieuse au niveau collectif, que la fécondité des sociétés les plus libérales doit être inférieure à celle des sociétés les plus conservatrices. La leçon à tirer de cette erreur écologique est qu’il ne faut pas analyser le faible niveau de fécondité d’un pays en en rejetant la responsabilité sur un sous-groupe social particulier, celui des femmes dont la fécondité est faible. Cette situation est plutôt un phénomène de société lié à la structure des institutions sociales. La présentation faite plus haut de la théorie du choix rationnel et de la théorie de l’évitement du risque apporte des preuves évidentes du rôle des institutions sociales dans la faiblesse de la fécondité. La théorie de l’égalité des sexes fournit les bases logiques d’une analyse de la fécondité axée sur la structure des institutions sociales.
4. La théorie de l’égalité des sexes
J’ai traité de l’association entre l’égalité des sexes et la fécondité dans deux publications récentes (McDonald, 2000a et 2000b). L’élément central de ces travaux est la distinction entre deux composantes de l’égalité des sexes, qui se situent dans les institutions axées respectivement sur la famille et sur l’individu. À mon avis, la fécondité baisse d’un niveau élevé à un niveau modéré lorsque le degré d’égalité des sexes au sein de la famille s’accroît. L’élément décisif est l’accès des femmes au pouvoir de décision dans la sphère familiale, tout particulièrement en matière de fécondité. Une fécondité modérée et une maîtrise accrue des femmes sur leur propre fécondité sont alors associées à une progression rapide de l’égalité des sexes dans les institutions axées sur l’individu, laquelle, à son tour, peut en fin de compte amener des taux de fécondité très bas. La combinaison d’une large égalité des sexes dans les institutions axées sur l’individu (l’éducation et l’emploi) et du maintien d’un moindre degré d’égalité dans les institutions axées sur la famille (en particulier la famille elle-même) influence la fécondité dans le sens de la baisse. Finalement, j’avance l’hypothèse que, là où elle est très faible, la fécondité ne se relèvera que si l’égalité des sexes fait des progrès décisifs dans les institutions axées sur la famille, c’est-à-dire si le modèle du mari pourvoyeur des ressources de la famille cesse d’être le seul schéma de référence des institutions familiales. La transition d’une fécondité très basse à une fécondité moins basse sera plus facile dans les sociétés libérales. En fait, certains pays particulièrement libéraux dans leur attitude envers la famille (à commencer par la Norvège) pourraient ne jamais connaître une fécondité très faible.
Dans les pays avancés, jusqu’à une époque récente, les institutions sociales étaient fondées sur le modèle du mari pourvoyeur de ressources, qui suppose que le père travaille à l’extérieur du foyer tandis que la mère reste à la maison pour s’occuper des enfants. Le principe qui sous-tend ce schéma est qu’il existe une différenciation naturelle entre l’homme et la femme qui veut que l’homme soit le nourricier et le protecteur, et que la femme soit cantonnée aux fonctions reproductive et éducative. Depuis les années 1960 en particulier, les femmes ont affirmé leurs droits en tant qu’individus dans des domaines comme l’éducation et l’emploi, au point que ces institutions sociales sont maintenant caractérisées par un haut degré d’égalité des sexes.
L’idée maîtresse de la théorie de l’égalité des sexes est que, dans les pays développés d’aujourd’hui, la faiblesse de la fécondité peut être expliquée en termes de décalage entre les niveaux d’égalité des sexes observables dans différentes institutions sociales. Dans les pays où la fécondité est très basse, cette théorie suppose que le degré d’égalité des sexes observé dans les institutions qui concernent les gens en tant qu’individus, comme l’éducation et l’emploi, est élevé, tandis qu’il est faible, au contraire, dans les cadres institutionnels qui considèrent l’individu en tant que membre d’une famille, dont certains deviennent alors des ayants droit ; c’est le cas pour les relations professionnelles (contrats d’emploi des femmes mariées), les services aux familles, la fiscalité, la sécurité sociale et la famille elle-même. Dit plus simplement et dans des termes similaires à ceux qu’ont employés Chesnais (1996, 1998) et Esping-Andersen (1996), si les femmes bénéficient à peu près des mêmes opportunités que les hommes dans les domaines de l’éducation et de l’emploi, mais si ces opportunités sont sensiblement réduites du fait de la présence d’enfants, alors, en moyenne, les femmes vont limiter le nombre de leurs enfants de sorte que la fécondité sera durablement maintenue à un niveau très bas. Alors que, dans tous les pays avancés, l’égalité des sexes a progressé dans les institutions centrées sur l’individu, le modèle de l’homme pourvoyeur de ressources reste la base des institutions sociales tournées vers la famille. Plus la société adhère à un système familial traditionnel, plus le degré de divergence entre les institutions sociales est fort, et plus la fécondité est faible. Ceci peut expliquer pourquoi les niveaux de fécondité les plus bas du monde se rencontrent dans les pays d’Europe du Sud et dans d’autres sociétés, telles que le Japon, où règne un modèle familial traditionnel à domination masculine.
III. La nouvelle économie de marché et son impact sur la fécondité
On peut avancer que le relèvement de la fécondité est rendu plus difficile par l’organisation de la nouvelle économie de marché. Depuis les années 1980, les pays industrialisés ont restructuré leurs économies suivant le principe que le libre jeu des lois du marché est la forme d’organisation économique la plus efficace. Les réglementations et les restrictions ont été allégées, de sorte que le capital peut circuler dans le sens qui maximise le rendement et le profit. Selon la théorie, la rentabilité des entreprises entraîne des progrès en matière d’emploi et de salaires, et donc l’amélioration du bien-être économique. Ce nouveau régime économique est caractérisé par une réglementation et une fiscalité légères, la libre circulation internationale des capitaux, la liberté du commerce, la libre négociation des salaires et des conditions de travail entre employeurs et travailleurs et la diminution de l’aide sociale financée par l’État. Dans son action redistributrice, le système récompense, et donc stimule, l’innovation et le travail. L’État, national ou supranational, endosse un rôle nouveau d’animateur et de régulateur de ce système.
