Population
I.N.E.D

I.S.B.N.sans
162 pages

p. 69 à 102
doi: en cours

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Volume 58 2003/1

2003 Population

Célibat définitif et mariage tardif aux Pays-Bas, 1890-1960

Theo Engelen  [*] Theo Engelen, Département d’histoire économique et sociale, Université de Nijmegen, PO Box 9103, 6500 HD Nijmegen, Pays-Bas Jan Kok  [**] Jan Kok, Institut international d’histoire sociale, Cruquiusweg 31, 1019 AT Amsterdam, Pays-Bas
Cet article traite des deux mécanismes bien connus de limitation de l’accès au mariage en Europe. La question est de savoir si le célibat définitif est une conséquence non intentionnelle du report du mariage, ou s’il peut être vu comme un phénomène plus ou moins indépendant. Nous utilisons un échantillon représentatif des générations nées aux Pays-Bas de 1890 à 1909 pour comparer les trajectoires biographiques des personnes qui ne se sont jamais mariées à celles des gens qui se sont mariés à un âge avancé. Cette analyse met en évidence, selon les régions et les catégories sociales, l’existence de divers schémas de nuptialité. Le célibat définitif n’était pas simplement l’effet du retard de l’âge au mariage : nous avons rencontré toutes les combinaisons possibles en termes d’âge au mariage et de proportions de célibataires. L’analyse statistique montre que chacune de ces combinaisons avait sa logique propre pour la sous-population concernée. This article focuses on the two well-known mechanisms of marriage restraint in Europe. The leading question is whether permanent celibacy is an unintended consequence of delayed marriage or can be conceived of as a more or less independent phenomenon. We use a nationwide sample of the Dutch birth cohort 1890-1909 and compare the life courses of persons who never married and those who married at an advanced age. This analysis shows how in various regional and social subpopulations different combinations of permanent celibacy and age at marriage existed. Permanent celibacy was not simply the result of late age at marriage. We have encountered every possible combination of age at marriage and proportion single. The statistical analysis shows that each of these combinations had its own logic for the sub-population involved. Este artículo discute dos mecanismos conocidos de limitación del acceso al matrimonio en Europa. El objetivo es verificar si el celibato definitivo es una consecuencia no intencionada del retraso de la edad al matrimonio o si puede considerarse como un fenómeno relativamente independiente. Utilizamos una muestra representativa de las generaciones nacidas en los Países Bajos entre 1890 y 1909 para comparar las trayectorias biográficas de las personas que nunca se casaron con las trayectorias de aquellos que se casaron a edades avanzadas. El análisis muestra la existencia de varios modelos de nupcialidad, según regiones y categorías sociales. El celibato definitivo no era únicamente el resultado de un retraso en la edad al matrimonio: encontramos todas las combinaciones posibles en términos de edad al matrimonio y de proporciones de solteros. El análisis estadístico muestra que cada una de estas combinaciones obedecía a una lógica propia de la población estudiada.
Il est couramment admis parmi les démographes que la proportion finale de personnes qui restent célibataires et l’âge au mariage varient dans le même sens, car on estime que le célibat définitif n’est que la conséquence du report du mariage. En suivant un échantillon représentatif des générations nées de 1890 à 1909 aux Pays-Bas, Theo Engelen et Jan Kok montrent ici qu’il n’en va pas toujours ainsi. Dans la première moitié du XXe siècle, chez les enfants des classes aisées et dans certains groupes religieux, par exemple, le célibat définitif était très élevé mais il s’accompagnait d’un âge précoce au mariage. Ou encore, dans les régions orientales du pays, on se mariait tard mais non moins souvent qu’ailleurs. Les données individuelles dont disposent les auteurs, issues de l’exploitation de l’état civil et des registres de population, leur permettent d’explorer les facteurs de nature culturelle, sociale ou économique susceptibles d’expliquer ce découplage inhabituel entre les deux formes de restriction de la nuptialité.
Il est reconnu que la fréquence élevée du célibat définitif est l’un des deux caractères distinctifs du « modèle ouest-européen de nuptialité ». Et pourtant, on ne lui a jamais accordé autant d’attention qu’à l’autre caractéristique de ce modèle, l’âge tardif au premier mariage. On fait souvent l’hypothèse que, si les proportions de célibataires augmentent fortement dans les populations où l’âge au mariage est relativement élevé, c’est simplement parce que les personnes qui retardent la décision de se marier courent un risque accru de rester célibataires. Dans cette perspective, mariage universel est synonyme de mariage précoce, et cette interprétation est soutenue par des comparaisons superficielles de données agrégées. Cependant, comme l’ont montré diverses études, un examen plus minutieux mène à une conclusion différente. Il n’y a pas toujours de lien entre la proportion de célibataires définitifs et l’âge au mariage; ces deux paramètres peuvent varier indépendamment l’un de l’autre [7, 32].
Le manque d’intérêt pour le phénomène du célibat est particulièrement surprenant si l’on tient compte du fait que selon certains auteurs, la variation de la proportion de femmes qui ne se marient jamais a eu davantage d’impact sur l’évolution de la fécondité que les fluctuations de l’âge au mariage des femmes [33]. Ce rôle « autonome » du célibat définitif renvoie à un facteur qui n’a pas été systématiquement traité par Hajnal et ses successeurs : l’attrait du mariage. Les travaux historiques mettent rarement en doute le désir de se marier. Les êtres humains y sont tous décrits comme des individus qui veulent se marier le plus tôt possible. Néanmoins, pour certaines catégories d’hommes et de femmes, dans certains contextes historiques, le mariage était moins attractif que le célibat. Malheureusement, on connaît très mal les raisons pour lesquelles certaines personnes renonçaient complètement au mariage.
Cette ignorance tient en partie aux sources utilisées. La plupart des recherches sur le célibat définitif s’appuient sur les recensements. En général, ces études montrent que les célibataires se concentrent dans certaines professions et certains lieux de résidence, et en déduisent a posteriori les raisons de leur célibat. Mais le recours aux données de recensement expose à des pièges, le plus dangereux étant le fait que les biographies de générations différentes sont agrégées en une moyenne unique qu’il n’est pas facile d’analyser. Il existe quelques travaux approfondis sur le célibat aux Pays-Bas, mais ils portent le plus souvent sur les femmes, surtout en milieu urbain [8, 17, 30]. Et l’on connaît vraiment mal les trajectoires des hommes célibataires.
Pour ces raisons, nous abordons le problème du célibat définitif dans une perspective biographique, à travers l’analyse d’une cohorte de Hollandais des deux sexes nés entre 1890 et 1909. Notre objectif est d’identifier au moins quelques-uns des facteurs contextuels et des événements biographiques qui ont contribué à rendre le célibat définitif. Toute notre analyse est traversée par cette question : dans quelle mesure les déterminants du célibat se distinguent-ils de ceux du mariage tardif?
Avant d’analyser les données individuelles, nous examinons les origines des théories sur les limitations de l’accès au mariage, les questions soulevées et les diverses réponses proposées récemment. En arrière-plan de notre analyse longitudinale, nous décrivons la nuptialité hollandaise aux XIXe et XXe siècles, avec ses différences sociales et régionales. Puis nous présentons nos données et examinons les âges au mariage et les proportions de célibataires dans les sous-groupes de notre cohorte. Vient ensuite une analyse multivariée des probabilités de mariage tardif et de célibat définitif, qui prend en compte simultanément le contexte local, l’environnement familial et les caractéristiques individuelles. En conclusion, nous faisons le point sur nos résultats : apportent-ils une contribution à la connaissance des schémas de nuptialité en général et, si oui, quelles sont les leçons à tirer de cet exemple hollandais?
 
