Population
I.N.E.D

I.S.B.N.sans
190 pages

p. 707 à 738
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Volume 58 2003/6

2003 Population

Deux âges d’émigration ouvrière

Migration et sédentarité dans un village industriel

Nicolas Renahy  [*] Nicolas Renahy, Inra-CESÆR, 26 bd du Dr Petitjean, BP 87999, 21079 Dijon, France, tél. : 03 80 77 26 17, fax : 03 80 77 25 71, Cécile Détang-Dessendre  [**] Séverine Gojard  [***]
À partir de l’étude d’une cohorte d’individus nés de 1939 à 1946, recensés en 1954 dans un village industriel de l’Est de la France, cet article met en évidence un modèle de sédentarisation de la main-d’œuvre ouvrière. Celui-ci voit l’intégration d’ouvriers non qualifiés par l’alliance avec des femmes autochtones, puis la reproduction locale du statut d’ouvrier par l’aîné des fils. Une aristocratie ouvrière émerge ainsi, à travers des mécanismes de parenté correspondant à un état donné du marché du travail.
Ce résultat est obtenu en combinant enquête ethnographique (reconstitution de trajectoires de lignées dans l’espace et dans le système d’emploi) et travail statistique (ACM et modèles de durée). La même opération, réalisée sur une cohorte d’individus nés dans les années 1960, indique que le modèle ne fonctionne plus. L’autochtonie, véritable clé d’entrée dans ce marché local du travail au cours des années 1960, pousse dans les années 1980 à la migration en raison de la crise de l’emploi local.
Based on the study of a cohort of individuals born between 1939 and 1946 enumerated in an industrial village in eastern France in the 1954 census, this article presents a model of working-class non-migration. The integration of unskilled workers is shown to proceed by marriage with local-born women, followed by the local social reproduction of worker status by first-born sons. A labour aristocracy thus emerges, through kinship mechanisms that correspond to a given state of the labour market.
This result is obtained by combining an ethnographic survey (reconstruction of the trajectories of lines of descent in space and in an employment system) and statistical analysis (MCA and failure-time models). The same operation conducted on a cohort of individuals born in the 1960s indicates that the model no longer functions. As a result of the local unemployment crisis, the local origins that were the key to access to the local labour market in the 1960s become an incentive to migration in the 1980s.
A partir del análisis de una cohorte de individuos nacidos entre 1939 y 1946 y censados en 1954 en un municipio del este de Francia, este artículo presenta un modelo de sedentarismo de la mano de obra trabajadora. En base a este modelo, la integración de los obreros no calificados se produce a través de la alianza con las mujeres autóctonas, y la reproducción local del status de obrero a través del hijo mayor. Es así que aparece una aristocracia obrera, a través de mecanismos de parentesco que corresponden a una situación determinada del mercado de trabajo.
Estos resultados se obtienen combinando una encuesta etnográfica (para reconstituir las trayectorias familiares en el espacio y en lo referente al empleo) y análisis estadístico (ACM y modelos de duración). Sin embargo, el modelo deja de funcionar si se toma como base una cohorte de individuos nacidos durante los años sesenta. El hecho de ser autóctono, clave para la entrada en el mercado de trabajo local durante los años sesenta, empuja a la migración durante los ochenta, debido a la crisis del empleo local.
Pour faire émerger le modèle de sedimentarísation de la main-d’œuvre ouvrière qui fonctionnait au cours des années 1960 dans un petit village industriel de l’Est de la France, Nicolas Renahy, Cécile Détang-Dessendreet Séverine Gojardmettent en place un dispositif complexe d’observation et d’analyse. Celui-ci conjugue collecte à la fois quantitative et qualitative, enquête ethnographique et approche biographique et permet de mettre en évidence les atouts de la population d’origine locale (notamment en termes de réseaux) comparativement aux nouveaux arrivants. Vingt ans plus tard, le contexte a profondément changé et ce modèle n’a plus cours. Au-delà d’une étude monographique, l’intérêt de l’article réside dans l’approche proposée, intégrant perspective qualitative et traitement quantitatif de l’information collectée.
L’analyse conjointe de la mobilité géographique et de la mobilité sociale est moins développée en France que dans les pays anglo-saxons (Greenwood, 1997). Les travaux sur des données françaises, réalisés par des économistes (Jayet, 1996 ; Détang-Dessendre et al., 2002) ou des démographes (Baccaïni et al., 1993 ; Courgeau, 2000 ; Baccaïni, 2001) insistent sur les motivations professionnelles et résidentielles des migrations, mais la relation entre mobilité géographique et mobilité sociale y est peu abordée. À partir des générations masculines françaises nées de 1911 à 1930, Blum et al. (1985) ont établi l’existence d’un lien entre ascension sociale et migration géographique. Leur travail a été prolongé dans les années 1990 par l’équipe de l’Ined travaillant sur l’enquête Proches et parents, basée sur un échantillon représentatif de la population française adulte en 1990. Bonvalet et Maison (1999, p. 30-34) ont ainsi élaboré une sorte d’échelle de la mobilité géographique, qui va de la campagne vers la ville et de la province vers Paris, à laquelle se superpose la mobilité sociale intergénérationnelle : être fils d’ouvrier (et plus encore fils d’indépendant) ou résider dans une commune rurale conduit à une plus forte sédentarité, tandis qu’être cadre ou diplômé du supérieur est associé à une nette propension à la mobilité interdépartementale.
Par ailleurs, des travaux basés sur des données intergénérationnelles permettent de préciser l’influence de la parenté dans la formation des trajectoires individuelles, qu’il s’agisse du rôle des parents et des grands-parents (voir notamment Scardigli et Mercier, 1978 ; Santelli, 2001) ou des caractéristiques de la fratrie d’origine, tant coexistent « plusieurs phénomènes de dépendance entre les destins sociaux de germains de même sexe » (Zarca, 1999, p. 37 ; voir aussi Rosental, 1995). Ces influences de la parenté sont-elles immuables ou bien diffèrent-elles selon le contexte économique dans lequel elles sont observées ? Les travaux de Sayad (1977) ont montré que le sens que prend la migration découle de la configuration du groupe d’origine – de parenté, mais également de voisinage – que l’individu quitte et de celle du groupe qu’il intègre. Dans les deux cas, l’important est que la migration individuelle est déterminée par l’appartenance à une société locale, qui possède ses propres logiques de reproduction, elles-mêmes inscrites dans un contexte économique. Ainsi, à chaque génération correspond un état donné du marché de l’emploi, situation que Sayad définit par le terme d’âge. Partant de ce cadre d’analyse, enrichi par la prise en compte des relations de parenté, nous étudions la sédentarité des membres de familles ouvrières d’un village industriel de 600 habitants de l’Est de la France, Foulange, afin de comprendre comment mobilités sociale et géographique se conjuguent selon l’état du marché du travail. Après avoir explicité notre approche dans la première partie, nous analysons les rapports qu’entretiennent hiérarchie sociale, autochtonie et sédentarité à partir de l’étude d’une cohorte d’individus nés au tournant des années 1940. Nous exposons ensuite un modèle de sédentarité ouvrière et nous confrontons ce modèle aux caractéristiques migratoires et professionnelles des Foulangeois nés vingt ans plus tard.
 
