Population
I.N.E.D

I.S.B.N.sans
160 pages

p. 511 à 548
doi: en cours

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Volume 58 2003/4-5

2003 Population

Le retour de la diversité : la brusque évolution de la fécondité en Europe centrale et orientale après la chute des régimes communistes

Tomás Sobotka  [*] Tomás Sobotka, Population Research Centre, Faculty of Spatial Sciences, université de Groningue, P.O. Box 800, 9700 AV, Groningue, Pays-Bas
Cet article présente une analyse détaillée de l’évolution récente de la fécondité dans 15 pays d’Europe centrale et orientale ainsi que dans l’ex-RDA. L’étude porte essentiellement sur la période postérieure à 1989, marquée par une transformation en profondeur des structures de la fécondité, notamment la baisse rapide des taux de fécondité, le report des naissances et l’augmentation de la proportion de naissances hors mariage. Ces changements sont allés de pair avec ceux qui ont concerné la formation des couples, le recours à l’avortement et l’emploi de la contraception. Si la forte chute des indices synthétiques de fécondité pourrait faire penser à une réaction uniforme des anciennes sociétés communistes face aux transformations économiques et sociales dont elles sont le théâtre, l’analyse révèle une diversification croissante des modèles de fécondité dans toute la région. L’article met particulièrement l’accent sur l’interaction entre le report des naissances et le niveau de la fécondité du moment. L’ampleur de ce report – qui se manifeste par l’élévation de l’âge moyen des femmes à la naissance de leur premier enfant – a considérablement varié d’un pays à l’autre. Nous avançons l’hypothèse que le report des naissances a été le plus rapide dans les pays qui ont le mieux surmonté les difficultés de la transition, où celle-ci a ouvert aux jeunes de nouvelles perspectives d’avenir et de nouveaux espaces de choix, et où elle a étroitement rapproché la structure institutionnelle de la société de celle des pays d’Europe occidentale. This article provides a detailed analysis of recent fertility changes in 15 countries of central and eastern Europe and in the former East Germany. It focuses on the period after 1989, which witnessed a profound transformation in childbearing patterns, including a rapid decline in fertility rates, the postponement of childbearing, and an upsurge in the proportion of extramarital births. These shifts went hand in hand with changes in union formation, abortion and contraceptive prevalence. While the intensive decline of the total fertility rates seems to indicate a uniform reaction of former Communist societies to the ongoing social and economic changes, the analysis reveals that there was increasing diversity in fertility patterns across the region. The article pays particular attention to the interplay between postponement of childbearing and period fertility levels. The progression of the postponement — indicated by an increase in the mean age of women at first birth — has varied widely between countries. We hypothesize that the more rapid postponement of parenthood was related to the success of the transition period, and to the extent it brought new opportunities and choices for young people and shifted the institutional structure of many societies considerably closer to the structure of western European countries. Este artículo presenta un análisis detallado de la evolución reciente de la fecundidad en 15 países de Europa Central y del Este, y también en la ex-RDA. El análisis se basa esencialmente en el periodo posterior a 1989, marcado por una transformación profunda de las estructuras de la fecundidad, es decir, por una disminución rápida de las tasas de fecundidad, un retraso de los nacimientos y un aumento de la proporción de nacimientos fuera del matrimonio. Paralelamente a estos cambios se han producido otros relativos a la formación de parejas, al recurso al aborto y al uso de anticonceptivos. La fuerte disminución de los índices sintéticos de fecundidad recuerda las reacciones uniformes típicas de los antiguos regímenes comunistas ante transformaciones económicas y sociales de los que fueron protagonistas, pero el análisis revela una diversificación creciente de los modelos de fecundidad en toda la región. El artículo hace hincapié en la interacción entre la postergación de los nacimientos y el nivel de fecundidad del momento. El nivel de tal postergación – que se manifiesta a través del aumento de la edad de las mujeres al primer nacimiento- ha variado considerablemente de un país a otro. La hipótesis que avanzamos sugiere que la postergación de los nacimientos ha sido más rápida en aquellos países que han superado mejor las dificultades de la transición, en aquellos países donde ésta ha abierto nuevas perspectivas de futuro y nuevas opciones para los jóvenes, y donde las estructuras institucionales de la sociedad se asemejan más a las de los países de Europa Occidental.
Pendant longtemps, les évolutions démographiques des pays de l’Europe centrale et orientale ont attiré l’attention des spécialistes par les effets variés des politiques de population mises en œuvre dans ces pays sous le régime communiste. Les bouleversements politiques intervenus après l’effondrement de l’Union soviétique ont remis au premier plan l’influence des conditions sociales et économiques sur la constitution de la famille. En s’appuyant sur un ensemble d’indicateurs relatifs à la fécondité, la contraception et la formation des unions, Tomás Sobotka analyse les cheminements divers suivis par ces pays dans les années 1990. Au-delà de l’apparente uniformité du déclin de la fécondité depuis 1989, l’auteur distingue, d’une part, les pays d’Europe centrale où la chute serait principalement liée à un allongement du calendrier de la maternité et, d’autre part, l’ensemble formé par la Roumanie, la Bulgarie, la Fédération de Russie et les anciennes républiques soviétiques, où la descendance finale tend fortement à se réduire, en raison notamment d’une fréquence accrue des familles d’un seul enfant. Il est tentant d’interpréter les tendances observées dans le premier groupe comme un rapprochement avec les comportements et les modes de vie des pays occidentaux, et celles du deuxième groupe comme résultant de la crise sociale et économique que ces pays traversent depuis la disparition des régimes communistes.
L’avalanche d’événements qui devaient entraîner la disparition des régimes autoritaires a déferlé sur les pays de l’Europe du Centre et du Sud-Est au cours de « l’année révolutionnaire » 1989 et atteint son point culminant avec la dissolution de l’Union soviétique en 1991. La division politique de l’Europe entre l’Est et l’Ouest, qui, pendant plus de 40 ans, avait creusé un fossé entre deux blocs rivaux et deux systèmes économiques et sociaux différents prit fin, ouvrant la voie à une différenciation politique, sociale et économique moins tranchée.
Ces mutations sociales et économiques radicales ont fortement pesé sur l’évolution ultérieure des comportements démographiques des populations de la région. La fécondité, initialement précoce, quasi universelle et caractérisée par la forte domination du modèle de la famille à deux enfants, a subi des changements rapides au cours des années 1990. La fécondité du moment a fortement baissé dans tous les anciens pays communistes d’Europe, qui constituent aujourd’hui la zone du monde où la fécondité est la plus faible, avec des indices synthétiques de fécondité (ISF) variant de 1,1 à 1,4 enfant par femme en 2000. Un débat intéressant s’est développé autour de plusieurs questions : pourquoi la fécondité a-t-elle chuté à des niveaux aussi bas ? Quel impact le report des naissances a-t-il eu sur la fécondité du moment ? L’Europe orientale est-elle en train de vivre à son tour la transformation qu’ont connue les sociétés d’Europe occidentale depuis le milieu des années 1960 ? Les modèles de fécondité de l’Europe de l’Est sont-ils en train de se diversifier ?
Nous nous proposons de présenter des données détaillées sur l’évolution de la fécondité dans les pays d’Europe centrale et orientale au cours des années 1990 et d’analyser la différenciation régionale progressive des modèles de fécondité. Ce faisant, nous abordons la plupart des questions qui viennent d’être évoquées. Un tour d’horizon général met d’abord en évidence les transformations de la fécondité sur le long terme. Puis nous étudions l’évolution de la fécondité à la lumière des indicateurs de changement dans les processus de formation des familles et des données sur le recours à la contraception et à l’avortement. En conclusion, nous examinons l’augmentation des différences de calendrier de la fécondité et les effets du report des naissances sur les taux de fécondité par rang.
 
I. Données et méthodes
 
 
Nous avons puisé nos données à plusieurs sources. Les informations de base sur la fécondité, l’avortement et divers indicateurs démographiques proviennent du Conseil de l’Europe (Conseil de l’Europe, 2001, 2002) et d’Eurostat (2001-2003). Les données détaillées sur les naissances par rang et par âge de la mère et sur la structure par âge des femmes sont empruntées à Eurostat et aux statistiques officielles d’état civil. Les indicateurs relatifs aux unions consensuelles, au recours à la contraception et à la situation de la mère au moment de la première naissance ont été rassemblés à partir des rapports nationaux des EFF (enquêtes sur la fécondité et la famille) et des ESR (enquêtes sur la santé de la reproduction) réalisées dans plusieurs pays de la région au cours des années 1990.
Au total, nous avons retenu 16 unités géographiques (15 pays et l’ex-République démocratique allemande) mais, pour ramener à des dimensions raisonnables l’analyse comparative d’un si grand nombre de données, certains indicateurs ne sont représentés que par leurs moyennes arithmétiques [1] pour quatre zones : l’Europe centrale (Croatie, République tchèque, Allemagne de l’Est, Hongrie, Pologne, Slovaquie et Slovénie), l’Europe du Sud-Est (Bulgarie et Roumanie), les États baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), et les pays « post-soviétiques » (soit les autres pays européens de l’ex-Union soviétique : Biélorussie, Moldavie, Fédération de Russie et Ukraine). Les données relatives à la Croatie, l’Allemagne de l’Est et les anciennes républiques soviétiques sont incomplètes. À l’exception de la Croatie et de la Slovénie les pays qui sont issus de l’ancienne Yougoslavie, ainsi que l’Albanie, ont été écartés de notre analyse par manque de données, ou parce que leur évolution démographique a été perturbée par la guerre civile (Bosnie-Herzégovine, Serbie et Monténégro), ou encore du fait du caractère très particulier de leurs traditions historiques ou culturelles [2]. Afin de mettre en perspective l’évolution de la fécondité en Europe centrale et orientale, nous faisons de fréquentes comparaisons avec d’autres zones du continent européen : l’Europe occidentale (Autriche, Belgique, France, Allemagne de l’Ouest, Pays-Bas, Suisse et Royaume-Uni), l’Europe septentrionale (Danemark, Finlande, Norvège et Suède) et l’Europe méridionale (Grèce, Italie, Portugal et Espagne). L’exposé des transformations récentes de la fécondité est assorti d’une estimation des effets du report des naissances sur le niveau de l’indice synthétique de fécondité du moment au moyen d’une méthode proposée par Bongaarts et Feeney (1998).
 