Au cours des années 1990, ce système a entraîné une réduction du chômage dans beaucoup de pays industrialisés et, en moyenne, une plus grande prospérité. Mais on peut s’interroger sur ses résultats en termes de redistribution. Il est sans pitié pour ses victimes, qu’elles soient des individus, des entreprises ou des nations. Les mauvais résultats des entreprises et des nations sont sanctionnés par la fuite des capitaux sans délai. Ceux des individus sont punis par la perte de leur source de revenu. Les récompenses peuvent être plus importantes dans ce système que dans l’ancien système de protection, mais les risques sont également plus grands. La plupart des pays s’occupent des victimes du marché à travers leurs systèmes d’aide sociale, mais ceux-ci sont de plus en plus perçus comme menacés. Si le filet de la sécurité sociale n’est plus garanti, les gens adoptent des comportements d’évitement du risque.
En Europe continentale, il a été particulièrement difficile de s’adapter aux mécanismes de la nouvelle économie de marché, parce que le niveau des coûts fixes de main-d’œuvre était élevé et les taux d’activité bas, deux effets de l’État-providence européen (Esping-Andersen, 1996, p. 78-84). Esping-Andersen estime à juste titre qu’en Europe continentale, l’État-providence, dans son adaptation à la nouvelle économie de marché, a freiné la croissance de l’emploi, surtout à temps partiel et dans le secteur des services. Les personnes qui travaillent dans les secteurs dominants ont une très nette tendance à défendre leurs droits sociaux. Il en résulte une dichotomisation du marché du travail entre ceux qui sont « dedans », généralement des hommes d’âge moyen, et ceux qui sont « dehors », plutôt des femmes et des jeunes. La stratégie la plus sûre pour les femmes et les jeunes est d’entrer dans le système en remettant à plus tard la formation d’une famille, ou en l’évitant. C’est la philosophie d’un État-providence conservateur, toujours fondé sur le couple famille-salaire et sur le modèle de l’homme pourvoyeur des ressources de sa famille. Esping-Andersen craint que ces États ne puissent pas se sortir de cette situation à cause des droits acquis des hommes qui sont « dans le système ».
La théorie du marché considère les individus comme des inputs du système de production. Par conséquent, pour se prémunir contre les risques, les individus doivent maximiser l’utilité qu’ils représentent pour le marché. Ce qui signifie qu’ils doivent se concentrer sur l’acquisition de compétences, d’une expérience professionnelle et d’une réputation monnayables. En même temps, il leur faut accumuler de l’épargne ou des biens pour se constituer un filet de sécurité personnel. Ils doivent aussi être capables de flexibilité dans le temps et dans l’espace pour pouvoir saisir les occasions qui se présentent. Dans un monde qui récompense la production capitaliste, celui qui veut échapper au risque est malavisé de consacrer du temps et de l’argent à la reproduction. Celle-ci suppose l’altruisme, c’est-à-dire du temps et de l’argent consacrés aux autres ou à la société en général. Pour qui craint le risque, dans une économie de marché, l’altruisme est une imprudence.
La famille est au cœur de la reproduction. C’est le lieu où règne l’altruisme. Il y a des gens et des politiciens qui croient que la sphère publique de l’économie de marché et la sphère privée de la famille peuvent être des mondes séparés, qu’on peut être extrêmement individualiste, jouer des coudes et éviter les risques sur le terrain économique, et être altruiste, se sacrifier et prendre des risques sur le terrain familial. La seule explication que je puisse donner à cette logique est que ces gens croient toujours à la séparation des rôles des hommes et des femmes, ils pensent encore que la production économique est de la responsabilité des hommes, et que la reproduction est de celle des femmes. Un travailleur qui a une famille peut être prêt à réagir de manière flexible aux exigences du marché s’il a une épouse à la maison qui se charge des enfants. De fait, les réactions conservatrices à la faiblesse de la fécondité prennent parfois cette orientation.
Mais aujourd’hui, les jeunes femmes ont au moins autant que les jeunes gens les compétences nécessaires pour participer à la production économique, et les employeurs intègrent très volontiers les femmes dans l’économie de marché. Là où le capital humain est essentiel, le marché emploiera une femme qualifiée plutôt qu’un homme sans qualification ou même légèrement moins qualifié qu’elle. Actuellement, la femme qui ne veut pas prendre de risques s’assurera qu’elle a les moyens de vivre seule et, étant donné les possibilités de rupture des couples, elle sera attentive à ne pas se mettre en position de dépendance économique à l’égard d’un homme. Les couples reconnaissent qu’être deux à travailler apporte une protection contre la perte d’emploi de l’un des conjoints, et les banques confortent cette opinion en proposant leurs prêts immobiliers sur la base de deux revenus. Les parents et les écoles encouragent les jeunes femmes à acquérir des qualifications qui leur permettront de rester présentes sur le marché du travail. Par conséquent, il y a aujourd’hui très peu de jeunes femmes pour qui l’avenir consiste à trouver un mari et à ne plus jamais devoir travailler. Renforcer le modèle où l’homme est le pourvoyeur de ressources de la famille n’est pas la solution au dilemme auquel nous sommes confrontés en voulant concilier le renouvellement des générations avec une approche libérale de la production économique.
La reproduction consiste fondamentalement à mettre au monde, élever et socialiser la génération suivante. La meilleure preuve de l’échec de notre système social et économique actuel est notre incapacité à y parvenir. Depuis vingt ans, presque tous les pays industrialisés ont des taux de natalité insuffisants pour garantir le renouvellement des générations. Quelle est la société qui n’est pas capable de se reproduire elle-même ? La réponse est : la société fondée sur la nouvelle économie de marché.
