2002
Population
Démographie et politique dans les premiers recensements post-soviétiques : méfiance envers l’État, identités en question
Dominique Arel
[*]
Dominique Arel, Watson Institute, Brown University, USA
Les premiers recensements de l’époque post-soviétique ont engendré de nouveaux défis politiques pour les responsables des recensements de Russie, d’Ukraine, de Biélorussie, du Kazakhstan et des pays baltes. Trois questions étaient au premier plan : la migration, la confidentialité et la nationalité ethnique. L’effectif de la population a officiellement baissé dans tous les pays issus de l’Union soviétique, mais l’incapacité et le manque de volonté de l’État russe d’enregistrer la migration non officielle font que le déclin démographique y est trompeur. Une méfiance générale envers l’État a rendu les individus sceptiques quant aux garanties de confidentialité des données du recensement. Cette méfiance est particulièrement forte en Russie et le recensement a mis en évidence un État post-autoritaire indécis sur la façon d’approcher sa propre population. À la différence des recensements occidentaux, les recensements post-soviétiques ont tous conservé une question sur la nationalité ethnique, car la nationalité légitime leur souveraineté. Le recensement kazakh avait pour but de produire des majorités d’ethnie kazakhe, au niveau national comme dans les provinces redécoupées à cette fin.
La Fédération russe, seule fédération au monde à associer ethnicité et territoire, a dû faire face à une pléthore de revendications pour la reconnaissance de nouvelles nationalités lors du recensement, dont celles des Cosaques. En ce qui concerne la langue, les recensements des pays baltes et de l’Ukraine ont cherché à minimiser le poids du russe, tandis que le recensement biélorusse visait à obtenir une sous-déclaration de la connaissance du biélorusse. Cet article montre que tous ces débats autour des catégories du recensement sont le reflet d’intérêts politiques.
Los primeros censos post-soviéticos, llevados a cabo en Rusia, Ucrania, Bielorrusia, Kazakistan y los paises Bálticos, presentaron nuevos retos políticos a los agentes censales. Las discusiones se centraron en tres temas: migración, confidencialidad y nacionalidad étnica. Los datos oficiales muestran que la población ha disminuido en todos los países post-soviéticos, pero la incapacidad y falta de voluntad del estado Ruso de tomar en cuenta las migraciones no registradas ha producido un declive demográfico engañoso. La desconfianza general en el estado ha creado escepticismo en cuanto a las garantías de confidencialidad de los datos del censo. Tal desconfianza es mayor en Rusia, donde el censo ha puesto en evidencia un estado post-autoritario inseguro acerca de cómo dirigirse a sus propios ciudadanos. Los censos post-soviéticos, a diferencia de los occidentales, han incluido una pregunta sobre nacionalidad étnica, puesto que la nacionalidad legitima su soberanía. El censo de Kazakistan ha procurado obtener mayorías étnicas kazak a nivel nacional y en las provincias cuyos límites fronterizos se han amañado.
La Federación Rusa, la única federación del mundo que vincula la etnia con el territorio, ha tenido que hacer frente a un sinfín de declaraciones de nuevas nacionalidades, incluyendo la cosaca, en el censo. En cuanto al idioma, los censos de Ucrania y de los países Bálticos han intentado minimizar la presencia del ruso por medios estadísticos, mientras que el censo de Bielorrusia ha intentado reflejar un nivel de conocimiento del bielorruso inferior al real. Este artículo argumenta que todas estas categorías censales polémicas reflejan intereses políticos.
Les premiers recensements de l’ère post-soviétique, qui ont eu lieu depuis février 1999 en Biélorussie jusqu’en octobre 2002 en fédération de Russie, donnent matière à réfléchir sur les liens complexes entre politique et administration, entre continuité statistique et recommandations internationales, entre ajustement aux situations présentes et enjeux territoriaux. Les tensions entre ces différents impératifs et les compromis politiques modèlent les questions posées, particulièrement en ce qui concerne la nationalité, l’appartenance ethnique et le statut de migrant. Dans cet article, Dominique Arel examine les procédures et analyse finement l’élaboration du questionnement par les instituts de la statistique en Russie, en Ukraine, en Biélorussie, au Kazakhstan et dans les pays baltes, mettant ainsi en évidence la construction politique des catégories finalement adoptées.
Les recensements servent à compter les populations. Aujourd’hui, les concepteurs des recensements s’accordent sur le fait que leur objectif est de compter les résidents d’un pays, mais s’opposent sur la définition du critère de résidence. La plupart des recensements comptabilisent aussi la population selon des critères d’identité (race, ethnicité, langue). À cet égard, il n’existe pas de consensus international sur la manière de recueillir des données sur l’identité (Silver, 1986), ni même sur le fait qu’il faille en recueillir
[1]. De fait, il ne saurait y avoir de consensus, car la détermination de l’identité relève d’une appréciation subjective, endogène au processus même de la catégorisation. Le « primordialisme », c’est-à-dire la notion d’une permanence des identités ethniques, est peu répandu dans le domaine des sciences sociales. Néanmoins, les spécialistes, et en particulier les démographes, tendent à adhérer à la fiction selon laquelle, d’une manière ou d’une autre, les identités auraient une existence objective en dehors de tout processus de comptage, c’est-à-dire indépendamment des circonstances sociales et politiques qui les rendent visibles. Cette foi dans le « réalisme statistique » (Labbé, 2000) constitue un détournement du primordialisme. Il ne fait aucun doute que les individus ressentent effectivement leur identité ethnique auto-affirmée comme réelle, mais, souvent à leur insu, cette identité déclarée est en fait l’expression d’une préférence parmi un éventail non négligeable d’identités politiquement manifestes. Le recensement joue un rôle critique dans la configuration spécifique de cet éventail. À cet égard, le recensement est en soi politique (Kertzer et Arel, 2002).
Les premiers recensements de l’ère post-soviétique constituent un laboratoire intéressant pour observer comment la politique influe sur les pratiques de recensement. Comme à l’époque soviétique, ils comportent tous des questions sur la « nationalité » et la langue. Et tous continuent à associer nationalité et langue aux droits territoriaux. Cet état de fait suscite inévitablement de nouvelles revendications de reconnaissance par le recensement, afin d’accéder aux avantages tangibles d’une souveraineté territoriale. C’est ainsi que le recensement s’est politisé. Du temps de l’Union soviétique, sept recensements ont été réalisés, dont le dernier en 1989. Le premier recensement de 1926 a donné lieu à un vif débat au sein des élites centrales et périphériques sur le choix des nationalités et des langues qu’il fallait admettre dans le formulaire de recensement (Hirsch, 1997 ; Cadiot, 2001). La pression directe de l’opinion publique fut cependant limitée du fait de l’interdiction par les bolcheviks de l’expression spontanée des doléances hors du cadre du parti. La conception bolchevique d’une loi au service de l’État-Parti rendait également les responsables du recensement très vulnérables aux pressions politiques relatives au comptage de la population, particulièrement au plus fort du stalinisme, dans les années 1930, mais pas seulement
[2].
L’effondrement du parti communiste et de l’Union soviétique a profondément modifié le contexte politique dans lequel sont conçus les recensements. Dans la partie européenne de l’ex-URSS, les individus et les acteurs sociaux ont peu à peu acquis une conscience et une connaissance de la loi suffisantes pour modifier l’ensemble des interactions entre État et société lors de l’élaboration et de la réalisation du recensement. Se plaçant au-dessus des lois, les bolcheviks pouvaient difficilement reconnaître un droit à la vie privée venant limiter la collecte des données. Désormais, au contraire, le droit à être protégé contre l’État est au premier plan du discours social en Russie et dans les pays baltes, et dans une moindre mesure en Ukraine. Pendant ce temps, les guerres ethniques, les bouleversements économiques et les nouvelles opportunités du marché ont entraîné de grands mouvements migratoires sur tout le territoire de l’ex-Union soviétique. Le comptage des migrants, et particulièrement des migrants ayant échappé à l’enregistrement civil ou légal, constitue une difficulté inhérente à tout recensement. Le comptage des migrants « indésirables » est devenu un sujet politiquement brûlant en Russie, seul État issu de l’URSS qui connaisse une immigration de masse.
Les recensements post-soviétiques vont apporter une abondance de données démographiques
[3]. Cet article n’a pas pour objectif d’en examiner les conclusions, mais plutôt de chercher pourquoi certaines catégories et procédures de recensement ont été choisies, et ce que ces choix indiquent en termes de politique censitaire. Il porte surtout sur les trois questions qui ont suscité le plus de controverses dans les pays issus de l’ex-Union soviétique : le dénombrement de la population totale, la confidentialité et l’ethnicité. Les recensements post-soviétiques ont été choisis, non parce qu’ils tendent à être politisés – ces trois sujets sont également controversés dans les recensements occidentaux – mais à cause de leur potentiel comparatif peu commun. Les responsables des recensements, qui avaient reçu une même formation à l’époque soviétique, étaient confrontés pour la première fois à ces problèmes capitaux. Les solutions adoptées se rejoignent parfois mais, chose curieuse, elles divergent souvent. Cet article, qui s’appuie sur la collaboration de plusieurs spécialistes, se focalise sur les recensements des pays dont la population russe est la plus importante en termes absolus (Russie, Ukraine, Kazakhstan, Biélorussie) ou relatifs (Estonie et Lettonie)
[4].
