2003
Population
Note de recherche
Évolution des revenus et du système de santé au Vietnam : réduction de la pauvreté et augmentation des inégalités de prise en charge
Thang Minh Nguyen
[*]
Thang Minh Nguyen, Carolina Population Center, université de Caroline du Nord, Chapel Hill, États-Unis d’Amérique
Barry M. Popkin
[*]
Au cours des quinze dernières années, le gouvernement du Vietnam, comme celui de la Chine, a engagé un processus de libéralisation de son économie inspiré du modèle de développement capitaliste. Il en résulte la coexistence entre un système politique qui continue à être dirigé par le Parti communiste, et une économie décentralisée qui repose plus sur l’économie de marché que sur un mode de financement ou de planification étatique. On dispose de nombreux documents sur la transformation de l’économie vietnamienne et celle de son système de santé (Office général de la statistique, 2000b ; Banque mondiale, 2000a ; Do, 1999a ; Banque mondiale, 1993). Une étude officielle consacrée aux inégalités dans l’éducation et la santé a été réalisée par les consultants de l’Asian Development Bank à partir des enquêtes sur le Niveau de vie au Vietnam (VLSS) menées en 1992-1993 et 1997-1998 (Bhushan et al., 2001). Ces études ont cependant accordé peu d’attention à l’évolution des inégalités au cours de la transition économique vietnamienne. De plus, les précédents historiques susceptibles de nous aiguiller pour comprendre le type de changements auxquels on peut s’attendre sont peu nombreux (Do, 1999b).
De nombreux pays d’Europe de l’Est, y compris l’ex-Union soviétique, ont dû, sur une période relativement brève, dans le cadre de la restructuration (perestroïka), renoncer aux subventions de l’État et adopter – au moins en partie – un modèle de développement capitaliste. Les rares études systématiques réalisées dans ces pays ont montré une augmentation considérable des inégalités de revenus et de la pauvreté, associée à des dégradations importantes de la santé et du bien-être social (Lokshin et Popkin, 1999 ; Mroz et Popkin, 1995). La chute brutale de l’espérance de vie des hommes en Russie en constitue l’exemple le plus marquant. Les articles consacrés à l’état de la santé en Chine dressent un tableau moins clair. Ce pays a une croissance économique parmi les plus rapides au monde, avec un taux annuel de croissance du PIB par habitant qui s’est élevé à 8,5 % en volume de 1978 à 1997 (Fonds monétaire international, 1999). En moins d’une génération, le niveau de vie en Chine a fait des progrès considérables dont bénéficient les 1,26 milliard d’habitants. Au cours des années 1980, la croissance économique a entraîné une réduction significative de la pauvreté, la population située au-dessous du seuil de pauvreté étant passée de 20 % à 10 % (Banque mondiale, 2000b). Certaines provinces de l’ouest et du centre-sud connaissent cependant un dénuement important, à l’inverse des provinces de l’est où la pauvreté est moins répandue (Banque mondiale, 1997).
Cette note de recherche est consacrée aux conséquences – en termes d’inégalités – des changements engendrés par le Doi Moi et la transformation économique de la République socialiste du Vietnam ; elle se concentre particulièrement sur les soins de santé au cours de la période de cinq ans comprise entre les deux enquêtes sur le niveau de vie (VLSS 1993 et VLSS 1998). Le Doi Moi a entraîné des transformations non seulement dans le secteur économique, mais également dans ceux de la santé, de la culture et de l’éducation. Trois changements radicaux ayant eu des conséquences pour la population tout entière, et en particulier les pauvres, sont examinés ici : 1) la mise en place officielle d’une participation du secteur privé au financement des services pharmaceutiques et de santé en 1987 ; 2) l’introduction d’une participation financière directe des usagers des services de santé publique en 1989 ; et 3) la création d’une assurance santé obligatoire pour les travailleurs en 1991.
Cette étude se fonde sur les données provenant des deux enquêtes sur le niveau de vie au Vietnam (Vietnam Living Standard Surveys VLSS) conduites dans le cadre des enquêtes d’estimation du niveau de vie (Living Standard Measurement Surveys) de la Banque mondiale. Elles ont été réalisées par l’Office général de la statistique et sont représentatives de la population nationale, à la fois urbaine et rurale (Office général de la statistique, 2000a).
