Population
I.N.E.D

I.S.B.N.sans
200 pages

p. 541 à 565
doi: en cours

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Définitions, modes de collecte et mesures

Volume 57 2002/3

2002 Population Définitions, modes de collecte et mesures

Les méthodes de délimitation de la population handicapée : l’approche de l’enquête de l’Insee Vie quotidienne et santé

Jean-François Ravaud Jean-François Ravaud, Cermes, Inserm U502, Campus CNRS, 7 rue Guy Môquet, 94801 Villejuif Cedex, tél : 01 49 58 36 33 Alain Letourmy Isabelle Ville  [*]
Partant de la difficulté d’estimer la population handicapée, le handicap est abordé comme une réalité multiforme que l’on doit traiter en multipliant les angles d’approche. Cette étude s’appuie sur l’enquête Vie quotidienne et Santé réalisée par l’Insee dans la phase de filtrage des enquêtes Handicaps, Incapacités, Dépendance. Associée au recensement de la population de 1999, l’enquête VQS a porté sur un échantillon représentatif de 400 000 personnes. Elle repose sur différentes approches du handicap : incapacités fonctionnelles, besoin d’aide, limitation d’activité, déclaration d’un handicap et reconnaissance sociale officielle. Dans un premier temps, l’articulation entre ces différentes approches est analysée en étudiant la prévalence du handicap estimée à partir de chacune d’entre elles prise isolément, puis les zones de recouvrement et les sous-populations spécifiques qu’elles font apparaître. Dans un second temps, on examine plus spécifiquement la probabilité d’auto-attribution d’un handicap et ses déterminants en s’appuyant sur des régressions logistiques. Une attention particulière est portée aux effets du sexe et de l’âge. L’article conclut sur les enseignements méthodologiques de l’exploitation de VQS. Partiendo de la dificultad de estimar la población minusválida, este artículo aborda la discapacidad como una realidad multiforme a analizar desde varias perspectivas. El análisis se basa en la encuesta Vida cotidiana y Salud llevada a cabo por el INSEE en la fase de verificación de las encuestas Minusvalías, Discapacidades, Dependencia. Asociada al censo de población de 1999, la encuesta Vida Cotidiana y Salud está basada en una muestra representativa de 400,000 personas. La encuesta se basa en varias perspectivas de la minusvalía: discapacidades funcionales, necesidad de ayuda, limitación de la actividad, declaración de minusvalía y reconocimiento social oficial. En una primera fase, se analiza la existencia de una minusvalía a partir de cada una de estas perspectivas por separado, se observan los solapamientos y las sub-poblaciones específicas que estas perspectivas crean. En una segunda fase, se examina con mayor detalle la probabilidad de auto-atribución de una discapacidad y sus determinantes en base a regresiones logísticas, con atención especial a los efectos de sexo y edad. El artículo concluye con las lecciones metodológicas aprendidas a partir de la explotación de la Encuesta de Vida Cotidiana y Salud.
Confronté à la nécessité de cibler la population des personnes ayant des incapacités au sein de la population générale pour réaliser les enquêtes Handicaps, Incapacités, Dépendance, l’Insee a procédé à une opération de filtrage à l’aide d’un questionnement succinct. C’est à partir de l’analyse des réponses faites à ce sondage, auto-administré lors des opérations du recensement de mars 1999, que Jean-François Ravaud, Alain Letourmy et Isabelle Ville proposent une discussion des différentes approches du handicap. En effet, selon que l’on aborde la question à partir de données administratives, de la déclaration des personnes elles-mêmes ou du diagnostic des praticiens, la population concernée varie. Ici, la procédure de filtrage permet d’analyser les relations entre les populations construites à partir de différentes approches. Les variations du recouvrement des groupes définis selon un repérage en termes d’incapacités, de limitations, d’auto-déclaration du handicap, de la reconnaissance sociale ou du besoin d’aide constituent la base d’une discussion du concept de handicap.
Combien y a-t-il de personnes handicapées en France ? La question du dénombrement des personnes handicapées ou dépendantes est posée de façon récurrente dans tous les rapports officiels sur le handicap et elle traduit bien une demande sociale non satisfaite (Triomphe, 1995). De fait, on a beaucoup de mal à estimer les populations ayant des incapacités, des limitations, des difficultés, un besoin d’aide, des gênes dans leurs activités quotidiennes du fait de leur état de santé. Y a-t-il, en fin de compte, une ou des populations à dénombrer ? La question posée ne peut, bien sûr, recevoir de réponse sous cette forme. D’une part, elle fait référence à des situations trop complexes pour qu’on fonde la définition de la population concernée sur un concept simple et unique. D’autre part, la façon de délimiter cette population est très sensible au point de vue que l’on privilégie pour l’observer : données administratives, jugement d’un expert médical, ou bien déclaration des personnes elles-mêmes.
Les problèmes conceptuels restent un chantier majeur dans ce domaine, comme en témoignent les débats internationaux particulièrement fournis sur le sujet. Les questions de définition, centrales dans ce débat, ne font toujours pas consensus. C’est pourquoi un dénombrement d’ensemble est toujours périlleux, car il nécessite une définition précise de l’objet mais aussi du mode d’investigation, donc une véritable construction, dont on peut toujours contester les fondements.
Jusqu’à présent, le système français d’information statistique sur le handicap et la dépendance, véritable dédale, n’a pu répondre à la demande sociale (Ravaud et Letourmy, 2000). Cette demande s’inscrit dans un contexte plus large marqué au plan international par une préoccupation croissante pour les questions de handicap et une évolution dans la façon de concevoir la mesure de l’état de santé des populations. Les vingt dernières années ont été de ce point de vue marquées par l’adoption d’un système classificatoire sur lequel les débats conceptuels se sont concentrés.
Le contexte international : l’évolution des taxinomies de l’OMS
Conséquence indirecte des transitions épidémiologique et démographique qu’ont connues les pays occidentaux, la classification internationale des maladies (CIM), née à la fin du XIXe siècle, et le modèle biomédical traditionnel qui la sous-tend, d’orientation essentiellement étiologique, se sont avérés insuffisants pour rendre compte de l’état fonctionnel des individus et des populations consécutivement à un problème de santé. Sur ce point, la morbidité traditionnelle n’informe pas suffisamment sur la sévérité d’un état de santé. De fait, qu’y a-t-il de commun sur ce plan entre un cancer diagnostiqué lors d’un examen de routine à un stade infra-clinique et un cancer métastasé en phase terminale rendant la personne grabataire ? Et que dire de la simple prédisposition génétique ?
Face à ces interrogations, l’OMS (Organisation mondiale de la santé), déjà en charge de la CIM, a décidé d’élaborer un manuel des conséquences des maladies. Approuvée par l’Assemblée mondiale de la santé en 1975, la CIDIH (classification internationale des déficiences, incapacités et handicaps) a été publiée en 1980 par l’OMS suite aux travaux de Philip Wood. Cette classification proposait de distinguer trois niveaux, ou trois plans d’expérience du handicap : celui des déficiences ou niveau lésionnel, celui des incapacités ou niveau fonctionnel et celui du désavantage social ou niveau social. Trois nomenclatures correspondant à ces notions ont été publiées avec une arborescence de type CIM.
Le processus de révision de cette première classification qui avait un statut expérimental vient de s’achever sous la conduite de l’OMS. La 54e Assemblée mondiale de la santé a adopté en mai 2001 une nouvelle classification, la CIF (classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé). Ce faisant, l’OMS a fait passer cette nouvelle classification d’un statut de classification « connexe » à un statut de classification « centrale » au sein de la famille internationale des classifications de l’OMS. Cette évolution concrétise l’importance que prennent les questions liées au handicap dans l’approche actuelle des questions de santé.
Un cadre théorique : la construction sociale du handicap
Le handicap n’est pas une donnée médicale immuable. La notion même de handicap est sous l’influence de facteurs historiques, culturels et sociaux qui lui donnent toute sa signification (Stiker, 1982). Il est l’objet de représentations sociales, comme ont pu être mises en évidence des représentations sociales de la maladie ou de la santé (Herzlich, 1969 ; Herzlich et Pierret, 1984). Celles-ci orientent les expériences concrètes des personnes concernées et contribuent à façonner leurs déclarations.
Les choix de définition, qu’ils émanent des chercheurs qui conçoivent une enquête ou qu’ils émanent des membres des commissions chargées d’attribuer la reconnaissance officielle d’un handicap (Cotorep, CDES) [1], sont extrêmement dépendants du contexte social et aboutissent donc à délimiter des populations très variables.
En ce sens, on peut parler du handicap comme d’une construction sociale pour reprendre le paradigme utilisé par Berger et Luckman de construction sociale de la réalité (1966). Ce courant de pensée, qualifié d’approche socioconstructiviste ou de « constructionnisme social », permet en particulier de montrer que les représentations de soi des personnes handicapées éclairent tout autant sur les pratiques sociales à leur égard (ce que l’on peut appeler le traitement social du handicap) que sur leur fonctionnement individuel. Ainsi, lorsque l’on s’intéresse à la façon dont des personnes réagissent face aux incapacités ou aux limitations d’activités, les représentations de soi ne sont en fait qu’une des façons d’approcher la signification sociale du handicap (Ville et Ravaud, 1994). Approcher le handicap comme nous le ferons dans cet article par le fait qu’un membre d’un ménage considère ou non avoir un handicap, et ceci indépendamment de sa situation objective, est un choix méthodologique qui s’inscrit dans cette approche conceptuelle.
Une réalité multiforme qui nécessite de multiplier les angles d’approche
Aborder le handicap comme une construction sociale, c’est aussi soulever la part de mythe qu’il y a à le considérer comme un donné qu’il suffirait de mesurer (Ravaud, 1996). Il s’agit de reconnaître que le handicap présente des facettes multiples dont chacune est digne d’investigations et de prendre en compte l’influence du point de vue adopté pour recueillir les informations (Ravaud et al., 1994). Il est alors utile de croiser différentes approches pour se donner le maximum de chances de cerner au mieux le sujet.
Cet article vise un double objectif :
  • comparer les différentes populations qui se dessinent en fonction de l’angle d’approche privilégié : présence d’incapacités, besoin d’aide, auto-déclaration d’un handicap, reconnaissance administrative d’un handicap, etc. De tels croisements sont susceptibles de mettre en évidence les zones de consensus ou, au contraire, de divergence qu’entraîne le choix des critères de jugement retenus. Nous analyserons les liens entre ces différentes variables en fonction de l’âge et du sexe des individus ;
  • étudier les facteurs déterminant l’auto-attribution d’un handicap en portant un intérêt particulier à l’âge, au sexe et aux raisons attribuées à la restriction d’activité.
Avant d’aborder ces deux aspects, nous présentons brièvement la méthodologie de l’enquête VQS.
 