1. Le déclin de la population officielle
Comme l’indique le tableau 1, dans tous les pays de l’ex-URSS étudiés, la population officielle a décliné en termes absolus au cours de la dernière décennie. La Russie ne fait pas exception. En effet, les premiers résultats, publiés dès la fin du recensement d’octobre 2002, situent la population de la Russie à 145,1 millions (Sedov, 2002), soit une baisse de 2,3 millions ou 1,6 % depuis le recensement de 1989. Tous les pays de l’ex-URSS ont connu un accroissement naturel négatif depuis la fin de l’Union soviétique, le surplus de décès par rapport aux naissances augmentant régulièrement au cours des années 1990 (Silver, 2003). Le cas de la Russie est le plus remarquable. Depuis 1994, le nombre de décès dépasse chaque année d’au moins 700 000 celui des naissances (Avdeev, 2002). En 2001, le taux brut de mortalité en Russie (15,6 pour mille) a dépassé de 71 % le taux brut de natalité (9,1 pour mille) (Population and Labour Market, 2002). La Russie étant, comme nous le verrons, le seul pays où l’accroissement naturel négatif est partiellement compensé par une migration nette positive, il est permis de douter de la crédibilité des chiffres officiels de la population pour la Biélorussie. Avec un profil industriel, urbain et ethnique (Slaves de l’Est) comparable à celui de la Russie et de l’Ukraine, aucune raison plausible ne permet d’expliquer que la baisse de la population soit à ce point plus faible en Biélorussie (une fois mise à part la balance migratoire de la Russie) que dans les pays slaves voisins.
Tableau 1
Évolution de la population dans certains pays issus de l’URSS
| Pays | 1989 (effectifs en milliers) | Dernier recensement* (effectifs en milliers) | Évolution (%) |
| Russie | 147 400 | 145 100** | – 1,6 |
| Ukraine | 51 452 | 48 457 | – 5,8 |
| Kazakhstan | 16 199 | 14 953 | – 7,7 |
| Biélorussie | 10 152 | 10 045 | – 1,1 |
| Lituanie | 3 675 | 3 484 | – 5,2 |
| Lettonie | 2 667 | 2 375 | – 10,9 |
| Estonie | 1 566 | 1 370 | – 12,5 |
| * Années de recensement : 1999 (Kazakhstan et Biélorussie), 2000 (Estonie et Lettonie), 2001 (Lituanie et Ukraine), 2002 (Russie).** Données préliminaires tirées de Komsomol’skaia pravda, 30 novembre 2002. |
La tendance générale au déclin de la population était déjà bien connue dans les ex-pays soviétiques avant même la mise en œuvre de leurs recensements, grâce à la diffusion des statistiques officielles par les médias. Dans chaque cas, sauf en Russie, les résultats du recensement ont révélé que la baisse était plus importante que ne le laissaient supposer les statistiques de l’état civil, avec des différences allant de 1,0 % en Ukraine (Tulski, 2002), 1,8 % en Lettonie et 4,3 % en Estonie (Silver, 2003), jusqu’à 5,3 % au Kazakhstan (Alekseenko, 2001a). En Russie, le premier résultat brut issu du recensement de 2002 (145,1 millions) est supérieur de 0,8 % à l’estimation de la population publiée par le Goskomstat en janvier 2002 (144,0 millions). Des hypothèses ont été émises sur les raisons du retard du recensement en Russie par rapport à la date de 1999, prévue à l’origine, selon lesquelles les dirigeants russes « ne voulaient pas affronter la crise dont les démographes parlent depuis plusieurs années » (Karush, 1999). Il faut cependant observer que le déclin relatif de la population de la Russie, par rapport au recensement de 1989, est le moins marqué parmi les pays de la partie occidentale de l’ex-Union soviétique (mis à part les données discutables de la Biélorussie).
Depuis des années, les causes et les conséquences du déclin démographique en Russie sont au cœur d’un débat passionné, où les projections très pessimistes, voire fatalistes (Feshbach, 2001), l’emportent sur les analyses plus modérées (Avdeev et Blum, 1997 ; Anderson, 2001). La plupart des experts citent les mêmes données statistiques : un faible taux de natalité, qui n’est pas exceptionnel au vu des normes occidentales, mais qui a fortement chuté en un court laps de temps ; une faible espérance de vie chez les hommes, très inhabituelle pour un pays industrialisé ; et un solde migratoire qui, tout en restant positif, a cessé de compenser l’accroissement naturel négatif depuis le milieu des années 1990. La plupart des experts s’attendent à ce que l’accroissement naturel reste négatif à long terme et voient en la migration la seule solution potentielle susceptible de juguler le déclin de la population (Vichnevski, 2002).
2. Dénombrement et enregistrement officiel de la population
Les résultats du recensement, attendus pour 2003-2004, ne risquent guère de modifier les paramètres du débat. En effet, comme les statistiques officielles annuelles, ils seront davantage fondés sur l’enregistrement officiel de la résidence que sur la résidence réelle. La plupart des recensements occidentaux ont pour objectif de dénombrer la population présente ou population de fait, c’est-à-dire la population résidant réellement dans les communes ou les districts lors du recensement. D’autres, notamment en France et dans les territoires germanophones, ont traditionnellement opté pour la population de jure, soit la population résidant légalement dans les communes ou les districts (Eggerickx et Bégeot, 1993). L’Union soviétique calculait officiellement les deux types de données, appelées population « permanente » (postoiannoe) et population « présente » (nalichnoe) (Anderson et Silver, 1985). Était considérée comme population permanente d’un territoire la population dont la résidence habituelle (obychnoe zhitel’stvo) se situait à l’intérieur de ce territoire au moment du recensement. En théorie, la détermination de la permanence se fondait sur une déclaration orale du répondant, puisqu’il n’était pas supposé fournir de justificatif officiel. En pratique, il y avait un lien évident entre une déclaration de résidence faite dans le cadre d’un recensement et le système soviétique officiel d’enregistrement, la propiska.
L’enregistrement officiel du lieu de résidence est pratique courante en Occident. Mais le cas de la
propiska est différent puisque la population devait obtenir l’autorisation de la police pour habiter à une adresse donnée. Cette pratique a été déclarée anticonstitutionnelle en Russie au cours des années 1990, mais des régions clés, tout particulièrement Moscou et les provinces du nord du Caucase, font ouvertement fi de la loi. Même en l’absence de données systématiques, on peut sans risque supposer que les justificatifs d’enregistrement résidentiel continuent d’être accordés au compte-gouttes et de façon arbitraire dans la plupart des provinces russes. Le système de la
propiska n’a pas empêché des millions de personnes d’habiter là où elles le souhaitaient à l’époque soviétique, mais il encourageait la population à ne pas déclarer son adresse permanente réelle aux autorités. En conséquence, un grand nombre de personnes résidant de façon permanente à une adresse, selon la
propiska, vivaient en réalité de façon permanente ailleurs. Cette situation était particulièrement courante dans les grandes villes où la
propiska était difficile à obtenir. Lorsque des sociologues de Kiev, en Ukraine, ont cherché une méthode fiable pour conduire des enquêtes d’opinion auprès de la population au début des années 1990, ils se sont aperçu que le système d’enregistrement résidentiel était cruellement inadapté, près de 30 % des autorisations de résidence ne correspondant pas aux résidents réels
[5].
Pourquoi la
propiska affecte-t-elle le dénombrement ? En Russie post-soviétique, comme nous le verrons, les gens ne croient pas les autorités lorsqu’elles affirment que les informations individuelles obtenues grâce au recensement ne seront pas communiquées aux forces de police et à l’administration fiscale. Rien n’incite donc les individus à déclarer leur résidence de fait. Il en était de même du temps de l’URSS et, en conséquence, les recensements soviétiques ne rendaient pas bien compte de la migration interne non déclarée
[6]. Mais les agents de l’État ont aussi créé une incitation à ne pas inclure la résidence réelle parmi les critères de dénombrement. Dans les recensements soviétiques, les agents recenseurs établissaient habituellement leurs listes de dénombrement à partir d’informations fournies par la police et fondées dans une large mesure, mais pas seulement, sur la
propiska. Cette pratique n’a pas été modifiée pour le recensement russe de 2002 (Grekova, 2002). Les pays européens qui possèdent des fichiers permanents d’état civil, surtout en Europe du Nord, utilisent couramment le recensement pour mettre à jour ces fichiers. Il en va de même dans les petits États baltes (Silver, 2003). En Russie, cependant, la tendance a été de faire l’inverse : c’est le fichier de police local qui a servi à rectifier le dénombrement. Les individus étaient dénombrés en fonction du lieu où ils étaient
censés résider. Avec la hausse de la migration internationale, de fortes motivations politiques poussent à maintenir cette pratique.