I. La soupape de la nuptialité
 
 
Quand on se penche sur l’évolution historique de la nuptialité, deux auteurs s’imposent comme points de départ obligés : Thomas Malthus et John Hajnal. Quand, en 1798, Malthus mit en évidence le contraste entre deux types de régimes démographiques, la nuptialité était un facteur clé de l’explication de la différence qui les séparait. Dans « les régions les moins civilisées du monde et dans le passé », la population continuait de croître jusqu’à ce qu’elle soit arrêtée par les fameux « freins positifs » (la pauvreté, la maladie, la famine et la guerre). Malthus découvrit une alternative à ce sinistre scénario. Dans « les divers États de l’Europe moderne », ces catastrophes étaient assez largement évitées au moyen des « freins préventifs », dont le principal était « le report de l’union conjugale » [24]. John Hajnal reprit cette thèse en 1965, dans son célèbre article sur les schémas européens de nuptialité, où il divise l’Europe en deux : une zone où l’accès au mariage est limité par diverses restrictions, à l’ouest d’une ligne qui va de Leningrad à Trieste, et une zone sans restrictions, à l’est de cette ligne [18]. Mais si ces deux auteurs ont considéré l’accès au mariage comme un important outil employé par les sociétés pour maîtriser leur croissance démographique, ils n’ont pas explicitement analysé la relation entre les deux formes possibles de ce contrôle, le mariage tardif et le célibat définitif. Ces deux modes de régulation opèrent-ils simultanément, ou y a-t-il des préférences régionales, sociales ou historiques en faveur de l’un ou de l’autre?
Ruth Dixon a fourni une présentation élégante de la relation complexe entre ces deux instruments de contrôle. Elle a commencé par établir leur liaison statistique au niveau agrégé [7]. En reportant sur un graphique les données démographiques de 63 pays en 1960, elle a constaté une corrélation positive entre les proportions de célibataires et l’âge moyen au premier mariage (calculé d’après la méthode de Hajnal), surtout chez les femmes. La variance du célibat féminin à 45 ans d’un pays à l’autre était expliquée à hauteur de 40 % par les variations de l’âge au premier mariage, alors que, pour les hommes, cette proportion n’était que de 18 %. Ces valeurs, confirmées par d’autres études historiques sur des sociétés d’autrefois [32], impliquaient la nécessité de chercher au-delà de l’âge au mariage pour expliquer les 60 % et 82 % restants de variance du célibat définitif.
Dixon prend l’exemple du Japon et celui de l’Irlande pour montrer qu’il n’y a pas de relation directe et automatique entre l’âge au mariage et le célibat. Les deux pays ont souffert d’une pression démographique croissante sur leur territoire, mais leurs réactions ont été radicalement différentes. Le Japon du XXe siècle a connu une hausse constante de l’âge au mariage. Entre 1920 et 1970, l’âge moyen au premier mariage calculé d’après la méthode de Hajnal est passé de 24,9 ans à 27,4 ans pour les hommes et de 21,1 ans à 24,3 ans pour les femmes. Ce sont des valeurs comparables à celles que l’on observe en Europe. Mais il n’y a pas eu d’augmentation concomitante de la proportion d’hommes célibataires à 40-44 ans (2,8 % en 1920 et 2,7 % en 1970). Pour un fils non-héritier, se marier jeune était impossible parce que son père ne pouvait pas lui donner une terre ou une maison. Et pourtant, comme l’emploi était abondant et stable dans le Japon d’après-guerre, le mariage est resté accessible, bien qu’à des âges plus élevés qu’auparavant.
Le cas irlandais est tout à fait différent. Ici, l’âge au mariage est resté à peu près constant à un niveau élevé entre 1860 et 1960, mais les proportions de célibataires ont enregistré de grandes fluctuations. Dans la seconde moitié du XIXe siècle et les premières décennies du XXe, les proportions de célibataires ont grimpé jusqu’à des niveaux incroyablement élevés, atteignant 40 % chez les hommes et 26 % chez les femmes en 1926 dans le groupe d’âges 40-44 ans. Ensuite, ces proportions ont baissé et, en 1971, dans ce même groupe d’âges, 29 % des hommes et 18 % des femmes étaient célibataires. Tout comme dans le Japon du XXe siècle, l’agriculture irlandaise d’après la Grande Famine ne permettait plus de subdiviser davantage les parcelles. Détenir une propriété viable et, par extension, se marier et procréer en sont venus à être réservés aux fils aînés. Contrairement à la situation japonaise, les villes irlandaises n’avaient pas d’emplois à offrir aux hommes de la campagne, et ceux-ci n’avaient pas d’autre choix que l’émigration. En revanche, les filles des fermiers irlandais avaient d’importantes possibilités d’emploi en ville, ce qui a conduit à un déséquilibre de la structure par sexe, tant dans la population des villes que dans celle des campagnes.
En nous appuyant sur ce travail comparatif de Dixon, nous avançons l’hypothèse que le mariage était retardé quand il y avait un fossé entre les conditions de vie réelles et celles jugées nécessaires ou convenables pour qu’un ménage puisse s’installer et être autonome. Ceci est en parfait accord avec les observations de Malthus et de Hajnal. En outre, en toute logique, il est plus difficile de trouver un conjoint quand la structure par sexe est fortement déséquilibrée. Cependant, il nous faut aussi considérer les stratégies individuelles et familiales des acteurs historiques. Par exemple, dans bien des cas, une période consacrée à épargner, et peut-être à affiner les critères de choix du conjoint, se clôturait par le mariage, mais à un âge avancé. Le célibat définitif était en partie le fruit de l’échec dans la recherche d’un partenaire; sa fréquence avait alors tendance à évoluer en parallèle avec l’âge au mariage et donc, finalement, en fonction de facteurs économiques. Cependant, les variations du célibat reflètent également les fluctuations de l’attractivité du mariage. En d’autres termes, nous devons tenir compte des possibilités d’emploi et de carrière, des modes de vie, de la prise en charge des personnes âgées et des normes sociales relatives aux vieilles filles et aux vieux garçons afin de comprendre pourquoi, par moments, le mariage cessait d’être attractif.
 
II. Le mariage aux Pays-Bas aux XIXe et XXe siècles
 
 
Avant de nous pencher sur les données individuelles de nuptialité, nous avons tenté de vérifier si le « modèle restrictif » annoncé par Hajnal s’appliquait aux Pays-Bas. Nous avons eu la surprise de constater que le sociologue E.W. Hofstee avait décrit le « modèle ouest-européen de nuptialité » plus de dix ans avant que Hajnal ne définisse ce concept [19]. Selon Hofstee, le régime démographique hollandais du XVIIIe siècle relevait de ce qu’il appelait « le modèle classique agro-artisanal de reproduction ». En gros, le mariage n’était possible que si et quand l’individu avait des moyens d’existence qui convenaient à sa profession et à sa situation sociale. À titre d’illustration, Hofstee prend l’exemple d’un fermier ayant au moins deux fils. Un seul fils se mariait, généralement quand le fermier cessait de travailler. Les autres frères (et sœurs) restaient célibataires et passaient leur vie au foyer de leur frère marié. On peut supposer, ajoute Hofstee, qu’il en allait de même dans les villes préindustrielles. Les artisans devaient recourir à la même méthode pour maîtriser leur effectif. Le mariage était également possible pour un nombre limité d’ouvriers, à savoir ceux dont la situation était assurée par un contrat de travail. La ressemblance avec le modèle de Hajnal est nette.
Pour Hofstee, l’émergence du capitalisme moderne a rendu inévitable la disparition de ce système. Les relations de travail dans les usines étaient tout à fait différentes de celles qui prévalaient entre les agriculteurs et leurs employés, et le nouvel individualisme était incompatible avec la coutume d’accueillir ses frères et sœurs sous son toit. Par conséquent, les limitations de l’accès au mariage se sont relâchées, on s’est marié en plus grand nombre et plus tôt. Ce fut le début de ce que Hofstee appelle « la phase intermédiaire prolétarienne ». Pendant cette période, le taux brut de natalité a augmenté jusqu’à des niveaux jamais atteints, grâce à la combinaison de l’absence de contrôle de la fécondité légitime avec une nuptialité affranchie de ses anciennes restrictions. Mais la pression démographique qui en est résultée a conduit, au bout de quelque temps, à l’adoption de la « limitation des naissances moderne » [19, 20]. Le démographe hollandais Frans van Poppel a critiqué les idées de Hofstee en attirant l’attention sur un biais méthodologique manifeste [27]. Comme Hajnal, Hofstee a forgé son modèle à partir de données issues des recensements. Van Poppel soutient qu’on ne peut établir valablement des relations entre la situation économique et l’âge au mariage ou la décision de rester célibataire qu’en analysant des données individuelles.
Que peuvent alors nous apprendre les données de recensement disponibles? Elles donnent des renseignements détaillés sur le statut matrimonial de la population de chaque groupe d’âges. À partir de là, il est possible de calculer les proportions d’hommes et de femmes restés célibataires à divers âges. La figure 1 présente la situation du groupe d’âges 40-44 ans pour donner une première idée de la proportion des célibataires dans la société hollandaise. On voit d’emblée que le célibat définitif n’était pas seulement une possibilité théorique dans le cadre du « modèle ouest-européen de nuptialité », mais un élément important de la réalité sociale des Pays-Bas. Selon les recensements, pendant une bonne partie du XXe siècle, quelque 15 % des membres des générations hollandaises étaient encore célibataires à 40-44 ans. On peut comparer ce chiffre aux proportions de célibataires inférieures à 5 % observées dans les sociétés d’Europe orientale et d’Asie (parmi de nombreux autres travaux, cf. [3]). Il est clair que les coutumes hollandaises relatives au mariage étaient beaucoup plus restrictives. Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle que la contrainte semble s’être relâchée.
Figure 1
Proportion de célibataires à 40-44 ans aux différents recensements Pays-Bas, 1830-1971
IMGIMGProportion de célibataires à 40-44 ans aux différe...IMGIMF
Source : Recensements des Pays-Bas.
Comme le montre la figure 1, cette contrainte pesait sur les hommes comme sur les femmes. Au XIXe siècle, les proportions de célibataires variaient peu d’un sexe à l’autre : l’écart moyen était d’environ un point de pourcentage à chaque recensement jusqu’en 1889. On peut expliquer la faiblesse de cet écart par la surmortalité des hommes célibataires comparativement aux hommes mariés, phénomène plus marqué que chez les femmes [27]. À partir de 1909, cependant, la nuptialité des hommes commença à augmenter, avant que celle des femmes n’en fasse autant. Comme le mariage d’un homme implique nécessairement celui d’une femme, il nous faut bien supposer, avec van Poppel [27], que les hommes étaient plus nombreux que les femmes à aller chercher leur conjoint dans une autre génération (plus jeune). En conséquence, en 1930, la proportion des hommes célibataires était inférieure de 5 points à celle des femmes célibataires de la même génération. Mais en 1971, ce décalage entre les sexes s’était résorbé. À cette époque, il y avait tout de même encore 10 % de célibataires dans la population hollandaise masculine et féminine.
Comme toujours, les moyennes nationales présentées à la figure 1 masquent d’importantes variations sociales et régionales. L’examen des proportions de célibataires au niveau des provinces [20] révèle un gradient régional remarquable. D’abord, quatre provinces se distinguent par des proportions de célibataires atypiques. Dans les provinces les plus septentrionales, la Groningue et la Frise, les proportions de mariés à 45 ans, chez les hommes comme chez les femmes, étaient supérieures à la moyenne nationale. À l’autre extrême, les provinces du sud, le Limbourg et surtout le Brabant-Septentrional, avaient de très fortes proportions de célibataires. C’est également au niveau provincial que se révèlent des différences de nuptialité entre hommes et femmes qui ne sont pas perceptibles dans la moyenne nationale. Dans les deux Hollandes, par exemple, la proportion d’hommes mariés à 45 ans était nettement supérieure à la moyenne, tandis que la nuptialité des femmes était proche du schéma standard. De leur côté, les femmes de la Drenthe et de l’Overijssel rejoignaient leurs voisines de la Groningue et de la Frise pour former une zone homogène de célibat définitif rare. De façon étonnante, les grands écarts de nuptialité entre provinces du XIXe siècle se sont effacés au début du XXe.
Pour comprendre les modèles de nuptialité, il faut aussi examiner les situations démographiques et économiques au niveau local. Les recensements révèlent de fortes concentrations de célibataires de l’un ou l’autre sexe dans certains types de lieux de résidence. En 1899, 16,4 % des hommes de 45-49 ans vivant dans des communes hollandaises de moins de 5 000 habitants étaient encore célibataires; dans les quatre plus grandes villes, cette proportion était seulement de 9,4 %. Chez les femmes, ces proportions s’établissaient respectivement à 13,2 % et 16 % [29]. Les femmes vivant en milieu rural étaient plus enclines que les hommes à migrer vers les villes, et cela entraînait logiquement, tant dans les communes rurales que dans les communes urbaines, un déséquilibre entre les populations masculine et féminine. Les conditions de vie et la situation de l’emploi au niveau local favorisaient cet état de choses. À la campagne, les hommes célibataires pouvaient tout juste gagner leur vie comme petits propriétaires ou journaliers, ou les deux à la fois. Pour les femmes célibataires, il n’y avait tout simplement pas de travail. Dans les villes, en revanche, l’industrie et le secteur des services, en particulier, leur offraient la possibilité de mener une vie plus ou moins autonome.
L’historiographie hollandaise fournit aussi des exemples de différenciations sociales marquées en matière de comportement matrimonial. À partir de 1870, les salaires réels ont commencé à croître et l’emploi a augmenté, surtout après le décollage industriel des années 1890. Sous l’influence de ce contexte économique stimulant, l’âge au mariage des salariés a baissé [28]. Ces résultats récents semblent corroborer la thèse de la « phase prolétarienne intermédiaire » de la nuptialité, avancée par Hofstee. Par ailleurs, dans les classes moyennes, l’élévation du niveau de vie désiré paraît avoir dépassé les possibilités offertes par les ressources disponibles, et cela a rendu le mariage encore plus difficile à envisager. En 1905, un démographe a ainsi exprimé ses craintes : « les besoins matériels des ménages de jeunes mariés ne cessent de croître et ont atteint un niveau tel que bien des gens s’abstiennent de s’engager dans une relation de couple » [12, p. 57].
On ne peut interpréter ces différences régionales et sociales dans les Pays-Bas du XIXe et du XXe siècles sans faire référence à la religion. Il n’y a guère de pays européens où l’influence de la religion sur la société ait été aussi pénétrante qu’aux Pays-Bas. En particulier, les énormes différences qui séparaient les catholiques des protestants ont imposé un strict cloisonnement dans toutes les sphères de la vie sociale. En ce qui concerne les normes et règles relatives au mariage et à la procréation, les Pays-Bas comprenaient deux sous-populations distinctes. Des traces de limitation de l’accès au mariage ont persisté beaucoup plus longtemps dans les régions catholiques que dans les régions protestantes, et une part de l’explication de ce phénomène réside dans le rejet total et inflexible du contrôle des naissances au sein du mariage par le clergé catholique. Tant que ce mécanisme de contrôle n’était pas accepté, la limitation traditionnelle de l’accès au mariage restait le seul moyen de maîtriser l’évolution démographique. Les protestants ont accepté l’alternative néo-malthusienne beaucoup plus tôt que les catholiques [5, 10, 11]. Toutefois, les calvinistes orthodoxes (les Gereformeerden), qui ont fait scission avec la principale église protestante, l’Église Réformée de Hollande, dans les années 1880, prônaient une morale sexuelle austère. Et pour compliquer les choses, les confessions religieuses ne sont pas réparties de façon uniforme à travers le pays. Les catholiques vivent principalement dans les provinces du sud et de l’est. De plus, durant une bonne partie du XXe siècle, la population protestante avait davantage de pouvoir politique, économique et social que la population catholique.
Ce panorama des caractéristiques et de l’évolution du célibat définitif à travers le temps a montré qu’au XIXe siècle, aux Pays-Bas, l’accès au mariage était soumis à des restrictions. Bien que les proportions de célibataires aient considérablement diminué au XXe siècle, celles-ci sont restées importantes. Par ailleurs, les différences observées à l’intérieur du pays au XIXe siècle avaient à peu près disparu vers 1971. Les écarts qui prévalaient avant ce mouvement de convergence peuvent nous donner de précieuses indications sur la nature des schémas de nuptialité hollandais. Pourquoi les limitations de l’accès au mariage étaient-elles moins sévères dans l’ensemble des provinces du nord que dans les deux provinces du sud? Et comment expliquer le grand écart entre proportions masculines et féminines de célibataires dans les deux Hollandes? Enfin, pourquoi la « modernisation » des comportements matrimoniaux a-t-elle débuté tellement plus tôt chez les hommes que chez les femmes? Là encore, nous devons envisager la possibilité que le niveau élevé du célibat dans les provinces du sud trouve son explication dans la religion des habitants (le catholicisme), ou dans un contexte économique particulier, ou dans une combinaison de ces deux facteurs.
Nous l’avons déjà souligné, on ne peut répondre à ces questions qu’en menant l’analyse au niveau individuel. Dans la section suivante, nous présentons les données relatives aux générations 1890-1909. Au préalable, il est utile de situer ces générations dans l’histoire globale. Ses membres ont atteint l’âge moyen au mariage entre 1915 et 1935, et ils ont fêté leur cinquantième anniversaire entre 1940 et 1960. Nés dans une société dominée par les limitations traditionnelles de l’accès au mariage, ils ont vécu les changements qui ont abouti au régime démographique « moderne » de la seconde moitié du XXe siècle. Ils ont été témoins de la transformation des Pays-Bas, d’une économie plus ou moins agricole en une région industrialisée de l’Europe. Il peut donc être très éclairant de déterminer pourquoi, quand et comment les personnes étudiées ici ont pris leurs décisions à l’égard du mariage, et cela peut nous mener à des conclusions dont la portée s’étend au-delà des frontières des Pays-Bas.
 