Le marché ne s’intéresse pas à ce problème, car les préoccupations du marché sont limitées au très court terme. Les entreprises et les gouvernements sont piégés dans cette vision à court terme, et il ne peut pas en être autrement puisque les marchés financiers sanctionnent la moindre de leurs défaillances. Au Japon, l’échec du plan Angel de 1994, qui encourageait des politiques de l’emploi tenant compte des contraintes familiales, est attribué aux réticences des entreprises (JOICFP News, août 2000, p. 7). Le Conseil national japonais pour les problèmes démographiques (Japan, 1997, p. 21) a exigé que l’on combatte les pratiques de gestion du personnel discriminatoires à l’égard de ceux qui mettent la famille au premier rang de leurs priorités.
Avec cette focalisation sur le court terme, l’investissement à long terme tend à disparaître du programme d’action des entreprises et des gouvernements. Dans le modèle économique néo-classique, l’organisation sociale est un élément exogène, englobée sous le postulat « ceteris paribus ». Le long terme est entre les mains du dieu néo-classique, le mécanisme de formation des prix. Et nous pouvons être sûrs que, en temps utile, celui-ci opérera toutes les corrections nécessaires. Les enfants devenant de plus en plus rares, leur valeur sociale augmentera et nous paierons mieux ceux qui travaillent auprès d’eux. Peut-être, mais, si le marché réagit à un manque de main-d’œuvre consécutif à la faiblesse des taux de natalité antérieurs, une augmentation du nombre de naissances ne se répercutera pas sur le volume de la population active avant 20 ou 25 ans. C’est-à-dire que le délai de réaction peut être très long, et de graves problèmes démographiques peuvent surgir entre-temps. La politique de population est une politique à très long terme. Nous pouvons nous projeter dans le futur et constater que des taux de natalité aussi bas que ceux qu’on observe aujourd’hui au Japon et dans la plus grande partie de l’Europe aboutissent à des structures par âge intenables. Il n’y a pas la moindre raison de croire que le mécanisme de formation des prix sur le marché va redresser la situation au Japon ou en Europe. Bien au contraire. Le marché continue de produire des travailleurs qui fuient le risque et pour qui avoir des enfants est un risque énorme. Dans bien des pays, la structure de l’emploi reste liée au modèle de l’homme pourvoyeur de ressources.
Donc, même si le marché devait avoir des effets extrêmement positifs, comme une très forte réduction du chômage et une augmentation des revenus réels, cela ne pousserait pas nécessairement la fécondité à la hausse. La raison en est que, dans l’économie de marché, la prise de décision dépend davantage du bien-être relatif que du bien-être absolu. Quelle que soit la qualité de ses résultats, le marché, dans les conditions actuelles de la plupart des pays, sera moins généreux pour les gens qui ont des enfants que pour ceux qui n’en ont pas. Et les avantages distribués par le marché diminueront avec l’augmentation du nombre d’enfants. L’effondrement des taux de natalité dans la plupart des pays industrialisés est révélateur de l’incapacité de ce système à permettre le renouvellement des générations. Selon une certaine thèse, il faudrait un nouveau contrat social qui permette au marché de fonctionner et qui accorde dans le même temps une juste rémunération à la reproduction. Ainsi, bien que je présente dans la section qui suit un éventail de mesures politiques utilisables pour faire face à la faiblesse de la fécondité, mon argument, dans cette section-ci comme dans la précédente, est qu’une politique vraiment efficace nécessitera presque à coup sûr des modifications de l’organisation sociale et économique d’une tout autre ampleur. Ces transformations nécessiteront que l’on donne un nouveau souffle au concept d’égalité horizontale. C’est-à-dire que la société doit procéder à une redistribution des revenus en tenant compte des diverses configurations familiales. Cela revient à affirmer avec force que les enfants sont une richesse sociale, et pas seulement une satisfaction personnelle et facultative relevant de la vie privée. Le nouveau contrat social doit aussi être fondé sur l’égalité des sexes et non sur le modèle de l’homme pourvoyeur de ressources. Folbre (1997) soutient que nous avons besoin d’une nouvelle organisation sociale qui récompense l’altruisme.
Néanmoins, il est extrêmement souhaitable que le marché soit capable d’améliorer le bien-être économique des femmes et des jeunes, comme il l’a fait dans une large mesure aux États-Unis. Dans beaucoup de pays européens, en particulier en Europe de l’Est, l’idée que la faiblesse de la fécondité est liée aux difficultés économiques est bien enracinée.
IV. Quelques principes d’action
L’égalité des sexes et la réallocation des ressources entre les gens qui ont des enfants et ceux qui n’en ont pas implique nécessairement l’intervention de l’État, surtout quand il s’agit de la qualité des retombées pour les enfants. Comme je l’ai dit plus haut, le marché, à lui seul, est sans doute un moyen très inadapté pour atteindre le résultat visé. À ce propos, Demeny (1986, p. 476) estimait que les comportements de fécondité étaient « un sujet de préoccupation légitime pour l’action collective, et en particulier pour l’État » :
« Quand les marchés privés ne sont pas en mesure de produire un changement socialement bénéfique des comportements démographiques, celui-ci revêt le caractère d’un bien public, qui doit être fourni éventuellement par le “marché politique”. »
Si l’initiative doit nécessairement venir du gouvernement, la solution idéale est une collaboration entre le gouvernement, les employeurs et les familles, dans une approche qui implique toutes les composantes de la société. Une politique sera inefficace si elle doit faire face à des entreprises récalcitrantes ou si elle s’enlise dans un débat social qui n’aboutit qu’à créer des divisions.