L’enquête de 1992-1993 a porté sur 4 800 ménages vivant dans 240 villages en zone rurale et 60 quartiers urbains situés dans 150 communautés territoriales du pays. L’échantillon pour l’enquête de 1992-1993 était de 23 839 personnes (Office général de la statistique, 1994). L’enquête de 1997-1998 a concerné 6 002 ménages, dont 4 305 ayant déjà participé à l’enquête de 1992-1993 ; l’échantillon comprenait 28 509 personnes (Office général de la statistique, 2000a). Chacune de ces enquêtes est considérée dans notre analyse comme un échantillon transversal indépendant. Les deux enquêtes comportent des sections avec des questions diverses concernant le ménage et des informations au niveau communautaire. Bien que celle de 1997-1998 contienne plus de questions que celle de 1992-1993, elle est organisée de façon similaire. La section « ménage » comprend des questions sur la composition du ménage, les caractéristiques du logement, l’éducation, la santé, la fécondité, l’activité professionnelle dont le travail dans la pêche ou l’agriculture, les entreprises familiales, les revenus, l’endettement et les dépenses du ménage. La section « communauté » fournit de nombreuses informations sur les caractéristiques de l’environnement social, décrivant en détail le fonctionnement et l’utilisation des services sociaux (en particulier la santé et l’éducation), les assurances santé, ainsi qu’une information plus générale sur les services disponibles, les infrastructures physiques et économiques, les dépenses de santé de l’État, et une liste complète des coûts.
Les termes pauvre et non-pauvre, quintiles de dépenses, et pauvreté sont fréquemment utilisés dans cet article. Ils répondent aux définitions suivantes :
Pauvre est utilisé pour désigner les ménages dont les dépenses totales se situent au-dessous du seuil de pauvreté générale.
Non-pauvre est utilisé pour désigner les ménages dont les dépenses totales se situent au-dessus du seuil de pauvreté générale.
Les quintiles de dépenses : pour chaque enquête, les quintiles de dépenses sont calculés à partir des données détaillées concernant les dépenses alimentaires et non alimentaires rassemblées pour chaque ménage. Le total des dépenses divisé par le nombre de membres de la famille permet d’établir les indicateurs par tête qui sont utilisés pour déterminer les quintiles de dépenses pour chaque enquête. Les quintiles de dépenses, représentant chacun 20 % des ménages, sont classés par ordre croissant de dépenses totales par tête ; le quintile 1 est le plus pauvre, et le 5, le plus riche. Dans cette étude, les quintiles de dépenses permettent de mettre en évidence l’évolution des variables dépendantes, des ménages les plus pauvres jusqu’aux plus riches.
Pauvreté alimentaire, pauvreté générale : le seuil de pauvreté alimentaire a été calculé sur la base du coût d’un apport minimum de 2 100 calories par personne et par jour. Au-dessous de ce seuil, les dépenses totales du foyer ne suffisent pas à couvrir ces besoins minimaux. Pour déterminer le seuil de pauvreté générale (dépenses couvrant les besoins alimentaires, mais ne permettant pas d’avoir un niveau de vie normal), on a pris en compte les achats non alimentaires. Le taux d’inflation générale a été utilisé pour calculer les seuils de pauvreté en 1997-1998, d’après l’augmentation des prix (22,5 %) intervenue sur la période de janvier 1993 à décembre 1998. Au Vietnam, le seuil de pauvreté alimentaire était d’environ 750 000 dôngs en 1993 et 1 287 000 dôngs en 1998. Le seuil de pauvreté générale a été fixé à 1 160 000 dôngs en 1993 et 1 790 000 en 1998
[1].
III. Mesure des paramètres-clés
Nous utiliserons également les mesures suivantes qui sont les paramètres-clés tirés des deux enquêtes sur le niveau de vie au Vietnam :
Taux de mortalité infantile (TMI) : la mortalité infantile est un indicateur de santé particulièrement sensible. Les décès d’enfants sont relativement rares au Vietnam et les estimations de la mortalité infantile pour des populations peu nombreuses peuvent varier de façon importante et aléatoire. Vu le petit nombre d’observations, le taux a été estimé en combinant les données relatives à plusieurs années sur la base des déclarations rétrospectives des enquêtés concernant les naissances survenues. Dans cette étude, les taux de mortalité infantile ont été estimés pour les cinq années précédant chaque enquête. Étant donné le délai séparant les faits et leur signalement, en particulier pour les familles ayant beaucoup d’enfants, les données peuvent ne pas être totalement fiables. Malgré ces problèmes, la comparaison des deux enquêtes reste légitime, puisqu’elles présentent les mêmes distorsions.
