Population
I.N.E.D

I.S.B.N.sans
162 pages

p. 103 à 136
doi: en cours

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Volume 58 2003/1

2003 Population

La nouveauté d’un genre ancien : Louis Henry et la fondation de la démographie historique

Paul-André Rosental  [*] Paul-André Rosental, École des hautes études en sciences sociales et Institut national d’études démographiques, 133 bd Davout, 75980 Paris Cedex 20, tél : 33 0(1) 56 06 21 59, fax : 33 0(1) 56 06 21 99
Pourquoi Louis Henry a-t-il créé une discipline scientifique, la démographie historique, qui domine l’histoire des populations des années 1950 aux années 1980, en remontrant même à l’école des Annales? Au-delà de l’historiographie et de l’histoire des théories démographiques, la réponse suppose une histoire de l’État, des politiques publiques, des institutions démographiques et des politiques de population. Après 1945, les organisations internationales, notamment la Division de la population à l’Onu, donnent à la démographie analytique à la Lotka une assise planétaire. Elles s’intéressent particulièrement à la fécondité. Le baby-boom des pays riches remet en cause l’idée de prévisions démographiques, la notion de transition démographique, et menace les systèmes d’allocations familiales. L’expansion de la population mondiale soulève la question du contrôle des naissances dans les pays en développement. Les démographes souhaitent déterminer la « fécondité naturelle », qui serait celle de populations ne pratiquant pas la contraception, mais butent sur les problèmes d’enregistrement statistique dans le Tiers-Monde. Pour Henry, les registres paroissiaux de l’Ancien Régime permettent de les surmonter. L’actualité du problème est telle qu’Alfred Sauvy à l’Ined accepte de financer ses études, et que les grands démographes de son époque comme Notestein, Glass ou Hajnal sont d’emblée convaincus que la démographie historique apporte une contribution majeure à la démographie théorique. Why did Louis Henry create a scientific discipline—historical demography—that dominated population history from the 1950s to the 1980s, and even influenced the École des Annales? Beyond historiography and the history of demographic theories, the answer lies in the history of government, public policy, demographic institutions, and population policies. After 1945, international organizations, most notably the U.N. Population Division, placed analytical demography à la Lotka on a planetary footing. They developed a special interest in fertility. The rich countries’ baby boom undermined the concepts of demographic forecasting and demographic transition, and jeopardized the family allowance systems. World population growth raised the issue of birth control in the developing countries. Demographers wanted to determine “natural fertility”—which they assumed to be the fertility of non-contracepting populations— but were prevented by the dearth of statistical records in the Third World. For Henry, these difficulties could be overcome by the use of parish registers. The relevance of his approach was such that Alfred Sauvy at INED agreed to finance his work, and the leading demographers of his time—including Notestein, Glass, and Hajnal—were convinced from the outset that historical demography provided a major contribution to theoretical demography. ¿Porqué creó Louis Henry una disciplina científica, la demografía histórica, que domina la historia de las poblaciones desde los años cincuenta hasta los ochenta, remontándose a la escuela de los Anales? Más allá de la historiografía y de la historia de las teorías demográficas, para entender su éxito hay que tener en cuenta la historia del Estado, las políticas públicas, las instituciones demográficas y las políticas de población. A partir de 1945, las organizaciones internacionales, y en particular la División de Población de las Naciones Unidas, otorgaron a la demografía analítica a la Lotka una dimensión planetaria. Estas instituciones se interesaban, en particular, por la fecundidad. El baby-boom que tuvo lugar en los países ricos puso en cuestión las previsiones demográficas, la noción de transición demográfica y supuso una amenaza para los sistemas de prestaciones familiares. La expansión de la población mundial pone de relieve el tema del control de nacimientos en los países en desarrollo. Los demógrafos intentan determinar el nivel de “fecundidad natural”, que es el nivel que se observa en poblaciones que no usan métodos anticonceptivos, pero no lo consiguen debido a los problemas de registro estadístico existentes en los países del Tercer Mundo. Los registros parroquiales del Antiguo Régimen permiten a Henry superar los problemas de datos. El tema es de tal actualidad que Alfred Sauvy, del INED, acepta financiar sus estudios, y los grandes demógrafos de su época como Notestein, Glass o Hajnal se convencen rápidamente de que la demografía histórica aporta una contribución significativa a la demografía teórica.
À la mémoire de Tamara Hareven.
« Il peut sans doute vous paraître bizarre que pour répondre aux deux questions qui sont l’essentiel de notre sujet : “où sommes-nous”, “où allons-nous”? nous répondions d’abord à une troisième : “où étions-nous hier et avant-hier”? Cette référence au passé est cependant indispensable car elle seule renseigne sur le lendemain. »
Louis Henry, conférence, 20 mars 1950.
Il y a un demi-siècle naissait en France la démographie historique, qui allait en peu de temps apporter une moisson formidable de connaissances sur les populations du XVIIe et du XVIIIe siècles et renouveler des pans entiers de l’histoire sociale. Parti du souci de comprendre les mécanismes de la reprise de la fécondité après la guerre, Louis Henry sut, en effet, créer en quelques années un instrument d’une grande valeur scientifique dont les éléments constitutifs (problématique, sources, méthodes) n’étaient pourtant pas entièrement nouveaux.
En s’appuyant sur de nombreuses publications mais également sur le riche matériau des fonds Louis Henry et Pierre Depoid, Paul-André Rosental retrace ici le cheminement intellectuel du démographe et montre comment, aux qualités intrinsèques du modèle, s’ajoutèrent les conditions spécifiques de l’époque pour aboutir au formidable succès qu’il obtint auprès des historiens mais aussi des spécialistes de la population du monde entier. Pour les premiers, cette nouvelle discipline se présentait comme un modèle d’histoire scientifique et quantitative, dans le droit fil des conceptions de l’école des Annales. Pour les seconds, elle apportait des concepts fondamentaux sur le plan théorique, notamment en matière de fécondité, en même temps qu’elle alimentait les débats en cours sur les politiques de population à l’adresse des pays peu développés, où les comportements féconds et leur évolution prenaient une place décisive.
En montrant les liens entre la logique interne du travail de Louis Henry et les contextes scientifique, institutionnel et politique, P.-A. Rosental éclaire d’un regard nouveau l’essor d’une discipline, dont il restera peut-être à expliquer le déclin relatif aujourd’hui.
Dans les décennies d’après-guerre, la démographie historique est une discipline-phare des sciences sociales. Elle constitue l’une des spécialités les plus « cumulatives » qu’ait connues la science historique. Ses résultats parfois révolutionnaires, sa capacité à incarner une histoire « scientifique » et son aptitude à atteindre les masses anonymes chères aux pionniers de l’école des Annales en font un emblème de la Nouvelle Histoire. Au début des années 1970, elle s’étend à l’histoire culturelle et à l’anthropologie historique et se répand dans le monde entier [1].
L’histoire de la discipline est indissociable de celle de son fondateur, Louis Henry. Dans un précédent article, nous avons étudié les conditions de son succès auprès de la communauté des historiens (Rosental, 1996). La question que nous posons aujourd’hui se situe en amont : elle est de comprendre pourquoi Henry a inventé la démographie historique. Elle s’entend de deux manières. Par quels biais un démographe en est-il venu à s’intéresser à l’histoire des populations de l’Europe moderne, et à attirer l’attention de ses pairs sur ses résultats? Pourquoi a-t-il réussi, alors que les innombrables projets précédents d’histoire des populations n’étaient jamais parvenus à rallier simultanément l’intérêt des historiens et celui des statisticiens des populations?
En proposant tout à la fois des problématiques, une source (les registres paroissiaux), des instruments de travail (les fiches de dépouillement), une méthode, une période de prédilection (les XVIIe et XVIIIe siècles) et une échelle d’analyse (la paroisse), Louis Henry est indéniablement un inventeur et un fondateur. Pourtant, aucun des éléments qui composent son modèle n’est à proprement parler inédit. L’histoire des populations est un genre très ancien. Riche et diverse (Dupâquier, 1984; Mols, 1954), elle a connu un début d’institution dans l’entre-deux-guerres avec la création en 1928, dans le cadre des congrès internationaux des sciences historiques, d’une Commission de démographie historique (Bulletin du Comité international des sciences historiques, 1929, n° 6; Daszynska Golinska, 1930). Elle est pratiquée dans toute l’Europe, depuis le XIXe siècle au moins, par des érudits locaux qui rédigent des monographies familiales ou villageoises aux nombreuses implications démographiques (Goubert, 1956). Pas plus que l’unité d’observation administrative (la paroisse) ou temporelle (la durée longue), pas plus que la source (les registres paroissiaux), Louis Henry n’a « inventé » l’instrument qui signera sa méthode : la fiche de famille. Ici ou là, des amateurs entreprennent d’aller au-delà du simple comptage des actes pour centraliser les informations recueillies sur les événements démographiques de la vie des ménages, voire des lignées (Levron, 1959).
Certes, la rigueur démographique est l’une des caractéristiques de la méthode Henry et l’une des conditions de son succès, mais elle-même n’est pas sans précédent. En 1942, le démographe suédois Hannes Hyrenius, qui s’intéresse comme Henry à l’analyse microscopique de la fécondité légitime, parcourt le chemin qu’empruntera le Français dix ans plus tard vers les registres nominatifs du passé. Mais son travail ne connaît pas véritablement de suite. Paru pendant la guerre, il porte sur des paroisses baltes et est rédigé en suédois. Mais surtout, à son époque, ni les institutions, ni ses problématiques démographiques ne lui confèrent de réelle pertinence aux yeux des spécialistes [2].
Au milieu des années 1950 au contraire, ces derniers considèrent les résultats obtenus par Louis Henry sur les populations de l’Europe moderne comme fondamentaux pour leurs débats théoriques et leur expertise en matière de politiques de population. Si la force intrinsèque du modèle de Louis Henry (c’est-à-dire sa cohérence et sa capacité à produire des applications diversifiées) a été une condition nécessaire à son succès, elle n’a pas suffi à elle seule. Comprendre la diffusion du modèle Henry nécessite de reconstituer le cadre qui l’a rendu pertinent aux yeux des démographes mais aussi à ceux des administrateurs du monde entier.
L’histoire de la démographie historique forme de ce point de vue un cas d’école. Depuis deux décennies, les études consacrées à l’histoire des idées démographiques, aux politiques de population et aux institutions chargées de les mettre en œuvre se sont multipliées. Il importe désormais d’analyser les relations qu’entretiennent ces trois domaines et la façon dont ils se construisent simultanément (Szreter, 1993; Szreter, 1996). Le cas Henry s’y prête particulièrement car il constitue a priori un terrain défavorable à la démonstration : comment concevoir que l’histoire des populations anciennes ait pu revêtir une telle pertinence à la fois pour la démographie théorique et pour les applications pratiques de la discipline? Il permet aussi de comprendre pourquoi, au cours des années 1950, les sciences de la population se sont de plus en plus identifiées à la démographie, alors qu’elles donnaient la part belle, dans l’entre-deux-guerres, à l’économie, à la biologie et à la statistique.
 