III. Analyse longitudinale du célibat et du mariage tardif
 
 
Les données agrégées ne sont pas d’une grande utilité pour comprendre le phénomène du célibat. Les recensements fournissent, à l’échelle locale ou régionale, des proportions de personnes mariées et célibataires dans divers groupes d’âges, mais, puisque ces niveaux peuvent être liés aux caractéristiques démographiques, professionnelles ou religieuses de la population de chaque région, les effets de structure empêchent de conclure avec certitude. En outre, et c’est plus grave, les recensements n’apportent aucune information sur le calendrier des choix relatifs au mariage. Le célibat peut être la conséquence (non intentionnelle) du report du mariage ou résulter d’une décision de rester célibataire prise pendant la jeunesse. L’étude longitudinale d’une cohorte permet de comparer les origines familiales et les biographies de personnes aux trajectoires matrimoniales différentes. Cette approche requiert des données à plusieurs niveaux. Pour comprendre les processus de prise de décision au cours de la vie, nous avons besoin de prendre en compte les caractéristiques de la société globale, celles de la communauté locale, celles des relations intra-familiales et finalement celles des personnes concernées [14].
Au niveau sociétal, il faut examiner l’évolution des conditions matérielles imposées comme préalables au mariage. Comme on l’a vu dans la section précédente, le développement économique après 1870 a constitué un facteur de plus en plus favorable au mariage, bien qu’une différenciation sociale importante ait subsisté, les classes supérieures et moyennes se montrant plus réticentes que les classes ouvrières à se marier. Après 1900, surtout, les possibilités d’emploi pour les femmes célibataires se sont accrues. Le secteur des services a créé des emplois stables relativement attractifs pour les femmes non mariées, d’employées de bureau, d’enseignantes ou d’infirmières. Mais elles n’en devaient pas moins accepter la stigmatisation culturelle attachée au statut de vieille fille. Quand une célibataire approchait de la trentaine, sa famille et ses amis abandonnaient l’espoir de la voir jamais trouver un mari. Elle n’était plus considérée comme une épouse potentielle [27]. C’est seulement dans les années 1980 que vivre seul est devenu une alternative largement acceptée à la vie au foyer des parents et à la vie en couple. Comme on l’a vu dans la section précédente, la religion a joué un grand rôle dans l’histoire démographique des Pays-Bas, et cette influence a même augmenté à la fin du XIXe siècle. Les catholiques et les calvinistes orthodoxes défendaient leur identité collective face aux socialistes, aux libéraux et aux protestants modérés, en adoptant une morale stricte en matière de sexualité. Au moment où la limitation de l’accès au mariage perdait de sa nécessité dans les populations qui pratiquaient le contrôle des naissances moderne, les couples catholiques et calvinistes ne pouvaient toujours recourir qu’à la méthode traditionnelle de limitation de la taille des familles, la restriction de l’accès au mariage. En outre, le catholicisme offrait des carrières ecclésiastiques et des moyens d’existence assurés à certains de ses adeptes célibataires. La vie des prélats, des religieuses et des moines a pu inspirer à d’autres l’idée de renoncer au mariage. Au niveau local, on doit prendre en compte dans l’analyse longitudinale la situation du marché matrimonial, telle qu’elle résulte de l’équilibre entre les sexes, ainsi que les possibilités d’emploi et les conditions de vie des célibataires.
La formation du couple et de la famille, et son pendant, le célibat définitif, sont liés au transfert intergénérationnel des richesses. Idéalement, nous devrions donc prendre en considération les biens matériels possédés par la famille, la taille et la composition de la fratrie et le moment du décès ou de la cessation d’activité des parents. Par exemple, la nécessité de conserver le patrimoine de la famille persuadait souvent des filles de familles riches de ne pas se marier [1]. Parmi les élites, on préférait rester célibataire plutôt que d’épouser quelqu’un d’un rang inférieur. Des mécanismes similaires peuvent avoir fonctionné dans les familles d’agriculteurs, en particulier dans les régions où l’héritage était indivisible. Dans les ménages des classes ouvrières, où les ressources étaient mises en commun, le mariage signifiait généralement la perte des fruits du travail d’un membre du ménage. Les parents pouvaient alors dissuader leurs enfants de se marier jeunes. À l’opposé, dans les familles nombreuses, le départ des aînés pouvait signifier un allègement du budget du ménage. La taille et la composition de la fratrie pouvaient donc influencer le choix de chaque enfant, soit en faveur du mariage précoce, soit en faveur du mariage tardif. Finalement, le désir de se marier est fortement associé à des considérations de sécurité. Des études longitudinales portant sur des Américaines du XXe siècle montrent qu’elles optaient plus souvent pour le mariage – et, tant qu’à faire, pour le mariage précoce – quand leur environnement familial était caractérisé par l’instabilité et la pauvreté. Les femmes des familles financièrement à l’abri avaient tendance à retarder leur mariage [9].
Le dernier niveau à prendre en compte est celui des individus eux-mêmes. Le sexe, le niveau d’instruction, la formation professionnelle et le calendrier et la nature des mouvements migratoires concourent à expliquer le succès ou l’échec de l’individu sur le marché matrimonial. Il est évident que l’état de santé, l’apparence et les goûts personnels sont également des facteurs importants. Des entretiens avec des femmes et l’examen de documents personnels mettent en évidence un large éventail de raisons de rester célibataire. Certaines femmes disent avoir été rebutées par l’idée de devoir se mettre activement à la recherche d’un mari : « La chasse à l’homme… quelle horreur! ». D’autres ont trouvé un partenaire, mais leur famille les a forcées à rompre parce que l’élu de leur cœur n’appartenait pas à la « bonne » religion. Toutefois, plusieurs femmes ont carrément déclaré que le mariage ne les intéressait pas. Cela va de soi pour les homosexuelles, mais plus souvent, certaines femmes ont délibérément choisi de renoncer au mariage parce que leurs ambitions intellectuelles et leurs aspirations professionnelles étaient incompatibles avec l’état de subordination qui était celui des femmes mariées au milieu du XXe siècle [13, 26]. Bien que nous reconnaissions l’importance du facteur humain dans les comportements matrimoniaux, nos données ne nous permettent pas de tester ces diverses influences. Cet article accorde donc peu de place à l’impact des considérations personnelles, et il met plutôt l’accent sur les déterminants sociaux du célibat définitif.
Dans cet article, la nuptialité des générations nées de 1890 à 1909 est analysée en fonction des biographies des individus, des caractéristiques de leurs familles, des localités dans lesquelles ils sont nés et de celles dans lesquelles ils vivaient à l’âge de 25 ans. On suppose que le célibat définitif est une conséquence du report du mariage quand ces deux phénomènes sont expliqués par les mêmes facteurs. Mais quand leurs variables explicatives sont différentes, nous faisons l’hypothèse d’un rôle plus autonome du célibat en tant que forme de limitation de l’accès au mariage. En fait, les résultats peuvent même indiquer que, dans certains groupes sociaux particuliers, le célibat n’était pas lié aux limitations de l’accès au mariage mais plutôt au caractère peu souhaitable du mariage lui-même. Cela peut être le cas pour certaines catégories de femmes dont le niveau d’instruction est très élevé, qui ont préféré faire carrière plutôt que se marier. Nous commencerons par la présentation des données utilisées.
 