Comme je l’ai dit plus haut, nous devrions nous donner un objectif global en termes de niveau de fécondité. Par exemple, pour l’Italie, on pourrait viser une augmentation de l’ISF de 1,2 à 1,6 enfant par femme dans les quinze à vingt prochaines années. Des objectifs modestes permettent d’autant mieux d’atteindre la stabilisation de la population qu’ils sont socialement plus faciles à accepter. Faire passer l’ISF de 1,2 à 1,6 signifie qu’en moyenne, 40 % des femmes (soit 10 % de plus tous les cinq ans durant les vingt prochaines années) auront un enfant supplémentaire. En fonction de cet objectif relativement modéré, il convient de concentrer l’attention sur les personnes qui souhaiteraient avoir un enfant, ou un enfant de plus, si la situation était plus favorable. C’est ce qu’a récemment fait remarquer le Conseil national japonais pour les problèmes démographiques (Japan, 1997, p. 20) dans son rapport sur la future politique japonaise de fécondité. Des enquêtes indiquent qu’un nombre suffisant de personnes sont dans cette situation dans la plupart des pays à basse fécondité (Retherford
et al., 1996 ; Kiernan, 1998 ; Coleman, 1998 ; van de Kaa, 2001 ; McDonald, 1998 ; Ichimura et Ogawa, 2000 ; Van Peer, 2000). Chesnais (1998, p. 83), non sans quelque ironie, en parle comme d’un groupe « en demande latente d’aide à la constitution de la famille ». Les effets escomptés seront vite réduits à néant si le débat se centre sur ceux qui sont les plus déterminés à ne pas avoir d’enfant ou à ne pas en avoir davantage. La question n’est pas d’exercer une pression morale sur les personnes qui ne veulent pas avoir d’enfant afin de les amener à procréer ; elle est de faire en sorte que l’ensemble de la société apporte aux gens qui ont des enfants l’aide dont ils ont besoin. Taxer d’égoïsme ou d’hédonisme les personnes sans enfant ou les groupes à faible fécondité n’aboutira à rien
[6]. Promouvoir l’égalité des sexes, accorder des prestations sociales, mieux assurer l’avenir de ceux qui veulent avoir un enfant ou un enfant de plus, cela a des chances de réussir.
Inévitablement, les nouvelles mesures de soutien de la fécondité feront des gagnants et des perdants par rapport à la situation actuelle. Comme je l’ai déjà indiqué, il faudra peut-être convaincre les hommes d’un certain âge de renoncer à quelques-uns de leurs privilèges. Il sera peut-être également nécessaire d’envisager une réorganisation des transferts intergénérationnels. Les systèmes de sécurité sociale accordent généralement des avantages importants aux personnes d’âge mûr et aux plus âgés, au détriment des plus jeunes. Le vieillissement de la population fait peser sur ces systèmes une pression fiscale considérable. De ce fait, on a réduit le financement public des services destinés aux familles et aux enfants, augmenté les impôts ou les cotisations de sécurité sociale, ou diminué les avantages accordés par les employeurs. Ce sont là des mesures peu favorables à la fécondité. Une analyse des dépenses de sécurité sociale au Japon, en 1997, a révélé que 2,3 milliards de yens étaient destinés aux enfants et aux familles, tandis que 45,1 milliards de yens allaient aux personnes âgées (voir
JOICFP News, n° 314, août 2000, p. 7). En termes de dépenses par personne, la comparaison serait encore plus saisissante. Le même article annonce que l’ISF japonais est tombé à 1,34 enfant par femme en 1999. Selon
The New York Times (article de Michael Specter du 10 juillet 1998), Massimo Livi-Bacci qualifie ainsi l’Europe : « De vieux riches entretenus par le travail de jeunes pauvres. Pas étonnant qu’on ne veuille plus faire d’enfants ». Un coup plus subtil qui frappe les jeunes adultes est la réduction de la progressivité des taux d’imposition. Des systèmes d’imposition moins progressifs sont relativement plus généreux pour les hauts revenus, parmi lesquels on ne rencontre guère de jeunes sur le point de fonder une famille
[7].
Une bonne politique de fécondité implique également un large accès à tout un éventail de méthodes de maîtrise de la fécondité. Alors que le Conseil pontifical pour la famille (Pontifical Council for the Family, 1998), dans une déclaration sur la faiblesse de la fécondité, regrette la diffusion des méthodes chimiques de contraception, le Conseil national japonais pour les problèmes démographiques (Japan, 1997) observe que les Japonaises hésitent à se marier parce que les méthodes de contraception disponibles sont principalement des méthodes masculines. Si les femmes ne sont pas en mesure de maîtriser leur propre fécondité, elles peuvent renoncer à vivre avec un homme. C’est pourquoi faciliter l’accès des Japonaises à la pilule contraceptive est considéré comme une mesure nataliste, car cela les encouragerait à se marier.
Finalement, les politiques de fécondité devraient être envisagées dans le contexte général des politiques de population et de main-d’œuvre. Pour la plupart des pays, un ensemble intégré de mesures visant à la fois l’augmentation de la fécondité, de l’immigration et des taux d’activité a plus de chances de succès qu’une politique axée sur un seul de ces objectifs.
Cependant, ces principes d’action rencontreront dans tous les pays, à un degré variable, la résistance de certaines couches de la population. En définitive, l’obstacle le plus difficile à franchir réside peut-être plus dans l’acceptabilité sociale de l’orientation politique proposée que dans la formulation des politiques adéquates.
V. La boîte à outils des politiques
Les longs préliminaires que j’ai développés pour arriver au cœur du sujet de cet article témoignent de ma conviction que le redressement de la fécondité relève de l’invention d’une nouvelle boîte à outils. Dans le même ordre d’idées, Demeny (1997, p. 10) estime que les sociétés confrontées à la dépopulation doivent quitter « le terrain du simple calcul économique pour celui de l’économie politique : passer d’une politique de redistribution au coup par coup à un accord sur les changements fondamentaux du contrat constitutionnel qui fixe les règles de la vie sociale dans un État ». Les meilleurs outils ne servent à rien sur une mauvaise machine. En fait, les bons outils ne fonctionneront que moyennant un large consensus social sur ce que doit produire la machine.
