2002
Population
Politiques familiales et politiques publiques dans les pays à faible fécondité
Pour le meilleur ou pour le pire ?
Le mariage comme moyen d’échapper à la pauvreté aux États-Unis
Wendy Sigle-Rushton
[*]
Wendy Sigle-Rushton, Centre for the Analysis of Social Exclusion, London School of Economics and Political Science
Sara McLanahan
[**]
Pour de nombreux responsables politiques conservateurs américains, bien que les États aient réussi, moyennant de profondes réformes, à ramener vers le travail salarié les mères de famille qui vivaient de l’aide sociale, ils ont négligé une stratégie anti-pauvreté radicale : encourager la formation de familles biparentales. En comparant les revenus des familles monoparentales à ceux des familles biparentales, ils soutiennent que le mariage réduit le risque de pauvreté. À partir des données de la Fragile Families and Child Well-being Study, les auteurs montrent que comparer directement les familles formées d’un couple marié aux familles dirigées par un(e) célibataire conduit à une forte surestimation des avantages économiques du mariage. Ils démontrent que les mères célibataires et leurs partenaires sont extrêmement différents des couples de parents mariés en termes d’âge, de niveau d’instruction, d’état de santé, de comportement en matière de santé, d’emploi et de salaire. Ces écarts se traduisent par des différences importantes de revenus, qui, à leur tour, induisent des degrés différents de pauvreté. À structure familiale et durée du travail données, l’analyse des auteurs indique que la plus grande partie des écarts de pauvreté selon le type de famille peut être imputée à d’autres facteurs que la situation matrimoniale. Leurs résultats incitent également à penser que le plein emploi est indispensable pour arracher à la misère les familles pauvres, qu’elles soient ou non formées d’un couple marié.
Para muchos políticos conservadores americanos, aunque los Estados han conseguido, a través de reformas profundas, insertar en el mercado de trabajo a las mujeres que vivían de las prestaciones sociales, la mayoría ha ignorado una estrategia radical de lucha contra la pobreza: el fomento de la formación de familias biparentales. Comparando los ingresos de las familias monoparentales con los de las familias biparentales, defienden que el matrimonio disminuye el riesgo de vivir en la pobreza. A partir de datos del Fragile Families and Child Well-being Study, los autores muestran que comparar directamente las familias compuestas de una pareja casada con las familias encabezadas por una persona soltera lleva a sobreestimar fuertemente las ventajas económicas del matrimonio. Muestran que las madres solteras y sus parejas son extremadamente distintas de las parejas casadas en términos de edad, nivel educativo, estado de salud, comportamiento en materia de salud, empleo y salario. Estas diferencias se traducen en diferencias importantes de ingresos que, a su vez, inducen a grados distintos de pobreza. Aun asumiendo una estructura familiar e intensidad de trabajo constantes, el análisis indica que la mayor parte de diferencias en los niveles de pobreza no se debe a la situación matrimonial sino a otros factores. Los resultados sugieren que el pleno empleo es indispensable para sacar a las familias pobres de la miseria, estén o no formadas por una pareja casada.
Depuis une trentaine d’années, la fécondité hors mariage a considérablement augmenté aux États-Unis. Le nombre de naissances vivantes pour mille femmes non mariées a grimpé d’environ 25 au début des années 1970 à plus de 44 aujourd’hui. La part des naissances hors mariage dans l’ensemble des naissances s’est aussi accrue : alors qu’en 1970, à peu près 12 % des naissances survenaient chez des femmes non mariées, cette proportion dépasse aujourd’hui un tiers (Ventura et Bachrach, 2000).
Aux États-Unis, la moitié seulement des mères non mariées vivent en union consensuelle au moment de la naissance et, même en présence d’enfants, les unions consensuelles courent plus de risques que les mariages d’aboutir à une rupture. Le fait que parents non mariés et absence du père soient souvent associés importe, étant donné que les mères célibataires et leurs enfants ont des taux de pauvreté très élevés. En 2000, quelque 9 % de l’ensemble des familles et 25 % des familles dirigées par une femme (sans conjoint cohabitant) vivaient dans la pauvreté. Si les taux de pauvreté ont fortement baissé entre 1993 et 2000, la différence de niveau de vie entre les ménages selon que la mère est mariée ou non est restée très importante, et en 2000, 45 % des enfants qui vivent dans un ménage dirigé par une femme isolée sont en situation de pauvreté (US Census Bureau, 2001).
Face à l’augmentation de la fécondité hors mariage et à l’association inquiétante de celle-ci avec la pauvreté des enfants, des responsables politiques ont commencé à envisager la promotion du mariage comme une stratégie pour faire reculer la pauvreté ; ils examinent les moyens de favoriser le mariage dans le cadre du système actuel d’aide sociale et de renforcer les incitations au mariage pour les parents qui vivent dans la pauvreté. Citant des résultats de recherches bien connus qui mettent en évidence toute la palette d’avantages qu’offre le mariage aux adultes et aux enfants, ils demandent la réaffectation de certains fonds d’assistance au développement et à la mise en œuvre de programmes de promotion du mariage (Fagan, 2001). Malheureusement, rien ne prouve que de telles mesures auraient un impact appréciable sur la nuptialité. Qui plus est, dans l’état actuel des connaissances et de la méthodologie, on n’a aucune certitude que le mariage réduirait de manière spectaculaire la pauvreté des mères célibataires.
Dans cet article, nous exploitons les données d’une nouvelle enquête auprès des parents non mariés pour évaluer dans quelle mesure la « stratégie du mariage » pourrait être aussi efficace que le supposent les thèses de ce genre. Nous présentons des données factuelles sur la situation économique des jeunes parents, mariés et non mariés, et nous détaillons les résultats de deux simulations visant à évaluer quel serait le niveau de vie de ces deux catégories de parents dans diverses configurations familiales. Nos premiers résultats se basent sur les revenus déclarés de l’année précédente ; la seconde simulation repose sur le salaire horaire dans l’emploi actuel ou le dernier emploi, afin d’estimer ce que les parents deviendraient s’ils avaient (ou pouvaient avoir) une durée du travail régulière. Les écarts importants entre parents mariés et non mariés montrent dans une certaine mesure que les bénéfices du mariage sont surestimés quand les couples mariés constituent le groupe de référence.
I. L’aide sociale américaine. Contexte et réformes récentes
Les experts en politique sociale ont qualifié le système américain d’aide sociale de « résidualiste » (Titmuss, 1974) ou de « libéral » (Esping-Andersen, 1990), et même de « patriarcal », en considérant la manière dont il traite les femmes et les familles comme si seul le père pourvoyait à leur subsistance (Sommestad, 1997). Les valeurs d’individualisme et d’autodétermination étant des valeurs dominantes dans l’idéologie libérale, les politiques d’aide sociale d’inspiration libérale reflètent la crainte latente que des prestations sociales généreuses aient pour effet pervers d’encourager des individus pauvres mais physiquement solides à vivre aux crochets de l’État alors qu’ils pourraient très bien gagner leur vie. Par conséquent, la vérification des ressources est pratique courante et le niveau des allocations tend à être assez bas. L’aide publique n’est accordée qu’à ceux qui sont considérés comme véritablement dans le besoin – ceux qui, sans faute de leur part, sont dans l’incapacité de se procurer leurs moyens d’existence. Mais l’accent mis sur la motivation des individus peut souvent déboucher sur des politiques sociales coercitives qui stigmatisent les bénéficiaires.
