Population
I.N.E.D

I.S.B.N.sans
200 pages

p. 821 à 847
doi: en cours

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Volume 57 2002/6

2002 Population

Paléodémographie et démographie historique en contexte épidémique

La peste en Provence au XVIIIe siècle

Michel Signoli  [*] Michel Signoli, UMR 6578 CNRS-Université de la Méditerranée, Service d’anthropologie biologique, Faculté de médecine de Marseille, 27 bd Jean Moulin 13385 Marseille Cedex 5 Isabelle Séguy  [**] Jean-Noël Biraben  [**] Olivier Dutour  [*]
Cet article apporte un éclairage totalement nouveau à l’étude de la peste grâce aux apports de disciplines qui ne se rencontrent que rarement autour d’un même sujet de recherche : anthropologie, archéologie, démographie historique, histoire, microbiologie et paléodémographie. Il confronte deux types de documents : les archives biologiques (les squelettes) et les archives historiques, dont la mise en parallèle a apporté des informations originales et inédites.
La répartition des victimes par sexe, par âge et selon l’intensité de la phase épidémique a pu être établie et comparée à des résultats antérieurs. La répartition des décès par peste selon l’âge diffère des profils de mortalité « naturelle » et de ceux résultant d’autres épidémies ou d’autres crises démographiques. On peut qualifier l’épidémie de peste de « non sélective », l’échantillon bio- ou paléodémographique pouvant être tenu comme un reflet de la structure de la population vivante, cas de figure qui est rarement observé.
Les résultats que nous présentons concernent une période récente pour laquelle les archives historiques sont d’une richesse exceptionnelle, ce qui nous offre une très bonne connaissance des épidémies de peste modernes. Les résultats obtenus en anthropologie de terrain et en microbiologie nous permettent d’envisager des recherches similaires sur des épidémies plus anciennes, même en l’absence de documents écrits.
Este artículo ofrece una perspectiva totalmente nueva para el estudio de la peste gracias al aporte de disciplinas que raramente se combinan entorno a un único tema de investigación: la antropología, la arqueología, la demografía histórica, la historia, la microbiología y la paleodemografía. Se utilizan dos tipos de documentos: los archivos biológicos (los esqueletos) y los archivos históricos. Su comparación aporta informaciones originales e inéditas.
El artículo muestra la distribución de las víctimas por sexo, edad y según la intensidad de la fase epidémica y la compara con resultados anteriores.
La distribución por edad de defunciones por peste difiere de los perfiles de mortalidad “natural” y de los que resultan de otras epidemias o de otras crisis demográficas.
La epidemia de la peste se puede calificar como “no selectiva”, pudiéndose considerar la muestra bio- o paleo-demográfica como un reflejo de la estructura de la población viviente. Tal perfil se observa con poca frecuencia.
Los resultados que presentamos conciernen un período reciente, para el que los archivos históricos son de una riqueza excepcional y nos permiten obtener un muy buen conocimiento de las epidemias de peste modernas. Los resultados obtenidos en antropología de terreno y en microbiología permiten prever investigaciones similares sobre epidemias más antiguas, incluso en ausencia de documentos escritos.
De nombreuses exhumations, en particulier les plus anciennes, ne sont documentées par aucune source historique permettant de reconstruire la structure de la population concernée. La reconstitution paléodémographique fondée sur un vaste éventail d’indicateurs archéologiques, biométriques et plus récemment issus de la biologie moléculaire est alors la seule possible. Dans cet article, Michel Signoli, Isabelle Séguy, Jean-Noël Biraben et Olivier Dutour proposent une comparaison des apports des démarches archéo-anthropologique et démographique dans le cas précis de l’épidémie de peste qui a ravagé la Provence au XVIIIe siècle, période pour laquelle on dispose à la fois de nombreux documents d’archives et de données ostéologiques. Leur travail comparatif qui concilie les deux approches aboutit à une validation prometteuse de l’analyse des épidémies des XVIe et XVIIe siècles pour lesquelles les documents historiques sont très parcellaires.
Pour l’étude des populations du passé, l’anthropologie biologique s’appuie communément sur l’analyse de deux sources de données. L’une est familière aux historiens-démographes et regroupe les données fournies par les divers documents d’archives relatifs à la démographie des populations anciennes. L’autre concerne les données ostéologiques fournies par les fouilles archéologiques, exploitées dans une approche de reconstitution des structures des populations du passé : c’est principalement sur ces données que se fonde la paléodémographie.
Dans cet article, nous recourons à une démarche comparative afin de démontrer le caractère complémentaire des approches anthropologique et démographique pour l’étude des populations du passé. Jusqu’alors, ces deux approches n’ont eu que très peu d’échanges constructifs quant à leur objet d’étude, pourtant commun. Il est vrai que cette démarche comparative ne peut être mise en œuvre que dans de rares cas qui concernent surtout les périodes moderne et contemporaine (Buchet et Séguy, 1999).
Nous avons choisi de tester la pertinence de cette démarche dans un cas très précis, celui d’une crise démographique de nature épidémique. Parmi les crises épidémiques, la peste se distingue par plusieurs caractères : sa reconnaissance historique précoce, sa fréquence dans les périodes antique, médiévale et moderne, marquées par l’existence de grandes pandémies, et son caractère hautement dévastateur, en dehors de toute thérapeutique, avec lequel fort peu d’autres agents pathogènes peuvent rivaliser. Ces paramètres confèrent à l’infection humaine par Yersinia pestis un profil bien défini, tant sur le plan quantitatif que « qualitatif ».
Dans les faits, notre travail a débuté sur le terrain en 1994, lors de la fouille des anciens jardins du couvent de l’Observance, qui ont servi de lieu d’inhumation à des victimes de la « Grande Peste » de Marseille en 1722. Cette opération a constitué la première fouille structurée d’un charnier de victimes de la peste. De nombreuses questions se sont alors posées, tant sur le terrain qu’en laboratoire, concernant l’interprétation des nouvelles données anthropologiques issues de cette fouille (Dutour et al., 1994 ; Signoli et al., 1997b ; Signoli et Dutour, 1997).
En l’absence de cadre de référence, il était difficile de répondre à certaines interrogations, en apparence spécifiques à ce contexte épidémique, suscitées par cette fouille et portant notamment sur la chronologie et la gestion des inhumations, sur les modalités de traitement des corps et sur la structure paléodémographique particulière de l’échantillon. Pour aller plus loin dans nos interprétations, nous avons pris conscience de la nécessité de comparer ces résultats à ceux obtenus à partir d’autres sources. D’une part, il fallait élargir l’étude à des sites analogues, ce qui a pu être fait avec un autre site régional (celui du Délos, à Martigues). D’autre part, il valait mieux connaître les impacts de l’épidémie de peste sur les populations locales à cette époque, c’est-à-dire pratiquer une relecture des sources historiques dans l’espoir de valider un « modèle » d’action de la peste sur les populations anciennes. Modèle qui pourrait être utile à la compréhension de nos résultats paléodémographiques.
Dans notre contexte, les archives historiques sont plus informatives que les archives biologiques (les squelettes) pour ce qui concerne l’identification de la nature de la crise et de ses caractéristiques. Mais même si le XVIIIe siècle est une période bien documentée, les faits archéologiques permettent de valider l’originalité des pratiques funéraires et d’acquérir un matériel pour des analyses de biologie moléculaire qui viendront confirmer le diagnostic de peste. Cette recherche constitue pour nous une première étape dans l’étude des épidémies de peste, que nous comptons étendre aux périodes plus anciennes, là où les archives biologiques constituent la seule source disponible. Au préalable, il était donc important de confronter archives biologiques et archives historiques pour tester la fiabilité des données ostéo-archéologiques.
 