II. Les évolutions complexes de la fécondité et des formes de vie familiale
 
 
La spécificité démographique de l’Europe de l’Est [3], en tant que région relativement homogène, s’est progressivement mise en place entre le milieu des années 1960 et le milieu des années 1980. En 1985, un fossé démographique net séparait l’Est et l’Ouest de l’Europe (Monnier et Rychtaríková, 1991). Un clivage aligné sur les frontières politiques avait remplacé la ligne de démarcation géoculturelle identifiée par Hajnal en 1965 (Ní Bhrolcháin, 1993, p. 463). Les blocs politiques constituaient un niveau distinct d’organisation spatiale, observable également dans l’évolution contrastée de la fécondité (Decroly, 1992). Au milieu des années 1980, la fécondité est-européenne se caractérisait par la forte prégnance du modèle de la famille à deux enfants, la faible proportion de femmes infécondes, la précocité de la formation de la famille et de la première naissance (comparativement aux standards occidentaux) et le rapprochement des naissances successives. La vie reproductive était marquée par une faible utilisation de la contraception moderne et une forte incidence de l’avortement. Les conceptions prénuptiales étaient courantes [4], mais les naissances hors mariage étaient relativement rares.
Les années 1990 ont amené une transformation complexe de ce modèle de reproduction. Un panorama de l’évolution de la fécondité entre 1989 et 2000 dans les 16 pays étudiés est présenté en annexe. La section suivante examine en détail l’évolution récente de la fécondité. Nous mettons particulièrement l’accent sur le report des naissances, les différences croissantes de fécondité du moment par rang de naissance, la progression de la fécondité hors mariage et la diffusion de la cohabitation, ainsi que sur l’évolution des taux de recours à la contraception et à l’avortement.
1. L’évolution à long terme de la fécondité du moment
Depuis les années 1960, les indices synthétiques de fécondité en Europe centrale et orientale s’écartent nettement de ceux des autres parties du continent. En Hongrie, en Estonie et en Lettonie, l’ISF était déjà tombé au-dessous de 2 enfants par femme au début des années 1960, à une époque où un léger baby-boom était en cours dans bien des régions européennes. Pendant les décennies 1970 et 1980, diverses politiques démographiques [5], ainsi que d’autres facteurs (par exemple, l’offre insuffisante de moyens contraceptifs efficaces et les facilités d’accès à l’emploi dues à l’inexistence du chômage) ont tenu l’Europe de l’Est à l’écart de la chute de fécondité survenue dans toutes les autres régions du continent. Mais l’effondrement de l’ISF au cours des années 1990 a fait basculer l’Europe de l’Est du statut de « zone de plus haute fécondité » à celui de « zone de plus basse fécondité » en une décennie (figure 1). En 1980 et en 1998, le niveau de la fécondité des pays de l’Europe de l’Est était proche de celui de l’Europe méridionale, où la baisse de la fécondité après la guerre a été plus tardive et plus marquée qu’en Europe du Nord et de l’Ouest. Néanmoins, hormis en Europe centrale, la baisse de l’ISF des anciens pays communistes s’est entièrement produite dans le court intervalle de la seule décennie 1990. Dans plusieurs pays d’Europe centrale, en particulier la Slovénie et l’ex-RDA, la chute de la fécondité du moment avait déjà débuté dans les années 1980. Le phénomène a été particulièrement marqué en Allemagne de l’Est, dans le sillage immédiat de la chute du Mur de Berlin en novembre 1989 et de la réunification allemande en octobre 1990 (voir Sardon, 1998). L’ISF est-allemand est ainsi tombé au niveau minimum record de 0,77 enfant par femme en 1993-1994.
Figure 1
Indice synthétique de fécondité dans diverses parties de l’Europe et en Europe de l’Est, 1980-2000 (nombre d’enfants par femme)
IMGIMGIndice synthétique de fécondité dans diverses part...IMGIMF
Source : Conseil de l’Europe (2001, 2002).
Un tel effondrement de la fécondité durant la décennie 1990 suggère une réaction apparemment uniforme face à la transformation difficile et complexe des anciennes sociétés communistes. Mais un examen plus attentif de l’évolution du calendrier et de la structure de la fécondité révèle une diversification croissante des modèles de fécondité en Europe de l’Est.
2. La transformation du calendrier de la fécondité caractérisée par le report des naissances
La précocité de la maternité était l’un des traits les plus caractéristiques du modèle de fécondité est-européen. Vers 1990, cette région n’était encore pratiquement pas touchée par l’élévation de l’âge moyen à la maternité, qui s’était généralisée dans le reste de l’Europe. En moyenne, les Européennes de l’Est mettaient au monde leur premier enfant entre 22 ans (Bulgarie, Moldavie) et 24 ans (Croatie, RDA), alors que leurs consœurs de l’Ouest débutaient leur vie féconde entre 25 et 28 ans. Au cours des années 1990, le report des premières naissances s’est peu à peu répandu en Europe de l’Est [6]. Bien que le grand contraste avec les autres régions européennes, en ce qui concerne le calendrier de la primo-fécondité, soit resté quasiment intact (figure 2), d’importantes différences dans le rythme de ce report de calendrier sont apparues entre les pays de l’Europe centrale et orientale.
Figure 2
Âge moyen des mères à la naissance de leur premier enfant dans les diverses parties de l’Europe et en Europe de l’Est, 1980-2000 (en années)
IMGIMGÂge moyen des mères à la naissance de leur premier...IMGIMF
Note : Pays de l’ex-URSS : données de la Biélorussie et de la Russie uniquement; Europe occidentale et septentrionale : Danemark (jusqu’en 1996), Finlande, France, Norvège (depuis 1986) et Suède; Europe centrale : Allemagne de l’Est exclue.
Sources : Eurostat (2002, 2003), Conseil de l’Europe (2001, 2002), Toulemon et Mazuy (2001).
Le vieillissement du calendrier de la fécondité s’est manifesté un peu plus tôt dans certains pays d’Europe centrale (Hongrie, Slovénie, ex-RDA) ainsi qu’en République tchèque, et il a été considérable pendant les années 1990, l’âge moyen à la naissance du premier enfant s’élevant de 2 ou 3 ans entre 1989 et 2000. Dans les anciennes républiques soviétiques dont les États baltes, on observe d’abord une légère baisse de l’âge moyen à la première maternité à partir de la fin des années 1980, mais cette tendance s’inverse vers 1994. Les données disponibles indiquent que, dans la seconde moitié des années 1990, le report des premières naissances, plus ou moins important, était effectif dans tous les anciens pays communistes. En Europe centrale, dans les États baltes et en Europe du Sud-Est, ce recul était plus rapide qu’en Europe de l’Ouest et du Nord.
Le glissement du calendrier de la fécondité est allé de pair avec la chute de l’indice synthétique de fécondité de premier rang (ISF1) [7]. Cet indicateur et l’âge moyen des femmes à la naissance de leur premier enfant (AMN1) ont tendance à connaître des évolutions parallèles caractérisées par quatre étapes distinctes (figure 3) :
Figure 3
Indice synthétique de fécondité de rang 1 (ISF1) (nombre d’enfants par femme) et âge moyen des mères à la naissance de leur premier enfant (en années). divers pays, 1970-2001
IMGIMGIndice synthétique de fécondité de rang 1 (ISF1) (...IMGIMF
Sources : Eurostat (2002, 2003), Conseil de l’Europe (2001, 2002), CNPS (1990-1997), CSU (2000b), FSU (1981-1989), GUS (1991-1995).
  1. Stade initial : ISF1 élevé et AMN1 relativement bas;
  2. Début du report, qui se manifeste par une forte chute de l’ISF1 en même temps qu’une hausse de l’AMN1;
  3. Poursuite du mouvement : l’ISF1 se stabilise à un niveau faible, tandis que l’AMN1 continue de s’élever ;
  4. Fin du processus : au fur et à mesure que l’AMN1 approche de 30 ans, le mouvement de report ralentit peu à peu et, par conséquent, l’ISF1 augmente à nouveau. Dans la plupart des pays, le report du calendrier de la fécondité ayant été accompagné d’une baisse progressive de l’intensité de la fécondité de premier rang, l’ISF1 n’est en général pas intégralement revenu à son niveau de départ.
La figure 3 compare la transition en cours dans plusieurs anciens pays communistes avec celles qu’ont connues les Pays-Bas, qui en sont déjà au stade final, et l’Espagne, où l’âge à la première maternité recule toujours (étape III). Dans la plupart des pays d’Europe de l’Est, le glissement du calendrier est relativement rapide, et son effet réducteur sur les taux de fécondité de rang 1 est plus marqué. Le niveau très élevé de l’ISF1 en Russie vers 1990 (près de 1 enfant par femme) n’était pas seulement dû à une forte primo-fécondité, mais également au « rajeunissement » de la fécondité, c’est-à-dire à une baisse temporaire de l’âge moyen à la première maternité. La figure illustre la poursuite du recul du calendrier de la fécondité, analysée par Kohler et al. (2002, p. 660) : une fois déclenchée, cette transition est durable et irréversible dans les pays à basse fécondité, de sorte que la procréation y devient relativement tardive.
La figure 4 donne une vision plus précise de l’évolution de la structure par âge de la fécondité en détaillant les taux de fécondité par âge pour l’Europe centrale, la Roumanie, la Lituanie, la Moldavie, la Russie et l’Union européenne en 1989 et en 2000. En 1989, les schémas de fécondité très homogènes des pays de l’Europe de l’Est contrastent avec les calendriers beaucoup plus tardifs de l’Union européenne. En Europe de l’Est, la procréation était majoritairement le fait de jeunes femmes appartenant à un groupe d’âges restreint : près de la moitié de la fécondité était due aux femmes de 19 à 24 ans. La Moldavie constituait un cas extrême de fécondité très élevée dans ce groupe d’âges. Depuis 1989, l’âge à la maternité a encore augmenté dans les pays de l’Union européenne, et les structures par âge de la fécondité se sont progressivement différenciées dans les pays d’Europe de l’Est. Partout, la baisse de la fécondité a provoqué un « aplatissement » des courbes de fécondité par âge, mettant ainsi un terme à la nette concentration de la procréation dans un intervalle d’âges restreint. Les modèles de fécondité sont devenus plus hétérogènes, et ils reflètent la diversité croissante des stratégies de fécondité de différentes catégories de femmes. Par conséquent, l’intervalle interquartile de la distribution des âges à la première naissance s’est sensiblement élargi : son amplitude, qui était de 4 ou 5 ans vers 1990, varie entre 5 ans et 6,5 ans en 2000. La structure par âge de la fécondité de l’Europe centrale s’est rapprochée de celle de l’Union européenne. Dans deux pays de l’ex-URSS, la Russie et la Moldavie, la maternité est restée très précoce, tandis que la Lituanie et la Roumanie occupent une position intermédiaire. La plupart des pays d’Europe centrale ont également connu un processus de rattrapage progressif des naissances ajournées chez les femmes de plus de 30 ans, ainsi qu’une réduction extrêmement spectaculaire de la fécondité des femmes de moins de 20 ans. Dans d’autres régions, cette diminution a été plus lente, ce qui a entraîné un creusement des écarts entre pays. En 2000, le taux de fécondité des femmes de moins de 20 ans était descendu à 36 ‰ en Slovénie, alors qu’il était encore plus de 6 fois supérieur en Bulgarie (234 ‰).
Figure 4
Taux de fécondité par âge, divers pays et régions, 1989 et 2000 (nombre d’enfants par femme)
IMGIMGTaux de fécondité par âge, divers pays et régions,...IMGIMF
Note : Europe centrale : moyenne arithmétique des taux de fécondité par âge de la République tchèque, de l’Allemagne de l’Est, de la Hongrie, de la Pologne, de la Slovaquie et de la Slovénie; Union européenne : moyenne arithmétique des taux de fécondité de la Finlande, des Pays-Bas et de l’Espagne.