Dans une société patriarcale, où c’est l’homme qui pourvoit à la subsistance de la famille, les politiques font en sorte que les femmes soient exclues du marché du travail. Le système de sécurité sociale et la fiscalité présupposent et favorisent le type de ménage où l’homme travaille et l’épouse est économiquement dépendante de son mari. Les femmes sont censées rester à la maison, se cantonner dans les activités domestiques et sociales non rémunérées, et être à la charge des hommes qui, eux, se spécialisent dans le travail salarié (Lewis, 1992). Du fait que ces sociétés supposent des familles comportant deux adultes aux rôles fortement spécialisés, le traitement qu’elles réservent aux mères célibataires est extrêmement problématique. L’État doit choisir entre le désir d’aider les femmes à remplir leur fonction maternelle et le souci de ne pas affaiblir la motivation des hommes à assumer personnellement la responsabilité de ceux dont ils ont la charge. Garfinkel et McLanahan (1986) ont montré que les responsables politiques américains ont souvent hésité au fil du temps, traitant tantôt les mères célibataires essentiellement comme des travailleuses, tantôt comme des mères avant tout.
Si les États-Unis sont tout à fait en conformité avec les schémas libéral et patriarcal, il faut garder à l’esprit que c’est un modèle idéal, qui n’existe nulle part « à l’état pur ». Dans la réalité, le système américain est plus nuancé que le système libéral parfait. C’est un système dual qui offre des prestations plus élevées aux familles de travailleurs grâce à des assurances sociales et des réductions d’impôts redistributrices horizontalement
[1], et une protection de moindre niveau fondée sur une panoplie de dispositifs d’aide de type « libéral » traditionnel pour les pauvres qui ne travaillent que ponctuellement ou pas du tout. Dans le cadre d’un modèle fortement patriarcal, les prestations du premier type sont plus fréquemment accordées aux hommes et aux couples mariés (grâce au statut de salarié du mari), tandis que les secondes vont essentiellement aux mères célibataires (Lewis, 1992). L’imposition conjointe des époux est la norme, de sorte que les ménages où mari et femme travaillent sont pénalisés par rapport aux familles patriarcales traditionnelles
[2]. Avant 1962, pour s’assurer que les hommes valides pourvoiraient eux-mêmes aux besoins de leurs familles, les allocations en espèces étaient refusées aux familles dans lesquelles le père était présent et n’était pas handicapé. Par la suite, la vérification des ressources et le durcissement des critères d’admissibilité ont conduit à exclure de nombreuses familles biparentales nécessiteuses, et les mères célibataires ont continué à constituer la majorité des bénéficiaires de l’aide sociale
[3].
À partir des années 1960 et 1970, des transformations profondes ont commencé à affecter l’économie et la structure des familles. Du fait de la montée du divorce et de la procréation hors mariage, la proportion des familles dirigées par une femme seule s’est mise à croître. La participation des femmes à l’activité économique a augmenté, et de nombreuses mères de famille mariées ont pris un emploi rémunéré (souvent à temps partiel). Si, pendant la première moitié du XX
e siècle, on considérait généralement que le gouvernement devait offrir aux mères isolées une aide suffisante pour leur permettre de rester au foyer pour élever leurs enfants, la hausse du taux d’activité des mères de famille mariées a commencé à remettre en cause cette logique. Peu à peu, le consensus a glissé du concept de la femme-mère vers celui de la femme-travailleuse – à tout le moins pour les femmes qui avaient choisi de ne pas avoir un mari dont elles dépendraient. Comme la cause de la situation de parent isolé est de plus en plus l’absence de mariage ou le divorce, et non le décès, les responsables politiques se sont moins inquiétés des raisons que les hommes pouvaient avoir de ne pas travailler, et davantage de leurs raisons de devenir des pères absents
[4].
En réponse à ces évolutions démographiques et à ces changements d’attitudes, le Personal Responsibility and Work Opportunity Act (PROWORA) de 1996 a considérablement réformé l’octroi de compléments de revenu. En remplaçant le programme fédéral antérieur par la Temporary Aid to Needy Families (TANF), la législation a imposé une limitation de durée au versement d’allocations – le cumul des périodes de perception de ces aides financières ne pouvant plus dépasser cinq ans dans la vie d’une même personne –, a renforcé considérablement les exigences en matière de travail et a pénalisé les États qui ne réduisaient pas le nombre de bénéficiaires. Les États ont également été incités à faire baisser le nombre de naissances hors mariage et à « encourager la formation et la survie de familles biparentales ». Avec la relance de la loi PROWORA, qui doit être évaluée au cours de l’été 2002, de nombreux hommes politiques conservateurs prétendent que, si les États ont réduit les situations de dépendance en ramenant vers le travail salarié les mères de famille qui vivaient de l’aide sociale, ils ont négligé un objectif essentiel de la réforme : encourager la formation de familles biparentales. C’est dans cet esprit que l’administration Bush offre jusqu’à 300 millions de dollars aux États pour soutenir des actions qui favorisent les « mariages sains » et le bien-être des enfants. Les politiques qui sont suggérées comprennent des « primes de mariage » pour les couples qui se marient avant la naissance de leur enfant, des cours de préparation au mariage et des programmes de tutorat conjugal, ainsi que des réductions d’allocations pour les conjoints non mariés (Horn, 2001). Ces politiques sont fondées sur l’idée que le recul du mariage – dû, en partie, à la pénalisation dont sont victimes les personnes mariées dans les dispositifs d’aide sociale – est une des causes fondamentales de la pauvreté. Cependant, selon certains, les fonds publics seraient employés à meilleur escient s’ils servaient à aider les parents pauvres, surtout les pères, à faire vivre leur famille.
II. Argumentation politique et littérature scientifique
Pour démontrer les avantages du mariage, les partisans de nouvelles mesures d’encouragement au mariage comparent souvent les caractéristiques des parents mariés à celles des parents célibataires. Constatant que « les adultes mariés (…) sont plus heureux, en meilleure santé et plus riches que leurs homologues célibataires », ils estiment que le mariage est la source du bonheur, de la richesse et des bonnes relations interpersonnelles (Horn, 2001). Pour expliquer pourquoi les personnes qui choisissent de profiter de ces bienfaits ne sont pas plus nombreuses, ils accusent la désintégration des valeurs favorables au mariage, en particulier dans les couches sociales à faibles revenus (Dennis et Erdos, 1992).
