2002
Population
L’échec politique d’une théorie économique : la physiocratie
Yves Charbit
[*]
Yves Charbit, Laboratoire Populations et Interdisciplinarité, Paris V, 45 rue des Saints-Pères, 75006 Paris
La physiocratie, le « gouvernement de la nature », qui voit dans l’agriculture la source exclusive de la richesse, est la première théorisation des relations entre économie et population. La place accordée à l’agriculture permet de comprendre la théorie de population : la population est une variable dépendante et diverses implications s’en déduisent quant au luxe, à la liberté du commerce, au système d’imposition, aux armées.
Le « mouvement physiocratique » échoue pourtant à faire prévaloir son système et son échec politique est indissociable de la construction théorique : sa stratégie de développement était peu convaincante au regard d’autres possibilités, en particulier le commerce colonial ; il fut piégé par l’amalgame qui fut fait avec la peur des famines ; il s’enferma dans des contradictions insolubles entre rigueur de la théorie économique et pression des enjeux politiques. D’où son isolement à peu près total.
La fisiocracia, el “gobierno de la naturaleza”, que considera a la agricultura como la fuente exclusiva de riqueza, es la primera teoría de las relaciones entre la economía y la población. La posición otorgada a la agricultura permite comprender la teoría de la población: ésta es una variable dependiente y de ella se derivan varias implicaciones relativas al lujo, a la libertad de comercio, al sistema impositivo y a los ejércitos.
No obstante, el “movimiento fisiocrático” no logró imponer su modelo; su fracaso politico es indisociable de su construcción teórica en comparación con otras alternativas, y en particular con la opción del comercio colonial, su estrategia de desarollo era poco convincente; sufrió las consecuencias de la amalgama que se hizo entre esta teoría y el miedo al hambre; se encerró en contradicciones insolubles entre el rigor de la teoría económica y la presión de los retos politicos. Todo ello derivó en su marginación casi total.
La pensée de la population dans l’économie politique du XVIIIe siècle a fait l’objet d’une complète révision historiographique. Yves Charbit en propose une synthèse consacrée à la physiocratie. Cette contribution aux Lumières réfléchit au nombre des hommes, aux facteurs qui le conditionnent, à ses effets sur la santé économique du pays. L’auteur compare les raisonnements des physiocrates à ceux de Malthus, détaille leur opposition farouche au mercantilisme et propose, dans la foulée, une analyse des causes historiques de l’échec politique des physiocrates. Il met en lumière la genèse de leur apport théorique fondamental – l’agriculture est la source exclusive de la richesse du pays – et ses conséquences en termes de population. L’analyse de leur échec permet alors de replacer l’histoire des idées dans leur contexte historique.
Une réalité forte s’imposait à tous les contemporains de la fin de l’Ancien Régime : dans ce grand royaume fondamentalement rural qu’était la France, on ne pouvait ignorer le poids économique de l’agriculture. « Tous les auteurs de l’époque, les utopistes, les huguenots de l’exil, les économistes […] ont valorisé la culture des terres » et, pour Vauban et Boisguilbert en particulier, « l’activité agricole possède une primauté historique (dans le développement de l’humanité) et logique (dans l’explication causale du processus productif) » note Jean-Claude Perrot
[1]. Ajoutons une troisième raison : la valeur symbolique de la terre, dont l’acquisition était pour le bourgeois des XVII
e et XVIII
e siècles la clé de l’accès à un titre de noblesse.
Il convient donc de relier les idées sur la population à la réflexion sur l’agriculture. Or, la physiocratie – le « gouvernement de la nature » – présente une double originalité par rapport aux autres courants de pensée de son temps : elle voit dans l’agriculture la source exclusive de la richesse et elle fonde sur cette conviction la première théorisation des relations entre l’économie rurale et la population. À la suite d’Adam Smith, qui estimait que personne n’avait approché de plus près la vérité en matière d’économie politique que les physiocrates, on s’accorde à considérer qu’ils furent les premiers à proposer une théorie économique cohérente. Ils réussirent une avancée théorique majeure en créant un modèle de croissance démo-économique fondé sur le revenu du capital foncier, ce qu’ils appellent « le produit net », et qui inspirera à Marx le concept de plus-value
[2]. Pour eux, la production agricole gouverne la population : plus précisément, le nombre des hommes, leur répartition géographique, leur niveau de vie sont déterminés par la rente foncière. L’économie politique classique (avec Smith, et plus tard Malthus et Ricardo) reprendra cette idée, mais en la généralisant à l’ensemble des secteurs de l’activité économique : le niveau de la production détermine celui de la population et l’ajustement se fait sur le marché du travail par le taux de salaire.
Le « mouvement physiocratique » (Georges Weulersse) s’organise derrière son chef de file, François Quesnay (1694-1774)
[3]. Ses disciples sont peu nombreux. Le marquis Victor Riqueti de Mirabeau (1715-1789), père du célèbre révolutionnaire, publie en 1756
L’ami des Hommes ou traité de la population, qui sera très largement diffusé et lu. Moins connus sont Pierre Mercier de la Rivière (1720-1793), Guillaume-François Le Trosne (1728-1780), l’abbé Nicolas Baudeau (1730-1792) ou Pierre-Samuel Dupont de Nemours (1739-1817). En raison de leur fidélité à la pensée du maître ou plutôt de leur orthodoxie rigide, l’essentiel de la pensée physiocratique se trouve donc dans les écrits de Quesnay, en particulier les articles parus dans la
Grande Encyclopédie
[4].
Pour propager leur doctrine, les physiocrates s’appuient sur plusieurs journaux et surtout les
Ephémérides du citoyen, qui paraissent entre 1765 et 1772. Ils font, en Europe et ailleurs, des adeptes parmi les gouvernants : le grand-duc de Toscane, le margrave de Bade, Catherine de Russie, qui fait venir Mercier de la Rivière, Joseph II, et Jefferson, avec qui Dupont de Nemours entretient une correspondance suivie
[5]. Leurs théories sont mises en œuvre au niveau politique : la libre circulation des grains au niveau national et même international est instaurée entre 1763 et 1770, avec les réformes de Bertin, contrôleur général des finances et de son successeur, L’Averdy, puis sous le ministère de Turgot (édit du 13 septembre 1774). Les physiocrates voient donc leurs idées triompher. Leur succès sera pourtant éphémère : sept années de liberté commerciale entre 1763 et 1770, puis deux sous Turgot entre 1774 et 1776. Dès la chute de Turgot en 1776, la France retourne à l’ancienne législation protectionniste.
À vrai dire, ils ne disposaient que d’une base sociale fort étroite. Selon l’historien américain Norman J. Ware :
« La théorie physiocratique a donc sa source dans les besoins particuliers d’une nouvelle classe de propriétaires fonciers, sous une monarchie qui fait banqueroute et où prévaut un système fiscal hérité du passé. Le problème de ces nouveaux propriétaires fonciers était d’échapper aux innombrables taxes de l’Ancien Régime qui, reposant sur la terre, rendent un fermage rentable impossible. Donc une de leurs propositions de réforme économique est la création d’un unique impôt fixe sur le produit net de la terre et la liberté de commerce du grain. De ces réformes et de l’intérêt de classe des physiocrates vient l’interprétation de la richesse, de la monnaie et de la valeur et – forme extrême de l’intérêt de classe – la doctrine de la stérilité du commerce et de l’industrie. » [6]
Il est inexact de parler de « classe » : il s’agit plutôt, au sein d’un monde agricole largement immobile et sclérosé, de quelques exploitants, nobles ou paysans aisés, soucieux d’efficacité, ouverts aux innovations techniques et dotés d’une mentalité capitaliste dans leur gestion de la terre, que les conceptions physiocratiques séduisirent. Cette vision schématique de la société française de l’époque se heurte aussi à un constat : la force des intérêts corporatistes est telle que la revendication des négociants et des industriels pour la liberté se transforme en hostilité déclarée aussitôt que leurs entreprises ont besoin d’être protégées
[7].