Alors que la migration internationale était rare en Union soviétique, sa disparition a apporté deux changements décisifs. Tout d’abord, les anciennes frontières entre les républiques de l’Union sont devenues des frontières internationales, même si elles sont poreuses, les visas n’étant en général pas nécessaires pour les résidents de la Communauté des États indépendants (CEI)
[7]. Ensuite, la Russie, l’ancienne « métropole », a rapidement exercé une attraction sur les résidents des anciennes « colonies », un peu à l’instar de la France ou de la Grande-Bretagne vis-à-vis de leur ancien empire. La Russie est la seule des quinze anciennes républiques soviétiques à enregistrer une migration nette positive. Beaucoup de migrants ont fui les guerres ethniques dans le Caucase et l’Asie centrale, mais ils viennent de plus en plus pour des motifs économiques. Les spécialistes occidentaux sont profondément divisés sur la façon d’apprécier les transformations économiques en Russie. Néanmoins, les schémas déséquilibrés de migration au sein de la CEI sont un signe que la Russie est un pays relativement attractif du point de vue économique.
3. L’absence de prise en compte des migrants
Depuis la disparition de l’Union soviétique, au moins 6,4 millions de personnes ont officiellement immigré en Russie (la plupart en provenance de la CEI), et au moins 3 millions ont officiellement émigré (la plupart vers des pays n’appartenant pas à la CEI)
[8]. Toutefois, les statistiques officielles ne tiennent pas compte des migrants non déclarés ni des migrants jugés temporaires, c’est-à-dire ayant une adresse permanente dans un autre pays. Les observateurs estiment que près de cinq millions d’immigrants pourraient avoir échappé au dénombrement en Russie (Latsis, 2001). La Russie ayant officiellement perdu 3,6 millions d’habitants entre 1992 et 2002 (de 148,7 millions à 145,1 millions), cela signifie que le nombre de personnes vivant véritablement en Russie, déclarées ou non, pourrait en réalité avoir légèrement progressé au cours des dix dernières années. Malgré une volonté de compter la population permanente, le recensement russe de 2002 ne permettra pas de mesurer plus précisément l’étendue de la migration réelle vers la Russie
[9].
L’héritage du passé en est une des raisons. Les instructions de recensement indiquaient que la population permanente devait avoir résidé dans le pays depuis au moins un an. Il se trouve que ces instructions coïncident avec celles du recensement soviétique de 1989 (Sokolin, 2002), alors que la migration internationale n’était pas vraiment un facteur significatif. Mais il existe également des raisons politiques qui empêchent un véritable dénombrement de la population. Un grand nombre de migrants non déclarés proviennent d’Asie centrale et du Caucase et ne sont pas russes au sens ethnique du terme. Tichkov (2002) affirme qu’une grande majorité de ceux qu’on appelle des « résidents temporaires » resteront en Russie avec leur famille. On peut établir un parallèle avec les
Gastarbeiter « temporaires » d’Europe occidentale, dont un grand nombre ont fini par rester et avoir des enfants. Mais de même que les flux migratoires multiethniques vers l’Europe de l’Ouest ont provoqué des réactions politiques brutales à propos de l’« identité » des nations européennes (française, autrichienne, etc.), l’immigration en provenance du Sud n’est pas vraiment perçue non plus comme une voie de salut démographique en Russie. Les autorités des provinces frontalières, qui sont le plus touchées par des flux migratoires incontrôlés, n’ont pas intérêt à ce que les données du recensement montrent une forte baisse de la proportion de russes au sens ethnique du terme. D’ailleurs, certains prennent les choses en main, au mépris de la loi fédérale, en menant des opérations visant à expulser les immigrants indésirables
[10]. La question de savoir s’il faut compter la population présente ou la population résidente relève en fait moins d’un débat méthodologique que de considérations politiques sur ce qu’il faut faire avec certains migrants.
II. Comment légitimer le dénombrement
1. La rébellion russe (contre le recensement)
Les recensements soviétiques donnaient lieu à une mobilisation massive, supervisée par l’appareil du parti. Il était hors de question de ne pas laisser entrer les enquêteurs. Pour les citoyens des pays de l’ex-URSS, très suspicieux envers l’intrusion de l’État, le caractère obligatoire du recensement ne va plus de soi. Les mouvements de protestation, étouffés par la presse étatisée au Kazakhstan et en Biélorussie, ont été plus largement couverts par les médias lors du recensement de 2001 en Ukraine et ont pris une grande ampleur au cours du recensement d’octobre 2002 en Russie. Les médias témoignaient sans cesse de personnes qui refusaient d’être comptées ou qui menaçaient de boycotter le recensement si l’on ne s’attaquait pas à certains problèmes sociaux.
L’enjeu était de savoir si l’État avait le droit de collecter des données d’ordre privé auprès d’un individu pour le recensement. Beaucoup soutiennent que la constitution russe, adoptée en 1993, l’interdit expressément (Stepanov, 2002). L’article 24.1 stipule qu’« il sera interdit de recueillir, conserver, utiliser et diffuser des informations sur la vie privée des individus sans leur consentement ». Les responsables du recensement ont expliqué que les informations individuelles étaient recueillies dans le seul but de produire des données globales. Aucune utilisation ou diffusion des résultats du recensement ne pourra être effectuée en ce qui concerne des individus en particulier (Samarina, 2002). Telle est la position courante des spécialistes des recensements dans les pays occidentaux.
Cette position a rencontré une forte opposition politique. La loi sur le recensement, adoptée par le Parlement russe (la
Douma) en janvier 2002, comprend une clause surprenante qui fait de la participation au recensement une question de « devoir civique » (
obchtchestvennaia obiazannost’) plutôt qu’une obligation légale (
obiazannost’) (
O Vserossiiskoi, 2002). Cette clause a le plus souvent été interprétée comme signifiant que le recensement était basé sur le volontariat. Un recensement volontaire est un oxymoron, car l’intérêt du recensement est de compter tout le monde (ou, comme on l’a vu plus haut, au moins tous les individus ayant un statut légal). Il n’est pas étonnant que tous les pays occidentaux aient rendu obligatoire la participation au recensement. En Allemagne, par exemple, le commissaire fédéral à la protection des données (
Bundesbeauftragte für den Datenschutz) insiste sur « l’obligation légale de répondre aux questions [du recensement] »
[11]. En France, en Grande-Bretagne, au Canada, en Australie et aux États-Unis, les conditions légales sont similaires. En Russie, en revanche, les autorités gouvernementales, pleinement conscientes de la méfiance qu’une part croissante de la population exprime ouvertement envers les institutions officielles, ont hésité à présenter le recensement pour ce qu’il est : une opération officielle obligatoire. Cet aveu de faiblesse n’est sans doute pas le signe d’une plus grande démocratie, mais il témoigne certainement du processus de profonde « désétatisation » qui a ébranlé la Russie.
2. Anonymat contre confidentialité
Un certain nombre de pays occidentaux, particulièrement en Europe, se sont beaucoup soucié des questions de confidentialité dans les recensements. Ainsi l’Allemagne n’a procédé à aucun recensement pendant quinze ans, entre 1987 et 2002, à la suite d’une décision de la Cour constitutionnelle de 1987, selon laquelle le droit à la vie privée avait été violé lors du recensement de 1983. Il ne s’agit pas de savoir si l’État a le droit de collecter des données de recensement en soi, mais plutôt si celui-ci est à même de garantir la confidentialité dans le traitement de ces données. Le fond du problème réside dans la façon de traiter les noms des personnes dans les bases de données censitaires. Le jugement de 1987 en Allemagne a établi que les procédures de confidentialité avaient été violées lorsque des noms et des adresses tirés des formulaires de recensement avaient été transmis aux municipalités pour être comparés à leurs propres registres (Rötzer, 2001). Un cas similaire s’est produit en Estonie en 2000 lorsque l’Inspection des données a poursuivi le Bureau estonien des statistiques pour avoir transmis de façon irrégulière des informations de nature privée à l’état civil (Silver, 2003).
En Russie, le niveau de confiance dans la capacité ou la volonté des autorités de respecter le droit à la vie privée est faible. Les médias se sont largement fait l’écho des craintes de la population que les informations du recensement soient utilisées par l’administration fiscale ou la police. Cette réaction est compréhensible, d’autant que ces deux institutions théoriquement indépendantes sont souvent suspectées d’être utilisées contre les opposants politiques. Les responsables des recensements étaient confrontés au risque qu’un trop grand nombre d’individus refusent de participer au recensement
[12]. Ils se sont tellement préoccupés de ce problème que le gouvernement a annoncé que le recensement serait réalisé de façon anonyme, et que les noms des répondants n’apparaîtraient pas sur les formulaires. Cette annonce était trompeuse, car il fut vite évident que les agents recenseurs devaient remplir en parallèle un bulletin sur les ménages détaillant les noms complets des répondants
[13].