Sources : Eurostat (2002, 2003), Avdeev et Blum (2002), CNPS (1990), CSU (2000b), DASS (1999), GUS (1991), SB (1994, 2001) et données nationales non publiées.
3. Des différences croissantes de structure de la fécondité par parité
Pendant plusieurs décennies, jusqu’aux années 1980, les ISF de rang 1 ont été élevés, presque toutes les femmes ayant au moins un enfant. Dans différents pays d’Europe de l’Est, 5 % à 10 % seulement des femmes nées en 1955 sont restées infécondes. Depuis lors, l’Europe centrale est progressivement devenue une région caractérisée par une faible fécondité de rang 1, puisque celle-ci y est tombée à un niveau moyen de 0,58 enfant par femme en 2000. D’autres régions, en particulier les pays de l’ex-URSS, se sont distinguées par une primo-fécondité légèrement plus élevée pendant la décennie 1990.
En ce qui concerne la fécondité du moment de rang 2, les divers pays de la région ne se positionnent pas de la même manière que pour le rang 1. En général, les pays où l’ISF1 est resté élevé ont enregistré une forte réduction de la fécondité de rang 2 (ISF2), et ceux dont l’ISF1 est devenu faible sont mieux placés en termes d’ISF2. Cette différence semble partiellement liée au rythme inégal du report de la fécondité d’un pays à l’autre. Dans les pays où la chute de l’ISF est largement due à des effets de calendrier, les taux de fécondité de rang 1 ont considérablement baissé. Ce phénomène est caractéristique des pays de l’Europe centrale, où beaucoup de femmes retardent l’arrivée du premier enfant. Mais une fois qu’elles en ont eu un, la plupart d’entre elles décident d’en avoir un second. Par contre, dans les pays où ce mouvement de report est moins prononcé, en particulier en Europe du Sud-Est et dans les pays de l’ex-URSS, la baisse de la fécondité résulte essentiellement d’effets d’intensité et elle a été très importante aux rangs 2 et plus.
Ces nouveaux contrastes peuvent être illustrés par une analyse des taux de fécondité de rang 1 et 2 en République tchèque et en Roumanie. En République tchèque, l’ISF a fortement diminué entre 1993 et 1996, tandis qu’en Roumanie, il est entré dans sa phase de chute la plus considérable dès la période 1990-1992. Depuis 1995, l’ISF est plus élevé en Roumanie qu’en République tchèque (graphique supérieur gauche de la figure 5). Dans ce dernier pays, l’ISF1 a subi une baisse particulièrement spectaculaire, devenant inférieur d’environ 0,15 enfant par femme à celui de la Roumanie dans la seconde moitié des années 1990 (graphique supérieur droit). En revanche, l’ISF de rang 2 est resté plus élevé en République tchèque depuis 1989. Cela signifie-t-il que les femmes tchèques vont atteindre des niveaux très élevés d’infécondité tandis que beaucoup de Roumaines n’auront qu’un enfant ? Le recours aux ISF ajustés par rang de naissance de Bongaarts et Feeney (1998) (graphique inférieur gauche de la figure 5) et aux indices synthétiques de fécondité tenant compte du rang [8] (ISFRA, graphique inférieur droit) suggère une autre interprétation. En considérant ces deux indicateurs, on observe que, contrairement à l’ISF par rang, l’ISFRA de rang 1 a été plus élevé en République tchèque jusqu’en 1996, et que les deux indices sont à peu près égaux depuis lors, à un niveau voisin de 0,8 enfant par femme. L’ISF de rang 2, tout comme l’ISFRA de rang 2, a été constamment supérieur en République tchèque depuis 1989. Les ISFRA indiquent une réduction progressive de l’écart, tandis que les ISF ajustés indiquent le maintien de la différence. Au rang 1, les quotients de fécondité sont considérablement moins affectés par le report des naissances, et l’ISFRA1 enregistre donc des fluctuations moins importantes et des valeurs plus élevées que l’ISF1 (voir Sobotka, 2003). Selon les ISF ajustés, le maintien des taux de fécondité et le rythme du report de la procréation à la fin des années 1990 impliqueraient qu’environ 80 % des femmes tchèques et roumaines auront tôt ou tard un enfant. Mais 65 % à 70 % des Tchèques et seulement 45 % des Roumaines en auraient un second.
Figure 5
Indice synthétique de fécondité (ISF), ISF par rang non ajustés et ajustés, et indice synthétique de fécondité tenant compte du rang (ISFRA) pour la République tchèque et la Roumanie, 1989-2000 (nombre d’enfants par femme)
IMGIMGIndice synthétique de fécondité (ISF), ISF par ran...IMGIMF
Note : Ajustement par la méthode de Bongaarts-Feeney.
Sources : Calculs basés sur les données issues de CSU (2000a, 2000b), CNPS (1990-1997) et Eurostat (2003).
Comment interpréter les niveaux et tendances très différents des divers indicateurs de fécondité du moment ? Il est clair que les modifications du calendrier de la fécondité les affectent de façon inégale et qu’elles faussent particulièrement l’ISF. La comparaison entre la République tchèque et la Roumanie a montré que ce n’est pas la fécondité de rang 1 qui différencie principalement l’évolution de la fécondité dans ces deux pays, mais la proportion des femmes qui décident d’avoir un deuxième enfant. Le schéma roumain d’évolution de la fécondité par rang s’applique aussi à la Bulgarie et aux pays de l’ex-URSS, où la plupart des femmes tiennent à avoir au moins un enfant malgré leurs conditions de vie difficiles. Mais elles sont moins nombreuses à vouloir un deuxième enfant. Cela signifie que le modèle de la famille à enfant unique tend à être accepté et à se répandre. Avdeev et Monnier (1994) font deux remarques sur l’attitude des femmes russes qui illustrent ce point. Une préférence largement répandue, décrite par l’expression « au moins un enfant, au plus deux », se combine avec un effort déterminé pour avoir effectivement au moins un enfant : « envers et contre tout, les femmes russes ont au moins un enfant, si elles ne sont pas stériles ». La plus forte probabilité d’agrandissement au rang 2 en Europe centrale peut être imputée au caractère plus stable de l’environnement social et économique, mais des effets de sélection interviennent aussi. On peut estimer que les femmes qui mettent des enfants au monde maintenant sont surtout celles qui ont un comportement plus « traditionnel », alors que celles qui diffèrent les naissances n’adopteront pas en aussi grande proportion la norme de la famille à deux enfants.
L’hypothèse d’une diversification croissante des structures de la fécondité par parité entre les pays d’Europe de l’Est est confortée par les statistiques de naissances vivantes par rang, qui sont plus largement disponibles que les données détaillées qu’exige le calcul des ISF par rang. En Bulgarie, en Biélorussie, en Russie et en Ukraine, la part des premières naissances dans l’ensemble des naissances a augmenté jusqu’à 55 % ou 60 %, ce qui suppose une forte attraction du modèle de la famille à enfant unique (figure 6). En Roumanie, en Moldavie et en Pologne, pays où les proportions de familles de plus de deux enfants étaient naguère importantes, on a observé une augmentation remarquable de la part des premières naissances. Dans tous les pays d’Europe centrale, hormis en RDA [9], les premières naissances représentaient moins de la moitié de l’ensemble des naissances durant les années 1990.
Figure 6
Part des premières naissances dans l’ensemble des naissances, 1988-2000 (en %)
IMGIMGPart des premières naissances dans l’ensemble des ...IMGIMF
1.
la valeur la plus récente concerne l’année 1998;
2.
la valeur la plus récente concerne l’année 2001.
Source : Conseil de l’Europe (2002).
L’évolution des indices synthétiques de fécondité de rang 3 ou plus (ISF3+) s’est également diversifiée dans l’ensemble de la région. En Bulgarie, en Russie, et probablement aussi en Biélorussie et en Ukraine, les taux de fécondité de rang 3 ou plus sont tombés aux niveaux les plus bas. Dans ces pays, la contribution à l’ISF des naissances de rang supérieur à 2 ne dépasse pas 10 % à 12 %, ce qui montre bien que les familles de plus de deux enfants y sont devenues rares. La chute des taux de fécondité de rang élevé a également été considérable en Roumanie et en Moldavie. À l’opposé, dans plusieurs pays d’Europe centrale (Hongrie, Pologne et Slovaquie), l’ISF3+ représente encore environ 25 % de l’ISF en 2000. Les taux de fécondité élevés au rang 3 ou plus peuvent être associés à la forte adhésion de la population au catholicisme en Pologne et dans quelques régions slovaques, ainsi qu’à la forte fécondité de la minorité Rom en Hongrie et en Slovaquie.
4. La montée de la procréation hors mariage
L’augmentation rapide de la proportion des enfants nés hors mariage a été – à côté de l’évolution du niveau et du calendrier de la fécondité du moment – le trait le plus caractéristique de la transformation récente de la fécondité en Europe de l’Est. La diffusion de la procréation hors mariage est liée à deux phénomènes interdépendants : la baisse des taux de nuptialité et la popularité croissante des unions consensuelles.
Dans la plupart des pays de l’Est, la proportion des enfants nés hors mariage ne dépassait pas 10 % jusqu’aux années 1980 ; cependant, plusieurs pays, en particulier l’Estonie, la Slovénie et l’ex-RDA, ont enregistré une certaine diffusion de la procréation hors mariage et de la cohabitation avant cette époque. Au cours des années 1990, la proportion d’enfants nés hors mariage a augmenté dans tous les pays d’Europe de l’Est, pour atteindre en moyenne 28 % en 2000, niveau couramment observé en Europe de l’Ouest (figure 7). Cependant, l’intensité de la procréation hors mariage s’est considérablement différenciée.
Figure 7
Proportions d’enfants nés hors mariage dans diverses parties de l’Europe et en Europe de l’Est (en %)
IMGIMGProportions d’enfants nés hors mariage dans divers...IMGIMF
Source : Conseil de l’Europe (2001, 2002).
La diffusion de la procréation hors mariage a été particulièrement importante dans le groupe des États baltes et dans les pays du Sud-Est de l’Europe. Si la fréquence des naissances hors mariage dépend de plusieurs facteurs, la division culturelle et religieuse traditionnelle joue un rôle majeur dans cette différenciation. L’Église catholique est bien connue pour son insistance sur les valeurs familiales traditionnelles et ses fréquentes interventions à propos de la reproduction humaine dans le but d’influer sur la morale sexuelle, l’éducation sexuelle, la planification familiale et la législation de l’avortement. C’est dans trois pays largement sécularisés et de forte tradition protestante – l’Estonie, l’ex-RDA et la Lettonie – que la montée de la procréation hors mariage a été la plus rapide au cours des années 1990. Avec des proportions de naissances hors mariage variant de 40 % (Lettonie) à 54 % (Estonie) en 2000, la situation de ces pays ressemble à celle des pays de l’Europe du Nord, qui sont également de tradition protestante. Plus de la moitié des premières naissances survenant hors du mariage, une dissociation entre le mariage et la procréation s’est opérée au cours des années 1990 [10]. Parmi les pays historiquement catholiques, on observe de grandes différences entre les sociétés les plus sécularisées (République tchèque, Hongrie, Slovénie), où la part des naissances hors mariage a atteint des valeurs comparables à celles de l’Europe de l’Ouest, et les sociétés plus traditionnelles et religieuses, en particulier la Pologne et la Croatie, qui n’ont enregistré qu’une augmentation modérée de la proportion des naissances hors mariage. La situation de ces dernières rejoint celle des pays catholiques du sud de l’Europe.
