Population
I.N.E.D

I.S.B.N.sans
200 pages

p. 569 à 582
doi: en cours

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Note de recherche

Volume 57 2002/3

2002 Population Note de recherche

Les « S.D.F. », de qui parle-t-on ?

Une étude à partir des dépêches AFP

Julien Damon  [*] Julien Damon, CNAF, Bureau de la recherche, 23 rue Daviel, 75013 Paris, tél : 33 (0)1 45 65 54 96
On présente ici les résultats d’une étude menée à partir de données originales, les dépêches de l’Agence France-Presse (AFP), pour analyser comment sont nommés des populations et des problèmes sociaux. L’exemple pris dans cet exercice à visée descriptive et méthodologique est celui des S.D.F. (sans domicile fixe). Depuis une vingtaine d’années en effet, la présence des « S.D.F. » dans les rues et dans le débat politique s’est amplifiée. Pour autant, sait-on bien de qui l’on parle exactement ? Des travaux de recherche ont permis de clarifier les contours de la population et les expériences vécues par les personnes habituellement désignées par des vocables différents, comme S.D.F., sans-abri, sans domicile fixe, exclu, clochard, vagabond, sans-logis, mendiant ou sans-domicile [1]. Sans nous attacher à l’analyse sociodémographique de la population visée et sans chercher à savoir s’il existe une « meilleure » dénomination, nous souhaitons ici montrer deux choses. Tout d’abord, il apparaît clairement que c’est le terme S.D.F. qui est le plus couramment usité, dans le débat public, depuis une dizaine d’années pour dénommer des personnes et des problèmes auparavant désignés à l’aide d’autres appellations, comme vagabond ou clochard. Ensuite, si « S.D.F. » est bien le vocable le plus courant, il reste relativement ambigu car très souvent employé comme synonyme d’autres termes (sans-abri, clochard, etc.) qui n’ont pourtant pas exactement le même sens, ni la même résonance dans les représentations.
 
I. Diversité sémantique
 
 
Qui sont les S.D.F. ? Qui est vagabond ? Qu’est-ce qu’un mendiant ? Les définitions sont historiquement aussi nombreuses et diverses que les études, les circulaires, les ordonnances royales, les lois républicaines, les arrêtés municipaux, les déclarations publiques ou les discussions privées. Des termes comme « chemineau », « trimardeur », « nomade », « clochard », « marginal », « sous-prolétaire », « sans-abri », « sans-logis », « exclu » ou « S.D.F. » font partie de l’appareil sémantique qui s’est progressivement constitué en France autour de la pauvreté et de l’errance. À chacun de ces mots est attribuée une définition flottante qui varie en fonction des gens et des événements. Certains ne sont plus que très rarement usités, comme chemineau en France ou hobo aux États-Unis [2].
Plutôt que de chercher des définitions parfaites, ou au moins convenables, ce qui conduit souvent à inventer un nouveau terme [3], il est plus utile de décrire les situations. Pour être concret et actuel, on peut partir des personnes qui font la manche au coin des rues, qui fouillent dans les poubelles, qui dorment dans la rue sur une bouche de chaleur, qui viennent déclamer leurs difficultés dans les rames du métro ou les couloirs d’une gare [4]. Ces personnes sont devenues les symboles de la grande pauvreté, de l’exclusion. On les appelle d’ordinaire exclus, sans-abri ou S.D.F. Le terme de vagabond n’est plus guère utilisé, mais on qualifie volontiers de mendiant toute personne qui sollicite de l’argent dans l’espace public, tout en l’associant souvent à la situation de sans-abri. Or, comme l’économiste américain O’Flaherty (1996) l’a très justement remarqué, toutes les personnes qui sont acculées à la mendicité ne sont pas sans-abri. Et toutes les personnes sans-abri ne font pas la manche. La mendicité est pourtant communément tenue pour une activité réservée aux sans-abri, et le vagabondage pour un mode de vie lié à l’absence de logement. Ces assimilations empêchent de saisir la diversité et l’instabilité des situations que vivent les personnes comptées comme mendiants, vagabonds ou S.D.F.
Si l’on retrouve la trace de l’abréviation S.D.F. sur les registres de police ou sur ceux des bureaux de bienfaisance dès le XIXe siècle [5], ce n’est que très récemment que le terme s’est imposé. Il rassemble et agrège désormais les significations de sans-logis (privé de logement), de sans-abri (victime d’une catastrophe), de clochard (figure pittoresque n’appelant pas d’intervention publique structurée), de vagabond (qui fait plutôt peur), ou encore de mendiant (qui sollicite les personnes dans l’espace public). Des hommes isolés (les clochards), des familles (les sans-logis) et des phénomènes assez différents (absence de logement, spectacle de la déréliction dans l’espace public, mendicité, etc.) sont ainsi assemblés sous une même appellation.
 