IV. Les sources des données
 
 
Cet article s’appuie sur un ensemble de données individuelles provenant d’une grande base de données appelée « Échantillon historique des Pays-Bas », qui est en cours de constitution à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam [23]. Cette base de données est destinée à faciliter la recherche dans des domaines tels que l’histoire, la démographie, la sociologie et l’épidémiologie. Elle contiendra bientôt les biographies reconstituées de quelque 70 000 personnes, formant un échantillon au 1/200 représentatif de l’ensemble des personnes nées aux Pays-Bas entre 1812 et 1922 [1]. Toutes les données relevées sur les actes de naissance, de mariage et de décès des individus de l’échantillon sont stockées dans une banque de données informatique, à laquelle on a ajouté des renseignements provenant des registres de population. Une caractéristique remarquable de cette base de données est qu’elle ne souffre d’aucun biais de sélection en faveur des personnes les plus sédentaires. Tant que les migrants ne s’expatrient pas définitivement, leurs données biographiques sont complètes.
Les registres de population contiennent des informations mises à jour de façon continue sur les ménages jusqu’en 1910, et sur les familles nucléaires de 1910 à 1940. En 1940, la fiche individuelle remplaça le registre, c’est-à-dire que l’individu est devenu l’unité d’enregistrement dans toutes les communes. Jusqu’en 1994, le registre de population de chaque commune consiste en un ensemble de fiches individuelles recueillant des données sur la (les) profession(s), le(s) mariage(s) (date et lieu du mariage, nom du conjoint, ses date et lieu de naissance, dissolution du mariage), les enfants à charge, la religion, ainsi que la date, le lieu et même la cause du décès (cette dernière est enregistrée jusqu’en 1955). Les fiches conservent toutes les adresses successives des individus entre 1940 et leur mort. Dans bien des cas, le passé migratoire des personnes a été reporté sur leurs nouvelles fiches en 1940. Ce qui signifie que nous pouvons connaître avec exactitude le lieu de résidence de la plupart des membres de notre échantillon depuis 1920 environ. L’équipe de l’échantillon historique des Pays-Bas a récupéré les fiches individuelles de tous les sujets appartenant à l’échantillon et en a encodé le contenu dans des fichiers informatiques.
Dans le cadre de cet article, nous concentrons notre attention sur les fiches individuelles des générations 1890-1909, c’est-à-dire que nous étudions les membres de l’échantillon qui vivaient encore aux Pays-Bas en 1940, ne se sont pas expatriés définitivement après cette date et sont morts avant le 1er octobre 1994. Notre étude couvre toutes les provinces néerlandaises à l’exception des petites provinces d’Utrecht et de Zélande, que nous avons exclues parce que les données relatives à la religion ne figuraient pas sur les fiches.
 
V. Description des données
 
 
Bien que de nombreuses facettes de la biographie des individus nous demeurent inconnues, les fiches individuelles, combinées avec les actes de naissance et les bulletins de recensement, peuvent servir à élaborer plusieurs variables susceptibles de nous aider à déchiffrer les structures de la nuptialité. Nous avons retenu toutes les personnes qui ont vécu au moins jusqu’à leur cinquantième anniversaire (n = 4 424). Pour saisir les évolutions au cours du temps, nous avons scindé notre cohorte en deux groupes : 1890-1899 et 1900-1909. Les fiches nous renseignent sur l’histoire matrimoniale des individus, sur leur appartenance religieuse et les éventuels changements intervenus depuis 1940. Nous avons retenu la première religion mentionnée et avons regroupé les dizaines de confessions religieuses en six catégories. L’Église catholique et l’Église Réformée de Hollande sont numériquement les plus importantes aux Pays-Bas. Nous avons créé une catégorie distincte pour y grouper les diverses sectes protestantes orthodoxes et évangéliques. La catégorie des « mennonites et remontrants » représente un courant libéral particulier au sein du protestantisme. Une autre catégorie rassemble les personnes qui ont déclaré n’appartenir à aucune église. Enfin, nous avons regroupé dans une catégorie résiduelle les juifs, les luthériens et ceux dont la religion est inconnue.
L’histoire migratoire de l’individu avant son mariage peut être partiellement reconstituée. Une des variables indique si, à l’âge de 25 ans, la personne vivait toujours dans sa commune de naissance. Les communes de naissance et de résidence ont été reliées aux données des recensements. À partir de l’effectif et de la structure professionnelle de la population des communes, nous avons défini cinq catégories de niveau d’urbanisation [2]. Pour rendre compte des différences régionales, les communes de naissance ont été regroupées en grands ensembles : le Nord (Groningue, Frise, Drenthe), le Sud (Brabant-Septentrional et Limbourg), l’Est (Overijssel et Gueldre) et l’Ouest (Hollande-Septentrionale et Hollande-Méridionale). L’acte de naissance mentionne la profession du père, renseignement exigé lors de la déclaration de la naissance. Notre classification par catégories socioprofessionnelles s’appuie sur la propriété des moyens de production, le niveau de qualification professionnelle et la stabilité de l’emploi [15, 16]. Nous distinguons cinq catégories principales : l’élite (patrons de l’industrie, professions libérales, fonctionnaires supérieurs et officiers de l’armée), les indépendants (commerçants, petits entrepreneurs, négociants et artisans), les cols blancs de la classe moyenne (professions libérales de niveau inférieur, fonctionnaires subalternes, contremaîtres et surveillants de divers types), les agriculteurs, les ouvriers qualifiés (ouvriers de l’artisanat, ouvriers qualifiés du petit commerce et de l’industrie, personnel de service), les ouvriers non qualifiés et travailleurs sans emploi fixe (journaliers, ouvriers non qualifiés de l’industrie et de l’artisanat, ouvriers agricoles, colporteurs). Finalement, une catégorie supplémentaire a été créée pour les personnes dont la profession est inconnue ou qui sont sans emploi. Idéalement, on aimerait connaître le rang de l’enfant dans sa fratrie pour en déduire quelques indications sur ses perspectives en matière d’héritage et de prise en charge des parents âgés. Mais puisque cette information n’est pas disponible, nous avons utilisé l’âge du père au moment de la naissance comme indicateur du rang des individus dans la fratrie. Les enfants dont le père était déjà relativement âgé à l’époque de leur naissance étaient vraisemblablement des derniers-nés, et inversement. L’âge de la mère ne figurant pas sur l’acte de naissance et n’étant pas toujours mentionné sur les fiches individuelles, nous n’avons pas pu l’utiliser dans nos modèles. Notre ensemble de données est présenté au tableau 1. Les effectifs absolus indiquent la répartition de l’échantillon dans les diverses catégories distinguées. On voit que certains groupes (par exemple, les personnes issues de l’élite) sont très peu nombreux, ce qui devra nous inciter à la prudence dans nos interprétations.

Tableau 1
Proportion de célibataires à 50 ans et âge moyen au premier mariage. Pays-Bas, générations 1890-1899 et 1900-1909
IMGIMGCélibataires à 50 ans Âge moyen au p...IMGIMF
Célibataires à 50 ans Âge moyen au premier mariage Hommes Femmes Hommes Femmes Proportion (en %) Effectif Proportion (en %) Effectif Âge (en années) Effectif Âge (en années) Effectif Ensemble 7,4 2 363 13,9 2 061 27,9 2 153 25,9 1 741 Générations 1890-1899 7,9 1 484 15,0 1 377 27,9 1 336 25,9 1 142 1900-1909 6,6 879 11,7 684 28,0 817 26,0 599 Région de naissance Nord (Groningue et Frise) 8,3 543 10,8 481 27,0 491 25,6 421 Est (Overijssel et Gueldre) 7,4 470 15,2 375 28,5 428 26,3 310 Ouest (Hollande-Septentrionale et Hollande-Méridionale) 6,1 950 15,1 856 27,7 878 25,6 715 Sud (Limbourg et Brabant-Septentrional) 9,3 400 14,0 349 29,0 356 26,8 295 Taille de la commune de naissance Moins de 2 000 habitants 8,5 223 12,5 184 28,7 201 26,7 158 2 000-4 999 habitants 8,6 478 15,0 428 28,3 430 26,3 357 5 000-19 999 habitants, avec plus de 40% de la population active dans l’agriculture 10,5 455 11,0 382 27,7 401 25,6 331 5 000-19 999 habitants, avec moins de 40% de la population active dans l’agriculture 5,6 355 16,6 308 27,4 327 25,9 253 20 000 habitants ou plus 5,5 852 14,1 759 27,8 794 25,8 642 Migration N’habitait plus sa commune de naissance à 25 ans 6,1 1 086 12,7 963 27,8 997 26,0 821 Habitait toujours sa commune de naissance à 25 ans 9,0 983 14,4 833 28,4 888 26,0 706 Résidence à 25 ans inconnue 7,1 294 17,0 265 27,0 268 25,5 214
IMGIMGCélibataires à 50 ans Âge moyen au p...IMGIMF
Célibataires à 50 ans Âge moyen au premier mariage Hommes Femmes Hommes Femmes Proportion (en %) Effectif Proportion (en %) Effectif Âge (en années) Effectif Âge (en années) Effectif Religion Sans religion 6,1 297 6,4 236 27,7 272 25,2 216 Réformé hollandais 6,9 772 13,1 658 27,4 709 25,4 564 Catholique 9,0 754 17,4 643 28,6 675 26,6 518 Protestant orthodoxe ou Évangélique 7,3 205 13,4 187 27,4 186 26,9 159 Autre ou inconnue 5,1 314 11,1 298 28,0 295 25,9 262 Remontrant ou Mennonite 23,8 21 41,0 39 27,6 16 26,3 22 Catégorie sociale du père Élite 28,6 21 30,3 33 28,0 15 29,1 23 Indépendant 8,3 385 18,0 327 27,9 348 25,9 263 Col blanc de la classe moyenne 6,6 121 22,8 114 28,5 111 27,7 87 Agriculteur 11,9 344 16,2 315 29,2 298 26,6 259 Ouvrier qualifié 5,3 641 15,6 546 28,0 598 26,4 454 Ouvrier non qualifié ou travailleur sans emploi fixe 6,3 798 7,8 666 27,1 735 25,1 599 Inconnue ou sans emploi 7,5 53 6,7 60 29,7 48 24,7 56 Âge du père à la naissance Moins de 25 ans 5,7 193 8,7 173 27,0 178 24,3 154 25-34 ans 7,9 1 138 12,4 960 27,7 1 033 25,7 827 35–44 ans 7,3 757 16,3 655 28,2 692 26,7 534 45 ans ou plus 9,3 183 22,6 164 28,4 163 27,1 126 Inconnu 2,2 92 8,3 109 28,6 87 24,5 100 Source : Échantillon historique des Pays-Bas.