Indice de masse corporelle (IMC) : cet indicateur mesure l’état nutritionnel des mères. Il est calculé de la façon suivante : IMC = poids (en kg)/taille élevée au carré (en m). Conformément aux recommandations internationales, nous définissons l’insuffisance pondérale par un IMC < 18,5 et le surpoids/l’obésité (catégories combinées) par un IMC > 25 (International Obesity Task Force, 1997).
Mesures de référence de l’état nutritionnel : nous utilisons les références mises récemment à jour du Centre national des statistiques sur la santé américain (National Center for Health Statistics, NCHS) pour le rapport poids/taille et la distinction entre sous-nutrition actuelle et malnutrition chronique (Kuczmarski et al., 2000). Les résultats présentés ici sous la forme de Z-scores expriment la variable en termes d’écart type à la moyenne de la population en bonne santé. Les Z-scores ont été calculés à l’aide de la formule suivante :
où X est la valeur observée pour un individu, M est la valeur de la moyenne de la population en bonne santé, L est un facteur de transformation calculé à partir des données brutes, et S est l’écart type pour la population en bonne santé.
Dépenses totales : nous calculons les dépenses totales de chaque ménage à partir d’une liste détaillée d’achats (achats concernant l’alimentation, les vêtements, la maison, les biens de consommation durable), et en prenant également en compte le coût des services et l’épargne.
1. Changements pour les ménages et les individus
Évolution économique
Le Vietnam a connu une croissance économique spectaculaire. Depuis les années 1990, le produit intérieur brut (PIB) a progressé en moyenne de 8 % à 9 % par an ; et même pendant les crises économiques régionales, il a continué à croître à un rythme de plus de 4 % par an. De nombreuses sources montrent que les taux de pauvreté ont chuté de façon significative, en particulier lors de ces dix dernières années. La population considérée comme pauvre est passée d’une proportion estimée à 75 % au milieu des années 1980 à 58 % en 1993, et à 37 % en 1998 (Dollar et Litvack, 1998). Ce déclin de la pauvreté est l’un des plus rapides jamais observés dans le monde. Malgré ces progrès, une part significative de la population demeure cependant pauvre.
La figure 1 représente la distribution des dépenses par tête des ménages au Vietnam. En moyenne, les ménages consomment plus en 1998 qu’en 1993, et beaucoup sont sortis de la pauvreté ; néanmoins, on observe une inégalité croissante dans la répartition des dépenses. En 1993, les dépenses par tête se concentraient autour de 1 500 000 dôngs par an. En 1998, la distribution était plus étalée, la plupart des dépenses des ménages se concentrant aux environs de 2 000 000 dôngs par an.
Figure 1
Distribution des dépenses totales par tête des ménages, 1993 et 1998
Source : enquêtes Niveau de vie au Vietnam (VLSS) de 1992-1993 et 1997-1998.
Le tableau 1 présente la distribution des ménages selon le seuil de pauvreté en 1993 et 1998, et les passages du seuil entre ces deux dates. Malgré la hausse générale du niveau de vie, certains ménages non pauvres en 1993 sont tout de même passés en dessous du seuil de pauvreté en 1998 (Bhushan et al., 2001). En 1993, plus de la moitié des ménages étaient pauvres. En 1998, un tiers des ménages vivaient au-dessous du seuil de pauvreté, et plus de 10 % des ménages non pauvres en 1993 étaient devenus pauvres.
Tableau 1
Passages du seuil de pauvreté entre 1993 et 1998
Populations Au-dessus du seuil de pauvreté 1998 En dessous du seuil de pauvreté 1998 Total Au-dessus du seuil de pauvreté 1993 39,2 % 4,7 % 43,9 % En dessous du seuil de pauvreté 1993 27,4 % 28,7 % 56,1 % Total 66,6 % 33,4 % 100,0 % Source : enquêtes Niveau de vie au Vietnam (VLSS) de 1992-1993 et 1997-1998. Calculs réalisés à partir de l’échantillon commun de 4 305 ménages interrogés dans les deux enquêtes.