I. Méthodologie de l’enquête Vie quotidienne et santé
 
 
Pour tenter de combler le déficit de connaissances sur le handicap et de rattraper le retard pris par la France en ce domaine, l’Insee vient de réaliser les enquêtes Handicaps, incapacités, dépendance (HID) afin de fournir des données de cadrage aux statistiques existantes, morcelées et fragmentaires, et dépasser le stade du puzzle incertain (Mormiche, 1998a).
Suivant les recommandations de l’Onu (Onu-Stat, 1996) et s’appuyant sur l’expérience internationale, le passage de l’enquête HID dans les ménages ordinaires a été précédé d’une phase dite de filtrage, reposant sur le questionnaire Vie quotidienne et santé (VQS). Cet article analyse les données issues de cette étape de filtrage. Nous rappellerons ici les grandes lignes de la méthode de l’enquête VQS, le dispositif plus large des enquêtes HID étant présenté en encadré.
Encadré. Les enquêtes HID
Suivant en cela les vœux exprimés par le Cnis (1997), les acteurs sociaux et le milieu de la recherche, et après une phase de préparation de plus de cinq ans (Letourmy, 1998), l’Insee a entrepris une opération d’envergure avec la réalisation entre 1998 et 2001 des enquêtes Handicaps, incapacités, dépendance (HID). L’objectif est de fournir un instrument de cadrage des nombreuses données produites sur le handicap et la dépendance. Centrées sur les incapacités déclarées par les individus, ces enquêtes couvrent l’ensemble de la population, quels que soient l’âge et le lieu d’habitat (à domicile ou en institution). Deux passages effectués à deux ans d’intervalle permettront de mesurer les flux d’entrée et de sortie des situations d’incapacité. Pour réaliser ces enquêtes, l’Insee s’est appuyé sur un groupe de projet associant les principaux organismes de recherche impliqués sur ces thèmes [2]. Mises en place avec le soutien financier des principaux acteurs concernés [3], les enquêtes HID ont pour objectif d’étudier la prévalence du handicap en privilégiant les dimensions de l’incapacité et du désavantage social, les flux d’entrée et de sortie des situations d’incapacité, les conditions de vie et l’environnement (aidants).
L’enquête HID 1998 correspond au premier passage en institutions auprès de 15 000 personnes vivant dans des institutions pour enfants ou adultes handicapés, dans des établissements psychiatriques ou de long séjour et dans des maisons de retraite. Pour l’enquête auprès des personnes vivant à leur domicile, une phase préalable de filtrage a été réalisée à l’aide d’un questionnaire Vie quotidienne et santé (VQS) soumis à un échantillon de plus de 400 000 personnes lors du recensement général de la population. C’est suite à cette étape, après un travail de sélection de personnes plus ou moins concernées par le handicap et avec des probabilités de tirage inégales, puis un travail d’appariement effectué par récupération de leurs nom et adresse dans le recensement, qu’a été extrait l’échantillon de l’enquête HID Ménages 1999 proprement dite, réalisée en face-à-face (méthode CAPI ou collecte assistée par informatique) auprès des 22 000 personnes sélectionnées. La surreprésentation des individus en fonction de la sévérité présumée de leur handicap a permis de laisser une place à un groupe témoin de personnes qui auraient échappé au filtrage opéré.
Un second passage a eu lieu deux ans plus tard, soit en 2000 pour l’enquête Institutions et en 2001 pour l’enquête Ménages.
Pour plus de détails sur les objectifs et le schéma organisationnel du dispositif d’enquêtes HID, voir Mormiche (1998b).
Le principe était d’associer un effectif important à un questionnaire court. Ainsi, lors du recensement de la population qui a eu lieu en mars 1999, un échantillon représentatif de 417 500 personnes a été constitué pour répondre à 18 questions. Le sondage était aréolaire : un agent recenseur sur 150 a diffusé et recueilli ce questionnaire supplémentaire avec les questionnaires habituels du recensement auprès de tous les habitants du district qu’il couvrait (en moyenne 600 habitants par district). Le taux d’échec n’a été que de 14 % malgré le caractère non obligatoire de cette enquête. Au total, l’échantillon (échantillon national et huit extensions locales) comprend 359 010 individus.
Le questionnaire VQS avait pour objectif de permettre d’identifier avec un minimum de questions le maximum de personnes pouvant, à un titre ou à un autre et suivant la définition adoptée, être considérées comme handicapées ou dépendantes. Il comporte cinq types d’approche du handicap à partir de ce qu’une personne peut déclarer :
  • la première partie comprend une sélection de sept types d’incapacités fonctionnelles dans des domaines variés. Elle permet d’aborder les difficultés à lire, reconnaître un visage, remplir un formulaire simple, parler et se faire comprendre, entendre, ramasser un objet, s’habiller. Outre le repérage des personnes concernées, ces exemples permettent d’illustrer concrètement l’intitulé Vie quotidienne et santé. Soulignons que cette dénomination excluait volontairement les notions de handicap, d’invalidité ou de dépendance pour s’adresser à tous, quel que soit l’âge, y compris les personnes en bonne santé ;
  • suivent trois questions relatives aux différents types d’aides : besoin d’aide humaine ; prothèse, appareillage, aide technique ; aménagement du logement ;
  • puis vient une question générale sur la « limitation dans le genre ou la quantité d’activités », question la plus consensuelle auprès des experts pour filtrer des personnes handicapées en population générale avec une seule question. L’aspect durable de la difficulté (au moins 6 mois) et sa cause sont ensuite enregistrés. Ceci devait permettre en particulier d’aborder un certain nombre de problèmes mentaux ;
  • la déclaration d’un handicap explicite et de quelque nature qu’il soit par la personne ;
  • enfin, la reconnaissance sociale officielle du handicap ou d’une invalidité (carte, pension, etc.), enregistrée par la demande effectuée et par son acceptation ou refus ;
  • pour les enfants de moins de 16 ans, un questionnement sur l’inscription dans une classe ou un établissement spécialisé se substitue au module Incapacités (premier module).
Il n’est pas inutile d’insister sur le caractère déclaratif de toutes ces données.
L’ensemble des analyses présentées ci-après est issu de l’exploitation des réponses à l’enquête HID-VQS qui comprend 359 010 enregistrements exploitables. Du fait de la construction de VQS, nous nous sommes limités aux personnes de plus de 16 ans (soit n = 284 888, ce qui correspond à une population estimée de 45,8 millions de personnes). Dans un premier temps, l’articulation entre ces cinq approches est analysée et les sous-populations ainsi définies sont comparées entre elles. Dans un second temps, nous nous attardons plus spécifiquement sur l’analyse des déterminants de l’auto-attribution d’un handicap.
 
II. L’articulation entre différentes approches du handicap
 
 
La question principale qui a guidé cette analyse est de savoir dans quelle mesure les cinq approches décrites précédemment sont réductibles les unes aux autres.
1. Prévalence du handicap estimée à partir de chacune de ces approches considérées isolément
Le tableau 1 présente, classées par ordre décroissant, les prévalences du handicap selon les différentes approches chez les personnes de plus de 16 ans. Du strict point de vue de l’importance relative des problèmes rapportés dans la population générale, une hiérarchie claire apparaît. Le fait d’être affligé d’au moins une des sept incapacités arrive au premier rang et concerne 21,1 % de la population. Par ordre de fréquence, on trouve la difficulté à ramasser un objet, puis les difficultés à lire, à entendre, à remplir un formulaire, à reconnaître un visage à quelques mètres, à s’habiller ou se déshabiller et enfin à parler et se faire comprendre. La limitation d’activité apparaît en deuxième position avec 11,7 % de la population, la quasi-totalité présentant cette difficulté depuis plus de 6 mois. Vient ensuite l’auto-attribution d’un handicap (9,5 %). Le recours à au moins une aide est un peu moins fréquent et concerne 7,7 % des personnes interrogées, l’aide étant le plus souvent technique, puis humaine devant l’aménagement du logement. Enfin, la demande de reconnaissance sociale d’un handicap arrive au dernier rang avec 6,2 % de la population, une de ces demandes sur six seulement ayant été refusée ou étant en attente.

Tableau 1
Prévalence déclarée du handicap selon différentes approches
IMGIMGType d’approche	Effectifs observés	E...IMGIMF
Type d’approche Effectifs observés Estimation France entière Effectifs Prévalence (en %) Au moins une incapacité 58 912 9 558 555 21,1 dont ramasser un objet 25 865 4 176 751 9,2 dont lire 24 988 4 032 315 8,9 dont entendre 20 998 3 426 966 7,6 dont remplir un formulaire simple 17 503 2 825 325 6,3 dont reconnaître un visage à quelques mètres 9 636 1 580 515 3,5 dont habillage/déshabillage 9 757 1 572 486 3,5 dont parler/se faire comprendre 5 678 942 974 2,1 Limitation dans les activités 31 962 5 144 580 11,7 dont durée > 6 mois 28 468 4 566 990 10,4 Auto-attribution d’un handicap 25 023 4 018 536 9,5 Au moins une aide nécessaire 21 340 3 452 358 7,7 dont aide technique 13 830 2 254 171 5,1 dont aide humaine 12 061 1 947 221 4,3 dont aménagement du logement 4 552 723 564 1,6 Demande de reconnaissance sociale du handicap 15 911 2 512 330 6,2 dont acceptation 13 280 2 093 414 5,2 Champ : personnes âgées de plus de 16 ans vivant en ménage ordinaire. Source : Insee, enquête HID-VQS 1999.

