2003
Population
Bibliographie critique
Analyses
Rubrique coordonnée par
Jacques Véron
avec le concours de
Dominique Diguet
du service de la Documentation et de la Bibliothèque
Adamets Sergueï, Guerre civile et famine en Russie : le pouvoir bolchevique et la population face à la catastrophe démographique 1917-1923, Paris, Institut d’études slaves, 2003, 376 p.
L’auteur étudie dans le détail la famine de 1920-1922 en Russie ; c’est la première tentative cohérente et exhaustive de reconstitution des données statistiques disponibles visant à prendre en compte l’ensemble des mécanismes qui ont conduit à cette crise de mortalité. En analysant l’histoire statistique de la population russe du XIXe siècle et du début du XXe siècle, Sergueï Adamets montre qu’il n’y a pas de rupture fondamentale avec les mécanismes qui existaient dans la Russie tsariste mais qu’ils ont été exacerbés par les mesures autoritaires et le volontarisme du nouveau régime politique. « Famine, épidémies et une grande mobilité de la population » sont à l’origine de la surmortalité constatée dans une société et une économie profondément désorganisées par la participation de la Russie à la première guerre mondiale, la révolution bolchevique et la guerre civile qui l’a suivie. En historien des populations et en démographe, l’auteur mobilise des sources statistiques nombreuses et d’une grande richesse : recensements, état civil, registres paroissiaux, enquêtes épidémiologiques et sur la nutrition, etc. Elles avaient toutefois la particularité d’être imparfaites (« les données étaient parfois contradictoires et fluctuantes ») ; les rendre cohérentes et les appliquer à l’ensemble du territoire de la Russie a été un exercice d’une grande difficulté mais nécessaire à la compréhension de l’objet d’étude. Le traitement cartographique de ces sources a permis de suivre les processus de diffusion de la famine et des épidémies.
Pour atteindre ses objectifs, l’auteur ne se contente pas d’utiliser les instruments classiques de la démographie, comme l’analyse des pyramides des âges aux différents recensements et la correction des tables de mortalité, en recalculant les risques de décès aux différents groupes d’âges ; il élabore des scénarios de reconstitution de la mortalité en s’appuyant sur des simulations des modèles qui se dégageaient des crises antérieures de mortalité. Face à cette crise, il analyse non seulement les politiques gouvernementales et leurs effets, mais aussi les stratégies de survie des populations dans leurs différentes manifestations : criminelles, semi-légales ou légales.
Si le travail est d’une grande rigueur et aborde des aspects souvent inattendus de cette période de l’histoire soviétique, peut-on vraiment convenir avec l’auteur que l’administration des conséquences des famines et les épidémies explique l’échec du processus de dissolution de l’empire russe ?
Kamel Kateb
Beaud Jean-Pierre, Prévost Jean-Guy (sous la dir. de), L’ère du chiffre. Systèmes statistiques et traditions nationales/The Age of Numbers. Statistical Systems and National Traditions, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec, 2000, 500 p.
Les dix-neuf chapitres de cet ouvrage résultent d’une conférence qui s’est tenue en 1999 à l’Université du Québec à Montréal. Le premier chapitre, dû aux responsables scientifiques de cette publication, J.-P. Beaud et J.-G. Prévost, constitue une introduction générale, bilingue, présentant l’objectif et le plan du volume. Fondamentalement, le facteur national ne peut être ignoré, même dans le cas de pratiques apparemment aussi neutres que celles du travail statistique. Les barrières entre les disciplines, les sous-disciplines, les traditions théoriques et même les objets de recherche demeurent solides et redoublent l’effet des frontières nationales. En espérant réduire le nombre et la taille de ces « boîtes noires », le présent ouvrage confronte les préoccupations de sociologues, d’historiens des sciences, d’économistes, de politologues, de philosophes, de statisticiens, d’universitaires et de praticiens, provenant de différentes aires géographiques.