État de santé
Le système de santé au Vietnam n’est plus fondé sur le financement par l’État. Celui-ci gère le réseau de santé, mais le financement des services de santé est insuffisant. L’état de santé de la plupart des Vietnamiens s’est considérablement amélioré ces dernières années, sauf pour les pauvres (Pham et al., 2000). L’une des conséquences du fossé entre riches et pauvres est une absence d’équité en termes d’état de santé et face aux différents services. Les données des enquêtes du ministère de la Santé publique, réalisées en 1995, 1996, 1997 et 1998, montrent que le fossé entre les ménages selon leurs revenus s’est agrandi. Malgré la croissance économique, les conditions de vie des Vietnamiens habitant les régions montagneuses reculées, relativement pauvres, ne se sont pas améliorées autant qu’on l’attendait. Les populations déshéritées sont plus fréquemment malades et ont de plus grands besoins en matière de soins ; cependant elles ont également moins souvent recours aux services de santé et ne sont pas en mesure d’assumer les frais à la charge des patients. En 1996, 34 millions de personnes pauvres au Vietnam ne pouvaient payer ni une assurance santé ni des frais d’hôpital. Le recours aux services hospitaliers par les habitants des régions montagneuses (3,4 % de la population par an) est bien plus faible que dans la région du delta (25,9 % de la population par an) (Do, 1999b ; ministère de la Santé, 1998). Bien que de nombreuses conséquences sur la santé résultent de cette situation et présentent de l’intérêt, nous analyserons ici les trois indicateurs majeurs de l’état de santé de la population que sont la mortalité infantile, la malnutrition et l’état nutritionnel des mères.
La mortalité infantile est un indicateur de santé particulièrement sensible puisque les enfants sont extrêmement vulnérables aux mauvaises conditions sanitaires, à la malnutrition et à l’absence de soins parentaux. Les mesures concrètes prises pour réduire la mortalité infantile devraient, à la longue, entraîner des progrès dans l’alimentation, l’éducation et la santé des enfants (Rosenzweig et Wolpin, 1982). Notre analyse de la population pauvre montre que le taux de mortalité infantile était de 34,4 pour mille naissances durant les cinq années précédant l’étude de 1992-1993 et de 33,6 pour mille durant les cinq années précédant l’étude de 1997-1998. Durant cette période, le taux pour la population non pauvre est respectivement passé de 39,4 a 24,5 pour mille. Donc, même si la réduction de la mortalité infantile a bien été réelle, elle a été beaucoup plus importante pour les non-pauvres (14,9 points) que pour les pauvres (0,8 points). Étant donné la sensibilité des taux de mortalité infantile aux conditions de vie et de santé, on peut généraliser cette tendance à l’ensemble de la population, les pauvres étant les plus vulnérables et subissant la mortalité la plus élevée.
Malnutrition : le Vietnam a longtemps connu des problèmes alimentaires. L’amélioration de l’état nutritionnel reste très en retard par rapport aux autres indicateurs de santé, malgré les grands progrès économiques. Dans une précédente analyse (Nguyen M. Thang et Popkin, 2002), nous avons montré que les inégalités concernant trois facteurs de risque-clés expliquent en grande partie la malnutrition : habitat en milieu rural, revenus bas, et appartenance à une minorité ethnique. De même, selon l’enquête de 1997-1998, trois facteurs interviennent pour expliquer les retards de croissance chez l’enfant
[2] : habitat en milieu rural, pauvreté du ménage et appartenance à une minorité ethnique. La proportion d’enfants ayant un retard de croissance, considérés selon chacun de ces critères, dépasse respectivement de 17,6 %, 10,9 % et 14,1 % celle que l’on trouve parmi les habitants des villes, les ménages non pauvres, et la majorité Kinh de la population. Malgré les taux élevés de malnutrition, la taille des enfants vietnamiens a augmenté pour tous les groupes de revenus entre 1993 et 1998. L’amélioration générale de l’alimentation s’inscrit dans le prolongement des tendances précédentes ; on trouve de plus en plus rarement des enfants ayant des problèmes de taille, et le niveau de l’apport nutritionnel a, en général, progressé. La proportion d’enfants souffrant de retard de croissance, ou d’un grave retard de croissance
[3] a aussi diminué de façon significative, en particulier dans les foyers les plus riches ; sur la période, les pauvres ont moins d’enfants présentant un retard de croissance, mais les proportions observées restent beaucoup plus importantes que chez les non-pauvres. Le tableau 2 (colonnes 1 et 2) et la figure 2 illustrent la diminution de la proportion d’enfants âgés de 2 à 11 ans ayant un retard de croissance ou une insuffisance pondérale entre 1993 et 1998 par quintile de dépenses. Durant cette période, la proportion des enfants ayant un retard de croissance a diminué de 12 points parmi les familles les plus pauvres et de 15,8 points parmi les familles les plus aisées.