Le tableau très fouillé des groupes favorables ou hostiles aux physiocrates dressé par Weulersse paraît plus proche de la réalité. Ils sont soutenus par certaines Sociétés d’agriculture, dont ils sont d’ailleurs membres (Paris, Orléans, Soissons, Rennes et Limoges), des Académies (Caen), cinq des Parlements (Toulouse, Aix, Grenoble, Rouen, Rennes), mais seuls les trois premiers resteront fidèles au libre commerce des grains quand sa mise en œuvre suscitera une opposition croissante. Des journaux leur sont favorables, et les physiocrates recrutent des adeptes dans certains salons parmi les jeunes nobles. Avec les Encyclopédistes, les relations sont d’abord bonnes, mais elles se dégradent au fil des années. Leurs adversaires sont les corps de métiers protégés par les divers monopoles, les commerçants, négociants et industriels qui ne comprennent pas que l’industrie soit sacrifiée à l’agriculture. De manière prévisible, ils rencontrent la méfiance ou l’hostilité déclarée des bénéficiaires des nombreux impôts et taxes et de ceux qui, au nom du Roi, sont chargés de la collecte (les fermiers généraux et en général les agents fiscaux) ; hostiles aussi sont les intendants généraux et les autorités de police, par crainte des troubles que les mesures touchant à une denrée comme le pain risquaient de provoquer, ce qui fut effectivement le cas
[8].
Deux questions apparemment distinctes se posent. Au niveau théorique, pourquoi la population est-elle une variable dépendante de la production agricole ? Pourquoi cet échec politique et doctrinal du mouvement physiocratique ? À notre sens, elles sont au contraire indissociables, et il faut y répondre dans un même mouvement, précisément parce que la doctrine physiocratique, qu’elle soit politique ou économique, se fonde sur une construction théorique dont le volet démographique n’est qu’un avatar. En d’autres termes, nous nous situerons constamment en amont des idées sur la population. La place accordée à l’agriculture, à leurs yeux seule créatrice de richesse (I) permet de comprendre leur théorie de population (II). Les causes historiques de l’échec des physiocrates (III) sont d’ordre économique et politique : elles aussi doivent s’analyser à la fois en termes de théorie et de doctrine.
I. Agriculture et prospérité
1. La stérilité de l’industrie et du commerce
Pour les physiocrates – et c’est un élément fondamental de leur théorie de la production – ni l’industrie, ni le commerce ne créent de richesses. Comment l’expliquer ? Selon Joseph J. Spengler, cette conception traduit un héritage lointain du Moyen Âge où seuls le travail et la terre étaient sources de richesse
[9]. À un tel niveau de généralité, il est difficile de conclure sur le bien-fondé de l’argument. Plus vraisemblablement, les physiocrates ont théorisé à partir de la situation concrète de l’économie française, qu’ils connaissaient bien grâce aux Sociétés d’agriculture et à un solide réseau de correspondants, comme l’a établi Jean-Claude Perrot
[10]. Rappelons quelques caractéristiques de cette réalité. L’agriculture emploie la très grande majorité de la population et contribue pour les quatre cinquièmes à la richesse du pays, sans compter qu’une part importante de la production dite industrielle des biens de consommation et d’équipement (le textile, la petite métallurgie par exemple) s’effectue dans le cadre de l’artisanat rural, en tant qu’activité complémentaire des travaux agricoles. La classe propriétaire au sens des physiocrates (le roi, les « décimateurs », c’est-à-dire le clergé, les propriétaires de biens-fonds, tous non manuels et non paysans), qui représente 6 % à 8 % de la population du royaume, possède 50 % du capital foncier et perçoit la totalité des fermages, métayages et impôts
[11]. La masse de la population paysanne, organisée en petites exploitations familiales, vit d’autoconsommation et dispose du minimum vital, les besoins alimentaires absorbant la quasi-totalité des revenus. Enfin, l’exportation, source de revenus, porte principalement sur les denrées alimentaires ou sur des produits plus élaborés, tel le vin. Dans ces conditions, il était difficile pour les physiocrates de concevoir que la production industrielle, dont le poids économique était encore marginal, fût en France créatrice de richesse.
Une deuxième explication, non exclusive de la première, renvoie à la citation de Norman Ware : les physiocrates élaborèrent leur doctrine en opposition presque naturelle aux mercantilistes. Mais comme les physiocrates constatent la richesse industrielle et commerciale de l’Angleterre et de la Hollande, ils sont forcés de reconnaître que deux autres modèles de développement économique sont possibles : le commerce international et l’industrialisation. Quesnay, qui plaide pour une agriculture efficace et à forte productivité, doit donc prouver que les deux autres secteurs ne constituent pas des alternatives satisfaisantes pour assurer la prospérité du royaume.
À plusieurs reprises, il évoque le cas des nations commerçantes. Le commerce a certes été une source d’enrichissement pour la Hollande, Hambourg, Gênes, mais il faut veiller à ce que la nation exporte de préférence des biens de première nécessité (en fait, Quesnay pense aux grains). L’argument politique revient sans cesse : qu’elle en soit capable prouve que son indépendance est assurée. Ou encore, quand le despotisme ruine l’agriculture, seul le commerce est possible, puisque la richesse peut être cachée ou transportée. Tel est le sort des États barbaresques et de la Turquie. Et de toute façon, le commerce ne peut suffire à fonder la prospérité d’une grande nation
[12].
Quant à l’industrie, Quesnay oppose deux modèles alternatifs pour démontrer qu’elle est une source de prospérité moins favorable à la nation que l’agriculture. Si la main-d’œuvre est employée dans l’industrie, ce sera au détriment de la production agricole et le revenu national sera bien inférieur, puisque l’industrie est stérile. Si, au contraire, l’agriculture est prospère, le pays peut cumuler plusieurs sources d’enrichissement : outre l’exportation de ses surplus agricoles, il peut même bénéficier d’une immigration de fabricants et d’artisans, ce qui va stimuler la demande de produits agricoles sur le marché intérieur et lui permettre de développer l’exportation de produits manufacturés. En fait, Quesnay propose un modèle macro-économique de développement fondé sur l’agriculture et le plaidoyer est renforcé par des arguments de nature politique, comme le montre la réfutation obstinée du commerce international : en enlevant des bras à l’agriculture, le commerce international nuit à la population et à la richesse du pays et donc à sa puissance politique. C’est l’exact opposé du point de vue mercantiliste
[13].
2. Le produit net
Seule l’agriculture peut donc créer de la richesse. Cette idée est formalisée dans le
Tableau économique de 1758, avec son concept central, le produit net. La société se divise en trois classes : la classe productive (les fermiers et les travailleurs des secteurs assimilés à l’agriculture : la pêche et les mines), les propriétaires (le souverain, les « décimateurs » et les autres propriétaires fonciers) et enfin la classe stérile, composée des artisans et travailleurs de l’industrie et des « travailleurs soudoyés » (c’est le secteur tertiaire : les commerçants, les fonctionnaires et les employés de maison). Cette classe est considérée comme stérile parce qu’elle ne participe pas à la création de la richesse agricole : elle ne fait que la transformer en biens de consommation autres qu’alimentaires et d’équipement. Chaque année, la production agricole va donner lieu à une circulation de produits, et par conséquent à des flux monétaires. Par exemple, les fermiers vont acheter des outils et des ouvrages aux artisans de la classe stérile, tout en versant une rente aux propriétaires, etc. De ces échanges monétaires, les propriétaires tirent un revenu, le produit net, qui leur permettra au début de l’année suivante d’acheter des produits agricoles aux fermiers et des objets aux classes stériles. Le fonctionnement du système repose donc sur le profit dégagé dans l’agriculture, car les autres classes, répétons-le, vivent sur le produit net et sont « stériles ». Pour accroître la prospérité de la nation, la seule solution est de maximiser le produit net en rendant l’agriculture aussi efficace que possible
[14]. Tel est précisément l’objectif des développements consacrés à l’agriculture anglaise, qui faisait l’admiration de Quesnay comme de tous ses contemporains.
