2002
Population
Bibliographie critique
Analyses
Rubrique coordonnée par
Jacques Véron
avec le concours de
Dominique Diguet
du service de la Documentation et de la Bibliothèque
Beaud Stéphane, « 80 % au bac »,… et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Paris, La Découverte, 2002, 330 p.
80 % d’une génération au bac : l’objectif a fait l’objet d’un large consensus politique, tant auprès des partisans d’une démocratisation de l’enseignement et de la lutte contre les inégalités des chances, qu’auprès des responsables au pouvoir qui y voyaient également le moyen de réduire en partie le chômage des jeunes. Les politiques scolaires de recrutement de ces nouveaux lycéens se sont mises rapidement en place. Au cours de la décennie 1985-1995, le taux de bacheliers au sein d’une génération a plus que doublé (de 30 % à 63 %) et cette augmentation s’est accompagnée d’une diversification des filières proposées aux élèves, avec la création des bacs professionnels. Mais l’impact de ces politiques sur le fonctionnement des lycées montre les limites de cette démocratisation.
L’ouvrage de Stéphane Beaud a bien des mérites, dont celui de nous inviter à la relecture du dossier « La démocratisation de l’enseignement », présenté par Henri Leridon dans le numéro 1 de Population publié en 2000, engageant un dialogue particulièrement stimulant avec les articles de Pierre Merle, et de Marie Duru-Bellat et Annick Kieffer. Ces deux articles montrent comment l’allongement massif de la scolarisation en second cycle s’accompagne d’une ségrégation sociale croissante et d’une augmentation des écarts sociaux d’accès aux différentes filières. Si la part des élèves issus des classes populaires est globalement croissante, elle se révèle beaucoup plus forte dans certaines séries de bacs (notamment le bac G), alors que les enfants des classes supérieures investissent en plus forte proportion les « prestigieuses » séries scientifiques. À tous les niveaux du secondaire et du supérieur, les mêmes processus structurels d’élimination et de relégation semblent jouer, et la « seconde explosion scolaire » se concrétise par une « massification » plutôt qu’une démocratisation. La ségrégation sociale s’inscrit spatialement dans le caractère dual de l’offre scolaire, où la terminologie commune de lycée occulte la différence entre les « anciens » lycées de centre ville et ceux de la périphérie, baptisés polyvalents, car ils regroupent toutes les filières, techniques et professionnelles, ce que refusent de faire les premiers. Ceux-ci n’ont d’ailleurs modifié leur mode de recrutement qu’à la marge, alors que les nouveaux lycées scolarisent des élèves qui auraient été antérieurement orientés vers des filières courtes. Or, leurs élèves sont du fait même de leur cursus scolaire les moins préparés à affronter les exigences propres aux études universitaires. Les enquêtes de l’Observatoire de la vie étudiante (Grignon et Gruel, 1999) montrent que l’accès aux différentes filières de l’enseignement supérieur reste très largement déterminé par le parcours scolaire antérieur et par l’origine culturelle et géographique des familles.
Stéphane Beaud complète ces constats à travers le suivi de trajectoires scolaires de jeunes originaires d’un quartier HLM à forte composante immigrée de la région de Montbéliard. Le travail présenté s’inscrit dans une enquête plus large, menée en collaboration avec Michel Pialoux, pendant dix ans (1990-2000) sur un vaste terrain (usine, mission locale pour l’emploi, quartiers, famille) et mobilisant plusieurs méthodes (questionnaires, entretiens approfondis, observations ethnographiques).
La perspective ouverte par le suivi sur longue durée de trajectoires individuelles est d’autant plus pertinente qu’en étudiant la fabrication des destins sociaux, à la croisée des histoires familiales, scolaires, résidentielles et matrimoniales, il est possible de dégager des processus sociaux structurels qui ont de fortes chances de se retrouver dans d’autres contextes. L’approche ethnographique éclaire à sa manière les lois sociologiques établies par les données statistiques, mais au-delà de cet apport illustratif, elle permet surtout de comprendre ce qui est en jeu dans la réussite ou dans l’échec, ce qui se négocie exactement sur la scène scolaire et ailleurs, comment se produisent et se reproduisent ces trajectoires, matériellement, socialement, mais aussi symboliquement et subjectivement. Toutes choses sur lesquelles les statistiques restent muettes.
L’ouvrage est divisé en trois parties : la première traite du passage du collège au lycée, la seconde s’intéresse au parcours universitaire de quatre de ces nouveaux lycéens, la troisième se centre sur leur insertion professionnelle ultérieure. La présentation est à la fois chronologique, avec un large balayage des collégiens et lycéens qui va peu à peu se focaliser sur quatre étudiants inscrits à l’université, et longitudinale, à propos de leur devenir professionnel et personnel.
À travers le suivi des élèves, du collège au lycée, du lycée au supérieur et de l’université au marché du travail, l’auteur met en scène attentes, espoirs, difficultés et désillusions, posant d’une manière incisive la question des conséquences concrètes, à la fois individuelles et collectives, de la politique scolaire de prolongation de la scolarité pour tous.
Pour ces jeunes collégiens et pour leurs familles, la nouvelle politique scolaire a joué un rôle d’autant plus important qu’elle encourage, en la rendant possible, l’idée d’une sortie de la condition ouvrière. Stéphane Beaud souligne le premier malentendu, qui tient à la confusion entre bacs professionnels et bacs généraux. L’accès au bac concrétise pour les ouvriers la possibilité offerte à leurs enfants d’accéder aux études supérieures, au moment même où se répand l’idée qu’il n’y a plus d’avenir pour ceux qui n’ont pas de « bagage scolaire », l’enseignement professionnel ne semblant plus ouvrir qu’aux métiers d’exécution.
