2003
Population
Bibliographie critique
I. Analyses
Rubrique coordonnée par
Jacques Véron
avec le concours de
Dominique Diguet
du service de la Documentation et de la Bibliothèque
Les violences envers les femmes en France : une enquête nationale, Paris, La Documentation française, 2003, 370 p.
Cet ouvrage sans auteur rend compte du travail d’un groupe de neuf chercheures, qui se sont partagé la rédaction des chapitres, et d’un chercheur, qui a surtout contribué à la méthodologie de l’enquête. Si cet anonymat volontaire veut marquer le caractère collectif de l’entreprise, il me semble néanmoins opportun de rendre justice aux auteurs en donnant ici leurs noms : Maryse Jaspard, responsable de l’enquête, et Elisabeth Brown, sociodémographes (Paris I-Idup), Stéphanie Condon, sociogéographe (Ined), Jean-Marie Firdion, statisticien (Ined), Dominique Fougeyrollas-Schwebel, sociologue (CNRS-Iris), Annick Houel, psychologue sociale (Lyon II), Brigitte Lhomond, sociologue (CNRS-Lass), Florence Maillochon, sociologue (CNRS-Lasmas), Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles, épidémiologiste (Inserm-U149), et Marie-Ange Schiltz, statisticienne (CNRS-Cams et Cermes). Cette énumération a aussi pour vertu de montrer la variété des disciplines impliquées.
Il s’agit de la réponse à une demande politico-administrative, émanant du Service des Droits des femmes, qui s’inscrivait dans le prolongement de plusieurs conférences internationales ayant abordé la question des violences envers les femmes, et faisait suite à plusieurs modifications législatives portant sur la définition et la sanction du viol, de la violence sexuelle, de la violence conjugale, du harcèlement sexuel et du harcèlement au travail. Les responsables politiques et administratifs souhaitaient en effet disposer de données sur ces diverses formes de violence, données que ni les statistiques judiciaires ni les enquêtes de « victimisation » ne permettaient d’obtenir de façon satisfaisante.
Peut-on enquêter sur de tels sujets et quel crédit peut-on accorder aux réponses obtenues ? Ce sont là, évidemment, deux questions essentielles. D’autres enquêtes sur des « sujets sensibles » ont déjà été réalisées, et Population leur a consacré deux dossiers (en mars-avril 1999 et novembre-décembre 2001). C’est la méthodologie de l’enquête sur les comportements sexuels en France de 1992 (ACSF) qui a été largement reprise dans l’enquête ENVEFF. Rappelons les grandes lignes de la démarche : tirage d’un échantillon aléatoire de numéros de téléphone, ajout d’un chiffre pour ne pas exclure les « listes rouges », utilisation de l’annuaire inversé pour pouvoir envoyer une lettre-annonce, contact téléphonique, sélection (aléatoire) d’un répondant parmi les personnes éligibles dans le ménage, interview téléphonique (système CATI), pondération et redressement de l’échantillon des répondants. L’enquête est rendue totalement anonyme par la rupture de tout lien entre le fichier des adresses de personnes appelées et celui des répondants ; l’enquêteur ne compose d’ailleurs pas lui-même le numéro appelé : c’est un automate qui s’en charge.
Confidentialité et représentativité (sous réserve d’un bon taux de réponse) sont ainsi assurées. Reste à susciter des réponses sincères et complètes : c’est l’objet du travail préparatoire (construction et test des questionnaires, recrutement et formation des enquêteurs) et d’un bon suivi du terrain (contrôle du travail des enquêteurs, soutien à ceux-ci, « débriefings »…). À l’évidence, l’équipe a préparé l’enquête avec un très grand soin, et elle nous restitue les éléments essentiels de cette préparation (chapitre 1 et annexe 1) : revue des études étrangères existantes, analyse des sources statistiques disponibles, contacts avec les associations concernées, réflexions théoriques, élaboration des hypothèses, inventaires des faits sur lesquels on peut envisager d’interroger, préparation du questionnaire… Le déroulement du terrain est également décrit et analysé (chapitre 1 et annexes 2 et 3). Les taux de refus sont acceptables : 21 % au niveau des ménages contactés, c’est-à-dire avant sélection de la personne à interroger et sur la base d’une présentation assez générale de la thématique de l’enquête ; 12 % quand la personne à interroger a été désignée. On manifestera seulement un grand regret : que le questionnaire n’ait pas été inclus dans l’ouvrage (il est disponible sur le site de l’Ined : www.ined.fr/publications/collections, Document de travail n° 116) ; et une petite inquiétude : le fait que le conjoint ait été trop souvent présent dans la pièce pendant au moins une partie de l’interview. Quelles que soient les précautions prises pour que les réponses faites par l’enquêtée soient les plus édulcorées possibles (oui/non, souvent/rarement, etc.), la présence d’un auteur potentiel de violences pendant l’interview est gênante. Le chapitre 12 témoigne d’ailleurs de cas limites à cet égard.
Au total, près de 7 000 questionnaires utilisables ont été collectés, auprès de femmes âgées de 20 à 59 ans.
Suivant la logique retenue pour le questionnaire, les auteurs traitent successivement dans l’ouvrage des diverses violences selon leur auteur ou leur cadre physique (conjoint, famille et proches, lieu de travail, espace public, téléphone et lettres) et leur ancienneté (douze derniers mois ou vie entière). Pour chaque source de violence, il faut distinguer entre les diverses formes possibles : insultes et menaces verbales, pressions et atteintes psychologiques, agressions physiques, agressions sexuelles. Pour les pressions psychologiques, les auteurs ont distingué entre « atteintes psychologiques » pour les formes les moins graves ou les moins fréquentes, et « harcèlement psychologique » pour les formes à la fois graves et répétées. Nous reviendrons plus loin sur la construction d’indicateurs synthétiques.