I. Les sources historiques
 
 
1. Les documents
En ce qui concerne le volet de démographie historique de notre étude, nous avons choisi de travailler sur sept communautés qui ont toutes été victimes de l’épidémie de peste qui a sévi en Provence de 1720 à 1722 : il s’agit d’Aubagne, de Cassis, du Puy-Sainte-Réparade, de Marseille, de Martigues, de Salon-de-Provence et de Vitrolles. Nous nous sommes fondés sur des documents originaux (registres de catholicité, dénombrements de population, listes de malades et de victimes, etc.) qui n’avaient jusqu’alors soit pas été dépouillés, soit étudiés dans le cadre de problématiques différentes de la nôtre. Au total, nous avons dépouillé quelque 14 000 actes relatifs à ces sept communautés pour la période 1720-1722 (dont environ 8 000 concernant des personnes victimes d’une crise démographique).
Pour Martigues, les données sont issues de trois documents : le dénombrement général de la population effectué en 1702, celui de 1716 et les registres paroissiaux (qui consignent baptêmes, mariages et sépultures) des trois paroisses intra-muros de la communauté urbaine, qui ont été dépouillés pour les années 1702 à 1725 [1].
Pour Aubagne, notre étude repose sur deux types de documents : le dénombrement de la population effectué en 1716 et une liste des victimes de l’épidémie de peste de 1720-1721 établie au lendemain de celle-ci [2].
Pour les communautés de Cassis, du Puy-Sainte-Réparade, de Salon-de-Provence et de Vitrolles, notre étude a porté sur les données issues des registres paroissiaux pour les mois épidémiques (Szabo de Edelenyi, 2000) et sur le dénombrement de 1716.
Le dénombrement de 1702 concerne uniquement la ville de Martigues. Il fut effectué en janvier 1702 sur ordre de l’Intendant de Provence, afin de permettre une nouvelle répartition de la capitation [3]. Pour les trois paroisses de la ville, ce dénombrement qui a été effectué rue après rue, maison par maison, mentionne pour chaque famille l’identité, l’âge et la profession du chef de famille ; l’identité et l’âge de son épouse ; le nombre des enfants, le prénom et l’âge de chacun d’entre eux, ainsi que leur éventuelle activité professionnelle. On y trouve également parfois mentionnés les identités et les âges d’autres personnes, parents (frères, sœurs ou parents de l’un des conjoints) ou domestiques vivant sous le même toit. Ces données générales sont éventuellement complétées par des renseignements quant à l’état de santé des individus (estropié, aveugle, innocent) ou à leur situation socio-économique (nourri charitablement, indigent, mendiant son pain). Ce dénombrement ayant un but fiscal, les professions (matelot, patron de barque, au Service du Roy…) ou les états (travailleur dans son bien, journalier, veuve…) consignés dans la marge des cahiers ont été barrés au fur et à mesure que les identités étaient reportées sur les registres de la capitation (Raufast et Reynaud, 1981).
Plusieurs réserves doivent être émises quant à la valeur globale de ce document. La première concerne la finalité fiscale du dénombrement :
« Tout dénombrement fiscal est par nature partiel et sujet à la fraude, tellement était grand le souci des communautés d’échapper aux impositions, souci partagé par tous leurs membres. »
(Guillaume et Poussou, 1970)
Ensuite, il semblerait que ce document soit incomplet (Paoli, 1971) et cela à plusieurs titres : les villages du terroir n’auraient été que partiellement dénombrés et quelques rues semblent manquer. Enfin, ce dénombrement, en principe individuel et nominatif, concerne la population de droit, et non la population de fait, ce qui signifie que tous les étrangers à Martigues (même les Provençaux) n’y figurent pas [4]. En dépit de ces réserves, ce document reste d’une grande valeur pour connaître la structure démographique de la population de cette petite communauté urbaine avant que ne survienne une série de crises démographiques.
Du dénombrement de 1716, réalisé à la demande de l’Intendant Cardin-Lebret, ne subsistent que les effectifs des populations et le nombre de familles de chaque communauté de Provence. Ce dénombrement a été découvert et en partie publié par l’un d’entre nous (Biraben, 1975).
Pour l’ensemble des communautés concernées par cette étude, il existe une liste des victimes de l’épidémie de peste de 1720-1722. Le plus souvent, ce document est intégré aux registres de décès (à l’exception d’Aubagne). Il commence comme un enregistrement normal des décès, puis prend la forme d’une liste des victimes établie aux lendemains de l’épidémie.
2. Données démographiques
La ville de Martigues regroupait 5 664 habitants en 1702 et 5 886 en 1716. La peste fit son apparition dans la ville au début du mois de novembre 1720 et s’acheva en juin 1721. Au total, 2 150 martégaux furent victimes de cette épidémie (De Villeneuve, 1826) et nous avons retrouvé les actes de décès de 2 134 personnes dans les registres paroissiaux.
Aubagne comptait 3 980 habitants en 1716. La peste sévit dans cette ville d’août 1720 à octobre 1721 (Barthélemy, 1889) et fit 2 114 victimes.
En 1716, Cassis comptait 2 980 habitants. Cette communauté fut touchée par la peste une première fois entre le 21 juillet 1720 et le 31 janvier 1721 (26 victimes) et une seconde fois entre le 16 septembre 1721 et le 3 mars 1722 (216 victimes).
Le Puy-Sainte-Réparade, qui comptait 760 habitants en 1716, fut touché par la contagion du 29 août 1720 au 26 janvier 1721 (43 victimes).
La ville de Salon-de-Provence, dont la population est estimée à 4 185 âmes en 1716, fut victime de l’épidémie entre le 1er novembre 1720 et le 26 octobre 1721 ; 912 habitants périrent.
La communauté de Vitrolles, dont la population est estimée à 684 habitants en 1716, fut déclarée pestiférée du 2 août 1720 au 1er avril 1721 ; 210 personnes trouvèrent la mort.
Enfin, les données concernant la peste à Marseille sont issues d’une liste des personnes hospitalisées au couvent de l’Observance, lors de la rechute épidémique que connut la ville, entre mai et août 1722 (Signoli, 1998). Cette liste fut en partie détruite lors d’un incendie, en 1943. Nous avons complété nos données grâce à une recherche effectuée dans les papiers de l’Intendant Lebret.
3. Structure et mouvement de la population de Martigues et d’Aubagne entre 1702 et 1725
La structure de la population de Martigues a été établie à partir du dénombrement de 1702. Nous savons que ce dénombrement a été lancé au début de janvier 1702, mais l’état de la source ne permet pas d’en connaître la date d’achèvement. Nous avons supposé qu’il était terminé au 31 janvier 1702. L’analyse de la répartition par âge laisse apparaître une surreprésentation des âges se finissant par 5 et plus encore par 0. Nous avons donc réparti la population martégale par groupes d’âges décennaux plutôt que de conserver des effectifs par année d’âge, ce qui permet d’atténuer ce biais, tout au moins pour les âges qui se terminent par 5 (figure 1).
Figure 1
Pyramide des âges de la population de Martigues au recensement de 1702 (individus d’âge déclaré, enfants en nourrice inclus)
IMGIMGPyramide des âges de la population de Martigues au...IMGIMF
Source : Signoli, 1998.
Pour déterminer l’effectif de la population martégale avant chaque crise démographique, nous sommes partis du dénombrement de 1702 et nous avons fait évoluer la population de février 1702 jusqu’au 31 décembre 1725 en soustrayant les décès et en ajoutant les naissances intervenus mois par mois, ces données étant tirées des registres paroissiaux. Cette méthode, due à J. Bourgeois-Pichat (1970), présente l’inconvénient de ne pas tenir compte des phénomènes migratoires ; nous postulons qu’ils sont quantitativement négligeables dans ce contexte (cf. note 4).
Nous avons pu comparer l’effectif estimé pour 1716 à celui fourni par le dénombrement de 1716. La différence n’est que de 45 individus (en surnombre dans notre calcul), soit une erreur de 0,8 % pouvant s’expliquer par la méconnaissance des dates précises des deux dénombrements.
La même méthode a été utilisée pour estimer la population d’Aubagne à partir du dénombrement de 1716. Pour la période antérieure à 1716, nous avons employé cette méthode « en négatif » (ajout des décès et soustraction des baptêmes, sous l’hypothèse de migrations négligeables).
4. Constitution de la base de données des victimes de la peste
Pour chacune des sept communautés étudiées, nous avons retrouvé la liste des victimes de l’épidémie de 1720-1722. Ces documents fournissent le patronyme, le prénom, le sexe, l’âge des victimes, la date et le lieu de décès, l’identité du père et de la mère ou du conjoint, la profession ainsi que des commentaires divers (liens de parenté avec d’autres personnes : neveu, beau-parent…). Au total, ces informations sont connues pour 5 195 individus. Cela permet une approche démographique de la peste, mais aussi un suivi du rôle des « liens familiaux » dans la diffusion épidémique. Nous avons ainsi comptabilisé, pour chaque victime de la peste, le nombre de liens l’unissant à d’autres victimes de l’épidémie. Deux précisions doivent être apportées quant à la méthode utilisée :
  • d’une part, c’est une notion épidémique de la famille que nous avons retenue. Ainsi, nous avons considéré comme faisant partie d’une même famille le maître et son apprenti ou l’ensemble des membres d’une communauté religieuse ;
  • d’autre part, cette étude se fonde sur la liste des victimes de l’épidémie. Nous ne connaissons pas l’identité des malades qui ont survécu, ce qui nous empêche donc de mesurer leur rôle dans la diffusion de la maladie.
 