Ces résultats sont tout à fait compatibles avec l’hypothèse d’un emboîtement des différentes approches du handicap, les personnes ayant fait une demande de reconnaissance constituant d’une certaine manière le noyau dur, compris dans le sous-groupe de ceux qui recourent à une aide, eux-mêmes inclus parmi ceux qui se déclarent handicapés au sein de ceux qui font l’expérience d’une limitation d’activité. À l’intérieur de la population-mère constituée par les personnes présentant des incapacités, le tableau 1 suggère qu’il existerait des sous-populations liées entre elles par une relation d’inclusion.
Parmi les raisons de santé attribuées à la restriction d’activité (tableau 2), la plus grande part revient au vieillissement, qui constitue avec les douleurs importantes et les troubles de la vision ou de l’audition la moitié des causes rapportées. Les causes accidentelles, les maladies génétiques et les malformations congénitales sont les raisons les moins fréquemment invoquées.

Tableau 2
Raisons de santé attribuées à leur restriction d’activité par les personnes elles-mêmes
IMGIMGRaison de santé(1)	Effectifs observé...IMGIMF
Raison de santé(1) Effectifs observés Estimation France entière Effectifs % Vieillissement 13 818 2 210 257 42,9 Douleurs importantes 10 997 1 739 332 33,8 Troubles de la vision ou de l’audition 7 051 1 141 421 22,1 Autre raison de santé 6 986 1 105 625 21,4 Maladies chroniques 5 494 866 930 16,8 Séquelles de maladie 5 183 821 957 15,9 État nerveux (anxiété, troubles du comportement) 4 019 628 027 12,1 Autre accident 3 300 532 697 10,3 État dépressif 3 022 474 233 9,2 Accident de la circulation routière 1 908 306 516 5,9 Maladie génétique 1 050 168 609 3,2 Malformation congénitale 1 044 167 359 3,2 (1) Chaque personne peut attribuer plusieurs causes à ses difficultés. Champ : personnes âgées de plus de 16 ans vivant en ménage ordinaire. Source : Insee, enquête HID-VQS 1999.