II. Une étude originale à partir des dépêches AFP
 
 
Pour montrer la diversité des situations associées au seul terme S.D.F., nous allons travailler sur un matériau relativement peu mobilisé – en tout cas de manière systématique –, à savoir les dépêches de l’AFP. Nous nous intéressons seulement au contenu des dépêches, qui ont été retenues de façon exhaustive, sans analyser le processus même de production (et de sélection) de l’information, lui-même producteur d’événement [6].
Ces dépêches sont de toute première importance car elles sont très souvent en position intermédiaire entre un phénomène et son traitement médiatique, celui-ci ayant toujours un impact sur la formulation d’un problème dans le débat politique. Le travail de journaliste passe beaucoup par le traitement de ces dépêches, qui sont fréquemment reprises in extenso dans une brève ou dans le corps d’un article. Les qualifications et dénominations des problèmes qui y sont retenues sont donc particulièrement importantes car elles peuvent avoir un impact sur toute la presse. Les « agenciers » de l’AFP ont en effet un rôle crucial de relais. Ces journalistes, pigistes ou permanents, correspondants locaux ou nationaux, collectent, traitent et diffusent des informations très différentes. Les termes qu’ils retiennent sont le reflet, non d’une ligne éditoriale, mais de la diversité ou de l’homogénéité des appellations données aux populations et aux problèmes sociaux. Sans conférer une importance démesurée à ces dépêches, on a bien là un prisme, plutôt qu’un filtre, à partir duquel on peut rendre compte de l’évolution sémantique des actes de désignation et de catégorisation.
Encadré 1. L’AFP : une source d’information essentielle
L’Agence France-Presse (AFP) est la première agence mondiale d’information créée en 1835 par Charles-Louis Havas. L’agence est ainsi baptisée en 1944 lors de la séparation des branches information et publicité du groupe Havas. Son statut particulier, adopté en 1957 et toujours objet de débat, lui assigne une mission d’intérêt général consistant à fournir une information « exacte » et « impartiale ». Ni entreprise privée, ni établissement public, l’AFP est une sorte de coopérative dont les pouvoirs publics et la presse sont à la fois clients et administrateurs.
Elle rassemble aujourd’hui, dans un environnement très concurrentiel (notamment l’anglais Reuters, et les américains Associated Press et Bloomberg), 2 000 collaborateurs (dont 1 200 journalistes) répartis sur tous les continents qui couvrent l’actualité et produisent dépêches, photos et infographies. Cette institution a pour vocation, en tant qu’entreprise de presse, de fournir l’information aux autres médias. Également fournisseur des grandes institutions publiques et privées (son premier client est l’État), l’AFP propose une information rédigée, organisée et hiérarchisée.
Depuis 1983, toutes les dépêches de l’AFP sont archivées en texte intégral dans une base de données appelée « Agora ». Celle-ci est divisée, comme le service quotidien des dépêches, en plusieurs rubriques : « World News », « Documentaire », « Sport », « International », « Économie », « AFP Général ». Nous prenons ici en compte cette dernière ligne d’information générale, soit environ 50 000 dépêches par an, ce chiffre n’ayant pas beaucoup varié depuis vingt ans.
Les dépêches sont consultables, par l’intermédiaire de l’AFP ou de l’Européenne des données, par Minitel et Internet (36 15 AFP, www.afp.com, www.pressed.com). Le service est payant, à la pièce ou par abonnement. Cependant, il est possible d’avoir gratuitement accès aux seuls titres des dépêches.
En toute rigueur, il faudrait faire une différence entre le traitement médiatique d’un phénomène et le traitement fait par une agence de presse. Cependant, parce que ces dépêches nous semblent particulièrement représentatives de l’ensemble des articles publiés dans la presse comme des reportages et émissions télévisés ou radiophoniques, on peut tirer des conclusions générales d’un tel travail.
Sur la période 1983-2001, plus de 2 000 dépêches de la ligne d’information générale de l’AFP (voir encadré 1) contiennent le terme S.D.F., dont plus d’un millier dans le titre de la dépêche. Comme la démarche que nous entreprenons est relativement novatrice, nous devons préciser quelques éléments de méthode.
Il faut d’abord se méfier des abréviations car le sigle S.D.F. ne désigne pas seulement les sans domicile fixe. Il désigne aussi les « Scouts de France », le « Stade de France », ainsi qu’un parti politique camerounais important (et anglophone) le « Social Democratic Front ». Par conséquent, de nombreuses dépêches contenant le sigle S.D.F. ne portent pas du tout sur les personnes sans-abri et il faut donc les écarter. Nous avons opté pour conserver toutes les dépêches concernant explicitement les S.D.F., à l’exclusion de celles qui contenaient le terme dans des contextes sans rapport direct avec la description de la population et de sa prise en charge (annonces de pièces de théâtres, critiques de films, etc.) [7]. Au total, notre corpus comprend donc plus de 2 000 dépêches qui décrivent des situations ou des faits divers bruts, qui relatent des initiatives, des propositions ou des analyses, ou qui rapportent des discours et commentaires d’hommes politiques ou de personnalités au sujet de la question S.D.F. Enfin, dernière limitation, nous n’avons pris en compte que les dépêches concernant le cas français.
Nous avons choisi d’élargir notre étude à d’autres termes qui étaient utilisés depuis longtemps et qui continuent à appartenir au vocabulaire de la question S.D.F. Ainsi, nous pourrons comparer la plus ou moins grande utilisation des termes « mendiant », « vagabond », « nouveau pauvre », « sans-logis », « clochard », « sans-abri », « sans domicile fixe » et « S.D.F. ». Bien entendu, l’exercice aurait pu être étendu à d’autres expressions comme zonard, routard, sous-prolétaire ou marginal. Dans ce dernier cas, le nombre de dépêches utilisant le qualificatif de marginal est bien trop important pour que nous puissions en extraire celles qui concernent directement les S.D.F. En revanche, nous avons rapidement compté les dépêches (titre et texte) dans lesquelles on trouve les termes sous-prolétaire et zonard. Pour sous-prolétaire, on aboutit à moins de dix occurrences, et toutes ne concernent pas la pauvreté en France. Ce terme a donc été utilisé de manière tout à fait anecdotique dans le débat public français au cours des années 1980 et 1990. En revanche, l’expression « zonard », qui est revendiquée pour qualifier leur situation par une partie des S.D.F. [8], est plus répandue (une trentaine de dépêches). Néanmoins, comme il est toujours nécessaire de faire des choix, nous ne prendrons pas en compte cette appellation. Ceci n’enlève d’ailleurs rien à la conclusion générale à laquelle nous aboutissons selon laquelle « S.D.F. » est utilisé comme synonyme de tous les autres termes.
Pour chacun des termes retenus, il fallait, comme pour celui de S.D.F., se limiter à la France et aux dépêches concernant la pauvreté, l’errance, l’exclusion. Ainsi, par exemple, le terme « sans-abri » est très largement utilisé pour décrire les conséquences dramatiques de catastrophes naturelles telles que les intempéries ou les incendies, et il a donc fallu fournir un long travail de sélection des dépêches. Autre difficulté, plusieurs dépêches peuvent se suivre à quelques heures ou minutes d’intervalle pour couvrir le même événement. On a choisi de ne compter qu’une dépêche par événement.
Dernière remarque méthodologique importante : dans les dépêches, plusieurs mots différents peuvent être utilisés pour désigner le même phénomène et l’on ne peut donc calculer le total exact des dépêches ayant été consacrées à la question des S.D.F., exprimé à partir de différents termes. Ainsi, dans le texte ou le titre d’une dépêche, on peut trouver le sigle S.D.F. et son développement – « Un sans domicile fixe écroué pour le meurtre d’un autre S.D.F. dans le Rhône » (16/08/01). On peut également trouver des termes différents utilisés soit pour la lisibilité du papier – « Soupçonné d’avoir causé la mort d’un sans-abri, un S.D.F. présenté au juge » (27/12/93) – soit pour rendre compte de différences dans la population – « Papy le clochard trouve qu’il y a trop de S.D.F. » (17/12/92). Ces doublons sont particulièrement fréquents, ce qui nous interdit d’additionner le nombre des dépêches utilisant des termes différents pour évaluer le nombre total de dépêches relatives à la question générale désignée par ces termes distincts.
Dans un premier temps, nous nous focalisons sur les qualifications retenues dans les titres des dépêches concernant la question S.D.F. avant d’étendre notre investigation à toutes celles dont le titre et/ou le texte emploient différents termes relatifs à cette question.
 