La montée de la procréation hors mariage s’est accompagnée d’un recul de la nuptialité, et particulièrement aux âges jeunes. L’indice synthétique de primo-nuptialité (ISPN) [11] des femmes d’Europe de l’Est, de loin le plus élevé de toutes les régions du continent jusqu’en 1990 (figure 8), a récemment atteint les bas niveaux qui caractérisent l’Europe de l’Ouest et du Nord. Sa moyenne pour l’ensemble des pays d’Europe de l’Est est tombée à 51 mariages pour 100 femmes en 2000. Comme dans le cas des premières naissances, la large diffusion du report du premier mariage a nettement fait baisser les taux de primo-nuptialité.
Figure 8
Indice synthétique de primo-nuptialité (ISPN) des femmes dans diverses parties de l’Europe et en Europe de l’Est, 1980-2000 (nombre de mariages pour 100 femmes)
IMGIMGIndice synthétique de primo-nuptialité (ISPN) des ...IMGIMF
Note : données non disponibles pour la Biélorussie, la Moldavie et l’Ukraine; les données pour la Russie ne sont disponibles que jusqu’en 1996.
Source : Conseil de l’Europe (2001, 2002).
Dans une large mesure, l’ampleur de la désaffection pour le mariage a reflété celle de la montée des naissances hors mariage. Dans la plupart des pays d’Europe centrale, ainsi qu’en Estonie et en Roumanie, les taux de nuptialité avaient déjà légèrement baissé dans les années 1980, alors qu’ils étaient toujours très élevés dans les autres régions et sont généralement restés de l’ordre de 90 mariages pour 100 femmes jusqu’en 1990. On peut supposer que la division culturelle et religieuse de l’Europe a également joué un rôle important dans la chute des taux de nuptialité. En Estonie, en Lettonie et en Allemagne de l’Est, l’indice synthétique de primo-nuptialité a temporairement atteint le niveau extrêmement bas de 40 mariages pour 100 femmes. En République tchèque, en Hongrie et en Slovénie, il était tombé au-dessous de 50 à la fin des années 1990. Les pays de religion orthodoxe et les pays les plus traditionnellement catholiques ont enregistré une baisse moins prononcée des taux de primo-nuptialité. Globalement, le report des premiers mariages a été encore plus général que celui des premières naissances. Les naissances hors mariage sont devenues courantes, surtout chez les jeunes femmes de moins de 25 ans, tandis que les femmes plus âgées avaient davantage tendance à se marier avant d’avoir des enfants. En Slovénie, en Estonie et en Bulgarie, comme dans les pays scandinaves, l’âge moyen des femmes à la première maternité est désormais inférieur à leur âge moyen au premier mariage.
5. Montée de la cohabitation ou diffusion de la monoparentalité ?
L’augmentation de la fécondité hors mariage est-elle liée à la diffusion de modèles familiaux alternatifs, en particulier la cohabitation, ou à une fréquence accrue des familles monoparentales en Europe centrale et orientale ? Comme il n’existe pas de recueil régulier de données sur les unions consensuelles, nous devons nous en remettre aux résultats fournis par deux grands programmes d’enquêtes, les EFF (enquêtes sur la fécondité et la famille) et les ESR (enquêtes sur la santé de la reproduction), qui ont été réalisées au moins une fois au cours des années 1990 dans pratiquement tous les pays que nous étudions [12]. Le recours à ces deux sources pour une comparaison entre pays a pour principal inconvénient leur étalement sur une période de 9 ans (entre 1990 et 1999). Les grands changements survenus en Europe de l’Est pendant la décennie 1990 entraînent une certaine distorsion dans les résultats issus du rapprochement de ces données, puisque l’on compare des pays qui se trouvent à des stades différents de leur transformation démographique et sociale. Tout en gardant ceci à l’esprit, on peut cependant considérer que la comparaison reste intéressante, car ce sont les seules grandes séries de données dont nous disposions, tant sur la cohabitation que sur la prévalence de la contraception et les étapes du cycle de vie en Europe de l’Est.
La figure 9 compare la proportion de naissances hors mariage avec la proportion des femmes de 25-29 ans vivant en union consensuelle au cours des années 1990 [13]. Dans la plupart des anciennes sociétés communistes, les femmes de ce groupe d’âges vivaient assez rarement en couple non marié (généralement moins de 5 %), surtout au début des années 1990, la très traditionaliste Pologne constituant l’exemple extrême (0,5 % en 1991). Mais il y avait d’importantes différences régionales, quelques pays se caractérisant par des taux élevés de cohabitation et de fécondité hors mariage. En Estonie et en Slovénie, en particulier, la cohabitation était déjà largement acceptée à l’époque du communisme. Par ailleurs, deux pays – la Bulgarie et l’ex-RDA – associaient une proportion de femmes vivant en couple non marié relativement modérée (inférieure à 10 %) avec une forte proportion de naissances hors mariage (plus de 30 %). Les naissances survenues chez des femmes célibataires semblent fréquentes dans ces deux pays [14]. Malgré une grande hétérogénéité, la tendance à l’augmentation des naissances hors mariage et au développement de la cohabitation est clairement illustrée par le cas de trois pays qui disposent de données permettant de comparer les changements au cours du temps : la République tchèque (1993 et 1997), la Roumanie (1993 et 1999) et la Russie (1996 et 1999). D’autres données, fournies par l’enquête européenne sur les valeurs de 1999, indiquent que le gain de popularité de la cohabitation depuis le début des années 1990 a été considérable. Malgré la taille modeste des échantillons nationaux, cette enquête montre que, dans les pays d’Europe centrale (à l’exception de la Pologne et de la Slovaquie) et dans les États baltes (sauf la Lituanie), la cohabitation est devenue un mode de vie tout à fait courant parmi les jeunes de 20 à 29 ans (Lesthaeghe et Surkyn, 2002).
Figure 9
Proportion de naissances hors mariage et proportion de femmes de 25-29 ans vivant en union consensuelle, diverses années (en %)
IMGIMGProportion de naissances hors mariage et proportio...IMGIMF
Note : voir l’annexe pour les abréviations des noms de pays. Les données estoniennes ne concernent que les femmes nées en Estonie.
Sources : enquêtes EFF (FFS, 1991-1998) et ESR (RHS, 1993-1999) pour les proportions de femmes vivant en union consensuelle; Conseil de l’Europe (2000, 2001) pour les naissances hors mariage.
Les EFF ont également enregistré la situation matrimoniale des femmes au moment de la première naissance, en distinguant le mariage, l’union consensuelle et l’absence de vie de couple. Les résultats montrent une grande diversité, non seulement en termes de proportions d’enfants nés dans le cadre du mariage, mais aussi en termes de répartition des naissances hors mariage entre les femmes qui vivent en union consensuelle et celles qui vivent seules, sans partenaire (voir sur la figure 10 la situation des femmes de 20-24 ans). La stigmatisation de la cohabitation dans deux sociétés traditionnellement catholiques, la Pologne et la Lituanie, paraît faire efficacement obstacle à la possibilité de vivre et d’avoir des enfants dans le cadre de formes d’union autres que le mariage, et explique la faible proportion des naissances hors mariage, qui surviennent presque exclusivement chez des femmes vivant seules. Parmi les pays dans lesquels la proportion de premières naissances hors mariage est forte, l’Estonie est le seul où l’union consensuelle est le cadre habituel de la procréation hors mariage [15]. En Slovénie, les jeunes mères qui vivent en couple non marié au moment de la naissance de leur premier enfant sont à peine plus nombreuses que les mères isolées ; quant à l’Allemagne de l’Est, où une grande partie des premières naissances surviennent hors du cadre du mariage et principalement chez des femmes vivant seules [16], elle constitue une exception (voir Konietzka et Kreyenfeld, 2002).
Figure 10
Situation matrimoniale des mères de 20-24 ans au moment de la naissance de leur premier enfant (en %)
IMGIMGSituation matrimoniale des mères de 20-24 ans au m...IMGIMF
Note : les données estoniennes ne concernent que les femmes nées en Estonie.
Sources : enquêtes EFF (FFS, 1991-1998).
6. Avortement plus rare, meilleure contraception : une révolution en douceur
Jusqu’à la fin des années 1980, les pays d’Europe de l’Est se caractérisaient par un choix restreint de moyens contraceptifs modernes, un manque d’éducation sexuelle et une fréquence élevée de l’avortement. Celui-ci était pratiqué gratuitement sur simple demande dans la plupart des pays depuis la seconde moitié des années 1950 [17] (voir Frejka, 1983 ; Blayo, 1991 ; David, 1999 ; Stloukal, 1999). Comme la plupart des sociétés toléraient les relations sexuelles avant le mariage, les jeunes avaient une vie sexuelle active relativement tôt et généralement avant de se marier [18]. Le plus souvent, aucun moyen contraceptif n’était utilisé lors des premiers rapports sexuels, et la grossesse survenait dès le début de la vie sexuelle active. Habituellement, les femmes enceintes pour la première fois ne recouraient pas à l’avortement ; le mariage – la jeune mariée étant bien souvent enceinte – et la naissance suivaient donc à brève échéance. En revanche, l’avortement était fréquent chez les femmes qui avaient déjà au moins deux enfants. Le manque de maîtrise des individus sur leur vie reproductive aboutissait à de fortes proportions de naissances « non programmées » et « non désirées ». Une question importante est donc de déterminer si les anciens pays communistes ont vécu la « révolution contraceptive » et le mouvement vers l’idéal d’une « société maîtrisant parfaitement la contraception » pendant les années 1990. En d’autres termes, la « culture de l’avortement » caractéristique de l’Europe de l’Est a-t-elle disparu ?
Mis à part le cas particulier de la Pologne, où une législation anti-avortement très stricte fut adoptée en 1993 [19], les statistiques disponibles indiquent une diminution importante de l’indice synthétique d’avortement (ISA) [20] (voir tableau 1). La baisse importante et simultanée des taux de fécondité et des taux d’avortement dans les années 1990 contraste avec l’ancien effet de substitution entre avortement et fécondité qui caractérisait l’Europe de l’Est quand le recours à la contraception y était rare. La baisse de la fécondité résultait généralement d’un recours accru à l’avortement, et la hausse de la fécondité était souvent associée à une chute des taux d’avortement. Une part de la diminution récente des taux d’avortement peut être imputée aux déficiences de l’enregistrement des interruptions de grossesse, en particulier dans les pays où des avortements sont pratiqués dans des établissements privés et là où le système public de santé s’est détérioré. Néanmoins, les données officielles rendent bien compte des tendances. Il y a eu une division durable entre les pays à taux d’avortement plutôt bas et les pays où l’incidence de l’avortement était encore élevée à la fin des années 1990. Tous les pays d’Europe centrale et la Lituanie appartiennent au premier groupe, avec des indices synthétiques inférieurs à 1,0 avortement par femme. Les chiffres les plus récents des autres pays pour lesquels des données sont disponibles indiquent que l’indicateur synthétique varie entre 1,0 et 2,1 avortements par femme. Les indices de l’ordre de 0,5 enregistrés en 2000 en République tchèque, en Slovénie et en Slovaquie sont proches des valeurs observées dans bien des pays d’Europe de l’Ouest, tels que la France et la Suède. Une chute spectaculaire des taux d’avortement s’est produite en Roumanie entre 1990 (ISA = 6,1) et 1998 (ISA = 1,6) : les taux exceptionnellement élevés de 1990 faisaient suite à la légalisation de l’avortement en décembre 1989, dans un contexte d’accès encore très limité à l’information et aux moyens contraceptifs.