3. L’exemple anglais
L’agriculture pouvait être pour le royaume une source de prospérité, à condition qu’elle fût organisée rationnellement. La supériorité technique et économique du modèle anglais est constamment réaffirmée et le plaidoyer s’appuie sur une analyse concrète des modalités de la production : il convient en France d’utiliser le cheval plutôt que le bœuf comme force de traction animale, d’étendre les prairies artificielles afin de développer l’élevage, surtout ovin, d’enrichir les sols, de développer l’outillage agricole et, plus généralement, de procéder à des investissements
[15]. Au niveau microéconomique, le jugement est sans appel : Quesnay oppose au pauvre cultivateur le riche fermier, véritable entrepreneur qui investit « pour augmenter les profits ». L’argumentation se poursuit au niveau macroéconomique : pour ce qui est de l’équilibre entre la production et la population, la supériorité de la grande agriculture est incontestable. En effet, pour Quesnay, la grande agriculture est la plus productive et même dans un royaume très peuplé, la petite agriculture n’est pas souhaitable. La justification majeure de cette dernière – la possibilité d’utiliser une main-d’œuvre abondante – est selon lui fallacieuse : les hommes sont des producteurs inefficaces, alors qu’ils forment une masse de consommateurs à nourrir. Au contraire, la grande agriculture, qui dégage un surplus commercialisable, permet de répondre aux besoins alimentaires
[16].
De l’analyse des conditions de la production résulte un argument important : Quesnay ne cesse de proclamer que ce ne sont pas les bras qui manquent, comme « les habitants des villes (le) croient ingénument », mais le capital, opinion largement partagée par ses contemporains. Mirabeau, quant à lui, suggère de « reverser » dans les campagnes les enfants trouvés pour accroître la main-d’œuvre et améliorer les voies de communication. La concurrence entre les besoins de main-d’œuvre en milieu rural et dans les villes ira croissant au XIXe siècle, quand l’exode rural ne cessera de s’amplifier, sur fond de dénatalité. Tel n’est pas le contexte dans lequel écrit Quesnay. Il est avant tout soucieux de faire de l’agriculture le moteur de la croissance économique. Tout son plaidoyer tourne autour de deux acteurs, le riche fermier et le propriétaire exploitant, qui incarnent la rationalité économique. Leur activité individuelle a des conséquences positives au niveau macroéconomique, ce qui est logique dans un système où l’intérêt collectif est la somme des intérêts individuels. Mais elle a aussi des avantages politiques, qui sont, comme souvent chez Quesnay, indissociables. En créant des emplois ruraux, les fermiers contribuent au maintien de la population rurale et, en dernière analyse, à la puissance de l’État :
« Ce sont leurs richesses qui fertilisent les terres, qui multiplient les bestiaux, qui attirent, qui fixent les habitants des campagnes, et qui font la force et la prospérité de la nation. » [17]
Concluons provisoirement par trois réflexions d’ordre épistémologique sur l’apport théorique le plus marquant de Quesnay, le
Tableau économique et le concept de produit net. La vision en termes de circuit et de flux renvoie d’abord à l’état des connaissances au XVIII
e siècle. De même que l’ordre social naturel est l’écho de l’ordre physique newtonien, la découverte de la circulation du sang par Harvey, qui avait révolutionné au siècle précédent la compréhension du corps humain, a sans doute inspiré au chirurgien de formation qu’était Quesnay l’idée du circuit de la richesse dans le
Tableau économique. Mais il serait faux d’y voir une relation étroite entre la médecine curative et l’économie politique. L’enjeu est ailleurs : il ne s’agit pas de soigner, mais d’une vision en termes de fonctionnement organique
[18].
Joseph Schumpeter propose une autre analyse de la symbolique des flux : selon lui, Quesnay voit dans l’idée de circuit la démonstration de la complémentarité des classes sociales, voire de leur solidarité, tandis qu’Adam Smith, bien plus réaliste, croit plutôt aux profondes oppositions qui les divisent, sa sympathie allant aux pauvres journaliers
[19]. Et pour Gino Longhitano, en moins de dix ans, depuis les premières éditions en 1756-1757 du
Tableau économique et les premiers articles (« Fermiers », « Grains ») parus dans l’
Encyclopédie, à ceux sur l’Ordre naturel de 1765-1766 et à l’ouvrage de Mercier de la Rivière, les physiocrates sont passés de l’économie politique à la « construction d’une philosophie sociale » : les trois classes de dépenses sont devenues les classes de la société (propriétaire, productive, stérile). La contribution théorique de Mercier est décisive en ce qu’il démontre que cette nouveauté est inscrite dans l’ordre de la nature et qu’il opère une « soudure » entre thèmes économiques et ordre naturel :
« L’existence de ces trois classes est issue de l’ordre naturel et essentiel qui préside à la formation des sociétés politiques. Les zigzags du Tableau sont à considérer maintenant comme le chiffre de cet ordre ». Par là, « la science qu’on pense avoir découvert à l’intérieur du domaine économique va devenir la science de la politique en général. » [20]
Enfin, le quantitatif est chez Quesnay d’une double nature. D’une part, conformément à l’engouement de ses contemporains pour l’agriculture, et tout comme les penseurs du courant agronomique, il s’appuie sur de solides données empiriques communiquées par un réseau de correspondants. D’autre part, dans le graphique du
Tableau économique figurent des chiffres purement théoriques, qui sont supposés illustrer les flux d’échanges annuels entre les groupes sociaux. C’est pourquoi le
Tableau économique a été analysé par Jean Molinier comme une ébauche de comptabilité nationale
[21]. Or, si Quesnay n’a pas utilisé les chiffres réels qui étaient disponibles, c’est parce que l’essentiel était pour lui la mise en évidence d’une dynamique, et non un souci de réalisme. Philippe Steiner a donc raison d’opposer la médecine et la science nouvelle de l’économie politique que Quesnay veut fonder. Mais il a tort d’écrire que si, pour la première, l’expérience clinique est indispensable, pour la seconde, les « données factuelles » doivent être intégrées dans un mouvement théorique qui seul leur donne sens, car des chiffres arbitraires ne permettent pas de fonder un raisonnement inductif. Un point est en revanche commun aux deux disciplines : pour Quesnay, la connaissance est sensualiste, mais l’exercice de la raison permet d’éviter les pièges du sensualisme
[22].
Les idées sur la population conduisent à un constat comparable : elles renvoient à une analyse en termes de classes et de comportements sociaux (le luxe par exemple) ; la portée politique des choix économiques est constamment sous-jacente (l’impôt, l’armée) ; enfin et surtout, même si Quesnay est, par exemple, conscient des problèmes concrets de main-d’œuvre dans l’agriculture, l’effort de théorisation est incontestable.
La conséquence majeure de la croyance en un ordre naturel est l’évolution depuis des positions doctrinales, telles celles développées par les mercantilistes, vers des analyses théoriques des relations entre agriculture et population, présentées comme conformes à une vérité scientifique universelle. Cela n’exclut nullement l’utilisation idéologique de la question démographique. Rousseau, Montesquieu, Herbert et bien d’autres (la controverse oppose Wallace et Hume en Angleterre) voient dans la dépopulation le signe d’un mauvais gouvernement. Quesnay est convaincu que la population de la France a diminué et pour Mirabeau, qui partage cette opinion, la cause n’en est ni le célibat des moines, ni les guerres, ni la taille excessive des armées, ni l’émigration, mais la décadence de l’agriculture et le luxe. Il ne croit pas non plus, contrairement à Hume, que les villes soient « un gouffre énorme pour la population » : elles bénéficient au contraire de l’immigration étrangère
[23].
Plus généralement, les physiocrates ont subi l’influence de certains auteurs et en ont influencé d’autres, Cantillon et Lavoisier par exemple
[24]. Certaines de ces influences seront évoquées dans les pages qui suivent. Le cas de Mirabeau est particulier. Dans les trois premières parties de
L’Ami des hommes, Mirabeau s’inspire fortement de Cantillon. Celles-ci furent écrites avant sa « conversion » à la physiocratie par Quesnay, à la suite d’une discussion orageuse et mémorable. En revanche, les trois parties suivantes, publiées plus tard, ont été relues et corrigées par Quesnay. Elles sont fidèles à l’orthodoxie physiocratique.