À propos du devoir civique, il n’existe en Occident aucun précédent de recensement anonyme, bien que la question ait parfois été soulevée. En France, l’agence nationale de protection des données (la Commission nationale de l’informatique et des libertés, ou Cnil) a demandé que les noms soient retirés des formulaires lors du recensement de 1999. L’organisme qui organise le recensement (l’Insee) a alors conçu une procédure dans laquelle des formulaires anonymes devaient être placés dans des enveloppes mentionnant les prénoms des répondants. Le système a finalement été abandonné, en partie à cause de son coût prohibitif, mais aussi parce que les responsables n’étaient pas convaincus qu’il diminuerait le degré de suspicion du public quant à la confidentialité des données du recensement (Blum, 2002). Il y a eu auparavant un autre cas en Australie. À la fin des années 1970, le gouvernement australien commanda un rapport sur le thème Vie privée et recensement. La décision de la Commission fut qu’« un recensement anonyme, comme un recensement volontaire, entraînerait un niveau inacceptable de non-réponse et un biais tout aussi inacceptable dans les réponses » (Law Reform, 1979). Le gouvernement russe semble avoir agi en se fondant sur une opinion assez répandue, que contredit la recherche occidentale, selon laquelle l’anonymat réduirait le degré de suspicion et de non-réponses.
Au cours des dernières décennies, le droit à la confidentialité des informations personnelles, ou ce que la justice allemande a appelé un « droit à l’autodétermination de l’information » (
Recht auf informationelle Selbstbestimmung) a été au premier plan des discussions sur les procédures de recensement dans les pays occidentaux. Le plus souvent, on a considéré le recensement comme un cas
sui generis de collecte des données, nécessaire au fonctionnement du pays et donc obligatoire pour tous, indépendamment du traitement des informations qui, lui, doit obéir aux règles de confidentialité les plus strictes
[14]. En Russie, les responsables gouvernementaux et les responsables du recensement, soudain confrontés à l’inconnu d’une résistance prévisible de la population, et n’ayant apparemment pas reçu des organisations européennes les conseils dont ils avaient le plus besoin, ignoraient la possibilité d’un compromis entre confidentialité et efficacité qui caractérise aujourd’hui les recensements occidentaux. Le gouvernement russe n’avait pas la force politique nécessaire pour clarifier la distinction entre l’anonymat, qui subvertit le recensement, et la confidentialité, qui le renforce.
La façon de classer les individus dans le recensement selon des critères d’
identité a longtemps été une question d’ordre politique. Tous les pays se renseignent sur la citoyenneté de leurs répondants. Si la politique de citoyenneté d’un pays est par nature subjective et le résultat de considérations politiques, la citoyenneté elle-même est en principe aisément vérifiable car elle s’appuie sur des documents officiels
[15]. Certains pays tels que la France se renseignent également sur le pays d’origine de leurs résidents. Comme la citoyenneté, le pays d’origine est une catégorie objective.
Les questions du recensement qui concernent directement les caractéristiques culturelles d’un répondant, telles que la race, l’ethnicité ou la langue, sont différentes. Bien qu’elles soient presque toujours présentées par les autorités, les organisations populaires et les groupes de pression comme étant objectives et scientifiques, ces catégories se fondent sur une appréciation subjective – par l’agent recenseur, le répondant ou les deux – qui les rend donc vulnérables aux attaques politiques. Si la controverse sur les lacunes du recensement américain concerne les personnes qui n’ont pas été comptées du tout, une critique plus fréquente des politiques de recensement est que les gens ne sont pas comptés comme ils devraient l’être.
1. Le maintien de la question sur la nationalité dans les recensements post-soviétiques
Tous les recensements de l’époque soviétique comprenaient une question sur la « nationalité » des répondants. La nationalité, dans ce contexte, se réfère à ce que les spécialistes occidentaux appelleraient « l’ethnicité », c’est-à-dire le sentiment d’appartenir à une communauté d’une origine présumée, fondé sur la signification, subjectivement perçue par le sujet, de marqueurs culturels tels que la langue, la religion et les coutumes. Dès le début du XIX
e siècle, quand les philosophes allemands popularisèrent l’idée, la nationalité a pris cette connotation ethnique en Europe de l’Est, voire en Eurasie, alors que le terme « ethnique » y est rarement, voire jamais utilisé dans les discours publics. Pendant ce temps, les pays occidentaux (à l’ouest de l’Allemagne et les pays industrialisés d’outre-mer) ont interprété la nationalité en termes de citoyenneté. Le concept de « nationalité (ethnique) », propre aux recensements réalisés en Europe de l’Est, n’existe donc pas dans les recensements réalisés dans les pays occidentaux
[16].
Les nationalités ayant fait partie du paysage politique de la Russie impériale et de l’ex-Union soviétique pendant près de deux siècles (Blum et Gousseff, 1997), il ne devrait pas paraître surprenant que tous les pays issus de l’URSS aient décidé de maintenir la question de la nationalité dans leurs recensements. Cependant, la réalité politique des nationalités ne se traduit pas nécessairement par une question directe sur la nationalité ethnique dans les recensements. Lors du recensement de 1897 en Russie impériale, tout comme dans les premiers recensements de l’Autriche-Hongrie et de l’Allemagne, la langue des individus était enregistrée, puis, sur la base d’une supposée correspondance entre langue et nationalité, on obtenait ainsi des chiffres pour les nationalités. Le recensement soviétique de 1926 rompit avec cette tradition en enregistrant séparément la langue et la nationalité, au motif que la langue ne reflète pas forcément la véritable nationalité (Arel, 2002a). En vertu de l’hypothèse nationaliste, l’assimilation linguistique (ici, au russe) n’était pas légitime. Paradoxalement, l’État « internationaliste » refusa de reconnaître au plan statistique que les gens pouvaient acquérir une nouvelle nationalité (Martin, 2001).
En d’autres termes, si la nationalité (ethnique) était définie par la langue (concept allemand, prédominant en Europe de l’Est), la langue d’un individu n’était pas admise comme indicateur de nationalité dans le recensement soviétique. Ce qui comptait était la langue présumée des ancêtres. Un Ukrainien de troisième génération au Kazakhstan, qui ne connaissait d’autre langue que le russe, était tout de même compté comme Ukrainien, même si, pour les nationalistes ukrainiens, la langue est indiscutablement au cœur de l’identité nationale. L’assimilation linguistique, réelle dans les zones urbaines (hors de la Baltique et du sud du Caucase), a en fait laissé fort peu de traces dans les statistiques des recensements soviétiques (Silver, 1986).
En théorie, les pays issus de l’Union soviétique auraient pu tenter d’éviter toute question directe sur la nationalité dans le recensement, et en conserver une sur la langue. Cela les aurait rapprochés des pratiques en cours dans nombre de pays occidentaux pluriethniques tels que le Canada et l’Espagne, où les nationalistes font découler l’identité nationale des informations sur la langue fournies par le recensement. Cela ne veut pas dire qu’il y ait, de la part des États issus de l’URSS, un manquement à une quelconque norme internationale. Si les organisations internationales telles que l’Onu et Eurostat ont mis au point des normes relatives aux autres catégories pour les formulaires de recensement, et si les pays issus de l’URSS tentent scrupuleusement de se conformer à ces normes afin d’avoir droit au financement dont ils ont tant besoin pour mener à bien leurs recensements, il n’existe aucune norme pour la nationalité ethnique (ni d’ailleurs pour la race, la langue ou la religion) (United Nations Statistical Commission, 1998). Cette absence reflète en partie le rejet par certains pays (comme la France) du concept de nationalité ou de minorité nationale pour des raisons philosophiques, et en partie le caractère intrinsèquement politique de la définition de ce qui constitue une nationalité, comme nous l’avons développé plus haut.