I. Un éclairage monographique sur la reproduction familiale du monde ouvrier
 
 
Jean Dupuis, ouvrier retraité, est né en 1921 à Foulange où il a effectué toute sa carrière professionnelle. Il a quatorze ans quand son père, cultivateur, meurt accidentellement. Il reste avec sa mère (née au village à la fin du XIXe siècle, héritière de son père cultivateur) et ses deux frères cadets. À seize ans, Jean devient mouleur à l’usine Ribot-Renaudin [1], installée au village depuis la fin du XVIIIe siècle, qui fabrique des cuisinières. Ses deux frères suivront ses pas. Il se marie en 1944 à une bonne venue d’un village voisin et s’installe un temps dans les cités patronales avant de construire lui-même sa maison à côté de celle de sa mère. D’abord manœuvre en fonderie, il devient mouleur-modeleur en apprenant le métier sur le tas : « on était avec les vieux, et ils nous apprenaient à faire comme eux ». Ses capacités à travailler le métal, mais aussi le bois, lui assurent une bonne réputation liée à son savoir-faire. En fin de carrière, il est devenu chef d’équipe. Il prend sa retraite en 1981, quelques mois avant la fermeture définitive de l’usine.
Entre 1944 et 1959, Jean et sa femme ont eu sept enfants, trois filles puis quatre garçons. Les trois aînées sont entrées à l’usine dès l’âge de 14 ans. Elles se sont mariées jeunes et deux d’entre elles ont arrêté de travailler. Elles se sont installées à Foulange ou dans ses environs immédiats. Au milieu des années 1960, le premier fils de Jean, Luc, refuse de partir en apprentissage : il souhaite travailler à l’usine dès l’âge de 14 ans. Les trois fils cadets chercheront en revanche à obtenir une qualification après le certificat d’études primaires et quitteront le village ; deux d’entre eux ne travailleront jamais à l’usine. Aujourd’hui, alors que deux PME ont remplacé depuis vingt ans l’usine Ribot, les trois enfants de Luc y sont ouvriers.
Cette généalogie familiale, établie à l’aide des outils classiques de l’anthropologie (enquête en face-à-face, observation, analyse d’archives), donne à voir une lignée digne d’une « dynastie ouvrière » (Burdy, 1990) : la sédentarité et la reproduction du statut professionnel sur trois générations s’effectuent sur la base d’une transmission à l’aîné des garçons de chaque fratrie – les fratries étant appréhendées comme des ensembles de configurations au sein desquelles « la trajectoire propre à chaque membre se définit en rapport avec celle des autres » (Rosental, 1995, p. 134-135). Au-delà de sa singularité, cette lignée paraît exemplaire du fonctionnement du groupe ouvrier local. En effet, l’observation ethnographique de la société foulangeoise sur une durée de dix ans a permis de constater la récurrence de ce type de reproduction ouvrière par l’aîné des fils (Renahy, 1999). Néanmoins, quelle est la pertinence d’un tel constat, établi par l’accumulation d’observations monographiques ? Le regard de l’ethnographe ne risque-t-il pas d’être trop influencé par la rencontre d’un type particulier d’individus ? Ceux qui viennent au-devant de l’enquêteur sont classiquement dotés d’un capital scolaire, culturel ou symbolique qui les distingue de l’ensemble du groupe (Mauger, 1991). Dans le cas de l’enquête réalisée à Foulange, l’observation privilégie ainsi – sans avoir les moyens de maîtriser totalement ce biais – les ouvriers les plus légitimes localement ; en outre, elle n’a accès qu’à une partie des villageois d’origine, à savoir ceux qui sont restés sédentaires. Comment sortir de cette impasse ? Comment resituer ces ouvriers légitimes dans un espace villageois beaucoup plus large ? Le recours aux statistiques nous est apparu comme une solution possible parmi d’autres (Weber, 1995 et 2001).
Nous avons donc rassemblé des données statistiques originales à l’échelle de la commune de Foulange. Les deux cohortes étudiées ont été reconstituées à partir d’une méthode similaire. Nous avons délimité le champ aux personnes âgées de 8 à 15 ans recensées en 1954 et en 1975 (générations 1939 à 1946 pour la première cohorte, et générations 1960 à 1967 pour la seconde), afin de cibler l’analyse sur des jeunes qui n’étaient pas encore massivement entrés dans la vie active. Les informations tirées du recensement ont été complétées grâce au recours à d’autres sources (listes d’entreprises, d’élections prud’homales, etc.) [2], mais surtout à la mobilisation des réseaux d’information dans lesquels l’ethnographe était inséré. Les données recueillies par ce dernier moyen ont ensuite été vérifiées et complétées auprès d’un adjoint au maire ayant une connaissance fine de la démographie villageoise, et par une enquête téléphonique auprès d’un membre des familles concernées (enquête Renahy, 1997-2000). Pour chaque individu, nous disposons ainsi des informations suivantes : date de naissance et activité au moment du recensement, premier emploi occupé, profession et lieu de naissance de ses parents, composition et caractéristiques de sa fratrie, date et destination de l’éventuelle migration.
L’échelle d’analyse est la commune, et l’unité d’analyse est la lignée : c’est à ce niveau que l’on observe les décisions de migration et les mécanismes de sédentarisation. Nous nous inscrivons ainsi dans l’approche de M. Gribaudi (1987), qui rend compte des migrations entre Turin et son environnement rural au début du XXe siècle à partir de trajectoires familiales, dans lesquelles chaque individu est en situation de « dépendance réciproque » à l’égard des membres de sa parentèle. Cette posture de recherche vise à mieux percevoir les interactions entre transformations économiques et trajectoires familiales, grâce à l’observation de l’inscription des réseaux familiaux dans un environnement local (Rosental, 1999). Par ailleurs, le point de vue monographique nous permet de saisir le sens de la sédentarité, revers de la mobilité géographique. En appréhendant la mobilité géographique comme une « accumulation de capital spatial cohérente avec l’accumulation d’autres formes de capitaux » familiaux, J. Bourdieu et al. (2000, p. 784) invitent à penser sédentarité et migration dans la même logique : l’espace « est à la fois une ressource, au sens où il ouvre des possibles aux membres de la famille, et un cloisonnement, puisqu’il prédéfinit l’horizon de ses membres ».
Les deux cohortes foulangeoises étudiées reflètent l’évolution générale du monde ouvrier durant la seconde moitié du XXe siècle. La majorité des jeunes de la première cohorte sont entrés dans le marché du travail au cours des années 1950-1960 et appartiennent à la « génération singulière » décrite par G. Noiriel (1986, p. 210-236) : la classe ouvrière ne sera jamais aussi structurée en France qu’à cette époque ; l’héritage des générations antérieures fonctionne comme un acquis qui soude le groupe. Ce dernier est cependant très divers du fait de la nature des emplois occupés, de sa division sexuelle interne, des différences de qualification et de l’origine géographique de ses membres. Au sein de l’industrie française de cette époque, l’industrie métallurgique de Foulange appartient à ces « branches d’activité plus anciennes », rurales, qui « se maintiennent jusque dans les années 1970 » (op. cit., p. 212-213). En effet, l’usine de cuisinières Ribot bénéficie à la fois, depuis la fin des années 1940, de l’arrivée des ingénieurs qui rationalisent le circuit de production et des investissements du patronat familial réalisés dans le passé en dehors de l’usine : parc de logements locatifs construits dans l’entre-deux-guerres et maintien jusqu’à la fin des années 1960 des structures d’un paternalisme villageois (associations de patronage, encadrement des activités ouvrières de loisir, contrôle de la mairie dans une commune composée d’une population aux trois quarts ouvrière). Ce paternalisme permet la reproduction partielle de la main-d’œuvre ouvrière en même temps qu’il lui permet d’accéder à une qualification liée à une connaissance « de l’intérieur » de l’outil de production [3]. Enfin, les années 1960 sont marquées par l’arrivée d’une nouvelle vague de travailleurs immigrés : après les Polonais de l’entre-deux-guerres, arrivent à Foulange (comme dans la petite industrie et l’artisanat des environs) des populations d’origine portugaise puis maghrébine. L’usine enregistre au milieu des années 1960 son effectif maximum de salariés, légèrement inférieur à quatre cents personnes. Le système industriel local est à son apogée. Dès la fin des années 1960, le paternalisme industriel se délite, les cuisinières de l’usine ne se vendent plus sur un marché français envahi par des produits bas de gamme, nettement moins chers. L’entreprise familiale est rachetée par un groupe industriel en 1972. À partir de 1978, les départs en retraite ne sont pas compensés par des embauches, et le groupe industriel ferme finalement l’usine de Foulange en 1981. Les deux PME qui se sont installées sur le site au cours des années 1980 (la Société métallurgique foulangeoise, SMF, et la Compagnie du câblage français, CCF) n’ont pas renoué avec la politique paternaliste de sédentarisation de la main-d’œuvre fondée sur la location des logements aux ouvriers, et ont recruté dans un bassin micro-régional de plus en plus large : la proportion de salariés résidant au village est tombée à 36 % en 1997, contre 71 % en 1972.
C’est dans ce contexte que la seconde cohorte arrive sur le marché du travail à partir de la fin des années 1970. Comme l’ensemble des Français nés après 1950, elle est confrontée à des difficultés accrues d’insertion professionnelle et susceptible de connaître une rupture dans la mobilité sociale : au « pied à l’étrier » qu’ont connu les natifs des années 1940 succède ce que L. Chauvel (1998) a appelé une « inertie générationnelle ». La classe ouvrière, quant à elle, est en « éclats » (Noiriel, 1986) ; chômage, précarité et nouvelles modalités de gestion de la main-d’œuvre déstructurent le groupe (Beaud et Pialoux, 1999). Comment cette déstructuration se manifeste-t-elle dans les familles ouvrières ? Comment les parentés gèrent-elles cette crise de l’emploi ? En période de stabilité du marché du travail comme au moment de sa crise, quel rôle joue l’autochtonie dans le renouvellement d’une société ouvrière ? Afin d’apporter de premiers éléments de réponse à ces questions, intéressons-nous tout d’abord à la première cohorte de Foulangeois, nés entre 1939 et 1946, afin de caractériser la structure du groupe ouvrier local.
 
II. Autochtonie et sédentarité : les liens avec la structure sociale
 
 
Dans un premier temps, nous étudions la relation entre le comportement migratoire des générations 1939-1946 et l’héritage familial individuel. Une analyse de correspondances multiples (ACM) effectuée sur les individus âgés de 8 à 15 ans résidant dans la commune lors du recensement de 1954, au nombre de 111 [4], offre une vue d’ensemble des caractéristiques et comportements de sédentarité de ces membres de la population villageoise (tableau 1). Elle permet de cerner le rôle de l’héritage familial dans le devenir migratoire ou sédentaire du jeune Foulangeois, et aboutit à distinguer deux modèles différents quant au rapport à la mobilité géographique : un modèle d’autochtonie et un modèle de sédentarité. Sur la figure 1, l’axe 1 explique 14,3 % de l’inertie totale du nuage de points, et l’axe 2 en explique 11,1 %.