24 % des femmes ont déclaré avoir subi des pressions psychologiques de la part de leur conjoint (ou ami) au cours des 12 derniers mois, dont 8 % constituent une situation de harcèlement selon la classification des auteurs ; 4 % ont subi des insultes ou injures, 2 à 3 % des agressions physiques et 1 % des viols ou rapports sexuels forcés. Ces faits concernent les femmes de tous les groupes sociaux, et davantage les plus jeunes. L’instabilité professionnelle est un facteur aggravant (sans que l’on sache s’il s’agit d’une cause ou d’un effet), et l’on observe souvent que les femmes déclarant ces violences avaient déjà vécu des situations semblables dans leur enfance. Point important, et que l’on retrouvera presque tout au long de l’ouvrage : ces violences sont très souvent occultées, l’enquête ENVEFF ayant fréquemment constitué la première occasion d’en parler à un tiers.
Les violences causées par d’autres proches ou membres de la famille sont plus rares, probablement parce que dans ce cas les femmes sont en meilleure situation pour éviter l’auteur des troubles. La vie en couple, quand elle n’est pas elle-même source de violence, semble d’ailleurs protéger contre ce type d’agresseurs.
Les atteintes sur le lieu de travail donnent d’abord à l’auteur du chapitre l’occasion de commenter une enquête comparative du BIT (1998), qui classait – faussement – la France en très mauvaise position. Les données précises de l’enquête, quant à la forme des agressions et surtout à la période de référence, permettent d’y voir plus clair : 17 % des femmes déclarent avoir subi des pressions psychologiques au cours des 12 derniers mois (dont 4 % de cas entrant dans la définition retenue par les auteurs pour le « harcèlement »), 8 % ont subi des agressions verbales et 2 % des agressions à caractère sexuel. Fait assez surprenant : les responsables de ces violences sont rarement des responsables hiérarchiques, mais plutôt des clients ou des collègues ; ce qui montre que la loi ne pouvait pas continuer de conditionner la définition du harcèlement sur le lieu de travail à l’existence d’un lien de subordination. Les rédacteurs du chapitre ne commentent pas un résultat assez curieux : le fait que les violences sur le lieu de travail et les violences conjugales semblent aller souvent de pair ; on aurait pu supposer, a priori, une certaine indépendance entre ces deux aspects.
Les données sur les violences dans les espaces publics permettent aussi de corriger une idée reçue. Si 19 % des femmes déclarent des violences dans ces espaces (13 % se plaignent d’insultes, 5 % d’avoir été suivies – ce qui peut être très traumatisant –, 2 % d’actes de violence physique), dans la moitié des cas les faits se sont produits dans des lieux a priori fréquentés (rue, parking) ou en circulant en voiture, et en plein jour. L’idée classique de l’agression nocturne en un lieu désert ne reflète donc qu’une partie de la réalité. Si les femmes vivant dans les grandes villes ou en agglomération parisienne rapportent le plus d’agressions de ce type (sauf pour les atteintes physiques), ce sont davantage celles vivant dans des immeubles classiques que celles habitant dans les « cités » et, parmi elles, les plus jeunes.
Les violences par courrier ou appel téléphonique sont certainement d’une moindre gravité. Elles sont aussi plus rares, bien que non triviales : 6 % des femmes ont reçu au moins un appel téléphonique obscène au cours de l’année écoulée.
Deux chapitres sont consacrés aux violences physiques et sexuelles sur la vie entière. Ce type d’agression est en effet suffisamment grave et traumatisant pour que l’on puisse penser d’une part que la victime s’en souviendra longtemps, et d’autre part qu’elle en souffrira longtemps. La prise en compte d’une durée plus longue permet aussi d’augmenter le nombre de personnes concernées par les différents faits, et donc de dépasser le problème des « trop petits nombres » observés sur 12 mois. Plus d’une femme sur dix a ainsi déclaré avoir subi au moins une agression sexuelle (rapport sexuel forcé – y compris par le conjoint –, tentative d’un tel rapport, attouchements sexuels), dont 5 % de tentatives de rapport forcé et 3 % de rapports forcés. Pour les attouchements, la première agression se situe majoritairement avant 15 ans, tandis que pour les rapports forcés, la période la plus exposée est entre 18 et 25 ans. L’agresseur était connu de la victime dans la majorité des cas (c’était un conjoint dans la moitié des cas), et la récidive est fréquente. La victime a souvent tu l’événement, mais sa sexualité en a été fréquemment perturbée et un soutien psychologique a été nécessaire.
Un chapitre traite d’ailleurs, plus systématiquement, des conséquences sur la santé, montrant une fréquente détérioration de l’état de santé physique et surtout mentale après une agression physique ou sexuelle. Un autre chapitre aborde le cas plus spécifique des immigrées.
Reprenons quelques résultats plus généraux. L’analyse selon l’âge à l’enquête (et donc par génération) donne une impression de stabilité dans le temps : on n’observe pas « d’inflation » de déclarations chez les plus jeunes. La catégorie sociale ne semble pas non plus très discriminante : aucune catégorie n’est à l’abri, pas plus les cadres supérieurs qu’une autre. Si, comme on l’a dit, le silence fait le plus souvent suite à ces violences, une réponse efficace aux violences conjugales est la séparation. D’où l’utilité d’interroger sur une longue période rétrospective, et non sur les seuls derniers mois, la rupture conjugale – quand elle était possible – ayant pu mettre fin à certaines violences.
Si l’ouvrage donne globalement une impression de très grande solidité, d’une volonté de nuances dans le propos (on a, par exemple, interrogé les femmes sur les violences qu’elles auraient elles-mêmes commises, et elles les ont assez largement reconnues), et celle de « dégonfler » des estimations excessives répandues ici ou là, il reste d’une lecture un peu ardue. La mise en page en est en partie responsable (les tableaux sont souvent renvoyés en page suivante, au verso), la présentation des tableaux n’est pas toujours d’une grande clarté (quand une ligne commence par « dont », on ne sait pas toujours à quoi s’applique ce « dont »). Les effectifs sont parfois réduits, et certains commentaires ne semblent pas pouvoir être tenus : par exemple, quand on compare un taux de 3,3 % avec 2,3 % sur un des sous-groupes (p. 69), la différence n’est probablement pas significative. Par ailleurs, les efforts pour présenter des analyses multifactorielles sont restés épars : on trouve p. 160 une première régression logistique, avec calcul d’odds ratios, mais la méthode est présentée… page 257, et l’on ne sait guère pourquoi on y recourt par moments et pas à d’autres.