Tableau 2
Niveau et évolution de la malnutrition des enfants et des femmes, par quintile de dépenses
Quintile de dépenses Enfants âgés de 2-11 ans souffrant de retard de croissance taille/âge < – 2 Z-score (%) Enfants âgés de 2-11 ans souffrant d’insuffisance pondérale poids/âge < – 2 Z-score (%) Femmes âgées de 19-49 ans souffrant d’insuffisance pondérale déterminée par l’indice de masse corporelle (%) Femmes âgées de 19-49 ans souffrant de surcharge pondérale déterminée par l’indice de masse corporelle (%) (1) (2) (3) (4) 1992 1993 Quintile 1(a) 72,5 73,1 34,7 1,1 Quintile 2 66,4 70,2 36,6 1,1 Quintile 3 60,9 66,9 38,3 1,6 Quintile 4 54,9 63,4 32,7 2,6 Quintile 5(b) 40,0 49,7 28,0 6,5 1997 1998 Quintile 1 60,5 68,6 39,9 0,8 Quintile 2 52,1 63,4 35,2 2,0 Quintile 3 47,4 61,5 34,4 2,7 Quintile 4 40,4 55,6 31,6 5,0 Quintile 5 24,2 36,6 20,8 11,7 Évolution exprimée en points Quintile 1 – 12,0 – 4,5 5,2 – 0,3 Quintile 2 – 14,3 – 6,8 – 1,4 0,9 Quintile 3 – 13,5 – 5,4 – 3,8 1,2 Quintile 4 – 14,5 – 7,8 – 1,1 2,4 Quintile 5 – 15,8 – 13,1 – 7,1 5,2 Évolution relative (en %) Quintile 1 – 16,6 – 6,1 14,9 – 24,9 Quintile 2 – 21,5 – 9,7 – 3,7 85,6 Quintile 3 – 22,2 – 8,1 – 10,0 74,8 Quintile 4 – 26,4 – 12,3 – 3,5 94,4 Quintile 5 – 39,5 – 26,3 – 25,5 79,1 (a) Les plus pauvres. (b) Les plus riches. Source : enquêtes Niveau de vie au Vietnam (VLSS) de 1992-1993 et 1997-1998.
Figure 2
Évolution de la proportion des enfants âgés de 2 à 11 ans souffrant de retard de croissance ou d’insuffisance pondérale, classés par quintile de dépenses, 1993-1998
Source : enquêtes Niveau de vie au Vietnam (VLSS) de 1992-1993 et 1997-1998.
Cette tendance apparaît encore plus clairement si l’on examine les changements relatifs, avec une baisse de la proportion d’enfants ayant un retard de croissance entre 1993 et 1998 allant de 16,6 % pour les plus pauvres à 39,5 % pour les familles les plus aisées, soit une différence de 22,9 points.
Le constat est très similaire en ce qui concerne l’insuffisance pondérale, avec une baisse de la proportion des enfants de poids insuffisant entre 1993 et 1998 allant de 6,1 % pour les familles les plus pauvres à 26,3 % pour les plus riches, soit une différence de 20,2 points.
État nutritionnel des mères : l’indice de masse corporelle (IMC) constitue un autre indicateur important de l’état nutritionnel des adultes et de leur capacité à travailler. Le tableau 2 (colonnes 3 et 4) et la figure 3 représentent l’évolution des proportions de femmes âgées de 19 à 49 ans souffrant d’insuffisance et de surcharge pondérales par quintile de dépenses pour les deux enquêtes (VLSS). En ce qui concerne l’insuffisance pondérale déterminée par l’IMC, les écarts se sont accrus entre les femmes de 1993 à 1998. Les femmes du quintile le plus pauvre ont connu une aggravation de leur état nutritionnel imputable à plusieurs facteurs :
- en 1992-1993, la proportion de femmes souffrant d’insuffisance pondérale était pratiquement la même dans les trois premiers quintiles de dépenses. En 1997-1998, l’insuffisance pondérale est devenue plus fréquente chez les plus pauvres alors qu’elle a reculé pour les autres, la baisse étant la plus importante parmi les femmes du cinquième quintile.