2. Relations entre les populations construites à partir des différentes approches : recouvrements et groupes spécifiques
Une première étape de l’analyse vise à comparer les populations construites à partir des approches reposant sur une évaluation de ce que l’on peut appeler le « potentiel individuel disponible » (physique et intellectuel), à savoir les incapacités fonctionnelles, l’utilisation d’aides et la restriction globale d’activité (figure 1) [4].
Figure 1
Recoupements entre les populations handicapées obtenues à partir des approches en termes d’incapacités, de limitation d’activités ou de besoin d’aides
IMGIMGRecoupements entre les populations handicapées obt...IMGIMF
Champ : personnes âgées de plus de 16 ans vivant en ménage ordinaire.
Source : Insee, enquête HID-VQS 1999.
Des incapacités fonctionnelles peuvent exister sans pour autant entraver les activités quotidiennes, ni nécessiter de compensation. A contrario, des limitations ou un besoin d’aide sans incapacité semblent peu concevables. On s’attend alors à ce que les personnes déclarant une restriction d’activité et/ou l’utilisation d’aides soient à la fois moins nombreuses et incluses dans la population des personnes déclarant une ou plusieurs incapacités.
Les données de l’enquête VQS montrent en effet que, parmi les personnes concernées par l’une au moins de ces trois approches, environ une personne sur deux déclare avoir une ou plusieurs incapacités sans avoir recours à une aide, ni être limitée dans ses activités, alors que seule une personne sur cinq (soit 4,6 % de la population générale) cumule les trois critères.
Toutefois, l’hypothèse d’inclusion n’est pas totalement vérifiée. En effet, près de 15 % des personnes concernées par au moins un des trois critères étudiés mentionnent une restriction d’activité et/ou le recours à une aide sans toutefois déclarer d’incapacité. Les sept grands domaines d’incapacité retenus pour la constitution du questionnaire ne suffiraient-ils pas à recouvrir l’éventail des possibles ?
Si ces résultats ne sont pas modifiés lorsque l’on distingue entre les hommes et les femmes, il n’en va pas de même quand on prend l’âge en compte, en distinguant les personnes de plus et de moins de 60 ans (figure 2).
Figure 2
Recoupements entre les populations handicapées obtenues à partir des approches en termes d’incapacités, de limitation d’activités ou de besoin d’aides par grands groupes d’âges
IMGIMGRecoupements entre les populations handicapées obt...IMGIMF
Champ : personnes âgées de plus de 16 ans vivant en ménage ordinaire.
Source : Insee, enquête HID-VQS 1999.
Les personnes âgées de 60 ans ou plus sont presque quatre fois plus souvent concernées que les 17-59 ans par au moins un des trois critères retenus et représentent la moitié de la population générale. Par ailleurs, le recouvrement entre les trois approches est le plus important dans cette population même si la relation d’inclusion n’est pas totalement vérifiée. On observe en particulier une différence liée à l’âge dans le fait de déclarer une incapacité sans restriction d’activité ni recours à une aide (38 % chez les 60 ans ou plus contre 60 % chez les moins de 60 ans). La méthode d’investigation laisserait-elle échapper des incapacités plus spécifiques aux jeunes ? On peut aussi penser que la perception de ce qu’est une incapacité diffère dans les deux populations, les personnes âgées tendant à déclarer des incapacités plus graves et donc plus souvent associées à une restriction d’activité et/ou au recours à une aide. Quoi qu’il en soit, il ressort qu’une procédure de filtrage qui privilégierait l’une des trois approches appréhenderait différemment les plus jeunes et les plus vieux.
Une seconde étape consiste à mettre en relation les évaluations fondées sur des critères socioculturels ou économiques comme la restriction d’activité, l’attribution par soi-même (auto-attribution) ou par la société (reconnaissance officielle) d’un handicap (figure 3). La déclaration d’une restriction globale d’activité joue ici le rôle de variable pivot car, outre le fait qu’elle est la variable consensuellement choisie pour approcher le handicap au niveau international, elle se situe typiquement à la charnière des variables individuelles et sociales.
Figure 3
Recoupements entre les populations handicapées obtenues à partir des approches en termes de limitation d’activités, d’auto-attribution d’un handicap ou de reconnaissance sociale d’un handicap
IMGIMGRecoupements entre les populations handicapées obt...IMGIMF
Champ : personnes âgées de plus de 16 ans vivant en ménage ordinaire.
Source : Insee, enquête HID-VQS 1999.
Là encore, l’hypothèse d’inclusion peut sembler raisonnable : il est en effet difficile d’imaginer qu’une personne s’attribue un handicap et/ou bénéficie d’une reconnaissance officielle alors qu’elle n’est nullement limitée dans ses activités quotidiennes. Elle n’est pourtant pas totalement vérifiée. Et si, précédemment, plusieurs questions étaient regroupées au sein d’indicateurs (incapacités, aides), les trois critères retenus reposent cette fois sur une question unique. Ceci suggère que l’auto-attribution d’un handicap et sa reconnaissance officielle font intervenir d’autres facteurs – socioculturels et économiques – que la seule restriction d’activité. Les données montrent en particulier qu’un quart des personnes déclarant avoir un handicap ne seraient pas limitées dans leurs activités. La notion de handicap intègrerait-elle, pour certains, des considérations sociales liées par exemple à l’alphabétisation ou à la marginalité, dont le lien avec la santé n’est pas immédiat, et ce en dépit du contexte posé par les questions précédentes relatives aux incapacités, aux aides et aux problèmes de santé ? En outre, 10 % des personnes qui bénéficient de la reconnaissance officielle d’un handicap ne s’attribuent pas de handicap, pas plus qu’elles ne déclarent de restriction d’activité. Il s’agit en majorité d’hommes plus jeunes en moyenne que la population filtrée [5]. Ce résultat surprenant doit probablement être rapproché de la diversité des modalités de reconnaissance et d’indemnisation. Il peut s’agir en particulier de cas d’accidents du travail dont les conséquences, mêmes bénignes, peuvent donner lieu à reconnaissance et compensation ou encore de personnes reconnues handicapées par les Cotorep en raison de difficultés sociales.
Comme précédemment, la prise en compte de l’âge éclaire la comparaison des trois populations (figure 4). Les personnes de 60 ans ou plus déclarent plus fréquemment une restriction de leurs activités sans pour autant s’attribuer de handicap ni être reconnues comme personnes handicapées. À l’inverse, les plus jeunes bénéficient plus souvent d’une reconnaissance officielle. Ces résultats suggèrent fortement que les facteurs participant à l’auto-attribution d’un handicap et à sa reconnaissance sociale ne sont pas les mêmes avant et après 60 ans.
Figure 4