1. La population, variable dépendante
Puisque le secteur agricole est le seul à être productif, l’accroissement de la population dépend de celui du produit net de la propriété foncière. L’industrie ne peut induire une croissance démographique ; elle peut même « nuire à la population » si elle enlève des bras à l’agriculture et que le produit net s’en trouve diminué. Dans tous les cas, et c’est là un élément capital, le nombre des hommes est une variable dépendante. À ce sujet, la position de Charles Stangeland, qui recherche les origines de la pensée de Malthus, est très réductrice : selon lui, les physiocrates avaient clairement établi « la dépendance de la population par rapport aux subsistances »
[25]. En réalité, nous sommes loin d’une simple mise en relation de la population et des subsistances. Ce qui est important pour les physiocrates, c’est l’existence d’une croissance antérieure de la production agricole : par exemple, le passage d’une économie pastorale ou de chasse à l’agriculture permet l’accroissement de la population. Pour Dupont de Nemours, si l’on a pu constater le doublement de la population dans les colonies nord-américaines tous les vingt-cinq ans, c’est « parce que la culture y fait sans cesse de nouveaux progrès »
[26].
C’est l’essentiel de l’analyse démo-économique malthusienne et, plus généralement, de l’analyse classique qui est ainsi esquissée : nous l’avions rappelé en introduction, la demande de travail (chez les physiocrates, la production agricole) gouverne l’offre (pour eux comme pour les économistes classiques, la population). Revenons sur ce mécanisme qui sera formalisé par les économistes classiques. Lorsque la situation économique est favorable, les employeurs vont vouloir employer davantage de main-d’œuvre pour répondre à la demande de produits. Comme la demande de travail (la production) se trouve confrontée à une population dont l’effectif est pour l’instant stable, la loi de l’offre et de la demande sur le marché du travail va entraîner une hausse des salaires. Les travailleurs sont incités à se marier plus tôt et, s’ils sont mariés, à augmenter leur fécondité, pour bénéficier des salaires d’appoint de leurs enfants. Ceci est vrai du monde rural mais aussi de l’industrie, car aux débuts du capitalisme – Smith, Malthus et Ricardo théorisent à partir de ce qu’ils observent – les enfants sont mis au travail très tôt. Ainsi, la population augmente en réponse à la production. Inversement, si la situation économique se dégrade, la demande de travail diminue et la croissance de la population est freinée (grâce à un recul de l’âge au mariage et au recours à la contraception dans le mariage). La mortalité peut même frapper les groupes sociaux qui sont à la limite du minimum vital.
La contribution théorique de Quesnay est moins sophistiquée, mais l’essentiel est là : l’accroissement de la population, écrit-il, « dépend en effet entièrement de l’accroissement des richesses, de l’emploi des hommes et de l’emploi des richesses… ». Il en va de même d’une des modalités de l’accroissement démographique, l’immigration qui (comme l’émigration) dépend du cours de l’activité économique et du degré de « tolérance religieuse » de l’État. À l’instar de plusieurs de ses contemporains, et en particulier Voltaire, Quesnay pense à l’exode des protestants. En revanche, il ne développe pas une analyse aussi précise que celle de Cantillon, pour qui la nuptialité et la fécondité répondent aux progrès de la richesse initiés par « les propriétaires des terres »
[27].
Mais si Quesnay, comme les économistes classiques, considère en
dynamique que la production gouverne la population, à travers la demande de travail, le constat empirique du fonctionnement de l’agriculture française le conduit à se préoccuper, de manière purement
statique, des débouchés de la production. Selon lui, la population doit être suffisante par rapport à l’étendue et à la fertilité du territoire, sinon la demande intérieure serait insuffisante pour absorber la production agricole
[28]. Ce sont des considérations de ce type qui ont entretenu une ambiguïté quant aux idées de Quesnay sur la population et qui ont pu laisser croire qu’il est parfois populationniste.
La culture de la vigne lui fournit l’occasion de développer une analyse des relations intersectorielles (ici entre l’agriculture et le commerce) et une réflexion sur l’optimisation, cette fois au sein de l’agriculture, de l’allocation de deux des trois facteurs de production : la main-d’œuvre et la terre. À ses yeux, la vigne est éminemment digne d’intérêt, car elle permet de maximiser le peuplement et le produit net – nous dirions aujourd’hui la croissance démographique induite par l’emploi et les revenus distribués. En effet, elle exige une main-d’œuvre abondante et, par conséquent, « la population augmenterait à proportion de l’augmentation des richesses annuelles que produirait l’augmentation de la culture des vignes ». En outre, « la plus riche culture du royaume de France » présente l’avantage de fournir des revenus par l’exportation. Toujours préoccupé d’optimisation de la terre en tant que facteur de production, Quesnay élargit sa réflexion à l’ensemble du secteur agricole et propose de consacrer les terres moins fertiles aux autres activités (herbages, mûriers, menus grains, etc.), ce qui renforcerait l’élevage, améliorerait la nourriture des hommes et donc accroîtrait la population
[29].
La théorie du salaire se déduit également de celle du produit net. L’un et l’autre évoluent dans le même sens. L’argumentation est la suivante. Quand le produit net est élevé, les propriétaires fonciers peuvent distribuer des salaires nominaux plus élevés, à condition qu’ils ne thésaurisent pas et réinvestissent leurs profits, ce que Quesnay croit, puisqu’ils ont un comportement rationnel
[30]. Notons que s’ils ne réinvestissaient pas le produit net, celui-ci se transformerait en un « pécule » stérile, qui freinerait la croissance économique. Quesnay annonce ainsi les analyses de la demande effective du Malthus des
Principes d’économie politique et surtout, comme le note Schumpeter, celles de Keynes
[31]. Supposons acquis que le produit net est effectivement réinjecté dans le circuit. Alors, même si le prix du blé augmente, le salaire réel augmente quand même, puisque la consommation de biens alimentaires n’absorbe pas tout le salaire
[32]. Le caractère très concret du plaidoyer pour l’agriculture permet ainsi un progrès théorique grâce à une analyse plus fine de la demande de travail : la nature et la répartition sectorielle de la demande de travail sont aussi importantes que son volume global.
2. Luxe de décoration et luxe de subsistance
La question de l’emploi des richesses – en termes modernes, la structure de la consommation – est au fondement de la position de Quesnay sur un thème qui a traversé la littérature sur la population au XVIII
e siècle, le luxe
[33]. Dans l’ensemble des passages où Quesnay traite du luxe, les implications démographiques directes du luxe, en tant que facteur de dénatalité, sont rares : dans « Questions intéressantes sur la population, l’agriculture et le commerce, etc. », il dénonce « le luxe dominant » produit par « les manufactures de luxe ». Elles ont répandu des habitudes de consommation quasi « forcées », de telle sorte que pour y faire face, l’individu est porté « à épargner sur la propagation ou à éviter le mariage »
[34].
Un autre fondement de la critique du luxe est l’hostilité au mode de vie imposé par la Cour. On le sait, l’un des buts politiques de Louis XIV, profondément marqué par la Fronde, était de contraindre l’aristocratie à s’affaiblir elle-même en dépensant avec faste ses revenus à la Cour. L’allusion est à peine voilée :
« Ce luxe dominant de décoration qui assujettit les hommes à des dépenses de vêtements et de décoration disproportionnées à leurs facultés n’empêche-t-il pas le propriétaire de réparer et d’améliorer ses biens […] ; les dépenses de décoration qui entraînent d’autres dépenses d’ostentation ne forment-elles pas une sorte de luxe désordonné et destructif ; […] n’inspire-t-il pas aux hommes vains toutes les intrigues et tous les expédients irréguliers pour subvenir aux dépenses du faste. »
Mais ce tableau sans pitié, moralisateur, ne doit pas faire illusion. Ce n’est pas tant l’enjeu politique qui intéresse Quesnay que l’implication économique du luxe. L’argument se centre quelques lignes plus loin sur le problème de la création des richesses : il déplore que l’on « accumule les hommes aux manufactures de luxe au préjudice de l’agriculture »
[35].