Tableau 1
Caractéristiques des cohortes foulangeoises
IMGIMGVariable	Abréviation	Première cohort...IMGIMF
Variable Abréviation Première cohorte (générations 1939-1946) Seconde cohorte (générations 1960-1967) Effectif Pourcentage Effectif Pourcentage Activité de la mère Active m-act 17 16,8 60 42,9 Inactive m-inact 84 83,2 80 57,1 Passage du père par RR Oui p-rr 86 85,1 118 84,3 Non p-nrr 15 14,9 22 15,7 Autochtonie Mère foulangeoise m-foul 62 61,4 55 39,3 Mère non foulangeoise m-nfoul 39 38,6 85 60,7 Père foulangeois p-foul 54 53,5 65 46,4 Père non foulangeois p-nfoul 47 46,5 75 53,6 CSP du père Agriculteur ou artisan p-agri 9 8,9 10 7,1 Cadre supérieur ou profession intermédiaire p-cadre 12 11,9 18 12,8 Employé p-empl 5 5,0 1 0,7 Ouvrier qualifié p-oq 24 23,8 51 36,4 Ouvrier non qualifié p-onq 51 50,5 60 42,9 Nationalité du père Français Frçs 96 95,0 107 76,4 Polonais (ou pays d’Europe de l’Est) Pol 5 5,0 9 6,4 Pays d’Europe du Sud EurS 0 0,0 24 17,1 Passage de l’individu par RR Oui i-rr 50 49,5 27 19,3 Non i-nrr 51 50,5 113 80,7 Passage de l’individu par SMF ou CCF Oui i-smf 15 14,9 16 11,4 Non i-nsmf 86 85,1 124 88,6 CSP de l’individu (1er emploi) Agriculteur ou artisan i-agri 5 5,0 2 1,4 Cadre supérieur ou profession intermédiaire i-cadre 14 13,9 9 6,4 Employé i-empl 24 23,8 30 21,5 Ouvrier qualifié i-oq 18 17,8 23 16,4 Ouvrier non qualifié i-onq 19 18,8 36 25,7 Encore scolarisé i-scol 9 8,9 31 22,1 Sans activité professionnelle i-foy 12 11,9 9 6,4 Mobilité (avant 1997) Sédentaire mig-pas 22 21,8 24 17,1 A migré à moins de 20 km mig-près 17 16,8 20 14,3 A migré à 20 km ou plus mig-loin 62 61,4 96 68,6 Type de migration Au moins un sédentaire dans la fratrie 1-sed 55 54,5 55 39,3 Aucun sédentaire dans la fratrie 0-sed 35 34,7 59 42,1 Migration groupée migroup 11 10,9 26 18,6 Âge à la migration Sédentaire mig-pas 22 21,8 24 17,1 A migré avant 18 ans m0-18 12 11,9 38 27,1 A migré entre 19 et 21 ans m19-21 22 21,8 41 29,3 A migré entre 22 et 24 ans m22-24 19 18,8 23 16,4 A migré à 25 ans ou plus m25+ 26 25,7 14 10,0 Total 101 100,0 140 100,0 Sources : première cohorte : recensements de la population de 1954 et 1975, listes du personnel de l’entreprise Ribot en janvier 1972, listes des élections prud’homales de 1962 à 1997, enquête Renahy 1997-2000 ; seconde cohorte : recensement de la population de 1975, listes des élections prud’homales de 1979 à 1997, enquête Renahy 1997-2000.

Figure 1
ACM sur les générations 1939-1946 (premier plan factoriel)
IMGIMGACM sur les générations 1939-1946 (premier plan fa...IMGIMF
Lecture : les correspondances entre les abréviations et les libellés des modalités figurent dans le tableau 1.
En caractères romains : modalités actives ; en italique : variables supplémentaires.
En majuscules : variables actives qui sont corrélées avec l’axe 1 (sur fond gris si elles ont une forte contribution à la constitution de l’axe).
En minuscules : variables actives qui sont corrélées avec l’axe 2 (sur fond gris si elles ont une forte contribution à la constitution de l’axe).
En gras : modalités qui interviennent dans la détermination des deux axes (sauf dans les cas, compliqués à indiquer graphiquement, où une modalité contribue fortement à la définition d’un axe et est corrélée avec l’autre).
Pour simplifier la présentation, nous n’avons pas reporté : (i) les modalités qui ont des contributions faibles à la détermination des axes (inférieures à la demi-contribution moyenne) ; (ii) les modalités qui se projetaient trop près du centre.
Sources : cf. tableau 2.
1. Autochtonie et transmission d’un patrimoine économique
L’axe 1 indique un premier clivage au sein de la population foulangeoise, en fonction du lieu de naissance des parents. D’un côté, les enfants de Foulangeois appartiennent plus souvent à des fratries dont au moins un des membres s’implante localement [5]. Cela se comprend d’autant mieux que les parents ont souvent une profession indépendante et sont détenteurs d’un patrimoine professionnel et foncier à transmettre. Un des fondements de la sédentarité locale réside donc dans la reprise par les individus du patrimoine économique, le plus souvent agricole – les trois quarts des indépendants sont agriculteurs –, de leurs parents. Lorsque l’individu n’est pas le repreneur de l’exploitation, il devient ouvrier non qualifié chez Ribot ; il peut s’agir d’une première insertion dans le marché du travail avant une migration. De l’autre côté de l’axe 1, les individus qui ont migré à plus de 20 km de Foulange sont voisins de ceux qui sont nés de parents non autochtones, de ceux dont le père est ouvrier non qualifié et de ceux dont la mère n’exerce pas d’activité professionnelle.
Ce premier axe restitue ainsi une opposition entre insiders et outsiders (Elias et Scotson, 1997). Les premiers sont nés de pères autochtones et bénéficient de la transmission d’un patrimoine économique qui favorise leur implantation locale. À l’autre extrême, les outsiders sont fils d’ouvriers non qualifiés et non autochtones. Leurs pères occupent la plus basse position sur l’échelle sociale locale et n’ont rien à transmettre. La sédentarisation est alors plus rare et un certain nombre de migrations se font en famille [6].
2. Sédentarité et position sociale
Le second axe de l’analyse de correspondances multiples peut s’interpréter comme un axe de sédentarité et comme une échelle sociale. Le pôle ouvrier est nettement représenté en bas, où l’on trouve à la fois les enfants d’ouvriers, les individus qui sont eux-mêmes ouvriers et ceux qui ont travaillé chez Ribot. En haut, les fils de pères cadres ou indépendants se situent à proximité des individus qui ne sont pas passés par l’industrie locale. Cette opposition entre les ouvriers et les autres catégories sociales se double d’une opposition entre migrants et sédentaires, les premiers étant voisins des classes moyennes ou supérieures, les seconds du pôle ouvrier.
La reproduction sociale du groupe ouvrier (enfants ouvriers qualifiés, issus de pères eux-mêmes ouvriers qualifiés) est associée à une forte sédentarité : les individus qui ont accédé à des postes d’ouvriers qualifiés dans l’usine sont plus souvent sédentaires, et ils sont plus souvent nés d’une mère autochtone.
3. Gradation sociale de la mobilité géographique et ordre territorial
L’analyse de correspondances multiples nous permet de mettre en évidence deux modèles villageois différents de sédentarité et de migration. Le premier modèle repose sur l’autochtonie du père. L’un de ses pôles est constitué par les individus les plus sédentaires et ancrés localement : il est composé des agriculteurs qui sont fils d’agriculteurs, dont le père et généralement la mère sont autochtones. À ce pôle sédentaire s’oppose un pôle de migrants, qui semble concerner les fractions les moins établies de la classe ouvrière locale : nés de parents allochtones, leurs pères étant venus à Foulange pour travailler à l’usine en tant qu’ouvriers non qualifiés, ils ne s’implantent pas. Le second modèle concerne les salariés de l’industrie locale, et c’est cette fois l’autochtonie de la mère qui favorise la sédentarité des enfants. Ce modèle renvoie à des résultats d’études antérieures sur la mobilité des populations françaises (Blum et al., 1985 ; Bonvalet et Maison, 1999) qui ont souligné la dichotomie entre mobilité des enfants de cadres moyens ou supérieurs d’un côté et sédentarité des enfants d’ouvriers de l’autre. Tandis que les migrations durant les études s’inscrivent dans la perspective d’une ascension sociale (ou du maintien d’une position élevée), la sédentarité passe par l’emploi à l’usine, et la qualification du père comme celle de l’enfant sont ici déterminantes.
Nous allons focaliser la suite de l’étude sur le cas des enfants dont le père a travaillé à l’usine : ces familles ne disposant pas d’un réel capital économique ou foncier (la grande majorité des salariés de l’usine Ribot était locataire de l’entreprise jusqu’à la fin des années 1970), que peuvent-elles transmettre à leurs enfants ? L’ACM nous permet d’ores et déjà de poser quelques jalons pour l’analyse du groupe ouvrier : les enfants d’ouvriers non qualifiés sont majoritairement nés de parents allochtones et ils ont plus souvent effectué des migrations de longue distance, qui seraient des migrations par défaut (on migre parce que l’usine Ribot offre trop peu d’opportunités d’ascension professionnelle), alors que les enfants d’ouvriers qualifiés, plus établis, restent et valorisent à l’usine une position dans ce qui a été appelé ailleurs un « ordre ouvrier localisé » (Renahy, 2001). Cet ordre ouvrier, qui affirme au sein du groupe une légitimité autochtone, est indissociable de la configuration sociale et professionnelle locale : il n’existe que du fait de la présence conjointe d’un patronat paternaliste, de cadres d’origine plutôt urbaine, d’agriculteurs et d’artisans qui composent un pôle autochtone. C’est l’ensemble de cette configuration que l’on souhaite désigner plus généralement sous l’expression d’ordre territorial, dans le sens où sur un tel site industriel de relative petite taille s’établit entre les différentes populations qui y résident une hiérarchie sociale basée à la fois sur les caractéristiques professionnelles des familles et sur l’ancienneté de leur installation.
Cette première analyse ne nous permet pas d’aller plus avant dans la connaissance des pratiques migratoires des enfants d’ouvriers, même s’il est à présent possible de les situer entre le pôle autochtone des agriculteurs et le pôle allochtone des familles ouvrières « de passage » à Foulange. Afin de préciser le lien entre mobilités sociale et géographique des cohortes étudiées, nous proposons à présent de définir un modèle de sédentarité ouvrière. Cela nécessite de travailler spécifiquement sur les enfants dont le père a travaillé à l’usine sans y occuper une position de cadre [7], en excluant ceux qui sont partis dans l’enfance avec leurs parents puisque nous allons situer les décisions de migration affectant des individus par rapport à des configurations familiales. Cette opération s’accompagne d’un changement de base de données (on ajoute aux individus recensés leurs frères et sœurs respectifs), d’échelle (on passe d’une cohorte villageoise à des individus situés par rapport à leur ascendance et à leur fratrie) et de méthode (d’une ACM à une analyse probabiliste).
 