Recoupements entre les populations handicapées obtenues à partir des approches en termes de limitation d’activités, d’auto-attribution d’un handicap ou de reconnaissance sociale d’un handicap par grands groupes d’âges
IMGIMGRecoupements entre les populations handicapées obt...IMGIMF
Champ : personnes âgées de plus de 16 ans vivant en ménage ordinaire.
Source : Insee, enquête HID-VQS 1999.
3. L’irréductibilité de ces différents points de vue
L’enquête VQS conduit à envisager différentes approches du handicap à partir des déclarations des personnes enquêtées. Les données produites permettent la confrontation de deux grilles d’interprétation, qu’on peut définir en référence directe à la CIH. La première part d’une vision linéaire de la classification et privilégie les relations causales entre les concepts de déficience, d’incapacité et de désavantage : il n’y a pas de désavantage sans incapacité, ni d’incapacité sans déficience. Avec cette grille, on conçoit les diverses approches illustrées par VQS comme liées par des relations d’inclusion et, pour rendre compte de l’existence des situations individuelles où la déficience n’entraîne pas d’incapacité, ni l’incapacité de désavantage, on invoque d’une part la sévérité du handicap, d’autre part le recours à une aide (compensation externe). La seconde grille d’interprétation suppose que chaque niveau de la CIH, de même que les pratiques qui s’y rattachent (besoins d’aide exprimés, utilisation de dispositifs de compensation), renvoient à un ensemble spécifique de déterminants, notamment à cause de l’influence des représentations sociales propres de la déficience, de l’incapacité et du désavantage. Cette seconde grille incite à considérer comme irréductibles l’une à l’autre les approches du handicap proposées par VQS. C’est cette lecture qui nous fait parfois jouer sur le nombre dans l’expression la(les) population(s) handicapée(s) pour souligner l’idée que le handicap se conjugue au pluriel (Mormiche et le Groupe HID, 2000). Il n’y a pas d’opposition complète entre les interprétations qui font référence à l’une ou l’autre de ces deux grilles, mais selon le type de données collectées, elles ne sont pas également fécondes. Sans description complète et contrôlée de l’état de santé des personnes ni éléments précis sur la sévérité de leur handicap, la cohérence apparente de la première grille peut être prise en défaut. Dans VQS (et dans les autres enquêtes HID), les informations résultent de déclarations difficiles à vérifier, ce qui fait penser que l’expression du handicap qui est recueillie est la manifestation privilégiée de la construction sociale dont il fait l’objet. La seconde grille de lecture, qui suggère une analyse disjointe des niveaux conceptuels de la CIH, présente alors un intérêt particulier.
La configuration des recouvrements des populations définies à partir des incapacités déclarées, de la restriction globale d’activité et des besoins d’aide (figures 1 et 2) n’est pas incompatible avec une interprétation fondée sur la première grille évoquée. En effet, si des personnes ont déclaré une restriction globale d’activité ou des besoins d’aide sans mentionner l’une des sept incapacités proposées dans VQS, c’est peut-être dû au fait que ce questionnaire n’a exploré qu’une partie du champ des incapacités. Une investigation plus complète, c’est-à-dire un nombre plus important de questions, aurait sans doute montré que toutes les personnes qui ont besoin d’une aide ou qui estiment qu’elles subissent une restriction globale d’activité souffrent aussi d’une limitation fonctionnelle particulière qui entraîne un handicap. Inversement, l’existence d’un grand nombre de personnes déclarant souffrir d’une des sept formes d’incapacités du questionnaire sans déclarer un besoin d’aide ou une restriction d’activité ne pose pas de sérieux problème d’interprétation : elle mesurerait l’ensemble des handicaps peu sévères au sein de la population.
En revanche, la configuration des recouvrements des populations qui ont déclaré une restriction globale d’activité, ont fait une demande officielle de reconnaissance et se sont attribué un handicap (figures 3 et 4) n’est pas facile à comprendre en conservant cette grille de lecture. Il est difficile de concevoir qu’une personne déclare avoir fait une demande de reconnaissance officielle tout en estimant ne pas avoir de handicap ni souffrir d’une limitation globale d’activité, sans poser l’hypothèse que chacune de ces expressions du handicap renvoie à une logique sociale propre. Il convient évidemment d’expliciter ces logiques sociales, ce que l’on essaiera de faire plus bas pour l’auto-attribution d’un handicap. Il n’en reste pas moins que le constat de l’irréductibilité des approches du handicap a des conséquences méthodologiques lorsqu’il s’agit de déterminer une procédure de filtrage des personnes handicapées au sein de la population générale.
Le rendement d’un filtre fondé sur des questions d’incapacité dépend de l’amplitude du champ qu’il explore. En l’absence d’indicateur de sévérité, ce type de filtrage conduit de toute façon à étudier une population très hétérogène en termes de désavantage et éventuellement très différente de celle qui perçoit des prestations compensatoires. À l’opposé, une investigation limitée aux bénéficiaires de ces prestations fait ignorer une population qui se considère comme handicapée et ne donne pas les moyens de comparer les situations de ces personnes à celles qui reçoivent des compensations, ni en termes d’incapacité, ni de désavantage. Un filtrage fondé de façon stricte sur la question la plus consensuelle, qui concerne une restriction globale d’activité, permet de corriger ce biais, mais ne « produit » encore que la moitié de la population cible obtenue grâce à l’ensemble des sept questions d’incapacité, et sans doute moins si le filtre comporte une quinzaine de questions d’incapacité. L’irréductibilité des approches du handicap incite à concevoir une procédure de filtrage adaptée aux objectifs de description et d’analyse de la population handicapée. Le nombre de questions posées sur les déficiences ou les incapacités y est forcément limité et il n’y a pas de question miracle, même si certaines sont plus discriminantes que d’autres.
A posteriori, compte tenu du caractère inédit de l’enquête HID et de son objectif général de cadrage d’un ensemble hétéroclite d’informations sur le handicap (Mormiche, 1998a), les résultats de VQS militent pour la constitution d’un échantillon susceptible de renseigner sur les diverses approches, sans privilégier un des niveaux de la CIH ni le système de prestations existant. L’algorithme utilisé pour construire l’échantillon de HID a été inspiré par cette préoccupation. Il a de fait construit une typologie des approches du handicap, qui ne peut être assimilée à une classification selon la sévérité des états, dans la mesure où aucun élément précis ne permet de repérer ce concept.
 