- à l’inverse, la surcharge pondérale des femmes vietnamiennes âgées de 19 à 49 ans a augmenté, et les plus grands changements se sont produits dans les quintiles de dépenses les plus élevés. Pour le cinquième quintile, le plus riche, de l’enquête de 1992-1993, 6,5 % des femmes en âge de procréer avaient un surpoids ; en 1997-1998, la proportion était passée à 11,7 %, tandis qu’il n’y avait pratiquement aucun changement pour le groupe le plus pauvre.
Figure 3
Évolution de la proportion de femmes âgées de 19-49 ans souffrant d’insuffisance et de surcharge pondérales, classées par quintile de dépenses, 1993 -1998
Source : enquêtes Niveau de vie au Vietnam (VLSS) de 1992-1993 et 1997-1998.
2. Évolution des services de santé au niveau local
Accessibilité des services de santé
La qualité des services de santé a une importance fondamentale, à la fois pour attirer les patients vers ces services et pour favoriser leur rétablissement. Dans les années 1980 et au début des années 1990, la qualité des services a baissé, en particulier dans les centres de santé primaire, à cause du manque de fonds publics et de personnel soignant (Gellet, 1995). Jusque dans les années 1990, la qualité des services dont bénéficiait la population urbaine s’est améliorée, car le financement par l’État s’est accru. La concurrence avec les prestataires privés entraînait simultanément une diversification efficace, mise à la disposition de ceux qui n’étaient pas en mesure de payer pour la qualité. La partie « communauté » de l’enquête de 1997-1998 comprenait des questions détaillées sur la qualité et les services fournis par les centres de santé primaire : l’absence d’équipements et de médicaments dans ces centres a été mentionnée explicitement. Ces réponses ont été appariées aux données individuelles. Le tableau 3 retrace les problèmes rapportés par les dirigeants des communautés, concernant la qualité des équipements de santé locaux.
Tableau 3
Problèmes concernant les prestataires de santé locaux, déclarés dans les enquêtes, selon le quintile de dépenses (en %)
Quintile de dépenses 1992-1993 1997-1998 Manque d’équipements Manque de médicaments Manque d’hygiène Manque d’équipements Manque de médicaments Manque d’hygiène Quintile 1(a) 67,6 37,7 34,3 85,3 60,6 13,3 Quintile 2 69,4 32,0 35,9 84,3 47,9 18,4 Quintile 3 72,4 28,9 37,9 84,3 44,8 17,1 Quintile 4 74,7 28,8 40,1 81,6 44,8 14,2 Quintile 5(b) 75,9 24,6 40,1 73,5 38,6 15,6 Total 71,7 30,8 37,5 82,1 47,3 15,7 (a) Les plus pauvres. (b) Les plus riches. Note : les variables propres à chaque localité ont été affectées aux individus lors du calcul des proportions pour chaque quintile. Source : enquêtes Niveau de vie au Vietnam (VLSS) de 1992-1993 et 1997-1998.
Le secteur privé joue un rôle important dans la prestation des services de santé au Vietnam. Bien que les prestataires privés interviennent dans tout le pays, le secteur privé se concentre dans les régions où la pauvreté est peu répandue, comme on peut s’y attendre. Les réformes économiques lancées avec le Doi Moi ont entraîné une augmentation du niveau de vie pour une grande partie de la population. Le secteur de la santé a été libéralisé et son financement est devenu de plus en plus dépendant du marché, plutôt que des subventions de l’État. En même temps, les prestataires publics à tous les niveaux ont été autorisés à demander une participation financière directe des patients. Les médicaments et les soins sont devenus plus chers pour tous (Pham Ngoc Hung et Le Ngoc Trong, 1999 ; Nguyen Van Tuong et al., 1999).