III. S.D.F. et synonymies dans les titres des dépêches
 
 
Le tableau 1 et la figure 1 présentent le nombre annuel de dépêches dont le titre contient le terme S.D.F. ou l’un des synonymes que nous avons retenus. Ils permettent à la fois de constater très précisément l’évolution de la terminologie employée, ainsi que la progression de l’intérêt médiatique pour le phénomène.

Tableau 1
Nombre de dépêches AFP concernant la question S.D.F., dont le titre contient le terme S.D.F. ou un synonyme
IMGIMGNouveau pauvre	Mendiant (b)	Vagabond...IMGIMF
Nouveau pauvre Mendiant (b) Vagabond (b) Clochard Sans-abri Sans-logis(d) Sans domicile fixe S.D.F. 1983(a) 1 0 3 1 0 0 0 0 1984 9 0 5 4 1 0 1 0 1985 2 2 11 14 8 1 0 1 1986 0 0 4 16 1 0 1 0 1987 0 1 18 25 26 1 1 0 1988 0 0 7 22 9 1 1 0 1989 0 1 3 19 2 2 2 1 1990 1 0 8 17 3 2 0 0 1991 0 0 5 16 9 7 6 0 1992 1(c) 0 4 9 12 22 3 2 1993 0 0 6 22 58 15 13 156 1994 0 0 3 5 53 25 5 168 1995 0 1 2 13 37 32 2 181 1996 0 1 1 7 27 8 2 144 1997 0 0 1 2 24 16 5 100 1998 0 0 0 0 25 9 1 136 1999 0 2 0 4 10 5 3 68 2000 0 1 0 3 7 1 4 74 2001 0 0 0 1 9 4 4 92 Total 14 9 81 200 321 151 54 1123 (a) Le décompte commence à partir du 01/07/83. (b) Les dépêches concernant les mendiants et les vagabonds contiennent surtout des informations sur des faits divers sordides (meurtre, torture, viol) perpétrés par ces personnes ou dont elles ont été victimes. (c) Cette dépêche, isolée mais très significative, concerne « Les S.D.F. à Paris, les fils des nouveaux pauvres » (15/ 12/92). (d) Le terme sans-logis, employé par l’abbé Pierre dans les années 1950, est surtout utilisé aujourd’hui dans le cadre des actions militantes, notamment celles du CDSL (Comité des sans-logis). Source : Agence France-Presse.

La figure 1 montre que le terme S.D.F. ne s’est imposé que très récemment comme vocable de référence pour désigner les phénomènes d’errance, de marginalité, de grande pauvreté, d’absence de logement. Il s’est même très précisément imposé, à l’AFP, en 1993 : alors que seulement deux dépêches titraient sur les S.D.F. en 1992, on en relève plus de 150 en 1993.
Figure 1
Nombre de dépêches AFP concernant la question S.D.F., dont le titre contient le terme S.D.F. ou un synonyme
IMGIMGNombre de dépêches AFP concernant la question S.D....IMGIMF
Source : Agence France-Presse.
Le tableau et le graphique donnent également une image de la progression de l’intérêt médiatique, vu à travers le prisme de l’AFP, pour ces phénomènes. Ils montrent que c’est bien à partir du début des années 1990 (et pour être précis en 1993) que la question S.D.F. s’est affirmée dans les médias. Cela peut s’expliquer assez aisément. L’année 1993 se caractérise en effet par : (i) une récession économique, associée à une chute du moral des Français et un sommet des craintes face au chômage et à la pauvreté, (ii) deux hivers rigoureux pendant lesquels de nombreux sans-abri morts de froid ont été recensés notamment par l’AFP, (iii) l’apparition du marché des journaux de rue (Macadam Journal, La Rue, Le Réverbère, etc.) qui induit une augmentation très significative de la visibilité des S.D.F. dans l’espace public, (iv) des innovations institutionnelles importantes avec par exemple la création du Samu social de Paris, (v) les prémisses de la campagne présidentielle sur le thème de l’exclusion [9].
Jusqu’en 1992, ces dépêches ont surtout été classées sous la rubrique de la pauvreté. Par la suite, elles ont été réparties à égalité sous les thèmes pauvreté ou exclusion [10], quand ce n’est pas les deux à la fois. Pendant la période hivernale, les plus nombreuses rendent compte du nombre de morts dus au froid. Pendant les autres périodes de l’année, les dépêches sont plus souvent issues des rubriques justice, crimes, faits divers.
 