On invoque souvent les grands écarts de revenu ou de niveau de vie entre les ménages formés de couples mariés et ceux des mères célibataires comme preuve que l’absence d’un homme qui travaille pour nourrir sa famille est une cause majeure de pauvreté pour les mères célibataires (Besharov et Sullivan, 1996 ; Fagan, 2001 ; Popenoe et Whitehead, 1999 ; Rector, 2001)
[5]. S’il est clair qu’il vaut mieux avoir deux parents et que deux salariés potentiels valent mieux qu’un, il ne s’ensuit pas que le mariage va mettre les parents célibataires dans la même situation d’aisance économique que les parents mariés.
La recherche scientifique explique pourquoi les argumentations basées sur ce type de comparaison peuvent être fallacieuses. Divers travaux, tant qualitatifs que quantitatifs, ont montré que la plupart des parents célibataires attachent une grande importance au mariage (Carlson, McLanahan et England, 2001 ; Harknett et McLanahan, 2001), et que les mères célibataires souhaitent se marier mais hésitent à s’en remettre à un homme qui n’a pas les moyens de faire vivre une famille (Edin, 2000). Si le mariage peut améliorer la situation économique, la recherche met en évidence une association entre la dégradation des perspectives économiques des hommes et la raréfaction et l’ajournement des mariages ; elle montre aussi que les femmes des couches défavorisées de la société courent un risque accru de fécondité hors mariage (Wilson, 1987 ; Oppenheimer, 2000 ; South et Lloyd, 1992 ; Rosenzweig, 1999). Par conséquent, les personnes célibataires sont généralement très différentes des personnes mariées au regard d’une série de caractéristiques économiques. En outre, dans le système de choix du conjoint en vigueur, les mères célibataires des milieux défavorisés ont tendance à avoir des enfants avec des hommes aussi pauvres qu’elles. Il n’est donc pas évident que le mariage soit, à lui seul, la meilleure stratégie anti-pauvreté pour les parents célibataires (Garfinkel et al., 2002). Selon ce que semblent suggérer ces résultats, aider les parents célibataires à acquérir davantage d’autonomie économique devrait être un objectif politique important.
Deux problèmes nous ont empêché, jusqu’à présent, de déterminer simplement dans quelle mesure la situation des parents célibataires s’améliorerait s’ils se mariaient. Tout d’abord, rares sont les sources de données qui fournissent des informations sur les futurs conjoints des femmes célibataires. À cause de cette lacune, les chercheurs ont souvent été contraints soit de faire porter leurs observations sur les couples mariés, soit d’élaborer des hypothèses sur le type d’homme qu’une femme célibataire serait susceptible d’épouser. Une méthode particulièrement utile est issue de la littérature sur l’aide à l’enfance (Garfinkel et Oellerich, 1989 ; Miller, Garfinkel et McLanahan, 1997 ; Garfinkel et al., 2002). Les chercheurs estiment un modèle des revenus du mari à partir des caractéristiques des femmes mariées ; ensuite, les paramètres du modèle du couple marié sont combinés avec les caractéristiques des femmes célibataires pour estimer le niveau de revenu des pères célibataires (voir aussi Schultz, 1994). Cette méthode est assez efficace pour prédire les revenus moyens, mais elle ne prend pas en considération la répartition des caractéristiques du conjoint chez les célibataires. Bien que la plupart des parents célibataires aient un conjoint à peu près du même âge qu’eux, les cas où la mère est plus âgée que son conjoint sont proportionnellement plus fréquents chez les célibataires que chez les couples mariés. De même, les mères célibataires de race blanche ont plus souvent que leurs consœurs mariées un partenaire d’une autre race (Garfinkel et al., 2002). Les estimations fondées sur des échantillons de personnes mariées ont tendance à surévaluer le revenu de ces couples.
Le second problème est plus ennuyeux et très probablement insoluble. Du fait que le mariage est un choix qui transforme la façon de vivre, les modifications qu’il implique dans les préférences et les comportements peuvent amener les célibataires à agir différemment une fois qu’ils sont mariés. La négociation sur la place de chacun dans le couple, avant et après le mariage, peut modifier les comportements ; ainsi, même une (impossible) expérience qui imposerait aléatoirement le mariage à un groupe de couples et le célibat à un autre groupe ne fournirait pas de données parfaites sur les avantages du mariage, car elle ne rendrait pas compte de la négociation qu’implique presque nécessairement le mariage (et la menace de rupture) dans la réalité. Pour cette raison, les véritables avantages – économiques ou autres – du mariage ne pourront sans doute jamais être évalués avec précision, et nous devons garder cette limitation à l’esprit pour interpréter les estimations présentées ci-après.
La
Fragile Families and Child Well-being Study, menée conjointement par des chercheurs des universités de Princeton et de Columbia, a été conçue pour fournir des données nouvelles relatives aux aptitudes et aux relations qu’entretiennent les nouveaux parents non mariés (particulièrement les pères), ainsi qu’aux effets des politiques sur la formation de la famille et le bien-être des enfants. Cette étude, financée par tout un ensemble d’organisations gouvernementales et de fondations privées américaines, consiste à suivre une génération de nouveaux parents, pour la plupart célibataires, sur une période de quatre ans. Le premier entretien avec les mères a eu lieu à l’hôpital, dans les 48 heures qui ont suivi leur accouchement. Les pères ont également été interrogés peu après, souvent à l’hôpital
[6]. L’échantillon de base est constitué de 3 712 mères célibataires venant d’accoucher dans vingt grandes villes américaines
[7] ; il est représentatif de toutes les jeunes mères non mariées vivant dans les villes américaines de plus de 200 000 habitants. Dans chaque ville, on a interrogé un groupe témoin de parents mariés ; cet échantillon témoin représente 1 188 accouchements. Toutes ces données fournissent les renseignements nécessaires pour comparer les caractéristiques et les revenus potentiels des parents mariés et non mariés. Si l’on ne considère que les couples pour lesquels toutes les données socio-économiques requises sont disponibles, il reste 3 334 couples non mariés et 1 141 couples mariés.
Avant de pousser au mariage les parents célibataires, on doit examiner si le mariage apporte réellement les avantages escomptés. Dans cette analyse, nous nous intéresserons uniquement aux avantages économiques et nous nous poserons la question : « Le mariage apporterait-il aux parents célibataires une situation d’aisance économique semblable à celle dont jouissent les parents mariés ? », le niveau de vie de ces derniers étant souvent invoqué pour justifier les campagnes de promotion du mariage. Pour ce faire, nous comparons les parents mariés aux parents non mariés selon diverses caractéristiques sociodémographiques susceptibles d’être associées à leurs revenus potentiels. Des écarts importants signifieraient une moindre sécurité du revenu chez les couples non mariés, même s’ils se mariaient.