I. Le baby-boom, une énigme coûteuse
 
 
1. Une problématique scientifique et politique
Au moment où Louis Henry entre à l’Ined, en octobre 1946, un an tout juste après la création de l’institut, sa carrière est éloignée de tout intérêt historique. Né en 1911, formé dans les écoles militaires, il a été reçu à Polytechnique en 1931. Comme beaucoup des élèves des promotions des années 1930 (Guigueno, 1994), il en sort officier d’active. Versé dans l’artillerie, prisonnier durant toute la guerre, puis étant brièvement retourné dans l’armée, c’est en profane de la démographie – ne parlons pas de l’histoire – qu’il est recruté à l’Ined, par l’entremise de ses camarades polytechniciens, Jean Bourgeois [3] et, surtout, Paul Vincent. Bien qu’ils soient ses pairs d’âge, ces derniers ont déjà une expérience de la recherche démographique, acquise sous l’Occupation dans la petite section qui lui est consacrée à la Fondation Carrel [4].
Lorsque Vincent puis Bourgeois entament leurs travaux, l’horizon de travail est, comme dans l’entre-deux-guerres, fondé sur une baisse tendancielle et redoutée de la natalité des nations occidentales. Si Henry s’initie aux mêmes références théoriques que ses deux camarades [5], sa réflexion prend racine dans un tout autre contexte : celui de la remontée mystérieuse de la natalité, mise en évidence, précisément, par Jean Bourgeois. Au début, chacun pense qu’il s’agit d’un phénomène temporaire, analogue à celui qui avait marqué les deux années consécutives à la première guerre mondiale. Mais après les chiffres élevés des naissances qui, en 1946 et en 1947, ont reçu les honneurs de la presse écrite, la tendance se poursuit en 1948. Henry exprime l’étonnement qui en résulte dans une série de conférences. Avec son ami Jean Bourgeois, mais contre l’avis d’Alfred Sauvy [6], il commence à considérer que « la fécondité a subi une augmentation très sensible par rapport à son niveau d’avant-guerre » et se met à en rechercher l’explication.
Dans les années suivantes, cette euphorie cède souvent la place à l’incertitude et au tâtonnement. L’année 1949 est de nouveau appréhendée avec crainte. Les démographes redoutent que le scénario de 1919-1920 ne soit finalement valable : le rattrapage aurait simplement duré plus longtemps cette fois, car les séparations des couples auraient été plus longues. À nouveau, les faits « démentent cette attente plus ou moins formulée […]. Tous quelle que soit leur opinion désireraient connaître les causes de cet afflux de nouveaux-nés et savoir s’il a des chances de [se] poursuivre » [7]. L’Occident exsangue, rétif à la procréation, se tourne-t-il de nouveau vers la vie? La question de savoir si la fécondité a réellement progressé devient pour des années un sujet de polémique. On devine la difficulté à lui apporter une réponse tranchée, devant les conditions exceptionnelles qui ont marqué la guerre et ses suites.
Le fonds Louis Henry
Une partie des matériaux utilisés dans cet article sont issus du fonds d’archives Louis Henry, conservé au Centre des archives contemporaines de Fontainebleau (cote 20010307). Sur les 17 cartons qu’il contient, les cinq premiers sont consacrés à la démographie historique, et couvrent en particulier l’enquête nationale de reconstitution de la population de la France d’Ancien Régime entamée en 1958. Les cartons 6 à 13 portent sur les principaux domaines d’étude de Louis Henry, qu’il s’agisse des grandes variables démographiques (fécondité, nuptialité, mortalité), de la démographie des colonies ou des pays en développement, de la génétique, ou des questions sociales. Les cartons 14 à 17, enfin, documentent la participation de Louis Henry aux commissions administratives ou scientifiques, ainsi qu’aux sociétés savantes ou aux institutions internationales. L’archivage de ce fonds, initié par Isabelle Séguy et poursuivi par Pierre Carouge et Cyrille Chareau, a été l’une des premières étapes d’un plan d’ensemble concernant toutes les archives de l’Ined. Il est conduit depuis 2001 par un comité d’archivage associant à des membres de l’Ined des représentants des Archives nationales et du Centre Quetelet.
Louis Henry est directement exposé à ce suspense démographique inédit : à partir de juin 1948, il est affecté au calcul des « perspectives de familles », un sujet qu’il n’abandonnera plus et qui va le conduire à l’histoire des populations. Au même moment, Alfred Sauvy lui confie, en alternance avec son ami Bourgeois, la « Situation démographique », un bilan trimestriel de la conjoncture démographique française qui est publié dans la revue Population [8]. Il suit ainsi presque en direct l’évolution imprévisible de la courbe des naissances, notamment grâce à l’indicateur commode que constitue le nombre de cartes de grossesse délivrées à Paris.
Que la question préoccupe tant Louis Henry résulte du fonctionnement de l’Ined, chargé de dispenser, notamment auprès du gouvernement, une véritable intelligence démographique (Rosental, 2003). Sauvy et son influent Comité technique (équivalent du Conseil scientifique contemporain) privilégient explicitement la recherche « appliquée » par rapport à la recherche « fondamentale » [9]. Aussi, pour Henry, l’enjeu théorique est simultanément un enjeu de politique publique. De la réalité du baby-boom dépend la pertinence d’investissements massifs dans des infrastructures collectives ou privées, écoles et logements notamment. Encore ce lien est-il moins mécanique qu’on ne pourrait le croire. Conclure à une hausse durable de la natalité légitime les dépenses d’investissement, souhaitées par Louis Henry. Mais en même temps, Henry fait sienne la peur d’une « réaction malthusienne », qu’il s’agisse de la crainte des Anglo-saxons face à la croissance de la population dans les régions en développement ou de l’opposition des « milieux conservateurs » français aux dépenses qu’occasionnerait un accroissement de la population. Ces craintes sont exprimées à maintes reprises, au premier chef par le directeur de l’Ined, Alfred Sauvy, mais aussi par ses chercheurs [10] : l’expertise est ici indissociable d’une prise de position nataliste, publiquement revendiquée au nom de l’institut [11]. Henry adhère et contribue à ce combat « anti-malthusien ». Par des conférences, des articles de presse, des droits de réponse à des journalistes ou des notes adressées à des hauts fonctionnaires (Fonds Henry, art. 8), il s’efforce de minimiser le lien entre la poussée démographique et les dépenses d’infrastructures.
Dans le cas des allocations familiales, la question prend un tour paradoxal. Ce système, développé dans les années 1930 puis sous Vichy, et dont la Libération a encore accentué l’ambition, est le porte-drapeau du volontarisme démographique français. Mais les chercheurs de l’Ined redoutent qu’il ne contienne en germe sa propre destruction : conçu pour une natalité déprimée, il devient une source de dépenses incontrôlables si la natalité remonte. Le dilemme est cruel, d’un système menacé par sa propre efficacité. À l’incertitude sur le constat démographique s’ajoute donc une incertitude sur ses implications financières et, surtout, sur ses retombées politiques.
2. De la prévision à l’histoire
La prévision, dans ce contexte, revêt un caractère stratégique. Tant les « fluctuations erratiques des taux brut et net de reproduction depuis dix ans » (Clark, 1949) que l’apparition de nouveaux outils d’analyse fragmentent les perceptions de la conjoncture démographique et désorientent les démographes. L’immédiat après-guerre marque un retournement complet par rapport au premier âge des prévisions démographiques. Depuis les années 1920, les spécialistes de la population mettent plutôt l’accent sur la prévisibilité des phénomènes et prolongent dans le temps les tendances démographiques du moment (Hajnal, 1947b). En France, le pionnier qu’est Alfred Sauvy redoute même l’effet pervers lié à l’inertie des phénomènes de population : pourquoi les gouvernants financeraient-ils des politiques de population qui ne pourraient avoir d’effet que sur le très long terme (Sauvy, 1928, 1929 et 1932) ?