III. Première cohorte : un modèle de transmission de la sédentarité ouvrière
 
 
Comme nous l’avons souligné plus haut, le phénomène qui retient notre attention n’est pas tant la migration que la sédentarité. Dès lors, la variable pertinente à étudier est la durée de séjour à Foulange. Pour ce faire, nous recherchons les facteurs qui ont une influence sur les décisions de migration et sur l’âge à la migration. Nous considérons l’ensemble des décisions intervenues avant janvier 1997, les éventuelles migrations ultérieures n’étant donc pas prises en compte.
Nous avons procédé d’une part à l’estimation non paramétrique des fonctions de séjour (Courgeau et Lelièvre, 1989) en stratifiant la population des fratries de Foulangeois nés au cours des années 1939-1946 selon différents critères (voir encadré). Des tests d’homogénéité permettent d’avancer de premiers résultats sur le pouvoir discriminant de ces critères. D’autre part, nous avons estimé des modèles paramétriques, lesquels nous permettent de raisonner toutes choses égales par ailleurs et de tester certaines interactions. Nous avons eu recours à différentes distributions pour étudier la durée de séjour à Foulange : une loi de Weibull, une loi log-normale et une loi log-logistique (cf. encadré). Nous avons aussi spécifié un modèle à risques proportionnels de Cox. Au vu des différents outils à notre disposition, les distributions log-normale et log-logistique paraissent les plus adaptées (annexe 1, figures A1 et B1) [8]. Nous avons estimé quatre modèles différents (tableau 3). Le modèle 1 est le modèle de base, où l’ensemble des dimensions explicatives sont portées, sans interaction entre les variables. Les modèles suivants prennent en compte différentes interactions, afin de mettre en évidence l’existence de combinaisons d’effets. Nous avons successivement introduit le rang dans la fratrie, le rang selon le sexe (en distinguant alors la place parmi les garçons et la place parmi les filles au sein de la fratrie), le passage par Ribot selon le rang dans la fratrie puis selon le degré d’autochtonie (modèles 2 à 4).
Quelques repères sur les modèles de durée
Les modèles de durée (ou modèles biographiques) sont des outils robustes, adaptés à de petits échantillons (pour une présentation détaillée de ces modèles, se reporter à Kalbfleisch et Prentice, 1980) :
La fonction de risque (ou quotient instantané) de la durée de séjour T est :
C’est la limite de la probabilité conditionnelle de sortie d’un état, ici la probabilité de migration. C’est la probabilité instantanée que T soit compris entre t et t + ∆t sachant que T ≥ t, ∆t tendant vers 0.
La fonction de séjour est la probabilité de ne pas être encore sorti d’un état ou, plus précisément ici, la probabilité que le temps passé à Foulange soit supérieur à t : S(t) = P(T > t).
Pour étudier la distribution de T, divers choix sont possibles. Une première solution est d’avoir recours à des méthodes non paramétriques de type estimateur de Kaplan-Meier. Dans ce cas, on ne fait aucune hypothèse sur la distribution de T et l’objectif est alors de l’estimer. La limite de cette approche réside dans le fait que l’on ne peut écrire une équation de régression pour évaluer le poids respectif des différents facteurs sur la durée de séjour. On estime alors des fonctions de séjour sur des groupes définis en fonction des critères supposés discriminants. La comparaison de ces fonctions de séjour renseigne sur l’effet du facteur choisi : un groupe ayant une fonction de séjour plus élevée a une probabilité de migrer plus faible. Les statistiques de Savage et de Wilcoxon permettent de tester l’égalité des fonctions de séjour. Ces deux tests diffèrent uniquement par la pondération accordée aux écarts, Wilcoxon donnant plus de poids aux différences en début de période. Si la statistique de Wilcoxon est supérieure à celle de Savage, on dira alors que les différences dans la fonction de séjour s’atténuent avec le temps.
On peut en deuxième lieu choisir la distribution de T dans une famille paramétrique précise, par exemple de type Weibull, log-normale ou log-logisitique. Selon Ruggiero (1992, p. 36), « cette approche est attrayante, car elle fait appel à des techniques d’estimation connues, comme le principe de maximum de vraisemblance, et produit des résultats d’estimation synthétiques […]. Cependant, potentiellement, une approche paramétrique n’est pas à l’abri d’un manque de robustesse et d’une perte d’efficacité des estimateurs lorsque la famille paramétrique choisie ajuste mal la distribution des données. Elle oblige surtout l’utilisateur à faire des choix restrictifs sur la distribution qui est l’objet même de son étude ». Dans ces modèles à sorties accélérées, les variables ont un effet multiplicatif sur la durée (additif sur son logarithme). La forme générale est la suivante : α est une constante, z un vecteur de covariables, β un vecteur de paramètres à estimer, σ un paramètre d’échelle à estimer et W une variable aléatoire dont la loi définit la loi de T.
Les modèles semi-paramétriques (Cox et Oakes, 1984) offrent une troisième possibilité qui est un compromis raisonnable entre l’estimateur de Kaplan-Meier et les modèles paramétriques (Greene, 2000). En effet, dans ces modèles dits à risques proportionnels, la fonction de risque s’écrit . Les variables explicatives ont un effet multiplicatif sur la fonction de risque. La question est de savoir si l’hypothèse de proportionnalité est vérifiée. Le risque de base h0(t ) représente celui de l’individu de référence (pour lequel des variables sont nulles). Il est non paramétré : le modèle est donc partiellement spécifié et appelé semi-paramétrique. L’estimateur de vraisemblance partielle de Cox permet d’estimer les paramètres β sans inférer de distribution connue à h0(t), qui est ensuite estimée de façon non paramétrique.
Les fratries de la première cohorte rassemblent 170 individus, parmi lesquels 23,5 % habitent toujours Foulange en 1997 (tableau 2). En raison de quelques données manquantes, les estimations ont été faites sur 166 individus.

Tableau 2
Caractéristiques de la première cohorte et proportion de sédentaires dans chaque catégorie (en %)
IMGIMGVariable	Effectif	Répartition (%)	Pr...IMGIMF
Variable Effectif Répartition (%) Proportion de sédentaires en 1997 (%) Sexe Homme 90 53 28,0 Femme 80 47 19,0 Passage par RR Oui 94 55 34,0 Non 76 45 10,5 CSP du père Non ouvrier 21 12 5,0 Ouvrier qualifié 32 19 37,5 Ouvrier non qualifié 117 69 23,0 Autochtonie Père et mère foulangeois 33 20 39,5 Mère foulangeoise, père non foulangeois 37 22 30,0 Père foulangeois, mère non foulangeoise 21 12 19,0 Père et mère non foulangeois 79 46 15,5 Rang dans la fratrie Aîné 79 46 25,0 Cadet 91 54 22,0 Total 170 100 23,5 Sources : recensements de la population de 1954 et 1975, listes du personnel de l’entreprise Ribot en janvier 1972, listes des élections prud’homales de 1962 à 1997, enquête Renahy 1997-2000.