IV. Saisonnalité de l’intérêt médiatique et politique
 
 
L’apparition des dépêches est très saisonnière. Les dépêches, notamment celles qui utilisent les termes sans-abri et S.D.F., sortent très majoritairement pendant les mois d’hiver, sous les rubriques pauvreté, froid, faits divers. Leur nombre est lié à la rigueur du temps. Ainsi les mois particulièrement glacials de janvier 1985, janvier 1987 et février 1991 ont-ils donné lieu à de nombreuses dépêches, ce qui explique l’augmentation du nombre total de dépêches ces années-là.
La figure 2, qui retrace le nombre cumulé pour chaque mois de dépêches AFP consacrées aux S.D.F. de 1993 à 2001, montre clairement que les S.D.F. sont médiatisés à des périodes particulières de l’année avec notamment un pic autour des fêtes de fin d’année.
Figure 2
Nombre mensuel cumulé de dépêches AFP consacrées aux S.D.F. sur la période 1993-2001 (dépêches titrant sur un ou des S.D.F.)
IMGIMGNombre mensuel cumulé de dépêches AFP consacrées a...IMGIMF
Source : Agence France-Presse.
Depuis l’hiver 1954, la mort de personnes sans-abri, en période de grand froid, provoque une mobilisation soutenue des médias. À partir du milieu des années 1980, cette mobilisation s’est en quelque sorte institutionnalisée autour des fêtes de fin d’année dans un cycle qui commence avec les premiers froids, culmine vers Noël et redescend rapidement au printemps. Dans les pays de tradition judéo-chrétienne, c’est en effet à l’approche des fêtes de fin d’année que les sentiments de sympathie à l’endroit des démunis et des sans-abri culminent (Bunis, Snow, Yancik, 1996). Le degré de sympathie et l’ampleur des actions de charité ou de solidarité suivent ainsi un cycle annuel dont le sommet est en décembre.
Ce phénomène a également été mis en évidence aux États-Unis. Kirchheimer (1989), Snow et Anderson (1993) puis Hewitt (1996) ont montré la forte augmentation dans ce pays du nombre d’articles consacrés aux homeless autour des fêtes de fin d’année et le relatif désintérêt pour ces questions le reste du temps [11], autour d’un cycle bien homologue à celui observé en France.
 
V. S.D.F. et synonymies dans les titres et/ou les textes des dépêches
 
 
Nous avons également dénombré les dépêches dans lesquelles on trouve le terme S.D.F. dans le texte et/ou dans le titre pour apprécier le degré d’institutionnalisation du mot, c’est-à-dire son utilisation au-delà de la seule désignation des problèmes et initiatives attachés aux personnes S.D.F. (tableau 2 et figure 3). Il nous semble en effet intéressant d’évaluer la diffusion qu’a eue ce terme dans des dépêches plus générales, qui traitent de problèmes de société plus larges mais qui insistent nettement sur la situation des personnes S.D.F. et/ou sur les dispositifs de prise en charge des S.D.F. Pour effectuer une comparaison avec l’emploi d’autres qualificatifs, nous avons fait le même exercice avec le sigle développé (sans domicile fixe) et avec le terme clochard. Nous avons également retenu le terme de mendicité pour évaluer l’importance qui était accordée à ce phénomène.

Tableau 2
Nombre de dépêches AFP concernant la question S.D.F., dont le texte et/ou le titre contient le terme S.D.F. ou un synonyme
IMGIMGMendicité	Clochard	Sans domicile fix...IMGIMF
Mendicité Clochard Sans domicile fixe(b) S.D.F. 1983(a) 0 5 4 1 1984 1 14 10 1 1985 3 40 20 1 1986 3 30 13 1 1987 2 60 18 2 1988 3 60 21 3 1989 3 35 24 2 1990 2 50 22 2 1991 3 40 28 9 1992 0 30 27 10 1993 6 65 120 160 1994 6 15 100 170 1995 90 25 110 200 1996 100 30 80 210 1997 70 30 70 200 1998 20 5 80 200 1999 19 8 70 160 2000 14 8 54 149 2001 17 6 65 154 Total 362 556 936 1 635(c) (a) Le décompte commence à partir du 01/07/83. (b) De 1983 à 2001, on compte plus de 3 000 dépêches contenant les termes sans, domicile et fixe… Par ailleurs, le qualificatif est très souvent utilisé pour rendre compte de situations ou de phénomènes qui n’ont strictement rien à voir avec le phénomène S.D.F. Après retraitement, nous aboutissons à un total de 936 dépêches utilisant effective ment le terme « sans domicile fixe » dans le cadre de la question S.D.F. Notons que le terme « sans domicile fixe » est plus régulièrement utilisé dans les rubriques « société », alors que le terme « clochard » est plus souvent employé pour relater des faits divers, des violences barbares, des découvertes de cadavres. (c) Ce total est inférieur au nombre de 2 000 dépêches constituant notre corpus (cf. supra), par suite des retraitements que nous avons opérés. Source : Agence France-Presse.