Les incertitudes qui accompagnent l’inattendu baby-boom mettent à mal cette confiance. Aux États-Unis, au Royaume-Uni, des études financées à prix d’or pendant la guerre ont pris pour point de départ indiscuté la poursuite de la tendance dépressive des années 1930 (Notestein, 1944). À peine leurs premiers résultats sont-ils diffusés que s’impose l’évidence de la remontée de la natalité. Ce traumatisme (Henry, 1966) s’accompagne d’un certain déniaisement : beaucoup de démographes reconnaissent que les commanditaires sont plus à la recherche d’une légitimation scientifique de leurs projets que de repères pour une politique éclairée (Cox, 1954). Le démographe le plus acerbe dans l’autocritique est le Britannique John Hajnal qui, après avoir attaqué la notion de prévision démographique au Congrès de Rome de 1954, met en cause l’utilité même de la profession. Comment en justifier l’existence, si les techniques sophistiquées de décomposition analytique des phénomènes démographiques ne font pas mieux, en matière de prévision, que les outils rudimentaires de l’entre-deux-guerres (Benjamin et al., 1955; Henry, 1966)? Les prévisions des démographes, considère Hajnal, sont dénuées de valeur scientifique. Tout au plus sont-elles susceptibles, en appuyant les politiques de population, d’avoir des effets auto-réalisateurs.
Au milieu des années 1950, Louis Henry entretient une correspondance avec John Hajnal. Dans une lettre du 29 décembre 1955, il plaide explicitement en faveur de la science démographique comme éclaireuse indispensable de l’action. Lui aussi a pourtant tiré les leçons de la surprise du baby-boom et de la volatilité qui a marqué les deux décennies précédentes. Henry est simplement plus « constructif » que son interlocuteur en tolérant, avec prudence, les anticipations de très court terme prolongeant les tendances du moment [12]. Il les fonde non sur la théorie mais sur « l’empirisme », dans l’un des très rares écrits où affleure explicitement son expérience d’officier d’artillerie.
Hajnal lui oppose une position totalement sceptique [13]. Pourtant, au-delà de leurs divergences, l’essentiel est que pour les deux hommes, le caractère faillible de la prévision réévalue la compréhension des phénomènes passés, la principale difficulté étant de convaincre de leur importance des financeurs abusés par une conception trompeuse de « l’efficacité » [14]. Hajnal (1955) affirme publiquement que l’une des rares bonnes manières de prétendre parler de l’avenir est d’étudier le passé. De même, le leitmotiv des nombreuses conférences sur la situation démographique de la France que donne Louis Henry à des non-spécialistes [15] est la référence au passé. Cette réponse à des interlocuteurs avides de prévision est la première racine de l’intérêt de Henry pour la démographie ancienne.
3. L’introduction de la nuptialité
Dans l’entre-deux-guerres, la majorité des auteurs traitent la fécondité de chaque pays comme un tout. Se débarrasser des biais liés aux structures d’âge, articuler la fécondité dans une théorie cinématique globale de la population, comme l’a fait Alfred Lotka, ont absorbé les énergies. Rares sont ceux qui se sont préoccupés de distinguer la fécondité « légitime » de la fécondité « illégitime », les naissances hors mariage étant de toute façon très minoritaires dans les pays occidentaux. Les méthodes qu’ils ont proposées prennent une tout autre actualité à la fin de la deuxième guerre mondiale [16].
Dans un article qui reçoit un grand écho, Hajnal (1947b) montre en effet que dans plusieurs pays, la remontée de la natalité va de pair avec une hausse du nombre des mariages. Ce mouvement accroît mécaniquement la proportion des jeunes couples au sein de l’ensemble des populations mariées. Or, dans ces populations pratiquant la contraception, les naissances surviennent plutôt durant les premières années de l’union. Hajnal en conclut que les démographes risquent de confondre deux interprétations différentes de la reprise de la fécondité. La première touche les mœurs des ménages : le nombre total d’enfants désiré par les couples aurait augmenté. Étant donné l’inertie des préférences, cette remontée pourrait se révéler durable. Une seconde explication minimise au contraire la portée du phénomène. L’accès plus précoce des couples à la nuptialité aurait simplement provoqué une anticipation des naissances, et une progression temporaire des indices du moment [17].
La nuptialité devient ainsi un élément essentiel de la scène démographique de l’après-guerre. Cette innovation est considérée au passage comme une façon de prendre en compte la population masculine dont l’occultation continue d’agiter les démographes [18]. De même, l’introduction d’une approche longitudinale donne un nouveau statut analytique à la question de la contraception. Aux États-Unis, les années 1930 ont été l’occasion de mesurer empiriquement, par une série d’enquêtes financées par les tenants du birth control, les liens entre la fécondité sociale différentielle et l’usage de la contraception (Kiser, 1971). Après la guerre, l’idéologie normative du contrôle des naissances et l’observation des pratiques se rejoignent : les démographes mettent l’accent sur l’importance de la planification, par les couples, de la dimension de leur progéniture (Hajnal, 1947b). Le glissement sémantique qui, au cours des années 1940, fait passer du sévère birth control à l’expression plus euphémique de family planning illustre, dans un cadre plus large que le seul milieu scientifique, cette nouvelle manière de voir (Hartmann, 1997).
La distinction entre les populations supposées pratiquer une contraception de masse et les autres en sort renouvelée. À l’époque, un découpage analytique strict oppose en effet ces deux types de populations, celles où les ménages fixeraient à l’avance leur descendance et celles où la fécondité ne serait pas consciemment contrôlée [19]. Nous allons retrouver cette dichotomie tout au long de cet article. On considère au lendemain de la guerre que les populations contraceptrices ont des objectifs bien établis, dont l’échéancier seul est soumis à une incertitude (Hajnal, 1947b). En fonction de la conjoncture économique notamment, les couples atteindront plus ou moins rapidement leurs objectifs de fécondité [20]. La fécondité des populations supposées ne pas pratiquer la contraception suit quant à elle des lois qui lui sont propres. Dans une période où s’esquisse le souci de réguler la croissance démographique des régions pauvres de la planète, la théorie démographique vient légitimer une division entre l’étude de la fécondité des pays industrialisés et celle des pays en développement [21].
4. Micro-histoire des familles et macro-évolutions démographiques
L’accent mis sur la fécondité légitime ainsi que l’opposition entre populations pratiquant ou non la contraception structurent quelques années plus tard le modèle de démographie historique proposé par Louis Henry. Mais son objet même, l’analyse microscopique des comportements de fécondité des ménages, trouve aussi sa racine dans les débats théoriques issus du baby-boom.
Dans son article de 1947, l’une des cibles de Hajnal est l’interprétation de la remontée spectaculaire de la fécondité allemande durant les premières années du nazisme. L’importance politique du sujet révèle les limites des indicateurs « macroscopiques » utilisés par les démographes de l’entre-deux-guerres. Hajnal, au nom d’une posture rationaliste, considère que les données démographiques agrégées et les taux de fécondité ou de reproduction que l’on peut en tirer sont trop imprécis : leur utilisation laisse une marge excessive à l’interprétation libre, et donc à l’idéologie. Le démographe britannique leur préfère une approche « microscopique » qui plonge directement dans les comportements des ménages. La fécondité allemande a-t-elle changé en 1933 et, dans l’affirmative, ce résultat est-il spécifique au nazisme? Le savoir imposerait de déterminer si, à durée de mariage équivalente, les couples allemands du milieu des années 1930 ont procréé davantage que ceux des cohortes précédentes ou des autres pays. L’absence de données suffisamment détaillées invite le sceptique Hajnal à réserver la question.
Le raisonnement est exemplaire de la problématique et des méthodes qui se diffusent après-guerre (Clark, 1949) : la remontée enregistrée par les indicateurs de la natalité est-elle le fruit d’un biais statistique ou d’une révolution des mœurs? Le développement des sondages et l’introduction de techniques d’échantillonnage dans les procédures d’enquête autorisent ces investigations (Hyrenius, 1948; Shryock, 1950). Mais du fait de leur coût, elles ne sont pas ouvertes à tous, et beaucoup de démographes de par le monde restent dépendants des sources statistiques nationales.
 