La publication des résultats de l’enquête a été, dans l’ensemble, très bien accueillie et ses données font déjà référence. Certains aspects en ont été critiqués, et il vaut sans doute la peine de s’arrêter sur ces critiques. La méthodologie, on l’a dit, a été soigneusement mise au point, et rares sont les auteurs qui peuvent se prévaloir d’avoir accumulé ces dix dernières années autant d’expérience personnelle dans les enquêtes sur des sujets sensibles. En particulier, les préventions qui peuvent encore se manifester à l’égard des enquêtes téléphoniques sont maintenant largement dépassées : celles-ci peuvent donner de meilleurs résultats que les enquêtes en face à face, à condition d’être annoncées par des lettres-avis officielles et d’être menées par des enquêteurs spécialement formés et suivis (nous renvoyons le lecteur aux articles de Population cités plus haut). Le fait qu’il faille composer un grand nombre de numéros tient à ce que, quand on procède au hasard pour atteindre un ménage ordinaire, on tombe très souvent sur des numéros non attribués, ou correspondant à des entreprises, ou à des résidences secondaires, ou à des ménages sans personne éligible pour l’enquête : il ne s’agit aucunement d’un indicateur du taux de refus.
Par ailleurs, toute construction d’indicateur synthétique réunissant des registres de comportement très variés encourt facilement le reproche d’amalgame s’il est présenté isolément, sans indications sur son mode de construction. En l’occurrence, ce n’est pas le cas ; les auteurs ont pris grand soin, en toute honnêteté intellectuelle, de détailler les composantes de l’indicateur synthétique. Si l’estimation globale de 10 % de femmes « vivant en situation de violence conjugale » est bien proposée, et a été beaucoup reprise dans la presse, les éléments permettant d’interpréter ce résultat sont immédiatement disponibles : 1 % de violences sexuelles, 2 à 3 % d’agressions physiques, 7 à 8 % de situations de « harcèlement moral » dont la définition est également précisée. Le lecteur de l’ouvrage a donc tous les moyens de recomposer librement l’indicateur sur d’autres principes, s’il le juge utile.
À chacun de tirer maintenant parti de ces résultats. On ne peut demander à une recherche pionnière de fixer d’entrée de jeu tous les cadres d’analyse ; on peut même être en désaccord avec certaines des interprétations proposées, sans que cela remette en cause l’utilité et la valeur scientifique de l’ensemble de la recherche.
Henri Leridon
Blum Carol, Strength in Numbers: Population, Reproduction, and Power in Eighteenth-Century France, Baltimore & London, John Hopkins University Press, 2002, 261 p.
Dans cet ouvrage très bien écrit, Carol Blum s’intéresse à la controverse sur la dépopulation qui prit place en France de la fin du règne de Louis XIV (Vauban-Boisguilbert) jusqu’aux dernières années du XVIIIe siècle (la première édition de l’Essai de Malthus). Certes, le sujet avait déjà été l’objet des travaux désormais classiques de J.J. Spengler et, plus près de nous, de Jean-Claude Perrot et Jacqueline Hecht. Toutefois, l’approche de C.B. est largement originale. Alors que Spengler et, dans une moindre mesure, J.-C. Perrot s’étaient intéressé principalement aux rapports entre pensée démographique et pensée économique, l’auteur s’interroge sur la liaison entre questions de population et représentations de la famille chez les penseurs des Lumières. Elle montre que parallèlement aux problèmes de mesure de la population et de la détermination des causes matérielles – économiques – du déclin ou de l’accroissement de la population française, un débat très vif se développe quant aux causes morales.
Le premier chapitre, consacré aux penseurs de la fin du règne de Louis XIV, plante le décor. À côté de Boisguilbert et surtout Vauban, points de départ d’une analyse quantitative et centrée sur les causes matérielles de la population, Fénelon est le représentant d’une tradition chrétienne qui met en avant les causes morales de la dépopulation. Cette manière de poser le problème de la population aura un écho au moins aussi puissant que la première dans les écrits des philosophes et penseurs sociaux du XVIIIe siècle : cette démonstration est au cœur du livre de C.B. et, disons-le tout de suite, de sa réussite également. Le second chapitre décrit en détail le contenu des onze lettres sur la dépopulation des Lettres persanes de Montesquieu. L’auteur montre comment Montesquieu décline sa discussion sur plusieurs thèmes qui se juxtaposent en un ensemble complexe de causes de population (et de dépopulation) : la religion, la forme du gouvernement, le climat et les mœurs (ces derniers permettant d’expliquer notamment quelques cas aberrants comme la Chine).