Ces nouveaux lycéens ont été, dans leur très grande majorité, des élèves « moyens » au collège, travaillant juste assez pour obtenir le passage dans la classe supérieure. Aller au lycée représente un saut qualitatif dont ils ont bien conscience, qui génère chez eux de fortes tensions. L’accès aux filières générales, qui permet d’éviter le LEP, ressenti par tous « comme l’antichambre du chômage », leur apparaît comme une orientation positive. En même temps, l’entrée en seconde est aussi vécue par certains comme un déracinement, une déstabilisation sociale, morale et symbolique et engendre la crainte diffuse de ne pas être à la hauteur de la situation.
Dès le passage au second cycle du secondaire, se manifeste le poids de l’appartenance au quartier comme obstacle objectif à l’acquisition d’une culture scolaire. Les « nouveaux lycéens » se différencient des « miraculés de l’école » d’origine populaire (voir Terrail, 1995) par la résistance qu’ils opposent aux différentes entreprises d’acculturation scolaire dont ils sont l’objet. Cette résistance se manifeste dans les préférences en matière d’établissement ou d’options en seconde. Les collégiens ont le « choix » entre deux établissements : un lycée ancien de centre ville, de bonne renommée, mais qui fait preuve de grandes difficultés à intégrer ces « nouveaux lycéens », pour lesquels il crée des classes de relégation afin de protéger les filières les plus prestigieuses ; un lycée de Zup, polyvalent, qui a joué la carte de l’augmentation des effectifs à travers une politique d’orientation positive et de soutien des élèves. Dans le premier établissement, l’affectation à une bonne classe est souvent douloureuse. Dans le lycée de Zup, qui recrute dans des milieux beaucoup moins favorisés, l’appartenance à une « mauvaise » classe adoucit la période de transition car elle protège de la confrontation aux « vrais » lycéens et garantit un « entre soi ». Choisir cet établissement ou choisir certaines options dans le lycée du centre ville pour être dans la même classe que les copains, c’est finalement signifier l’attachement à son quartier et la volonté de différer le contact avec d’autres milieux sociaux, avec l’objectif plus ou moins clair de s’intégrer sans heurt à la vie lycéenne en cherchant à en minimiser le coût psychologique. Ce désir de l’entre soi et de la reconnaissance des pairs qu’ils fréquentent depuis leur naissance renvoie à l’image que ces jeunes (il s’agit essentiellement des garçons, nous y reviendrons) veulent donner d’eux-mêmes et qui se construit sur d’autres scènes sociales que l’école : les lieux publics, le café, le sport, la « drague ». L’exemple d’un lycéen qui « veut s’en sortir » et qui sent peu à peu se creuser l’écart entre lui et ses copains montre à la fois la nécessité de cette séparation – qui le fait apparaître comme un « traître » – et son caractère douloureux.
Le passage dans l’enseignement supérieur, une fois obtenu ce bac tant désiré, n’est pas mieux préparé que le passage au lycée. La plupart des lycéens de la cité tentent d’éviter le Deug, mais leurs demandes de BTS ou d’IUT n’aboutissent pas, en raison de la médiocrité de leurs dossiers. Ils se retrouvent « par défaut » à l’université. Les quatre étudiants suivis par Stéphane Beaud sont inscrits en Deug d’AES, à la faculté de Belfort, à une vingtaine de kilomètres de la cité où ils vivent. Faisant bloc, se rendant ensemble en voiture à leurs cours, ils minimisent le temps passé à la fac, pour revenir rapidement « chez eux », dans la cité. Les conditions de travail à l’université semblent bonnes, mais la vie étudiante y reste à l’état embryonnaire, et s’avère moins attractive pour eux que la sociabilité de leur quartier. Leur font défaut à la fois la capacité de gérer leur temps – ils expriment le regret du lycée et de son rythme temporel, journalier, hebdomadaire, annuel –, et la capacité d’auto-contrainte pour se mettre au travail dans un contexte familial qui ne s’y prête pas toujours. La période de révision des examens, où l’enquêteur se propose de les aider, permet de mettre à jour à la fois la pression que les attentes familiales engendrent pour eux – « ils se rendent pas compte » – et la conscience de leur illégitimité culturelle à travers le constat de l’ampleur de leurs lacunes.
Dans la dernière partie, Stéphane Beaud suit l’insertion professionnelle de ces quatre étudiants. Qu’ils aient poursuivi leurs études ou qu’ils les aient abandonnées avec soulagement, ils ont tous dû opérer un véritable réajustement de leur identité sociale. Appartenant à la première génération des « nouveaux bacheliers », ces étudiants se trouvent paradoxalement confrontés à la faiblesse de leur « valeur scolaire » que souligne l’échec de leur insertion professionnelle ultérieure.
L’analyse de ces itinéraires particuliers a vocation à dépasser le cadre des histoires individuelles pour mettre en évidence l’ampleur des espoirs qu’a suscités la politique de « démocratisation ». L’école comme moyen d’échapper à l’usine, l’obtention du bac – qui, loin d’être une simple formalité, s’avère une étape fondamentale –, la distinction matérielle (allocation d’études) et symbolique que représente l’inscription à l’université sont autant d’éléments qui expliquent l’amertume de la déception et le ressentiment général.
Un des apports les plus importants de ce livre me semble être la réflexion sur l’impact de la décentralisation universitaire, qui consiste à créer des antennes allant jusqu’à la licence ou la maîtrise dans les villes entourant les grands centres universitaires. Ces antennes attirent particulièrement les étudiants d’origine populaire. Souvent neuves et offrant de bonnes conditions matérielles de travail, elles s’avèrent avantageuses par les économies qu’elles induisent en matière de logement et de transport. Elles permettent aussi d’éviter le « traumatisme » du départ du domicile familial, de conserver les amitiés lycéennes ou du quartier, de poursuivre une vie sociale et extra-scolaire à l’identique. Mais à l’inverse, elles sont responsables d’un défaut d’acculturation et de socialisation universitaire, elles favorisent le maintien des habitudes prises au temps du secondaire, ce qui nuit à la mise au travail nécessaire à la réussite aux examens. Pour ces étudiants « à domicile », la distance avec le monde de la culture légitime se maintient, voire s’accroît.