II. La statistique des familles et ses limites
 
 
Dans l’entre-deux-guerres, l’âge de la femme au moment de la naissance de ses enfants est la variable cruciale pour le calcul des taux de fécondité. Les nouvelles approches s’intéressent de plus en plus à la constitution de la descendance des couples [22], et notamment à la durée de mariage du couple parental (Hajnal, 1947b). Hormis pour les privilégiés qui disposent des moyens nécessaires à la réalisation d’enquêtes ad hoc [23], la seule issue est, comme avant-guerre, de recourir aux annuaires statistiques publiés par les instituts nationaux voire internationaux. Pour la France, Louis Henry est dépendant de la « statistique des familles ». Ces données, tirées des recensements quinquennaux de la population, portent sur la structure démographique des ménages. Selon les renseignements demandés lors du recensement, elles indiquent le nombre d’enfants vivants voire le nombre total d’enfants nés, l’âge des enfants (en continu ou par tranches d’âges) et l’âge des époux. Ces informations requièrent souvent une exploitation statistique particulière par la SGF [24], notamment lorsqu’il s’agit de mettre en rapport les caractéristiques de la descendance (nombre d’enfants, éventuellement structure d’âge) avec l’âge ou la profession des époux. Le coût du recueil et du traitement de ces données est élevé, et leur production nécessite l’accord du ministère des Finances. La statistique des familles ne répond pourtant pas seulement à une curiosité scientifique. Il semble qu’elle soit dressée pour la première fois en 1886, en raison de la préoccupation sur le niveau de la natalité française (Landry, 1945, p. 160). Dans les premières décennies du XXe siècle, le lien avec l’eugénisme est un autre fondement de la statistique des familles : mesurer la fécondité des différents groupes sociaux répond à l’inquiétude de voir les classes « douées » se reproduire moins vite que les classes « dysgéniques » [25].
Plus prosaïquement, ce sont en premier lieu les interrogations du moment sur la politique sociale qui sont déterminantes. À partir des années 1920, le développement des allocations familiales, organisées par secteurs d’activité et statuts professionnels, redonne vigueur à la question de la fécondité des groupes sociaux. Les Finances s’intéressent moins à la fécondité qu’au nombre des enfants à charge. Cette préoccupation éloigne le découpage des classes d’âges de toute considération démographique : Louis Henry en sera encore victime après la guerre [26]. Un autre problème semble avoir été, au moins durant l’entre-deux-guerres, une sous-déclaration endémique du nombre d’enfants (Henry, 1953d).
Après-guerre, ni la création de l’Ined, ni l’expansion de la SGF devenue l’Insee ne permettent de surmonter tous les obstacles des décennies précédentes [27]. L’une des sources de ressentiment de l’Ined envers l’Insee est sa difficulté à peser sur les informations demandées lors du recensement ou à obtenir des enquêtes spécifiques (Rosental, 2003). Le problème se pose également à l’étranger ainsi qu’à l’échelle des organisations internationales. Les contraintes de coût voire de clarté des publications créent une tension structurelle entre la logique des instituts statistiques et les besoins des démographes, lesquels sont accrus par la sophistication récente des outils de leur discipline.
On ne peut comprendre le cheminement intellectuel de Louis Henry vers l’histoire des populations sans évoquer cette pénurie frustrante de données [28]. Il essaye d’abord de s’accommoder de la statistique française des familles. Tout en jonglant audacieusement avec les données de fécondité issues de la gestion des allocations familiales (Henry, 1953d), et en essuyant, via Alfred Sauvy, les rebuffades de l’Insee, Henry entreprend un tour du monde virtuel dans les annuaires statistiques. C’est dans les annuaires tchécoslovaques qu’il trouve les seules données disponibles sur les naissances légitimes par rang et les intervalles intergénésiques (Henry, 1951). De la statistique norvégienne, il utilise la répartition des naissances vivantes légitimes par rang de naissance de l’enfant [29]. Alors qu’à l’aube des années 1950 il n’a encore jamais voyagé hors d’Europe, il trouve des matériaux d’étude dans les annuaires statistiques australiens et même japonais (Henry, 1953b, 1954a et 1954b), en s’efforçant à maintes reprises d’exercer une pression sur les producteurs de données [30].
Il est possible que ces investigations aient amené Louis Henry à intérioriser une démarche qui renforcera son intérêt pour la démographie historique : intégrer l’espace et le temps dans un continuum autorisant les comparaisons de toute nature (voir infra). Il reste que ces solutions comparatives sont pour l’heure des pis-aller. Elles ne permettent chaque fois de travailler que sur un aspect particulier de la fécondité, mais pas sur la notion dans son ensemble. Or, Henry a commencé à développer sa propre approche en s’intéressant notamment à la « probabilité d’agrandissement des ménages ».
La méthode, qui vise à « réduire autant qu’il est possible les perturbations de l’après-guerre », saisit l’importance du rang de naissance dans la constitution de la fécondité. Elle fournit des mesures plus rapides des changements de natalité. Au début des années 1950, Louis Henry est en mesure d’identifier précisément des différences de comportement par rapport aux ménages des années 1930. Comme certains démographes étrangers, il en déduit que la relance de la fécondité française est durable [31]. Si les probabilités d’agrandissement contribuent ainsi au débat international sur la réalité du baby-boom, elles répondent aussi à une finalité pratique : mieux prévoir le coût des allocations qui seront versées aux ménages – comme dans l’entre-deux-guerres, celles-ci ne sont pas proportionnelles au nombre d’enfants. Il reste que la méthode vise surtout à contourner les limites des sources statistiques de l’époque. Pour aller plus loin dans l’analyse de la fécondité, Louis Henry va se plonger dans l’histoire des populations de l’Europe moderne.
 