Caldwell et al. (1998, p. 10, 18) arrivent à la conclusion qu’il y a très peu d’instruments disponibles qui n’aient pas déjà été utilisés dans un contexte ou un autre, et ils dressent une longue liste d’articles et de rapports qui ont exploré des politiques destinées à soutenir la fécondité. D’autres travaux récents ont aussi inventorié les politiques possibles : United Nations (1999), Hoem et al. (1999) et Hugo (2000). La liste est assez longue pour qu’il soit utile d’y mettre un certain ordre. Heitlinger (1991, p. 350-359) avait passé en revue les diverses classifications que l’on trouve dans la littérature. Moyennant quelques aménagements, sa propre classification est sans doute toujours valable. En s’inspirant donc de Heitlinger (1991, p. 353), on peut regrouper les politiques de fécondité en trois catégories :
- les incitations financières ;
- les aides accordées aux parents pour leur permettre de concilier travail et famille ;
- de grands changements sociaux favorables à l’enfance et à la fonction parentale.
On peut considérer que, dans les grandes lignes, ces trois catégories correspondent à trois théories exposées plus haut : la théorie du choix rationnel, la théorie de l’égalité des sexes et la théorie de l’évitement du risque.
1. Les incitations financières
Allocations périodiques
Il s’agit de toutes les sommes d’argent versées au titre de l’éducation des enfants. Ce sont principalement des versements réguliers accordés aux parents pour chacun de leurs enfants. Ils peuvent varier en fonction de l’âge de l’enfant. Par exemple, on peut estimer que l’allocation doit être majorée quand l’enfant est très jeune, afin de compenser la perte de revenu probablement subie par ses parents. Ou bien les allocations peuvent être plus élevées quand les enfants sont plus âgés parce qu’ils coûtent alors plus cher. Le montant peut aussi varier en fonction du rang de naissance. Si le troisième enfant est considéré comme particulièrement important du point de vue de la politique de fécondité, on peut lui attribuer (ainsi qu’aux enfants de rang supérieur) une allocation fortement majorée. Hoem et al. (1999) examinent l’importance des mesures d’encouragement à la troisième naissance en se référant aux exemples de la Suède et de l’Autriche. Ces allocations constituent essentiellement une forme d’équité horizontale, c’est-à-dire une reconnaissance, à travers le système de redistribution, de la surcharge financière entraînée par l’éducation des enfants. Une certaine équité verticale peut être mise en œuvre si les allocations sont modulées en fonction du revenu, c’est-à-dire si elles sont réduites ou supprimées au fur et à mesure que le revenu augmente. Mais il faut remarquer que, dans les ménages à deux revenus, une telle modulation des allocations en fonction du revenu peut dissuader l’un des conjoints de travailler et donc, par ricochet, dissuader le couple d’avoir un nouvel enfant. Les allocations en espèces présentent l’avantage de pouvoir être versées directement à la personne qui s’occupe principalement de l’enfant. Alors que l’objectif ultime peut être l’égalité entre hommes et femmes dans leurs rôles parentaux, des études australiennes ont montré que les allocations versées à la mère ont plus de chances d’être utilisées au bénéfice de l’enfant que les réductions d’impôt accordées au père. Heitlinger (1991, p. 353) fait remarquer que les incitations financières directes profitent habituellement au titulaire du revenu le plus élevé, généralement l’homme.
« À ce titre, ces politiques reflètent l’hypothèse, empiriquement fausse, que les revenus des individus sont mis en commun et équitablement partagés au sein des familles. »
Primes et prêts
On trouve dans cette catégorie des sommes forfaitaires versées au moment de la naissance d’un enfant (prime de naissance, allocation de maternité), au moment où l’enfant entre à l’école ou quand il atteint un âge donné. Un prêt d’installation (prêt aux jeunes ménages) peut être accordé au début du mariage (ou de la mise en couple), avec annulation d’une tranche de remboursement à la naissance de chaque enfant. Il existe aussi des systèmes d’« emprunt-assurance » (endowment schemes) financés par l’État et par les familles afin d’étaler sur l’ensemble de la vie la charge financière de l’éducation des enfants. Le montant des remboursements d’emprunts peut être lié à une petite fraction du revenu, de sorte que si le revenu augmente, l’emprunt pourra être totalement remboursé. Une naissance peut être considérée comme l’équivalent d’un montant déterminé (substantiel) de cotisation à la sécurité sociale ou au système de retraite. Mais les prestations immédiates ont plus de chances d’être efficaces que les prestations différées. Par exemple, une allocation de logement versée sans délai aura sans doute plus d’impact sur les décisions de fécondité que la promesse d’un accès gratuit à l’université ou d’une pension de vieillesse plus élevée.