Une première question s’impose : comment le célibat définitif de cette cohorte s’inscrit-il dans l’évolution historique décrite dans la première section? Les générations en question correspondent approximativement au groupe d’âges 45-49 ans dans le recensement de 1947. Nos chiffres ne sont pas très éloignés de ceux du recensement : nous obtenons 7,4 % de célibataires définitifs à ces âges chez les hommes et 13,9 % chez les femmes, contre respectivement 9,1 % et 13,5 % selon le recensement [3].
La proportion des personnes qui se sont finalement mariées est plus importante dans les générations 1900-1909 que dans les générations 1890-1899, tant pour les hommes que pour les femmes. Cette évolution n’est pas étonnante. Ces générations se sont mariées juste au moment où la stagnation de la nuptialité du XIXe siècle a cédé la place à une accélération sensible (figure 1). Cependant, la comparaison des âges au mariage donne des résultats intéressants. Dans les deux groupes, les couples se marient au même âge. Nous pouvons donc conclure qu’au XXe siècle, le relâchement des restrictions qui pesaient sur le mariage a principalement permis à davantage de personnes de se marier plutôt que d’abaisser l’âge au mariage.
Dans l’échantillon, les personnes sont aussi réparties selon leur région de naissance. Certains de nos résultats confirment les différences régionales rapportées dans la littérature. Le Brabant-Septentrional et le Limbourg forment une région où le taux de célibat définitif et l’âge au mariage sont relativement élevés. Dans la région du nord, les contraintes qui pesaient sur le mariage paraissent déjà s’être relâchées. Mais c’est à l’ouest du pays qu’on trouve les plus faibles proportions d’hommes restés célibataires. Les deux Hollandes sont assurément les provinces les plus densément peuplées des Pays-Bas depuis le début de l’ère moderne. Il est tentant d’invoquer les migrations différentielles par sexe et le déséquilibre du marché matrimonial comme explications possibles de cette situation. Dans la section précédente, nous nous basions sur les données de recensement pour formuler l’hypothèse que la campagne offrait aux hommes célibataires des opportunités qu’elle refusait aux femmes. La migration féminine vers les villes introduisait un déséquilibre de la structure par sexe, qui réduisait les possibilités de se marier pour les hommes en milieu rural et les augmentait en milieu urbain. Les hommes nés dans les villes moyennes (entre 5 000 et 20 000 habitants, mais avec moins de 40 % d’agriculteurs dans la population active masculine) ou dans les grandes villes (plus de 20 000 habitants) sont plus rarement restés définitivement célibataires (respectivement 5,6 % et 5,5 %) que leurs homologues nés en milieu rural. De son côté, la part du célibat définitif chez les femmes nées en milieu urbain était élevée (respectivement 16,6 % et 14,1 %). Les hommes migrants restaient moins souvent célibataires et se mariaient plus jeunes que les sédentaires. Chez les femmes, l’effet de la migration est moins net.
Il y a deux grandes dichotomies aux Pays-Bas. La première s’observe entre l’ouest urbain et l’est rural; la seconde, entre le sud presque entièrement catholique et le nord et l’ouest protestants. Les comportements des individus de notre échantillon sont, là aussi, en parfait accord avec les attentes théoriques. Dans les générations 1890-1909, les proportions de personnes restées célibataires à 50 ans sont les plus fortes pour les catholiques, chez les hommes comme chez les femmes; viennent ensuite les « protestants orthodoxes » et les « réformés hollandais », ces derniers étant généralement assez modérés en matière de doctrine.
On observe la même hiérarchie pour l’âge au mariage. Les catholiques des générations étudiées ici se sont mariés relativement tard, surtout les hommes, tandis que l’âge au mariage des « réformés hollandais » est sensiblement plus bas que la moyenne nationale. Les catholiques et les calvinistes, n’ayant pas recours aux techniques modernes « immorales », continuaient manifestement à compter sur les restrictions de l’accès au mariage pour limiter la dimension de leurs familles. Le petit groupe des mennonites et remontrants se singularise par des taux très élevés de célibat définitif, tant chez les hommes que chez les femmes. Mais leur faible effectif impose un test de signification statistique pour apprécier ce résultat (voir plus loin).
Le tableau 1 présente également le milieu social d’origine des membres de la cohorte étudiée (profession du père). La thèse malthusienne classique des freins préventifs et l’explication des limitations de l’accès au mariage par John Hajnal nous ont conduits à penser que nous allions trouver des âges au mariage élevés et de fortes proportions de célibataires principalement dans les groupes sociaux où l’individu reporte son mariage jusqu’au moment où il hérite d’une terre ou d’un fonds de commerce. C’est exactement ce que montrent nos données. Les proportions de célibataires et les âges au mariage sont relativement plus élevés parmi les personnes dont le père exerce une profession de niveau supérieur ou est agriculteur que dans les autres catégories professionnelles. À l’autre extrême, les journaliers suivent le schéma de nuptialité caractéristique du prolétariat. Enfin, nous obtenons des résultats très intéressants en croisant la nuptialité des individus avec l’âge de leur père à leur naissance. L’âge au mariage et la proportion de personnes restées célibataires augmentent nettement quand le père était âgé. Par exemple, pas moins de 22,6 % des femmes dont le père avait plus de 45 ans au moment de leur naissance sont restées célibataires, contre seulement 8,7 % des filles de pères « jeunes ». Cela semblerait indiquer que le rang dans la fratrie est un facteur très important. Mais l’âge du père au moment de la naissance de ses enfants est évidemment lié à son âge au mariage, lequel est à son tour lié à d’autres caractéristiques sociales et religieuses. Une analyse multivariée s’impose pour démêler l’écheveau des variables responsables des différences de nuptialité entre les régions, les religions et les groupes sociaux.
 
VI. Un modèle multivarié des « choix » matrimoniaux
 
 
Quels sont les environnements régionaux ou sociaux, les appartenances religieuses ou les événements vécus qui poussent les gens à opter pour un mariage à un âge « précoce », « normal » ou « tardif », ou même à renoncer tout à fait au mariage? La régression logistique multinomiale (ou polytomique) est une technique qui convient à la modélisation des choix discrets. Il s’agit d’une variante de la régression logistique binomiale (ou dichotomique), laquelle permet d’analyser les variables dépendantes n’ayant que deux valeurs possibles (« oui » ou « non »). Dans une telle situation, un modèle non linéaire est plus approprié qu’une régression linéaire. La probabilité (p) que la variable dépendante présente l’une de ses deux valeurs possibles est calculée en termes de cote (odds), rapport de la probabilité de la valeur « oui » à celle de la valeur « non » (p/(1–p)). Les coefficients de régression des variables explicatives sont les logarithmes naturels des cotes. Leurs exponentielles sont les rapports de cotes ou rapports des chances (odds ratios), qui indiquent l’accroissement, en termes de cotes, de la probabilité que la variable dépendante prenne la valeur « oui », résultant de l’accroissement d’une unité de la variable explicative [25]. Dans la variante multinomiale, les probabilités sont calculées par rapport à une catégorie de référence. Dans notre modèle, la catégorie de référence est constituée par la situation dans laquelle « on se marie à un âge normal » (entre 23 et 29 ans pour les hommes, entre 21 et 27 ans pour les femmes).
Nous nous attendons à ce que des facteurs économiques et religieux, ainsi que la place dans la famille et les caractéristiques démographiques locales exercent une influence sur le report du mariage. Les enfants des familles ayant un niveau de vie élevé devraient avoir tendance à se marier tard, afin de garantir le même niveau de vie à leur propre ménage. Au contraire, pour les salariés, le niveau minimum de ressources financières requis pour fonder une famille était bas. Les catholiques et les protestants orthodoxes se mariaient probablement plus tard que les autres, pour limiter la dimension de leurs familles. Quant au rang dans la fratrie, nous pensons que les cadets étaient plus susceptibles que leurs aînés de reporter leur mariage pour s’occuper de leurs parents âgés. Malheureusement, nous n’avons pas d’informations détaillées sur la répartition par sexe de la population de chaque commune néerlandaise pendant la première moitié du XXe siècle. Mais nous supposons que les hommes nés en milieu rural, surtout s’ils n’ont pas migré, ont eu plus de difficultés à trouver une épouse que leurs homologues du milieu urbain, qui, eux, ont bénéficié d’une structure par sexe du marché matrimonial favorable. Enfin, quand le célibat est « expliqué » par les mêmes facteurs que le report du mariage, nous estimons que célibat définitif et mariage tardif sont deux stades d’un même phénomène.
Le tableau 2 présente le modèle pour les hommes. Des rapports des chances (odds ratios) élevés et significatifs caractérisent les variables qui déterminent le mariage précoce, le mariage tardif ou l’absence de mariage, par comparaison avec le mariage à un âge « normal ». La probabilité que les valeurs estimées par le modèle correspondent aux valeurs réelles observées est calculée au moyen d’un test de rapport de vraisemblance. Le chi-2 du modèle montre une baisse du – 2Log du rapport de vraisemblance pour le modèle complet comparativement au modèle avec la constante seule. Dans le tableau 2, le χ2 atteint 183,5 et il est significatif au seuil de 0,001. Cela signifie que le modèle améliore sensiblement notre estimation des écarts par rapport au standard (mariage à un âge « normal »). La deuxième colonne du tableau 2 présente les rapports des chances du célibat définitif relativement au mariage à un âge « normal ». Par exemple, en ce qui concerne le célibat définitif, le rapport des chances des hommes dont le père appartenait à l’élite par rapport à ceux dont le père était travailleur indépendant atteint 4,8. En revanche, les fils d’ouvriers qualifiés avaient des chances moindres de rester célibataires que les fils de travailleurs indépendants (rapport des chances de 0,57).