III. Un nécessaire étalonnage
 
 
Les probabilités d’agrandissement sont un indicateur commode mais relatif : elles permettent de comparer une nation ou une époque à une autre, mais pas d’établir un jugement absolu sur les comportements de fécondité. Le besoin d’un étalonnage se fait sentir mais soulève deux problèmes. Le premier est d’ordre théorique : par rapport à quelle situation « pure » doit-on raisonner? Henry y répond à l’aide du concept de « fécondité naturelle », censé désigner la capacité procréatrice des couples qui ne pratiquent pas la contraception. La deuxième difficulté est d’ordre empirique : comment mesurer la « fécondité naturelle »? Les populations des régions en développement, supposées ne pas pratiquer la contraception, sont généralement mal connues d’un point de vue statistique. L’idée est tentante de se tourner vers les populations anciennes, celles qui vivaient avant la « transition démographique ». Mais vers 1945, on considère que les comportements de cette ère « pré-statistique » ne seront jamais mesurables. L’apport de Louis Henry est de sortir de cette impasse théorique et archivistique et, du même coup, de promouvoir l’histoire comme outil d’expertise démographique.
1. L’impossible mesure de la fécondité naturelle
Pour Henry, les composantes « pures » de la fécondité sont au premier chef physiologiques, comme la propension des femmes à procréer pendant un cycle menstruel. Mais d’autres composantes sont sociales ou culturelles, à commencer par les pratiques d’allaitement. Avec de très fortes variations individuelles, elles conditionnent le rythme de retour des mères à une nouvelle phase de fécondité. Cet ensemble porte le nom de fécondité naturelle [32]. L’étiquette est trompeuse, car il s’agit d’une notion à la fois biologisante et culturaliste [33].
Parmi les facteurs que Henry nomme « physiologiques », la fécondité naturelle inclut la proportion des ménages stériles, variable selon l’âge, l’ampleur des phases stériles chez les couples féconds et, surtout, la « fécondabilité ». Entendue comme la probabilité de concevoir au cours d’un cycle menstruel (Henry, 1951 et 1952), cette notion émane de l’influent statisticien et économiste de l’Italie fasciste Corrado Gini, avec lequel Henry correspond après-guerre [34]. Il évoque également – non sans critiques – le grand biologiste américain Raymond Pearl (Henry, 1953a) [35]. À travers la référence à ces deux auteurs, complétée par l’étude de traités de physiologie [36], Henry prolonge dans l’après-guerre le courant démographique le plus proche des sciences naturelles. Son biologisme sera du reste parfois dénoncé, comme l’avait été celui de Gini (Grauman, 1959). Sans être un eugéniste fervent, Henry n’hésite pas à puiser dans ce courant scientifique vivace dans l’entre-deux-guerres les notions et outils qui lui semblent utiles à ses recherches, en ignorant ou en occultant les enjeux idéologiques qui leur sont liés. Son « pragmatisme » à l’égard de Gini, dont les positions scientifiques sont remises en cause dans le monde de l’après-guerre, est de ce point de vue révélateur d’une attitude plus générale [37].
Simultanément, d’autres déterminants de la « fécondité naturelle » sont socioculturels ou, si l’on préfère, anthropologiques, comme les pratiques d’allaitement ou les « coutumes et tabous » qui affectent le délai de reprise des rapports sexuels après l’accouchement. Si l’on tenait à adresser des critiques rétrospectives et quelque peu anachroniques à Henry, il conviendrait de mettre en avant, au moins autant que son biologisme, sa conception ultra culturaliste des comportements [38].
La notion de fécondité naturelle renvoie d’abord à celle de populations « non malthusiennes », terme sous lequel on désigne encore, dans l’immédiat après-guerre, les populations censées ne pas pratiquer la contraception. Mais elle vaut aussi pour les populations « malthusiennes », dans une vision assez rigide propre à l’époque : le couple décidant au départ du nombre de ses enfants, il commencera par une phase de fécondité naturelle, puis cessera de procréer une fois atteint le niveau de descendance souhaité. Dans cette seconde phase, l’efficacité de sa contraception étant imparfaite, le couple risque de concevoir des enfants non prévus. Au niveau agrégé, leur répartition dans le temps présentera quelques similarités avec celle des couples suivant le modèle de la « fécondité naturelle ». Enfin, la référence à la fécondité naturelle permet d’estimer des phénomènes tels que la proportion de conceptions prénuptiales.
En surmontant la grande coupure analytique de l’époque entre populations pratiquant ou non la contraception [39], le concept de fécondité naturelle se prête, pour Henry, à servir d’étalonnage universel. Dès ses premiers travaux, relatifs aux populations coloniales, le démographe a recouru empiriquement à l’idée de continuum spatio-temporel. En s’appuyant chaque fois sur les séries statistiques les plus solides, il est allé chercher dans le temps ou dans l’espace des populations présentant des caractéristiques comparables à celle qu’il étudiait, mais mieux documentées. Ainsi, en identifiant dans l’Espagne de 1880 et l’Italie de 1900 deux courbes de mortalité masculine qui « encadrent » celle de l’Algérie de 1936 jusqu’aux âges adultes, il s’en sert pour « redresser » la mortalité algérienne aux âges élevés (Henry, 1947). Utiliser l’histoire comme un réservoir d’observations comparables aux populations coloniales et en développement [40] : cette démarche, aux fondements non explicités, péchait par le nombre limité d’études statistiques considérées comme fiables sur les populations anciennes [41].
Il convient de mesurer la force de cette impossibilité. À l’époque, démographes et historiens distinguent entre populations « statistiques » et « pré-statistiques » selon que l’on dispose ou non de recensements les concernant (Rosental, 1996). Dans le cas de la fécondité, cette coupure est surdéterminée par l’opposition entre populations contraceptrices et non contraceptrices. Dès le XIXe siècle, les spécialistes des populations sont conscients qu’il est difficile d’étudier la diffusion de la contraception de masse, en partie antérieure à l’ère des recensements. Mais cet obstacle prend un sens nouveau pour la génération de Henry. Les travaux anglo-saxons, entamés dans les années 1930, ont montré l’effet de la contraception sur la fécondité sociale différentielle. L’énigme du baby-boom renforce encore l’importance donnée aux décisions intimes des ménages. L’opposition entre les populations pratiquant ou non la contraception constitue donc, pour les démographes de l’après-guerre, une profonde césure anthropologique, une « rupture de civilisations » (Chevalier, 1946).
Pour les démographes natalistes, l’intérêt de la question est accentué par la nostalgie de la grandeur perdue : l’influence de la France serait en déclin à cause de la baisse précoce de sa fécondité à la fin du XVIIIe siècle, plusieurs décennies avant le reste de l’Europe. De manière plus personnelle, la correspondance entre Louis Henry et Jean Bourgeois-Pichat atteste que les deux hommes sont sensibles aux débats inquiets qui, à l’époque, agitent l’Église et les milieux catholiques sur la contraception. Or, face à la question cruciale de l’apparition de la contraception, les démographes peinent à faire remonter la connaissance des populations anciennes en amont de la période napoléonienne (Bourgeois-Pichat, 1951; Vincent, 1947), l’historien Louis Chevalier faisant même le deuil d’un savoir solide sur les périodes antérieures au XVIIIe siècle (Chevalier, 1946). Le franchissement de cet obstacle est l’un des succès majeurs de Louis Henry.
2. Un passage du Nord-Ouest archivistique
La solution du problème s’esquisse au cours de l’année 1953. Quelques mois auparavant, l’attention de Louis Henry s’est portée sur un article retentissant de Goubert (1952), qui propose une exploitation statistique des registres paroissiaux du Beauvaisis au XVIIe siècle [42]. Ces enregistrements systématiques des mouvements de population (baptêmes, mariages, sépultures) ont donné lieu à des exploitations anciennes mais sporadiques par les historiens ou par les érudits locaux. Ils ont fait l’objet d’un important travail critique de la part des archivistes, transmis dans l’enseignement de l’École des Chartes [43].