Les trois chapitres suivants étudient « les multiples bienfaits » de l’erreur de Montesquieu, pour utiliser l’expression de J.-C. Perrot. Le premier, consacré au célibat, trace l’évolution de ce débat jusqu’à 1789. C.B. montre que la critique du célibat développée par les philosophes, et dirigée à l’origine contre le clergé catholique, a largement contribué à modifier les mentalités. À l’approche de la Révolution, les philosophes eux-mêmes en viennent à expérimenter les vertus du mariage et un nombre croissant d’entre eux (Beaumarchais, Choderlos de Laclos) épousent la mère de leur(s) enfant(s) naturel(s). Le quatrième chapitre évoque la place du divorce dans les débats des Lumières sur la population. Cette place, quoique limitée puisque la discussion n’est réellement fournie qu’au cours de la dernière décennie du règne de Louis X V, est intéressante. En effet, la propagande en faveur de la légalisation du divorce a une dimension très clairement populationniste. C’est au nom de l’objectif de maximisation de la population que Cerfvol, le plus prodigue de ces auteurs, justifie cette entorse à l’institution sacrée du mariage. De manière similaire, la polygamie est également discutée dans le contexte de la « hantise de la dépopulation » de la France (chapitre 5). Ainsi, Montesquieu argue que la polygamie est une conséquence d’un sex ratio clairement défavorable pour les hommes dans certains climats. Un tel argument, comme les contemporains le notèrent avec effroi, justifiait la polyandrie dans le cas inverse (sex ratio défavorable pour les femmes). La discussion allait se poursuivre jusqu’à la Révolution, les auteurs alternant les argumentaires : moral chez Prémontval opposé à la polygamie, économique chez le Comte de Rantzau qui y voit la justification du servage comme de la polygamie, ou statistique chez La Michodière/Messance et Montyon/Moheau qui attaquent le problème à sa base en réfutant l’hypothèse de dépopulation.
La position de Rousseau, on ne s’en étonnera point, prend racine dans l’intimité de Jean-Jacques. Dans son sixième chapitre, C.B. nous donne à voir les origines autobiographiques des positions contradictoires de l’auteur sur la population et les questions associées :
« In the period between 1756 and 1771, Rousseau labeled demographic expansion a negative omen, then a positive sign, and finally both simultaneously, while he escorted the family from its unnatural beginnings through its unsatisfactory apogee to its eventual usurpation by the State. »
C. B. montre notamment que Rousseau proposait une vision paternaliste où la femme obéissante, modeste, recluse et fertile vit séparée de son mari la plupart du temps, ne le retrouvant qu’à l’occasion de brèves étreintes, où il satisfait son désir sexuel, parfois avec violence.
Le septième et dernier chapitre est consacré aux politiques de la population qui furent mises en place dans les premières années de la Révolution française. Alors que les discussions sur des déterminants de la natalité et le rôle que les relations institutionnelles (mariage, divorce) et sexuelles (polygamie, polyandrie) entre hommes et femmes y jouaient n’avaient jamais eu de répercussions directes sur la législation, la Révolution allait être, en ce domaine comme dans tant d’autres, une période d’expérimentations. Les valeurs prônées par la religion catholique furent les plus rapidement et les plus violemment attaquées. Les vœux de célibat et de chasteté firent l’objet d’une critique qui s’étendit marginalement à toutes les formes de célibat. En 1792 et 1793, une série de lois mirent fin à l’interdiction du mariage pour tous les ordres religieux et la Terreur intensifia encore la pression sur ceux-ci. La politique anti-célibat allait se poursuivre sous Thermidor, ce qui se traduisit par une augmentation du nombre des mariages, mais pas des naissances. L’indissolubilité du mariage fut elle aussi mise à mal par la Révolution et, le 20 septembre 1792, un décret légalisa le divorce, supprimant notamment l’inégalité fondamentale qui punissait la femme adultère mais pas son mari. L’ouvrage s’achève sur Malthus. En nous rappelant l’importance des théories de Rousseau dans la formation du jeune Malthus, C.B. nous invite à voir l’Essai sur le principe de population comme le point final d’un siècle de controverses sur les déterminants de la fécondité et de la taille de la population. L’ouvrage de C.B., on l’aura compris, fait partie des ouvrages incontournables pour qui s’intéresse à l’histoire des savoirs sur la population.
Loïc Charles
Chartterjee Shoutir Kishore, Statistical Thought: A Perspective and History, Oxford New York, Oxford University Press, 2003, 416 p.
L’ouvrage est divisé en deux parties offrant respectivement une perspective sur les théories statistiques et une histoire des principales notions à l’œuvre dans cette discipline. Cependant, l’auteur prend soin de préciser qu’il « ne s’agit pas d’un livre sur l’histoire de la statistique ». L’explication de cette déclaration, pour le moins paradoxale si l’on en croit le titre et les divisions de l’ouvrage, est simple : il s’agit en réalité « d’un essai pour retracer le développement des concepts statistiques du point de vue de l’état présent de la question ». En un mot, c’est à une histoire rétrospective que nous avons affaire, c’est-à-dire à une méthode qui néglige certains détails chronologiques et n’insiste que sur des notions, des démonstrations ou des résultats qui joueront un rôle important dans l’actuelle statistique.
Le principal objectif de l’auteur est à n’en pas douter pédagogique. Chaque chapitre est soigneusement découpé en paragraphes clairs et distincts, chacun de ces paragraphes étant accompagné d’un intertitre encadré qui en livre immédiatement le contenu. L’ouvrage est en effet le produit d’un cours professé à Calcutta afin de donner aux étudiants une vue complète du développement de la statistique actuelle. Le second objectif que S.K. Chatterjee se propose est, ainsi qu’il l’exprime, « plus personnel ». Comme beaucoup de statisticiens actuels, dit-il, il a été formé dans la tradition fréquentiste et behaviouriste, tradition remise aujourd’hui en question par les écoles néo-bayesiennes. Souhaitant resituer la controverse sur un plan « au moins subjectif », l’auteur n’en déclare pas moins avoir dépassionné l’appréciation des différentes questions soulevées. L’y a aidé la prise en considération de l’arrière-plan philosophique et historique de ces questions, dans la perspective discutable qui est la sienne, celle, nous l’avons souligné, du « retour en arrière » à partir de ce qui se pratique aujourd’hui.
De l’ensemble résulte un exposé d’une haute technicité, pour la lecture duquel – l’auteur en est bien conscient – une solide formation aux techniques statistiques est au préalable requise.