2. Nationalité et territoire
S’il n’existe aucune convention qui détermine si, ou comment, un recensement doit recueillir la nationalité ethnique, un modèle clair s’est développé au cours des dix dernières années concernant la désignation des identités nationales. Selon ce modèle, l’identité nationale est une question d’
auto-définition et ne peut être imposée par l’État. Cela a conduit l’Union européenne à considérer la mention de la catégorie ethnique ou religieuse sur les cartes d’identité comme incompatible avec les droits de l’homme
[17]. En Union soviétique, les « passeports internes » portaient l’inscription de la nationalité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, sauf au Kazakhstan. La question du recensement sur la nationalité, quant à elle, était fondée sur l’auto-déclaration, mais dans des limites bien précises. La plus importante de ces limites en termes de portée politique est que toutes les catégories nationales déclarées par les répondants n’étaient pas forcément admises par les agents recenseurs. Comme nous le verrons, tous les recensements soviétiques utilisaient une liste exclusive de nationalités reconnues et des instructions détaillées sur la façon de recoder les catégories non admises en catégories admises. Les « Cosaques », par exemple, étaient comptés comme Russes s’ils déclaraient le russe comme langue natale ou bien comme Ukrainiens s’ils déclaraient l’ukrainien comme langue, mais jamais comme Cosaques car ce terme n’était pas accepté pour désigner une nationalité. Un « dictionnaire des nationalités », dressant la liste de toutes les catégories admises et non admises, était élaboré et mis à jour avant chaque recensement. Tous les pays concernés par la présente étude ont maintenu cette pratique, pour la raison simple et essentielle que la question de la nationalité, dans le contexte post-soviétique, continue à être liée à celle de la souveraineté nationale.
Peu après la révolution bolchevique, les autorités soviétiques accordèrent aux nationalités reconnues une souveraineté formelle sur des territoires administrativement délimités. L’idée était que la « nationalisation » des territoires satisferait les exigences des nationalités et finirait par les neutraliser. Au lieu de cela est apparu le sentiment d’un droit non respecté. À l’ère post-soviétique, le lien fondamental entre nationalité et territoire est resté intact. L’Ukraine, la Biélorussie, le Kazakhstan, l’Estonie et la Lettonie fondent tous la légitimité de leur indépendance sur le fait que leur pays constitue la terre natale de la nation « titulaire », c’est-à-dire de la nationalité ethnique qui a donné son nom à l’État. Les républiques autonomes de la Fédération russe qui se définissent par l’ethnie, telles que le Tatarstan ou le Bachkortostan, font de même. Si, dans certains cas, les textes officiels brouillent la distinction entre nation ethnique et nation civique comme agent d’autodétermination, c’est-à-dire comme groupe au nom duquel la souveraineté est proclamée, d’autres instruments de construction des nations tels que les discours publics et les livres d’école mettent sans équivoque l’accent sur l’élément ethnique
[18].
3. De la nécessité de créer des majorités statistiques
La revendication d’un droit ethnique à un territoire induit la nécessité de produire des majorités ethniques. C’est sans doute la raison majeure pour laquelle les pays issus de l’URSS ont conservé la nationalité comme catégorie dans leurs recensements. Les élites nationales connaissent très bien le pouvoir des statistiques officielles. Bien que la revendication d’un peuplement antérieur soit conceptuellement distincte de la démographie contemporaine, la capacité à construire des majorités statistiques est un outil essentiel pour consolider la mainmise d’un État sur des territoires. Le cas du Kazakhstan en est une très bonne illustration. Entre les recensements de 1926 et de 1959, la proportion de personnes d’ethnie kazakhe vivant au Kazakhstan a chuté de près de moitié, passant de 58,5 % à 30 % (Alekseenko, 2001b). Cette forte baisse est due à la famine que la collectivisation a provoquée au début des années 1930, qui a coûté la vie à plus d’un million de nomades Kazakhs, à la déportation vers le Kazakhstan, après 1937, de centaines de milliers de personnes appartenant aux nationalités des pays voisins (principalement des Allemands), et à l’implantation massive de Slaves dans ce qu’on appelle les Terres Vierges agricoles au nord du Kazakhstan dans les années 1950. Lors du dernier recensement de l’époque soviétique, en 1989, la proportion de Kazakhs au sens ethnique du terme est remontée à 39,7 %, loin d’atteindre la majorité. Lors de la préparation de leur premier recensement après l’indépendance en 1999, il était devenu vital pour les autorités kazakhes d’obtenir une majorité titulaire (Kolsto, 1998). La tâche a été largement facilitée par la très forte émigration de Slaves, principalement vers la Russie, et d’Allemands (au sens ethnique du terme) vers l’Allemagne. Les résultats du recensement de 1999 indiquent que la population des « Européens » (Slaves et Allemands) a décliné de près de trois millions depuis 1989, tandis que le nombre de Kazakhs a augmenté de près de 1,5 million. Officiellement, les Kazakhs au sens ethnique du terme représentent désormais 53,4 % de la population totale, une énorme augmentation par rapport à 1989 (Dave et Sinnott, 2002).
S’il est fort probable que la population kazakhe, au sens ethnique du terme, atteint presque la barre des 50 %, les démographes ont mis en cause la véracité du chiffre officiel de 53,4 %, arguant qu’il y avait probablement eu des omissions dans le comptage de la population russophone des oblasts du Nord et, au contraire, des doubles comptes dans le dénombrement de la population kazakhe. Selon le démographe russe Alekseenko, il existe un écart exceptionnellement élevé entre les chiffres officiels de 1999 et les statistiques annuelles de la population publiées par l’État kazakh dans la seconde moitié des années 1990. D’après Alekseenko, le recensement avait dénombré 824 000 personnes de moins par rapport à l’estimation tirée des statistiques de la population au début de 1999, soit une différence de 5,3 %. Curieusement, cette diminution n’a pas concerné les Kazakhs au sens ethnique du terme, le recensement en ayant enregistré 288 000 de plus que prévu. Si les chiffres du recensement avaient coïncidé avec les estimations de la population, la proportion de Kazakhs aurait été inférieure à 50 % (48,7 %) (Alekseenko, 2001b).
La tentation de gonfler les majorités ethniques lors du recensement n’est pas l’apanage du pays pris dans son ensemble. À l’intérieur même du pays, les territoires contestés sont aussi des cibles de choix. Une fois encore, le cas du Kazakhstan est très instructif. La plupart des nationalités européennes (Russes, Ukrainiens, Biélorusses, Allemands et Polonais) ont historiquement été concentrées dans les oblasts du Nord, le long de la frontière russe. Les données du recensement de 1989 montrent que sept des seize oblasts kazakhs comprenaient une énorme majorité d’Européens. Cette représentation du Kazakhstan, d’après le recensement, comme un pays divisé territorialement par l’ethnicité, s’oppose au projet de construction d’un Kazakhstan comme État-nation des Kazakhs. Dans leur effort pour diminuer la proportion de non-Kazakhs dans les oblasts frontaliers, les autorités se sont lancées dans un exercice de charcutage, fusionnant des régions à forte population européenne avec des zones où l’ethnie kazakhe prédomine, et qui appartenaient jusque-là à des oblasts à majorité kazakhe.
En conséquence, si trois
oblasts étaient à majorité ethnique russe (outre des Slaves et des Allemands) lors du recensement de 1989, dont deux à plus de 60 %, un seul des
oblasts issus du redécoupage possédait une telle majorité (et une faible majorité, à seulement 51,5 %) si l’on reprend les mêmes données de 1989. En 1999, cet
oblast isolé (appelé
oblast du Nord Kazakhstan) avait perdu sa majorité russe, avec une proportion de Russes passée juste en dessous des 50 % (à 49,8 %)
[19]. Les autorités kazakhes peuvent donc affirmer, sur la base du recensement de 1989, que l’ethnie kazakhe constitue la majorité dans cet État, et que pas un seul
oblast du Kazakhstan ne possède une majorité russe. La stratégie politique est claire : puisque les Russes sont partout minoritaires, les revendications irrédentistes de la Russie sur ces territoires n’ont aucun fondement démographique.
4. La fragmentation statistique des minorités politiques
L’utilisation du recensement pour obtenir les majorités souhaitées implique également une manipulation des catégories ethniques. Le principal clivage identitaire de la société kazakhe s’opère entre les Kazakhs et les « Européens » (principalement les Russes, les Ukrainiens, les Allemands et les Juifs). En théorie, les nationalités européennes se distinguent par la langue, mais avec l’assimilation massive du russe par les Européens, cette distinction a depuis longtemps perdu sa pertinence. Dans la vie quotidienne, la plupart d’entre eux sont considérés comme Russes et se considèreraient probablement comme tels eux-mêmes s’il n’y avait eu le système soviétique des passeports internes pour figer la nationalité sur le papier. Dans ce système, on attribuait aux individus la nationalité de leurs parents sur leur passeport interne. Puis on les amenait à associer la réponse à la question du recensement sur la nationalité avec la nationalité inscrite sur leurs passeports. Avec pour effet de masquer statistiquement une assimilation linguistique massive qui, dans le contexte kazakh, équivaut à une assimilation ethnique. Qu’est-ce qui peut bien différencier un Ukrainien de la troisième génération d’un Russe de la troisième génération à Oust-Kamenogorsk (une des principales villes industrielles au nord du Kazakhstan) ?