C’est en critiquant l’article de Goubert que Louis Henry pénètre pour la première fois sur les terres des historiens (Henry, 1953c). Il conçoit une méthode d’investigation qu’il va rôder sur trois chantiers. Pour pallier l’absence de statistiques anciennes, Henry compte initialement sur des documents comme les livres de raison ou les généalogies. L’occasion de les tester lui est donnée par Michel Fleury, archiviste-adjoint du département de la Seine, qui lui signale des données en cours de rassemblement sur le patriciat genevois de l’époque moderne [44]. Parallèlement, Henry confie à un assistant, Louis d’Adhemar, une étude sur l’intérêt des matériaux généalogiques pour la démographie historique. Leur avantage est d’être en quelque sorte « prétraités » : ils donnent instantanément des indications sur les parcours démographiques des ménages ou des lignées. En contrepartie, Henry est conscient que ces indications ne sont pas toujours contrôlables, et sont socialement biaisées [45].
L’arrivée à l’Ined d’un jeune stagiaire canadien, Jacques Henripin [46], sera décisive. Celui-ci exploite les données généalogiques rassemblées au siècle précédent par l’abbé Tanguay à propos des Canadiens français des XVIIe et XVIIIe siècles (Henripin, 1954). Comme elles sont issues des registres paroissiaux anciens du Québec, en aidant Henripin, Louis Henry s’assure de la richesse de cette source et de la possibilité de l’exploiter. Henripin est en mesure de mettre en rapport l’âge de la mère à son mariage et à la naissance de ses enfants, d’étudier les intervalles intergénésiques puis d’analyser leur sensibilité à la mortalité infantile, et même de donner une évaluation de la « fécondabilité ». En s’appuyant sur ses données, Henry parvient à réfuter l’hypothèse selon laquelle, en régime non contraceptif, l’espacement entre les naissances était constant, la stérilité venant simplement arrêter brutalement la constitution de la descendance. Au contraire, il observe que cette constance ne vaut que jusqu’à l’antépénultième naissance. L’écart intergénésique s’élève alors légèrement, et celui qui sépare les deux dernières naissances est beaucoup plus élevé. Les limitations des publications statistiques contemporaines sont oubliées. Pour la première fois, Henry a identifié une caractéristique de la « fécondité naturelle » : il la retrouvera dans des contextes très différents, ce qui renforce sa confiance dans la pertinence du concept (Henry, 1954a).
L’intérêt porté aux registres paroissiaux est renforcé par la rencontre de Louis Henry avec Étienne Gautier. Cet « amateur passionné, fonctionnaire au ministère du Commerce de son état, avait passé de nombreuses vacances à reconstituer patiemment les familles de son village natal » [47], la commune de Crulai en Normandie. Gautier apporte à Henry le résultat de ses dépouillements, appuyés sur les registres paroissiaux de l’époque moderne. Leur accessibilité et leur universalité en font des supports précieux pour une investigation des conditions démographiques de la France ancienne. Mais ils posent deux séries de problèmes.
Le premier est celui de l’analyse de la source, entamée par Henry dès son article de 1953. Il est épaulé par de jeunes historiens recrutés temporairement pour lui à l’Ined, et par Michel Fleury (1923-2002). C’est avec lui qu’il publiera, en 1956, le manuel qui va donner à la démographie historique sa définition véritable, la monographie sur Crulai en étant la première application en grandeur réelle (Fleury et Henry, 1956; Gautier et Henry, 1958). Fleury joue aussi un rôle décisif en mettant en relation Louis Henry et le réseau des archivistes intéressés par les registres paroissiaux.
Un second obstacle, plus sérieux, est la lourdeur du dépouillement des registres paroissiaux. Pour chaque entité géographique considérée – en pratique, une simple paroisse, tant le recueil des données est considérable – il convient de saisir sur des fiches tous les actes de baptême, de mariage et de sépulture durant la période étudiée, avant d’ouvrir, pour chaque couple marié, une « fiche de famille » [48]. L’application de la méthode suppose une division du travail où le concepteur, Henry, aura pour mission de vérifier et exploiter les données recueillies par d’innombrables collecteurs. Leur formation pose un problème [49] ainsi que l’organisation du travail, même s’il s’agit probablement de l’un des points forts de Louis Henry [50]. Surtout, la grande difficulté est le recrutement d’une main-d’œuvre suffisante. Trois sources principales sont mobilisées. Des érudits locaux ayant réalisé de manière « sauvage » des travaux d’histoire des populations proposent bénévolement leurs services [51], ainsi que des professeurs de collège ou des ecclésiastiques enseignant dans des écoles privées. En même temps, l’une des forces de la méthode Henry est son accessibilité à des non-spécialistes : Louis Henry s’appuie sur des volontaires non historiens repérés par les archivistes départementaux [52]; Alfred Sauvy et Michel Fleury s’efforcent d’obtenir des directeurs d’écoles normales qu’ils orientent les élèves-maîtres vers l’étude des registres paroissiaux pour le mémoire qui clôt leur scolarité. Enfin, Louis Henry se tourne résolument vers la communauté historienne. La sous-commission de démographie historique, qui dépend de la section française du Comité international des sciences historiques, lui sert de relais [53]. En 1954, Louis Henry diffuse sa méthode auprès des historiens par une série de conférences. Les universitaires sensibles à son appel aiguillent une partie de leurs étudiants vers des sujets de démographie historique [54].
Les enseignants délèguent souvent complètement à Henry et à son équipe le suivi du mémoire de ces étudiants [55]. Non seulement le démographe, assisté de Valmary, détient le monopole du savoir-faire, mais l’exploitation mécanographique des fiches dépouillées a lieu à l’Ined. Pour ces pionniers universitaires de la collaboration avec Henry, on peut parler de ralliement à un modèle d’histoire scientifique et quantitative, qui donne une traduction effective aux mots d’ordre de Labrousse ou Braudel. Dans les décennies qui suivront, la démographie historique permettra plus prosaïquement de trouver des sujets inépuisables pour des mémoires de diplôme d’études supérieures puis de maîtrise (DH, 1980). Dès la fin des années 1950 en tout cas, des voix s’élèvent dans la communauté historienne pour dénoncer une méthode tellement lourde et répétitive qu’elle prive les étudiants d’une véritable formation à la discipline. Les intéressés eux-mêmes ne sont pas les derniers à ressentir ces limitations [56].
Il est difficile de déterminer dans quelle mesure ces réactions ont poussé Louis Henry à faire entrer la démographie historique dans une deuxième phase, plus ambitieuse. De 1953 à la fin des années 1950, il s’agit surtout de tester une méthode et des outils conçus pour la saisie des informations [57], ainsi que de glaner des résultats issus de diverses zones géographiques. Mais en 1958, Henry change d’échelle en exposant dans Population un programme d’enquête nationale. Il ne s’agit plus d’obtenir des résultats ayant une valeur démographique générale, mais de reconstituer la population française de l’Ancien Régime au moyen d’une enquête raisonnée et systématique. L’enquête débouchera dix-sept ans plus tard sur un numéro spécial de la revue Population qui, aujourd’hui encore, est considéré comme la référence de base sur la démographie de la France à l’époque moderne (Population, numéro spécial, 1975; Dupâquier, 1988, p. 4; Brian, 1994, p. 9-24; Séguy, 2001). Pour Henry, l’histoire est devenue un objectif intrinsèque, et la démographie historique, qui est en train de vaincre les dernières résistances historiennes [58], s’impose comme un dominion de la démographie en terre historienne [59].
 