Figure 3
Nombre de dépêches AFP concernant la question S.D.F., dont le texte et/ou le titre contient le terme S.D.F. ou un synonyme
IMGIMGNombre de dépêches AFP concernant la question S.D....IMGIMF
Source : Agence France-Presse.
Le tableau 2 et la figure 3 sont éclairants. On y voit tout d’abord que la mendicité n’a pas été considérée comme un problème intéressant avant que ne se pose la question des arrêtés anti-mendicité. Le premier de ces arrêtés, pris à Montélimar, date de 1991 ; puis ils se sont multipliés à partir de 1993 mais ne sont devenus un sujet important qu’à partir de 1995. Le fait que le nouveau Code pénal entré en application en mars 1994 ne contienne plus le délit de mendicité pourrait expliquer le débat public très vif qui s’est développé autour de ces arrêtés en 1995. Mais cette interprétation doit être repoussée car en 1994, le nombre de ces arrêtés avait augmenté, alors que les délits de vagabondage et de mendicité étaient supprimés, sans provoquer d’indignation ni de polémique. Remarquons, pour finir sur la mendicité, que les quelques dépêches qui s’y intéressent de 1988 à 1991 sont précisément des dépêches relatives aux avancées des travaux sur la réforme du Code pénal [12].
Le fait le plus notable est la progression de l’utilisation du terme S.D.F. ; il était déjà employé depuis 1983, mais de façon très ponctuelle avant 1993. En outre, alors que le dénombrement des dépêches contenant le terme S.D.F. dans leur titre (cf. tableau 1) pourrait laisser penser que l’attention médiatique se serait amoindrie drastiquement à partir de 1995, on constate ici en prenant également en compte le texte des dépêches que son utilisation est allée croissant jusqu’en 1998, avec une baisse depuis 1999 [13]. On peut en conclure qu’à partir de 1995, la question S.D.F. a moins bénéficié d’une couverture médiatique spécifique, mais qu’elle s’est ancrée dans l’actualité en étant rattachée à des problèmes de société, eux-mêmes rassemblés dans la problématique de l’exclusion.
 