Nous sommes ainsi ramenés à l’agriculture et aux implications démographiques indirectes du luxe, à travers l’analyse de la répartition de la force de travail. Les hommes sont orientés à tort vers des secteurs stériles, souvent hostiles à la liberté du commerce et protectionnistes par tradition colbertiste, d’où une pénurie de bras dans l’agriculture et, par contrecoup, l’appauvrissement du royaume. Et la demande de travail étant insuffisante, la croissance démographique s’en trouve déprimée :
« Les manufactures et le commerce entretenus par les désordres du luxe accumulent les hommes et les richesses dans les grandes villes, s’opposent à l’amélioration des biens, dévastent les campagnes, inspirent du mépris pour l’agriculture, augmentent excessivement les dépenses des particuliers, nuisent au soutien des familles, s’opposent à la propagation des hommes, et affaiblissent l’État. »
Dans cette perspective démo-économique, on comprend que l’hostilité de Quesnay au luxe se retourne en approbation quand il s’agit du « luxe de subsistance », c’est-à-dire d’une amélioration qualitative de la consommation alimentaire. Au contraire du luxe de décoration, ce dernier accroît le produit net de l’agriculture. Ici Quesnay s’oppose à Cantillon, qui est plus favorable aux produits des manufactures de luxe, parce qu’il ne défend pas les mêmes enjeux
[36].
3. Liberté économique et population
Pour les physiocrates, si les lois naturelles ne sont pas respectées, la richesse de l’État ne sera pas à son maximum. Dans le domaine économique, l’État doit donc se borner à protéger la propriété privée et la liberté du commerce, ce qui implique le rejet du colbertisme. En ce sens, les physiocrates s’inscrivent parfaitement dans l’opposition bourgeoise qui critique l’inefficacité des réglementations inspirées du mercantilisme. Une des lois naturelles les plus décisives pour la prospérité du royaume est en effet à leurs yeux la liberté du commerce des grains en France, qui, rappelons-le, n’existe pas au XVIII
e siècle entre les provinces. Par exemple, bien que le Languedoc soit plus riche que la Bretagne, le Maine ou le Poitou, cet avantage comparatif, dirions-nous aujourd’hui, est réduit à néant par l’impossibilité de commercialiser son blé
[37].
Comme le libre commerce des grains leur assure un « bon prix », les propriétaires sont enclins à accroître la production en réduisant les friches, en renouvelant les baux, en augmentant les avances, note Dupont de Nemours à propos des progrès de l’agriculture en Provence, en Bretagne, dans l’Orléanais, réalisés selon lui depuis l’établissement de la liberté du commerce des grains en 1763. L’augmentation du produit net permet ainsi aux propriétaires de payer de meilleurs salaires au « menu peuple ». Mercier de la Rivière y voit même la seule justification du commerce extérieur :
« L’intérêt du commerce est donc [pour une nation agricole] l’intérêt de la culture […] c’est le seul et véritable objet qu’elle doive se proposer pour son commerce extérieur si elle veut le faire servir à l’accroissement de la richesse et de la population. » [38]
Poursuivons maintenant l’analyse : le bon prix présente deux avantages qui se renforcent. Des salaires plus élevés se traduisent à l’évidence par une hausse du niveau de vie des salariés, puisque le revenu supplémentaire n’est pas absorbé par la hausse du prix des subsistances (on dirait aujourd’hui que l’inflation ne réduit pas à néant la hausse du salaire nominal). Au niveau macroéconomique cette fois, les revenus distribués vont renforcer la consommation, qui va induire un accroissement de la production et, au terme du processus, une croissance économique de la nation. Le modèle est fortement résumé en 1767 :
« Qu’on ne croie pas que le bon marché des denrées est profitable au menu peuple. Car le bas prix des denrées fait baisser le salaire des gens du peuple, diminue leur aisance, leur procure moins de travail et d’occupations lucratives, et anéantit le revenu de la nation. » [39]
L’exportation des grains n’est pas non plus à craindre. Elle se justifie théoriquement par deux arguments distincts mais convergents : elle procure des revenus qui stimulent la consommation, et la demande de travail qui en résulte induit la croissance démographique. Par ailleurs, comme les objets fabriqués n’incorporent que du travail, mais pas de richesse, il vaut mieux exporter des grains. Le produit net fournit ainsi l’argument théorique décisif en faveur du libre-échange des grains. Il reste à justifier la politique de l’exportation. Quesnay, qui sait que la France dispose d’un excédent exportable, martèle quatre arguments : les exportations ne créent pas de risque de disette ; elles peuvent toujours être contrebalancées par des importations ; la production des grains en Amérique n’est pas à redouter compte tenu de la qualité supérieure des grains produits en France ; et surtout, la vente à l’étranger « soutient le prix des denrées », car elle permet d’éviter une baisse des prix de vente et par conséquent de maximiser le produit net. L’exportation des grains a pour les physiocrates une autre dimension : être en mesure d’exporter est la preuve d’une véritable indépendance politique, puisque l’exportation implique l’autosuffisance alimentaire, comme nous le dirions aujourd’hui. C’est clairement proposer une politique commerciale radicalement opposée au colbertisme, qui protégeait les industries nationales contre les importations. En témoigne un texte de 1766, « Remarques sur l’opinion de l’auteur de l’Esprit des lois concernant les colonies », où il s’oppose à l’affirmation de Montesquieu, qui se trouve au chapitre XVII du livre XXI de
l’Esprit des lois : la métropole aurait seule le droit de négocier avec une colonie, lorsque celle-ci a été fondée uniquement en vue de l’extension du commerce. Quesnay estime qu’accorder à cet effet un monopole à diverses corporations commerciales est mal servir les intérêts de l’État. Ce qui est visé, c’est le pacte colonial
[40].
4. L’impôt et la population
Sous l’Ancien Régime, l’imposition est inefficace, faute d’être directement fondée sur les producteurs réels de richesse, et elle donne lieu à de scandaleux profits, mais les tentatives de réforme de Louis XV, en 1749 notamment, se heurtent à une forte opposition du clergé et de la noblesse. Quesnay, bien au fait de la réalité, considère l’imposition comme l’un des obstacles à la croissance de la population. Par exemple, la taille, souvent vexatoire et arbitraire, fait fuir vers les villes les enfants des laboureurs, ce qui nuit à la production agricole. Quant aux corvées, elles réduisent les paysans à la misère, puisqu’ils ne peuvent disposer de leur force de travail pour assurer la survie de leur exploitation ; au bout du compte, cela mène à un appauvrissement du pays et constitue indirectement un obstacle à la croissance de la population, puisque le nombre des hommes dépend de la production de richesse. On le voit, l’analyse microéconomique se poursuit tout naturellement au niveau macroéconomique. Quesnay condamne tous les impôts qui font obstacle au commerce, y compris international : le commerce doit être « facile et immune ». Or, la note qui précise le sens du deuxième adjectif associe le plaidoyer pour l’ordre naturel et la critique des prédateurs fiscaux et du colbertisme :
« [immune] de toutes contributions fiscales, seigneuriales, etc., de monopoles, d’appointements, d’inspecteurs et d’autres officiers inutiles. Le commerce, comme l’agriculture, ne doit avoir d’autre gouvernement que l’ordre naturel […]. Le monopole dans le commerce et dans l’agriculture n’a que trop souvent trouvé des protecteurs […] et l’ordre naturel a été interverti (sic) par des intérêts particuliers toujours cachés et toujours sollicitant sous le voile du bien général. »
Il est clair que les considérations démographiques ne sont pas importantes en elles-mêmes, elles sont indissociables d’un enjeu crucial lié à une fiscalité efficace : la richesse et, partant, la puissance du royaume.