II. Les archives biologiques et l’échantillon paléodémographique
 
 
Le volet paléodémographique de notre étude porte sur des séries anthropologiques issues de sites d’inhumations de victimes de la peste (charniers en fosse ou en tranchées). N’ont été retenus dans ce travail que des échantillons pour lesquels la nature de la crise a pu être authentifiée de façon certaine. Cette certitude est établie à partir de l’analyse des documents d’archives, de l’étude du contexte archéologique et des techniques de biologie moléculaire permettant d’identifier Yersinia pestis comme étant l’agent pathogène (Drancourt et al., 1998). Ces sites d’inhumations de pestiférés sont au nombre de deux :
  • le charnier de l’Observance : il s’agit d’une vaste fosse découverte et fouillée dans le centre de Marseille en 1994. L’étude préliminaire (Villemeur, 1994 ; Dutour et al., 1994) a permis de dénombrer 179 inhumations en place (Signoli, 1998), auxquelles il convient d’ajouter les ossements retrouvés épars. Cela porte le nombre minimum d’individus (NMI) à 216 (Bello, 1997 ; Signoli et Dutour, 1997 ; Signoli et Dutour, 1998 ; Signoli et al., 1998).
  • les tranchées du Délos : trois tranchées d’inhumations de pestiférés ont été découvertes et fouillées au printemps 1994 sous la direction de J. Chausserie-Laprée dans le quartier de Jonquières, sur la commune de Martigues (Bouches-du-Rhône). Les 39 individus exhumés furent ensevelis dans ces fosses lors de l’épidémie de peste de 1720-1721 (Signoli et al., 1995 ; Signoli, 1998).
Il convient de signaler que les fouilles archéologiques et anthropologiques n’ont pu être menées sur la totalité des espaces funéraires : pour le charnier de l’Observance, la limite est de la fosse reste inconnue, et pour les tranchées du Délos, seuls 300 m2 ont été fouillés sur une surface totale de 2 769 m2.
Pour confronter notre échantillon paléodémographique aux caractéristiques des victimes tirées des sources historiques, les méthodes de détermination de l’âge et du sexe que nous avons utilisées sont celles qui sont couramment employées en paléodémographie.
1. Détermination du sexe chez les adultes
Nous avons utilisé en premier lieu l’os coxal (ou iliaque) qui est l’élément le plus discriminant du squelette, puisqu’il contient la quasi-totalité des informations liées au dimorphisme sexuel (Iscan, 1989 ; Bruzek, 1992 ; Bruzek, 2002). Avec des méthodes appropriées, on peut se prononcer de façon certaine dans 95 % des cas.
Lorsque les os coxaux étaient mal conservés ou totalement absents, nous avons déterminé le sexe à partir d’autres éléments du squelette, en particulier le crâne. Nous avons utilisé une liste de 17 paramètres morphologiques établie à partir des descriptions classiques [5] (Nemeskeri, 1963 ; Ferembach et al., 1979 ; Buikstra et Ubelaker, 1989 ; Leonetti, 1998).
2. Détermination de l’âge des sujets immatures
Pour les sujets immatures, l’estimation de l’âge se fonde sur trois indicateurs : étude des différents stades d’éruption dentaire selon les tables d’Ubelaker (1978), étude des longueurs diaphysaires des os longs (Martin et Saller, 1957 ; Stloukal et Hanakova, 1978 ; Sundick, 1978 ; Fazekas et Kosa, 1978 ; Adalian et al., 2002) et étude des différents stades de fusion épiphysaire des os longs (Brikner, 1980 ; White et Folkens, 1991). Ces trois méthodes ont été utilisées simultanément lorsque l’état de conservation l’autorisait, ce qui nous a permis d’affiner les estimations par confrontation des résultats.
Les sujets immatures ont été répartis entre les classes d’âges suivantes : 0-1 an, 1-4 ans, 5-9 ans, 10-14 ans et 15-19 ans. Cette répartition est basée sur l’âge moyen des enfants, sans tenir compte de la marge d’erreur associée à ces méthodes. En effet, si l’on tenait compte de la marge d’erreur, la majorité des sujets seraient à cheval sur deux classes d’âges (86,3 % pour la série de l’Observance et 71,4 % pour le Délos). Les biais ainsi induits ont déjà été mis en évidence (Masset, 1973a et 1973b ; Sellier, 1996) et de nouvelles méthodes sont en cours d’élaboration (Buchet et al., 2001).
3. Détermination de l’âge des adultes
La fusion de la synchrondrose sphéno-occipitale (sutura sphenooccipitalis) marque le passage à l’âge adulte. La présence de certaines pathologies dégénératives a pu être également utilisée comme indicateur de l’âge au moment du décès. Nous avons considéré un ensemble de paramètres (degré de synostose, usure dentaire, arthrose cervicale, ostéopénie) pour classer chaque individu dans une catégorie d’âges étendue : adulte jeune (J), adulte jeune-mature (J-M), adulte mature (M), adulte mature-âgé (M-A), adulte âgé (A). Devant l’imprécision des techniques de détermination de l’âge individuel du squelette adulte, nous avons choisi d’utiliser une méthode qualitative, reposant sur la grille de lecture suivante :
  • adulte jeune (J) : synchondrose sphéno-occipitale fermée, clavicule épiphysée, 3e molaire dégagée ;
  • adulte jeune-mature (J-M) : usure dentaire et/ou éventuelle arthrose cervicale débutante ;
  • adulte mature (M) : usure dentaire moyenne à peine marquée avec quelques pertes dentaires, synostose suturaire partielle, arthrose vertébrale modérée ;
  • adulte mature-âgé (M-A) : usure dentaire marquée, pertes dentaires plus importantes, synostose suturaire avancée, arthrose ou hyperostose vertébrale marquée, amincissement des corticales ;
  • adulte âgé (A) : usure et pertes dentaires importantes, synostose suturaire totale ou subtotale, amincissement net des corticales avec raréfaction de l’os trabéculaire, tassements vertébraux, arthrose ou hyperostose vertébrale marquées.
Pour les adultes, cette méthode permet d’effectuer des comparaisons entre les deux sites de notre étude, mais interdit toute répartition en groupes d’âges (en raison de la marge d’erreur associée à la détermination d’un âge individuel). La méthode mise en œuvre ne repose que sur des critères qualitatifs sans lien avec un âge numérique.
 