Tableau 1
Estimation des indices synthétiques d’avortement, 1985-2000 (nombre d’avortements par femme)
IMGIMG1985	1989	1990	1995	1997	1998	1999	2...IMGIMF
1985 1989 1990 1995 1997 1998 1999 2000 Europe centrale Croatie – – – – 0,30 – 0,25 – République tchèque 1,13 1,50 1,51 0,67 0,59 0,55 0,53 0,47 Hongrie 1,09 – 1,22 1,06 1,03 0,96 0,92 0,83 Pologne(a) – – 0,2 0,0 0,0 0,0 0,0 0,0 Slovaquie 0,92 1,23 1,23 0,75 0,55 0,52 0,47 0,45 Slovénie 1,19 1,04 0,96 0,72 0,65 0,62 0,59 0,58 Ex-RDA 0,74 0,63 0,57 – – – – – Europe du Sud-Est Bulgarie 1,78 2,25 2,37 1,69 – 1,52 1,25 – Roumanie(b) 1,92 1,19 6,07 3,04 2,07 1,61 1,53 1,51 États baltes Estonie – 2,17 – 1,70 1,62 1,53 1,46 1,33 Lettonie – 2,21 – – 1,16 1,09 1,07 1,04 Lituanie – 1,68 – 1,14 0,83 0,78 0,70 0,59 Autres pays de l’ex-URSS Biélorussie – 3,06 – – 2,04 – – – Moldavie 2,72 2,67 2,20 1,55 – 1,17 – – Russie(c) 3,66 3,31 3,05 2,62 2,40 2,24 2,08 – Ukraine – 2,65 – – – – – – Notes : la plupart des estimations sont basées sur des données relatives à l’avortement et à la structure par âge des femmes par groupes quinquennaux d’âges; pour la Lettonie jusqu’en 1998 et pour la Lituanie et la Moldavie sur toute la période, les estimations sont basées sur des données relatives aux classes d’âges 10-14 ans, 15-19 ans, 20-34 ans et 35-49 ans. Les données en italique sont incomplètes; d’autres données peuvent l’être aussi du fait du sous-enregistrement. (a) L’avortement est illégal (à quelques exceptions près) depuis 1993. (b) Jusqu’en 1989, il ne s’agit que des avortements légaux. En comptant les avortements clandestins, l’indice synthétique aurait atteint 5,4 avortements par femme en 1989 (estimation de l’auteur). (c) Estimations basées sur des données publiées par le Goskomstat; les données du ministère de la Santé sont plus détaillées mais moins complètes (voir CDEC, 2001). Sources : Conseil de l’Europe (1996), Eurostat (2002), Nations unies (1997-1998, 2000-2001), Avdeev et Monnier (1994), Blayo (1991), CDEC (2001), CNPS (1998), CR POPIN (2001), DASS (1999), Infostat (2000), SORS (2000).