III. L’auto-attribution du handicap et ses déterminants
 
 
Après avoir comparé les résultats obtenus à partir des différentes approches du handicap, nous nous sommes concentrés sur les déterminants de l’auto-attribution d’un handicap. À l’aide d’analyses multivariées (régressions logistiques), nous avons cherché à expliquer la déclaration d’un handicap (auto-attribution) par différentes variables : sexe, âge, recours à des aides, incapacités, restriction globale d’activité, raisons de cette limitation. L’analyse que nous présentons ici montre l’effet des différentes variables sur la probabilité qu’une personne s’attribue un handicap ; en l’absence d’effet, l’odds-ratio (OR) vaut 1.
1. Effet du sexe
Dans un premier temps, nous avons étudié l’effet brut du sexe sur l’auto-attribution d’un handicap (tableau 3) : les femmes ont des chances de se déclarer handicapées supérieures de 8 % à celles des hommes. Mais les femmes vivent plus longtemps, et la présence d’incapacités est très fortement liée à l’âge. Si l’on tient également compte de l’âge, les femmes se déclarent alors moins souvent handicapées que les hommes. Et le différentiel entre hommes et femmes se creuse lorsque l’on contrôle aussi d’autres variables : par exemple, de 8 % de chances en moins de se déclarer handicapées en ne tenant compte que de l’âge, l’écart passe à 20 % si l’on contrôle l’âge et l’existence d’incapacités. Enfin à âge, incapacités, recours à des aides et limitation d’activités équivalents, les femmes se déclarent 30 % de fois moins souvent handicapées que les hommes.

Tableau 3
Effet du sexe sur l’auto-attribution d’un handicap selon les variables prises en compte dans la régression logistique
IMGIMGVariables	Effet du sexe Odds-ratio	I...IMGIMF
Variables Effet du sexe Odds-ratio IC 95 % Sexe 1,08 Sexe + âge 0,92 0,90-0,95 Sexe + âge + recours à des aides 0,82 0,79-0,85 Sexe + âge + incapacités 0,81 0,78-0,83 Sexe + âge + limitation d’activités 0,74 0,71-0,77 Sexe + âge + incapacités + recours à des aides + limitation d’activités 0,70 0,67-0,73 Classe de référence : hommes ; IC 95 % : intervalle de confiance à 95 % de l’odds-ratio. Champ : personnes âgées de plus de 16 ans vivant en ménage ordinaire. Source : Insee, enquête HID-VQS 1999.

Les différences entre les sexes, qui sont déjà significatives à âge donné, sont encore plus fortes en contrôlant les variables relatives aux potentialités individuelles. Il est donc tout à fait important de discuter ces écarts en tenant compte des connaissances sociologiques sur les rôles sociaux en fonction du sexe.
2. Effet de l’âge
Dans un second temps, nous avons étudié l’effet de l’âge sur l’auto-attribution d’un handicap (tableau 4). Dans ces analyses, la tranche d’âges moyenne, 40 à 49 ans, a été choisie comme classe de référence (OR = 1). L’étude de l’effet brut de l’âge montre une augmentation monotone de la probabilité de déclarer avoir un handicap : l’odds-ratio passe de 0,3 pour les moins de 20 ans à 9,5 pour les centenaires. Il est intéressant de constater que, dès 60 ans, l’effet de l’âge est encore plus important à sexe équivalent. À 80 ans, l’effet est 1,5 fois plus grand qu’avant ajustement, à 90 ans deux fois plus grand, et après 100 ans trois fois plus grand. Pour les centenaires, l’odds-ratio atteint 27, c’est-à-dire qu’à sexe équivalent les centenaires ont 27 fois plus de chances de se déclarer handicapés que les quadragénaires. Ainsi, l’effet de structure par sexe aux âges élevés venait masquer l’effet de l’âge, ce qui explique que celui-ci soit beaucoup plus faible dans l’analyse univariée que lorsque l’on tient également compte du sexe.

Tableau 4
Effet de l’age sur l’auto-attribution d’un handicap selon les variables prises en compte dans la régression logistique
IMGIMGGroupe d’âges	Effet brut	Effet de l’...IMGIMF
Groupe d’âges Effet brut Effet de l’âge après ajustement sur Sexe Sexe et limitation d’activités Sexe, recours à des aides, incapacités et limitation d’activités OR OR IC 95% Effet OR IC 95% Effet OR IC 95% Effet 17-19 ans 0,31 0,28 0,25-0,31 – 0,35 0,31-0,40 – 0,36 0,31-0,42 – 20-29 ans 0,42 0,39 0,36-0,42 – 0,50 0,46-0,54 – 0,53 0,49-0,58 – 30-39 ans 0,64 0,61 0,58-0,65 – 0,72 0,67-0,78 – 0,79 0,74-0,86 – 40-49 ans 1,00 1,00 1,00 1,00 50-59 ans 1,63 1,69 1,61-1,78 + 1,26 1,18-1,34 + 1,17 1,09-1,26 + 60-69 ans 2,31 2,54 2,42-2,67 + 1,09 1,02-1,16 + 0,85 0,79-0,92 – 70-79 ans 3,67 4,48 4,28-4,69 + 1,05 0,98-1,12 NS 0,55 0,50-0,59 – 80-89 ans 6,40 9,79 9,26-10,36 + 1,14 1,06-1,23 + 0,26 0,23-0,29 – 90-99 ans 8,26 16,24 14,59-18,07 + 1,20 1,05-1,37 + 0,11 0,09-0,13 – 100 ans ou plus 9,56 26,64 9,85-72,10 + 1,53 0,50-4,73 NS 0,08 0,02-0,37 – Classe de référence : 40-49 ans. OR : odds-ratio. IC 95 %: intervalle de confiance à 95 % de l’odds-ratio. Effet : – négatif ; NS : non significatif ; + positif. Champ : personnes âgées de plus de 16 ans vivant en ménage ordinaire. Source: Insee, enquête HID-VQS 1999.