III. La peste de 1720-1722 en Provence à travers les sources écrites et les archives biologiques
 
 
1. Rappel historique
L’épidémie de peste de 1720-1722 trouve son origine dans l’arrivée, à Marseille le 25 mai 1720, d’un navire infecté en provenance des Échelles du Levant (Moyen-Orient). À la suite d’une série de dysfonctionnements administratifs, la contagion partit des infirmeries et se répandit dans la ville où elle fit sa première victime le 20 juin (Bertrand, 1723 ; Gaffarel et Duranty, 1911 ; Carrière et al., 1968). Rapidement, et en dépit de mesures d’isolement sans doute trop tardives, l’épidémie se développa dans les villages du terroir de la cité phocéenne, puis en Provence et dans d’autres régions (Comtat venaissin, contreforts des Alpes et du Massif central). Les communautés furent inégalement touchées (1 seule victime à Lambesc pour 2 680 habitants, 1 068 décès à La Valette pour 1 600 habitants). Certaines localités, pourtant situées au cœur de zones pestiférées, restèrent indemnes de toute contagion (Fuveau). Au total, cette épidémie toucha 242 communautés et entraîna la mort de 119 811 personnes sur une population de 394 369 habitants avant l’épidémie (Biraben, 1975). Les derniers foyers de contagion s’éteignirent à la fin de 1722 (Avignon, Chasserades et Orange). Durant cette période, plusieurs cités infectées une première fois connurent des phases de reprise [6] ou de rechute [7] épidémique.
2. Approche épidémiologique à partir des archives historiques
Le dépouillement de l’ensemble des documents présentés précédemment nous a permis d’identifier un total de 5 195 victimes de l’épidémie de peste de 1720-1722 pour les sept communautés [8] retenues dans cette étude.
Répartition par sexe
L’étude de la répartition par sexe des victimes montre que dans la population adulte (20 ans et plus), les femmes semblent plus touchées que les hommes (tableau 1). Seul l’échantillon des victimes de la rechute épidémique marseillaise fait exception à cette tendance. Cependant, il convient de noter que ce dernier ne se compose que de 61 individus. Pour Martigues, le dénombrement de 1702 et le suivi de l’évolution de la population jusqu’au 1er janvier 1720 indiquent que la population comptait respectivement 51,3 % et 48,8 % de femmes à ces dates. Dès lors, les 57,5 % de femmes parmi les adultes victimes de l’épidémie de 1720-1721 pourraient traduire une surmortalité féminine. Cependant, un test statistique de comparaison des deux distributions (le Chi 2) ne confirme pas cette conclusion (différences non significatives au seuil de 99 %).

Tableau 1
Répartition par sexe des adultes victimes de l’épidémie de peste de 1720-1722 dans différentes communautés de Provence et comparaison avec la structure de la population de Martigues (en %)
IMGIMGHommes	Femmes	Victimes de la peste(1...IMGIMF
Hommes Femmes Victimes de la peste(1) Aubagne 44,1 55,9 Le Puy-Sainte-Réparade 32,1 67,9 Salon-de-Provence 43,2 56,8 Vitrolles 39,8 60,2 Marseille 58,1 41,9 Martigues 42,5 57,5 Population de Martigues en 1702 (dénombrement) 48,7 51,3 en 1720 (population estimée) 51,2 48,8 (1) Population âgée de plus de 20 ans. Source : Signoli, 1998.