Selon plusieurs ESR et EFF, la proportion de femmes de 25-29 ans vivant en union qui utilisaient une méthode de contraception quelconque variait de 52 % en Pologne à 76 % en Hongrie [21]. La Bulgarie constitue une exception remarquable, avec un niveau très faible de recours à la contraception (déclaré par seulement 42 % des femmes) et des taux d’avortement qui ne sont pourtant pas très élevés (tableau 2).

Tableau 2
Utilisation actuelle de la contraception parmi les femmes de 25-29 ans mariées ou en couple en Europe centrale et orientale au cours des années 1990 (en %)
IMGIMG Pilule 	Préservatif 	Stérilet	Métho...IMGIMF
Pilule Préservatif Stérilet Méthodes modernes(a) Méthodes traditionnelles(b) Ensemble des utilisatrices(c) Non-réponses tchèque 1993 (ESR) 12,5 19,8 15,3 49,6 22,4 72,0 0,8 tchèque 1997 (EFF) 26,7 18,4 7,4 56,8 9,3 61,8 18,4 1992-1993 (EFF) 50,3 6,4 12,3 71,3 6,0 75,6 2,9 Pologne 1991 (EFF) 3,6 11,0 6,6 23,7 32,2 52,2 27,3 20,5 (6,3) Slovénie 1995 (EFF) 29,7 9,8 16,5 57,8 13,5 71,4 6,7 21,9 (9,6) Ex-RDA 1992 (EFF) 64,4 0,0 3,9 71,1 3,3 72,0 – 28,0 (20,6(e)) Bulgarie 1997-1998 (EFF) 9,4 11,4 3,4 25,1 17,1 42,0 9,4 48,6 (37,8) Roumanie 1993 (ESR) 4,0 5,5 6,3 17,5 48,4 65,9 – 34,1 Roumanie 1999 (25-34 ans, ESR) 11,9 10,5 8,0 36,6 33,5 70,1 – 29,9 Estonie 1994 (femmes nées en Estonie uniquement, EFF) 5,8 17,7 31,5 55,9 21,4 63,9 0,0 36,1(f) (12,2) Lettonie 1995 (EFF) 11,2 15,4 23,8 50,8 8,1 58,8 16,5 24,7 (10,0) Lituanie 1994-1995 (EFF) 4,4 15,6 17,8 38,9 18,0 56,7 8,9 34,4 (19,4) Moldavie 1997 (25-34 ans, ESR) 3,0 6,5 41,6 54,0 21,8 75,9 – 24,1 Russie 1996 (moy. de 3 régions, ESR) 7,5 30,3 12,3 55,0 16,8 71,8 – 28,2 Russie 1999 (moy. de 3 régions, ESR) 7,4 25,1 15,6 53,3 19,5 72,8 – 27,2 Ukraine 1999 (ESR) 3,3 16,0 19,3 42,0 29,7 71,6 – 28,4 Notes : ce tableau présente les taux d’utilisation de la contraception chez toutes les femmes de 25-29 ans mariées ou vivant en union, qu’elles soient ou non sexuellement actives, enceintes ou stériles. Quand les données nécessaires existent, la dernière colonne indique entre parenthèses les taux de non-utilisation parmi les femmes sexuellement actives, qui ne sont ni enceintes ni stériles. Les taux d’utilisation de la contraception peuvent être sous-estimés quand ils se rapportent à un total qui inclut les non-réponses. Les données des EFF incluent l’utilisation simultanée de plusieurs méthodes; dans les ESR, seule la principale méthode actuellement utilisée a été déclarée. (a) Pilule, préservatif, stérilet, injection, diaphragme et stérilisation. (b) Abstinence périodique et retrait. (c) En raison de l’utilisation simultanée de plusieurs méthodes (EFF uniquement), la somme des proportions de femmes qui utilisent des méthodes modernes et des méthodes traditionnelles peut être supérieure à la proportion totale d’utilisatrices. (d) Proportion de femmes qui n’utilisent pas la contraception parmi l’ensemble des femmes. Les chiffres entre parenthèses indiquent la proportion de non-utilisatrices parmi les femmes sexuellement actives qui ne sont ni enceintes, ni stériles. (e) Y compris les non-réponses. (f) Y compris 19 % de femmes qui se seraient déclarées sexuellement inactives. Les non-réponses y sont probablement incluses. Sources : EFF (FFS, 1991-1998) et ESR (RHS, 1993-1999).

L’hétérogénéité du recours à la contraception en Europe de l’Est se manifeste de deux manières. Dans certains pays, les méthodes contraceptives traditionnelles - retrait et abstinence périodique - sont restées populaires : elles étaient encore employées par 30 % à 50 % des femmes en Ukraine (1999), en Roumanie (1993 et 1999) et en Pologne (1991). Dans ces pays, ainsi qu’en Lituanie (1994-1995) et en Bulgarie (1997-1998), le taux de recours aux principaux moyens modernes de contraception – préservatif, pilule et stérilet – était inférieur à 40 %. C’est seulement en Europe centrale (à l’exception notable de la Pologne) que les femmes utilisant les techniques contraceptives traditionnelles étaient très minoritaires. Une autre différence réside dans le type de moyen contraceptif habituellement utilisé. La pilule est devenue le principal moyen de contraception des jeunes femmes en Europe centrale (la Pologne faisant toujours exception en 1991), tandis que dans les États baltes et les autres pays de l’ex-URSS, la proportion de femmes qui emploient le stérilet dépasse toujours de loin la faible proportion d’utilisatrices de la pilule. Les évolutions au fil du temps, sur la base des données tchèques et roumaines, reflètent la popularité croissante de la pilule, qui remplace les méthodes contraceptives traditionnelles, mais aussi le stérilet en République tchèque. Ces tendances, à l’œuvre dans toute la région, se développent cependant à des rythmes très différents.
 
III. Modifications de calendrier et baisse de la fécondité
 
 
1. L’influence des effets de calendrier sur la baisse de la fécondité
Alors que les indices synthétiques de fécondité de presque tous les anciens pays communistes sont tombés à des niveaux très bas à la fin des années 1990, les calendriers de la fécondité se sont diversifiés, tant entre pays – avec de grands écarts d’âge moyen à la maternité liés aux rythmes différents de report des naissances – qu’au sein de chaque pays — avec l’élargissement de l’éventail des âges à la première maternité. Un des intérêts des modifications du calendrier de la fécondité pour comprendre l’évolution de celle-ci est l’effet de calendrier lui-même : le report des naissances fait baisser l’indice synthétique de fécondité à un niveau inférieur à celui qu’il aurait atteint en l’absence de changements de calendrier. Ainsi la chute de l’ISF pendant les années 1990 est due à la fois à une baisse « réelle » de la fécondité (effet d’intensité) et à des effets de calendrier.
Puisque l’ampleur des changements de calendrier a considérablement varié d’un pays à l’autre, leurs effets « déflationnistes » sur l’ISF ont également varié. Les ISF ajustés de Bongaarts et Feeney (1998), présentés au tableau 3, contribuent à faire la lumière sur ces différences [22]. Le report des naissances apparaît comme la principale cause de la baisse des taux de fécondité du moment dans plusieurs pays d’Europe centrale, en particulier la République tchèque, la Hongrie et la Slovénie. Dans les cinq pays d’Europe centrale qui disposent des données nécessaires, les ISF ajustés sont de l’ordre de 1,7 enfant par femme en 1998-2000. Dans les trois États baltes, les valeurs sont comparables (de 1,61 à 1,67), tandis que les chiffres pour l’Europe du Sud-Est et la Russie (données de 1994-1995 pour cette dernière) aboutissent à un ISF ajusté relativement faible, de 1,4 à 1,5 enfant par femme. Il est probable que dans les autres pays de l’ex-URSS, où le report des naissances a été modeste jusqu’à présent, les ISF ajustés sont également faibles. En raison des différences de rythme de ce report, des pays ayant des ISF à peu près identiques en 1998-2000, tels que la Bulgarie et la République tchèque, ont des ISF ajustés différents (respectivement 1,47 et 1,67).