Tableau 2
Résultats de la régression logistique multinomiale sur le célibat définitif, le mariage précoce et le mariage tardif, relativement au mariage à un âge normal. Hommes, générations 1890-1909 – Rapports des chances (odds ratios)
IMGIMGCélibat définitif Mariage tardif Mar...IMGIMF
Célibat définitif Mariage tardif Mariage précoce Religion (Réf. = Réformé Hollandais) Catholique 1,49 1,17 0,75 Protestant orthodoxe ou Évangélique 1,03 0,99 0,97 Sans religion 1,04 1,20 0,83 Remontrant ou Mennonite 3,41** 1,71 1,13 Autre ou inconnue 1,02 1,18 0,84 Catégorie sociale du père (Réf. = indépendant) Élite 4,81*** 1,53 1,04 Col blanc de la classe moyenne 0,76 0,96 0,50* Agriculteur 1,26 1,24 0,80 Ouvrier qualifié 0,57** 0,80 0,68* Ouvrier non qualifié ou travailleur sans emploi fixe 0,68 0,78 1,32 Inconnue ou sans emploi 1,50 1,43 0,61 Migration (Réf. = a migré avant 25 ans) N’a pas migré avant 25 ans 1,75*** 1,22* 0,88 Résidence à 25 ans inconnue 1,29 0,79 0,87 Âge du père à la naissance (Réf. = 25-34 ans) Moins de 25 ans 0,79 0,92 1,58** 35-44 ans 0,94 1,32** 1,24 45 ans ou plus 1,31 1,68*** 1,32 Inconnu 0,28* 1,04 1,88** Générations (Réf. = 1890-1899) 1900-1909 0,76 1,03 1,26*
IMGIMGCélibat définitif Mariage tardif Mar...IMGIMF
Célibat définitif Mariage tardif Mariage précoce Taille de la commune de naissance (Réf. = 20 000 habitants ou plus) Moins de 2 000 habitants 1,32 1,26 0,61 2 000-4 999 habitants 1,36 1,02 0,80 5 000-19 999 habitants, avec plus de 40% de la population active dans l’agriculture 1,91** 1,04 0,75 5 000-19 999 habitants, avec moins de 40% de la population active dans l’agriculture 0,95 0,93 0,90 Région de naissance (Réf. = Ouest) Nord 1,08 0,91 0,97 Sud 1,06 1,45* 0,85 Est 1,02 1,63*** 0,94 Effectifs des sous-groupes 175 515 282 Degrés de liberté 75 r2 de Nagelkerke 0,09 Nombre de cas 2 328 ÷2 du modèle 183,5**** Notes : la population soumise au risque est constituée de toutes les personnes qui ont vécu au moins jusqu’à l’âge de 50 ans. Les personnes dont la date de mariage n’était pas connue (n = 35) ont été écartées. Le célibat définitif est le fait de mourir célibataire après l’âge de 50 ans. Le mariage tardif est le fait de se marier après l’âge de 30 ans. Le mariage précoce est le fait de se marier avant l’âge de 23 ans. Le mariage à un âge normal est le fait de se marier entre 23 et 29 ans. Niveaux de signification statistique : * 0,1; ** 0,05; *** 0,01; **** 0,001. Sources : les actes de naissance indiquent la date et le lieu de naissance, ainsi que l’âge et la profession du père au moment de la naissance. Les fiches individuelles de l’Échantillon historique des Pays-Bas mentionnent la religion en 1940 et souvent les lieux de résidence depuis environ 1910-1920. Le Fichier historique des communes néerlandaises donne la taille et la structure professionnelle des communes.

La deuxième colonne du tableau montre que les hommes avaient particulièrement tendance à rester célibataires quand ils venaient d’une famille appartenant à l’élite. Les ressources matérielles qu’il fallait réunir pour avoir accès au mariage étaient hors de portée de nombreux fils de l’élite. Les hommes appartenant aux confessions plus ou moins « élitistes » du mennonisme et de l’arminianisme étaient également enclins à rester célibataires. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, l’Église arminienne (les remontrants) a connu une période de forte expansion, alimentée par un afflux de protestants libéraux qui fuyaient un retour à l’orthodoxie dans leurs propres églises [21]. En général, les remontrants étaient citadins, riches et libres penseurs. Les mennonites partageaient avec eux une tendance à la libre pensée, mais ils étaient plus enracinés en milieu rural, particulièrement dans le nord-ouest des Pays-Bas. Leur déclin au XXe siècle a été imputé à leur très faible fécondité légitime [21], mais il semble que leur taux élevé de célibat y ait également contribué. En outre, la sédentarité exerce une influence sur le célibat : les hommes qui, à l’âge de 25 ans, habitaient toujours leur commune de naissance avaient un risque de rester célibataires nettement plus élevé que les autres. Vivant encore dans le giron de leurs parents et soumis à diverses obligations familiales, ils avaient probablement acquis moins de qualifications et rencontré moins d’épouses potentielles que ceux qui avaient migré pendant leur adolescence. Enfin, le risque de célibat était relativement élevé pour les hommes nés dans une ville de province. Par contre, ceux dont le père était un ouvrier qualifié n’étaient guère portés à rester célibataires. Les membres de cette catégorie sociale furent sans doute les premiers à bénéficier de la hausse des revenus réels, en tant que salariés, et ils purent plus facilement qu’auparavant concrétiser leurs projets matrimoniaux. La quatrième colonne du tableau montre qu’ils avaient tendance à ne pas se marier trop tôt. Il est intéressant de remarquer que les fils dont l’âge du père est inconnu – parce que le père n’avait pas reconnu son enfant – restaient également moins souvent célibataires que les autres. Leur situation était plus ou moins associée à un environnement familial instable : ou bien ils étaient enfants illégitimes, ou bien leurs pères étaient des travailleurs itinérants, des marins ou exerçaient d’autres métiers du même genre. Le fait de se marier le plus tôt possible (cf. quatrième colonne du tableau) peut refléter un désir d’échapper à une situation familiale précaire.
La sédentarité est positivement associée au mariage tardif comme elle l’est au célibat définitif. Cet élément peut donc signifier que les hommes qui n’avaient pas migré avant 25 ans et reportaient leur mariage risquaient de ne jamais trouver une épouse. Mais les autres déterminants du mariage tardif n’avaient pas le même effet sur le célibat définitif. Les fils de pères âgés étaient enclins à se marier tard, mais beaucoup moins à rester célibataires. De même, les hommes nés dans le sud et l’est du pays retardaient leur mariage mais n’y renonçaient pas définitivement. Ce constat montre aussi que les différences entre régions n’étaient pas simplement dues aux caractéristiques religieuses ou professionnelles locales.
Les influences qui s’exerçaient sur les comportements matrimoniaux étaient-elles indépendantes du sexe? Le tableau 3 présente le modèle de régression pour les femmes. En général, les déterminants du mariage tardif et du célibat définitif des femmes sont quelque peu différents de ceux des hommes. La religion et le rang dans la fratrie (appréhendé par l’âge du père à la naissance) s’avèrent plus importants, et la mobilité, moins importante.

Tableau 3
Résultats de la régression logistique multinomiale sur le célibat définitif, le mariage précoce et le mariage tardif, relativement au mariage à un âge normal. Femmes, générations 1890-1909 – Rapports des chances (odds ratios)
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Célibat définitif Mariage tardif Mariage précoce Religion (Réf. = Réformé Hollandais) Catholique 1,79*** 1,54** 0,96 Protestant orthodoxe ou Évangélique 1,06 1,36 0,63 Sans religion 0,47** 1,06 1,00 Remontrant ou Mennonite 3,45**** 0,79 0,29 Autre ou inconnue 0,74 1,53** 1,14 Catégorie sociale du père (Réf. = indépendant) Élite 1,24 0,92 0,28 Col blanc de la classe moyenne 1,28 1,35 0,40* Agriculteur 0,76 0,97 0,95 Ouvrier qualifié 0,79 1,12 0,83 Ouvrier non qualifié ou travailleur sans emploi fixe 0,37**** 0,77 1,41 Inconnue ou sans emploi 0,40 1,10 1,71 Migration (Réf. = a migré avant 25 ans) N’a pas migré avant 25 ans 1,25 1,03 0,96 Résidence à 25 ans inconnue 1,37 0,92 0,83 Âge du père à la naissance (Réf. = 25-34 ans) Moins de 25 ans 0,80 0,82 1,63** 35-44 ans 1,14** 1,29* 1,25 45 ans ou plus 2,40**** 1,45* 1,58 Inconnu 0,78 0,78 1,55 Générations (Réf. = 1890-1899) 1900-1909 0,77* 1,13 1,39**
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Célibat définitif Mariage tardif Mariage précoce Taille de la commune de naissance (Réf. = 20 000 habitants ou plus) Moins de 2 000 habitants 0,82 0,96 0,50** 2 000-4 999 habitants 1,04 0,82 0,59** 5 000-19 999 habitants, avec plus de 40% de la population active dans l’agriculture 0,84 0,81 0,79 5 000-19 999 habitants, avec moins de 40% de la population active dans l’agriculture 1,32 1,00 0,94 Région de naissance (Réf. = Ouest) Nord 0,84 1,31 0,83 Sud 0,64* 1,50* 1,21 Est 0,98 1,63*** 0,94 Effectifs des sous-groupes 288 415 242 Degrés de liberté 75 r2 de Nagelkerke 0,11 Nombre de cas 2 028 ÷2 du modèle 217,8 Notes : la population soumise au risque est constituée de toutes les personnes qui ont vécu au moins jusqu’à l’âge de 50 ans. Les personnes dont la date de mariage n’était pas connue (n = 32) ont été écartées. Le célibat définitif est le fait de mourir célibataire après l’âge de 50 ans. Le mariage tardif est le fait de se marier après l’âge de 28 ans. Le mariage précoce est le fait de se marier avant l’âge de 21 ans. Le mariage à un âge normal est le fait de se marier entre 21 et 27 ans. Niveaux de signification statistique : * 0,1; ** 0,05; *** 0,01; **** 0,001. Sources : les actes de naissance indiquent la date et le lieu de naissance, ainsi que l’âge et la profession du père au moment de la naissance. Les fiches individuelles de l’Échantillon historique des Pays-Bas mentionnent la religion en 1940 et souvent les lieux de résidence depuis environ 1910-1920. Le Fichier historique des communes néerlandaises donne la taille et la structure professionnelle des communes.