Ce livre, foisonnant et passionnant, laisse à mes yeux deux questions en suspens. La première concerne l’hétérogénéité de la population désignée sous le terme de « jeunes de banlieue », amalgamant ceux « qui s’en sortent », miraculés de l’école ou des carrières sportives ou artistiques, jusqu’à ceux qui plongent dans la délinquance ou la drogue en passant par l’entre-deux, étudié ici, qui est lui-même très hétérogène. Les réussites « non exceptionnelles » y sont peu représentées. Sont-elles impensables ? Une interrogation plus poussée sur les trajectoires des filles aurait peut-être pu éclairer l’importance de l’identité de sexe dans la manière de penser la réussite scolaire et sociale. Les filles, dans cet ouvrage, sont certes prises en compte, mais davantage en contrepoint que comme objet d’analyse. Le poids de la domination masculine et ses diktats sur l’un et l’autre sexe ne sont pas ignorés, l’asymétrie croissante avec l’âge entre les positions des garçons et des filles est soulignée. Mais – du moins à mes yeux – leurs positions ne sont ni suffisamment mises en valeur ni suffisamment utilisées. Tout au plus jouent-elles sur le plan de la spécificité, de la particularité sexuée. Tout se passe – je force un peu le trait – comme si les « vrais nouveaux bacheliers » n’étaient pas, ici comme dans les autres milieux sociaux, plus souvent des bachelières. On ne peut que souhaiter, après la lecture de ce livre, que l’auteur se remette à l’ouvrage pour en traiter.
RÉFÉRENCES
Duru-Bellat Marie, Kieffer Annick, 2000, « La démocratisation de l’enseignement en France : polémiques autour d’une question d’actualité », Population, 55 (1), p. 51-80.
Grignon Claude, Gruel Louis, 1999, La vie étudiante, Paris, Puf.
Merle Pierre, 2000, « Le concept de démocratisation de l’institution scolaire : une typologie et sa mise à l’épreuve », Population, 55 (1), p. 15-50.
Terrail Jean-Pierre, 1995, Destins ouvriers, Paris, Puf.
Michèle Ferrand
GEAPE (sous la direction de Jean-Pascal Simonin et François Vatin), L’œuvre multiple de Jules Dupuit (1804-1866). Calcul d’ingénieur, analyse économique et pensée sociale, Presses universitaires d’Angers, 2002, 252 p.
Réalisé par le Groupe d’études d’analyse et politiques économiques (GEAPE) de l’université d’Angers, cet ouvrage présente les contributions de Jules Dupuit à la science économique. Appartenant, selon les mots de Joseph Schumpeter, « au groupe des brillants ingénieurs travaillant au service de l’État », Dupuit est, avec Cournot, un précurseur de l’école néo-classique tandis que Walras en est le fondateur français.
Ingénieur des Ponts et chaussées, Dupuit commence sa carrière en 1827 au Mans, où il se consacre à des travaux concernant aussi bien les routes que la navigation de la Sarthe. Dix ans plus tard, il publie un premier mémoire sur « Le tirage des voitures et le frottement de roulement », dans lequel, explique Georges Reverdy, auteur d’un des chapitres de ce livre, il « conteste certaines formules admises jusqu’alors ». Ingénieur en chef de la Marne en 1840, J. Dupuit est nommé quatre ans plus tard à Angers où il reste jusqu’en 1850. Il s’y préoccupe des routes, des ponts et notamment de la modernisation du pont du Centre sur la Maine, ainsi que de l’arrivée du chemin de fer. Il est ensuite nommé à Paris.
C’est en 1844 que commence la carrière de J. Dupuit comme économiste, avec la publication, dans les Annales des Ponts et Chaussées, d’un mémoire sur « La mesure de l’utilité des travaux publics ». Comme le rappellent Bernard Grall et François Vatin, ce mémoire « sera salué trente ans plus tard comme un texte précurseur par les fondateurs de l’école néo-classique ». Dans ce mémoire, Dupuit discute la théorie de la valeur et celle de l’utilité.
Dupuit marque son intérêt pour les questions de population dans deux articles qui paraissent dans Le Journal des Économistes : l’un, « Des crises alimentaires et des moyens employés pour y remédier » date de 1859 ; le second, « Des causes qui influent sur la longueur de la vie moyenne des populations » est publié en 1865. Jean-Pascal Simonin fait une analyse approfondie du premier de ces textes qui traite du « problème des disettes alimentaires peu de temps après les deux chertés de 1846-1847 et de 1853-1855 » et le situe par rapport à la réflexion théorique sur ce thème. Il commente également, avec Philippe Compaire, le second texte dans lequel Dupuit s’interroge sur les relations entre baisse de la fécondité, augmentation de l’espérance de vie à la naissance et niveau de vie (les auteurs remarquent ainsi que, se situant dans une perspective résolument malthusienne, Dupuit considère que « tout gain de bien-être, donc tout allongement de la vie moyenne, ne peut provenir que d’une diminution de la fécondité »).
Très riche par ses mises en perspective des différents écrits présentés, l’ouvrage dont Jean-Pascal Simonin et François Vatin ont assuré la direction, non seulement éclaire les différentes facettes de l’œuvre de Jules Dupuit mais encore invite, par une discussion de concepts, de méthodes et d’applications, à une réflexion épistémologique sur la science économique.