La première partie, celle que l’on pourrait qualifier de « problématique », comprend les chapitres 1 à 4 et consiste en un exposé du problème philosophique de l’induction et de sa résolution compte tenu du rôle joué par le calcul des probabilités dans la statistique. Les différentes interprétations de la théorie des probabilités impliquées dans le processus statistique sont discutées dans le troisième chapitre, et le quatrième décrit les différentes approches de l’induction statistique adoptées par les différentes écoles de probabilistes qui se sont penchés sur la question.
La seconde partie, celle que l’on pourrait qualifier de « pragmatique », est divisée en 6 chapitres et consacrée à l’origine et au développement des concepts statistiques qui soutiennent aujourd’hui la théorie et le calcul.
Cet ouvrage, tout pédagogique qu’il soit, s’adresse donc à des statisticiens confirmés. Les développements y sont souvent rapides, toujours extrêmement formalisés. On peut prendre pour exemple le chapitre 5, consacré à la « préhistoire » de la statistique, où est brossé en une trentaine de pages un tableau, relativement complet mais historiquement très survolant, de recherches qui se sont développées du début du XVIe à la fin du XVIIIe siècle, en passant par Galilée, Huygens, Graunt, Leibniz, le pari de Pascal, pour aboutir au paradoxe de Saint-Pétersbourg, à la question de l’inoculation telle que la traite Daniel Bernoulli, et aux linéaments du « modèle normal ».
L’ensemble sera indubitablement très utile aux statisticiens mathématiciens désireux de faire le point sur les fondements mathématiques de leurs connaissances et de leurs pratiques actuelles. L’historien des sciences sociales comme le philosophe y apprendront peu, voire rien, s’ils confrontent les apports de ce livre à celui du toujours pertinent Todhunter ou au travail très documenté historiquement de Stephen M. Stiegler, ou enfin aux deux volumes qui marient si harmonieusement formalisation et connaissance historique, que l’on doit à Anders Hald.
Jean-Marc Rohrbasser
Franck Robert (éd.), The Explanatory Power of Models (Methodos Series vol. 1), Kluwer Academic Publishers, 2002, 310 p.
Ce premier volume de la collection Methodos, dont l’objet général est d’examiner et de résoudre les principaux problèmes méthodologiques qui se posent en sciences humaines, est consacré au pouvoir explicatif des modèles utilisés dans différentes disciplines telles que l’archéologie, la démographie, l’économie, la géographie, les sciences politiques, la psychologie, la sociologie et la philosophie des sciences. Nous allons montrer ici comment l’examen détaillé des modèles utilisés dans ces diverses sciences conduit l’éditeur de cet ouvrage, Robert Franck, à un point de vue très nouveau sur la recherche aussi bien théorique qu’empirique.
Une première partie examine le rôle des modèles statistiques en sciences sociales et leur lien avec les théories explicatives : de telles théories peuvent-elle remédier aux imperfections des modèles statistiques et, inversement, l’analyse statistique peut-elle permettre l’élaboration d’une bonne théorie explicative ? Une démographe, Godelieve Masuy-Stroobant, un psychologue, Guy Lories, des sociologues, Anne-Marie Aish et Peer Scheepers et al., examinent ces questions dans le cadre de leurs sciences respectives. Voyons leurs principaux résultats.
Si l’on cherche à relier les mécanismes sociaux par une modélisation statistique, il semble en premier lieu difficile d’élaborer une connaissance cumulative, étant donné le manque de consensus sur les procédures statistiques à mettre en œuvre pour parvenir à un accord entre différents chercheurs. La méta-analyse, qui utilise diverses études entreprises sur le même sujet, n’est guère une solution à ce problème. Elle peut même conduire à des résultats désastreux (Jaynes, 2003) si la comparabilité des études, faites dans différents lieux et à différents moments, n’est pas vérifiée, comme cela est généralement le cas en sciences sociales.
En second lieu, cette modélisation statistique peut faire place à une théorie plus générale en vue de fournir une explication d’un phénomène donné, que l’on peut dès lors chercher à tester. Mais une telle théorie rencontre de nouvelles difficultés : comment choisir les variables explicatives du phénomène étudié, sans arbitraire ? Quelle est la nature des relations entre les variables choisies, qui peuvent se modifier lorsque l’on change les variables considérées ? Il n’est donc pas suffisant d’essayer de mettre en place un modèle causal de ce mécanisme, car il peut avoir simultanément diverses fonctions. C’est donc plutôt vers un modèle fonctionnel qu’il faut se tourner.
Dès lors, une seconde partie va montrer comment élaborer un tel modèle. Deux ingénieurs, Armand de Callataÿ et Michel Verleysen, nous présentent, pour le premier, l’utilisation de simulations informatiques en vue de modéliser la macro-économie et, pour le second, l’utilisation de réseaux artificiels de neurones en vue de modéliser le fonctionnement du cerveau humain. Il suffit de connaître les propriétés de tels mécanismes, à l’aide d’expériences et d’observations, pour être à même de reconstruire l’architecture fonctionnelle d’un système sans en connaître l’architecture matérielle (reverse engineering method). Ainsi, Armand de Callataÿ (1992) a pu écrire : « L’ingénieur comprend un système existant lorsqu’il peut créer une machine (virtuelle) qui est fonctionnellement équivalente à ce système ». De tels modèles sont dès lors applicables dans des champs aussi variés que la médecine, la physique, l’économie, etc.
La recherche d’un tel modèle fonctionnel en sciences sociales peut conduire à un consensus sur un programme de recherche beaucoup plus large et auprès d’un plus grand nombre de chercheurs que la recherche d’un hypothétique modèle causal de mécanismes sociaux. Cependant, comme nous l’avons dit, ces modèles formels sont aveugles au contenu interne des systèmes observés dans le monde réel. Il est donc nécessaire de les compléter par une observation empirique détaillée des systèmes sociaux observés pour mettre en évidence ces contenus internes.