I. Hacking, poursuivant une réflexion de longue date sur la construction sociale de la statistique, étudie la façon dont celle-ci interagit avec les gens, les modèle et les transforme, compte tenu de l’« effet de boucle » par lequel elle est à son tour modifiée. Par l’exemple qu’il choisit, le concept de poverty line – seuil de pauvreté –, l’auteur démontre la nécessité de tenir compte des caractéristiques nationales et culturels dans l’analyse des pratiques statistiques – de véritables différences de styles, dans sa terminologie –, malgré l’universalisme attribué au langage qui les décrit, et en dépit des efforts répétés d’unification des statisticiens dans les congrès internationaux. Hacking conclut qu’il n’est pas évident que le seuil de pauvreté influence le comportement des pauvres ou l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.
A. Desrosières, en écho à Hacking, développe la notion de style de raisonnement statistique : dans quelle mesure les diverses formes d’histoire de la statistique participent-elles au genre littéraire ainsi analysé, celui des « constructions sociales », et ont-elles des usages sociaux comparables ? Quels enseignements peut-on tirer des débats récents sur l’histoire des sciences pour l’histoire des statistiques nationales ? Après avoir retracé les heurs et malheurs, aux XIXe et XXe siècles, de ces histoires nationales, l’auteur souligne le rôle récent du Groupe de Bielefeld – la « révolution probabiliste » –, novateur par la multiplicité des approches venant de disciplines très différentes.
À cette introduction méthodologique en trois chapitres succède une deuxième partie traitant des institutions, ouverte par Beaud et Prévost. Ils montrent la spécificité et l’importance de « l’expérience statistique canadienne », non un simple décalque des avancées britanniques puis américaines, mais bien plutôt une approche originale, d’abord par son exceptionnelle réussite – avec ses valeurs de professionnalisme, de technicité, de neutralité et de reconnaissance des idiosyncrasies du développement canadien – puis par son organisation centralisée, même si Statistique Canada n’a pas le monopole des recherches. L’institution statistique fédérale demeure pour l’essentiel conforme au modèle conçu par son fondateur, Robert Hamilton Coats, auquel D. A. Worton consacre le chapitre suivant, retraçant sa carrière et l’importance de son action. Sans formation institutionnelle en statistique, respecté par les politiciens et par ses pairs, Coats contribua à la formation d’une communauté statistique internationale et combattit avec opiniâtreté pour que soient reconnues l’intégrité et l’impartialité de Statistique Canada.
M. Anderson décrit ensuite le développement du système statistique fédéral aux États-Unis durant le XIXe siècle et la relation symbiotique qui s’établit entre ce développement et celui de la société politique et civile américaine, les origines du mode élaboré et sophistiqué de décentralisation du système américain étant fortement liées à l’édification de l’État fédérateur par le biais des statistiques démographiques : la réponse au problème de l’autorité de l’État était fondée sur la souveraineté d’une population qu’il fallait dénombrer.
Nous transportant dans un « cadre politique étranger au cadre européen », A. Blum détaille l’histoire de la statistique soviétique entre 1918 et 1939. Les conflits très violents qui agitent la Direction centrale permettent de mieux comprendre la contradiction qui en régit l’activité : à la fois écarter les membres peu favorables au régime, et conserver un personnel qualifié confondu avec les élites peu favorables à ce régime. Ce conflit des logiques, sans issue, disparaîtra de lui-même en 1936 avec les purges tandis que le recensement de 1937 illustre l’échec du politique à fonder une statistique qui réponde à sa demande.
Évoquant une période peu connue de l’histoire de la statistique française, B. Touchelay montre comment l’Insee, à sa fondation, hérite du savoir pratique et théorique mais aussi des conceptions idéologiques diverses et contradictoires des statisticiens formés à la Statistique générale de la France et au Service national de statistique. Puis M.-A. Gagnon, traitant de l’internationalisme statistique de 1885 à 1914, et de l’importance de l’Institut international de statistique et des autres réseaux internationaux, remplace l’image consacrée des deux vagues d’internationalisation par celle d’une vague de fond continue qui peut être perçue comme un véritable changement structurel, la lourdeur des congrès n’offrant plus l’encadrement nécessaire. La Commission de statistique de l’Onu, cet organisme international par excellence, est étudiée par D. A. Holly. Mal connue, elle intervient dans l’établissement et la compilation de statistiques relatives à différentes situations d’intérêt international. Plutôt que d’en dresser un bilan critique, l’auteur fait la lumière sur ses activités pour prendre la mesure de l’importance du travail que la Commission a accompli.