Jacques Véron
Kinsella Kevin, Victoria A. Velkoff, US Census Bureau, Series P95/01-1, An Aging World : 2001, US Government Printing Office, Washington DC, 2001, 184 p.
Dans cet ouvrage, Kevin Kinsella et Victoria Velkoff présentent de manière très pédagogique la question du vieillissement démographique à l’échelle planétaire. Pour chaque thème, les pays développés aussi bien qu’en développement sont comparés, ce qui fait apparaître des convergences et des divergences, des similarités et des spécificités. En particulier, les temporalités sont très différentes selon le niveau de développement des pays. Les pays les plus vieux sont pour la plupart européens, si l’on excepte le cas du Japon, pour lequel, en 2000, la proportion de personnes de 65 ans ou plus est de 17 %, ce qui situe ce pays à un niveau à peine inférieur à celui de la Grèce et de la Suède, pays eux-mêmes les plus vieux du monde après l’Italie (18,1 %).
Le potentiel de vieillissement, mesuré par le taux d’accroissement vraisemblable de la population âgée de 65 ans ou plus entre 2000 et 2030, singularise les pays du Sud : le nombre de personnes appartenant à cette catégorie devrait progresser de 372 % à Singapour, de 277 % en Malaisie, de 258 % en Colombie, etc. Un tableau particulièrement intéressant fourni par Kevin Kinsella et Victoria Velkoff compare le temps mis par quelques pays, tant développés qu’en développement, pour voir la proportion de personnes de 65 ans ou plus doubler en passant de 7 % à 14 %. On constate qu’en France il aura fallu 115 ans, en Suède 85 ans et aux États-Unis 69 ans pour y parvenir ; il semble qu’il ne faudra que 27 ans en Chine, 25 ans au Chili et 21 au Brésil pour que la population de 65 ans ou plus progresse de 7 % à 14 %. La vitesse du vieillissement différencie donc fortement les pays du Nord de ceux du Sud.
La dynamique du vieillissement se caractérise aussi par un vieillissement de la population âgée elle-même : la part de la population de 80 ans ou plus dans celle de 65 ans ou plus devrait par exemple croître au Japon de 22 % en 2000 à 39 % en 2030. On peut aussi caractériser la dynamique du phénomène par l’accroissement de l’espérance de vie à 65 ans : aux États-Unis, elle a ainsi augmenté de trois années entre 1970 et 1998 pour les hommes.
Lorsque l’on parle de baisse de la mortalité, on se demande toujours quelle part de celle-ci traduit un mieux-vivre. L’indicateur « espérance de vie sans incapacité » permet de quantifier ce progrès, mais il n’est disponible que pour un nombre très restreint de pays.
Soucieux de bien caractériser le vieillissement, Kevin Kinsella et Victoria Velkoff mettent l’accent sur les différences liées au mode d’habitat, urbain ou rural, au sexe et au statut matrimonial. Dans les pays développés, les personnes âgées vivent, pour les trois quarts, en ville ; la proportion n’est que d’un tiers dans les pays en développement, ce qui confère une autre spécificité au phénomène du vieillissement démographique dans les pays du Sud. La migration des jeunes vers les villes explique ce vieillissement des campagnes, qui transforme le jeu des solidarités, fondées jusque-là avant tout sur les échanges familiaux. On sait aussi que la population âgée est plutôt féminine. En Australie, le rapport de masculinité des 65 ans ou plus est de 78 hommes pour 100 femmes ; il est particulièrement faible en Russie et en Ukraine (respectivement 46 et 49 hommes pour 100 femmes). Dans quelques pays du Sud, cependant, il y a plus d’hommes que de femmes au sein de la population de 65 ans ou plus : c’est le cas en particulier du Bangladesh et de l’Inde.
Dans un chapitre consacré aux configurations résidentielles, les auteurs comparent les proportions de personnes âgées vivant seules dans différents pays (proportions de 34 % pour les femmes et de 14 % pour les hommes au Canada, contre 21 % et 11 % en Argentine par exemple), celles de personnes âgées vivant en institution, etc.
Les taux de dépendance et le poids relatif des jeunes et des « vieux » dans la population inactive diffèrent considérablement au Nord et au Sud : ainsi, aux Philippines, l’essentiel de la charge des inactifs est aujourd’hui constitué par les jeunes tandis qu’en France, les plus de 65 ans contribuent de manière importante au taux de dépendance.
Il faut noter qu’en termes de relations entre les générations, la donne change à une échelle macroscopique mais aussi microscopique : les taux de dépendance s’élèvent dans les pays développés, du fait des variations de la mortalité et de l’activité au-delà de 65 ans ; si la proportion de femmes sans aucun enfant augmente substantiellement (aux États-Unis, on compte 19 % de femmes de 40-44 ans sans enfant en 1998 contre 10 % en 1976), l’isolement peut s’intensifier.
Réduction de la fécondité et baisse de la mortalité aux âges élevés transforment certes le potentiel des relations entre générations mais les relations effectives dépendent aussi des évolutions sociales. La probabilité que coexistent plusieurs générations peut croître fortement sans que pour autant les relations entre grands-parents et petits-enfants, par exemple, se maintiennent. La comparaison entre pays développés et pays en développement, de même qu’entre pays au sein de ces deux groupes montre, là encore, qu’il n’y a pas un modèle unique d’interactions entre changements démographiques, économiques et sociaux, mais une large variété de situations.
La dynamique du marché du travail et ses liens avec le vieillissement démographique font l’objet d’un chapitre montrant que dans les pays du Sud, les taux d’activité de la population âgée sont très élevés (en particulier chez les hommes mais chacun sait que l’activité féminine est moins bien mesurée et que les taux sont donc sous-estimés). Dans les pays développés, les âges effectifs de cessation d’activité varient mais les taux d’activité de la population de 65 ans ou plus sont très faibles (4,5 % en Allemagne et 2,3 % en France, à la fin des années 1990, pour les hommes, par exemple).