Une troisième partie va dès lors examiner plus en détail comment et à partir de quelles observations se sont élaborés des modèles plus généraux que les modèles causaux, qui recoupent d’ailleurs souvent plusieurs sciences humaines et même physiques. Ces modèles couvrent divers phénomènes de géographie humaine (Dominique Peeters, Marc Termote), tels que les modèles d’interaction spatiale, les modèles de localisation ou encore le modèle de Hotelling, des phénomènes politiques (Christine Mironesco), tels que le modèle de Tocqueville, et des modèles décrivant les jeux et les sports (Pierre Parlebas).
L’examen détaillé de ces modèles montre qu’ils conduisent à différencier clairement les modèles théoriques des modèles empiriques :
- les modèles théoriques représentent uniquement la structure formelle générale des phénomènes étudiés. La recherche de cette structure consiste à dégager les mécanismes qui génèrent et permettent d’expliquer les propriétés observées. Elle peut dès lors être applicable à des phénomènes très divers. Ainsi, le caractère formel des modèles d’interaction spatiale, issus de la loi de gravitation, pourrait rendre possible leur application à de nombreux phénomènes sociaux, qui possèdent les mêmes propriétés, tels que les migrations, les navettes, les appels téléphoniques, etc. Cependant, pour savoir si une telle loi est pertinente, il faut établir qu’elle est nécessaire, comme cela a été fait selon Robert Franck pour la loi de Newton. À notre avis, le caractère « nécessaire » (p. 232) de cette loi ne paraît pas si évident qu’il l’affirme. En fait, on peut penser que divers modèles théoriques peuvent s’appliquer de façon correcte à un ensemble de phénomènes, et le choix entre ces modèles peut se faire sur des critères d’élégance ou de simplicité. Une analyse plus poussée de ce caractère semble donc indispensable, avant de pouvoir conclure ;
- les modèles empiriques s’intéressent, en particulier dans les sciences sociales, aux influences statistiques (corrélations, par exemple) qui existent entre les variables observables, mais peuvent également être non statistiques. Ils permettent de découvrir les combinaisons de facteurs qui peuvent jouer sur ou altérer ces propriétés. Cependant, cette observation doit se faire en cherchant à reconstituer l’architecture théorique à partir des effets observables : on retomberait sinon sur un nombre très élevé d’hypothèses causales, comme la recherche actuelle en démographie nous le montre (Godelieve Masuy-Stroobant).
C’est donc bien la combinaison de ces deux types de modèles qui permettra de franchir le fossé qui sépare recherche empirique et recherche théorique. Il importe dès lors de voir plus précisément ce qui sous-tend ces deux types de modèles. La quatrième partie va explorer ces territoires épistémologiques.
Thomas Burch montre que les modèles de simulation utilisés en démographie sont plus là pour modéliser des idées théoriques que pour tenter de représenter des données empiriques. Il en résulte que les procédures à appliquer pour valider de telles simulations doivent être différentes de celles utilisées pour un modèle empirique. Les premières sont dès lors plus proches de la confirmation d’une théorie que du test d’un modèle empirique. Il y a cependant dans son article un danger de confusion entre modèles théoriques et empiriques. Par exemple, la théorie de la transition démographique ne me semble pas pouvoir être considérée comme un modèle théorique. En effet, il s’agit d’une construction empirique reliant déclin de la mortalité et déclin de la fécondité, qui n’est pas forcément valide dans toutes les conditions que les populations peuvent rencontrer comme il l’indique lui-même (p. 252). Une véritable théorie doit être recherchée à un niveau plus approfondi, en utilisant des concepts plus précis que le contenu empirique d’un vague déclin de la mortalité et de la fécondité, et qui restent encore à trouver.
Jean-Claude Gardin, pour sa part, propose une analyse des modes de penser et d’écrire en archéologie, à partir des publications faites dans ce domaine, et des possibilités de l’appliquer à d’autres sciences humaines. Cette approche contribue en particulier à éclairer l’opposition souvent faite, par exemple, entre analyse mathématique des biographies utilisée en démographie et récits de vie utilisés en ethnologie. Elle montre que cette opposition entre modèles et récits (Gardin, 2001) est moins forte qu’il n’y paraît, les schématisations des modèles étant également analysables comme des discours et les modèles discursifs pouvant être soumis à des tests informatiques empiriques.
Pour conclure, Robert Franck présente une synthèse des deux démarches théorique et empirique, qui fournit une approche plus solide pour les sciences humaines. Le modèle théorique permet d’expliquer les propriétés d’un système social général ou plus particulier en faisant référence à une structure formelle qui peut être transférable à d’autres systèmes, pour autant que ceux-ci possèdent des propriétés identiques aux siennes. Le modèle empirique représente la combinaison des facteurs sociaux qui permettent d’expliquer d’une autre façon les mêmes propriétés de ce système social – d’une autre façon que ne le fait le modèle théorique, à savoir en faisant référence à la structure matérielle (empirique) du mécanisme qui engendre ces propriétés. Il est donc particulier à ce système social, mais peut être vu comme une manifestation d’un modèle formel plus général. Cette synthèse fournit une base philosophique solide pour comprendre le pouvoir explicatif des modèles.
En ouvrant une nouvelle façon de penser les sciences humaines et en posant des questions souvent laissées de côté, lorsque l’on entreprend une étude, cet ouvrage marque un tournant dans les approches habituellement suivies par ces sciences. Il montre clairement qu’elles doivent identifier les catégories qui assument l’objectivation du vécu humain (Granger, 1988, p. 219) et permettent la mise en place de véritables théories scientifiques. Cependant, dans les diverses sciences sociales, ces catégories n’ont pas encore été identifiées et les concepts qu’elles utilisent sont encore trop près de l’observation statistique des phénomènes sociaux qu’elles étudient. C’est l’étape à venir dans ces diverses sciences qui nous permettra de dire si elles réussiront ou non ce saut vers un véritable modèle théorique.
Daniel Courgeau
Rosental Paul-André, L’intelligence démographique. Sciences et politiques des populations en France (1930-1960), Paris, Éditions Odile Jacob, 2003, 368 p.