Enfin, B. Godin et S. Ratel se penchent sur la construction des statistiques en science et en technologie, s’intéressant à une catégorie spécifique, les chercheurs, et aux connaissances et innovations qu’ils produisent. Les auteurs en montrent la spécificité : organisée en un système à acteurs multiples et caractérisée par une division du travail assez claire, cette statistique ne reflète pas le débat classique opposant centralisation à décentralisation.
La troisième partie de l’ouvrage, consacrée aux savoirs et aux pratiques statistiques, s’ouvre avec une étude de B. Curtis sur la Commission Buller pour l’éducation – 1838-1842 – et l’enquête détaillée que celle-ci conduisit. Utilisant six questionnaires imposants, accompagnés d’une lettre d’instruction, cette investigation apparaît clairement comme une tentative de construction sociale d’une connaissance du système éducatif canadien.
L. Schweber se demande pourquoi la France, patrie de Laplace, Cournot et Bienaymé, rejeta, au XIXe siècle, l’extension des mathématiques à l’analyse quantitative de la vie sociale. L’auteur donne pour cause de ce rejet les liens très institutionnels existant entre les mathématiques, l’économie politique, la statistique administrative et la statistique sociale, liens qui ont exercé une forte contrainte sur la circulation des concepts, des techniques et des idées. Cette analyse, consacrée à la statistique démographique, souligne la nécessité d’utiliser l’analyse des logiques institutionnelles pour définir des styles de raisonnement statistique.
S. T. Wargon ramène le lecteur à la statistique canadienne, montrant l’importante contribution de cette dernière dans les domaines de la démographie historique et de la démographie des groupes linguistiques. À travers l’histoire spécifiquement canadienne, c’est aussi celle de l’interdépendance entre démographie et statistique qui est esquissée.
Les trois derniers chapitres de cette partie traitent des applications de la statistique à l’économie. C. Deblock pose la question de la transformation de l’économie en science positive à partir de la possibilité de prévoir le déroulement des cycles, ainsi que de la notion de baromètre économique. L’auteur en retrace les antécédents puis analyse en particulier le cycle de référence de Mitchell. G. Dostaler et H. Jobin poursuivent cette réflexion par le biais d’une étude des réticences importantes que manifesta Keynes à l’égard de l’économétrie. Cette position, n’excluant pas une défense de l’usage raisonné des données fournies par la statistique, provenait chez Keynes d’une conception particulière de la probabilité, elle-même induite par des présupposés philosophiques et éthiques. Pour Keynes, l’économie est une science morale ayant pour objet les effets des décisions humaines prises dans un contexte d’incertitude ; l’intuition y est première et les statistiques n’y peuvent démontrer la justesse des théories. Enfin, M. Armatte et A. Desrosières présentent les arrière-plans historiques de ce débat, à partir d’une enquête conduite par M. Fréchet dans les années 1940 visant à dégager les possibilités et les limites de l’application des mathématiques, et en particulier du calcul des probabilités, à l’étude de phénomènes économiques et sociaux. Les auteurs soutiennent que l’on y retrouve une réflexion récurrente sur le rôle social de l’histoire en général, écartelée entre le récit de fondation, l’accumulation scientiste de « faits » et les outils pour une activité réflexive visant à réexaminer le présent, en prenant appui sur une mise en perspective historique.
Les deux derniers chapitres de l’ouvrage, plus généraux, lui servent de conclusion. Le propos de T. Hentsch ramène la statistique à un « dire » dont il convient toujours d’interroger les présupposés, et T. Porter, dans la ligne de ses travaux antérieurs, montre que l’historien construit une histoire différente des diverses sciences sociales lorsque, plutôt que de s’attacher au simple développement des idées et des théories, il tient compte des méthodes empiriques, des outils de gestion et des applications de ces sciences dans l’administration des êtres et des choses.