Dégrèvements et crédits d’impôts, abattements fiscaux
Ce sont des réductions ou crédits d’impôts justifiés par la présence d’enfant(s) dans le ménage. De nouveau, ces mesures peuvent toucher de manière différentielle les enfants selon l’âge ou le rang de naissance. Les dégrèvements et les crédits d’impôt permettent une certaine justice sociale, tandis que les déductions fiscales sont généralement des mesures inéquitables car les riches en tirent davantage de profit. Je l’ai dit plus haut, les mesures fiscales peuvent se révéler moins efficaces que les allocations en espèces, car, en général, elles touchent le père plutôt que la mère. Récemment, le Royaume-Uni a instauré un Working Families Tax Credit (crédit d’impôt pour parents qui travaillent) (United Kingdom, 1998) et l’Australie a étendu les dégrèvements fiscaux en fonction de la présence d’enfants dans le ménage. Mais, dans le cas de l’Australie, les dégrèvements sont beaucoup plus avantageux pour les familles à revenu unique que pour les familles à deux revenus, et cela a eu pour effet de dissuader les épouses de travailler pour assurer un second revenu au ménage, ce qui n’est guère favorable à la fécondité. L’exemple classique de recours aux dégrèvements fiscaux est Singapour (Singapore, 2000), qui accorde des dégrèvements très importants aux familles qui ont un deuxième enfant avant que la mère atteigne l’âge de 32 ans. Si la mère n’a pas 28 ans à la naissance de son deuxième enfant, le dégrèvement s’élève à 20 000 dollars (de Singapour). Des dégrèvements supplémentaires sont accordés aux mères qui travaillent pour leurs troisième et quatrième enfants, à condition qu’elles aient opté pour l’imposition séparée des revenus des conjoints. Enfin, on peut prétendre à ces dégrèvements pendant les neuf années qui suivent la naissance. Les allocations en espèces peuvent être plus directement orientées vers les besoins (elles ont plus de chances d’être utilisées au profit de l’enfant) que les avantages accordés par le biais du système d’imposition ; en outre, elles ont l’avantage d’être plus visibles que les déductions fiscales et bénéficient aux familles non imposables. Cependant, pour l’État, les avantages fiscaux peuvent être politiquement plus faciles à mettre en œuvre que les prestations en espèces.
Gratuité ou tarif subventionné pour les biens et services destinés aux enfants
Plutôt que d’offrir aux familles des allocations ou des réductions d’impôts, on peut leur accorder des avantages sous la forme de services gratuits ou subventionnés. Les services concernés sont l’enseignement à tous les niveaux, les soins médicaux et dentaires, les transports publics et les services récréatifs tels que les activités sportives, artistiques, de divertissement et de loisir. Les crèches peuvent entrer dans cette catégorie, mais elles relèvent sans doute plutôt de l’aide aux personnes qui doivent concilier emploi et charges de famille. Parmi les biens subventionnés pourraient figurer les livres scolaires, le matériel éducatif, les équipements de sport et de loisir. On pourrait faire entrer dans cette catégorie des ristournes sur les prix de l’électricité, de l’essence, de l’immatriculation des voitures, de l’assurance auto, etc. On pourrait encore délivrer aux familles une carte qui leur donnerait droit à diverses réductions (en fonction du nombre de leurs enfants) des taxes sur les biens de consommation, mais cette mesure serait probablement impraticable.
Aides au logement
Les enquêtes sur les jeunes réalisées en Europe indiquent que le coût du logement est un facteur de première importance dans la décision de fonder une famille. Par exemple, selon l’enquête sur l’adoption d’une politique démographique en Autriche, un tiers des personnes de 20 à 39 ans disent qu’une des principales raisons pour lesquelles elles ne veulent pas ou plus d’enfant est que leurs conditions de logement ne le leur permettent pas (Hoem et al., 1999, p. 23). C’est pourquoi nous réservons ici un traitement particulier aux aides au logement. L’aide au logement peut prendre la forme de tous les types de subventions évoqués plus haut : versements périodiques (allocation logement) (Sweden, 1999), primes forfaitaires (prime à l’achat d’un premier logement, abattement sur l’emprunt immobilier à la naissance de chaque enfant), dégrèvements d’impôt ou déductions fiscales pour frais de logement, tarifs subventionnés pour les services relatifs au logement. S’il existe des impôts liés au logement, les exonérations fiscales sont une autre possibilité. Les gouvernements peuvent encore subventionner la construction de logements ou accorder aux familles avec enfants une priorité d’accès aux logements sociaux. On peut aussi recourir à l’abaissement des taux d’intérêt sur les emprunts immobiliers ou à l’étalement du calendrier de remboursement de ces emprunts. Les incitations fiscales peuvent porter sur l’offre de logements (par exemple, l’allègement des taxes sur les immeubles en location), ou bien le gouvernement peut intervenir sur le marché du logement pour infléchir les prix. Certaines de ces mesures peuvent être insuffisamment ciblées ou être considérées comme trop interventionnistes du point de vue du marché.
2. Les mesures qui permettent de concilier emploi et famille
Congés de maternité et de paternité
Un type courant d’aide aux personnes qui veulent concilier travail et famille est le droit de retrouver son emploi après un congé lié à une naissance. Cette politique peut avoir des modalités variées, par exemple en termes de durée du congé, de rémunération (complète, partielle ou nulle), de répartition du congé entre la mère et le père, d’obligation pour le père de prendre une partie du congé, de droit à retrouver son emploi si on travaille à temps partiel. La Norvège, par exemple, autorise la reprise d’un emploi à temps partiel avec maintien de l’allocation de congé parental à taux réduit (système du crédit-temps). En fait, dans ce pays, on estime que les mesures qui permettent de concilier emploi et famille sont nettement préférables aux incitations financières pures (Berget, 1996). En Norvège, le père est « obligé » de prendre un congé de paternité en ce sens qu’une partie du congé parental ne peut pas être prise par la mère. Cela présenterait l’avantage supplémentaire d’encourager les parents à s’entendre sur leurs responsabilités respectives en matière de prise en charge de l’enfant. Cependant, il faut prendre en compte le problème des conditions d’accès au congé parental. Souvent, les travailleurs n’ont droit à ce congé que s’ils sont au service de leur employeur depuis un certain temps et s’ils font partie du personnel permanent (et non temporaire ou contractuel). Ces conditions réglementaires peuvent amener les employeurs à refuser à une personne susceptible d’avoir un enfant un emploi qui lui donnerait droit au congé parental.