IV. L’usage de la démographie historique
 
 
En choisissant les registres paroissiaux plutôt que des sources déjà constituées mais moins systématiques comme les généalogies ou les dénombrements anciens, Henry est soumis aux mêmes contraintes matérielles (lourdeur et coût de dépouillement) que ses collègues effectuant des enquêtes contemporaines. La différence est qu’il ne peut pas se réclamer de retombées pratiques aussi visibles et immédiates. La question est donc de savoir pourquoi Alfred Sauvy, au-delà de son indéniable intérêt personnel pour la discipline [60], a fourni à Louis Henry les crédits dont il avait besoin. De nos jours, l’appui d’un institut de recherche à une enquête serait chose banale. Mais avant la Ve République, l’autonomie de l’Ined, comme celle de tous les organismes de recherche, n’est protégée par aucun canal ministériel solide (Duclert, 1998; Picard, 1990; Ramunni, 1992). Comme pour les autres instituts, les dépenses, voire l’existence de l’Ined, sont soumises au sévère contrôle du ministère des Finances. Ce contrôle s’étend aux postes de travail, les chercheurs étant des contractuels révocables. Face à ces contraintes, Sauvy et son Comité technique, dont on a vu qu’ils étaient favorables à une recherche appliquée, s’efforcent de préserver l’institut en l’insérant dans un paysage étatique en pleine expansion avec le développement des politiques publiques. Qu’un projet historique ait pu être soutenu dans un tel contexte mérite explication.
1. Fécondité naturelle et biologie de la procréation
Un début de réponse réside dans les usages de la démographie historique. Sa mise en place par Henry suit de peu l’élaboration de la notion de fécondité naturelle. Ce synchronisme n’a bien sûr rien de fortuit. La démographie des temps passés est considérée comme un observatoire dont les résultats peuvent être utilisés immédiatement pour le décryptage des situations contemporaines. L’enquête historique permet d’étalonner tous les résultats obtenus en matière de physiologie de la fécondité, et peut donc se placer simultanément au service de la démographie et de la biologie.
L’étude de la variation de la stérilité selon l’âge en est un exemple. Louis Henry en fournit une estimation en combinant des conclusions fondées sur des populations « statistiques » pratiquant peu la contraception (l’Angleterre du XIXe siècle, le Japon rural de l’entre-deux-guerres) et sur des populations « pré-statistiques » supposées non contraceptrices (Genève et le Canada français de Henripin). La convergence des résultats permet notamment d’évaluer à quel âge s’accélère la croissance de la stérilité [61]. Henry formule aussi des propositions sur la nature et l’ampleur de la « stérilité des adolescentes » [62]. De même, il caractérise précocement la fécondité naturelle par un relèvement des deux derniers intervalles intergénésiques dans l’histoire procréatrice des couples. Les résultats s’accumulant, il est en mesure de calculer l’effet de la mortalité infantile sur la variation de la durée de ces intervalles (Henry, 1958).
Avec le temps, les comparaisons entre populations ne pratiquant pas la contraception, ou entre les femmes d’une population donnée, montrent l’importance de la variabilité de la fécondité en régime « naturel ». Cette double variabilité accentue l’importance de l’allaitement, à laquelle Henry a toujours prêté un intérêt particulier (Henry, 1952, 1957 et 1958). Dans tous les cas considérés, la démographie historique sert de science auxiliaire à la biologie. Les résultats de Henry sont pris en considération au même titre que ceux qui concernent les Huttérites, une petite population de l’Amérique du Nord qui ne pratique pas la contraception. Elle est de taille modeste et sa sociologie est particulière, mais elle dispose d’un enregistrement statistique « moderne » : la compatibilité entre les résultats obtenus par Eaton et Mayer (1953) ou leurs successeurs et par Henry accroît, de son aveu même, la crédibilité des résultats obtenus par ce dernier [63].
2. Le temps et l’autre [64]
La démographie historique a également des usages plus indirects. La fécondité naturelle est censée caractériser les populations non contraceptrices des régions en développement [65]. Après s’être heurté lors de ses débuts de démographe aux lacunes statistiques des colonies françaises, Henry prête à leurs populations les comportements des Européens de l’Europe moderne [66]. L’ambiguïté de la notion de fécondité naturelle est accentuée par ces comparaisons spatio-temporelles : après quelques années, Henry conclura à l’existence de variations continentales dans les niveaux de fécondité, renforçant le substrat « socioculturel » de la fécondité naturelle [67].
Pour l’heure, cette notion permet d’étalonner les résultats obtenus dans tel ou tel contexte, de situer les populations les unes par rapport aux autres et, éventuellement, de détecter des résultats improbables qui peuvent être le fruit d’un artefact archivistique [68] : la démographie historique trouve ici un terrain d’application privilégié. Un autre de ses usages est méthodologique. Louis Henry transpose l’expérience acquise dans ses monographies pour aider des démographes, voire des administrateurs, à concevoir leurs plans d’enquête dans l’Empire colonial français ou dans des pays en développement [69]. Henry ambitionne même un moment de faire financer par les organisations internationales le développement de la démographie historique [70]. Ses conseils sont répercutés jusqu’à la Division de la population de l’Onu [71]. Ils portent notamment sur les techniques d’échantillonnage et sur le contrôle des résultats. De ce point de vue, on ne saurait trop insister sur la contribution de la démographie historique et de l’approche « paroissiale » au développement qu’est en train de connaître la discipline. Pendant longtemps, démographie et sciences de la population ont travaillé à l’échelle de populations entières, qu’elles soient documentées par des statistiques nationales, régionales ou municipales. La notion d’enquêtes quantitatives impliquant notamment la référence récente aux sondages (Blondiaux, 1998) et le travail sur de petits échantillons font entrer dans un univers méthodologique nouveau. Henry exprimera la particularité de cette sorte de statistique des petits nombres par rapport aux techniques classiques de la démographie [72].
 
V. Les conditions de réception de la démographie historique
 
 
Une clé du succès de la démographie historique, conçue initialement comme un détour pour penser la démographie contemporaine, a été de prouver son caractère opératoire. Il faut insister sur le caractère temporaire de cette conjonction : une quinzaine d’années plus tard, au début des années 1970, la présence de la démographie historique à l’Ined sera vilipendée par le ministère de tutelle et même, non sans un certain poujadisme culturel, par la presse [73].
Pour l’heure, un autre élément qui fonde la légitimité de la démographie des populations anciennes est sa contribution reconnue à la démographie fondamentale de son époque. La fiche de famille en fournit la matérialisation. Ses rubriques – par exemple la colonne qu’elle réserve au calcul des intervalles intergénésiques – articulent directement les registres paroissiaux à des questions pointues de démographie théorique, elles-mêmes liées aux politiques de population. La liste des destinataires de l’ouvrage de Henry sur les anciennes familles genevoises (1956) montre que l’enquête sur Genève à l’époque moderne est comprise par tous les grands démographes du temps comme une contribution théorique majeure : cette liste comprend notamment David Glass de la London School of Economics, figure centrale de l’institutionnalisation de la démographie au Royaume-Uni et, pour les États-Unis, Christopher Tietze, de la section International and Functional Intelligence du Département d’État à Washington, Frederick Osborn, Directeur du Population Council à New York, ou encore Frank Notestein de l’Office of Population Research à Princeton [74]. En même temps que la démographie historique s’insère dans un milieu international qui lui reconnaît une place éminente, elle aide le jeune Ined à conquérir sa légitimité scientifique et accroît du même coup ses chances de survie. Bien que Sauvy et son Comité technique aient initialement privilégié la recherche au service de « l’action », ils intègrent rapidement ce critère dans les argumentaires destinés à contrer les menaces récurrentes du ministère des Finances (Rosental, 2003).
Cette reconnaissance n’a elle-même été possible que parce que le milieu international des démographes était en pleine expansion au cours des années 1950, véritable âge d’or de la discipline. Aux États-Unis, l’entre-deux-guerres avait marqué la création d’un milieu de spécialistes de la population, création encouragée par les militants du birth control et financée par de grandes fondations américaines. Ce mouvement s’intensifie avec l’arrivée de nouvelles fondations et le développement des chaires et des centres universitaires, dont le plus influent est l’Office of Population Research (OPR) de Princeton, mis en place juste avant la guerre.
La caractéristique majeure de la démographie américaine de l’après-guerre est son interpénétration avec les grandes organisations internationales, un entrelacs à la fois humain, institutionnel, financier et politique (Kiser, 1971; Szreter, 1993; Notestein, 1982). L’un des lieux-clés où s’opère l’articulation entre les démographes américains et la fine fleur des spécialistes étrangers – des Français Jean Bourgeois-Pichat ou Léon Tabah au Britannique John Hajnal ou au Suédois Hyrenius – est la Division de la Population de l’Onu. En charge des projets recommandés par la Commission de la Population du Conseil économique et social des Nations unies, lui-même lié au Département des Affaires sociales, elle a pour fonction de fournir « des faits et des interprétations » aux différents organes des Nations unies, aux agences spécialisées ainsi qu’aux gouvernements membres, pour leurs projets d’action économique et sociale (Notestein, 1971; Revue de l’Institut international de statistique, 1954, n° 1-3). En pratique, pendant les années 1950, la Division de la Population devient l’un des lieux majeurs d’évolution de la discipline démographique.
Il s’agit d’une transformation de fond. Depuis le XIXe siècle, l’internationalisme scientifique passait par les congrès internationaux (Brian, 1989; Rasmussen, 1995). La période qui s’ouvre avec la fin de la seconde guerre mondiale en réduit l’importance, avec le développement des postes et des institutions universitaires et de recherche. Au départ, ce sont les organismes internationaux qui jouent un rôle privilégié dans cette nouvelle donne internationale, en vertu de la croyance dans la capacité réformatrice des sciences sociales, dont on escompte que leurs conclusions, orchestrées par les agences internationales, vont se concrétiser par des programmes de grande échelle (Kiser, 1953; Lorimer, 1948; Notestein, 1971; Wittrock, Wagner et Wollmann, 1991).
À ce cadre institutionnel général s’ajoutent des considérations conjoncturelles. La commission de la population de l’Onu revendique l’opposition entre « science » et « politique » pour s’en tenir aux aspects strictement scientifiques de la discussion, quitte à perdre en influence [75]. Il ne s’agit pas d’une préférence abstraite, mais du produit d’un rapport de forces diplomatique. La majorité des démographes américains adhèrent à la récente théorie de la « transition démographique » [76] qui, en faisant de la fécondité et notamment du planning familial une condition du développement économique, oriente les financeurs occidentaux vers l’action démographique plutôt que vers l’aide ou la réforme économique et sociale (Szreter, 1993; Hodgson, 1983; Notestein, 1982; Demeny, 1988; Greenhalgh, 1996; Kreager, à paraître). Cette transmutation du malthusianisme ou de l’eugénisme de l’entre-deux-guerres est de plus en plus appuyée par les fondations américaines (Hartmann, 1997; Greenhalgh, 1996; Donaldson, 1990).
Mais le bloc soviétique fustige le caractère bourgeois de cette politique et proclame, par contraste, sa confiance dans l’expansion de la population et dans son propre avenir économique (Benjamin et al., 1955; Hartmann, 1997) [77]. Surtout, il fait ici front commun avec les pays catholiques (Bulletin international des sciences sociales, 1954, n° 4). Pour ne pas durcir cette alliance, le gouvernement fédéral américain sacrifie, jusqu’à la fin des années 1950, ses convictions malthusiennes (Szreter, 1993). Cette configuration explique qu’au grand dam des démographes « malthusiens » (Evang, 1954), la Commission de la Population s’ôte tout pouvoir effectif et, comme souvent, surinvestisse d’autant dans le domaine scientifique.
La réception du travail de Louis Henry n’est donc pas uniquement une question d’évolution conceptuelle de la discipline. Elle est le fait d’un réseau international en expansion, qui donne une importance centrale à la fécondité (Greenhalgh, 1996; van de Kaa, 1996) et à la production de résultats empiriques inédits [78]. Tant le baby-boom que l’expansion de la démographie des pays pauvres requièrent la compréhension des mécanismes de la fécondité. Leur conjonction même pose un problème théorique majeur : alors que se diffuse le « modèle » de la transition démographique, la remontée de la fécondité des pays riches lui apporte une réfutation. L’idée se renforce que dans les pays industrialisés, le niveau d’individuation est tel qu’il faut entrer dans les décisions intimes pour analyser les fluctuations de la natalité [79]. Le passage de la statistique agrégée aux micro-comportements des ménages ouvre un continent caché à l’investigation empirique. Les analyses de Louis Henry font partie d’un mouvement plus général, dans lequel les comportements démographiques élémentaires des ménages sont passés au peigne fin. L’histoire, pour un temps, sert à la démographie d’observatoire privilégié.
 