Nous avons par ailleurs déjà constaté que les femmes étaient majoritaires parmi les victimes lors de précédentes épidémies de peste, par exemple à Toulon en 1664-1665 (52,3 % des victimes âgées de plus de 20 ans étaient des femmes).
De toute évidence, cette inégalité ne peut trouver son explication dans une sélectivité épidémiologique de Yersinia pestis. Cette mortalité différentielle est liée, soit à la surreprésentation des femmes dans la population vivante soumise au risque épidémique – qui peut être d’origine structurelle ou résulter de l’absence temporaire d’hommes de la communauté (voir par exemple l’importance des gens de mer, à Martigues) –, soit à une dévolution de certaines pratiques funéraires aux femmes (toilette et mise en linceul des cadavres).
Toutefois, ce constat n’est pas général : d’autres études portant sur la même épidémie ont mis en évidence une légère prédominance des hommes parmi les victimes. Ainsi, à Saint-Rémy-de-Provence, sur les 426 personnes décédées durant l’épidémie de 1720-1721, 50,7 % étaient des hommes (Biraben, 1975).
Répartition par âge
Les âges qui figurent dans les listes de victimes de la peste témoignent aussi d’une attraction pour les âges ronds (âges multiples de 5 et de 10) plus marquée pour les femmes que pour les hommes. Comme pour la population vivante, nous avons choisi de travailler par groupes d’âges décennaux.
La répartition des décès selon les différentes classes d’âges témoigne d’une ponction démographique liée à la peste très différente de celle constatée en période de mortalité hors crise (moyenne des années 1702 à 1719, hors années de crise soit : 1705, 1709-1710, 1720-1721 – cf. figure 2). Lors d’une épidémie de peste, les individus âgés de 10 à 69 ans subissent une pression beaucoup plus importante qu’en temps « normal ». En revanche, les deux groupes extrêmes (0-9 ans et 70 ans ou plus), qui paient habituellement le plus lourd tribut, semblent proportionnellement moins touchés en période de peste (figure 2c).
Figure 2
Répartition par groupe d’âges des victimes de l’épidémie de variole de 1705 (2a), de la famine de 1709-1710 (2b) et de la peste de 1720-1721 (2c) à Martigues et comparaison avec la répartition par âge de la population en 1720 et celle de la mortalité « normale » enregistrée de 1702 à 1719 (en %)
IMGIMGRépartition par groupe d’âges des victimes de l’ép...IMGIMF
Source : Signoli, 1998.
On peut également noter que la répartition par âge des victimes peut s’avérer différente lors de phases secondaires (de reprise ou de rechute). La proportion des plus jeunes victimes (notamment les 0-4 ans) est plus faible dans la phase de reprise ou de rechute que lors du premier épisode épidémique (figure 3).
Figure 3
Répartition par âge au décès des victimes de la peste âgées de 0 à 9 ans en fonction de la phase épidémique (acmé ou reprise) à Aubagne et Salon-de-Provence en 1720-1721 (en % de l’ensemble des victimes)
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Source : Signoli, 1998.
La ponction démographique de la peste s’avère très différente de celle induite par les autres crises de mortalité qui affectent le premier quart du XVIIIe siècle. Les registres paroissiaux de Martigues mettent en évidence deux autres crises majeures : une épidémie de variole en 1705 et une famine en 1709-1710 (figure 4). La répartition des décès par âge diffère pour chacune des trois crises (figure 2). Toutefois, une tendance générale rapproche la mortalité observée lors de la crise épidémique de 1705 de celle du « Grand Hyver » (1709-1710) et de celle observée en dehors des années de crise. Par rapport à cette dernière, la crise de 1705 a entraîné une surmortalité dans les deux premières classes d’âges (et une sous-mortalité des plus âgés). Le constat est inverse pour la crise de 1709-1710 : les sujets les plus âgés sont plus touchés qu’en temps « normal ». Enfin, le profil de la mortalité liée à la peste est totalement différent, tant de celui de la mortalité hors crise que de celui observé lors des deux crises précédentes.
Figure 4
Évolution du nombre des baptêmes, mariages et sépultures à Martigues entre 1702 et 1725
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Source : Signoli, 1998.
La comparaison entre le profil de mortalité hors crise, le profil de la mortalité par peste (1720-1721) et la structure de la population vivante en 1720 (estimée par projection, cf. supra) montre que la peste ne sélectionne pas ses victimes. En effet, la composition par âge des victimes de Yersinia pestis suit assez fidèlement la répartition par âge de la population vivante, mais s’éloigne de celle de la mortalité hors crise (figure 2c). Les victimes de la peste constituent un échantillon représentatif de la structure par âge (mais non par sexe) de la population pré-épidémique [9].
Mouvement mensuel
Nous avons également pu établir la répartition mensuelle des décès par peste. La figure 5 montre la rapidité avec laquelle la peste fit l’essentiel de ses victimes : en deux mois, environ la moitié du nombre total des décès sont déjà survenus à Aubagne, Martigues et Vitrolles ; en trois mois, cette proportion avoisine les deux tiers (64,9 % à Aubagne, 68,9 % à Martigues et 62,6 % à Vitrolles). Inversement, les deux derniers mois de l’épidémie sont peu meurtriers, même dans les cas de reprise ou de rechute épidémiques (0,4 % des décès à Aubagne, 0,9 % à Martigues, 8,3 % à Salon-de-Provence et 2,6 % à Vitrolles).
Figure 5
Répartition mensuelle des décès par peste par rapport à l’effectif total des victimes de l’épidémie de 1720-1721 à Aubagne, Martigues, Salon-de-Provence et Vitrolles (en %)
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Note : on peut observer un phénomène de reprise de la maladie, dès le 4e mois pour Vitrolles, au 8e mois pour Aubagne et Salon-de-Provence.
Source : Signoli, 1998.
Toutefois, l’importance du taux de mortalité par peste (nombre de décès par peste relativement à l’effectif de la population avant l’épidémie) est extrêmement variable selon les communautés et n’est pas en rapport avec le nombre d’habitants (cf. supra et tableau 2).

Tableau 2
Taux de mortalité par peste dans différentes communautés de Provence lors de l’épidémie de 1720-1722
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Nombre d’habitants au dénombrement de 1716 Nombre d’habitants estimé au début de l’épidémie de peste Nombre de victimes Taux de mortalité (p. 1 000 habitants) Aubagne 3 980 4 065 1 801 443 Cassis 2 980 3 034 214 71 Le Puy-Sainte-Réparade 760 817 42 51 Martigues 5 888 6 090 2 150 353 Salon-de-Provence 4 185 4 177 960 230 Vitrolles 684 807 196 243 Source : Biraben, 1975.