Richesse du royaume ? Si Quesnay et Mercier de la Rivière souhaitent un impôt unique sur la rente des propriétaires, c’est d’abord pour des raisons d’efficacité : toutes les autres formes d’impôts sont des « doubles emplois » qui retombent finalement sur les propriétaires. L’argument s’adresse au roi, en tant que grand propriétaire foncier : c’est son intérêt bien compris que l’impôt soit prélevé sur la rente foncière. On pourrait ajouter : tant mieux si la population du royaume en vit mieux
[41]. Puissance du royaume ? Comme souvent avec les physiocrates, la théorie économique est en effet indissociable de leur philosophie politique et le lien est particulièrement fort à propos de l’impôt. Dans un texte de 1767,
Despotisme de la Chine, Quesnay développe un modèle politique, le despotisme légal, que systématise Mercier de la Rivière dans
L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, paru la même année. Ce modèle s’organise à partir de deux points fondamentaux
[42]. Le premier relève de leur théorie économique : comme la richesse ne peut venir que de la terre, l’impôt doit être prélevé sur l’agriculture. Le second s’inscrit dans leur philosophie politique : la propriété fondant l’ordre social, le gouvernement a le devoir, pour que fonctionne la société, de la défendre et de la protéger. La démonstration de la nécessité du despotisme légal passe par une réflexion sur la nature et le rôle de l’impôt. Dans un grand royaume, le domaine foncier du souverain étant trop restreint pour fournir les ressources suffisantes au maintien de l’ordre, le roi doit lever des impôts. Ceux-ci bénéficient ainsi d’une sorte de légitimité fondamentale, puisqu’ils permettent la « sûreté » de la propriété. L’impôt devant être nécessairement prélevé sur les revenus de la propriété, il s’analyse finalement, selon l’expression de Weulersse, comme « une sorte de co-jouissance indispensable de l’État dans le revenu des domaines ». Reprenant la théorie juridique du domaine éminent élaborée au cours des deux siècles précédents, les physiocrates considèrent que le roi étant historiquement le premier propriétaire du sol, il peut légitimement imposer aux propriétaires fonciers un impôt fondé sur le revenu de la terre, comme l’écrit Mercier de la Rivière : « en sa qualité de souverain, il est co-propriétaire du produit net des terres de sa domination »
[43]. C’est pourquoi, à propos de l’impôt, la question de la richesse est indissociable de celle de la puissance du Royaume. Mais cette dernière a aussi une dimension militaire.
5. La question des armées
Le contraste avec les mercantilistes, pour qui la puissance d’un royaume se mesure au nombre des sujets, mérite d’être souligné d’entrée de jeu :
« Ceux qui n’envisagent les avantages d’une grande population que pour entretenir de grandes armées jugent mal de la force d’un État […]. Les grandes armées l’épuisent. »
Si la population n’a pas pour raison d’être de fournir des soldats au Prince, comment assurer la défense du royaume ? L’argumentation est cohérente avec la réalité de l’époque et elle s’inscrit parfaitement dans la théorie économique. Au XVIIIe siècle, les armées sont presque entièrement composées de mercenaires et d’unités d’artillerie, même si en France le système de la milice fournit des hommes. Pour avoir un grand nombre de soldats, l’argent est bien plus nécessaire que les hommes. La question est alors celle des ressources financières nécessaires pour enrôler et armer les troupes, comme le voit clairement Quesnay :
« Les grandes armées ne suffisent pas pour former une riche défense ; il faut que le soldat soit bien payé pour qu’il puisse être bien discipliné, bien exercé, vigoureux, content et courageux. La guerre sur terre et sur mer emploie d’autres moyens que la force des hommes et exige d’autres dépenses bien plus considérables que celles de la subsistance des soldats. Aussi ce sont bien moins les hommes que les richesses qui soutiennent la guerre. » [44]
Un facteur historique précis doit être évoqué ici. La publication du
Tableau économique en 1758 est directement liée à la désastreuse guerre de Sept Ans (1756-1763), qui se révélait être un gouffre financier, en raison des opérations militaires dans les colonies et du rôle décisif joué par la marine. Quesnay, conscient de la gravité de la crise financière, juge le moment opportun de présenter les principes d’un système qui devrait restaurer les forces du royaume et il publie le
Tableau économique sur lequel il travaillait depuis un an
[45]. Ce contexte donne tout son sens au fait que le roi figure dans le
Tableau économique dans la deuxième classe, celle des propriétaires : il n’a donc guère intérêt, en tant que propriétaire, à perdre sur les champs de bataille la seule population qui assure la production de ses richesses
[46].
Mais à nouveau, où trouver les hommes pour assurer la défense du royaume ? La réponse découle logiquement de la théorie de la production : dans les classes stériles. Si c’est en effet le cas, richesse et puissance militaire sont alors parfaitement compatibles puisque le roi peut payer ses troupes avec le produit net :
« Pour ne point manquer de bons soldats et de bons matelots, il suffit de les bien payer, et de se procurer amplement les fonds de cette dépense, par une riche culture, et par un commerce extérieur qui augmente les revenus des biens-fonds du royaume. »
Et dans l’article « Impôts », Quesnay associe explicitement arguments politiques et économiques. Finalement, le nombre des hommes n’est nullement décisif pour la puissance d’un État et la rupture avec le mercantilisme, on le voit, est totale : le nombre des hommes n’est pas en soi un facteur de puissance pour le Prince
[47].
III. Un échec et ses causes
La physiocratie a produit une théorie de population et une doctrine économique pour l’agriculture, mais ni doctrine ni politique de population. Ceci s’explique fondamentalement, selon nous, par le fait que la population est une variable dépendante. Il n’est donc pas surprenant qu’au niveau doctrinal, les physiocrates aient été avant tout concernés par les mesures économiques agricoles, et qu’en matière de population, ils ne soient ni populationnistes, ni anti-populationnistes. Par exemple, ils sont favorables à un prix élevé des grains, car celui-ci se traduit par une augmentation du produit net. Ce dernier est le moteur de la croissance économique et par contrecoup celui de la croissance démographique, à travers la demande de travail. Nous l’avons noté plus haut, les physiocrates, dans le domaine de la population, aboutissent à des positions opposées à celles des mercantilistes. Mais pourquoi les physiocrates, qui avaient élaboré une construction théorique cohérente, fondée sur un solide constat empirique et dont découlait une doctrine économique claire, ne purent-ils obtenir qu’une mise en œuvre politique éphémère de leurs idées (de 1763 à 1770 puis de 1774 à 1776), alors que les doctrines et les politiques mercantilistes ont dominé la scène européenne pendant plus d’un siècle et demi ? Leur échec s’explique aux niveaux économique et politique.
1. Une stratégie de développement peu convaincante
En termes de stratégie de développement, les physiocrates ont eu raison de considérer qu’une agriculture efficace était nécessaire en France pour permettre une croissance économique globale
[48]. Par exemple, l’idée d’un impôt unique sur la rente foncière apparaît comme une mesure judicieuse à la lumière de ce que nous savons aujourd’hui de l’histoire économique des XVII
e et XVIII
e siècles : les prix agricoles ont connu un long mouvement de hausse sur la période 1716-1789, certes marqué par d’amples fluctuations conjoncturelles, et la rente foncière a augmenté bien plus vite entre 1730 et 1789 que les prix et tous les autres impôts
[49]. Les physiocrates en étaient d’ailleurs parfaitement conscients : il était donc logique de concentrer le prélèvement fiscal sur ce seul revenu, dont le rendement aurait été bien supérieur aux multiples impôts de l’Ancien Régime
[50]. Malheureusement pour eux, l’agriculture française, au contraire de celle de l’Angleterre, n’était nullement organisée, sauf exception, en accord avec leurs principes. En 1750 parut le
Traité sur la culture des terres de Duhamel du Monceau, qui fondait le mouvement agronomique français, mais bien que les agronomes fussent lus, et l’agriculture anglaise admirée, il manquait aux physiocrates le constat empirique, sur le territoire même de la France, qui aurait démontré de manière éclatante le bien-fondé de leur doctrine. En d’autres termes, si leur analyse du modèle anglais leur permit de réaliser un progrès théorique, elle ne put être utilisée au niveau doctrinal, car ces intellectuels étaient bien trop en porte-à-faux par rapport à la réalité de l’agriculture française.