Les enfants d’ouvriers qualifiés sont les plus sédentaires, à tous les âges (figure 2). À l’opposé, les individus dont le père exerçait une profession intermédiaire ont été les plus mobiles : à part un (sur 21), tous ont migré en fin de période. Les enfants d’ouvriers non qualifiés migrent jeunes (au même rythme que les enfants dont le père occupait une profession intermédiaire) mais passé 22-23 ans, leur probabilité de migrer diminue. Notons que ces enfants de père ouvrier non qualifié représentent 69 % de l’effectif observé. Qu’ils aient davantage migré que les enfants d’ouvriers qualifiés indique bien la prégnance des pratiques paternalistes, qui visent à attacher les familles les plus « méritantes » à l’entreprise – et donc à la localité – tandis que leur proportion élevée traduit le caractère sélectif et élitiste du système patronal.
Figure 2
Fonctions de séjour à Foulange (Kaplan-Meier) selon la profession du père (première cohorte)
IMGIMGFonctions de séjour à Foulange (Kaplan-Meier) selo...IMGIMF
Sources : cf. tableau 2.
L’estimation de modèles paramétriques permet de raisonner toutes choses égales par ailleurs et donc de préciser l’influence de la profession du père sur les décisions de mobilité. Ainsi, la différence entre les enfants d’ouvriers qualifiés et les enfants d’ouvriers non qualifiés n’est plus significative (tableau 3, modèle 1). Si, dans un contexte de stabilité de l’emploi industriel, les premiers ont plus de chances de rester sédentaires, c’est qu’ils possèdent plus de caractéristiques propres aux autochtones foulangeois que les seconds : ils sont partie prenante dans la constitution de l’ordre territorial (les enfants d’ouvriers non qualifiés ayant plus de chances de rester en marge de cet ordre social). Avoir un père exerçant une profession intermédiaire conduit enfin à avoir de plus fortes chances de migrer. Ce résultat est cohérent avec l’analyse générationnelle du paternalisme industriel de J.-P. Terrail (1990) : la première génération sert celui-ci, la seconde s’en sert, la troisième s’en sort. Jusqu’à son déclin, l’usine paternaliste est un lieu de qualification ; ce système est certes sélectif quant au droit d’entrée, mais il doit être compris en termes générationnels puisque c’est lorsqu’une génération l’utilise pour gravir les échelons de la hiérarchie de l’usine que ses enfants pourront la quitter, vraisemblablement pour occuper des emplois tertiaires dans les zones urbaines. Sur la base d’un tel raisonnement générationnel, et étant donnée la position géographique de Foulange, éloigné d’au moins 25 km des premières villes (mais en réalité de plus de 50 km des grands centres urbains), le système d’emploi industriel en vigueur au village jusqu’aux années 1970 peut être qualifié de petit pôle d’emploi rural, qui permet une première acculturation industrielle avant la migration urbaine des générations suivantes.

Tableau 3
Analyse paramétrique de la durée de séjour à foulange de la première cohorte (coefficients du modèle)
IMGIMGVariables	Modèle 1	Modèle 2	Modèle 3...IMGIMF
Variables Modèle 1 Modèle 2 Modèle 3 Modèle 4 log-normal log-logistique log-normal log-logistique log-normal log- logistique log-normal log-logistique Constante 3,38*** 3,32*** 3,43*** 3,37*** 3,49*** 3,45*** 3,37*** 3,29*** Né avant 1946 n.s. n.s. n.s. n.s. n.s. n.s. n.s. n.s. Né en 1946 ou après Réf. Réf. Réf. Réf. Réf. Réf. Réf. Réf. Mère non foulangeoise – 0,25*** – 0,24*** – 0,25*** – 0,23*** – 0,25*** – 0,24*** Mère foulangeoise Réf. Réf. Réf. Réf. Réf. Réf. A travaillé chez RR 0,36*** 0,36*** 0,35*** 0,35*** N’a pas travaillé chez RR Réf. Réf. Réf. Réf. Père ouvrier non qualifié n.s. n.s. n.s. n.s. n.s. n.s. n.s. n.s. Père profession intermédiaire – 0,27* – 0,26* – 0,28* – 0,28* – 0,29* – 0,29* n.s. n.s. Père ouvrier qualifié Réf. Réf. Réf. Réf. Réf. Réf. Réf. Réf. Aîné 0,12* 0,13* Cadet Réf. Réf. Homme 0,11* 0,12* Femme Réf. Réf. Aîné des garçons 0,24** 0,26*** 0,25*** 0,27*** Aînée des filles n.s. n.s. n.s. n.s. Cadet des garçons n.s. n.s. n.s. n.s. Cadette des filles Réf. Réf. Réf. Réf. A travaillé chez RR ï‚´ aîné 0,49*** 0,51*** A travaillé chez RR ï‚´ cadet 0,30*** 0,29*** N’a pas travaillé chez RR ï‚´ aîné n.s. n.s. N’a pas travaillé chez RR ï‚´ cadet Réf. Réf. A travaillé chez RR ï‚´ mere non foulangeoise n.s. n.s. A travaillé chez RR ï‚´ mere Foulangeoise 0,44*** 0,49*** N’a pas travaillé chez RR ï‚´ mere non foulangeoise n.s. n.s. N’a pas travaillé chez RR ï‚´ mere foulangeoise Réf. Réf. Log-vraisemblance – 112,32 – 111,77 – 111,68 – 111,08 – 113,58 – 113,08 – 111,40 – 110,16 Note : coefficient significatif au seuil de 1 % : *** ; au seuil de 5 % : ** ; au seuil de 10 % : * ; n.s. : non significatif. Sources : cf. tableau 2.

Les individus qui ont travaillé dans l’industrie locale sont globalement moins mobiles à tous les âges (figure 3 ; les tests de Wilcoxon et de Savage sont très significatifs). Ce résultat est d’autant plus marquant que 55 % des individus de la génération étudiée ont travaillé à un moment ou à un autre chez Ribot [9]. Par ailleurs, les fonctions de séjour se distinguent significativement selon le degré d’autochtonie (figure 4). Les enfants dont le père et la mère sont originaires de Foulange sont les moins mobiles à tous les âges et 39 % d’entre eux vivent encore à Foulange en 1997. Viennent ensuite les enfants dont seule la mère est originaire de Foulange. Les enfants dont le père est Foulangeois se différencient peu de ceux des allochtones. L’estimation des fonctions de séjour en distinguant uniquement deux catégories – les enfants dont la mère est Foulangeoise et les autres – met en évidence des comportements significativement différents : les enfants de Foulangeoises migrent moins à tout âge. L’origine de la mère est donc le facteur discriminant et dans les estimations qui suivent, nous considérons uniquement le lieu de naissance de la mère.
Figure 3
Fonctions de séjour à Foulange (Kaplan-Meier) selon le passage ou non par Ribot (première cohorte)
IMGIMGFonctions de séjour à Foulange (Kaplan-Meier) selo...IMGIMF
Sources : cf. tableau 2.
Figure 4
Fonctions de séjour à Foulange (Kaplan-Meier) selon l’autochtonie des parents (première cohorte)
IMGIMGFonctions de séjour à Foulange (Kaplan-Meier) selo...IMGIMF
Sources : cf. tableau 2.
L’introduction d’interactions entre les variables dans les modèles paramétriques (modèles 2 à 4) indique que la sédentarité est l’affaire d’individus qui combinent deux caractéristiques : avoir travaillé chez Ribot et être autochtone par ascendance maternelle. Ces deux déterminants sont complémentaires. Avoir travaillé à un moment donné à l’usine ne constitue pas en soi un facteur de sédentarité, il faut en plus avoir un ancrage familial à Foulange (modèle 4). Inversement, l’ancrage familial ne suffit pas pour expliquer une moindre mobilité puisque les autochtones qui n’ont pas travaillé chez Ribot ne se distinguent pas des allochtones. Au sein du village, il existe donc bel et bien une logique d’appartenance à l’usine qui recrute non seulement ses salariés en fonction d’une dichotomie entre autochtones et allochtones, mais qui, parce que l’entreprise Ribot assure une première insertion professionnelle des enfants d’ouvriers, a une influence à long terme sur le devenir migratoire de ces derniers.
Il n’y a en revanche pas de différence très marquée entre hommes et femmes en matière de sédentarité. Enfin, si les aînés migrent légèrement moins que leurs cadets en début de vie active (figure 5), les fonctions de séjour des deux sous-populations se rejoignent quand les individus vieillissent [10].
Figure 5
Fonctions de séjour à Foulange (Kaplan-Meier) selon le rang dans la fratrie (première cohorte)
IMGIMGFonctions de séjour à Foulange (Kaplan-Meier) selo...IMGIMF
Sources : cf. tableau 2.
La combinaison du rang dans la fratrie et du sexe (modèle 2), nous permet de préciser le modèle de reproduction sociale ouvrière. Les effets mitigés du sexe et du rang, mis en évidence précédemment, viennent de l’existence d’une interaction. Le facteur qui exerce une influence discriminante sur la sédentarité est le fait d’être l’aîné des garçons d’une fratrie. Les femmes, quel que soit leur rang, et les cadets des hommes ont des comportements qui ne se différencient pas significativement. Nous retrouvons ici un résultat classique de l’anthropologie de la parenté, discipline qui a montré que c’est avant tout à travers les logiques de reproduction masculine que s’effectue la reproduction de l’ordre social (Héritier, 1981). Sans entrer dans les débats entre disciplines et entre courants, notons que ce point est un résultat récurrent des recherches, qu’elles soient fondées sur la démarche structuraliste de F. Héritier ou celle de B. Vernier (1991), lequel s’intéresse d’abord aux « rapports de parenté réels » (en l’occurrence les échanges affectifs familiaux dans l’île grecque de Karpathos) en traitant la famille « comme un système structuré de positions ». Les travaux de démographie historique (Rosental, 1995) ou de sociologie (Zarca, 1993a, 1993b, 1995a et 1995b), fondés sur l’analyse de fratries selon le sexe, démontrent la validité du résultat pour des sociétés dites complexes, qu’il s’agisse de la France rurale du XIXe siècle ou de générations de Français contemporaines. Notons que l’étude du cas foulangeois, parce que nous disposons de données sur les fratries, met en exergue deux facteurs essentiels à la reproduction de l’ordre masculin : l’importance d’être l’aîné et celle de l’ascendance maternelle. L’aîné des garçons ne se positionne en effet comme légataire privilégié de l’ordre social local que parce qu’il est né d’une mère autochtone. Hérédité patrilignagère et matrilocalité vont de pair : on retrouve, par-delà le cadre domestique (Schwartz, 1990, chap. 3), le rôle-clé de la relation mère/fils à l’intérieur du monde ouvrier, dans une logique de transmission sociale du statut d’autochtone.
Enfin, le croisement entre le rang dans la fratrie et le passage par l’usine (modèle 3) permet de hiérarchiser l’influence de ces deux facteurs sur la sédentarité. Avoir travaillé chez Ribot joue un rôle plus important que le fait d’être l’aîné (la différence entre aîné et cadet lorsqu’il y a passage par Ribot est significative à 1 %). En revanche, parmi les individus qui ne sont pas passés par l’industrie locale, le fait d’être aîné ou cadet ne modifie pas de façon significative la durée de séjour. Ainsi émerge une hiérarchie du plus au moins sédentaire : aîné passé par Ribot, cadet passé par Ribot, non passé par Ribot (quel que soit le rang). Ce dernier constat ne fait que renforcer la conclusion de l’existence d’une logique lignagère au sein du salariat de l’industrie foulangeoise : la relation à l’entreprise est partie intégrante d’un patrimoine transmissible.
Le modèle de sédentarité/migration ainsi mis en évidence opère au niveau des lignées ; il favorise la sédentarisation des enfants d’ouvriers qui disposent d’un ancrage local par leur mère et, au contraire, la migration des personnes dont le père occupait une profession intermédiaire. Cet univers ouvrier localisé possède sa propre logique reproductrice puisqu’il y a transmission du statut parmi les hommes formés à l’usine, et, au sein de ceux-ci, d’abord aux aînés des garçons. Du point de vue des familles ouvrières, l’impératif pour le groupe domestique de « transmettre à la génération suivante, maintenus ou augmentés, les pouvoirs et les privilèges qu’il a lui-même hérités » (Bourdieu, 2002, p. 205) s’accomplit au sein de la société foulangeoise à travers la transmission de l’emploi ouvrier du père à l’aîné des fils et le maintien au village de la lignée, forte d’un « stock professionnel familial » (Rosental, 1999, p. 111) territorialisé. Au-delà de la nécessité de préserver un patrimoine lignager, se dessine ainsi une dimension strictement liée à la socialisation enfantine des garçons aînés comme garants de la perpétuation de l’identité familiale à travers la dimension professionnelle de celle-ci. Cette charge lignagère peut être, selon les configurations particulières, perçue de manière positive – « chance d’être aîné », pouvoir symbolique sur la fratrie, engagement privilégié dans la reproduction sociale, etc. – tout autant que négative – « pression » parentale, soumission à la logique lignagère, etc. De même, en ce qui concerne les fils cadets, peut-on tout à la fois parler de désengagement et d’exclusion de la reproduction de la lignée. C’est dans tous les cas un mode de transmission de la charge lignagère qui s’établit au sein d’un marché local du travail stable. Quelle a été la pérennité de ce modèle ? Comment a-t-il évolué au cours des années 1980 avec la crise de l’emploi industriel ?
 