Le double objectif des promoteurs de cet ouvrage – mettre au point une synthèse de l’histoire et des spécificités, à la fois nationales et transnationales, des institutions et des pratiques statistiques – est largement atteint. Certaines contributions bénéficient en outre de passionnantes annexes documentaires et toutes d’une bibliographie indicative, parfois très étendue, qui permettra au lecteur de pour suivre telle ou telle investigation. Une très pertinente contribution à l’histoire des sciences.
Jean-Marc Rohrbasser
Feshbach M., Russia Health and Demographic Crises : Policy Implications and Consequences, The Chemical and Biological Arms Control Institute, Washington D.C., 2003, 112 p.
Voici un opuscule qui attirera l’attention. L’auteur a longtemps travaillé pour le gouvernement américain et il dispose d’un réseau de relations unique dans la sphère d’influence russe. C’est lui qui, le premier, avait montré la recrudescence de la mortalité soviétique au milieu des années 1960 et qui avait publié un atlas du pillage et de la mortalité écologique vers 1990, à l’échelle de l’URSS entière.
Cette fois, c’est sous les auspices de l’Institut de lutte contre les armes biologiques et chimiques qu’il fait le point sur la crise démographique au sens large : dépopulation, actuelle et à venir ; sous-fécondité ; aggravation structurelle de la mortalité sous toutes ses formes (maladies du cœur, cancer, sida, tuberculose, etc.) ; recherche des facteurs sous-jacents : alcoolisme, tabagisme, carences alimentaires, pollution, radioactivité ; analyse des conséquences sur le développement biométrique : perte de taille, de poids et de capacité physique des individus, dès le plus jeune âge.
Vient ensuite le tableau des implications de la détérioration de l’état de santé aux âges jeunes, mais surtout chez les hommes au début de la vie adulte : baisse de la sélectivité des conscrits pour l’armée (d’après un rapport remis à la Douma en 2002, 20 % des conscrits sont toxicomanes) ; la main-d’œuvre, quant à elle, est touchée par l’absentéisme, les ravages de l’alcoolisme et du tabagisme, et les incapacités mentales et physiques de toutes sortes. On notera un tableau intéressant de l’influence de la pollution chimique dans les principaux sites industriels concernés sur un facteur inattendu : la fréquence des avortements spontanés.
Mais le développement le plus important porte sur le dépeuplement des grands espaces de la Sibérie et de l’Extrême-Orient russe, qui jouxtent les frontières de la Chine du Nord, où vivent plus de 300 millions d’habitants (soit plus du double de la population russe totale). Un tel déséquilibre suscitera d’importants transferts de population, que N. Rymashevskaya chiffre jusqu’à 50 à 70 millions. Ces migrations illégales sont déjà amorcées et font l’objet d’évaluations contradictoires (1 à 5 millions). Face au déficit croissant de population et au besoin de mise en valeur des ressources, comment réagiront les autorités russes ? On envisage déjà que les Chinois deviennent la première minorité ethnique en Russie, et une composante essentielle de la population active. Jusqu’où ouvrir les portes de l’immigration ? Quel statut accorder aux Chinois ? Le gouvernement devra-t-il, à terme, les considérer comme des citoyens à part entière, les intégrer dans l’armée et dans le gouvernement central ? Préparer des concessions territoriales ?
Une réflexion novatrice sur la relation entre démographie et stratégie.
Jean-Claude Chesnais
Gaullier Xavier, Le temps des retraites. Les mutations de la société salariale, La République des Idées, Le Seuil, 2003, 95 p.
Ce livre court mais dense replace l’importante question de la réforme des retraites dans une perspective large, celle de la réorganisation des temps sociaux.