Enfin, des comparaisons entre pays sont menées sur la base des régimes de retraite et de la protection sociale. Les inégalités sont criantes entre le Nord et le Sud. On sait que l’institution d’un système de protection sociale est le défi majeur des pays en développement, alors que ces pays devront, dans le même temps, faire face au vieillissement démographique.
Cette présentation des principaux aspects du vieillissement actuel et à venir est complétée par une série de tableaux, en annexe, donnant des informations plus complètes sur les dynamiques en jeu, et par une intéressante bibliographie.
L’ouvrage de Kevin Kinsella et Victoria Velkoff, synthétique mais documenté, est d’une lecture très stimulante. Il montre que le vieillissement du monde est un phénomène qui est, ou sera, commun à tous, mais avec des modalités qui peuvent différencier substantiellement les sociétés.
Jacques Véron
Landry-Deron Isabelle, La preuve par la Chine. La « Description » de J.-B. Du Halde, jésuite, 1735, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2002, 428 p.
L’étude que nous offre Isabelle Landry-Deron est tout entière consacrée à ce « mégalithe à l’abandon » qu’est la
Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l’empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, ouvrage publié en quatre volumes, à Paris, en 1735. L’auteur de cette monumentale contribution à la statistique
[1] est le père jésuite Jean-Baptiste Du Halde (1674-1743) qui enseigna les belles-lettres au collège Louis-le-Grand et fut choisi, en 1708, pour succéder au père Charles Le Gobien chargé de recueillir et de publier les lettres écrites de divers pays par les missionnaires jésuites
[2]. Du Halde fut également secrétaire du père Le Tellier, le confesseur de Louis XIV, et devint lui-même, en 1729, confesseur du duc d’Orléans. Dans le cadre de ses tâches d’enseignement, il commit divers ouvrages latins, une comédie, des odes et des poèmes de circonstance.
I. Landry-Deron souligne d’emblée l’importance de la Description, ouvrage collectif qui, sous la houlette de Du Halde, son Scriptor et éditeur – il n’était jamais allé en Chine et ne connaissait pas le chinois –, regroupe vingt-sept contributeurs « de terrain ». Malgré son succès et son retentissement à l’époque – on sait l’intérêt des différentes « Lumières » pour la Chine –, ce livre complexe est demeuré jusqu’aujourd’hui peu étudié.
Selon I. Landry-Deron, la relation de travail que Du Halde a entretenue avec les émissaires-missionnaires est un élément central de la compréhension de l’ensemble. Il faut en outre connaître la mission jésuite et l’itinéraire des contributeurs. Il s’agit en effet de percer les « secrets de fabrication » de la Description, sans l’abstraire de la grande controverse de l’époque, la querelle des rites chinois. L’œuvre est construite pour étayer la démonstration de la compatibilité de la foi catholique avec la culture chinoise et « éviter toute dispute ». Cependant, en dépit de ses intentions conciliatrices, Du Halde, dans un contexte agité, se voit contraint de présenter une défense des missions jésuites et de batailler contre le laxisme à l’égard de l’athéisme des Chinois, que leurs adversaires avaient pu leur imputer.
La Description est la dernière grande publication sur la Chine de la Compagnie avant sa suppression en 1773. Endossant la responsabilité de l’ouvrage, Du Halde n’y a pas dissimulé son rôle de compilateur. Il publie la liste des contributeurs ; douze sur vingt-sept sont encore en vie en 1735. I. Landry-Deron rappelle l’existence d’une « édition furtive » parue à La Haye en 1736. Même si Du Halde n’y semble avoir eu aucune part, la comparaison de cette publication avec l’original révèle une réduction de format qui la rend plus maniable, et surtout autorise une lecture, non plus obligatoirement linéaire, mais comparative des quatre volumes. L’absence des remarquables cartes, apports majeurs de l’original, constitue toutefois une faiblesse de cette seconde édition.
Il est difficile de se faire une idée du premier jet de la Description, le texte initial étant trop raturé pour demeurer lisible. Du Halde s’est adjoint l’aide d’un ou plusieurs copistes et aboutit à une marqueterie enchevêtrée. Si ses collaborateurs lui reprocheront d’avoir arrangé et retouché, plaide en sa faveur la longueur des communications de l’époque qui lui interdisait de s’assurer l’accord des intéressés. La Description a d’ailleurs été examinée par trois théologiens de la Compagnie et soumise à la permission du Provincial, tandis que l’abbé Raguet, membre de la communauté des prêtres de Saint-Sulpice, assume la censure du pouvoir royal.
L’ouvrage s’emploie à répondre à la préoccupation du monde savant européen, aussi bien celle des Académiciens que celle, très assidue, du philosophe Leibniz. Le souci de Du Halde de rendre justice aux connaissances scientifiques des Chinois est manifeste, sans toutefois aller jusqu’au risque de scandale : par exemple, la Description ne reprend pas le sujet de l’inoculation de la variole.
Le compilateur fait précéder tous les morceaux présentés comme des traductions – I. Landry-Deron en reproduit un inventaire très détaillé et commenté – de brèves introductions où le lecteur trouve des explications de la valeur démonstrative des pièces soumises à son appréciation. Elles assurent une fonction didactique destinée à renforcer la crédibilité de l’ensemble. Ainsi, la composition de la Description maintient un lien organique entre les parties purement descriptives et les parties démonstratives étayées par des textes chinois incorporés pour illustrer le bien-fondé de la présentation des coutumes, mœurs et cérémonies dont la signification était alors âprement controversée.