IV. Seconde cohorte : fin d’un modèle et changement de stratégies migratoires
 
 
À première vue, la crise ne semble guère affecter les comportements de migration dans la mesure où les proportions de sédentaires restent constantes : dans la seconde cohorte (générations 1960-1967), 28 % des hommes et 16 % des femmes résident toujours à Foulange en 1997 (tableau 4), contre 28 % et 18 % respectivement pour la première cohorte (tableau 2). Pourtant, le groupe ouvrier s’est modifié : on perçoit très clairement une féminisation de la classe ouvrière locale. Si 21 % des filles étaient femmes au foyer dans les générations 1939-1946, ce n’est plus le cas que de 9 % d’entre elles dans les générations 1960-1967. Et tandis que dans les deux cohortes, la part des femmes parmi les ouvriers qualifiés est négligeable, la proportion de femmes chez les ouvriers non qualifiés augmente significativement : elles représentent la moitié des effectifs d’ouvriers non qualifiés dans les générations 1939-1946 et les trois quarts dans les générations 1960-1967 (alors que la part des femmes dans la population totale est de 52 % dans la première cohorte et de 60 % dans la seconde). Ce phénomène résulte en partie des modifications de la structure d’emploi locale, dans la mesure où CCF, l’une des deux PME qui ont succédé à Ribot dans les années 1980, emploie majoritairement des femmes non qualifiées. On retrouve ici le processus de féminisation du salariat français « que vingt-cinq ans de chômage et de rationnement du travail n’ont pas entamé » (Maruani, 2003, p. 3). La SMF, seconde PME, ne peut quant à elle absorber l’ensemble de la jeune main-d’œuvre ouvrière masculine, dont l’insertion professionnelle est difficile et s’effectue à présent soit dans l’artisanat des environs du village, soit directement dans l’industrie urbaine.

Tableau 4
Caractéristiques de la seconde cohorte et proportion de sédentaires dans chaque catégorie (en %)
IMGIMGVariable	Effectif	Répartition (%)	Pr...IMGIMF
Variable Effectif Répartition (%) Proportion de sédentaires en 1997 (%) Sexe Homme 105 45,0 28,0 Femme 127 55,0 16,0 Passage par SMF ou CCF Oui 29 12,5 45,0 Non 203 87,5 17,0 Passage par RR Oui 48 21,0 14,5 Non 184 79,0 22,0 CSP du père Non ouvrier 46 20,0 13,0 Ouvrier qualifié 87 37,5 22,0 Ouvrier non qualifié 99 42,5 22,0 Autochtonie Père et mère foulangeois 19 8,0 21,0 Mère foulangeoise, père non foulangeois 21 9,0 5,0 Père foulangeois, mère non foulangeoise 84 36,0 17,0 Père et mère non foulangeois 108 47,0 26,0 Rang dans la fratrie Aîné 95 41,0 16,0 Cadet 137 59,0 23,0 Total 232 100,0 20,0 Sources : recensement de la population de 1975, listes des élections prud’homales de 1979 à 1997, enquête Renahy 1997-2000.

1. Crise du modèle…
Comme pour la première cohorte, nous avons procédé à l’estimation des fonctions de séjour [11] et des modèles de durée (annexe 2). Un premier constat s’impose : le modèle de sédentarité décrit pour la première cohorte ne se vérifie pas pour la seconde. La profession du père n’exerce plus d’influence sur les comportements de sédentarité. De même, le rang selon le sexe ne joue plus aucun rôle dans la sédentarisation des individus de la seconde cohorte. Enfin, le passage par l’industrie locale (ici SMF ou CCF), dont nous avons vu l’importance avec Ribot dans le modèle de sédentarité établi précédemment, joue bien encore un rôle significatif dans le fait de rester sédentaire. Mais si la majorité de la première cohorte connaissait une insertion professionnelle par l’usine (55 %), seulement 12,5 % des individus de la seconde cohorte sont passés par les nouvelles entreprises SMF ou CCF. Les modèles de durée indiquent que rien ne distingue plus significativement les autochtones des allochtones parmi ceux qui ont travaillé dans ces entreprises (modèle 4). Le système professionnel localement concentré que constituait le marché de l’emploi des usines Ribot jusqu’aux années 1970 disparaît avec l’usine paternaliste [12]. Le modèle mis en évidence pour la première cohorte doit donc bien être rattaché à une époque particulière, les années 1960, et à un type d’industrie rurale dans lequel l’efficacité du système paternaliste était à son apogée.
2. … et changement des stratégies familiales ouvrières
Cette disparition d’un modèle de sédentarité propre à un lieu et à une époque, progressive mais néanmoins manifeste, a des conséquences sur les différentes composantes de la classe ouvrière. La distinction entre populations autochtone et allochtone vaut toujours pour la seconde cohorte. Mais ce sont les enfants dont la mère est native de Foulange ou de ses environs immédiats qui migrent le plus (voir annexe 2). L’ancrage territorial de la famille devient ainsi facteur de mobilité.
Les familles autochtones changent donc de stratégie de reproduction. Alors que le marché de l’emploi local n’offre plus aux lignées ouvrières de possibilité d’ascension sociale au sein d’un système mono-industriel, ce sont plus souvent les allochtones qui restent au village. Les autochtones pris dans une ancienne logique lignagère d’ascension sociale s’orientent rapidement vers d’autres marchés du travail, vraisemblablement urbains [13]. L’ancrage territorial, auparavant ressource mobilisable dans un espace connu, paraît ainsi devenir un poids, poussant à rompre, par la migration, avec une logique de reproduction dépassée. Il a littéralement « perdu de la valeur », et c’est le sens même de la sédentarité qui change : tandis qu’elle favorisait l’ascension sociale pour les membres de la première cohorte, elle devient un handicap à l’insertion professionnelle pour des générations qui entrent principalement dans le marché du travail au cours des années 1980. Face à ce que L. Boltanski et S. Chiapello (1999) nomment « l’impératif de mobilité » qui s’impose aux salariés de la fin du XXe siècle, les plus aptes à répondre semblent être ceux qui disposent d’un ancrage lignager préalable. Comme l’avait montré S. Moscovici (1959) à propos de la qualification ouvrière, la crise de l’emploi pousse à migrer ceux qui sont dotés de ressources.
Nous sommes à présent en mesure de mieux comprendre le caractère exemplaire de la lignée de Jean Dupuis. Nous avons vu dans la première partie que l’aîné de ses fils et les trois enfants de ce dernier travaillent eux aussi dans l’industrie locale. Mais, contrairement à Jean Dupuis, ils n’ont pu bénéficier du système paternaliste de formation interne à l’usine, et sont tous les quatre aujourd’hui ouvriers non qualifiés. Cette déqualification intergénérationnelle s’inscrit dans la continuité du modèle de sédentarité décrit précédemment : pour les ouvriers autochtones, les modifications de la structure du marché de l’emploi local obligent soit à quitter le village, soit à accepter un emploi non qualifié. Jean Dupuis, en entretien, traduit fort bien cette déqualification à travers le ressentiment qu’il masque mal devant la sédentarité déqualifiante de ses descendants :
Vos enfants, plusieurs sont rentrés à l’usine ?
— C’est le Luc, qui a commencé…
Et comment ça s’est passé ?
— (rit) C’est parce qu’il avait envie d’aller à l’usine, il ne voulait pas aller ailleurs ! (dépité) Jamais pu l’envoyer au centre ! (d’apprentissage à 10 km de Foulange). Il ne voulait pas quitter Foulange ! Il avait la possibilité d’apprendre, mais rien à faire… Il voulait rester là, il a essayé à l’usine !
— […] Et vos petits-fils qui sont encore à l’usine, alors, ça vous fait quoi ?
— S’il y a du boulot… Qu’ils soient à l’usine ou ailleurs… Le principal, c’est qu’ils aient du boulot, hein ?
Parce que Loïc (fils aîné de Luc), il a l’air attaché au village, à travailler à l’usine, à être pompier…
— Ah ! Ben ça… (silence)
Le sarcasme qui précède le silence de Jean Dupuis traduit sa déception face à la situation professionnelle de ses petits-enfants, qui paient cher, en termes de renoncement à une qualification, leur choix de rester au village.
 