Le tableau 1 démontre qu’il existe des différences importantes entre parents mariés et non mariés. Comparés à leurs homologues mariés, les mères et pères célibataires ont environ deux fois plus souvent abandonné leurs études avant la fin de l’enseignement secondaire et ils ont plus de deux fois moins souvent poursuivi des études supérieures. Dans la mesure où le revenu est lié au niveau d’instruction, ces écarts impliquent que les parents célibataires ont des potentialités de gains inférieures à celles des parents mariés. En outre, les parents célibataires sont nettement plus jeunes. L’âge médian des mères célibataires n’est que de 22 ans, soit sept ans de moins que celui des mères mariées. De même, l’âge médian des pères célibataires est de 25 ans, contre 31 ans pour les pères mariés.
Tableau 1
Caractéristiques des nouveaux parents mariés et non mariés
Mères Pères Mariées Célibataires Mariés Célibataires Âge médian (en années) 29 22 31 25 Niveau d’instruction (%) : Inférieur au secondaire 17 40 18 37 Secondaire 20 34 24 41 Supérieur au secondaire 64 26 58 22 Maladie invalidante (%) – 3 7 Problèmes de drogue ou d’alcool (%) 1 3 2 6 Salaire horaire médian ($) 12,36 7,50 14,91 9,50 Emploi stable (%) – 91 74 Effectif 1 141 3 334 1 141 3 334 Source : Fragile Families and Child Well-being Study, 1998-2000.
Outre ces difficultés économiques, les pères célibataires ont deux fois plus de chances que les pères mariés de souffrir d’un problème physique ou psychologique qui interfère avec leur aptitude au travail. Les parents célibataires sont aussi proportionnellement beaucoup plus nombreux à déclarer avoir eu un problème de drogue ou d’alcoolisme. Bien que ces situations soient rares, l’écart entre parents mariés et non mariés mérite un examen attentif avant de se lancer dans une campagne énergique et massive d’encouragement au mariage.
L’âge, le niveau d’instruction et les autres caractéristiques étant seulement des indicateurs du niveau de revenu, nous analysons également les différences de salaire horaire et de temps de travail. On n’est pas étonné de constater un écart important de salaire horaire entre parents mariés et célibataires
[8]. Le tableau 1 montre que le salaire horaire médian des pères mariés dépasse de plus de 5 $ celui des pères célibataires, et que celui des mères mariées dépasse de 4,86 $ celui des mères célibataires.
Si le niveau du salaire horaire est un élément essentiel pour déterminer les revenus potentiels, la stabilité de l’emploi est un aspect tout aussi important, en particulier pour les familles à faible revenu qui disposent de très peu d’épargne et de capitaux. Pour obtenir un indicateur de la stabilité de l’emploi, la Fragile Families Study demande si le père du bébé occupait un « emploi stable » au cours de la semaine précédant la naissance. De nouveau, on observe de grands écarts entre les couples mariés et non mariés. Moins de 10 % des pères mariés n’avaient pas d’emploi stable, contre plus du quart des pères célibataires. Ces derniers ont sans doute des revenus incertains qui permettent difficilement de faire vivre une famille. Manifestement, les mères célibataires sont économiquement plus défavorisées que les mères mariées et leurs conjoints sont eux-mêmes économiquement plus défavorisés que les pères mariés.
IV. Revenus actuels et revenus potentiels
Dans la section précédente, nous avons présenté divers paramètres qui révèlent d’importants écarts quant aux revenus potentiels que les parents mariés et non mariés peuvent espérer retirer de leur activité professionnelle. Nous examinons maintenant quelle serait la situation respective de ces deux catégories de parents dans une série de scénarios différents en termes de structure familiale et d’emploi. Nous considérerons d’abord la situation des parents basée sur les revenus qu’ils ont déclarés pour les 12 derniers mois, dans trois configurations familiales. Le tableau 2 présente les résultats de chaque scénario en fonction du statut matrimonial de la mère. Tout d’abord, nous faisons l’hypothèse que toutes les mères vivent seules et n’ont que leurs propres revenus pour vivre. Dans le deuxième scénario, nous supposons que tous les parents vivent en couple mais que le père est le seul pourvoyeur de ressources de la famille. Ces familles sont représentatives du « modèle traditionnel de la famille patriarcale », où la mère se consacre aux tâches ménagères et le père travaille à l’extérieur. Dans le troisième scénario, nous supposons que tous les parents vivent en couple et cumulent leurs revenus. Malheureusement, l’information sur le revenu n’a été enregistrée que sous la forme de tranches de revenu, dont l’amplitude varie selon que le questionnaire s’adresse au père ou à la mère. Dans le tableau 2, nous faisons figurer les tranches de revenus lorsque l’on considère les ménages disposant d’un seul revenu mais quand il s’agit de cumuler les revenus des conjoints, comme dans le troisième scénario, nous posons l’hypothèse que le revenu de chaque conjoint est égal à la valeur centrale de la tranche à laquelle il appartient
[9].
Tableau 2
Revenu annuel des parents mariés et non mariés et quotients de pauvreté dans trois types de structures familiales selon le statut matrimonial de la mère au moment de la naissance
Revenu des 12 derniers mois Quotient de pauvreté 1er quartile 2e quartile 3e quartile 0-100 100-150 150-200 200 et plus Revenu de la femme Famille monoparentale : estimations basées sur le seul revenu de la mère* Mariée 0 9 000-9 999$ 25 000$ + Mariée 58 % 7 % 7 % 28 % Célibataire 0 1 000-2 999$ 17 500-19 999$ Célibataire 86 % 6 % 4 % 5 % Revenu de l’homme Famille patriarcale : estimations basées sur le seul revenu du père* Mariée 15 000-19 999$ 25 000-34 999$ 50 000-74 999$ Mariée 21 % 16 % 11 % 53 % Célibataire 5 000-9 999$ 10 000-14 999$ 20 000-24 999$ Célibataire 58 % 18 % 10 % 15 % Revenu cumulé du couple Famille biparentale à deux revenus : estimations basées sur le cumul des revenus* Mariée 26 250$ 50 000$ 88 638$ Mariée 15 % 9 % 9 % 67 % Célibataire 8 250$ 17 500$ 30 500$ Célibataire 46 % 18 % 12 % 24 % * Les revenus sont groupés par tranches. Pour faire les calculs, nous avons utilisé les valeurs centrales des tranches de revenu. Source : Fragile Families and Child Well-being Study, 1998-2000.
La partie gauche du tableau 2 présente, pour chacun des trois scénarios, les quartiles des revenus déclarés en fonction de la situation matrimoniale de la mère. Les familles nombreuses ayant besoin de revenus plus élevés que les autres, le revenu ne reflète pas à lui seul la situation économique réelle de toutes les familles dans chaque configuration. Par conséquent, dans la partie droite du tableau, les revenus sont exprimés en pourcentage du seuil de pauvreté fédéral (FPL) de l’année 2000
[10] ; celui-ci consiste en une série de seuils de revenu modulés selon la taille et la composition de la famille (nombres d’adultes et d’enfants) auxquels recourt le gouvernement américain pour identifier les pauvres. Pour évaluer la taille de la famille à partir de nos données, nous faisons l’hypothèse qu’une mère célibataire vit avec ses enfants biologiques et qu’une mère mariée vit avec son conjoint et ses enfants biologiques
[11]. Quand le rapport du revenu imposable au seuil de pauvreté – le quotient de pauvreté – est inférieur à un, la famille et chacun de ses membres sont considérés comme pauvres.