Pendant que la France vit les secousses d’un regain du jansénisme, en Chine, en 1735, la chrétienté est mise en danger par la querelle des rites qui se focalise autour de quatre points : la traduction de la notion de Dieu en chinois ; la tolérance ou le rejet des honneurs rendus à Confucius ; la tolérance ou le rejet des rites d’État qui incluaient des sacrifices d’animaux ; enfin, l’interprétation civile ou religieuse de l’invocation des âmes des morts. Secouée par cette controverse, la mission jésuite, qui avait suivi une ligne ascendante au cours du XVIIe siècle, conquérant, sous l’empereur Kangxi, la tolérance de la Chine par le truchement de la science, voit sa situation se dégrader sous Yongzheng qui, en 1724, proscrit le christianisme. La querelle des rites est alimentée par l’opposition aux méthodes jésuites d’évangélisation, définies par la priorité accordée à la conversion des élites. Cette option heurte la tendance post-tridentine à la régénération de la foi par la pratique populaire. S’élèvent en outre des contestations de préséance sur la primauté de l’entrée en Chine. Avec l’arrivée de la nouvelle hiérarchie des vicaires apostoliques, la querelle se cristallise autour des oppositions au serment de fidélité à Rome. Beaucoup estiment que les Chinois sont athées. En mars 1715, la bulle Ex illa die avait renouvelé les interdictions d’assimiler dogme chrétien et rites chinois. C’est cette bulle qui régit théoriquement les missions de Chine au moment où Du Halde publie sa somme. Il n’en impute pas moins la mise en danger de la mission à divers acteurs essentiellement français et témoigne de l’existence d’une « cabale ». L’un de ses promoteurs pourrait être l’abbé académicien Eusèbe Renaudot, adversaire acharné des jésuites, virulent dénigreur de la Chine et des Chinois, qui soulève, avec d’autres adversaires, le difficile problème de l’athéisme raisonnable, posé par l’exemple de la Chine aux théologiens et à la conscience populaire : celui-là même de la dissociation de la morale et de la religion.
Du Halde présente quatre religions tolérées en Chine : le « Culte des anciens Chinois », antérieur, selon lui, à l’apparition des « sectes » hiérarchisées en « Secte de quelques Lettrez de ces derniers tems » – à savoir le néo-confucianisme –, enfin le taoïsme puis le bouddhisme. Par prudence, le compilateur ne traduit pas les principaux termes susceptibles de litige, Tien en étant le meilleur exemple : ce mot pose la question de la reconnaissance de l’existence de l’âme et de son immortalité, et désigne les « combats intérieurs », les débats de conscience qui ont agité les souverains de l’antiquité chinoise dans la crainte de « déplaire au Chang ti ». C’est donc au lecteur à décider si Tien doit être considéré comme une puissance surnaturelle, ou personnelle, ou non. Cette « ancienne doctrine » maintient, suivant Du Halde, sa pureté au long de l’histoire, taoïsme et bouddhisme étant traités comme des épiphénomènes superstitieux, infections tardives venues troubler cette pureté.
Le néo-confucianisme est considéré comme la dernière en date de ces « pollutions ». Ses « sectateurs », excluant « toute cause efficiente et surnaturelle », sont ces « athées raisonnables » qui prétendent être parfaitement vertueux en se passant de Dieu, ceux que la philosophie de l’âge classique regroupe sous l’étiquette générique de « spinozistes ». Dans la Description, il s’agit d’annihiler le reproche fait aux jésuites de véhiculer cette innocuité de l’athéisme, et ce au moyen de trois arguments : en dissociant la « doctrine » de l’Antiquité contenue dans les Classiques des commentaires tardifs ; en mettant en évidence le principe de rémunération des actes dans la tradition chinoise ; en admettant un athéisme circonscrit à certains néo-confucéens et à une certaine école bouddhique. Aussi Du Halde se défend-il d’attribuer à des païens des vertus supérieures à celles des chrétiens ; ce faisant, il ouvre le champ à la démonstration par les textes de la présence dans la culture chinoise de « semences » dont la prédication chrétienne pourra permettre la germination. La Description fait alors de la piété filiale le principe agissant de toutes les vertus reconnues par la tradition. Ce discours sur les vertus s’imbrique étroitement à celui qui porte sur le culte des Chinois, afin de raffermir l’acceptation d’une entité agissante, omnisciente et omnipotente. La perfection de soi consiste dans le dépouillement idéal de soi-même, la destruction du moi, l’orgueil étant traité en maladie qui ne se guérit que par son contraire : l’humilité. En découle l’admirable organisation de la cité en Chine, vue par tous les contributeurs de la Description comme une énigme de la Providence. Nous sommes manifestement là au plus proche des valeurs prônées par le christianisme.
I. Landry-Deron dit du « mégalithe » de Du Halde qu’il figure « un tournant de l’ère moderne, le moment où il devenait évident que les civilisations ne pourraient plus s’isoler ». Avec le présent ouvrage, elle s’emploie à démontrer brillamment le bien-fondé de pareille assertion. La méthode d’Isabelle Landry-Deron est celle de la plus rigoureuse érudition historique. Armée des documents qu’une longue recherche lui a procurés, elle joint à la complétude et à l’objectivité de leur collecte et de la lecture de l’ouvrage de Du Halde de nombreuses illustrations, des fac-similés qui permettent au lecteur de se faire une idée précise de l’archéologie de la Description. Des annexes présentent, après chaque chapitre, une précieuse documentation ; des appendices procurent, en fin de volume, le prospectus de vente de 1733, un choix de commentaires à chaud des contemporains, enfin une localisation des manuscrits. Une bibliographie extrêmement détaillée précède des index et un glossaire de termes chinois, en écriture chinoise et en pinyin. I. Landry-Deron réussit à nous faire parcourir le labyrinthe de la Description, de sa composition, de son contexte et de ses enjeux, sans jamais nous en dérober le fil d’Ariane : c’est la pleine justice que rend ce monument de savoir à son impressionnant devancier.