Conclusion
 
 
Le capital social que constitue l’autochtonie n’est à présent plus mobilisable dans le monde professionnel ; Luc et Loïc cherchent à entretenir la renommée du patronyme Dupuis principalement en dehors de l’usine, dans les activités de loisirs. Tenter sa chance ailleurs ou accepter un statut déqualifié : telle est l’alternative devant laquelle les héritiers de l’aristocratie ouvrière locale sont à présent placés. Cette aristocratie ouvrière sédentaire constituait le pendant du paternalisme industriel : les mécanismes de sédentarité et de migration mis en évidence pour des générations nées dans les années 1940 et en grande majorité employées par une monoindustrie traditionnelle apparaissent in fine dépendre étroitement d’un système d’emploi et d’une configuration villageoise. Nous avons pu faire émerger un modèle qui correspond à un premier âge d’émigration ouvrière : à une structure d’emploi paternaliste correspond un ordre territorial ouvrier organisant la sédentarisation d’une partie des individus et l’émigration des autres. Cette sédentarisation découle de l’accès des pères à des postes d’ouvrier qualifié et de leur alliance avec des femmes autochtones. Au sein de leur descendance, le plus souvent, l’aîné des garçons assume sur place la charge lignagère, tandis que les cadets peuvent quitter le village, mieux préparés à entrer dans un marché du travail urbain et tertiaire. Dans ce cadre, le Foulange industriel des années 1960 apparaît comme un pôle de formation d’une main-d’œuvre rurale.
La déstructuration observée dans les générations suivantes est le fruit de « l’impératif de mobilité » imposé par les nouvelles modalités de gestion de la main-d’œuvre. Mais c’est au sein des familles ouvrières qu’elle est vécue, avec l’impossibilité de perpétuer une ascension sociale intergénérationnelle basée sur la stabilité du marché du travail et la sédentarité des descendants. La construction de l’ascension professionnelle était en effet basée sur l’autochtonie, c’est-à-dire plus précisément, sur la filiation à une mère née au village ou dans ses environs proches. Dans un tel cadre d’interconnaissance résidentielle, la réputation des lignées constituait un atout au sein même du monde du travail. La disparition de la fonction de formation d’une main-d’œuvre industrielle ne doit pas être négligée, au vu de l’importance des marchés locaux du travail dans la constitution du salariat ouvrier par rapport à d’autres types de salariat comme celui des services [14]. À présent, ce que l’on peut dénommer « capital d’autochtonie » paraît devoir jouer un moindre rôle : tout se passe comme si les réseaux d’ouvriers autochtones étaient dépossédés de leur pouvoir d’influence sur le marché de l’emploi.
Inversement, le fait que l’on passe, entre les deux cohortes étudiées, d’une transmission de la sédentarité à l’aîné des garçons à une indifférenciation du devenir migratoire parmi les membres d’une fratrie semble indiquer, sur ce site, un affaiblissement de formes traditionnelles de transmission au sein de la parenté. Ce constat rejoint les résultats plus généraux établis par B. Zarca (1999), qui relève « un affaiblissement ou une disparition de la plupart des phénomènes de complémentarité » de l’héritage professionnel parental au sein des fratries d’enfants de même sexe comme à travers l’alliance homogamique, phénomènes qui « ne semblent pas résister aux changements de différents ordres qui ont affecté les familles au cours des dernières décennies ». L’intrication étroite entre logiques de parenté et logiques professionnelles est telle que l’instabilité du marché du travail nous paraît être un facteur prépondérant dans la déstabilisation des logiques de transmission familiale.

ANNEXE 1

 
Choix de la distribution de la durée de séjour à Foulange pour la première cohorte (générations 1939-1946)
 
 
Figure A1
Représentation de l’opposé du log de la fonction de séjour (LS) à Foulange en fonction de l’âge à la migration (première cohorte)
IMGIMGReprésentation de l’opposé du log de la fonction d...IMGIMF
Figure B1
Représentation du log de l’opposé du log de la fonction de séjour (LLS) à Foulange en fonction du log de l’âge à la migration (première cohorte)
IMGIMGReprésentation du log de l’opposé du log de la fon...IMGIMF
Commentaire : la forme des quotients cumulés LS = H(t) = - Log S(t) en fonction de t et de LLS = Log (H(t)) = Log (- Log S(t)) en fonction de Log t permet de faire des hypothèses sur les formes paramétriques les plus adaptées pour modéliser la durée de séjour, ainsi que sur la proportionnalité de l’effet des différentes variables étudiées (Courgeau et Lelièvre, 1989 ; Lelièvre et Bringé, 1998). Si la distribution de l’âge à la migration suit une loi exponentielle, la fonction H(t) est approximativement linéaire depuis l’origine, ce qui n’est pas le cas. Pour pouvoir utiliser une loi de Weibull, la fonction Log H(t) doit approximativement être linéaire et si les modèles à risques proportionnels sont adaptés à la distribution de l’âge à la migration, les courbes correspondant aux différentes modalités d’un facteur doivent être parallèles. Ici, celle du groupe constitué par les individus dont la mère est foulangeoise et celle des individus dont la mère ne l’était pas ne présentent pas ces caractéristiques.
Sources : cf. tableau 2.

ANNEXE 2

 
Résultats concernant la seconde cohorte (générations 1960-1967)
 
 
Figure A2
ACM sur les générations 1960-1967 Premier plan factoriel
IMGIMGACM sur les générations 1960-1967 Premier plan fac...IMGIMF
Lecture : cf. figure 1.
Commentaire : l’analyse des correspondances multiples pour les générations 1960-1967 a été effectuée selon les mêmes critères que pour la première cohorte [15]. La figure A2 représente le premier plan factoriel ; l’axe 1 explique 15,3 % de l’inertie totale du nuage de points, et l’axe 2 en explique 11,2 %. L’axe 1 et l’axe 2 gardent sensiblement la même orientation pour les générations 1960-1967 que pour les générations 1939-1946, et l’on peut en faire la même interprétation. L’axe 1 est toujours un axe d’autochtonie, où la sédentarité des enfants d’agriculteurs s’oppose à la mobilité des enfants d’ouvriers non qualifiés. L’axe 2 est davantage modifié : si la dimension « échelle sociale » est encore nettement représentée sur cet axe, il n’est plus structuré par l’opposition entre migrants et sédentaires, qui est cette fois-ci superposée à l’axe 1 (les sédentaires du côté des autochtones). En outre, tandis que dans la première cohorte, le pôle ouvrier était constitué par les individus qualifiés, il l’est maintenant avant tout par les individus non qualifiés (même si les ouvriers qualifiés figurent du même côté mais avec un poids moindre). Si la reproduction sociale du groupe ouvrier est toujours observable (pères et fils ouvriers se projettent toujours en bas de l’axe 2), elle est dissociée de sa reproduction locale.
Sources : cf. tableau 4.