L’industrialisation et le commerce florissant de l’Angleterre, qui confirmaient d’année en année la justesse des analyses de la
Richesse des nations et de l’école classique, contribuèrent sans doute davantage à ruiner leurs chances de faire école : aux yeux des contemporains, il était clair que l’industrie n’était nullement stérile et qu’elle créait de la valeur ; il était patent que le commerce fournissait à l’Angleterre les capitaux nécessaires à son industrialisation, ce qui affaiblissait doublement les thèses physiocratiques
[51]. Il faut pour un instant nous resituer dans le contexte anglais du milieu du XVIII
e siècle et évoquer l’état d’esprit des contemporains. Entre 1700 et 1780, le commerce extérieur a doublé et les colonies supplantent l’Europe dans les échanges, en particulier grâce à la traite négrière
[52]. Aussi Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoé, pouvait-il écrire en 1726 que « le commerce en Angleterre n’est pas comparable et ne devrait pas être mis au niveau de celui des autres pays […] ni les commerçants dépréciés comme ils le sont à l’étranger » ; le duc de Newcastle, quant à lui, affirmait qu’il « avait été élevé dans l’idée que le commerce est la seule ressource de cette nation » et qu’il « s’était toujours efforcé de contribuer à encourager et étendre le commerce et les échanges des royaumes »
[53]. En France même, la fortune de Nantes, de Bordeaux et de Saint-Malo est éclatante : entre 1716 et 1788, les importations des Îles d’Amérique passent de 16,7 à 185 millions de livres et les exportations de 9 à 78 millions. Et dans l’ensemble du royaume, alors que le commerce européen quadruple, le négoce colonial décuple
[54]. Des profits beaucoup plus substantiels pouvaient donc être retirés des colonies et du commerce international : des néo-mercantilistes comme Melon ou Véron de Forbonnais, mais aussi le pouvoir royal et ses hommes, par exemple Graslin, receveur général des fermes à Nantes, l’ont bien vu. On comprend que Quesnay ait tenté de réfuter l’argument : bien qu’il soit parfaitement lucide sur la prospérité de l’Angleterre (« la traite des nègres, qui est l’objet capital du commerce de cette nation »), il ne peut qu’affirmer, sans réellement le prouver, que les revenus qu’elle en tire sont bien inférieurs à ceux de l’élevage et du commerce des grains. En revanche, le chapitre 7 de la
Philosophie rurale, parue en 1763, qui est de la plume de Quesnay, fournit une masse d’informations chiffrées sur l’agriculture de l’Angleterre et sur la circulation des richesses, à l’instar du
Tableau économique. Mais la comparaison avec les profits du commerce colonial n’est pas faite. Quesnay tient d’ailleurs un raisonnement comparable à propos de la France :
« On estime le profit du commerce de nos colonies à 15 millions ; c’est un objet intéressant pour les commerçants, mais une petite ressource pour un grand royaume qui perd des milliards par la dégradation de son agriculture. » [55]
2. La peur des famines, piège politique
L’échec de la physiocratie s’explique enfin au niveau politique. Mercier de la Rivière ouvre ainsi le Discours préliminaire de L’ordre naturel :
« Nous connaissons dans les Rois trois principaux sujets d’ambition ; une grande richesse, une grande puissance, une grande autorité : j’écris donc pour les intérêts des rois ; car je traite des moyens par lesquels leur richesse, leur puissance, leur autorité permet de l’élever au plus haut degré possible. »
Et pourtant, leur relation au pouvoir politique est pour le moins complexe. Quesnay, qui était bien en cour, en tant que médecin de Madame de Pompadour, ne publie pas l’article « Hommes » au moment où la question de la censure se pose pour la
Grande Encyclopédie. Et comme Montesquieu avec les
Lettres persanes, il passe par le détour de la Chine. D’où, selon Fox-Genovese, l’identification à Confucius et la référence au sage. Mais alors que les prises de position sociales et politiques sont voilées, la critique économique est violente et précise : les articles « Grains » et « Hommes » opposent fermement Colbert et Sully. Le premier est explicitement critiqué, les louanges du second sont longuement chantées
[56].
La théorie du produit net débouchait logiquement sur une politique économique : moderniser l’agriculture pour renforcer l’État, en privilégiant la libéralisation du commerce intérieur et international d’un produit politiquement sensible, comme nous dirions aujourd’hui, à savoir les grains. Le contexte politique permet de comprendre pourquoi le libre commerce des grains était pourtant une mesure irréalisable dans les trois dernières décennies de l’Ancien Régime
[57]. Entre 1760 et 1775, la question est indissociable de bien d’autres enjeux cruciaux : l’arbitraire politique, l’inégalité devant l’impôt, la crise financière et l’endettement de la royauté par exemple. L’amalgame était prévisible : l’hostilité à cette forme de libéralisme commercial reposait sur la hantise de la faim et la famine n’était en fait qu’un dysfonctionnement parmi d’autres. Même si l’opposition était très divisée et n’avait pas encore de projet politique cohérent, elle tenait là une arme politique pour affaiblir la royauté. Les physiocrates, trop soucieux d’établir une nouvelle orthodoxie contre le mercantilisme encore vivace à travers le colbertisme, et plus encore accaparés par leur démonstration de la stérilité de toute forme d’activité économique autre qu’agricole, ont sous-estimé leurs adversaires. Ils furent de fait prisonniers de la lutte tantôt sourde, tantôt ouverte des Parlements contre la royauté, alors qu’ils avaient été initialement soutenus par cinq d’entre eux.
Rappelons les étapes de la mise en œuvre de la liberté du commerce des grains
[58]. Premier acte. Sous l’influence de Gournay, mort en 1759 et de Quesnay, le contrôleur général des finances, Henri Bertin, fait autoriser le 27 mai 1763 la libre circulation des « grains, farines, et légumes dans toute l’étendue du royaume », tandis que les opérations de vente et d’achat sont rendues à peu près libres
[59]. Le 19 juillet 1764, un édit royal supprime toute entrave au commerce des grains et des farines, à l’exception de Paris et de son arrière-pays. En outre, l’exportation et l’importation sont partiellement autorisées. Le préambule de l’édit, rédigé en partie par Dupont de Nemours, qui travaillait alors avec Turgot, est une véritable profession de foi physiocratique
[60]. En mai 1763, le Parlement enregistre avec réticence la déclaration royale : « si l’expérience prouve les inconvénients de cette nouvelle législation, on reviendra aux anciennes lois ». Cela laissait augurer de l’état d’esprit général : les consommateurs, ne se sentant plus protégés par la réglementation du prix du pain, y virent un facteur de hausse
[61]. On parla même de « pacte de famine », de spéculations auxquelles le roi lui-même serait associé. Les Parlements firent obstacle à la mise en œuvre des mesures de libéralisation du commerce et attaquèrent leurs inspirateurs, les physiocrates, et en particulier Baudeau. En 1767, une mauvaise récolte aggrava les attaques contre les physiocrates, accusés de vouloir affamer le peuple, et Véron de Forbonnais publia une réfutation du
Tableau économique de Quesnay. Entre 1765 et 1768, trois des physiocrates, Le Trosne, Mercier de la Rivière et Baudeau, publièrent des ouvrages pour défendre les positions du groupe, car l’hostilité des Parlements était vive : celui de Paris accuse les physiocrates de vouloir priver le peuple de pain ; Rouen rétablit la réglementation du commerce des grains le 15 avril 1768 et au cours de l’été 1770, c’est le tour de Paris et de Dijon. Le témoignage de Dupont de Nemours donne la mesure de la situation
[62]. Fin 1768, L’Averdy, le contrôleur général qui avait succédé à Bertin et qui était responsable de l’édit du 19 juillet 1764, est renvoyé. Avec les mauvaises récoltes de 1769 et 1770, le prix du blé reste élevé. La réglementation de 1764 est finalement abolie le 23 décembre 1770. Seul Turgot, l’intendant du Limousin, maintient la liberté des grains dans sa province.