Jean-Marc Rohrbasser
Noiriel Gérard, Atlas de l’immigration en France : exclusion, intégration…, Paris, Éditions Autrement, 2002, 63 p.
Cet Atlas, selon son auteur, a pour objectif de fournir « des outils et des instruments d’analyse permettant d’éclairer ce présent, en le replaçant dans sa profondeur historique ». Son ambition est de donner « une image nouvelle du phénomène de l’immigration » en présentant les vagues successives d’immigration et en essayant de répondre aux questions suivantes : Qui se fait naturaliser ? Quelles sont les formes de métissage ? Y-a-t-il une mobilité sociale et géographique des immigrants ? Plus synthétique que le livre de L. Gervereau, P. Milza et E. Temime (Toute la France. Histoire de l’immigration en France au 20e siècle, Paris, Somogy, éditions d’art, 1998, 285 p.), il élargit cependant le champ d’appréhension des phénomènes migratoires par sa profondeur historique et ses multiples facettes. Documenté et illustré d’un grand nombre de cartes et de graphiques, il permet non seulement de saisir la complexité des phénomènes migratoires mais aussi de battre en brèche les opinions négatives sur les populations immigrées. Il aborde sans complaisance « les problèmes posés par l’immigration : rejet de l’autre, racisme, mais aussi les pathologies propres aux milieux sociaux ayant connu le déracinement ».
Singularité française ou antériorité française dans le processus de transformation des pays européens de zone d’émigration en zone d’immigration : la question est posée. Si la France se singularise effectivement par sa transition démographique, sa mutation en espace d’immigration et la transformation de la migration de travail en migration de peuplement (d’une migration « temporaire » à une migration « définitive »), présente-t-elle des différences importantes par rapport aux autres pays (Allemagne, Angleterre et plus récemment Espagne ou Italie), au point d’en faire un modèle différent de celui qui est en train de se dessiner dans ceux-ci (immigration sélective avec contrat de travail limité dans le temps, en Allemagne par exemple) ? On peut se demander si, d’une part, l’antériorité d’un phénomène suffit à en faire un modèle et si, d’autre part, la volonté d’un retour à une immigration de travail par le tri sectoriel sera suffisante pour sortir de la migration de peuplement. Mais le plus important est que cet Atlas met l’accent sur les aspects humains du phénomène : des individus ou des groupes ayant une histoire particulière ou collective, parfois de culture et le plus souvent de langue maternelle différentes ont à s’insérer dans le pays d’accueil, alors que le contexte socio-économique et politique est loin d’être favorable à leur intégration. Ainsi, l’auteur met l’accent sur la contribution des vagues successives d’immigrants qui ont participé à forger la France d’aujourd’hui, non seulement par leur apport démographique et économique, mais aussi dans bien d’autres domaines tant artistique, que culturel ou scientifique.
Cependant, si un atlas a pour vocation de fournir des éléments d’information sur un ou plusieurs problèmes à des non-spécialistes, celui-ci présente des difficultés incontestables ; un grand nombre de graphiques (p. 45 ou 57 par exemple) exigent de gros efforts de compréhension ou alors nécessitent de se référer au texte, ce qui pourrait être contre-productif.
Kamel Kateb
Van de Walle Etienne, Renne Elisha P. (eds), Regulating Menstruation. Beliefs, Practices, Interpretations, The University of Chicago Press, 2001, 292 p.
Le titre de cet ouvrage pourrait rebuter plus d’un lecteur, ou sembler n’annoncer qu’un sujet d’intérêt mineur. Pourtant, nous savons que la question des menstruations a toujours tenu une place importante dans l’imaginaire des sociétés, parce qu’elles symbolisent la fertilité (potentielle) des femmes. Mais dès qu’on l’aborde un peu sérieusement, la question apparaît porteuse d’une profonde ambiguïté, surtout quand on s’intéresse à son contraire – l’absence de règles. Une telle absence, chez une femme en âge de procréer, peut en effet avoir deux origines : soit une grossesse – et c’est alors la fécondité en train de s’accomplir –, soit un trouble du cycle normal – et c’est le signe d’une fertilité perturbée, donc le risque de ne pas pouvoir devenir enceinte. Pour prévenir ce risque, on peut alors avoir recours à des substances susceptibles de provoquer le retour des règles, appelées emménagogues. Mais celles-ci sont porteuses d’une autre formidable ambivalence : on peut les voir à la fois comme un remède à la stérilité, ou comme des produits abortifs. Et parce que provoquer un avortement a longtemps été très mal considéré dans la plupart des sociétés, les femmes – ou ceux qui voulaient leur venir en aide – ont précisément joué de cette ambiguïté…
Vieilles histoires que cela ? Pas du tout. Tout d’abord, la nécessité pour les femmes d’être « bien réglées » reste forte dans la plupart des pays en développement, comme l’attestent plusieurs chapitres de l’ouvrage. Pensons ensuite au fait que la pilule contraceptive, qui est utilisée aujourd’hui par 80 millions de femmes dans le monde (8 millions en France), a d’abord été diffusée comme un « régulateur du cycle », parfois pour de vraies raisons médicales, parfois parce que la propriété contraceptive ne pouvait pas être affichée ouvertement. Et sait-on bien que la composition de ces pilules, ou leur mode d’emploi (trois semaines de comprimés actifs, une semaine de placebos), est destiné à induire chaque mois un saignement que l’on peut assimiler à des règles, mais qu’une administration continue de progestatifs éviterait complètement ? Il permet de rassurer la femme sur le fait que son rythme ovulatoire se maintient « régulièrement » et que sa fertilité future n’est donc pas compromise.