Liens familiaux
La qualité des documents étudiés nous a enfin permis d’appréhender l’importance des liens « familiaux » (cf. supra) dans la diffusion de l’épidémie à l’intérieur d’une communauté. Les résultats de cette recherche montrent leur extrême importance dans la progression d’une maladie aussi contagieuse que la peste. Ainsi, à Martigues, au moins un lien avec une autre victime a pu être établi pour 61,6 % des victimes de l’épidémie (figure 6). Cette proportion est de 71,5 % à Aubagne, de 56 % à Salon-de-Provence, de 55 % au Puy-Sainte-Réparade et de 47,7 % à Vitrolles. La fréquence de ces liens varie selon la nature de la phase épidémique : lors d’une phase de rechute ou de reprise, le rôle des liens familiaux semble de moindre importance que dans les phases d’acmé épidémique. Par exemple, à Marseille lors de la rechute du printemps 1722, nous avons pu mettre en évidence que près de 70 % des victimes ne présentaient aucun lien familial avec une autre personne décédée durant cette phase épidémique. En l’absence de listes de malades, nous n’avons pas pu aller plus loin et mesurer la contagiosité des patients ayant guéri ainsi que l’importance de la létalité.
Figure 6
Répartition des victimes de l’épidémie de peste à Martigues en 1720-1721 selon le nombre de liens « familiaux » établis avec d’autres victimes de l’épidémie (en %)
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Source : Signoli, 1998.
3. L’apport de l’archéologie et des techniques de biologie moléculaire
Les analyses archéo-anthropologiques permettent désormais de porter un regard simultané sur le fait archéologique et sur les modalités d’inhumation. Seule l’anthropologie de terrain offre cette opportunité de comprendre ce que fut la gestion des cadavres pendant les crises démographiques majeures.
Peu de sites d’inhumations de pestiférés ont été étudiés de façon globale, du terrain au laboratoire. À ce jour, seulement trois sites remplissent ces conditions : la fosse de l’Observance (Marseille), le site du Délos (Martigues) et le cimetière d’infirmerie de peste des Fédons (Lambesc), daté de la fin du XVIe siècle (Reynaud, 1996a et 1996b ; Signoli, 1998). Le cimetière de Lariey, situé sur la commune de Puy-Saint-Pierre (Hautes-Alpes), contemporain de l’épidémie de 1628-1632, est actuellement en cours d’étude (Signoli, 2001 ; Tzortzis et al., 2002).
Dans l’étude des crises démographiques, la peste est un thème original, puisque parmi toutes les crises épidémiques, celles imputables à Yersinia pestis présentent au moins deux caractères particuliers : d’une part, la rapidité et l’intensité de la ponction démographique (nécessitant une adaptation des rites d’inhumation) ; d’autre part, l’absence de sélection des victimes par rapport à leur âge. Ainsi, le profil paléodémographique d’un site d’inhumations de pestiférés est un cliché de la répartition par âge de la population vivante avant une épidémie.
Phases épidémiques et gestion funéraire
Les observations anthropologiques faites sur les sites de l’Observance et du Délos ont mis en évidence des différences notables en ce qui concerne les modalités funéraires. Cette analyse nous a permis de caractériser la phase épidémique qui prévalait lors de l’utilisation de chacune de ces zones d’inhumation de pestiférés. L’orientation et la position anarchiques des corps, la présence de chaux recouvrant les tranchées, la position anatomique des squelettes témoignant d’un déchargement des cadavres du haut des tranchées, la découverte de nombreux vestiges vestimentaires et la structure paléodémographique de l’échantillon exhumé nous ont conduit à associer l’utilisation des tranchées du Délos à un contexte d’acmé épidémique (Signoli et al., 1995). L’aspect surdimensionné de la fosse de l’Observance par rapport au nombre de corps inhumés, la présence de chaux sur des groupes d’inhumations ou des corps isolés, les différences de densité observables dans la répartition des corps, la mise en linceul systématique, l’anomalie de la structure paléodémographique avec une sous-représentation des sujets immatures les plus jeunes témoignent, selon nous, de l’utilisation de ce charnier dans un contexte de rechute épidémique et donc finalement un contexte épidémique maîtrisé (Signoli et al., 1996 ; Léonetti et al., 1997 ; Signoli et al., 1997a ; Signoli et al., 1998). Ainsi, en temps de peste, la gestion des cadavres relève d’un traitement original qui traduit l’intensité de la crise et qui constitue la réponse adaptable des vivants à une anormalité de la mort.
L’identification de l’ADN ancien de Yersinia pestis
L’utilisation des techniques de biologie moléculaire dans le domaine de l’archéologie des maladies infectieuses a pris son essor dans les années 1990 (Salo et al., 1994 ; Spigelman et Lemma, 1993 ; Rafi et al., 1994). Une première conférence internationale sur ce thème (Archaeology of Emerging Diseases) a été organisée à Jérusalem, en mai 1997, par des microbiologistes et des anthropologues. L’intérêt de l’approche paléoépidémiologique des infections humaines anciennes y a été souligné (Dutour et al., 1998). Désormais, la nature de l’agent infectieux de nombreuses maladies épidémiques peut être identifiée par les techniques de biologie moléculaire (Spigelman et Donoghue, 1999 ; Faerman et al., 1999 ; Zink et al., 1999 ; Dutour et al., 1999). Les apports des outils moléculaires pour une meilleure connaissance de Yersinia pestis et de son évolution sont en progrès constant (Drancourt et al., 1998, Carniel, 1999 ; Achtman et al., 1999 ; Raoult et al., 2000).
Dès la programmation des opérations de terrain sur le site de l’Observance, l’accent avait été mis sur la nécessité d’associer une recherche de biologie moléculaire à l’ensemble des études pluridisciplinaires qui seraient menées. En effet, nous avions souligné qu’un tel matériel constituait un véritable modèle expérimental pour ce type de recherches sur l’ADN de pathogènes anciens : ce site réunissait trois conditions uniques (certitude du diagnostic, large échantillonnage, absence de risque de contamination par les expérimentateurs) associées à une parfaite définition chronologique (Dutour et al., 1994).
L’originalité de la démarche a consisté dans le choix du matériel utilisé, la pulpe dentaire, pour ses qualités taphonomiques et de préservation des contaminations exogènes, et dans celui de la cible moléculaire (Drancourt et al., 1998).
4. L’apport des données ostéologiques
Les données paléodémographiques des deux séries ostéoarchéologiques issues des sites du Délos et de l’Observance sont tirées d’une recherche doctorale (Signoli, 1998). Elles ont été relevées sur les deux échantillons par le même observateur et selon le même protocole. L’état de conservation des os coxaux a permis de déterminer le sexe des adultes pour 91 % des sujets de l’Observance et 71 % de ceux du Délos. La répartition par sexe des squelettes exhumés tendrait à montrer une légère surmortalité masculine à l’Observance et au Délos. Il faut toutefois souligner, d’une part, que la différence constatée au niveau du rapport de masculinité est peu importante pour l’Observance (+ 5,5 points pour les individus masculins) et, d’autre part, que la sous-représentation des individus féminins dans la série du Délos est peut-être à mettre en relation avec le nombre de sujets pour lesquels toute diagnose sexuelle s’est avérée impossible (38,5 % de l’échantillon) ainsi qu’avec le faible effectif de cette série.
La détermination de l’âge des sujets immatures a été possible pour tous les individus de l’Observance et tous les sujets du Délos. En ce qui concerne les adultes, l’estimation d’un âge au décès, sur la base de critères qualitatifs, s’est avérée possible pour 91 % des squelettes de l’Observance et pour 66 % de ceux du Délos. La répartition obtenue montre une anomalie dans la composition de l’échantillon marseillais, où les sujets immatures de moins d’un an sont absents et où ceux du second groupe d’âges (1-4 ans) semblent nettement sous-représentés. Cette anomalie est classique dans les cimetières traditionnels, mais elle ne devrait pas se retrouver dans les sites d’inhumations des pestiférés, où l’ensemble des victimes est théoriquement enterré. L’échantillon marseillais montre ici son originalité.
Les recherches menées conjointement sur les séries ostéologiques issues de sites d’inhumation de pestiférés et sur les documents d’archives nous ont permis de comparer nos résultats paléodémographiques à ceux de la démographie historique. Ainsi, à Martigues, on retrouve dans le cimetière du Délos les mêmes proportions d’adultes et de sujets immatures que celles établies à partir des archives historiques (54 % et 60 % d’adultes respectivement). Cette similitude confirme bien que ce charnier a été constitué en phase d’acmé épidémique [10]. De même, à l’Observance (charnier contemporain de la rechute marseillaise de 1722), le profil paléodémographique se rapproche de la répartition par âge des victimes enregistrées dans les archives hospitalières (figure 7). On notera l’absence totale de la classe d’âge 0-1 an, tant sur la liste des victimes qu’au niveau des squelettes exhumés. En période de rechute, la classe des 1-4 ans est également sous-représentée par rapport aux périodes d’acmé (cf. supra). C’est pourquoi notre résultat diffère des profils de mortalité par peste généralement publiés et qui ne concernent que des phases épidémiques à forte létalité (Mallet, 1835 ; El Kordi, 1970 ; Hollingsworth et Hollingsworth, 1971 ; Biraben, 1975).
Figure 7
Répartition par âge des victimes de la rechute épidémique de 1722 à Marseille selon les données historiques (liste des victimes) et les données paléodémographiques (fosse de l’Observance) (en %)
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Note : d’après les deux sources, il n’y a aucun décès d’enfant de moins d’un an.
Source : Signoli, 1998.
Deux hypothèses principales nous semblent pouvoir être envisagées pour expliquer cette sous-représentation des plus jeunes individus dans le charnier marseillais :
  • une sélection au niveau du recrutement. Lors de la première phase épidémique de 1720, les enfants atteints de peste se trouvaient dans des établissements hospitaliers qui leur étaient propres. On peut penser qu’il en allait de même lors de la rechute épidémique de 1722, et que très peu d’enfants et de nouveau-nés avaient donc été hospitalisés à l’Observance. Toutefois, la liste des personnes hospitalisées dans ce couvent réquisitionné atteste de la présence et du décès d’enfants dans ce lieu entre mai et juin 1722 [11].
  • l’hypothèse épidémiologique. La fosse de l’Observance ayant été creusée et utilisée lors de la rechute épidémique de 1722, la faiblesse de l’effectif des enfants âgés de 1 à 10 ans peut s’expliquer par la très forte ponction de la première phase épidémique de 1720-1721 et par l’impossibilité de reconstituer ces classes d’âges avant le printemps 1722.
Cette deuxième hypothèse nous semble la plus plausible. Elle est confirmée par l’étude comparée de l’échantillon paléodémographique de l’Observance avec les données démographiques tirées de la liste des victimes dénombrées dans cet établissement (figure 7).
 