Les données des premières lignes du tableau 2 indiquent qu’une part de la pauvreté dont souffrent les mères célibataires peut être imputée à la faiblesse de leurs revenus et pas seulement à la structure familiale de leur ménage. Si les mères mariées de notre échantillon devaient subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants avec leurs seules ressources personnelles, elles disposeraient d’un revenu médian supérieur de 6 000 à 8 999 $ par an à celui des mères célibataires dans la même situation familiale. En outre, une proportion nettement plus élevée de mères mariées (28 %) pourraient assurer à leur famille un revenu supérieur au double du seuil de pauvreté, ce qui ne serait à la portée que de 5 % des mères célibataires. Il est vrai que beaucoup de femmes mariées vivraient dans la misère si elles devaient se contenter de leur revenu personnel actuel pour entretenir leur famille – en fait, plus du quart d’entre elles n’ont aucun revenu propre – mais ce constat doit être interprété avec précaution, car il peut sous-estimer la capacité des femmes à entretenir leur famille. Les femmes qui vivent avec un concubin (ou qui sont encore chez leurs parents) peuvent avoir réduit leur activité professionnelle si leur conjoint (ou un autre membre de la famille) leur assure une aide financière. Obligées d’élever leurs enfants avec leurs propres ressources, bien des femmes augmenteront leur temps de travail, et par conséquent leur revenu.
La section suivante du tableau montre que les couples de parents non mariés où l’homme seul entretient la famille ont des revenus annuels inférieurs de 10 000 à 25 000 $ à ceux des parents mariés dans la même situation. Cela représente une grande part de l’écart de revenu médian entre les parents mariés du scénario « patriarcal » et les mères célibataires du premier scénario (environ 22 000 à 34 000 $ par an). En termes de pauvreté, quelque 58 % des mères célibataires de l’échantillon vivraient en dessous du seuil de pauvreté si elles se mariaient et adoptaient le modèle patriarcal traditionnel, et 18 % auraient un revenu de l’ordre de 100 à 150 % du seuil de pauvreté. Enfin, les dernières lignes du tableau montrent que, dans le cas du scénario « à deux revenus », l’écart de revenu médian entre les parents mariés et non mariés serait encore plus grand – dépassant 30 000 $ par an – que dans le cas du scénario « patriarcal ».
Dans les deux scénarios du tableau 2 où les couples sont mariés, on voit qu’une grande partie de l’avantage économique qu’on aurait tendance à imputer au mariage est due, en réalité, à l’écart de revenu entre population mariée et population célibataire. Entre le premier et le dernier scénario, on constate un net recul de la pauvreté, de 86 % à 46 % chez les mères célibataires et de 58 % à 15 % chez les mères mariées. Si ce recul est indubitablement important, les niveaux de revenu étant ce qu’ils sont, le mariage ne pourrait effectivement arracher à la pauvreté qu’un petit nombre de mères – dont une forte proportion vivent déjà avec le père de leur enfant. Parmi les parents célibataires qui ne vivaient pas ensemble au moment de la naissance (résultats non présentés ici), ceux qui seraient dans la misère s’ils vivaient ensemble avec leurs revenus actuels sont surreprésentés (58 % contre 46 % dans l’ensemble de l’échantillon).
Si les données du tableau 2 renseignent sur les revenus des parents mariés et non mariés, il est important de noter que la comparaison des revenus actuels mélange des écarts de salaire avec des différences de modalités d’emploi. La naissance d’un nouvel enfant, et le mariage lui-même, pourraient très bien modifier la motivation au travail et faire croître le revenu (quoique le temps qu’il faut consacrer à un nouveau bébé puisse avoir un effet inverse sur le revenu). Dans une nouvelle simulation, nous allons isoler les différences entre les couples mariés et non mariés imputables uniquement aux écarts de salaires. Nous utilisons les salaires horaires déclarés (présentés au tableau 1) des mères et des pères pour estimer les revenus potentiels à structure familiale et à durée du travail données. Nous avons également effectué des simulations qui s’appuient sur la structure des salaires des parents mariés pour estimer les revenus des parents non mariés. En fait, cela suppose que les parents non mariés peuvent valoriser en termes de salaire leur âge, leur niveau d’instruction et leurs autres caractéristiques exactement de la même manière que les parents mariés, et permet alors, dans une certaine mesure, qu’une « prime de mariage » s’ajoute au salaire
[12]. Les résultats de ces simulations, non présentés ici mais disponibles sur demande, sont tout à fait similaires à ceux que nous détaillons ci-dessous.
Le tableau 3 présente le revenu annuel imposable de tous les couples de l’échantillon dans trois profils différents de structure familiale et de durée du travail. Comme dans le tableau 2, les résultats de ces simulations sont décomposés selon le statut matrimonial de la mère. En d’autres termes, nous maintenons inchangées la structure familiale et la durée du travail et comparons les revenus potentiels des parents mariés et non mariés. Par revenu potentiel, nous entendons ce que ces personnes pourraient gagner si elles avaient un emploi stable avec une durée du travail constante. D’abord, nous supposons que toutes les mères vivent seules et travaillent à plein temps (2 000 heures par an). Dans la deuxième hypothèse, toutes les mères sont en couple et elles ne travaillent pas, tandis que tous les pères travaillent à plein temps. Dans le troisième scénario, toutes les mères sont en couple, elles travaillent à mi-temps (1 000 heures) et tous les pères travaillent à plein temps.
Tableau 3
Simulation de la situation économique des ménages dans trois scénarios de structure familiale et de durée du travail en fonction des salaires déclarés et de le statut matrimonial de la mère au moment de la naissance
Revenu annuel estimé Quotient de pauvreté 1er quartile 2e quartile 3e quartile 0-100 100-150 150-200 200 et plus Femme isolée : la femme travaille à plein temps Femme isolée : la femme travaille à plein temps Mariée 16 529$ 24 711$ 37 144$ Mariée 17 % 23 % 19 % 41 % Célibataire 12 672$ 15 000$ 18 220$ Célibataire 37 % 45 % 12 % 6 % Couple : le mari travaille à plein temps, la femme ne travaille pas Couple : le mari travaille à plein temps, la femme ne travaille pas Mariée 20 087$ 29 823$ 43 990$ Mariée 16 % 23 % 18 % 43 % Célibataire 15 026$ 19 001$ 23 440$ Célibataire 32 % 40 % 14 % 15 % Couple : le mari travaille à plein temps, la femme travaille à mi-temps* Couple : le mari travaille à plein temps, la femme travaille à mi-temps* Mariée 30 576$ 42 488$ 62 067$ Mariée 3 % 12 % 16 % 68 % Célibataire 22 389$ 26 655$ 32 615$ Célibataire 6 % 31 % 31 % 32 % * Les valeurs des 2e et 3e quartiles pour les parents mariés sont plus faibles ici que dans le tableau 2 parce que, dans la plupart des cas, les parents dont le revenu cumulé est le plus élevé travaillent tous les deux à plein temps. Source : Fragile Families and Child Well-being Study, 1998-2000.