Conclusion
 
 
Le succès de la démographie historique a été rendu possible par une configuration institutionnelle, politique et scientifique propre aux années 1950. Pour une quinzaine d’années, les problématiques et méthodes proposées par Louis Henry ont établi une liaison directe entre histoire, théorie démographique et expertise pour les politiques de population. L’histoire de la démographie historique est de ce point de vue représentative de l’histoire de la démographie en général. Dans l’Ined des années 1950, le critère du succès scientifique est de développer des approches qui, tout en innovant sur le plan théorique, se prêtent à des applications pratiques. La condition de la réussite est que ces transferts entre théorie et expertise soient rapides et directs : transferts de concepts, de résultats, de méthodes, mais aussi de formes d’organisation du travail collectif, de supports pour les enquêtes, de questionnements. Louis Henry a été, en France, l’un des chercheurs qui ont le mieux répondu à cette double contrainte. De même, de toutes les disciplines représentées à l’Ined, c’est la démographie qui y est le mieux parvenue, ce qui explique qu’en France, population et démographie aient été de plus en plus étroitement associées : rétrospectivement, cette identification datant des années 1950 est devenue la source de multiples anachronismes de la part des démographes qui se sont essayés à l’histoire de leur discipline. La condition de ces succès n’a pas seulement résidé dans le mérite personnel des chercheurs. Elle a résulté de l’évolution, globale et internationale, de la discipline.
Dire que Henry n’a rien « inventé » serait succomber à la vision romantique d’une création ex nihilo qui n’a pas sa place en histoire des sciences. Lorsque l’employé du ministère du Commerce Étienne Gautier entreprend son dépouillement des registres paroissiaux de Crulai, il rejoint une légion sans âge et sans frontières d’anonymes qui ont usé leur plume sur les vieux registres. Mais au moment où il met à la disposition de Louis Henry à l’Ined le fruit de son travail, celui-ci change instantanément de nature. De modeste monographie paroissiale, il passe au rang d’aliment pour une discussion internationale de pointe dans une discipline en pleine expansion qui ambitionne de réguler les mouvements de population à l’échelle planétaire, ou du moins d’en comprendre les mécanismes. L’unification du cadre de la discussion à travers le schéma de la démographie analytique, la prééminence des questions de fécondité, la reconnaissance mondiale que Louis Henry et l’Ined ont réussi à s’assurer en quelques années, leur insertion dans un réseau institutionnel international et riche, où l’argent des fondations américaines rejoint celui des gouvernements et des organismes internationaux, projettent les fiches de Crulai au cœur de la discipline.
Dans le même temps, les historiens se sont ouverts à la quantification, ont reconnu l’importance des questions de population, et sont en passe de choisir Louis Henry plutôt que ses concurrents ou détracteurs historiens (Rosental, 1996). Louis Henry a ainsi réussi à réunir l’ensemble des conditions dont jamais avant lui l’histoire des populations n’avait bénéficié. Selon les cas, ses sources étaient trop lacunaires, ses populations trop réduites, ses problématiques trop nationales voire nationalistes, ses méthodes trop frustes pour être crédibles auprès des statisticiens. Telle est la grande originalité du modèle Henry et de sa « démographie historique » : ils ont, pendant un temps, relié le monde de l’historiographie, celui de la démographie et celui des politiques de population. Et contribué ainsi en France à faire de la démographie « la » science des populations.
 
Remerciements
 
Jean-Noël Biraben, Pierre Goubert, Jacqueline Hecht, Pierre Jeannin, Claude Lévy, Léon Tabah, Pierre Vilar, ainsi que Louis Chevalier et Michel Fleury aujourd’hui disparus, ont eu la bienveillance de m’accorder des entretiens sur la période étudiée dans cet article : je leur exprime toute ma gratitude pour l’aide qu’ils m’ont apportée. Je remercie François Héran, directeur de l’Ined, qui m’a autorisé à accéder aux fonds d’archives nécessaires à ce travail, ainsi que Pierre Carouge, Dominique Chauvel-Markman, Cyrille Chareau, Cyril Le Bihan, Françoise Meunier, Adrien Minard, Patrick Rozen et Marie Thébaud, qui m’ont aidé dans mes recherches documentaires et archivistiques. J’exprime toute ma reconnaissance à Noël Bonneuil, qui m’a guidé dans cette exploration des racines de la démographie contemporaine. J’ai eu l’occasion de présenter une version préliminaire de cette recherche dans les séminaires de Lutz Raphael à l’université de Trêves, et d’Amy Dahan, Alain Desrosières et Dominique Pestre au Centre Alexandre Koyré : je les remercie de leurs commentaires, ainsi que les participants de mon séminaire à l’EHESS. Enfin, je suis reconnaissant à Patrice Bourdelais, Éric Brian, André Burguière, Christine Théré et Jean-Marc Rohrbasser de leur lecture ou avis.
Sources : Fonds Louis Henry et Fonds Pierre Depoid (Centre des Archives contemporaines).
 
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