L’introduction d’E. van de Walle et E. Renne met en évidence toutes les facettes de la question de la « régulation menstruelle ». L’ouvrage est ensuite construit en deux parties : une série de chapitres faisant appel à des données historiques, puis un ensemble d’analyses portant sur des sociétés contemporaines. Au plan historique, E. van de Walle rappelle d’abord le rôle essentiel d’Hippocrate et de la médecine grecque (relayée ensuite par les Romains et les Arabes) dans la construction de la médecine contemporaine : dans son ouvrage consacré aux Maladies des femmes, Hippocrate évoque longuement le problème des menstruations « retenues » et leurs inconvénients (risques pour la santé et la fertilité future), ainsi que les moyens d’induire les règles pour y remédier. Trois chapitres traitent ensuite du sujet dans l’Amérique des XVIIIe, XIXe et XXe siècles (par S. Klepp, J. Farrell Brodie et G. Santow respectivement). Le double usage des emménagogues y est évident, et les auteurs insistent sur le mélange constant du médical et du social : tel acte médical sera légitime dans un contexte social précis, illégitime dans un autre. L’ambiguïté sera donc délibérément utilisée au début, laissant ensuite la place à une demande de plus en plus ouverte pour des produits abortifs, et finalement à une certaine indifférence, la question s’étant banalisée avec l’apparition des moyens contraceptifs modernes et la légalisation de l’avortement.
Le chapitre d’I. Warriner, consacré aux aspects démographiques, traite en fait essentiellement des aménorrhées de famine et des aménorrhées secondaires. L’attention des démographes avait en effet été attirée par une série de travaux d’historiens (notamment P. Meuvret et E. Le Roy Ladurie) sur les situations d’aménorrhée engendrées par des famines, comme celles résultant du blocus de villes durant la seconde guerre mondiale. Les travaux de R. Frisch sur les relations entre puberté et statut nutritionnel avaient aussi contribué à poser la question de l’effet de la nutrition sur la fécondité. On pense aujourd’hui que cet effet est très limité. I. Warriner tente aussi d’estimer l’impact potentiel de cycles anovulatoires occasionnels (hors aménorrhée du post-partum) sur la fécondité globale : elle confirme qu’il est probablement modeste, sauf à admettre une fréquence très élevée de troubles du cycle. Mais il est vrai qu’on dispose de très peu de données sur cette fréquence…
À propos de la pilule contraceptive, L. Potter souligne avec raison que l’existence des « fausses règles » (que je mentionnais plus haut) entraîne une grave confusion : beaucoup de femmes pensent qu’elles sont en « fin de cycle » après ce saignement, et qu’un arrêt de la pilule à ce moment serait donc sans risque (puisque l’ovulation intervient normalement en milieu de cycle). Or, c’est en fait le moment où l’oubli de pilule comporte le plus de risques d’une grossesse non souhaitée! L’auteur discute d’ailleurs la pertinence de ces fausses règles : sont-elles vraiment souhaitées par les femmes, comme on tend à le supposer ?
La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à une série d’études de nature plus anthropologique, portant sur des populations de Guinée, du Mali, du Nigeria, d’Indonésie, du Bangladesh, de Bolivie et du Guatemala. Elles confirment largement l’idée de départ de l’ouvrage, à savoir la profonde ambivalence du rôle des plantes utilisées un peu partout pour « faire venir les règles », ambiguïté plus ou moins consciente et acceptée selon les pays et les périodes. La palme revient peut-être au Bangladesh, où l’on a développé un « Programme national de régulation menstruelle » dans un pays où l’avortement n’est autorisé que dans des cas très limités. La « régulation menstruelle » est apparue dans les années 1970 comme une méthode de régulation des naissances : elle consiste à faire une aspiration du contenu de l’utérus deux à trois semaines après les premières règles manquantes. La méthode joue sur l’ambiguïté liée au fait que la grossesse n’est pas certaine (il peut s’agir d’un banal retard de règles) et qu’on ne cherche pas à le savoir. Comme n’importe quel emménagogue, la technique peut donc être considérée comme rétablissant la régularité du cycle, pour une meilleure fertilité future. Au Bangladesh, toutefois, l’aspiration a été autorisée jusqu’à dix semaines, ce qui pousse l’ambiguïté nettement plus loin !
L’ouvrage n’aborde guère des aspects – importants pour le démographe – comme les phases pubertaire et de péri-ménopause, où la plus ou moins grande régularité des cycles peut affecter la fécondité, ni surtout l’aménorrhée post-partum ; dans ce dernier cas, les relations avec les interdits sexuels posent des questions qui me semblent rejoindre la problématique générale du livre. On pourra aussi juger que les textes des divers auteurs n’échappent parfois pas … aux ambiguïtés qu’ils sont censés analyser. Mais l’ouvrage constituera sûrement une référence incontournable sur un thème étudié jusqu’ici de façon trop marginale.
Précisons, pour terminer, que ce sujet très ancien a été traité à l’aide d’une technique de pointe, puisque la publication est issue d’un « cyberséminaire ». Les auteurs ont dialogué entre eux sur le web, comme ils l’auraient fait au cours d’une réunion classique, mais ne se sont jamais réunis tous ensemble. On peut se féliciter que cette « réunion virtuelle » se soit finalement concrétisée en 292 très bonnes pages de bon vieux papier.
Henri Leridon
[1]
Il faut ici entendre « statistique » au sens de « description d’un état », telle que les Allemands Achenwall, Conring et Schlözer l’illustrèrent aux XVII
e-XVIII
e siècles. Le titre de l’ouvrage de Du Halde correspond très exactement à cette pratique qui a, de nos jours, abouti
grosso modo à la géographie humaine, la statistique mathématique étant une tout autre affaire.
[2]
Ce sont les fameuses
Lettres édifiantes et curieuses écrites des Missions Etrangères par quelques Missionnaires de la Compagnie de Jésus.