Du fait que nos hypothèses de durée du travail ne sont ni réelles ni vérifiables, les résultats présentés ici ne doivent pas être interprétés comme des estimations des avantages économiques du mariage. Nous envisageons des aménagements substantiels des modalités d’emploi pour beaucoup de parents, mais particulièrement pour les hommes célibataires, et nos hypothèses pèchent très probablement par excès d’optimisme. Pour cette raison, notre simulation est simplement censée examiner dans quelle mesure les écarts de salaire entre personnes mariées et célibataires expliquent les différences de leurs revenus potentiels et de leurs quotients de pauvreté.
La partie gauche du tableau 3 présente les quartiles du revenu familial estimé en fonction du statut matrimonial de la mère, pour les trois profils de structure familiale et de durée du travail. Dans chaque scénario, le revenu familial potentiel des femmes mariées est supérieur à celui des femmes célibataires. Le troisième quartile du revenu des mères célibataires est, dans tous les cas, inférieur au revenu médian des femmes mariées à structure familiale et durée du travail identiques. La partie droite du tableau présente les revenus exprimés en proportion du seuil de pauvreté de l’année 2000.
Selon les chiffres des premières lignes du tableau 3, si les femmes mariées vivant seules ne devaient compter que sur leur propre salaire et étaient en mesure de travailler 2 000 heures par an, leur revenu médian annuel dépasserait de plus de 9 000 $ celui des mères célibataires dans la même situation. En outre, plus de 40 % des femmes mariées assureraient à leur famille un niveau de vie supérieur au double du seuil de pauvreté, tandis que 6 % seulement des mères célibataires en seraient capables. Beaucoup de femmes mariées vivraient au-dessous du seuil de pauvreté si elles travaillaient à plein temps et devaient assurer seules (avec leur salaire horaire actuel) la subsistance de leur famille, mais leurs revenus potentiels sont encore très supérieurs à ceux des mères célibataires.
La section suivante du tableau montre que, dans le cadre du modèle patriarcal, même si les pères travaillaient à plein temps toute l’année, les parents non mariés auraient un revenu médian annuel inférieur d’environ 10 800 $ à celui des parents mariés du même scénario. Cela représente plus de la moitié de l’écart entre les revenus des parents mariés lorsque seul le père travaille et les revenus des mères célibataires qui ne vivent pas en couple (premier scénario). Près des trois quarts de cette différence de revenu ne sont pas explicables par le statut matrimonial, mais par les écarts de salaires masculins. En termes de pauvreté, environ 32 % des femmes célibataires de l’échantillon vivraient au-dessous du FPL si elles se mettaient en couple et adoptaient ce schéma traditionnel. C’est beaucoup moins que les 58 % relatifs à la même structure familiale (et aussi moins que dans le schéma où les deux parents travaillent) du tableau 2, ce qui incite à penser que l’emploi à temps plein devrait être envisagé comme un moyen fondamental de faire reculer la pauvreté. Dans cette situation, 40 % des femmes célibataires auraient un niveau de vie de l’ordre de 100 % à 150 % du seuil de pauvreté.
Enfin, la dernière partie du tableau 3 démontre que, dans le scénario où les deux parents travaillent, la différence de revenu médian annuel entre parents mariés et non mariés atteindrait près de 16 000 $. Cela représente plus de la moitié de l’écart de revenu médian entre les couples mariés de ce scénario et les femmes célibataires du premier scénario. Dans les deux cas où les couples sont mariés, une grande partie de la différence de situation économique entre les parents mariés et les mères célibataires est due à l’écart important qui sépare leurs salaires horaires respectifs.
Dans le dernier scénario, 6 % seulement des femmes célibataires et 3 % des femmes mariées auraient un revenu inférieur au seuil de pauvreté. En comparant ces chiffres à ceux des dernières lignes du tableau 2, on constate que ce résultat spectaculaire est en grande partie dû aux hypothèses que nous avons faites sur la durée du travail et sur la manière dont le seuil de pauvreté tient compte des économies d’échelle. Pour une mère célibataire vivant avec un enfant, le seuil de pauvreté était de 11 869 $ en 2000. Si un autre adulte s’ajoutait à ce ménage, le seuil s’élevait à 13 874 $. Dans ces conditions, le supplément de revenu nécessaire pour faire vivre un adulte de plus requiert un emploi à plein temps à un salaire horaire dépassant légèrement 1 $. Sous l’hypothèse de travail à plein temps, un assez grand nombre de familles proches du seuil de pauvreté pourraient simplement être arrachées à la misère si elles comprenaient un adulte de plus qui travaille à temps complet. Néanmoins, même si elles se mariaient aux pères de leurs enfants et si les deux parents travaillaient, les mères actuellement célibataires frôleraient beaucoup plus souvent le seuil de pauvreté (entre 100 % et 150 % du FPL) que les mères mariées. Les parents non mariés seraient encore confrontés à une forte dose d’incertitude économique s’ils se mariaient, et leur situation serait considérablement moins confortable que ne l’ont prétendu certains avocats du mariage.
En comparant les tableaux 2 et 3, on voit clairement que la pauvreté reculerait pratiquement dans tous les cas si simplement, en plus de se marier, les parents célibataires pouvaient avoir un emploi à plein temps. Avec du travail à plein temps, il y aurait moins de misère chez les mères isolées (partie gauche du tableau 3) qu’il n’y en aurait si les deux parents vivaient ensemble et cumulaient leurs revenus actuels respectifs (partie gauche du tableau 2).
Conformément aux travaux antérieurs, la Fragile Families and Child Well-being Study démontre qu’il existe entre les couples mariés et non mariés des différences importantes qui ne peuvent pas être éradiquées par un simple acte de mariage. Les parents célibataires sont très différents des parents mariés en termes d’âge, de niveau d’instruction, d’état de santé, de comportement en matière de santé, d’emploi et de niveau de salaire. Ces écarts se traduisent par des différences importantes de revenu réel et potentiel, qui, à leur tour, deviennent des différences de niveau de vie et de pauvreté. Les partisans du mariage en surestiment fortement les avantages quand ils comparent les revenus (ou les quotients de pauvreté) des familles de mères célibataires à ceux des familles de parents mariés. Nos résultats indiquent qu’un deuxième revenu pourrait sauver de la misère un grand nombre de mères, mais, avec leurs revenus actuels, 46 % des parents célibataires vivant en couple resteraient au-dessous du seuil de pauvreté (sans compter les impôts ni les revenus de transfert) même s’ils se mariaient. Ceci est extrêmement important parce que les avantages économiques du mariage doivent être mis en balance avec la perte de nombreuses prestations sociales (calculées en fonction du revenu) qu’il occasionnerait. Avec des programmes d’aide sociale qui rendent plus difficile aux familles biparentales l’obtention d’une aide quand le climat économique est mauvais, le mariage des couples non mariés pourrait leur valoir plus, et non moins, de vulnérabilité.