Mais l’intérêt majeur de ces analyses, c’est de montrer qu’en tenant également compte des limitations d’activité, la probabilité de déclarer un handicap augmente légèrement jusqu’à 60 ans pour ensuite se stabiliser et rester à un plateau à la limite de la significativité après cet âge (odds-ratio compris entre 1,2 et 1,5). La figure 5 représente les odds-ratios et leurs intervalles de confiance à 95 %, par tranche d’âges pour les différents modèles présentés dans le tableau 4, avec une attention particulière pour la zone autour de la ligne d’absence d’effet (OR = 1). L’effet pourtant considérable de l’âge a pratiquement disparu, ce qui signifie qu’il s’expliquait pour l’essentiel par l’augmentation exponentielle des limitations d’activité avec l’âge. Enfin, quand on contrôle toutes les variables relatives au potentiel individuel disponible, on peut faire ce constat surprenant que l’effet de l’âge ne fait pas que s’annuler, mais s’inverse de façon très significative : toutes choses égales par ailleurs, les chances de se déclarer handicapé diminuent régulièrement après 60 ans. Par rapport à la classe de référence des 40-49 ans, elles sont 2 fois plus faibles après 70 ans, 4 fois plus faibles après 80 ans, 10 fois plus faibles après 90 ans pour atteindre 12 fois moins après 100 ans.
Figure 5
Effet de l’âge sur l’auto-attribution d’un handicap selon les variables prises en compte dans la régression logistique
IMGIMGEffet de l’âge sur l’auto-attribution d’un handica...IMGIMF
Classe de référence 40-49 ans (OR = 1).
Champ : personnes âgées de plus de 16 ans vivant en ménage ordinaire.
Source : Insee, enquête HID-VQS 1999.
L’âge de 60 ans apparaît ici comme un âge charnière. Avant cet âge, les ajustements sur les différentes variables n’ont pratiquement pas d’influence. Quelle explication peut-on trouver à cette coïncidence avec l’âge de la retraite ?
3. Effet des variables liées au potentiel individuel disponible
Après avoir analysé les effets du sexe et de l’âge, nous avons étudié l’effet des autres variables liées au potentiel individuel disponible sur l’auto-attribution d’un handicap à sexe et âge donnés (tableau 5).

Tableau 5
Effet des différentes variables liées au potentiel individuel disponible sur l’auto-attribution d’un handicap (régressions logistiques)
IMGIMGAuto-attribution d’un handicap	OR	IC...IMGIMF
Auto-attribution d’un handicap OR IC 95 % Effet Limitation d’activités 75,9 72,9-79,0 + Aides Aide humaine 18,3 17,3-19,4 + Aide technique 12,2 11,6-12,8 + Aménagement du logement 4,6 4,2-5,1 + Incapacités Ramasser un objet 7,3 7,0-7,6 + Habillage/déshabillage 4,8 4,5-5,1 + Parler/se faire comprendre 2,3 2,1-2,5 + Entendre 2,2 2,1-2,3 + Remplir un formulaire simple 2,1 2,0-2,2 + Reconnaître un visage à quelques mètres 1,9 1,7-2,0 + Lire 1,6 1,5-1,6 + Raisons attribuées à la limitation Accident de la circulation routière 2,5 2,2-2,9 + Malformation congénitale 2,4 1,9-2,9 + Séquelles de maladie 2,2 2,0-2,4 + Autre accident 2,2 2,0-2,5 + Maladie génétique 2,0 1,6-2,5 + Maladies chroniques 1,9 1,7-2,1 + État dépressif 1,5 1,3-1,7 + Autre raison de santé 1,2 1,1-1,3 + Douleurs importantes 1,1 1,06-1,2 + État nerveux (anxiété, troubles du comportement) 0,9 0,8-1,02 NS Troubles de la vision ou de l’audition 0,8 0,7-0,9 – Vieillissement 0,23 0,21-0,25 – OR : odds-ratio (calculé après ajustement sur l’âge et le sexe). IC 95 % : intervalle de confiance à 95 % de l’odds-ratio. Effet : – négatif ; NS : non significatif ; + positif. Classe de référence: pour chaque situation, la référence est le contraire de cette situation. Lecture : les personnes déclarant ne pas pouvoir ramasser un objet ont 7,3 fois plus de chances de se déclarer handicapées que celles qui ne le déclarent pas. Champ : personnes âgées de plus de 16 ans vivant en ménage ordinaire. Source : Insee, enquête HID-VQS 1999.

Le déterminant majeur de la déclaration d’un handicap est la limitation d’activité. Les personnes limitées dans leurs activités ont 75 fois plus de chances de déclarer un handicap que les autres. L’identification de ce facteur majeur contribue à justifier le choix de cet item comme question filtre dans les recommandations internationales.
Le second groupe est constitué par les aides. Celles dont l’influence est la plus grande sont les aides humaines, devant les aides techniques et les aménagements du logement. Dans la sphère des incapacités, les difficultés motrices entraînant une dépendance comme le ramassage d’un objet et l’habillage ont l’effet le plus fort, alors que les insuffisances liées à la vision ou l’audition ont un impact plus faible sur la probabilité de déclarer un handicap.
Enfin, parmi les raisons attribuées à la limitation d’activité, ce sont les causes accidentelles et congénitales ou génétiques qui viennent en tête des causes ayant un effet significatif sur la déclaration d’un handicap, toutes choses égales par ailleurs. L’état nerveux (anxiété, troubles du comportement) n’a pas d’effet significatif. Quant aux troubles de la vision ou de l’audition et plus encore le vieillissement, ils ont un effet significatif mais négatif, les personnes attribuant leur limitation d’activité au vieillissement ayant 4 fois moins de chances de se déclarer handicapées que les autres.
4. Handicapé ou personne âgée : deux carrières en compétition ?
La recherche de facteurs expliquant l’auto-attribution d’un handicap par une personne est forcément limitée par la quantité et la nature des informations collectées dans VQS. Par exemple, il n’est pas possible d’analyser les disparités sociales en matière d’auto-attribution d’un handicap, ce qui aurait contribué à mieux expliquer certaines des inégalités sociales observées dans ce domaine (Ravaud et Mormiche, 2000). Cependant, les résultats mis en évidence quant à l’effet de l’âge et du sexe apportent des indications sur le processus de construction sociale du handicap. La réponse à la question posée est évidemment chargée de subjectivité, mais elle exprime la synthèse d’une évaluation personnelle du désavantage et, à ce titre, elle peut être rapprochée de la demande de reconnaissance qui s’inscrit dans une démarche d’évaluation externe du désavantage, en vue d’obtenir une compensation. Ces questions tranchent avec celles qui, dans VQS, renvoient à des situations individuelles que l’on peut plus ou moins objectiver (les incapacités, les aides, la restriction globale d’activité) et qui constituent plus la mesure d’un potentiel individuel disponible que l’évaluation d’un désavantage.
L’impact du potentiel individuel disponible sur l’auto-attribution d’un handicap n’est guère surprenant. On l’observe ici en notant que la réduction de ce potentiel influence surtout l’auto-attribution d’un handicap quand elle est liée à des déficiences motrices ou auditives. Les effets de l’âge et du sexe, à potentiel individuel donné, étaient moins attendus. Les femmes, qui souffrent globalement de plus d’incapacités que les hommes, sont d’autant plus réticentes à déclarer qu’elles ont un handicap que l’on se place à potentiel individuel donné. Si cette déclaration exprime bien une évaluation du désavantage ressenti, on peut avancer que joue ici la prégnance des rôles sociaux féminins dans les représentations sociales. À potentiel individuel égal, le fait que les femmes aient moins tendance à se considérer comme ayant un handicap (mais aussi comme justiciables d’une reconnaissance officielle) reflèterait la moindre valorisation économique de ce potentiel.
L’effet de l’âge sur l’auto-attribution d’un handicap apparaît également lorsque l’on contrôle le niveau d’incapacité. On observe une diminution de la fréquence d’auto-attribution d’un handicap à partir de 60 ans qui est assez inédite. Tout se passe comme si la fin de la carrière professionnelle mettait virtuellement fin aussi à la « carrière » de personne handicapée selon l’expression utilisée par Goffman (1963), l’entrée progressive dans la carrière de « personne âgée » semblant accompagner cette retraite de la carrière de « handicapé ». On peut à nouveau invoquer l’évaluation du désavantage qui est fonction de la valorisation marchande de la personne en termes d’emploi. Cela voudrait dire que la représentation du handicap est très marquée par l’écart au modèle dominant de l’individu exerçant un emploi, qui s’estompe au moment de la cessation légale d’activité. À ce moment, la personne handicapée devient d’abord une personne âgée. Mais on peut dire aussi que l’évaluation du désavantage est de toute façon relative et résulte de la confrontation de la situation personnelle avec celle des autres personnes du même âge. Le vieillissement provoque un nivellement des situations physiques et intellectuelles. Le handicap, évalué de façon relative, est alors moins facilement le support d’une différence.
 