En Union soviétique, le lien entre passeport et recensement entretenait la fiction selon laquelle des centaines de nationalités vivaient dans les républiques soviétiques. À l’époque post-soviétique, le système sert les États qui revendiquent une légitimité fondée sur la nationalité en aboutissant à une représentation de la population non titulaire comme davantage fragmentée qu’elle ne l’est en réalité. Les résultats du recensement sur la nationalité au Kazakhstan sont souvent présentés officiellement en insistant sur les catégories Kazakh et Russe, suivies des principales autres nationalités listées par ordre alphabétique. En mettant les Russes en avant, plutôt qu’une catégorie plus vaste de Slaves ou d’Européens, les responsables des recensements kazakhs parviennent à diminuer statistiquement la taille du groupe non titulaire (majoritairement russophone). Comme indiqué plus haut, aucun des
oblasts issus du redécoupage n’a enregistré de majorité russe lors du recensement de 1999. Cependant, si l’on avait pris en compte d’autres groupes qui ont été assimilés aux Russes en tout point sauf par le nom, quatre
oblasts auraient présenté des majorités de langue russe/européenne
[20]. Les États baltes utilisent la même stratégie. Le clivage ethnique le plus évident d’un point de vue politique en Estonie et en Lettonie est incontestablement d’ordre linguistique. L’acquisition de la citoyenneté et les possibilités de carrière dans la sphère publique ont été subordonnées à la connaissance de la langue de la nationalité titulaire, soit dans chaque cas la langue nationale seule. Malgré ce rôle déterminant de la langue, les statistiques des recensements dans les pays baltes, comme d’autres statistiques officielles, continuent de séparer les Russes des Ukrainiens et des Biélorusses, car cela a pour effet de réduire la taille d’une assez grande minorité de langue russe.
5. Le contenu de la liste
Les responsables soviétiques des recensements utilisaient une liste exclusive de nationalités. Cela signifiait que des groupes qui n’étaient pas sur la liste étaient requalifiés et devenaient ainsi des groupes admis. En Lettonie, par exemple, un Latgalien (
latgalietis) était compté comme Letton. Au Tadjikistan, où la conscience nationale, au sens ethnique du terme, est faible, pas moins de quarante noms non reconnus ont été recodés en Tadjiks
[21]. Divers arguments peuvent être avancés en faveur du maintien d’une liste exclusive. L’argument statistique en est un parmi d’autres. Consigner toutes les réponses possibles dans une question ouverte sur la nationalité pourrait se révéler coûteux et peu pratique. La liste de nationalités utilisée lors du recensement soviétique de 1989 comprenait 128 modalités, à peine plus que lors des trois précédents recensements d’après-guerre, mais il y eut 823 réponses non admises. Un autre argument, plus complexe, est de nature politique. Les ethnographes soviétiques ont longtemps supposé que les gens étaient susceptibles de se tromper en déclarant leur nationalité lors du recensement (Cadiot, 2001). Ils peuvent déclarer une identité que les ethnographes classent dans la catégorie « régionale » ou « sous-ethnique », soit une composante d’une plus large nationalité ethnique, comme le montre le travail des ethnographes eux-mêmes.
Les livres d’histoire concernant les années 1920 et 1930 sont pleins de récits sur la manière dont les ethnographes et les responsables soviétiques des recensements ont « construit » des nationalités en déterminant des catégories officielles et en recodant celles qui n’étaient pas admises dans des régions où les gens n’avaient pas l’habitude de penser en termes de nationalité. Cette pratique soulève toutefois une question fondamentale. Si l’ethnographie, comme sa proche cousine l’anthropologie, est la science sociale qui étudie comment les individus se comportent et comment ils se considèrent d’un point de vue culturel, alors sur quelle base un observateur extérieur peut-il leur attribuer une étiquette identitaire différente de la leur ? Le critère de dénomination est intrinsèquement politique. En déterminant si une nationalité « existe » ou non, et donc si celle-ci doit ou non apparaître dans le tableau officiel des nationalités du recensement, les responsables invoquent invariablement la légitimité des « sciences objectives ». Cependant, la science ne peut nous dire si une revendication nationale donnée est soutenue par un nombre critique de partisans, seul critère permettant de décider si une nationalité existe – à moins, bien sûr, que l’on adhère à une vision primordialiste et téléologique du mode de développement des nationalités.
En Russie, il y a beaucoup plus de groupes qui revendiquent un statut de nationalité que partout ailleurs en ex-URSS
[22]. La Russie est le seul État qui ait conservé, comme l’URSS, une structuration en fédération de territoires « sujets », trente-deux de ces territoires étant définis selon le principe de la nationalité. La perspective d’obtenir l’autonomie territoriale ainsi que d’autres avantages incite considérablement les groupes à revendiquer le statut de nationalité. Sensibles à de telles revendications, les responsables russes du recensement ont élargi la liste des nationalités admises. De 128 nationalités officielles lors du recensement de 1989, on est passé à 143 lors d’un mini-recensement réalisé en 1994, puis à 176 dans une nouvelle liste préparée pour un recensement-test prévu à l’automne 2000. À l’été 2000, le
Goskomstat a accordé un contrat à l’Institut d’ethnographie et d’anthropologie pour réviser la liste. Pendant les deux années qui ont suivi, l’Institut a subi des pressions de la part du
Goskomstat, de la présidence, du ministère des Affaires fédérales, de la politique nationale et migratoire, des gouvernements républicains, et de dizaines d’associations ethno-politiques, et la liste a constamment été modifiée (Sokolovski, 2002)
[23].
6. Kriachens et Cosaques
Une grande majorité de ces « nouvelles » nationalités est constituée de groupes obscurs connus seulement d’un cercle restreint de spécialistes, et qui ont peu de chances de compter plus de quelques centaines ou quelques milliers de membres. C’est la prise en compte de groupes plus importants qui a engendré des débats houleux. Trois de ces groupes ont un lien avec les Tatars. Les deux groupes qui se sont le plus détachés lors du recensement de 2002 en Russie sont les Kriachens et les Cosaques.
Beaucoup d’éléments semblent apparemment indiquer que trois catégories jusque-là considérées comme des sous-groupes de la nationalité tatare – les Teptiars, Michars et Kriachens –, peuvent être considérées comme des nationalités
[24]. Des spécialistes de l’Institut d’ethnologie ont recommandé de reconnaître ces trois groupes comme des nationalités à part entière, de même que plusieurs groupes régionaux, tels que les Tatars de Sibérie, qui étaient auparavant classés avec les Tatars. Cela a provoqué la fureur de l’élite politique et culturelle tatare qui a accusé Moscou de diviser artificiellement la nation tatare. Deux tiers des six millions de Tatars recensés lors du recensement soviétique de 1989 vivaient hors de la république autonome du Tatarstan et les
leaders politiques tatars les désignent couramment comme leur diaspora au sein de la Fédération de Russie.
La situation est particulièrement sensible dans le cas des Kriachens qui vivent exclusivement au Tatarstan et dont la reconnaissance en tant que nationalité à part entière ferait nécessairement baisser le nombre de Tatars au sens ethnique du terme à l’intérieur du Tatarstan. Une telle éventualité ne peut évidemment être tolérée par les élites tatares qui visent à légitimer leur pouvoir – à l’instar des élites kazakhes – en atteignant la majorité démographique au sein de la nation, majorité presque atteinte lors du recensement de 1989, lorsque 48,5 % de la population du Tatarstan a été comptée comme appartenant à l’ethnie tatare. Les mouvements kriachens ont demandé instamment à la Douma russe d’être comptés à part. Les membres de l’Institut d’ethnologie, qui s’accordaient généralement à reconnaître dans les Kriachens un groupe ethnique distinct, étaient divisés sur l’opportunité politique de les reconnaître comme nationalité.
Dans une lettre d’avril 2000 adressée à la
Douma russe, l’Institut avait dans un premier temps indiqué qu’une reconnaissance n’était pas souhaitable (Stepanov, 2002). Fin 2001, toutefois, il plaidait pour la reconnaissance, au motif que le critère ultime devrait être une revendication de la base et qu’il y avait des signes évidents, chez beaucoup d’habitants du Tatarstan, d’une volonté d’être comptés en tant que Kriachens (Sokolovski, 2002). Cela incita le Président du Tatarstan, Mintimer Shaimiev, à lancer un appel auprès du ministre responsable de la politique des nationalités, Vladimir Zorin. Dans une lettre datée de février 2002, Shaimiev écrit que « le peuple Tatar, sans aucune explication, s’est trouvé divisé en plusieurs ethnies (
etnosov) [alors que], indépendamment du lieu d’habitation ou de la religion adoptée, il possède des racines historiques communes » (Shaimiev, 2002). Lors du recensement, les mouvements kriachens ont protesté que les gens qui souhaitaient être identifiés en tant que Kriachens se voyaient répondre que cette nationalité n’existait pas (Alaev, 2002). Alors qu’un observateur occidental a mis en doute la véracité de ces affirmations
[25], la question de savoir si la réponse « kriachen » sera prise en compte séparément ou recodée comme tatar lors du traitement des données reste en suspens. Le cas des Tatars-Kriachens illustre combien les prises de décision en Russie quant aux catégories du recensement sont devenues fluctuantes, les diverses organisations fédérales étant en désaccord sur la façon de réagir aux pressions de la base.