Comme on s’y attendait, les taux de célibat étaient relativement plus élevés parmi les femmes catholiques. Les femmes sans religion avaient une propension plus forte à se marier. Au début des années 1900, l’absence de religion était étroitement associée au socialisme et se cantonnait géographiquement aux villes industrielles du nord-ouest et aux zones rurales du nord. Les prolétaires qui avaient acquis une conscience de classe jugeaient le mariage souhaitable. Malgré leurs faibles effectifs, les femmes qui appartenaient aux Églises mennonite et arminienne avaient une tendance très forte à rester célibataires. Cela ne s’accompagnait toutefois pas d’une tendance à se marier tard, et il semble donc que nous ayons là un groupe qui prisait comparativement peu le mariage. Il n’est pas étonnant que les femmes élevées dans ce milieu de l’élite aient reçu une éducation et adopté un style de vie qui ne s’accordait pas facilement avec les rôles assignés aux femmes mariées. De plus, ces deux confessions réservaient aux femmes célibataires certaines fonctions paroissiales particulières très prisées. Par exemple, les mennonites avaient des diaconesses responsables de la charité envers les pauvres. En outre, ces églises furent les premières à permettre aux femmes d’accéder à la prêtrise (en 1905), à condition qu’elles ne soient pas mariées [2]. S’il ne s’agit pas véritablement de déterminants du célibat, ces éléments peuvent au moins contribuer à expliquer pourquoi les femmes célibataires restaient membres de ces églises (ou même s’y convertissaient).
L’effet le plus remarquable de l’environnement social, appréhendé par la profession du père, est le fort penchant des filles d’ouvriers pour le mariage. On attendait d’elles qu’elles participent aux travaux domestiques et remettent à leurs parents tout l’argent qu’elles pouvaient gagner. Ou bien elles partaient jeunes pour devenir domestiques, ou bien elles travaillaient aux champs. Cette situation subalterne renforçait chez elles un désir d’indépendance qui pouvait être satisfait par un mariage précoce. L’âge du père au moment de la naissance des filles avait un effet important à la fois sur le célibat et sur le mariage tardif. On peut interpréter le mariage tardif des enfants les plus jeunes, en particulier les filles, comme une conséquence du rôle de soutien qu’ils exerçaient auprès de leurs parents âgés. Les données confirment que l’enfant qui restait chez ses parents jusqu’à leur mort héritait de la ferme ou de la maison. Les documents officiels désignaient ces enfants comme « les derniers mariés » ou « les derniers restés au foyer » [6]. Dans les familles non agricoles, on peut supposer que les frères et sœurs aînés quittaient tôt la maison pour soulager le ménage de leurs parents. Adolescents, les plus jeunes profitaient quant à eux d’une phase plus favorable du cycle familial et pouvaient donc demeurer plus longtemps chez leurs parents. Quand ceux-ci vieillissaient, ils se tournaient vers ces derniers enfants restés au foyer pour négocier les conditions de leur retraite. Bien des parents âgés préféraient être soignés par leur fille que par leur belle-fille [4, 31]. Dans les familles d’agriculteurs riches, les mêmes mécanismes peuvent avoir fonctionné dans les cas où les aînés recevaient de l’aide pour s’établir dans leur propre ferme. Apparemment, le fils qui, en définitive, reprenait la maison pouvait se marier. Mais beaucoup de filles « restées à la maison » étaient tout simplement trop vieilles, après le décès de leurs parents, pour être à la hauteur de la concurrence sur le marché matrimonial.
Il est intéressant de noter que les filles dont le père était relativement jeune à leur naissance avaient tendance à se marier tôt (avant 21 ans). Comme on l’a dit plus haut, elles peuvent avoir été « poussées » à quitter la maison par la présence de leurs frères et sœurs plus jeunes. Le mariage précoce était manifestement un phénomène urbain. Pour les hommes comme pour les femmes, la probabilité de se marier très jeune était plus faible dans les villages et les petites villes que dans les grandes villes (catégorie de référence). Était-ce le marché du travail urbain qui permettait aux couples de se marier plus tôt? Ou bien les mécanismes de contrôle social dans les grandes villes étaient-ils incapables d’empêcher les jeunes gens de se marier « prématurément »? Enfin, les générations les plus jeunes avaient des chances de se marier précocement nettement plus élevées que leurs aînées, ce que ne pouvaient montrer les âges moyens du tableau 1.
 
VII. L’expérience urbaine
 
 
Les différences de proportions de célibataires entre hommes et femmes ont souvent été imputées aux migrations différentielles [7]. Non seulement les femmes rurales qui émigraient pour aller travailler en ville avaient besoin de temps pour constituer des réseaux de relations qui leur permettent de rencontrer des maris potentiels, mais elles devaient également faire face à une pénurie relative d’hommes libres. Ceci a pu aboutir à retarder le mariage ou même à ne pas se marier. Cette tendance était renforcée par les possibilités d’emploi, de logement et de distraction offertes aux femmes célibataires. Les hommes nés en ville se sont peut-être mariés jeunes et en forte proportion grâce au grand nombre de femmes disponibles, mais les choses étaient sans doute plus difficiles pour les migrants. Ils devaient s’adapter à leur nouvel environnement, commençaient souvent leur vie active par des emplois non qualifiés et mal payés, et étaient confrontés à de mauvaises conditions de logement [22]. Nous pensons que ce processus d’adaptation devait être plus difficile pour les migrants qui venaient de loin. Dans les tableaux 4 et 5, nous avons testé l’impact de la migration et du marché matrimonial sur la nuptialité dans les villes. Nous limitons notre analyse aux personnes qui, à l’âge de 25 ans, habitaient l’une des trente-six villes les plus importantes. Ce sont les seules communes pour lesquelles nous disposons de données détaillées sur la composition de la population par sexe, âge et statut matrimonial. Nous avons ajouté une variable indiquant si les personnes étaient natives de la ville ou y avaient immigré, en provenance de la même région ou d’ailleurs. Nous avons aussi calculé le rapport entre le nombre d’hommes célibataires de 20-29 ans et celui des femmes du même âge. Nous considérons que le marché matrimonial est en situation d’équilibre quand ce rapport se situe entre 0,95 et 1,05; il y a excédent masculin quand le rapport vaut 1,05 ou plus, excédent féminin quand il est inférieur à 0,95.

Tableau 4
Résultats de la régression logistique multinomiale sur le célibat définitif, le mariage précoce et le mariage tardif, relativement au mariage à un âge normal. Hommes des générations 1890-1909 qui vivaient dans une grande ville à l’âge de 25 ans – Rapports des chances (odds ratios)
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Célibat définitif Mariage tardif Mariage précoce Religion (Réf. = Réformé Hollandais) Catholique 2,26* 1,16 1,06 Protestant orthodoxe ou Évangélique 0,55 0,75 1,57 Sans religion 1,61 1,30 0,93 Remontrant ou Mennonite 17,76*** 2,18 2,13 Autre ou inconnue 0,98 1,32 1,01 Catégorie sociale du père (Réf. = indépendant) Col blanc de la classe moyenne 0,43 0,83 1,01 Agriculteur 1,01 0,93 0,37 Ouvrier qualifié 0,39** 0,80 1,07 Ouvrier non qualifié ou travailleur sans emploi fixe 0,74 0,49*** 2,26** Inconnue ou sans emploi 8,75** 1,32 0,54 Migration (Réf. = non migrant) A migré en provenance de la même région 0,91 0,81 1,08 A migré en provenance d’une autre région 1,17 1,29 1,21 Âge du père à la naissance (Réf. = 25-34 ans) Moins de 25 ans 1,34 0,99 1,59 35-44 ans 0,60 1,15 1,08 45 ans ou plus 0,59 1,31 0,85 Inconnu 0,22* 0,73 2,29* Générations (Réf. = 1890-1899) 1900-1909 0,67 1,53** 1,54*
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Célibat définitif Mariage tardif Mariage précoce Structure par sexe du groupe d’âges 20-29 ans (Réf. = équilibre) Excédent masculin 0,45** 0,76 0,59* Excédent féminin 1,65 0,72 1,35 Région de résidence (Réf. = Ouest) Nord 1,87 0,80 1,87 Sud 0,55 1,06 0,90 Est 0,22** 1,07 0,85 Effectifs des sous-groupes 47 174 105 Degrés de liberté 66 r2 de Nagelkerke 0,13 Nombre de cas 823 ÷2 du modèle 101,46*** Notes : la population soumise au risque est constituée de toutes les personnes qui ont vécu au moins jusqu’à l’âge de 50 ans. Les personnes issues de l’élite et celles dont la date de mariage n’était pas connue ont été écartées. Le célibat définitif est le fait de mourir célibataire après l’âge de 50 ans. Le mariage tardif est le fait de se marier après l’âge de 30 ans. Le mariage précoce est le fait de se marier avant l’âge de 23 ans. Le mariage à un âge normal est le fait de se marier entre 23 et 29 ans. Niveaux de signification statistique : * 0,1; ** 0,05; *** 0,01; **** 0,001. Sources : les actes de naissance indiquent la date et le lieu de naissance, ainsi que l’âge et la profession du père au moment de la naissance. Les fiches individuelles de l’Échantillon historique des Pays-Bas mentionnent la religion en 1940 et souvent les lieux de résidence depuis environ 1910-1920. Le recensement de 1920 fournit la structure par sexe dans les grandes villes.