À configuration familiale et durée du travail données, nos estimations indiquent que, même dans les conditions les plus favorables, une grande partie de la différence de niveau de vie entre les couples mariés et les parents non mariés peut être imputée à des facteurs autres que leur situation matrimoniale. Les différences de durée du travail et de salaire horaire se traduisent par de grands écarts de revenus potentiels. Néanmoins, on obtient un net recul de la pauvreté quand on fait l’hypothèse que les parents vivent ensemble et ont un temps de travail régulier sur toute l’année. Nos résultats indiquent que préparer les parents à occuper un emploi et allonger leur durée du travail – qu’ils se marient ou non – est un ingrédient fondamental de toute politique de lutte contre la pauvreté. Si seulement les mères célibataires pouvaient travailler à plein temps avec leur salaire horaire actuel, leur taux de pauvreté chuterait de plus de 50 %. Cette réduction est supérieure à celle que l’on obtiendrait si les parents vivaient ensemble en partageant leurs revenus actuels. Certains peuvent soutenir que le mariage renforce la motivation au travail des hommes et que le tableau 3 donne une idée plus réaliste du changement de situation des parents qui se marient, mais cette argumentation suppose que les hommes peuvent travailler autant d’heures qu’ils le désirent. Étant donné le faible niveau de qualification des pères célibataires et la forte proportion de ceux qui n’avaient pas d’emploi stable, même dans la période économique la plus favorable (1998-2000), il n’est pas évident que leurs motivations auraient rapidement et facilement pu se concrétiser
[13]. Nos résultats indiquent qu’il pourrait être plus rentable pour les responsables politiques de concentrer leur attention sur les causes structurelles du handicap économique – bas salaires et chômage – que d’investir dans la promotion du mariage.
Cette recherche a pu être menée à bien grâce aux subventions n° R01HD36916 et R01HD19375 du NICHD, et n° P30HD32030 du NIH. Sara McLanahan a travaillé à cet article alors qu’elle était au Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences, et elle remercie la William and Flora Hewlett Foundation pour son aide. La gratitude des auteurs va aussi au MacArthur Network on « The Family and the Economy » et à l’ESRC pour le soutien accordé à ce projet. Enfin, les auteurs remercient les participants de la série de séminaires du Fragile Families working group et les chercheurs du Center for Research on Child Well-being pour leurs commentaires utiles. Elles portent la responsabilité de tous les problèmes qui pourraient subsister.
·
Besharov Douglas J., Timothy S. Sullivan, 1996, « Welfare reform and marriage », Public Interest, automne, p. 81-94.
·
Carlson Marcia, Sara McLanahan, Paula England, 2001, « Union formation and stability in fragile families », communication présentée au congrès 2001 de la Population Association of America, Washington DC.
·
Dennis Norman, George Erdos, 1992, Families without Fatherhood, Trowbridge, The Cromwell Press.
·
Edin Kathryn, 2000, « Few good men », The American Prospect, 11, p. 26-31.
·
Esping-Andersen G., 1990, The Three Worlds of Welfare Capitalism, Princeton, Princeton University Press.
·
Fagan Patrick F., 2001, « Encouraging marriage and discouraging divorce », The Heritage Foundation Backgrounder, n° 1421.
·
Folbre Nancy, 2001, « Leave no child behind? », The American Prospect, 12(1), http://www.prospect.org/print/V12/1/folbre-n.html
·
Garfinkel Irwin, Sara McLanahan, 1986, Single Mothers and Their Children, Washington DC, The Urban Institute Press.
·
Garfinkel Irwin, D. Oellerich, 1989, « Noncustodial fathers’ability to pay child support », Demography, 26, p. 219-233.
·
Garfinkel Irwin, Dana Glei, Sara McLanahan, 2002, « Assortative mating among unmarried parents: Implications for ability to pay child support », Journal of Population Economics, 15(3), p. 417-432.
·
Harknett Kristen, Sara McLanahan, 2001, « Do perceptions of marriage explain marital behavior? How unmarried parents’ assessments of the benefits of marriage relate to their subsequent marital decisions », communication présentée au congrès 2001 de la Population Association of America, Washington DC.
·
Horn Wade F., 2001, « Wedding bell blues », Brookings Review, 19, p. 39-42.
·
Korenman Sanders, David Neumark, 1991, « Does marriage really make men more productive? », Journal of Human Resources, 26, p. 282-307.
·
Lewis Jane, 1992, « Gender and the development of welfare regimes », Journal of European Social Policy, 2(1), p. 159-173.
·
Lichter Daniel T., Isabel Sawhill, 2002, « Promoting marriage… Abstaining from sex (The marriage debate) », Blueprint Magazine (The Democratic Leardership Council), n° 14, janvier-février (http://www.ndol.org).
·
Miller C., Irwin Garfinkel, Sara McLanahan, 1997, « Child support in the US: Can fathers afford to pay more? », Review of Income and Wealth, 43, p. 261-281.
·
Oppenheimer Valerie K., 2000, « The continuing importance of men’s economic position in marriage formation », dans L. Waite (éd.), The Ties that Bind: Perspectives on Marriage and Cohabitation, New York, Aldine de Gruyter, p. 283 -301.
·
Popenoe David, Barbara Dafoe Whitehead, 1999, Should We Live Together? What Young Adults Need to Know about Cohabitation before Marriage, A Comprehensive Review of Recent Research, The National Marriage Project, The Next Generation Series.
·
Rector Robert, 2001, « Using welfare reform to strengthen marriage », American Experiment Quarterly, 4(2), p. 63-71.
·
Rosenzweig M.R., 1999, « Welfare, marital prospects, and nonmarital childbearing », Journal of Political Economy, 107, p. S3-S32.
·
Schultz T. Paul, 1994, « Marital status and fertility in the United States: Welfare and labor market effects », Journal of Human Resources, 29(2), p. 637-669.
·
Sommestad Lena, 1997, « Welfare state attitudes to the male breadwinning system: The United States and Sweden in comparative perspective », International Review of Social History, 42(Supplement), p. 153-174.
·
South S.J., K.M. Lloyd, 1992, « Marriage markets and nonmarital fertility in the United States », Demography, 29, p. 247-264.
·
Titmuss Richard, 1974, Social Policy: An Introduction, Brian Abel-Smith and Kay Titmuss (éd.), Londres, Allen and Unwin.
·
United States Census Bureau, 2001, Poverty in the United States, Current Population Reports, Series P60-214, Washington DC, US Government Printing Office.