Le cas des Cosaques, bien mieux connus que les ethnies liées aux Tatars, fait lui aussi l’objet d’une controverse. En Russie impériale, les Cosaques formaient une colonie militairement organisée qui bénéficiait d’un statut particulier d’État. Par la suite, les bolcheviks ont dissous tous ces États, mais ont auparavant reconnu aux Cosaques le statut de « minorité nationale », tout en précisant qu’ils ne constituaient pas une nationalité (Cadiot, 2001). Lors des terribles années 1930, les Cosaques furent privés de toute reconnaissance en tant que groupe, et beaucoup d’entre eux furent déportés. Depuis la perestroïka, les Cosaques sont revenus sur le devant de la scène, poussés par les conflits du nord du Caucase, où beaucoup vivaient depuis longtemps. La loi soviétique de 1991 « Sur la réhabilitation des peuples opprimés » leur a donné le statut sui generis d’une « communauté ethno-culturelle constituée au fil de l’histoire », mais non d’une nationalité, et un département cosaque a été créé dans l’administration présidentielle russe. Comme dans le cas des Kriachens, des groupes de Cosaques se sont mobilisés pour être comptés à part dans le recensement. Ce qui est en cause, c’est la revendication des Cosaques d’obtenir des avantages équivalents à ceux des autres « peuples déportés », si on leur accordait le statut de nationalité. L’administration présidentielle en charge des programmes pour les Cosaques avait un intérêt bureaucratique à obtenir des statistiques fiables à leur sujet, et a fait pression sur le Goskomstat pour qu’ils soient inscrits sur la liste des nationalités (Stepanov, 2002).
La façon dont les ethnographes russes ont réagi est révélatrice. Dans une correspondance officielle adressée à l’Académie russe des sciences, l’Institut d’ethnographie affirme qu’il n’y a « aucune base scientifique » permettant de considérer les Cosaques comme un peuple à part entière. Une telle décision aurait pour effet de « fausser les statistiques sur la composition ethnique de la population en réduisant le nombre de Russes » (Stepanov, 2002). Cependant, si l’ethnicité (la nationalité ethnique) est en fait le sentiment d’une origine commune supposée, pourquoi les Cosaques ne pourraient-ils pas être reconnus comme nationalité ? La campagne de recensement a mis en évidence que les groupes régionaux qui défendaient les intérêts cosaques ne s’accordaient pas sur la façon dont les Cosaques devraient s’identifier dans le recensement : Cosaque, Russe-Cosaque, ou même Russe
[26]. Un
leader cosaque, fier héritier de l’école primordialiste soviétique, a même affirmé que tout en reconnaissant que sa revendication de la nationalité cosaque n’avait aucun fondement scientifique, il s’était tout de même déclaré Cosaque lors du recensement (Kirpotin, 2002).
Néanmoins, les autorités russes avaient décidé que les Cosaques constituaient une « catégorie sous-ethnique » (soub-etnicheskaia kategoriia), et cela signifiait que la réponse cosaque serait éventuellement recodée comme russe, même s’il n’était pas sûr, au cours du recensement, que des chiffres séparés seraient publiés pour ce sous-groupe. Les activistes tatars n’ont pas manqué de remarquer que la décision simultanée de permettre d’un côté aux Kriachens d’être comptés séparément, au motif que l’auto-identification est le critère décisif, mais d’un autre, d’en empêcher les Cosaques, parce que les spécialistes ont prouvé qu’ils ne constituent pas une nationalité, est incohérente. De même que les pays refusent en général d’admettre la légitimité des revendications sécessionnistes, les individus qui se reconnaissent dans une nationalité refusent en général d’admettre la légitimité des revendications d’un groupe, à l’intérieur de ce qu’ils considèrent comme « leur » nationalité, qui viserait à former sa propre nationalité. Les spécialistes et les politiciens russes de Moscou utilisent deux poids deux mesures lorsqu’il s’agit d’apprécier les revendications nationalistes d’autres nationalités que la leur.
7. Langue de la nationalité titulaire ou langue maternelle ?
Tous les recensements des anciens pays soviétiques, depuis le premier recensement de la Russie impériale en 1897, comportaient une question sur la langue natale (rodnoi yazyk). Les instructions aux agents recenseurs, cependant, n’ont jamais indiqué clairement s’il fallait l’interpréter comme la première langue apprise dans l’enfance (comme cela a ensuite été recommandé par l’Onu), ou bien la langue que les gens préfèrent parler (comme on l’entend dans les pays de langue germanique). Les ethnographes soviétiques se sont souvent plaints du manque de précision du concept de rodnoi yazyk, mais sans effet. Comme des enquêtes sociologiques l’ont révélé dans les années 1990, beaucoup de gens interprétaient ce concept d’une autre manière encore, c’est-à-dire comme la langue de leur nationalité. En Ukraine et au Kazakhstan, en particulier, la part de la population de la nationalité titulaire qui parle le russe à la maison et qui, on le suppose, a été élevée dans cette langue, dépasse de loin la proportion de ceux qui déclarent le russe comme langue maternelle dans le recensement de 1989. En Ukraine, plus d’un tiers des titulaires ukrainiens parlent le russe chez eux, tandis que seulement 12 % le déclarent comme langue maternelle (Arel et Khmelko, 1995). Au Kazakhstan, on estime que près d’un tiers des Kazakhs au sens ethnique parlent le russe chez eux, alors que seulement 1 % se déclarent Russes au recensement (Dave et Sinnott, 2002).
Les recensements soviétiques posaient d’abord la question de la nationalité, suivie immédiatement d’une question sur la langue maternelle, ce que beaucoup auraient pu interpréter comme formant une seule et même question, c’est-à-dire celle de la langue natale de leur nationalité ethnique, indépendamment de leur propre histoire linguistique. Le recensement biélorusse de 1999 a renversé cet ordre en posant d’abord la question de la langue. On aurait pu s’attendre à ce que cette inversion ait pour résultat qu’une plus grande proportion de titulaires biélorusses déclarent le russe comme leur langue natale. En réalité, c’est le contraire qui s’est produit : une plus faible proportion se sont déclarés Russes (14,4 %, au lieu de 19,8 % en 1989), inversant la tendance persistante à l’augmentation du nombre de personnes déclarant le russe comme langue natale dans les recensements biélorusses au fil des recensements soviétiques de l’après-guerre (Goujon, 2001). Le résultat est d’autant plus surprenant que le gouvernement s’était fortement opposé au développement de la langue biélorusse après l’élection du Président Lukashenka en 1994.
Le recensement biélorusse, quant à lui, a introduit une nouvelle question, qui n’était jamais apparue sur les formulaires des recensements soviétiques : « Quelle langue parlez-vous habituellement chez vous ? » Les réponses apportées ne sont guère en rapport avec celles de la question sur la langue maternelle, puisque 58,6 % des Biélorusses au sens ethnique du terme ont déclaré parler le russe chez eux, soit plus de quatre fois la proportion de ceux qui ont déclaré le russe comme langue maternelle. Cela signifie que si 81,1 % de la population s’est déclarée de nationalité ethnique biélorusse, seul un tiers parle le biélorusse à la maison, dont une grande majorité vit à la campagne (Goujon, 2001). Il est difficile de nier que cette nouvelle question sur la langue parlée fournit un tableau plus précis de la situation linguistique en Biélorussie. Toutefois, comme nous l’avons expliqué jusqu’ici, les catégories « identitaires » du recensement ne sont généralement pas définies dans un but académique ou scientifique. La question qui se pose est donc de savoir pourquoi les autorités biélorusses ont opté pour une question qui allait mettre en évidence la quasi-hégémonie de la langue russe dans les zones urbaines du pays.
Dans les zones urbaines d’Ukraine et du Kazakhstan, le russe est aussi prédominant que le biélorusse, en public comme à la maison, mais les gouvernements d’Ukraine et du Kazakhstan ne cherchent pas à projeter une image statistique de leurs pays qui indiquerait une parité linguistique (comme en Ukraine, où des enquêtes montrent que le nombre de personnes parlant le russe chez elles approcherait 50 %), et encore moins une dominance de la langue russe (comme au Kazakhstan). Les deux États se sont engagés dans un projet de construction de la nation qui vise à minimiser l’importance de la langue russe (et de l’ethnie russe, comme on l’a vu dans le cas du Kazakhstan) et à encourager les personnes parlant le russe à apprendre la langue de la population de la nationalité titulaire (d’État). Sous la présidence de Lukashenka, en revanche, l’État biélorusse a sans cesse défendu le projet de « réunification » avec la Russie, soulignant les éléments communs aux deux populations en ce qui concerne la langue réellement parlée (par opposition à la langue déclarée comme marqueur d’identité). Contrairement à l’Ukraine et au Kazakhstan, la Biélorussie a fait du russe une langue d’État au même titre que le biélorusse, ce qui signifie qu’en réalité, c’est le russe qui est utilisé la plupart du temps
[27].