VI. Du clochard au S.D.F.
 
 
L’emploi du terme de clochard a enregistré des variations sensibles. Pendant les périodes de rigueur hivernale les plus importantes (janvier 1985, janvier 1987 et février 1991), ce vocable a été plus souvent utilisé que n’importe quel autre mot. Cependant, alors que tout au long des années 1980 (sauf en 1987), le terme de clochard a été le plus utilisé dans les titres des dépêches (cf. tableau 1), il a été dépassé ensuite par les deux expressions sans-abri et S.D.F.
Au total, cette étude montre donc que le terme S.D.F. est venu supplanter tous les autres et en particulier celui de clochard. Ces résultats ont des implications non négligeables. En effet, le clochard était perçu comme un personnage folklorique des villes françaises, qui appelait un peu de compassion, d’étonnement, de dédain, et (mais le cas échéant seulement) des interventions publiques surtout coercitives [14]. Cette représentation n’est absolument pas attachée au S.D.F. qui, sous deux aspects au moins, diffère radicalement de celle attachée au clochard (voir aussi encadré 2). Tout d’abord, le S.D.F. est vu comme un « exclu », terme très générique mais auquel est liée la nécessité d’une intervention publique. En effet, grossièrement, le clochard aurait « choisi » sa situation (ce qui est une croyance commune, mais très contestable) alors que l’exclu, en l’occurrence le S.D.F., est présenté comme subissant des processus socio-économiques sur lesquels il n’a pas de prise, appelant des interventions en réparation ou en prévention. La seconde distinction importante entre les représentations attachées aux deux termes repose sur le fait que dans « sans domicile fixe », et par extension dans S.D.F., on trouve le mot domicile. À la différence du clochard, le S.D.F. se rattache plus ou moins directement à une problématique de logement. Le clochard était considéré comme un marginal, un original, ou un inadapté. Le S.D.F. est quelqu’un à qui, d’abord, il manque un logement.
Ces vingt dernières années, la couverture médiatique des S.D.F. a relayé les constats d’associations et de municipalités qui observaient un changement de la population aux guichets d’assistance. Les S.D.F., dont on a beaucoup dit que leur situation pouvait « arriver à tout le monde », ne sont pas, dans le débat public, les clochards. L’accent mis sur le choix, sur l’alcoolisme, sur la marginalité s’est infléchi vers une formalisation en termes de responsabilité collective, d’absence de toit, de manque de places dans les centres d’hébergement, d’insuffisance des revenus et de nécessité de secours immédiats.
Notons que les dénominations proposées par des personnes comptées comme S.D.F. ne sont pas foncièrement différentes de celles qui peuvent être élaborées par d’autres acteurs sociaux [15]. Une distinction entre les S.D.F. et les clochards est souvent repérable dans les appellations proposées par les sans-abri. Lors de discussions informelles avec des S.D.F., parfois depuis longtemps à la rue, il est frappant de constater combien la dénomination de clochard est repoussée et celle de S.D.F. acceptée. Ceci rejoint la tendance plus générale à la formalisation de la question S.D.F. qui s’est élaborée en dépassant les catégories des Trente Glorieuses. Les cibles de la prise en charge des S.D.F. sont largement considérées comme des victimes qui n’ont pas grand-chose à voir avec le clochard qui aurait choisi sa voie. Cette proposition très largement répandue est fortement relayée par les personnes concernées.
Les S.D.F. qui fréquentent les services de prise en charge développent, dans un univers d’interconnaissance, une grande activité cognitive de classement social pour repérer les pairs et distinguer les éventuels « ennemis ». Les stéréotypes sur la catégorie de clochard (choix de la situation, alcoolisme incurable, fainéantise, etc.) sont largement répandus au sein de la population de ceux qui veulent bien accepter l’appellation S.D.F.
Encadré 2. Clochards et S.D.F. : une filmographie symptomatique
Comme l’AFP, la presse et les journaux télévisés, les films peuvent être pris en considération dans l’étude d’un phénomène social, et ce, à deux titres. Tout d’abord, ils peuvent donner une idée des représentations en vogue à une époque. Ensuite, ils peuvent contribuer à la diffusion de croyances, d’idées plausibles ou fausses. Quelques films traitant des clochards, des marginaux ou des S.D.F. ont connu de véritables succès d’audience. On peut à cet égard repérer deux périodes, qui sont caractérisées par deux représentations très différentes de la question S.D.F. Dans une première période (bien avant les années 1970 et les premiers débats spécialisés sur la pauvreté), le clochard (c’est le terme qui est utilisé dans ces films) est présenté comme un pauvre bougre ou comme un anarchiste. Il a choisi sa condition, il est adopté par la population d’un quartier, il tient des propos philosophiques sur l’existence, et il ne peut ni ne semble vouloir s’en sortir. Le clochard, barbu pittoresque et alcoolique, est radicalement différent des gens qui l’entourent. On trouve très nettement ce profil dans deux films importants : Boudu sauvé des eaux (de Jean Renoir, avec Michel Simon, 1932) et Archimède le clochard (de Gilles Grangier, dialogues de Michel Audiard, avec Jean Gabin, 1959).
Dans la seconde période filmographique, contemporaine de la formalisation de la question S.D.F. sous sa forme actuelle, sont sortis Une époque formidable (de et avec Gérard Jugnot, 1991) et La crise (de Coline Serreau, 1992). Dans ces deux comédies satiriques, à vocation sociale, la situation de S.D.F. est clairement décrite comme pouvant arriver à tout le monde, notamment des membres de catégories socioprofessionnelles élevées. On doit aussi signaler le très sombre, et très esthétique, Les amants du pont Neuf (de Leos Carax, 1991). Il n’y est pas précisément dépeint une déchéance liée au chômage et à un problème familial, mais l’un des deux héros, qui se retrouve à la rue dans une position très marginalisée, est issu d’un milieu favorisé. Au total, les films des années 1990 – et l’on ne prend pas ici en compte les innombrables feuilletons qui ont traité de la question S.D.F. – ont participé à la diffusion de l’idée selon laquelle « ça peut arriver à tout le monde ».
Dans un sondage réalisé en 1994 « auprès des S.D.F. » par l’institut CSA pour les journaux La Croix et La Rue, en collaboration avec la Fédération nationale des associations de réadaptation sociale (FNARS) [16], à la question « Parmi les noms suivants, quels sont ceux qui, selon vous, vous définissent le mieux ? », les personnes interrogées répondent « sans domicile fixe » à 53 %, « chômeur » à 40 %, « libre » à 29 %. Seuls 21 %, 19 % et 12 % se définissent respectivement comme « exclu », « pauvre » ou « marginal ». Ils ne sont que 1 % à accepter de se définir comme « clochard » [17]. Les S.D.F. sont donc bien très réticents vis-à-vis de la figure et de l’appellation de clochard [18].