Conclusion
 
 
Ces premiers résultats de l’enquête VQS constituent une phase préalable à l’exploitation des enquêtes HID. En contribuant à l’analyse du processus de construction sociale du handicap, ils participent à une meilleure connaissance de la population handicapée. Ils montrent à quel point les différentes façons d’approcher le handicap sont irréductibles les unes aux autres et qu’il faut résister à toute simplification excessive. Ils apportent aussi des éléments de réflexion sur les méthodes de délimitation de cette population. Au vu de ces résultats, il apparaît important d’apporter la plus grande attention aux méthodes de filtrage (screening) utilisées dans les enquêtes internationales. La sensibilité et la faisabilité du filtrage comptent pour beaucoup dans l’évaluation de la qualité de la méthodologie d’une enquête sur le handicap. En ne cédant pas à la tentation d’une solution minimaliste et en optant pour la combinaison de plusieurs approches, VQS a permis d’adopter une méthode d’échantillonnage pour l’enquête HID Ménages qui devrait répondre aux attentes multiples qu’elle suscite.
Dans le domaine de la santé, il faut aussi prêter attention à l’apport spécifique des enquêtes en population générale. Elles ne remplacent ni les investigations à caractère épidémiologique, ni les sources administratives. Les premières sont sans doute préférables pour estimer la prévalence des déficiences ou des pathologies qui les engendrent. Les secondes sont nécessaires pour décrire les bénéficiaires des prestations sociales. Mais ni les unes ni les autres ne renseignent sur les conditions de vie des individus et leur expérience du handicap, pas plus qu’elles ne sont susceptibles de cerner la dynamique des besoins sociaux, qu’on ne peut approcher qu’à partir du point de vue des personnes concernées.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Herzlich C., Pierret J., 1984, Malades d’hier, malades d’aujourd’hui, Paris, Payot (2e édition, 1991).
·  Letourmy A., 1998, « La préparation d’une enquête sur les handicaps », Revue française des Affaires sociales, 52(1), p. 27-33.
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·  Ravaud J.-F., 1996, « De la pertinence des données statistiques et de leur utilisation », dans Ayme S., Colvez A., Henrard J.-C., Ravaud J.-F., Sabouraud O., Triomphe A. (éd.), Handicap et vieillissement : politiques publiques et pratiques sociales, Paris, Éditions Inserm, Questions en santé publique, p. 171-183.
·  Ravaud J.-F., Hauet E., Paicheler H., 1994, « Handicaps et inégalités liés aux déficiences et incapacités fonctionnelles », dans Bouchayer F. (éd.), Trajectoires sociales et inégalités, recherches sur les conditions de vie, Ramonville Saint-Agne (31), Eres, p. 141-160.
·  Ravaud J.-F., Letourmy A., 2000, « Le dédale du système d’information statistique français sur le handicap », Prévenir, 39, p. 7-14.
·  Ravaud J.-F., Mormiche P., 2000, « Handicap et incapacités », dans Leclerc A., Fassin D., Grandjean H., Kaminski M., Lang T. (éd.), Les inégalités sociales de santé, Paris, coédition Éditions Inserm-Éditions La Découverte (Recherches), p. 295-314.
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·  Triomphe A. (éd.), 1995, Les personnes handicapées en France : données sociales 1995, publication Inserm-CTNERHI, 2e édition, diffusion Puf, Paris, n° 212.
·  Ville I., Ravaud J.-F., 1994, « Représentations de soi et traitement social du handicap : l’intérêt d’une approche socio-constructiviste », Sciences sociales et santé, 12(1), p. 7-30.
 
NOTES
 
[*]Centre de recherche Médecine, Sciences, Santé et Société (Cermes), Inserm U502, CNRS UMR 8559, EHESS, Paris et Réseau fédératif de recherche sur le handicap (RFRH).
[1]Cotorep : Commission technique d’orientation et de reclassement professionnel ; CDES : Commission départementale d’éducation spécialisée.
[2]Ined, Inserm, RFR (Réseau fédératif de recherche) Handicap et RFR Vieillissement, Santé, Société, Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques du ministère de l’Emploi et de la Solidarité), Credes (Centre de recherche, d’étude et de documentation en économie de la santé), CTNERHI (Centre technique national d’études et de recherche sur les handicaps et inadaptations).
[3]Financement par le ministère de l’Emploi et de la Solidarité, les caisses de Sécurité sociale, des caisses de retraite complémentaire (Agirc, Arrco), des mutuelles et assurances (FFSA, GEMA, MGEN), l’Association de gestion des fonds pour l’insertion professionnelle des handicapés (AGEFIPH) et l’Association des paralysés de France.
[4]Sur les figures 1 à 4, les pourcentages peuvent différer légèrement du tableau 1 du fait des non-réponses : dans ces figures, les individus doivent avoir répondu à l’ensemble des variables étudiées pour être pris en compte.
[5]On entend par population filtrée l’ensemble des personnes qui ont donné au moins une réponse positive à l’une des cinq approches (incapacités, limitation dans les activités, recours à des aides, auto-attribution d’un handicap, reconnaissance officielle).
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