La démographie occupe en France une place particulière en alimentant de nombreux débats, en particulier sur la fécondité et la famille, les migrations internationales et le vieillissement de la population. Cette « sensibilité à la chose démographique », si elle n’étonne pas les Français, surprend des observateurs étrangers. Pour Paul-André Rosental, « cette exception française s’explique par l’histoire » et notamment par la place qu’a progressivement pris le discours nataliste à partir du Second Empire. Mais la démographie aurait-elle pour autant été prisonnière du natalisme ? C’est à cette question que répond l’auteur dans un ouvrage très dense et très documenté examinant, de manière on ne peut plus attentive, la façon dont au cours des années 1930-1960 se développe une discipline et dans quel contexte est créé l’Ined en 1945. Par un travail sur des archives de cette institution, Paul-André Rosental entend « passer d’une histoire sauvage et partiale des concepts à une histoire sociale contrôlée ». La tentation existe de séparer l’histoire de la démographie, discipline autonome ayant développé des méthodes originales, de celles des questions de population ou des problèmes de population, qui seraient débattus dans la société civile ou dans les milieux politiques. Le pari de l’auteur est précisément de lier, de relier des histoires qui se répondent : « […] concepts, méthodes, institutions savantes, institutions politiques, idéologies et politiques de population sont pris dans un même écheveau et se construisent simultanément ».
Ce sont trente années décisives pour la reconnaissance de la démographie comme science mais aussi science utile à l’action qu’explore Paul-André Rosental. À la veille de la seconde guerre mondiale est créé le Haut Comité de la population (en 1939), qui disparaît sous le régime de Vichy avant d’être « ressuscité par de Gaulle en avril 1945 », sous le nouveau nom de Haut Comité consultatif de la population et de la famille. Pourquoi cette institution est-elle créée en 1939 ? Pour répondre à cette question, l’auteur analyse le rôle des groupes de pression natalistes et précise aussi celui joué par des personnalités du monde administratif ou politique, parmi lesquelles figurent en particulier Adolphe Landry, qui a publié La Révolution démographique en 1934 et publie en 1945 le Traité de démographie. Jacques Doublet, directeur de la Sécurité sociale après la guerre, est secrétaire de ce comité. Alfred Sauvy y est nommé mais tardivement. Fernand Boverat fait aussi partie du Haut Comité ; il est alors le président de l’Alliance nationale, association nataliste. Les liens du Comité avec cette association sont forts puisque Landry, Doublet ainsi que Georges Pernot, un autre membre du Haut Conseil, en font également partie. Personnage-clé de cette période, Adolphe Landry joue aussi un rôle important à la Société de statistique de Paris et à l’Union internationale pour l’étude scientifique des problèmes de population (UIESP), en étant responsable de la section française. L’auteur rappelle aussi que Pierre Laroque, chargé à la Libération de mettre en place la Sécurité sociale, fait partie du cabinet de Landry lorsque celui-ci est ministre du Travail. Ce sont les mêmes acteurs que l’on retrouve au lendemain de la guerre.
L’année 1939, c’est aussi celle du Code de la famille – il s’agissait alors de rédiger des « mesures cohérentes dans le domaine des politiques de population » – ; une des activités du Haut Comité est de faire connaître les dispositions du Code de la famille. Il se préoccupe aussi de propagande démographique, de la lutte contre les « maladies sociales », tout en jouant un « rôle de proposition et de réflexion en matière démographique ».
Viennent ensuite la période de Vichy et la Libération. Paul-André Rosental consacre des pages analysant subtilement ces années marquantes, pour y déceler notamment les éléments de continuité et de rupture par rapport aux temps précédents et comprendre le paysage politico-administrativo-scientifique de 1945. Un homme entre alors en scène et va jouer un rôle décisif : le pédiatre Robert Debré qui, note l’auteur, « bénéficie à la fois d’une alliance avec les médecins résistants communistes et de la synergie gaulliste avec son fils Michel ». Robert Debré est « un fervent militant de la cause de la population » ; il est marqué par l’hygiénisme et le natalisme. Robert Debré souhaite la création d’un ministère qui aurait en charge « l’ensemble des problèmes humains du pays ». En 1945, la population est grand sujet de préoccupation, si l’on en juge au fait que trois instances chargées de mener la politique de population sont créées ou recréées : le Secrétariat général à la Famille et à la Population, confié à Alfred Sauvy, le Comité interministériel et le Haut Comité consultatif de la population et de la famille, renaissance du Haut Comité d’avant-guerre mais, note P.-A. Rosental, devenu « consultatif ». Il est intéressant de scruter la liste des personnes dont les noms ont circulé comme membres possibles du HCPF et ceux finalement retenus. L’auteur estime « qu’entre un tiers et une moitié des membres du nouveau Haut Comité ont l’expérience des instances familiales vichystes ». Sur la liste finale des membres figurent notamment Boverat, Robert Debré, Doublet, Alfred Sauvy (ès qualités).
L’Ined est créé en 1945. À travers l’histoire de sa création et celle des quinze premières années d’existence de cette institution, Paul-André Rosental montre de manière très précise, documents toujours à l’appui, comment l’histoire aurait pu se dérouler différemment, quels étaient les enjeux du moment, quel était le rôle joué par les différents acteurs et quels étaient les réseaux d’influence. Cette histoire est complexe et bien éloignée de celle privilégiant une volonté unique et plus ou moins systématique de mettre les questions démographiques au-devant de la scène. Dans son chapitre « Un Institut pour Alfred Sauvy ? », l’auteur nous montre les conditions dans lesquelles l’idée défendue, notamment par Robert Debré, de la création d’un institut de démographie va conduire à la création de l’Ined et les attitudes ambiguës face à la Fondation Carrel (« […] les savants se disputent les richesses considérables de la Fondation Carrel : personnels, locaux, équipements »). L’Ined est créé par une ordonnance du 24 octobre 1945 ; de Gaulle lui-même a apporté son soutien à cette création. Ami de Robert Debré, Alfred Sauvy devient directeur de l’Ined.