La différence de traitement de la question de la langue dans les recensements kazakh, ukrainien ou biélorusse renvoie une image intéressante du rôle de la langue dans les projets de construction nationale de ces trois pays. Au Kazakhstan, plus que la langue, c’est la tradition religieuse qui constitue le principal marqueur d’identité des Kazakhs et des Slaves européens. Le fait que les élites kazakhes préfèrent utiliser le russe ne les empêche pas de penser qu’elles peuvent légitimement contrôler l’État. Le recensement kazakh posait simplement la question de la connaissance de la langue nationale (kazakhe). Le fait que 99 % des Kazakhs ont déclaré parler couramment le kazakh est symbolique (Dave et Sinnott, 2002). En Ukraine, le principal marqueur d’identité qui distingue les Ukrainiens des Russes est la langue, et les élites russophones de l’est de l’Ukraine subissent tout particulièrement de constantes pressions politiques de la part des nationalistes de l’ouest de l’Ukraine pour donner à l’État ukrainien une identité ukrainienne, ce qui, selon eux, peut seulement signifier une identité liée à la langue ukrainienne. Le recensement posait la question de la langue natale des répondants que la plupart des Ukrainiens, comme auparavant, ont interprété comme la langue de leurs origines, plutôt que la langue qu’ils parlent réellement la plupart du temps. En Biélorussie, la langue est également le principal marqueur d’identité, mais les nationalistes n’ont jamais atteint la masse critique nécessaire pour faire réellement pression sur les élites russophones. La dictature néo-soviétique biélorusse assimile l’utilisation non approuvée du biélorusse par la population à un affront fait à sa légitimité. Avec pour conséquence une hégémonie de facto du russe dans les organes de l’État et la marginalisation du biélorusse dans les statistiques, une question sur la langue de conversation courante étant même incluse dans le recensement.
8. Le rôle symbolique de la langue dans le recensement
De façon plutôt inattendue, et au moment précis où les formulaires de recensement étaient sous presse, en avril 2002, soit six mois avant le recensement, le gouvernement russe a décidé d’en finir avec une tradition vieille d’un siècle et a laissé complètement tomber la question sur la langue natale (
rodnoi yazyk). Les responsables du recensement ont apparemment été influencés par l’argument avancé par le directeur de l’Institut d’ethnologie et d’anthropologie selon lequel la
rodnoi yazyk est généralement interprétée comme une nouvelle déclaration de nationalité, indépendamment de la véritable préférence linguistique, et ne fournit donc que peu d’informations complémentaires (Tichkov, 2002). La disparition soudaine de la
rodnoi yazyk du recensement a provoqué un tollé chez les groupes de défense ethniques, contraignant le gouvernement à faire marche arrière
[28]. Comme des millions de formulaires étaient déjà prêts, la question a réapparu dans les instructions des agents recenseurs. Le formulaire comportait une entrée pour la « connaissance d’autres langues » [que le russe]. Sur les trois lignes qui y étaient consacrées, les instructions indiquaient que la première ligne devait être utilisée pour la
rodnoi yazyk. Cependant, il devint évident au fur et à mesure du recensement que la question n’était pas systématiquement posée. De plus, tant qu’une question distincte sur la nationalité figurera dans le recensement, il est probable que toute question sur les langues autres que le russe sera interprétée comme une nouvelle déclaration de nationalité. Le gouvernement russe a sous-estimé l’étendue de l’attachement symbolique à la question de la langue natale. Les hésitations de la Russie et sa vulnérabilité face aux pressions contrastent considérablement avec les méthodes plutôt cachottières et directives employées par les autres États issus de l’Union soviétique pour mettre au point les recensements.
Hors de la Russie, cette question sur la connaissance des langues autres que la langue de la nationalité titulaire est d’une validité discutable. À partir de 1970, le recensement soviétique a posé la question de la connaissance du russe comme deuxième langue, conformément à la politique visant à promouvoir le russe comme langue de la « communication interethnique ». À l’exception évidente de la Russie, les recensements post-soviétiques ne posent plus directement la question de la connaissance du russe
[29]. La formulation dorénavant choisie est celle d’une « autre » langue, sans spécifiquement mentionner le russe. Toutefois, il est probable que le nombre de personnes de la nationalité titulaire déclarant parler couramment le russe est inférieur au nombre de ceux qui le parlent réellement, car il n’est pas rare, dans des régions à forte tension politico-linguistique, que des personnes prétendent ne pas connaître la langue de l’« oppresseur ». Au cours du recensement de 2001 en Ukraine, les mouvements nationalistes ukrainiens dans les provinces occidentales du pays ont incité leurs électeurs à ne pas déclarer posséder le russe comme deuxième langue (langue que parle en fait couramment une grande majorité). En même temps, les mouvements nationalistes russes dans la province de Crimée, au sud, exigeaient des Russes qu’ils déclarent ignorer la langue ukrainienne. Seul l’ukrainien est utilisé dans les organes officiels d’Ukraine occidentale, et seul le russe est utilisé en Crimée. Dans les deux cas, les activistes ont interprété la production de statistiques sur la connaissance d’une deuxième langue comme une invitation à l’introduction d’un bilinguisme officiel sur leurs terres. La question du recensement portant sur la deuxième langue a été interprétée comme un référendum sur la politique linguistique (Arel, 2002b)
[30].
Les catégories utilisées lors d’un recensement ne sont pas neutres. La signification de catégories telles que « immigrant », « population permanente », « nationalité » et « langue » découle de ce qui est avant tout un processus politique impliquant des fonctionnaires, des agents recenseurs, des spécialistes et des groupes sociaux. La prise de décision en matière de recensement est façonnée par l’inertie (les pratiques du passé) et par des intérêts nationaux fluctuants. Si, en Occident, les recensements abordent les questions de la migration et de la confidentialité depuis des décennies, ces problèmes sont nouveaux pour les pays issus de l’Union soviétique, et particulièrement la Russie. La méfiance envers l’État et les flux migratoires massifs n’ont pas influencé la réalisation des recensements soviétiques, du moins dans l’après-guerre.
Les responsables des recensements post-soviétiques étaient plus au fait des questions relatives à la nationalité et à la langue, moins comprises à l’Ouest. Le lien entre les droits des nationalités et les droits territoriaux, particularité du système soviétique, a pris une signification politique plus grande encore que par le passé, car le discours sur la nationalité est désormais ouvertement repris par un grand nombre d’États issus de l’Union soviétique et de républiques ethniques (à l’intérieur de la Russie) pour légitimer leur indépendance ou leur autonomie sans limites imposées par Moscou (ou des limites beaucoup plus symboliques, dans le cas des républiques ethniques de Russie). Les États et les républiques autonomes issus de l’URSS cherchent à se servir du recensement pour recréer des majorités démographiques de populations titulaires sur leurs territoires et, dans le cas de la Russie, affirmer également leur souveraineté sur les républiques ethniques. Les décisions spécifiques sur l’emploi d’une formulation donnée pour la langue, la reconnaissance d’une nationalité potentielle mais pas d’une autre, ou le charcutage des unités administratives doivent être considérées sous cet angle.
La question des identités, comme nous l’avons vu, pose quelques problèmes insolubles aux concepteurs des recensements nationaux. Des revendications identitaires apparaissent, avec plus ou moins de résonance populaire (d’insignifiante à décisive) et les États gèrent ces revendications avec plus ou moins de succès politique. Le recensement est un instrument essentiel de gestion de ces revendications, les élites qui contrôlent les opérations de recensement ayant généralement le dernier mot, mais pas toujours, comme semble le montrer le premier recensement russe post-soviétique. Les élites post-soviétiques utilisent le recensement pour légitimer le droit des nationalités titulaires à régner sur leur « patrie », en parfaite continuité avec les pratiques soviétiques. Cependant, ce principe général de légitimation est aussi un défaut structurel. Tant que dans le recensement, la reconnaissance sera associée au territoire, de nouvelles demandes vont apparaître, avec un potentiel de déstabilisation des États. Les graines d’une plus grande discorde pourraient bien avoir été semées par la « nationalisation » des recensements à l’époque post-soviétique.
Les recherches pour cet article ont été rendues possibles grâce au soutien de la Mellon Foundation, du National Council for Eurasian and East European Research (NCEEER), de la Carnegie Corporation de New York, et du Watson Institute. Je tiens à remercier David Kertzer, Alain Blum et Valery Stepanov pour leurs commentaires, ainsi que Régine Heberlein, Lisa Koriouchkina, William Terrin et Jenny Asarnow pour l’aide qu’ils m’ont apportée dans mes recherches.
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