Conclusion : l’apport des données biologiques à la connaissance des crises démographiques
 
 
En archéologie funéraire, de nouvelles recherches se sont développées autour des sépultures de catastrophes. L’anthropologie de terrain, par la reconnaissance du fait archéologique, permet de mettre en évidence le contexte ayant prévalu à l’inhumation simultanée de plusieurs cadavres. Pour le XVIIIe siècle, ces observations peuvent être corroborées par les archives historiques.
Parallèlement, les progrès récents des techniques de biologie moléculaire permettent d’identifier la signature biologique de nombreux agents pathogènes, dont Yersinia pestis. Pour nos sites provençaux du XVIIIe siècle, la microbiologie a simplement confirmé un diagnostic de peste, déjà largement validé par les observations de terrain (inhumations nombreuses et simultanées, présence de chaux au contact direct des cadavres…) et la connaissance historique. Cette collaboration interdisciplinaire sera particulièrement utile dans le cadre de sites plus anciens, pour lesquels les archives historiques sont fragmentaires ou absentes.
Cet article a montré que la mortalité par peste n’est pas sélective selon l’âge, puisque la répartition des décès par âge est similaire à la distribution par âge de la population vivante avant une épidémie. C’est donc l’un des rares cas où l’on pourrait connaître la population vivante à partir des squelettes exhumés, après avoir déterminé si les décès ont eu lieu en phase d’acmé ou de rechute épidémique.
Ces constats ouvrent des perspectives nouvelles pour l’étude des sites d’inhumations en relation avec les grandes pestes de la première et de la deuxième pandémies (Ve au VIIe siècle et XIVe siècle respectivement). C’est dans cette direction que s’orientent nos recherches actuelles, notamment par le biais d’un programme APN [12] qui porte sur des épidémies des XVIe et XVIIe siècles (Signoli, 2001).
 
Remerciements
 
Nous tenons à remercier pour leur aide dans la réalisation de ce travail : Madame A. Playoust, conservateur des Archives départementales des Bouches-du-Rhône ; Madame S. Clair, conservateur en chef du Patrimoine et directeur des Archives municipales de Marseille ; Madame A.-M. Mignacco, conservateur des Archives municipales de Martigues ; Madame A.-M. Poudevigne, conservateur en chef de la bibliothèque de la faculté de médecine de Marseille ; Madame I. Debilly ; Monsieur J. Chausserie Laprée, responsable du service d’archéologie de la ville de Martigues.
 
BIBLIOGRAPHIE
 

Documents d’archives

·  Archives nationales
·  — Pour l’ensemble des communautés : le dénombrement de la population effectué en 1716 (B. N. Fonds Fr. 8906) ;
·  — Pour la rechute épidémique de 1722 à Marseille : le Fonds de l’Intendant Lebret (B. N. Fonds Fr. 8920 et Fr. 8921).
·  Archives départementales
·  — Pour Aubagne : le « Contrôle de morts de la peste de 1720 », A. D. 13, 135 E, GG 44.
·  — Pour Cassis : registres des BMS, A. D. 13, 139 E, GG 5 ;
·  — Le Puy-Sainte-Réparade : registres des BMS, A. D. 13, 2 MI, EC 129 ;
·  — Salon-de-Provence : registres des BMS, A. D. 13, 2 MI, EC 200 ;
·  — Vitrolles : registres des BMS, A. D. 13, 2 MI, EC 222.
·  Archives municipales
·  — Pour Martigues : le dénombrement général de la population de Martigues effectué en 1702, A. M. de Martigues, CC 390. Les registres des BMS, de la période 1702-1725, pour le quartier de Jonquières (A. M. de Martigues, GG 30 à 32), pour le quartier de Ferrières (A. M. de Martigues, GG 46 et 47), pour le quartier de l’Île (A. M. de Martigues, GG 14 à 16) ;
·  — Pour Marseille : la liste des personnes hospitalisées au couvent de l’Observance, lors de la rechute épidémique que connut la ville, entre mai et août 1722 (A. M. de Marseille, GGL 349).