Deuxième acte. Dès son arrivée au pouvoir, le 24 août 1774, Turgot entreprend des réformes et en envisage d’autres d’une audace remarquable : réduction des dépenses de la Cour, du traitement des ministres, suppression de certains privilèges aristocratiques et des charges inutiles, abolition des corvées et, bien sûr, rétablissement du libre commerce des grains. En deux brèves années (il est renvoyé le 13 mai 1776), il va se heurter à nouveau à une coalition d’intérêts. L’édit du 13 septembre 1774, complété la même année par d’autres mesures, assurait la totale liberté du commerce des grains en France. Mais les mauvaises récoltes de 1774 et 1775 déclenchent en avril-mai 1775 une « guerre des farines ». Le bruit court à nouveau que des accapareurs monopolisent les grains pour faire monter les prix et des émeutes éclatent en avril à Reims, Dijon, en Picardie, en Brie, en Beauce. Le 2 mai 1775, quelques personnes se rassemblent devant les grilles du château de Versailles ; le 3, on manifeste dans les rues de Paris et le 5, le Parlement de Paris demande au roi de prendre les mesures nécessaires pour faire baisser le prix du pain. Le pouvoir royal combine répression et pardon, et la crise passe. Mais il est à nouveau confronté, début 1776, à l’opposition des corps de métier, hostiles à toute forme de concurrence et à celle du Parlement, qui fait en mars 1776 une remontrance au roi sur la question de la suppression des corvées et de divers privilèges, en dénonçant, au nom même de l’ordre social qui fonde la royauté, les dangers de l’égalité devant l’impôt. Finalement, Turgot est renvoyé le 13 mai 1776. Telles furent les tourmentes dans lesquelles les physiocrates furent pris.
3. Économie et politique : des contradictions fondamentales
Au moins trois contradictions fondamentales expliquent l’échec politique des physiocrates. Tout d’abord, ils ne cessent de réclamer, pour ce qui concerne le commerce des grains, l’État gendarme – et ils sont à ce titre les inventeurs de la célèbre formule « laissez-faire » – tout en demandant au pouvoir politique de limiter et de surveiller étroitement l’exercice du droit de propriété. Nous avons évoqué l’audace des réformes de Turgot. À leur sujet, et à propos de la réforme des impôts ou encore de la politique économique des physiocrates, Samuels parle à juste titre « d’une conception utilitariste de la fonction sociale de la propriété et de la nécessaire implication de l’État dans le constant réaménagement des droits de la propriété »
[63]. Celle-ci, somme toute fort peu libérale, résultait logiquement de ce qu’il faut bien considérer comme un véritable programme de développement économique fondé sur la modernisation de l’agriculture, condition fondamentale, nous l’avons longuement montré, du redressement de la puissance du royaume. En d’autres termes, les physiocrates ont voulu « substituer leur propre programme agriculturiste au colbertisme »
[64]. A. Smith, bien qu’il reconnût leur contribution à la constitution de la science économique, ne manqua pas de noter que la physiocratie était un système, tout comme le mercantilisme.
Ensuite, Fox-Genovese a raison de souligner que proposer le libre commerce des grains à un pouvoir habitué à faire des réserves, c’était oublier que le Roi, père de la nation, devait se préoccuper de la subsistance de ses sujets et que derrière ce devoir moral se cachait le calcul politique : la faim est facteur d’instabilité sociale
[65]. Or, les physiocrates ne peuvent s’appuyer que sur une minorité d’agriculteurs modernistes, car au XVIII
e siècle, l’agriculture française, sauf dans certains cercles, reste encore largement immobile
[66]. Avec une base sociale aussi étroite, ils ne peuvent faire passer leurs idées que grâce au bon vouloir du Prince, alors que ce dernier est tiraillé entre des groupes d’intérêt opposés. Mais comme ils critiquent dans le même temps les impôts et les privilèges octroyés par la royauté, ils ne peuvent compter sur son appui inconditionnel. De fait, au nom d’une vérité fondée sur la science économique qu’ils ont découverte, ils ne se proposent rien moins que de contraindre le Roi, dans son intérêt même de grand propriétaire, à renoncer à toute marge de manœuvre et à endosser la solution physiocratique. C’était nier le politique au nom du savoir technocratique.
Enfin, revenons sur leur modèle politique, le despotisme légal, et sur ses implications politiques. Il se fonde, on le sait, sur une analyse de la propriété : propriété et souveraineté sont indissociables en la personne du Roi, qui est – et c’est une donnée cruciale pour leur démonstration – le plus grand propriétaire terrien du royaume. Aussi sa légitimité n’est-elle plus uniquement de droit divin, elle est économique ou plutôt foncière. Le Roi est donc un despote, au sens littéral du terme, c’est-à-dire qu’il est « maître et propriétaire à titre patrimonial » du sol. Mais c’est un despote légal, qui doit avant tout respecter les lois. Il se distingue donc radicalement du despote « personnel » ou « arbitraire », qui se sert de la force pour opprimer. Son rôle est d’assurer la défense de la propriété et des lois naturelles contre tout ce qui les menace, et à travers elles l’ordre naturel : l’égoïsme des titulaires de monopoles, l’insubordination de l’administration subalterne, les émeutes provoquées par la cherté des grains.
Face à ces dangers, l’autorité tutélaire doit être « unique et impartiale »
[67]. C’est pourquoi leur préférence va tout naturellement à la monarchie héréditaire, qui cumule légitimité économique et politique. Elle est à leurs yeux bien plus efficace que la séparation des pouvoirs proposée par Montesquieu, qui repose sur des équilibres bien trop fragiles, ou que le gouvernement aristocratique, qui peut « former par confédération une puissance supérieure aux lois »
[68]. Quant à la démocratie, qui défère le pouvoir législatif à la nation, elle présente deux défauts. Son principe même, la représentation
politique du corps de la nation, est en contradiction avec la nécessaire inégalité économique de la propriété : on ne peut confier le vote de lois destinées à protéger cette inégalité à une assemblée élue sur la base du principe d’égalité entre les citoyens. Mais surtout, « l’ignorance et les préjugés qui dominent dans le bas peuple, les passions effrénées et les fureurs passagères dont il est susceptible exposent l’État à des tumultes, à des révoltes et à des désastres horribles »
[69].
On devine les conséquences d’une telle prise de position dans l’Ancien Régime finissant. Alors que les physiocrates sont proches des Encyclopédistes en ce qu’ils demandent le minimum d’État sur le plan économique – celui-ci doit se limiter à garantir la liberté des grains –, ils s’en distinguent en voulant le faire sous un régime de despotisme légal. Prôner une intervention autoritaire du politique pour assurer la liberté économique était pour le moins contradictoire. Ainsi, le modèle du despotisme légal ne pouvait que hérisser les Encyclopédistes et il a valu aux physiocrates l’hostilité de Galiani, Diderot, Rousseau, Mably et Grimm : il contribua à les isoler et à précipiter leur échec
[70].
* * *
Au total, c’est bien l’articulation entre le politique et l’économique qui explique l’échec des physiocrates. Bien que leur théorie fût fondée sur des observations empiriques de qualité, le modèle qu’ils proposaient avait peu de chances de convaincre leurs contemporains au niveau doctrinal, surtout dans le contexte politique de la fin de l’Ancien Régime. Il en résulte une implication méthodologique importante quant à l’étude des idées sur la population. Peu importe qu’elles aient occupé une place marginale dans les préoccupations des physiocrates et que l’enjeu essentiel ait été le libre commerce des grains et le développement de l’agriculture. Au siècle même de la théorisation de la démographie, on ne peut, et tel était notre propos, les analyser indépendamment des enjeux politiques
[71]. Et c’est en réalité l’histoire qui a le dernier mot dans cet enchevêtrement de disciplines auxquelles nous avons fait appel et des niveaux d’analyse où il nous a fallu nous situer : l’histoire longue des structures économiques et des idées a permis la genèse théorique et doctrinale de la physiocratie, centrée sur l’agriculture et par contrecoup sur la population, tandis que l’histoire courte, celle de la conjoncture économique et politique, a précipité son échec. Mais l’apport théorique fondamental de la physiocratie – le démographique est déterminé par l’économique – fera fortune.
L’auteur remercie Alain Alcouffe et Christine Théré pour leurs commentaires sur une version antérieure de ce texte.
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Baudeau Nicolas, 1846a, « Explication du tableau économique », dans Eugène Daire (dir.), Les physiocrates, Paris, Guillaumin (Collection des principaux économistes), p. 822-867 (1re édition 1758).
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