Tableau 5
Résultats de la régression logistique multinomiale sur le célibat définitif, le mariage précoce et le mariage tardif, relativement au mariage à un âge normal. Femmes des générations 1890-1909 qui vivaient dans une grande ville à l’âge de 25 ans – Rapports des chances (odds ratios)
IMGIMGCélibat définitif Mariage tardif Mar...IMGIMF
Célibat définitif Mariage tardif Mariage précoce Religion (Réf. = Réformé Hollandais) Catholique 1,63 1,67* 1,05 Protestant orthodoxe ou Évangélique 0,57 1,24 0,70 Sans religion 0,51 0,76 1,56 Autre ou inconnue 0,57 1,10 1,11 Catégorie sociale du père (Réf. = indépendant) Élite 1,10 0,97 0,48 Col blanc de la classe moyenne 1,47 1,21 0,17* Agriculteur 0,95 0,95 0,41 Ouvrier qualifié 0,81 1,26 0,59 Ouvrier non qualifié ou travailleur sans emploi fixe 0,25**** 0,73 1,20 Inconnue ou sans emploi 0,24 1,95 0,54 Migration (Réf. = non migrant) A migré en provenance de la même région 1,15 1,46 0,60* A migré en provenance d’une autre région 0,71 1,76** 0,57 Âge du père à la naissance (Réf. = 25-34 ans) Moins de 25 ans 0,75 0,90 1,26 35-44 ans 2,20*** 1,17 1,45 45 ans ou plus 4,16**** 2,26** 1,13 Inconnu 0,73 0,74 0,59 Générations (Réf. = 1890-1899) 1900-1909 0,66 1,34 1,27
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Célibat définitif Mariage tardif Mariage précoce Structure par sexe du groupe d’âges 20-29 ans (Réf. = équilibre) Excédent masculin 1,36 0,74 1,11 Excédent féminin 1,79 0,93 2,35** Région de résidence (Réf. = Ouest) Nord 0,81 1,21 1,87 Sud 0,85 0,41** 1,17 Est 0,49 0,92 0,51 Effectifs des sous-groupes 91 136 94 Degrés de liberté 66 r2 de Nagelkerke 0,18 Nombre de cas 692 ÷2 du modèle 124,02**** Notes : la population soumise au risque est constituée de toutes les personnes qui ont vécu au moins jusqu’à l’âge de 50 ans. Les personnes de religion mennonite ou arminienne ont été écartées. Le célibat définitif est le fait de mourir célibataire après l’âge de 50 ans. Le mariage tardif est le fait de se marier après l’âge de 28 ans. Le mariage précoce est le fait de se marier avant l’âge de 21 ans. Le mariage à un âge normal est le fait de se marier entre 21 et 27 ans. Niveaux de signification statistique : * 0,1; ** 0,05; *** 0,01; **** 0,001. Sources : les actes de naissance indiquent la date et le lieu de naissance, ainsi que l’âge et la profession du père au moment de la naissance. Les fiches individuelles de l’Échantillon historique des Pays-Bas mentionnent la religion en 1940 et souvent les lieux de résidence depuis environ 1910-1920. Le recensement de 1920 fournit la structure par sexe dans les grandes villes.

Le tableau 4 montre que, pour les hommes, la migration de longue distance entraînait effectivement des écarts par rapport au schéma « normal » de nuptialité. Mais les résultats ne sont pas significatifs. On voit que rester dans son village natal avait des effets plus négatifs sur les chances de se marier que migrer vers une grande ville (tableau 2). En milieu urbain, les hommes d’origine prolétaire avaient tendance à se marier jeunes. Comme on l’a vu dans les modèles généraux, les rapports des chances de se marier tôt ont augmenté dans les générations les plus jeunes, mais c’est aussi vrai pour le mariage tardif (tableau 4). Apparemment, les âges au mariage n’étaient pas aussi stables que le laisse penser le tableau 1. Nous sommes peut-être en présence d’écarts croissants par rapport à la moyenne. Comme on s’y attendait, un excédent masculin sur le marché matrimonial réduisait les chances de mariage précoce. Mais il était également associé à un moindre risque de célibat définitif pour les hommes. Les particularités locales permettent d’expliquer ce paradoxe. On trouve des rapports de masculinité élevés dans les grandes villes vers lesquelles affluaient des hommes jeunes, qui ne s’y installaient que de manière temporaire, en particulier des soldats (dans le port de Den Helder, le rapport de masculinité était de 2,02) et des mineurs étrangers dans la région houillère du Limbourg. Ces hommes étaient rarement en concurrence avec ceux de notre génération sur le marché matrimonial.
Quant aux femmes (tableau 5), la migration vers les villes a l’effet attendu de les dissuader de se marier jeunes. Mais, curieusement, le fait de résider dans une ville où les femmes sont en excédent sur le marché matrimonial est associé au mariage précoce. Il semble que les opportunités de gagner sa vie en ville permettaient à une proportion relativement importante de citadines de se marier tôt. En définitive, la structure par sexe ne semble pas avoir d’effet important sur la nuptialité urbaine. Dans notre conclusion, nous allons examiner ce que ces modèles nous enseignent sur la nature du célibat.
 
Conclusion
 
 
Aux Pays-Bas, la limitation de l’accès au mariage n’est pas un phénomène propre à l’époque préindustrielle. Pour les membres de la génération 1890-1909, c’était encore une réalité vécue. C’est la conclusion qui s’impose quand on constate qu’à l’âge de 50 ans, environ 7 % des hommes et 14 % des femmes de cette génération étaient restés célibataires. Dans cet article, nous avons tenté de répondre à un certain nombre de questions relatives à la nature de ce phénomène. Le célibat définitif est souvent considéré comme une conséquence non intentionnelle du report du mariage. Pourtant, si nous scindons notre cohorte en deux, on voit que l’évolution historique de la proportion de célibataires définitifs est énorme, alors que l’âge au mariage ne varie pratiquement pas. C’est un premier indice de ce que la relation entre les deux formes de limitation de l’accès au mariage n’est pas aussi étroite qu’on le pense généralement.
Au niveau agrégé, la proportion de célibataires définitifs dans la population néerlandaise se caractérise par une nette évolution au cours du temps, ainsi que par des variations régionales importantes. De nombreux travaux ont analysé ces différences, mais il est difficile de mesurer le poids respectif de ces variables sur la base de données nationales, provinciales ou locales. C’est pourquoi nous avons utilisé ici des données individuelles provenant d’un échantillon représentant tous les Néerlandais nés entre 1890 et 1909. Notre analyse longitudinale indique quelles sont les variables qui peuvent provoquer des effets de structure dans les données agrégées des recensements. Au tableau 5, par exemple, les différences régionales du célibat féminin transparaissent, mais elles ne sont plus significatives une fois qu’on contrôle le milieu social et la religion. Les tableaux 2 et 3 nous apprennent aussi que les personnes nées dans les provinces méridionales étaient nettement moins exposées aux restrictions de la nuptialité qu’on ne s’y attendait d’après les données de recensement. Il est intéressant de remarquer que les personnes originaires des provinces orientales avaient fortement tendance à retarder leur mariage, même quand on contrôle la religion et la profession du père. Dans cette région, la prolétarisation n’a pas entraîné une tendance, observée ailleurs, à se marier jeune. Les ouvriers du textile, l’industrie dominante, maintenaient des liens étroits avec le monde agricole et partageaient une culture régionale favorable au retard du mariage.
Les résultats de notre analyse multivariée de données individuelles confirment ce que l’on savait déjà sur le célibat définitif dans la société néerlandaise. Les catholiques se conforment aux limitations traditionnelles de l’accès au mariage plus longtemps que les membres de l’Église Réformée de Hollande, le célibat caractérise plus le monde rural que la société urbaine, et les enfants d’ouvriers abandonnent les restrictions traditionnelles de la nuptialité bien avant ceux des classes supérieures. De plus, l’usage de données biographiques permet de mesurer l’influence d’autres facteurs. Nous avons montré que la migration est un déterminant important de la probabilité de rester célibataire toute sa vie. La proportion de célibataires est nettement plus faible parmi les personnes qui, à l’âge de 25 ans, ne vivaient plus dans leur commune de naissance que parmi leurs homologues sédentaires, en particulier chez les hommes. Le recours à l’âge du père à la naissance comme indicateur du rang dans la fratrie donne des résultats probants. Les enfants les plus jeunes se marient à un âge plus avancé et restent plus souvent célibataires que leurs aînés, quel que soit le sexe. Cet effet est nettement plus marqué chez les femmes que chez les hommes, et on peut penser que cela tient à la prise en charge des parents quand ils sont vieux. Pour la partie de notre échantillon qui vivait en milieu urbain à l’âge de 25 ans, nous avons également pu calculer l’impact de la structure par sexe sur les proportions de célibataires. À notre grande surprise, dans les villes caractérisées par un excédent d’hommes jeunes, les proportions de célibataires à 50 ans étaient relativement faibles. Mais nous avons trouvé une explication à ce résultat en termes de contexte local particulier plutôt que de différences de schéma de nuptialité.
Pour terminer, revenons à notre question initiale sur la relation entre l’âge au mariage et le célibat définitif. Sur la base des données et des calculs présentés ici, nous distinguons trois formes différentes de limitation de l’accès au mariage. Premièrement, dans de nombreux cas, la relation prévue entre mariage tardif et taux élevé de célibat définitif s’observe bien dans la réalité. Cela peut signifier simplement que ces deux formes de restriction de la nuptialité étaient nécessaires pour maîtriser la croissance démographique. Mais parfois, le célibat était le simple résultat du report du mariage. Le meilleur exemple en est le cas des enfants les plus jeunes de la famille, qui devaient s’occuper de leurs parents jusqu’à un âge auquel leurs propres chances de trouver à se marier étaient fortement réduites. Deuxièmement, nous avons identifié des sous-groupes où, d’un côté, l’âge au mariage était relativement bas, et de l’autre, les proportions de célibataires étaient importantes. On les rencontre principalement dans les classes supérieures, et en très forte majorité parmi les adeptes des confessions mennonite et arminienne. Plus que dans n’importe quel autre segment de la société, la richesse familiale et l’éducation poussaient les membres de ce groupe à faire un choix délibéré entre le mariage et le célibat. Si le mariage ne faisait pas obstacle à la poursuite de la carrière et au style de vie, on se mariait relativement jeune. Par contre, si le mariage mettait en péril les projets d’avenir, on optait délibérément pour le célibat. En troisième lieu, nous avons rencontré des situations combinant mariage tardif et rareté du célibat. C’est le cas des provinces orientales du pays, où l’on ne se présente sur le marché matrimonial qu’à un âge relativement avancé. Cela signifie que les candidats au mariage ne s’envisagent mutuellement comme des conjoints possibles qu’aux alentours de 30 ans, et cela concerne tous les enfants et pas seulement les plus jeunes dans la fratrie qui devaient attendre plus longtemps que les autres. La dernière combinaison entre l’âge au mariage et le célibat correspond à la fin des limitations de l’accès au mariage. Dans les classes ouvrières, la