Le problème sans-abri est rapproché de la nécessité d’un abri, celui des mal-logés ou des sans-logis de la nécessité d’un logement, celui des mendiants de l’insuffisance des ressources et de troubles mineurs à l’ordre public. Comme la question S.D.F. regroupe désormais toutes ces questions, elle va appeler des réponses en termes d’hébergement d’urgence, de logement de plus long terme, de régulation sociale de l’espace public. Par ailleurs, elle conserve du clochard, mais également des mal-logés, la dimension de la marginalité et de l’inadaptation et va donc aussi appeler des réponses en termes d’action sociale. Enfin, elle est héritière de la problématique de la nouvelle pauvreté et va nécessiter des réponses en termes d’emploi, de revenus et d’assistance d’urgence.
La catégorie S.D.F. rassemble maintenant plus qu’elle ne remplace des catégories comme clochard, sans-logis, sans-abri, vagabond, mendiant, nouveau pauvre. Il ressort de cette prépondérance du terme S.D.F. une représentation générale de la cible des mesures de prise en charge qui agrège toutes les autres représentations. Les réponses peuvent alors se diversifier à l’infini : l’action publique en direction des S.D.F. cherchera à abriter les sans-abri, à loger les sans-logis, à accompagner socialement les clochards, à prévenir ou punir les mendiants et les vagabonds, à soigner les errants envisagés comme des malades, etc. Cela n’est pas sans provoquer des difficultés pour une action publique en direction de ce groupe. La, ou plutôt, les cibles de cette action publique constituent une population hétérogène, en tout cas une accumulation d’individus dans des situations hétérogènes [19].
* * *
Au terme de notre propos, soulignons que l’abréviation S.D.F. n’est pas une catégorie administrative, comme certains le soutiennent [20]. Les textes législatifs ou réglementaires utilisant le sigle sont très rares. Dans les circulaires qui sont envoyées aux préfets chaque année depuis 1984 avant la campagne hivernale de prise en charge (dite aussi campagne « pauvreté/précarité »), le terme S.D.F. n’apparaît jamais. On y parle de personnes « défavorisées », « sans domicile », « sans domicile fixe », « exclues » ou « en situation de grande exclusion ». Par ailleurs, on ne trouve le terme S.D.F. dans aucun code ni aucune loi. Il existe bien toute une législation et toute une réglementation relatives aux personnes et activités « sans domicile fixe » mais elle concerne principalement les populations nomades et les commerçants itinérants [21].
D’un point de vue strictement juridique, le mot « S.D.F. » n’a pas véritablement de contenu. Dans les textes, il est précisé que l’État est, en théorie, chargé du problème des personnes « sans résidence stable » ou « sans domicile de secours » [22]. Si l’administration – et il faudrait préciser de quelle administration il s’agit – était l’instance unique de désignation des problèmes sociaux et de catégorisation des populations, les abréviations SRS ou SDS auraient dû être plus souvent employées que S.D.F. Il n’en est rien, et c’est le terme S.D.F. qui à l’AFP, mais très certainement aussi dans les couloirs de l’administration, dans les cafés, la presse et les universités, est le plus souvent employé.
Son succès n’est pas la résultante d’une victoire morale ou idéologique de certains acteurs ou observateurs qui voudraient pousser leurs idées ou revendications, mais le produit des interactions entre les associations, les médias, les pouvoirs publics et les personnes qui se présentent elles-mêmes comme S.D.F. Le terme ne correspond en rien à une catégorie administrative : S.D.F. est une catégorie générale qu’il n’est pas nécessaire de qualifier dans la mesure où son utilisation est extrêmement répandue et qu’elle dépasse, de très loin, les seuls cercles de l’administration.
En définitive, le terme S.D.F. est tout à fait acceptable pour l’analyse. Des caractérisations plus strictes, comme dans le cadre des enquêtes de l’Ined et de l’Insee, permettent de construire des objets d’investigation scientifique avec des contours précis. Il n’en reste pas moins que le problème social étudié de la sorte peut très légitimement être baptisé la question S.D.F.
Au titre des enseignements plus généraux de notre étude, nous pensons que la démarche retenue et l’utilisation des données AFP pourront être utilement développées, avec des méthodes plus sophistiquées (de statistiques textuelles par exemple), pour l’analyse d’autres problèmes sociaux, en ce qui concerne à la fois la datation de leur arrivée sur les agendas médiatiques et politiques, l’évolution de l’importance (absolue et relative) qui leur est attribuée, et les mutations des termes qui sont employés pour les désigner et les délimiter.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Anderson Nels, 1993 (1921), Le hobo. Sociologie du sans-abri, Paris, Nathan.
·  Bourdieu Pierre (dir.), 1993, La misère du monde, Paris, Seuil.
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·  Bruneteaux Patrick, Lanzarini Corinne, 1999, Les nouvelles figures du sous-prolétariat, Paris, L’Harmattan.
·  Bunis William K., Snow David A., Yancik Angela, 1996, « The cultural patterning of sympathy toward the homeless and other victims of misfortune », Social Problems, vol. 43, n° 4, p. 387-402.
·  Chobeaux François, 1996, Les Nomades du vide, Arles, Actes Sud.
·  Damon Julien, 1998, Vagabondage et mendicité, Paris, Flammarion.
·  Durou Bernard, Rimailho André, 1970, Les « vagueux » dans la société industrielle. Vagabonds, clochards, beatniks, hippies, Toulouse, Privat.
·  Gaboriau Patrick, 1993, Clochard. L’univers d’un groupe de sans-abri parisiens, Paris, Julliard.
·  Gaboriau Patrick, 1998, S.D.F. à la belle époque. L’univers des mendiants vagabonds au tournant des XIXe et XXe siècles, Paris, Desclée de Brouwer.
·  Hewitt Christopher, 1996, « Estimating the number of homeless: Media misrepresentation of an urban problem », Journal of Urban Affairs, vol. 18, n° 3, p. 431-447.
·  Jencks Christopher, 1994, The Homeless, Cambridge, Harvard University Press.
·  Kingston Meredith, 1996, « Réduire à l’événement : la couverture des sujets irlandais par l’Agence France-Presse », Réseaux, n° 75, p. 67-84.
·  Kirchheimer Donna Wilson, 1989, « Sheltering the homeless in New York City: Expansion in a era of government contraction », Political Science Quarterly, vol. 104, n° 4, p. 607-623.
·  Marpsat Maryse (dir.), 1998, « Les sans-domicile. États-Unis, France », Sociétés Contemporaines, n° 30.
·  Marpsat Maryse, Firdion Jean-Marie (dir.), 2000, La rue et le foyer. Une recherche sur les sans-domicile et les mal-logés dans les années 1990, Paris, Ined, (coll. « Travaux et documents », n° 144).
·  O’Flaherty Brendan, 1996, Making Room. The Economics of Homelessness, Cambridge, Harvard University Press.
·  Paugam Serge, 1993, La société française et ses pauvres, Paris, Puf.
·  Pichon Pascale, 2001, « L’avènement de la reconnaissance publique : “je suis S.D.F.” », dans Savoie Étienne (dir.), Les noms que l’on se donne. Processus identitaire, expérience commune, inscription publique, Paris, L’Harmattan, p. 79-101.
·  Porquet Jean-Luc, 1987, La Débine, Paris, Flammarion.
·  Prolongeau Hubert, 1993, Sans domicile fixe, Paris, Hachette.
·  Silber Antoine, Keita Rahmatou, 1993, S.D.F., Sans domicile fixe, Paris, Jean-Claude Lattès.
·  Snow David, Anderson Leon, 1993, Down on their Luck. A Study of Homeless Street People, Berkeley, University of California Press.
·  Vexliard Alexandre, 1964, « Vagabonds et clochards », Informations sociales, vol. 18, n° 10, p. 89-97.
·  Vexliard Alexandre, 1998 (1957), Le clochard. Étude de psychologie sociale, Paris, Desclée de Brouwer.
 