Si le congé est rémunéré, doit-il être payé par l’employeur, par le système d’assurances sociales ou directement par l’État ? Le paiement par l’employeur soulève de grosses difficultés dans le cas des petites entreprises. La grossesse d’une employée constituant un coût élevé mais un risque faible, l’assurance est le moyen le plus indiqué pour rémunérer le congé parental. Si la mère ou le père n’avait pas d’emploi avant la naissance de l’enfant, faut-il lui accorder une indemnité de base au nom de l’équité ? Une directive de l’Union européenne (European Union, 1998) a défini des exigences minimales en ce qui concerne le congé parental « en tant qu’important moyen de conciliation des responsabilités familiales et professionnelles et de promotion de l’égalité des chances et de traitement entre les hommes et les femmes ». Certaines observations montrent que des congés allant jusqu’à une durée de trois ans ont un impact plus fort sur la fécondité que les congés d’un an. Cette remarque a été avancée à propos du changement de politique survenu en Suède dans les années 1980, et l’on pourrait peut-être en dire autant à propos de la France à la fin des années 1990.
Structures d’accueil pour les enfants
Une autre mesure politique d’importance dans ce domaine consiste à mettre à la disposition des familles, gratuitement ou à un tarif subventionné, des structures d’accueil de bonne qualité pour les jeunes enfants. Le meilleur exemple est probablement l’école maternelle française, imitée dans d’autres pays comme la Norvège et la Suède. Les services de ce type devraient être offerts aux personnes sans emploi aussi bien qu’aux autres, car ils peuvent leur faciliter la recherche d’une formation complémentaire ou d’un emploi. De plus, l’accès à des structures d’accueil et d’éducation de bonne qualité pour les petits peut être considéré comme un droit de l’enfant, et il ne doit donc pas y avoir, à cet égard, de discrimination entre les enfants sur la base du statut d’activité de leurs parents. Outre la gratuité des services, les principales formes d’aide sont les dotations en capital pour les structures d’accueil et la réduction des tarifs au moyen de subventions. Certains pays (USA) ont fait le choix alternatif d’accorder des réductions d’impôts pour les frais de garde des enfants. Ces frais peuvent encore être exemptés de taxes sur les biens et services ou, quand ils sont payés par l’employeur, d’impôts sur les avantages en nature accordés aux employés. Singapour lève un impôt sur le recours aux domestiques de provenance étrangère, mais consent ensuite une importante réduction de cet impôt aux familles qui ont des enfants à charge (Singapore, 2000). Des services de garde d’enfants sont également assurés, aux États-Unis, par des immigrés clandestins pour un salaire très bas. On pourrait s’organiser pour faciliter la prise en charge des enfants par leurs grands-parents. L’accès aux services de garde est souvent lié à l’âge de l’enfant, surtout dans les pays qui privilégient le congé parental pendant la prime enfance. La politique doit s’attaquer à ce problème d’équilibre entre congé parental et structures d’accueil pour les enfants, en accord avec les normes de la société. Le concept de service d’accueil inclut la garde des enfants avant et après l’école, service qui peut être assuré dans une maison de quartier ou à l’école même.
Flexibilité des horaires de travail et congés de courte durée pour raison familiale
Quand elle est possible, la négociation des horaires de travail entre l’employeur et l’employé devrait prendre en considération les responsabilités familiales de celui-ci. Par exemple, en Norvège, les parents de jeunes enfants ont le droit de réduire leur horaire de travail à 80 % de l’horaire normal. Il faudrait aussi autoriser des absences de courte durée pour s’occuper d’un enfant malade, le garder quand exceptionnellement il n’y a pas d’école, ou l’accompagner à des rendez-vous indispensables, par exemple chez le dentiste. Si la nature de l’activité est telle que le travail peut être effectué à la maison, cette possibilité pourrait être accordée de temps en temps, et surtout quand l’enfant est tout petit.
Lois anti-discriminatoires et égalité des sexes dans le domaine du travail
Il devrait exister une législation du travail qui proscrit toute discrimination fondée sur le sexe, l’état matrimonial ou la situation de famille. Mais au-delà de la réglementation, il est indispensable de s’assurer qu’une telle discrimination n’est pas pratiquée de façon occulte par le biais de menaces ou de chantage à la concurrence. Pour prévenir l’apparition de phénomènes de désincitation au travail de l’un des conjoints, l’imposition individuelle des revenus est préférable à l’imposition globale des revenus de la famille, et il faut donc la promouvoir.
Horaires de travail
Étant donné la complexité de l’organisation familiale, les horaires de travail des employés ne devraient pas pouvoir être modifiés du jour au lendemain, et des réunions ou des événements liés au travail ne devraient pas être programmés à des heures qui mettent en difficulté ceux qui ont de jeunes enfants à charge. Cette question est explicitement abordée dans le rapport du Conseil national japonais pour les problèmes démographiques (Japan, 1997, p. 21). La diffusion de l’obligation morale de fournir gratuitement des heures supplémentaires réduit la compétitivité des travailleurs qui ont des responsabilités familiales. Les horaires de travail doivent être fixés en concordance avec les horaires scolaires. Ce point pose problème en Autriche et en Allemagne (Hoem et al., 1999, p. 32).
3. Les grands changements sociaux favorables à l’enfance et à la fonction parentale
Mesures relatives à l’emploi
Le besoin de sécurité vis-à-vis de l’emploi peut être mieux pris en compte par l’encouragement à la création d’emplois pour les femmes et les jeunes, en particulier dans le secteur des services. Le travail à temps partiel, avec des avantages proportionnels et la sécurité de l’emploi, peut aussi élargir l’éventail des options offertes aux parents. Il devrait être facile de reprendre le travail après les périodes d’interruption liées à l’éducation des enfants. Ceci pourrait être facilité par le maintien dans la population active, mais avec une participation réduite, tant que les enfants sont petits, ou par des compléments de formation pendant les congés parentaux. C’est désormais possible grâce aux moyens électroniques de travail à domicile (Japan, 1997, p. 25). La protection des travailleurs contre le licenciement abusif et l’offre de possibilités de recyclage aux travailleurs congédiés augmentent le sentiment de sécurité de l’emploi.