Le tableau 4 récapitule la proportion des dépenses non alimentaires qui seraient absorbées par les soins de santé pour que les ménages appartenant aux différents quintiles de dépenses bénéficient d’une même qualité de soins. Le coût des soins de santé – considéré comme une part des dépenses non alimentaires par tête – a diminué pour tous les quintiles, et il semble que les soins sont devenus accessibles pour les ménages du premier et du second quintiles. Pour les pauvres, cependant, les soins demeurent très coûteux. Même une simple visite dans un centre de santé primaire ou un dispensaire est relativement coûteuse en pourcentage des dépenses (Nguyen Van Tuong et al., 1999 ; Bhushan et al., 2001), et une consultation à l’hôpital peut représenter une dépense insurmontable.
Tableau 4
Proportion des dépenses non alimentaires qui seraient nécessaires pour obtenir la même qualité de soins de santé, par quintile de dépenses
Service Proportion des dépenses (en %) 1992-1993 Quintile 1997-1998 Quintile 1(a) 2 3 4 5(b) Total 1(a) 2 3 4 5(b) Total Hôpital 73,0 43,7 29,7 18,8 7,0 17,8 44,4 26,7 19,0 12,3 4,7 12,3 Centres de santé primaire 21,2 12,7 8,6 5,5 2,1 5,2 4,7 2,8 2,0 1,3 0,5 1,3 Dispensaires régionaux 27,7 16,6 11,3 7,1 2,7 6,8 7,9 4,7 3,4 2,2 0,8 2,2 Cliniques privées 40,8 24,4 16,6 10,5 3,9 10,0 8,5 5,1 3,6 2,3 0,9 2,3 (a) Les plus pauvres. (b) Les plus riches. Source : enquêtes Niveau de vie au Vietnam (VLSS) de 1992-1993 et 1997-1998.
L’assurance santé
L’assurance santé est obligatoire pour les travailleurs des entreprises de dix employés ou plus, et elle est facultative pour les autres depuis 1991. En 1998, 76,8 % de la population concernée par la couverture obligatoire (employés du secteur public) était immatriculée contre 5,3 % de la population dont la couverture n’est pas obligatoire (travailleurs indépendants, paysans et étudiants), ces derniers étant majoritaires. Au total, 14 % de la population était couverte par le programme d’assurance santé. La figure 4 présente la proportion de bénéficiaires de l’assurance santé par quintile de dépenses dans l’enquête de 1997-1998. Les ménages les plus aisés ont tendance à adhérer au programme d’assurance santé, y compris les étudiants. Cette inégale couverture contribue sans doute à la disparité croissante du recours à l’hôpital entre pauvres et non-pauvres.
Figure 4
Proportion de la population couverte par une assurance santé, par quintile de dépenses, en 1997-1998
Source : enquête Niveau de vie au Vietnam (VLSS) de 1997-1998.
Dépenses de santé de l’État
En 1991, les dépenses de l’État en matière de santé étaient très faibles. Au cours de la décennie, elles ont augmenté rapidement à un taux de 12-14 % par an en volume. Étant donné le point de départ particulièrement bas, leur montant global reste cependant relativement peu important. Les dépenses générales de l’État à cette période sont passées de 1 % à 2 % du PIB. Bien que le système de santé reste largement un bien public (hôpitaux, personnel, équipements, médicaments de base), 84 % du financement de la santé (paiement des soins) était assuré par des fonds privés en 1993. Les estimations montrent qu’en 1998, 80,5 % des dépenses totales de santé étaient financées par les ménages – et 14 % par les budgets de l’État aux niveaux provincial et national. Les 5,5 % restants provenaient des budgets communaux, des assurances santé et des donateurs étrangers. Pour les prestataires du secteur public, la proportion de la contribution directe des patients par rapport aux dépenses totales a chuté (Banque mondiale, 2000a). Cependant, il est possible que ce soit la conséquence de dépenses privées de plus en plus importantes dans le secteur privé, en particulier pour l’achat de produits pharmaceutiques. La figure 5 analyse les dépenses de l’État pour les soins de santé, grâce à une courbe de Lorenz (modifiée). Elle montre le pourcentage des dépenses de santé de l’État (y compris des communes) revenant à chaque quintile, et donc le pourcentage des subventions publiques globales qui atteignent les 20 % les plus pauvres, les 40 % les plus pauvres, etc. Dans une société où la distribution des moyens financiers est parfaitement équitable, la courbe de Lorenz forme une diagonale parfaite. Quand les ménages les plus pauvres bénéficient proportionnellement plus des financements que les ménages plus riches, la courbe de Lorenz se situe au-dessus de la partie gauche de la diagonale. Et quand ce sont les riches qui en profitent plus, la courbe de Lorenz passe dessous et à droite de la diagonale. Plus la courbe est éloignée de la diagonale et moins le financement est distribué équitablement.