Documents imprimés

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·  Signoli Michel, 1998, Étude anthropologique de crises démographiques en contexte épidémique. Aspects paléo et biodémographiques de la peste en Provence, thèse de doctorat en anthropologie biologique, université de la Méditerranée, 341 p.
·  Signoli Michel, 2001, Le cimetière des pestiférés de Lariey (Puy-Saint-Pierre, Hautes-Alpes), DFS de l’opération de sondages effectuée en mai 2001, UMR 6578 CNRS-université de la Méditerranée, SRA PACA.
·  Signoli Michel, Bello Silvia, Dutour Olivier, 1998, « Marseille, 1722 : le charnier de l’Observance et la rechute épidémique de la Grande Peste », Médecine Tropicale, vol. 58, p. 7-13.
·  Signoli Michel, Chausserie-Lapree Jean, Dutour Olivier, 1995, « Étude anthropologique d’un charnier de la peste de 1720-1721 à Martigues », Préhistoire et Anthropologie Méditerranéennes, t. 4, p. 173-189.
·  Signoli Michel, Da Silva Jean, Georgeon Emmanuelle, Leonetti Georges, Dutour Olivier, 1996, « Vérification de la mort durant la Grande Peste de Marseille : données anthropologiques issues de la fouille du charnier de l’Observance (Marseille) », Comptes rendus de l’Académie des Sciences de Paris, t. 322, série IIa, p. 333-339.
·  Signoli Michel, Dutour Olivier, 1997, « Étude anthropologique d’un charnier de la Grande Peste de Marseille (1720-1722) : premiers résultats », Anthropologie et Préhistoire, 108, p. 147-158.
·  Signoli Michel, Dutour Olivier, 1998, « Le charnier du couvent de l’Observance : 1722 », Provence historique, fasc. 189, p. 469-488.
·  Signoli Michel, Leonetti Georges, Champsaur Pierre, Brunet Christian, Dutour Olivier, 1997a, « Mise en évidence d’une autopsie crânienne réalisée pendant la Grande Peste de Marseille (1720-1722) », Comptes rendus de l’Académie des Sciences de Paris, t. 320, série IIa, p. 575-580.
·  Signoli Michel, Leonetti Georges, Dutour Olivier, 1997b, « The Great Plague of Marseilles (1720-1722): new anthropological data », Acta Biologica, 42, p. 123-133.
·  Spigelman Mark, Donoghue Helen, 1999, « Mycobacterium tuberculosis DNA in archaeological specimens », dans Tuberculosis Past and Present, G. Palfi, O. Dutour, J. Deak, I. Hutas (eds), Budapest, Golden Book Publisher Ltd, Tuberculosis Foundation, p. 353-360.
·  Spigelman Mark, Lemma E., 1993, « The use of the polymerase chain reaction (PCR) to detect Mycobacterium tuberculosis in ancient skeletons », Int. J. Osteoarchaeol., 3, p. 137-143.
·  Stloukal M., Hanakova H., 1978, « Die länge der Längsknochen altslawischer Bevölkerungen unter besonderer Berücksichtigung von Wachstumsfragen », Homo, 29, p. 53-69.
·  Sundick R.I., 1978, « Human skeletal growth and age determination », Homo, 29, p. 228-249.
·  Szabo De Edelenyi Frédéric, 2000, Épidémiologie de la peste en Provence (1720-1722) : nouvelle analyse biodémographique, thèse de médecine, université d’Aix-Marseille II, faculté de médecine de Marseille, 120 p.
·  Tzortzis Stéphan, Signoli Michel, Ardagna Yann, 2002, « Archéologie et anthropologie dans le Haut-Dauphiné », Actes de la 5e université d’été de l’UMR 6578 CNRS-Université de la Méditerranée, Marseille-Vallouise-Oulx, juillet 2002, CDDP des Hautes-Alpes, CRDP de l’académie d’Aix-Marseille, p. 51-71.
·  Ubelaker Douglas, 1978, Human skeletal remains: excavation, analysis, interpretation, Chicago, Aldine.
·  Villemeur Isabelle, 1994, Rapport anthropologique. Fouille AFAN 9, rue Jean-François Leca, 13002 Marseille, rapport AFAN, 65 p.
·  White Tim, Folkens Pieter, 1991, Human Osteology, London, Academic Press.
·  Zink Albert, Haas Christian, Hagedorn Hjalmar, Szeimies Ulrick, Nerlich Andréas, 1999, « Morphological and molecular evidence for pulmonary and osseous tuberculosis », dans Tuberculosis Past and Present, G. Palfi, O. Dutour, J. Deak, I. Hutas (eds), Budapest, Golden Book Publisher Ltd, Tuberculosis Foundation, p. 379-382.
 
NOTES
 
[*]UMR 6578 CNRS-Université de la Méditerranée, Service d’anthropologie biologique, Faculté de médecine de Marseille.
[**]Institut national d’études démographiques, Paris.
[1]Au total, nous avons dépouillé 19 194 actes : 8 165 actes de baptême, 1 919 actes de mariage et 9 110 actes de décès. 4 029 actes de décès concernent les trois crises démographiques que nous évoquerons plus bas : 556 actes pour l’épidémie de variole de 1705, 1 484 actes pour la famine de 1709-1710 et 1 989 actes pour l’épidémie de peste de 1720-1721.
[2]Ce document qui est conservé aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône (sous le titre Contrôle de morts de la peste de 1720) se compose de trois cahiers, auxquels s’ajoutent trois feuillets et douze billets signés du commissaire Martin. Au total, 1 801 actes de décès ont été dépouillés.
[3]Impôt par tête mis en place par Louis XIV.
[4]En 1765, les étrangers qui sont comptés à part représentent alors 2 % de la population martégale.
[5]Cette technique a été testée sur une série de référence de 600 crânes appartenant à des squelettes de sexe connu avec un succès global d’au minimum 85 % (Léonetti, 1998).
[6]Reprise épidémique : après une baisse d’intensité, l’épidémie amorce une nouvelle progression, par exemple à Aubagne, à Salon-de-Provence et à Vitrolles.
[7]Rechute épidémique : après quelques mois, l’épidémie reprend dans une ville déjà éprouvée, par exemple à Marseille.
[8]Les données pour Cassis ne sont pas intégrées dans l’étude de la répartition par sexe et par âge, puisque les âges précis au décès ne sont pas connus pour cette communauté.
[9]Les deux distributions ne diffèrent pas significativement au seuil de 99 % (test du Chi 2).
[10]Un test statistique de Chi 2 confirme que les deux séries sont identiques au seuil de 5 %.
[11]2 individus entre 12 et 18 mois, 4 de 4 ans, 1 de 5 ans, 2 de 6 ans, 5 de 8 ans et 1 de 10 ans.
[12]Programme Aide à Projet Nouveau du CNRS : Caractérisation des crises démographiques : des archives historiques aux archives biologiques, sous la direction de M. Signoli (2000-2002).
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