·
Ventura S.J., C.A. Bachrach, 2000, « Nonmarital childbearing in the United States, 1940-99 », National Vital Statistics Reports, 48(16), Hyattsville, MD, National Center for Health Statistics.
·
Wilson W.J., 1987, The Truly Disadvantaged: The Inner City, the Underclass, and Public Policy, Chicago, University of Chicago Press.
[*]
Centre for the Analysis of Social Exclusion, London School of Economics and Political Science.
[**]
Center for Research on Child Well-being, Princeton University.Traduit par Éric Vilquin.
[1]
Le système américain d’impôt sur le revenu prévoit des réductions d’impôt pour les dépenses consacrées à la garde et à l’éducation des enfants, au logement, à la santé. Ces sommes ne pouvant pas être créditées, les familles non imposables ne profitent pas de ce système de réduction d’impôt.
[2]
L’imposition conjointe des époux profite aux ménages dans lesquels l’homme est le seul pourvoyeur de ressources en leur accordant plus d’allègements fiscaux qu’ils n’en obtiendraient avec le système de l’imposition séparée. Quand les époux travaillent tous les deux, ils peuvent opter pour l’imposition séparée de leurs revenus respectifs, mais, de ce fait, perdent des avantages fiscaux appréciables.
[3]
Ces dernières années, des modifications apportées à divers dispositifs ont commencé à ouvrir plus facilement l’aide sociale aux familles biparentales. Les allocations en espèces et les assurances maladie pour les enfants sont plus largement distribuées aujourd’hui qu’autrefois, mais le privilège historiquement accordé aux familles dirigées par une mère célibataire (relativement aux familles biparentales) subsiste.
[4]
Pour élever leurs enfants, les veuves bénéficient de prestations sociales plus importantes que les autres mères isolées ; sinon, celles-ci pourraient être incitées à « choisir délibérément » de fonder une famille monoparentale pour toucher des allocations plus généreuses (Folbre, 2001).
[5]
Besharov et Sullivan (1996) et Popenoe et Whitehead (1999) reconnaissent que les écarts de revenu peuvent refléter des différences entre ceux qui se marient et ceux qui ne se marient pas, mais ils ne prennent pas sérieusement en considération cet aspect des choses.
[6]
Le taux de réponse des pères célibataires est élevé (75 %), et celui des mères célibataires est encore supérieur (plus de 90 %). Comme on a posé à chaque mère des questions sur le père de son enfant, on possède beaucoup d’informations sur le père même quand il n’a pas été interrogé.
[7]
Il s’agit de : Oakland, CA ; San Jose, CA ; Jacksonville, FL ; Chicago, IL ; Indianapolis, IN ; Boston, MA ; Baltimore, MD ; Detroit, MI ; Newark, NJ ; New York City, NY ; Toledo, OH ; Philadelphie, PA ; Pittsburgh, PA ; Nashville, TN ; Austin, TX ; Corpus Christi, TX ; San Antonio, TX ; Norfolk, VA ; Richmond, VA ; et Milwaukee, WI.
[8]
Pour tenir compte d’une éventuelle inflation survenue pendant la collecte des données, tous les salaires sont exprimés en dollars de l’année 2000. Pour les personnes qui n’ont pas fourni ce renseignement ou qui n’ont jamais travaillé, le salaire est estimé au moyen d’une régression portant sur une série de caractéristiques socio-économiques propres des hommes et des femmes, en procédant séparément pour les échantillons de personnes mariées et de célibataires. Du fait que les parents mariés sont proportionnellement plus nombreux à avoir du travail au moment de l’enquête, tout biais dû à ce phénomène devrait aller dans le sens d’une réduction de l’écart entre parents mariés et non mariés. Pour les pères, les variables indépendantes sont l’âge, la race, le niveau d’instruction, un indicateur de problèmes de drogue ou d’alcoolisme, un indicateur de problèmes de santé limitant l’aptitude au travail et des variables indicatrices de la ville (R
2 vaut 0,28 pour les mariés et 0,13 pour les célibataires). Pour les mères, ce sont l’âge, la race, le niveau d’instruction, un indicateur de primiparité, un indicateur de naissance à l’étranger (variable mal mesurée chez les pères), un indicateur de problèmes de drogue ou d’alcoolisme, une auto-évaluation de l’état de santé et des variables indicatrices de la ville (R
2 vaut 0,32 pour les mariées et 0,13 pour les célibataires). Les résultats de la régression ne sont pas présentés ici, mais sont disponibles auprès des auteurs.
[9]
Par exemple, le deuxième quartile du revenu des femmes mariées se situe dans la tranche de 9 000 $ à 9 999 $. Pour le cumul des revenus des conjoints, nous supposons que le revenu de la femme vaut 9 500 $. Pour la catégorie supérieure de revenu, nous avons exploité les données de la
Current Population Survey de l’année au cours de laquelle l’échantillon a été interrogé, et nous avons retenu toutes les personnes dont le revenu excède 25 000 $ pour les femmes et 75 000 $ pour les hommes. Nous avons ensuite utilisé ces données pour estimer le revenu médian des personnes appartenant à cette tranche de revenu.
[10]
http://www.census.gov/hhes/poverty/threshld/thresh00.html. Il n’y a pas de variation géographique des seuils de pauvreté. Nous utilisons les seuils de l’année 2000, mais nous les corrigeons pour tenir compte de l’inflation. Étant donné que nos estimations sont basées sur les centres des tranches de revenu, nos résultats ne seraient pas différents si nous utilisions les seuils propres à chaque année.
[11]
Dans la
Fragile Families Study, on a demandé aux femmes le nombre de leurs autres enfants biologiques, et elles ont également dû déclarer la composition du ménage. Comme il peut arriver que tous les enfants d’une même mère ne vivent pas avec elle, parce qu’ils sont adultes ou parce qu’ils vivent chez un autre membre de la famille, quand une femme déclare avoir plus d’enfants qu’il n’y en a dans son ménage, nous nous basons sur le nombre le plus faible pour calculer la taille de la famille.
[12]
La prime de mariage désigne le supplément de revenu des hommes mariés en sus du salaire des hommes célibataires dont toutes les autres caractéristiques sociales, économiques et démographiques sont identiques. On ne sait toujours pas si cette prime est due à un phénomène de sélection par le mariage ou à une motivation accrue des hommes mariés, mais Korenman et Neumark (1991) présentent certains résultats qui indiquent que la motivation (ou l’attitude des employeurs qui favorisent les hommes mariés) est un facteur qui a son importance.
[13]
Ceci est confirmé par les données de la
National Survey of Family Growth qui montrent que les mères célibataires qui se marieront par la suite ont un taux de pauvreté de 30 % – taux beaucoup plus élevé que celui que nous avons obtenu dans le tableau 3 et, sous l’hypothèse de sélection par le mariage, ce taux sous-estime le niveau réel qu’atteindrait la pauvreté si toutes les mères célibataires se mariaient (Lichter et Sawhill, 2002).