Figure 5
Courbe de Lorenz de la répartition des financements de l’État pour les soins de santé, par quintile
Source : enquêtes Niveau de vie au Vietnam (VLSS) de 1992-1993 et 1997-1998.
Dans la figure 5, les courbes correspondant aux deux enquêtes (VLSS) s’écartent en dessous et à droite de la diagonale « de l’équité », ce qui est le signe d’une part proportionnellement plus élevée pour les ménages les plus riches. En 1992-1993, les dépenses de l’État en matière de santé ont davantage profité aux quintiles les plus riches ; en 1997-1998, cette tendance a légèrement augmenté, et les financements ont été encore moins équitables. Les pauvres fréquentent plus les centres de santé primaire que le reste de la population ; les non-pauvres fréquentent plus les hôpitaux. Alors que la distribution des consultations dans les centres de santé primaire a été relativement stable dans les années 1990, l’hospitalisation (mesurée en journées d’hospitalisation par patient) est devenue de moins en moins équitable (Nguyen Van Tuong et al., 1999).
Au cours de la dernière décennie, le niveau de vie de la population du Vietnam a beaucoup progressé. Le taux de pauvreté a diminué ; les familles pauvres comme non pauvres ont des niveaux de vie plus élevés et des dépenses en augmentation. Entre 1993 et 1998, les indicateurs sanitaires étaient plus élevés qu’au début des années 1980.
Cette étude a mis en évidence une corrélation forte entre pauvreté et santé, qui confirme les résultats de plusieurs études réalisées précédemment au Vietnam et dans de nombreux autres pays du monde (Lokshin et Popkin, 1999). L’égalité devant les soins signifie que les pauvres ne doivent pas bénéficier de soins par pitié ou par faveur, mais qu’il s’agit d’un droit. Cela implique également que les médecins soignent de la même façon l’ensemble de la population, et que leur éthique les engage à assumer pleinement leurs responsabilités. Sans intervention de l’État, au Vietnam, les pauvres resteront pauvres et bénéficieront peu de la croissance économique, en particulier pour se faire soigner. Pour compenser les inégalités toujours croissantes dans le secteur de la santé, de nouvelles politiques sont nécessaires.
Les financements de l’État, au moins dans certains sous-secteurs, diminuent de plus en plus et profitent de façon disproportionnée aux non-pauvres. Étant donné les ressources limitées de l’État vietnamien, des contributions significatives des ménages sont essentielles pour assurer le financement des services de santé à tous les niveaux de revenus. Avec de telles contraintes, les politiques de l’État doivent être ciblées afin que les pauvres bénéficient plus des investissements et des subventions en matière de soins.
Cette étude prouve qu’il existe un lien entre pauvreté et mauvais état de santé. Sans une aide adaptée, les pauvres risquent de ne pas parvenir à échapper au cercle vicieux de la pauvreté. Quand l’accès aux soins diminue, en général, l’état de santé se dégrade et cela entraîne une capacité réduite à travailler ; les pauvres deviennent donc plus pauvres et ont encore moins accès aux soins. Ces résultats doivent attirer l’attention suffisamment tôt : les bénéfices du Doi Moi ne sont pas distribués équitablement, et les groupes les plus favorisés en récoltent davantage, alors que les autres paient plus cher. La stratégie de réduction de la pauvreté au Vietnam devra donc être centrée sur l’amélioration de la santé et de la qualité des services de santé pour les pauvres.
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[*]
Carolina Population Center, université de Caroline du Nord, Chapel Hill, États-Unis d’Amérique.Traduit par Catherine Perrel.
[1]
À l’époque de l’enquête de 1997-1998, le taux de change était de 1$ US = 12 000 dôngs vietnamiens.
[2]
Un enfant est considéré comme ayant un retard de croissance s’il est en deçà de deux écarts-types de la taille moyenne pour l’âge considéré.
[3]
Un enfant est considéré comme atteint d’un
grave retard de croissance s’il est en deçà de trois écarts types de la taille moyenne pour l’âge considéré.