Des environnements accueillants pour les enfants
L’environnement bâti doit être accueillant pour l’enfant. Cela peut supposer une réduction de la circulation, des politiques de sécurité locale, des équipements publics récréatifs comme des terrains de jeu, des aménagements destinés aux enfants dans les lieux de loisir et les centres commerciaux, etc. En outre, plus le lieu de travail est proche du domicile, plus il y a de chances que les couples réussissent à harmoniser leurs responsabilités professionnelles et familiales. La localisation des crèches et des écoles est également importante à cet égard. Ainsi, un urbanisme accueillant pour l’enfant peut faire partie intégrante d’une politique nataliste.
L’égalité des sexes
Diverses observations ont montré que la répartition des charges entre les membres du ménage et le degré général d’égalité entre les sexes au sein de l’unité familiale ont une incidence sur la décision de fonder une famille (Mathews, 1999 ; McDonald, 2000b). La promotion de l’égalité des sexes dans toutes les institutions sociales, particulièrement la famille elle-même, a donc des chances d’être favorable à la fécondité. Cela implique qu’un sexe ne soit pas privilégié par rapport à l’autre dans la politique du lieu de travail, dans les politiques de redistribution et d’assurances sociales, dans les aides aux travailleurs ayant des enfants à charge ; cela suppose aussi qu’on élimine les vestiges institutionnels du modèle de l’homme unique pourvoyeur de ressources pour la famille, et plus largement que les pères soient reconnus et aidés dans leur fonction parentale. Comme le dit Mathews (1999, p. 27), il nous faut une société qui accepte les pères « engagés » dans leur rôle paternel. L’égalité des sexes occupe une place importante dans les politiques européennes de fécondité, et, au Japon, elle figure parmi les réformes à opérer en priorité. Mais elle est pratiquement absente des politiques natalistes de Singapour. Peut-être la facilité du recours aux domestiques étrangères déjoue-t-elle le besoin d’égalité chez les mères de famille.
Aides au mariage et à la mise en couple
Il est clair, particulièrement au Japon et dans les pays du Sud de l’Europe, que la faiblesse de la fécondité est liée au retard de la formation des couples. Diverses politiques déjà évoquées peuvent encourager les jeunes à s’installer en couple, mais des mesures plus directes sont envisageables. On peut miser sur l’éducation à la vie à deux et sur le conseil conjugal. À Singapour, le gouvernement organise des fêtes où les jeunes peuvent se rencontrer. On peut aussi penser à des incitations économiques au mariage, comme l’aide au logement. Un mariage précoce signifie souvent une fécondité précoce et des chances accrues d’avoir un troisième enfant. Le divorce peut réduire la fécondité s’il n’est pas suivi de la formation d’un nouveau couple ; et un taux de divortialité élevé peut détourner du mariage.
Développement d’attitudes positives à l’égard des enfants et de la fonction parentale
Chesnais (1998) souligne le caractère politique des débats qui tournent autour des thèses natalistes. Il estime qu’il faut avant tout instaurer un consensus social sur la priorité à accorder au maintien du niveau de la population. Les études de marché peuvent jouer un rôle à cet égard. Les politiques devraient être en phase avec la demande sociale et, autant que possible, en harmonie avec l’économie et la culture. Il faut éviter toute injustice envers les personnes qui, volontairement ou non, sont sans enfant. De telles discriminations provoqueraient des réactions politiques. Par ailleurs, il faut combattre l’idée qu’avoir un enfant est une satisfaction personnelle et facultative et que, par conséquent, il ne faut pas demander aux personnes qui n’ont pas d’enfant de contribuer aux charges financières de celles qui en ont. Il pourrait aussi y avoir un débat politique entre conservateurs et libéraux à propos du rôle des mères. Un tel débat est susceptible de ruiner les efforts d’élaboration d’une bonne politique à cause du souci de ne froisser aucun des deux camps. C’est exactement ce qui s’est passé en Australie, où les gouvernements ont accordé les aides les plus généreuses aux personnes qui avaient fait les choix les plus extrêmes : rester à la maison pour s’occuper des enfants tant qu’ils sont petits, ou reprendre un emploi à temps plein dès que l’opportunité se présente. Comme ces deux options sont aux antipodes de ce que la plupart des Australiens font ou souhaitent, l’effet de cette politique est négatif. Finalement, il faut appliquer aux politiques natalistes les critères classiques d’évaluation de toute politique publique : simplicité, efficacité, équité, qualité, coût raisonnable et accessibilité. Signifier en termes clairs et simples que la société va vous aider si vous avez des enfants et le traduire en bonnes mesures politiques, voilà la meilleure approche. Il est surprenant que, dans les démocraties des pays industrialisés, les jeunes se soient si peu mobilisés politiquement pour arriver à un système plus satisfaisant.
Alors que de très nombreux travaux décrivent la palette d’instruments qui sont à la disposition des décideurs politiques préoccupés par la faiblesse de la fécondité, très peu sont consacrés à évaluer l’efficacité des politiques. Ekert (1986), Höhn (1987), Buttner et Lutz (1990), Sundstrom et Stafford (1992), Gauthier et Hatzius (1997), Chesnais (1998), Olah (1999) et Hoem et al. (1999) font exception. Toutes ces études indiquent le degré de succès de certaines mesures politiques particulières dans un endroit déterminé et à un moment donné. En fait, il est généralement inutile de tenter d’évaluer l’effet de telle ou telle politique particulière, car l’efficacité des politique