Lorsqu’il est question de retraite, l’approche comptable est souvent privilégiée ; elle conduit à une focalisation sur les trois paramètres permettant de rééquilibrer le système de répartition, à savoir les cotisations, les prestations et l’âge de départ. À un autre niveau, les débats portent également sur les contraintes et les mérites respectifs des systèmes de répartition et de capitalisation. Or, selon X. Gaullier, ce qui importe véritablement, c’est de considérer les conséquences sur l’ensemble de l’existence de la transformation de la retraite. En effet, celle-ci n’est plus, comme auparavant, un risque, elle ne représente plus une courte période de la vie et elle n’est plus caractérisée par des moyens limités (le revenu des retraités diffère peu de celui des actifs). L’auteur rappelle que, aujourd’hui, « “la vieillesse” est davantage associée au grand âge qu’au départ à la retraite ». Une approche globale de la transformation de la retraite est d’autant plus nécessaire que « toute modification des règles d’attribution [des] pensions implique de nouveaux arbitrages entre revenu et temps libre, entre temps de travail et temps hors travail, ainsi qu’entre les divers temps sociaux (familial, professionnel, de formation,…) sur l’ensemble de l’existence », elle-même plus longue puisque l’espérance de vie ne cesse de croître. Chaque personne est dès lors conduite à gérer des temps d’activité et d’inactivité (« la retraite devient une “banque du temps” », selon l’expression de Gosta Rehn). Un nouvel âge est au demeurant apparu – les 50-70 ans – qui se distinguent notamment par leur situation face à l’emploi mais aussi par des aspirations nouvelles. Xavier Gaullier resitue en réalité la question de la retraite dans le cadre large de ce qu’il appelle la « société longévitale ».
Tout le monde s’accorde à reconnaître que le système des retraites est en crise même si les solutions proposées diffèrent. L’allongement de la durée de la vie et le passage à la retraite de la génération du baby-boom vont, d’ici 2040, faire croître considérablement la pression des inactifs (il y aura alors 83 retraités pour 100 actifs contre 44 aujourd’hui). Dans ce domaine, « au catastrophisme démographique, répond, en économie, l’optimisme de ceux qui voient dans la productivité une solution suffisante ». Les 50-70 ans sont certes ceux qui subissent « la double déstabilisation des fins de carrière et de la protection sociale » mais, si ce groupe d’âges doit faire l’objet d’une attention particulière, ce sont aussi les modalités par la société française de la gestion des âges dans son ensemble qui sont à reconsidérer. La régulation ne peut se faire exclusivement par un système de préretraites dénoncé dans son principe mais auquel les entreprises continuent d’avoir recours. On observe aussi, depuis trente ans, un transfert de la préretraite vers chômage. Les « mesures d’âge » appliquées en France ont des effets pervers ; elles ignorent la compétence de chacun, font fi de la transmission d’expérience, etc. L’auteur milite dans ce livre pour une « gestion globale des différents âges ».
Réinventer une nouvelle retraite, c’est notamment s’interroger sur l’imbrication entre temps de travail et de retraite, dans le prolongement de « la révolution du temps choisi », selon l’expression de Jacques Delors. X. Gaullier envisage alors la banque du temps comme une sorte de généralisation de la retraite à la carte et s’interroge sur ce que serait « une société sans âges », anti-modèle de la société des dernières décennies. Il y aurait notamment pluriactivité à tous les âges, celle-ci consistant dans « l’articulation et la combinaison de temps sociaux naguère cloisonnés ». Dans une société sans âges, il y aurait aussi une réversibilité entre retraite et vie professionnelle. L’auteur remarque que la « retraite-événement » tend à être remplacée par une « retraite-processus » ; les seuils disparaissant, chacun doit inventer un nouveau mode de vie, compte tenu de l’évolution du travail mais aussi des changements familiaux. Cette modification des temps sociaux n’est pas propre aux 50-70 ans mais ceux-ci sont aujourd’hui particulièrement concernés, du fait de la crise de la retraite et de la crise de l’emploi (les jeunes sont tout autant confrontés à celle-ci). Le cycle de vie s’est profondément diversifié depuis une vingtaine d’années, sans pour autant se dissoudre, aux yeux de X. Gaullier, « dans une flexibilité généralisée ». Les modalités de la régulation collective deviennent seulement plus complexes.
L’auteur fait aussi constater que les changements actuels concernent certes les temps de la vie mais aussi les identités qui tendent à être plurielles et à ne plus être fondées seulement sur le travail.