Dans la seconde partie de son livre, Paul-André Rosental montre comment la création, politique, de l’Ined va permettre le développement de la démographie comme discipline scientifique. Cette histoire de l’Ined est elle-même complexe. L’auteur montre l’importance du « comité technique », auquel appartiennent Robert Debré, Adolphe Landry et Jacques Doublet. Les autres membres sont soit des « personnalités de poids, capables d’établir des connexions au plus haut niveau dans les principaux domaines administratifs et scientifiques connexes à l’activité de l’Ined », soit des « figures symboliques garantissant l’ouverture politique du comité », soit des représentants de groupes de pression, soit des scientifiques. Paul-André Rosental se livre à une analyse minutieuse de la façon dont l’Ined acquiert en une quinzaine d’années « une reconnaissance à la fois scientifique et politico-administrative ». Il s’agit pour ce nouvel institut de répondre à une demande sociale tout en conquérant une légitimité scientifique. C’est « cette imbrication étroite, cette construction simultanée qui unit théories et politiques démographiques » que l’auteur dénomme « intelligence démographique ».
L’Ined dispose d’une large marge de manœuvre puisque l’intérêt pour la démographie est grand et que le contenu de celle-ci est assez méconnu. L’institut, non seulement fournit des informations démographiques à tout l’appareil d’État, mais se préoccupe des problèmes de population tout en faisant progresser la démographie comme discipline scientifique. L’auteur montre, à travers la réception des travaux d’Alfred James Lotka, comment une « démographie analytique » va se développer, sous l’impulsion de Paul Vincent, de Jean Bourgeois-Pichat et de Louis Henry. Pour bien faire comprendre les enjeux de recherches centrées sur « la population » ou sur « la démographie », l’auteur revient sur les années d’entre-deux-guerres et sur la place, dans les débats politiques ou scientifiques, du birth control, de l’eugénisme, du natalisme, de même que sur les modèles de croissance de la population alors en vogue (en particulier le modèle logistique de Pearl).
Le baby-boom et les travaux qu’il a entraînés illustrent cette position particulière de l’Ined, institut de recherche mais aussi producteur d’analyses utiles à la société, ou du moins jugées comme telles. Le baby-boom existe-t-il ? C’est-à-dire y-a-t-il une hausse significative de la fécondité par rapport à la période d’avant-guerre ? C’est une question de recherche. Mais ce n’est pas seulement cela. P.-A. Rosental note que « pour Henry, l’enjeu est simultanément un enjeu de politique publique ». Si le renversement de tendance de la fécondité est bien réel, il convient notamment de développer des infrastructures, écoles et logements pour y faire face. Soucieux du sens à donner pour la société aux évolutions démographiques, Louis Henry n’en privilégie pas moins une recherche scientifique de haut niveau (le conduisant par exemple à « surmonter les limites des données publiées »). Un chapitre consacré à « L’histoire comme observatoire démographique » permet à l’auteur de l’Intelligence démographique de se livrer à propos de la démographie historique, auquel le nom de Louis Henry reste attaché, à un exercice passionnant de sociologie des sciences.
De son analyse de cette période d’institutionnalisation de la démographie, Paul-André Rosental conclut à son extrême importance, tant d’un point de vue cognitif, sous l’influence de Lotka et de sa contribution à la dynamique des populations, que politique – « la période est celle des changements incessants – et radicaux – de régimes » – et administratif (« la cause de la population et de la famille pénètre au sein de l’appareil d’État »). L’auteur rejette tout « finalisme rétrospectif » conduisant à considérer la création de l’Ined comme étant la simple conséquence d’une « montée en puissance du natalisme, dont le général de Gaulle se [faisait] le champion ». Ainsi, sans ce que l’auteur appelle « le problème Sauvy », à savoir que celui-ci est « influent par ses réseaux et sa légitimité d’expert, mais démuni de toute position durable de pouvoir », le projet de Robert Debré d’un institut de démographie n’aurait pas vu le jour. L’institut créé, Alfred Sauvy va tout faire pour concilier influence et autonomie, conscient de ce qu’il existe une « distance optimale avec “l’action” ». Ces années sont aussi celles d’une reconnaissance, à l’échelle internationale, de l’importance des questions de population (grâce en particulier à l’action des Nations unies et des fondations américaines). L’Ined bénéficie aussi de l’évolution vers un État-providence (ainsi la question de savoir si le baby-boom est un phénomène réel ou non a une grande importance pour le budget de l’État, les prestations d’allocations familiales ayant été mises en place lorsqu’il s’agissait de relancer la fécondité).
Un des grands mérites de l’ouvrage de Paul-André Rosental est de nous faire vivre une histoire presque au jour le jour, à travers des projets institutionnels, des réseaux d’influence ou des logiques de carrières individuelles, et de lier cette histoire aux grands événements que connaît la France au cours de ces trois décennies ainsi qu’au progrès de la science démographique. C’est une « histoire accidentée », celle « de heurts entre des configurations scientifiques, démographiques et politiques », que présente l’auteur de L’intelligence démographique. Un livre majeur pour ceux qu’intéressent les questions de population mais aussi pour tous ceux qui veulent comprendre, à partir d’un exemple particulièrement riche, comment la science et le politique peuvent interagir.
Jacques Véron
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De Callataÿ A., 1992, Natural and Artificial Intelligence: Misconceptions About Brains and Neuronal Networks, Amsterdam, Elsevier-North Holland.
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Gardin J.-C., 2001, « Modèles et récits », in Epistémologie des sciences sociales, J.-M. Berthelot (éd.), Paris, Presses universitaires de France.
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Granger G.-G., 1988, Essai d’une philosophie du style, Paris, Éditions Odile Jacob.
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Jaynes E.T., 2003, Probability Theory: The Logic of Science, Cambridge, Cambridge University Press.