Tableau 3
Indices synthétiques de fécondité classiques et ajustés par la méthode de Bongaarts-Feeney, toutes naissances (ISF) et premières naissances (ISF1), 1990-2000 (nombre d’enfants par femme)
IMGIMGEurope centrale	Europe du Sud-Est	Ét...IMGIMF
Europe centrale Europe du Sud-Est États baltes République tchèque Hongrie Pologne Slovaquie Slovénie Bulgarie Roumanie Estonie Lettonie Lituanie ISF 1990-1993 1,78 1,80 1,97 1,99 1,39 1,62 1,59 1,75 1,78 1,90 1,63 1994-1996 1,30 1,56 1,67 1,55 1,30 1,27 1,34 1,33 1,27 1,48 1,33 1998-2000 1,15 1,31 1,38 1,33 1,24 1,21 1,31 1,29 1,17 1,33 1,21 ISF ajusté 1990-1993 1,94 1,98 2,13(c) 2,09 – – 1,62 – – 1,80 1,44(c) 1994-1996 1,94 1,86 2,02 1,85 1,71 1,54(d) 1,59 – – 1,63 1,47(f) 1998-2000 1,67 1,71(a) 1,69 1,72 1,63 1,47(e) 1,50(b) 1,67 1,61 1,63(b) – ISF1 1990-1993 0,85 0,78 0,81 0,85 0,68 0,86 0,77 – – 0,95 0,91 1994-1996 0,57 0,65 0,67 0,64 0,61 0,68 0,71 0,66(c) – 0,75 0,82 1998-2000 0,53 0,57(b) 0,61 0,57 0,61 0,69 0,67 0,63 0,59 0,63 0,72(g) ISF1 ajusté 1990-1993 0,92 0,87 0,86(c) 0,87 – – 0,80 – – 0,90 0,82(c) 1994-1996 0,90 0,83 0,76 0,78 0,84 0,82(d) 0,85 – – 0,81 0,91(f) 1998-2000 0,78 0,79(a) 0,74 0,77 0,88 0,89(e) 0,77(b) 0,79 0,77 0,80(b) – Notes : ISF ajusté : ISF ajusté par la méthode de Bongaarts-Feeney (1998) tenant compte de l’évolution de l’âge moyen des mères à chaque rang de naissance. (a) 1997-1998; (b) 1998-1999; (c) 1991-1993; (d) 1995-1996; (e) en raison de fluctuations importantes, ce chiffre se rapporte à la période quadriennale 1997-2000; (f) 1994-1995; (g) 1998. Sources : Conseil de l’Europe (2002), Eurostat (2002-2003), CNPS (1990-1997), CSU (2000a, 2000b), GUS (1998-1999) et données non publiées.

Bien que la méthode de Bongaarts-Feeney puisse reposer sur des hypothèses trop simplificatrices, elle donne une image de la fécondité du moment moins spectaculaire que celle qui ressort des valeurs de l’ISF non ajusté, comprises entre 1,1 et 1,4 enfant par femme. Elle conforte l’idée que les niveaux de fécondité des pays se différencient principalement par les probabilités d’agrandissement de 1 à 2 enfants. Les ISF non ajustés révèlent de fortes différences de primo-fécondité, plongeant parfois jusqu’à des niveaux aussi bas que 0,53 enfant par femme en République tchèque. Mais, dans la plupart des cas, les ISF ajustés de rang 1 sont proches de 0,8, ce qui témoigne d’une montée encore potentiellement importante de l’infécondité, mais montre aussi que les écarts entre ISF de rang 1 sont généralement dus à des effets de calendrier. En outre, les pays où les valeurs de l’ISF ajusté sont faibles – la Russie, la Bulgarie et la Roumanie – se démarquent des autres par leurs faibles taux de fécondité au rang 2. L’analyse détaillée de la section précédente, qui compare la République tchèque et la Roumanie, a montré que cette différenciation se confirme quand on emploie des indices fondés sur les quotients de fécondité par rang et par âge. La baisse de l’ISF en Europe centrale a été en grande partie provoquée par des glissements de calendrier, tandis qu’en Roumanie, en Bulgarie, et surtout dans les pays de l’ex-URSS, les effets de calendrier ont été considérablement moins importants. Alors que les taux de fécondité au rang 1 y restent assez élevés et que les premières naissances représentent jusqu’à 60 % de l’ensemble des naissances, les probabilités de passage au deuxième enfant ont chuté rapidement. Il se peut qu’une stratégie courante pour faire face à des conditions de vie difficiles consiste à avoir un enfant relativement jeune et à n’en avoir qu’un.
2. L’explication des différences relatives au report des naissances
Comment expliquer la différenciation croissante du calendrier de la fécondité entre les divers pays ? Une explication peut consister à voir dans cette diversité la résurgence de certaines différences traditionnelles, comme celles qui ont été décrites par Hajnal concernant le calendrier du mariage (1965). C’est un fait que tous les pays où la fécondité est précoce et où la fécondité des très jeunes femmes est importante en 2000 [23] sont situés à l’est ou sur une ligne qui va de Trieste à Saint-Pétersbourg. Qui plus est, la plupart des pays situés à l’ouest de cette ligne ont enregistré une hausse notable de l’âge moyen à la maternité au cours de la période récente.
Mais pourquoi une telle division entre modèles précoces et tardifs de nuptialité et de fécondité réapparaîtrait-elle dans un contexte social qui a radicalement changé, qui ne ressemble en rien aux systèmes familiaux qui prévalaient au début du XXe siècle ? Une explication plus réaliste pourrait relier les changements récents à la transformation complexe des anciennes sociétés communistes. Un débat animé s’est développé parmi les démographes sur la question de savoir si la crise économique, le chômage et d’autres contraintes ont été les causes principales de la chute de la fécondité (voir, par exemple, Nations unies, 2000b), ou si ce sont surtout les transformations des systèmes de valeurs et l’apparition de nouvelles perspectives d’avenir qui ont fait évoluer les modèles de fécondité (voir, entre autres, Zakharov, 2000). La plupart des chercheurs reconnaissent que ces deux types de facteurs ont joué un rôle important. Pour Lesthaeghe et Surkyn (2002, p. 215), par exemple, c’est la « restructuration complète de la société » qui a accéléré les mutations démographiques et celles des systèmes de valeurs.
De nombreuses observations concordantes incitent à penser que, malgré la montée générale des difficultés économiques comme le chômage et la pauvreté, les pays d’Europe de l’Est constituent désormais une mosaïque de situations extrêmement différentes en termes de succès ou d’échecs de leurs réformes et de niveaux de vie de leurs populations (Ellman, 2000). Alors que les pays de l’ex-URSS, en particulier la Moldavie et l’Ukraine, ont sombré dans des crises économiques profondes qui ont réduit les conditions de vie de leurs populations à peu près au niveau de celles de nombreux pays en développement, les sociétés d’Europe centrale ont assez bien réussi le passage à l’économie de marché et leurs réformes institutionnelles. On peut donc penser que l’impact des nouvelles perspectives d’avenir au plan socio-économique – prolonger ses études, avoir des activités de loisirs et adopter un style de vie consumériste – a été plus important en Europe centrale, tandis que l’effondrement économique faisait davantage sentir ses effets sur les populations des pays de l’ex-URSS. Comment ces différences se traduisent-elles en termes d’évolution de la fécondité ? Dans les pays qui ont le mieux surmonté les difficultés du passage à l’économie de marché, la structure institutionnelle s’est rapprochée de celle des pays d’Europe occidentale. Cela a entraîné de profondes mutations dans les systèmes de valeurs, les formes de vie familiale et les modèles de fécondité, une sorte d’« occidentalisation » des structures démographiques.
Lesthaeghe et Moors (2000, p. 124) voient dans le report du mariage et de la procréation la principale caractéristique de la seconde transition démographique. Peut-on observer une relation quelconque entre le rythme du report des naissances et la transformation de la société en Europe de l’Est ? L’élévation de l’âge moyen des mères à la naissance de leur premier enfant entre 1989 et 1999 varie selon l’évolution de la situation économique. La figure 11 illustre cette relation sur la base de la variation des salaires réels au cours de cette période. Dans les pays où la baisse des salaires réels a été la plus importante (plus de 50 % en Moldavie, en Russie, en Lituanie et en Ukraine), les naissances n’ont été que légèrement reportées, tandis que l’élévation de l’âge moyen à la première maternité a été assez rapide dans tous les pays (excepté la Pologne) où la diminution des salaires réels n’a pas dépassé 20 %. Des perspectives économiques peu engageantes, un avenir incertain et une protection sociale réduite sont autant de facteurs qui peuvent contribuer au maintien d’un calendrier de fécondité précoce plutôt que d’inciter au report des naissances. Conformément à la théorie de la valeur de l’enfant avancée par Friedman et al. (1994, p. 383), le mariage et la procréation sont des stratégies à la disposition de tout un chacun pour réduire l’incertitude des perspectives d’avenir, en particulier chez les femmes pour qui « les autres voies de réduction de l’incertitude sont limitées ou fermées ». Cette hypothèse a été confortée par l’étude que Kohler et Kohler (2002, p. 255) ont consacrée à la baisse de la fécondité en Russie, qui montre que les femmes ou les couples les plus affectés par les crises du marché de l’emploi ont souvent eu une probabilité accrue d’avoir un enfant supplémentaire.
Figure 11
Relation entre l’évolution de l’âge moyen des femmes à la naissance de leur premier enfant (en années) et la variation des salaires réels (en %). pays d’Europe centrale et orientale, 1989 à 1999
IMGIMGRelation entre l’évolution de l’âge moyen des femm...IMGIMF
Note : voir l’annexe pour les abréviations des noms de pays.
Sources : Unicef (2001) pour les données sur les salaires; Conseil de l’Europe (2002) pour les données sur la fécondité. L’évolution de l’âge moyen en Ukraine a été estimée à partir des données les plus récentes (1993) et des tendances de certains indicateurs associés (âge moyen à la maternité et taux de fécondité par âge) après cette date.
 