Partant d’une réflexion sur la réforme des retraites et sur la « crise » qui la rend nécessaire, l’auteur en vient finalement à aborder les dialectiques du temps et de l’âge ainsi que de l’individu et de la société (aspirations à l’autonomie et contraintes de la régulation collective). Présentant de manière claire les grands enjeux et discutant les voies susceptibles d’être explorées, X. Gaullier apporte ici une contribution importante, en le clarifiant, à un débat qui porte in fine sur le contrat social liant entre elles l’ensemble des générations, contrat qui doit satisfaire l’objectif d’équité et l’aspiration à la transparence.
Jacques Véron
Riley James C., Rising Life Expectancy, A global History, Cambridge University Press, 2001, 243 p.
Professeur d’histoire à l’université d’Indiana, James C. Riley livre ici une passionnante analyse des facteurs qui ont permis l’accroissement de l’espérance de vie dans la plupart des pays du monde, accroissement particulièrement spectaculaire dans le cas des pays développés. L’auteur s’intéresse à six « tactiques » susceptibles d’expliquer la baisse de la mortalité : la santé publique, la médecine, l’accroissement du revenu et de la richesse, la nutrition, les comportements et l’éducation.
L’humanité a connu, entre 1800 et aujourd’hui, une augmentation considérable de l’espérance de vie à la naissance puisqu’elle est passée de moins de 30 ans à environ 67 ans : c’est ce que l’on appelle la transition de la santé. La courbe de survie a connu une « rectangularisation » et l’on s’interroge aujourd’hui sur l’existence d’un âge limite. Si des incertitudes pèsent sur l’avenir de l’espérance de vie (que se passera-t-il en Afrique notamment ?), on ne peut pas pour autant considérer que la baisse généralisée de la mortalité – baisse passée ou en cours – s’explique partout par les mêmes raisons. Une incertitude pèse aussi sur les rôles respectifs des différentes tactiques dans l’amélioration de la santé des populations. A priori, on peut se demander si certains facteurs jouent un rôle déterminant, ou, au contraire, s’il existe toutes sortes de configurations pouvant conduire au même résultat. Dans certains cas, il pourrait s’agir de la nutrition, dans d’autres de « la modernisation » (mais le concept est alors à préciser), dans d’autres encore de l’éducation qui peut conduire les parents à moins accepter le caractère fatal des maladies, etc. J. C. Riley accorde à ce propos une large attention à la théorie de McKeown (The Modern Rise of Population, 1976) selon lequel c’est « la modernisation », dans son acception économique, qui, du fait de l’accroissement du niveau de vie et de l’amélioration de la nutrition qui en découle, a permis à la mortalité de baisser. L’auteur examine aussi la théorie de la transition épidémiologique d’Abdel Omran (1971), les travaux de W. H. Mosley et L. C. Chen, privilégiant une approche multi-causale, ceux de C. Murray et A. Lopez, etc.
Le concept de transition sanitaire est plus large que celui de transition épidémiologique. Et c’est bien à la santé et aux conditions de son progrès que s’intéresse J. C. Riley. Il rappelle que l’on peut « agir » sur la morbidité et la mortalité de diverses manières, en évitant une contagion, par la prévention (vaccination), par le traitement et, si la maladie ne peut pas vraiment être soignée, en la « gérant » (piqûre d’insuline dans le cas du diabète, par exemple), alors que l’on se contente parfois d’expliquer la baisse de la mortalité par les progrès de la médecine et de l’hygiène considérés comme formant une seule et même chose.
L’examen successif des six tactiques convainc l’auteur qu’elles ont joué des rôles variables. Il constate aussi que, à l’échelle des pays, et dans certaines des régions d’un même pays, la variété l’emporte sur les similarités. À une théorie de facteurs dominants, J. C. Riley préfère la théorie de la redondance : il peut y avoir – et il y a – différentes et même de nombreuses façons d’atteindre un même niveau de survie et divers facteurs combinent leurs effets, alors que l’action d’un seul pourrait suffire à expliquer la meilleure santé d’une population.
Très documenté, exposant les théories et les évolutions réelles avec précision et clarté, fournissant une très abondante bibliographie, Rising Life Expectancy ne peut qu’être un livre de référence pour les démographes mais aussi pour ceux qu’intéresse cette révolution qu’a connue l’humanité au cours des deux derniers siècles.
Jacques Véron