NOTES
 
[*]Bureau de la recherche de la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf).
[1]Pour une présentation des progrès de la connaissance autour des « sans-domicile », on peut consulter les publications dirigées par Maryse Marpsat et Jean-Marie Firdion (Marpsat, 1998 ; Marpsat, Firdion, 2000). Voir aussi les premiers résultats de l’enquête de grande ampleur menée en 2001 par l’Insee, avec l’appui notamment de l’Ined (Brousse, de la Rochère, Massé, 2002).
[2]Sur la diversité de la population hobo (du travailleur itinérant au clochard sédentarisé dans la rue) aux États-Unis au début du siècle, cf. Anderson (1921).
[3]Quelques observateurs proposent ainsi des termes originaux pour tenter de dépasser les embarras sémantiques attachés aux expressions nommant les vagabonds, les clochards ou les S.D.F. Durou et Rimailho (1970) retiennent « pour sa puissance évocatrice » un terme désuet (mais flou) : les « vagueux ». Porquet (1987), dans son enquête d’observation participante qui a fait date, propose un néologisme : les « stiffs », terme d’argot anglais signifiant « raide ».
[4]Partir ainsi de la visibilité des personnes et de leurs activités est l’option choisie, aux États-Unis, par le sociologue Jencks (1994) et l’économiste O’Flaherty (1996) dans leurs travaux sur les homeless.
[5]Cf. Gaboriau (1998).
[6]Pour un exemple de ce type de travail, voir l’article de Kingston (1996) sur la couverture par l’AFP des informations concernant l’Irlande.
[7]Notons que le sigle S.D.F. s’est tellement institutionnalisé qu’il est fréquemment employé pour qualifier des situations qui n’ont pas grand-chose à voir avec des individus à la rue. Nous avons également écarté de notre corpus les dépêches du type « Longtemps S.D.F., le cirque Archaos s’installe dans les cités de Marseille » (28/04/01).
[8]Voir les travaux de Chobeaux (1996).
[9]Remarquons aussi qu’en 1993, une importante série d’ouvrages portant sur les questions d’exclusion et plus précisément sur les S.D.F. sont publiés, dont certains feront date. Citons le livre dirigé par Bourdieu (1993), la traduction du Hobo d’Anderson (1921), le deuxième livre de Paugam (1993), les résultats de la démarche ethnographique de Gaboriau (1993), et les ouvrages des journalistes Prolongeau (1993), Silber et Keita (1993).
[10]Pour plus de précisions, il serait utile – mais l’exercice dépasse le cadre de cette étude – de comparer l’évolution des occurrences des thèmes « exclusion », « pauvreté », « précarité » et « S.D.F. » dans les dépêches de la même période.
[11]On peut noter que c’est à la fin des années 1980 que la question homeless a été le plus largement couverte aux États-Unis (Hewitt, 1996) alors qu’en France, le sommet est atteint au milieu des années 1990.
[12]Sur les arrêtés anti-mendicité, cf. Damon (1998).
[13]Cette baisse depuis 1999 est à rapprocher des tendances plus générales dans l’opinion publique et dans l’attention médiatique à se soucier moins fortement des questions de pauvreté en période de reprise. Voir à cet égard notre « actualité prospective » parue dans Futuribles (n° 265, 2001, p. 70-73) sur la « fatigue de la compassion ».
[14]Sur l’analyse des clochards dans l’après-guerre, cf. Vexliard (1957) et sur les différences, en termes de caractéristiques et de représentations, entre clochards et vagabonds, Vexliard (1964).
[15]L’utilisation du terme S.D.F. par les personnes les plus directement concernées est maintenant largement répandue. Elle peut même être liée à une revendication d’expérience commune en tant que groupe (cf. Pichon, 2001).
[16]Pour un résumé, voir « Sans domicile mais pas sans opinion… », La Croix (04/01/95). On trouvera l’enquête complète dans La Rue (n° 14, janvier 1995), avec une analyse de Serge Paugam et un encadré, « Tout, sauf clochard! » dans lequel il est précisé que « Les sans-domicile se définissent avant tout comme des acteurs socio-économiques privés de rôle à jouer ».
[17]Il faut cependant faire quelques remarques méthodologiques. Il s’agit, en effet, d’une enquête réalisée auprès de ce qui est présenté comme « échantillon national représentatif de 503 personnes déclarant ne pas disposer de domicile fixe ». Or il est impossible, sauf avec des raffinements méthodologiques et empiriques coûteux (qui n’ont pu être mis en œuvre pour ce sondage), d’extraire un échantillon représentatif d’une population dont on ne connaît pas la taille… Comme les entretiens ont été conduits auprès de personnes accueillies dans 62 associations du réseau FNARS, il s’agit plus d’un sondage sur les bénéficiaires des services de ces associations que d’un véritable sondage « auprès des S.D.F. ».
[18]Notons que cette répulsion et même cette crainte des S.D.F. vis-à-vis du clochard ne sont pas nouvelles. C’est ce que constate Le Quotidien de Paris (24/02/87) : « Les “S.D.F.”: la hantise, c’est de finir clochard ». Un reportage, plus ancien encore, du Nouvel Observateur (08/12/69) sur « les nouveaux négriers », rapporte également l’énergique mise à distance des « clochards » de la part des personnes hébergées dans des centres d’accueil et exploitées pour travailler, par exemple, sur les marchés.
[19]Sur l’appréciation de l’homogénéité ou de l’hétérogénéité de la population S.D.F., cf. Marpsat et Firdion (2000).
[20]Voir par exemple Pichon (2001), ou Bruneteaux et Lanzarini (1999) qui préfèrent le terme de « sous-prolétaire » à celui de « S.D.F. ».
[21]Un répertoire des textes législatifs et réglementaires concernant les personnes sans domicile fixe a été réalisé en 1988 par Jacqueline Charlemagne et Gérard Pigault pour l’Union nationale des institutions sociales d’action pour les Tsiganes. Ce recueil, baptisé « S.D.F. » comporte près de 800 pages de lois, arrêtés, circulaires, instructions et notes. Dans tous ces textes normatifs qui couvrent la période 1912-1988, l’abréviation S.D.F. est cependant quasiment inexistante. Depuis 1988, la production normative s’est intensifiée autour de la question S.D.F. envisagée comme un problème de pauvreté, mais sans jamais utiliser le terme S.D.F.
[22]Depuis la décentralisation, les personnes « sans domicile de secours » relèvent de la compétence de l’État. La notion de « sans domicile de secours », apparue sous la Révolution et depuis inscrite dans le droit, ne qualifie pas directement des personnes mais des situations juridiques. Le domicile de secours est le lieu de domiciliation d’un bénéficiaire de l’aide sociale. La domiciliation est une adresse administrative choisie pour certains actes juridiques ou paiements. Dans le cas des politiques sociales, concernant les S.D.F., il s’agit souvent de l’adresse d’une association agréée par les pouvoirs publics, qui peut être utilisée pour recevoir son courrier et faire valoir ses droits.
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