IV. IV. Le nouveau paysage de la fécondité en Europe centrale et orientale
 
 
Il serait simpliste de ne relier la nature de l’évolution de la fécondité dans les pays d’Europe centrale et orientale qu’au succès relatif de leurs transformations sociales et économiques. De toute évidence, les décisions des femmes en matière de fécondité ont été influencées par un ensemble complexe de nombreux facteurs. Certains pays, tels que la Pologne et la Roumanie, où les églises défendent souvent les valeurs familiales traditionnelles, ont connu un renforcement de l’attachement à la religion, tandis que d’autres, comme la République tchèque et l’Allemagne de l’Est, figurent parmi les sociétés les plus sécularisées du monde. Dans certains pays, les femmes ont été confrontées à une discrimination croissante sur le lieu de travail et l’inégalité entre les sexes s’est aggravée. L’Europe centrale et les États baltes ont enregistré un glissement de la structure de l’emploi au bénéfice du secteur des services, mais l’Europe du Sud-Est et les autres pays de l’ex-URSS ont au contraire vu augmenter la part de la population travaillant dans l’agriculture. Ces facteurs et bien d’autres encore ont influé sur les évolutions récentes de la fécondité. Cependant, l’amélioration des perspectives économiques, la plus grande liberté de choix et, plus généralement, la meilleure maîtrise par les individus de leur propre vie – y compris la maîtrise de la fécondité par des moyens contraceptifs modernes de plus en plus disponibles et accessibles – sont des facteurs associés à l’« occidentalisation » des modèles de fécondité.
Ce qui, à première vue, paraissait être une baisse uniforme des taux de fécondité en Europe centrale et orientale recouvre en fait une transformation complexe des structures de la fécondité, consécutive à l’effondrement de l’ancien système politique. Depuis 1989, en l’espace de dix ans, les anciens pays communistes européens se sont largement différenciés, tant en ce qui concerne leurs situations économiques et sociales que les comportements de fécondité. L’évolution de la fécondité n’est qu’un élément de la transformation plus large de l’institution familiale, caractérisée par la diffusion des formes alternatives de vie commune, la montée des naissances hors mariage, le report des naissances et la baisse des taux de nuptialité et de fécondité, transition qui s’est opérée dans les sociétés d’Europe occidentale depuis les années 1960. Contrairement à ce qui s’est passé à l’Ouest, les changements survenus dans le Centre et l’Est de l’Europe se sont souvent produits à une vitesse impressionnante, car ils ont été en partie entraînés par les nouvelles contraintes économiques. Mais les interrelations entre les évolutions respectives des systèmes de valeurs, des comportements de fécondité et des processus de formation des familles traduisent l’influence d’une mutation sociale globale de toutes les anciennes sociétés communistes.
Le fait que les taux de fécondité de l’Europe de l’Est soient les plus faibles jamais enregistrés est, dans une large mesure, à mettre en relation avec le report actuel des naissances. Dans le même temps, la baisse de l’intensité de la fécondité a, elle aussi, été importante, et elle va conduire peu à peu à une diminution de la descendance finale des générations. Comme les mères sont encore en moyenne assez jeunes quand naît leur premier enfant, comparativement aux autres régions de l’Europe, le report des premières naissances va se poursuivre et les taux de fécondité vont sans doute rester encore très bas pendant dix ou quinze ans. Une reprise économique progressive pourrait, paradoxalement, favoriser une nouvelle baisse des taux de fécondité dans les pays où la chute de la fécondité a été entraînée par des facteurs liés à la crise économique. Une accélération possible du report des naissances dans les pays de l’ex-URSS – mais aussi, à un moindre degré, en Europe du Sud-Est – pourrait engendrer une nouvelle réduction des taux de fécondité qui y sont déjà très bas.

ANNEXE


Indicateurs de base de la fécondité du moment en Europe centrale et orientale, 1989-2000
IMGIMG Population au 1er janvier 2000 (en ...IMGIMF
Population au 1er janvier 2000 (en milliers) ISF (enfants par femme) ISF ajusté(a) moyenne 1998-2000 (enfants par femme) Proportion de naissances hors mariage (en %) 1989 2000 1989 2000 Europe centrale Croatie (CRO) 4 568 1,67 1,40 – 6,6 9,0 République tchèque (TCH) 10 278 1,87 1,14 1,67 7,9 21,8 Hongrie (HON) 10 043 1,82 1,32 1,71(b) 12,4 29,0 Pologne (POL) 38 654 2,08 1,34 1,69 5,8 12,1 Slovaquie (SLA) 5 399 2,08 1,29 1,72 7,2 18,3 Slovénie (SLE) 1 988 1,52 1,26 1,63 23,2 37,1 Ex-RDA (RDA) 15 217 1,57 1,22 – 33,6 51,4 Europe du Sud-Est Bulgarie (BUL) 8 190 1,90 1,30 1,47(c) 11,5 38,4 Roumanie (ROU) 22 456 2,21 1,31 1,50(d) – 25,5 États baltes Estonie (EST) 1 439 2,21 1,39 1,67 25,2 54,5 Lettonie (LET) 2 424 2,05 1,24 1,61 15,9 40,3 Lituanie (LIT) 3 699 1,98 1,27 1,63(d) 6,7 22,6 Autres pays de l’ex-URSS Biélorussie (BIE) 10 020 2,03 1,31 – 7,9 18,6 Moldavie (MOL) 4 282 2,78 1,30 – 10,4 20,5 Russie (RUS) 145 559 2,01 1,21 1,47(e) 13,5 28,0 Ukraine (UKR) 49 851 1,94 1,10 – 10,8 17,7 Taux de fécondité des femmes de moins de 20 ans (p. 1000) Part de la fécondité due aux femmes de moins de 25 ans (en %) Âge moyen à la maternité (années)(f) Âge moyen des femmes à la première naissance (années) Part des premières naissances (en %) 2000 2000 2000 2000 Variation absolue 1989-2000 2000 Europe centrale Croatie (CRO) 78 33,9 27,72 25,46 1,52 44,1 République tchèque (TCH) 65 35,0 27,18 24,94 2,46 48,3 Hongrie (HON) 117 35,2 27,29 25,07 1,97 45,1 Pologne (POL) 86 36,9 27,36 24,50 1,17 47,8 Slovaquie (SLA) 120 41,8 26,59 24,15 1,50 45,8 Slovénie (SLE) 36 26,1 28,20 26,46 2,94 50,2 Ex-RDA (RDA) 64(g) 31,3(g) 27,47(g) – – Europe du Sud-Est Bulgarie (BUL) 234 54,1 24,96 23,48 1,38 58,2 Roumanie (ROU) 193 49,3 25,71 23,65 1,08 51,6 États baltes Estonie (EST) 132 40,7 26,96 24,02 1,02 48,4 Lettonie (LET) 96 39,4 27,17 24,43 1,53 49,6 Lituanie (LIT) 126 44,1 26,66 23,88 0,52 46,8 Autres pays de l’ex-URSS Biélorussie (BIE) 141 52,4 25,58 23,39 0,56 57,8 Moldavie (MOL) 173(h) 52,8(h) 25,36 22,8(h) 0,52(j) 53,8 Russie (RUS) 141 50,9 25,90 23,13(i) 0,36(k) 58,8(i) Ukraine (UKR) 160 60,9 24,72(i) – – 60,1(h) Notes : (a) ISF ajusté par la méthode de Bongaarts-Feeney (1998). (b) 1997-1998. (c) 1997-2000. (d) 1998-1999. (e) 1995. (f) Calculé à partir des taux de fécondité par âge du moment. (g) 1999. (h) 2001. (i) 1998. (j) 1990-2001. (k) 1989-1998. Sources: Conseil de l’Europe (2001, 2002), Eurostat (2001-2003), DASS (1999) et données non publiées.

 
Remerciements
 
Cette étude a été réalisée dans le cadre du projet « Towards a dynamic scenario model of economic determinants of European population development » financé par l’Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (projet n° A 510-03-901). Cet article est issu d’un working paper intitulé « Ten years of rapid fertility changes in the European post-communist countries: evidence and interpretation », publié par le Centre de recherches démographiques de l’université de Groningue (WP 02-1). Une version antérieure a été présentée à la Conférence démographique européenne d’Helsinki (7-9 juin 2001). Je remercie les nombreux collègues qui m’ont fourni des données sur divers pays de l’Europe centrale et orientale, en particulier Vlada Stankuniene, Boris Burcin, Hans-Peter Kohler, Sergei Scherbov, Elena Koytcheva, Taeke Gjaltema, Sergei Zakharov, Aura-Mihaela Zamfirescu et Krystof Zeman. Je suis reconnaissant à Frans Willekens, Leo van Wissen, Michaela Kreyenfeld et Sabu S. Padmadas de leurs commentaires et suggestions utiles. Enfin, de nombreuses suggestions précieuses ont été formulées par deux lecteurs anonymes de la version préliminaire de cet article.
 
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