Tableau A2
Estimation des paramètres de la régression de la durée de séjour à Foulange en supposant une distribution log-logistique (seconde cohorte)
IMGIMGVariables	Modèle 1	Modèle 2	Modèle 3...IMGIMF
Variables Modèle 1 Modèle 2 Modèle 3 Modèle 4 Constante 3,03*** 3,04*** 3,07*** 3,00*** Né avant 1966 n.s. n.s. n.s. n.s. Né en 1966 ou après Réf. Réf. Réf. Réf. Mère non foulangeoise 0,11** 0,11** 0,10* Mère foulangeoise Réf. Réf. Réf. A travaillé chez SMF ou CCF 0,41** 0,38** N’a pas travaillé chez SMF ou CFF Réf. Réf. A travaillé chez RR n.s. n.s. n.s. N’a pas travaillé chez RR Réf. Réf. Réf. Père ouvrier non qualifié n.s. n.s. n.s. n.s. Père profession intermédiaire n.s. n.s. n.s. n.s. Père ouvrier qualifié Réf. Réf. Réf. Réf. Aîné n.s. Cadet Réf. Homme 0,11*** Femme Réf. Aîné des garçons 0,12** 0,11** Aînée des filles n.s. n.s. Cadet des garçons 0,09** 0,10** Cadette des filles Réf. Réf. A travaillé chez SMF ou CCF aîné 0,33*** A travaillé chez SMF ou CCF cadet 0,14** N’a pas travaillé chez SMF ou CCF ï‚´ aîné n.s. N’a pas travaillé chez SMF ou CCF ï‚´ cadet Réf. A travaillé chez SMF ou CCF mère non foulangeoise 0,33*** A travaillé chez SMF ou CCF mère Foulangeoise 0,36*** N’a pas travaillé chez SMF ou CCF ï‚´ mere non foulangeoise 0,14** N’a pas travaillé chez SMF ou CCF ï‚´ mere foulangeoise Réf. Log-vraisemblance – 51,48 – 51,36 – 46,83 – 41,59 Note : coefficient significatif au seuil de 1 % : *** ; au seuil de 5 % : ** ; au seuil de 10 % : * ; n.s. : non significatif. Sources : cf. tableau 4.

 
Remerciements
 
Nous remercions Pierre Fournier, Agnès Gramain, Michel Pialoux, Paul-André Rosental et Florence Weber ainsi que deux relecteurs anonymes de cet article pour leurs remarques et suggestions.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Baccaïni Brigitte, 2001, « Les migrations internes en France de 1990 à 1999 : l’appel de l’Ouest », Économie et Statistique, 344, p. 39-79.
·  Baccaïni Brigitte, Courgeau Daniel, Desplanques Guy, 1993, « Les migrations internes en France de 1982 à 1990. Comparaison avec les périodes antérieures », Population, 48(6), p. 1771-1790.
·  Beaud Stéphane, Pialoux Michel, 1999, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard, 468 p.
·  Blossfeld Hans-Peter, Hamerle Alfred, Mayer Karl, 1989, Event History Analysis, New Jersey, Lawrence.
·  Blum Alain, de la Gorce Gilles, Thélot Claude, 1985, « Mobilité sociale et migration géographique », Population, 40(3), p. 397-434.
·  Boltanski Luc, Chiapello Ève, 1999, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 843 p.
·  Bonvalet Catherine, Maison Dominique, 1999, « Famille et entourage : le jeu des proximités », in C. Bonvalet, A. Gotman, Y. Grafmeyer (éd.), La famille et ses proches. L’aménagement des territoires, Paris, Ined-Puf, p. 27-67.
·  Bourdieu Jérôme, Postel-Vinay Gilles, Rosental Paul-André, Suwa-Eisenmann Akiko, 2000, « Migrations et transmissions inter-générationnelles dans la France du XIXe et du début du XXe siècle », Annales HSS, 4, p. 749-789.
·  Bourdieu Pierre, 2002, « Les stratégies matrimoniales dans le système des stratégies de reproduction », Le bal des célibataires, Paris, Seuil, p. 167-205 [1972].
·  Burdy Jean-Paul, 1990, Le Soleil Noir. Un quartier de Saint-Etienne, 1840-1940, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 270 p.
·  Chauvel Louis, 1998, Le destin des générations, Paris, Puf, 301 p.
·  Courgeau Daniel, 2000, « Le départ de chez les parents : une analyse démographique sur le long terme », Économie et Statistique, 337-338, p. 37-60.
·  Courgeau Daniel, Lelièvre Éva, 1989, Analyse démographique des biographies, Paris, Ined, 270 p.
·  Cox David R., Oakes David, 1984, Analysis of Survival Data, Londres, Chapman and Hall.
·  Détang-Dessendre Cécile, Piguet Virginie, Schmitt Bertrand, 2002, « Les déterminants microéconomiques des migrations urbain-rural : leur variabilité en fonction de la position dans le cycle de vie », Population-F, 57(1), p. 35-62.
·  Elias Norbert, Scotson John L., 1997, Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard (Agora), 342 p. [1965].
·  Greene William, 2000, Econometric Analysis (4e édition), New Jersey, Prentice Hall International.
·  Greenwood Michael J., 1997, « Internal migration in developed countries », in M.R. Rosenzweig, O. Stark (éd.), Handbook of Population and Family Economics, Amsterdam, Elsevier, p. 647-720.
·  Gribaudi Maurizio, 1987, Itinéraires ouvriers. Espaces et groupes sociaux à Turin au début du XXesiècle, Paris, EHESS, 264 p.
·  Héritier Françoise, 1981, L’exercice de la parenté, Paris, Hautes Études/Gallimard-Le Seuil, 199 p.
·  Jayet Hubert, 1996, « L’analyse économique des migrations : une synthèse critique », Revue économique, 3, p. 194-226.
·  Kalbfleisch Jack, Prentice R., 1980, The Statistical Analysis of Failure Time Data, New York, Wiley.
·  Lelièvre É., Bringé A., 1998, Manuel pratique pour l’analyse statistique des biographies. Présentation des modèles de durée et utilisation des logiciels SAS®, TDA® et STATA® [bilingue : A Practical Guide to Life Event History Analysis Using SAS®, TDA® andSTATA®] (Méthodes et Savoirs, n° 2), Paris, Ined, 189 p.+187 p.
·  Maruani Margaret, 2003, Travail et emploi des femmes, Paris, La Découverte, 122 p. [2000].
·  Mauger Gérard, 1991, « Enquêter en milieu populaire », Genèses, 6, p. 125-143.
·  Moscovici Serge, 1959, « La résistance à la mobilité géographique dans les expériences de reconversion », Sociologie du travail, 1(1), p. 24-36.
·  Noiriel Gérard, 1986, Les ouvriers dans la société française, XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, 321 p.
·  Renahy Nicolas, 1999, « Vivre et travailler au pays ? » Parentèles et renouvellement des groupes ouvriers dans un village industriel, thèse de doctorat de sociologie de l’EHESS, multigr., 483 p.
·  Renahy Nicolas, 2001, « Générations ouvrières et territoire industriel. La transmission d’un ordre ouvrier localisé dans un contexte de précarisation de l’emploi », Genèses, 42, p. 47-71.
·  Renahy Nicolas, Détang-Dessendre Cécile, Gojard Séverine, 2003, « Parenté et sédentarité dans un village industriel », document de travail du CESÆR, 8, 27 p.
·  Rosental Paul-André, 1995, « Une fratrie ou deux fratries ? La migration des frères et la migration des sœurs en France au XIXe siècle », Cahiers d’économie et de sociologie rurales, 34-35, p. 123-143.
·  Rosental Paul-André, 1999, Les sentiers invisibles, Paris, EHESS, 255 p.
·  Ruggiero Michèle, 1992, « Ancienneté au chômage et principaux facteurs associés », Économie et Prévision, n° 105, p. 35-52.
·  Santelli Emmanuelle, 2001, La mobilité sociale dans l’immigration. Itinéraires de réussite des enfants d’origine algérienne, Presses universitaires de Marseille, 305 p.
·  Savage Mike, 1988, « The missing link ? The relationship between spatial mobility and social mobility », The British Journal of Sociology, XXXIX(4), p. 554-577.
·  Sayad Abdelmalek, 1977, « Les "trois âges" de l’émigration algérienne en France », Actes de la recherche en sciences sociales, 15, p. 59-79.
·  Scardigli Victor, Mercier Pierre-Alain, 1978, Ascension sociale et pauvreté. La différenciation progressive d’une génération de fils d’ouvriers, Paris, CNRS (ATP n° 28), 159 p.
·  Schwartz Olivier, 1990, Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris, Puf, 531 p.
·  Terrail Jean-Pierre, 1990, Destins ouvriers. La fin d’une classe ?, Paris, Puf, 275 p.
·  Vernier Bernard, 1991, La genèse sociale des sentiments. Aînés et cadets dans l’île grecque de Karpathos, Paris, EHESS, 312 p.
·  Weber Florence, 1995, « L’ethnographie armée par les statistiques », Enquête, 1, p. 153-165.
·  Weber Florence, 2001, « Settings, interactions and things. A plea for multi-integrative ethnography », Ethnography, 2(4), p. 475-499.
·  Zarca Bernard, 1993a, « L’héritage de l’indépendance professionnelle selon les lignées, le sexe et le rang dans la fratrie », Population, 48(2), p. 275-306.
·  Zarca Bernard, 1993b, « L’héritage de l’indépendance professionnelle : un ou plusieurs élus au sein de la fratrie ? », Population, 48(4), p. 1015-1042.
·  Zarca Bernard, 1995a, « L’héritage et la mobilité sociale au sein de la fratrie. I. L’héritage et la mobilité sociale différentielle des frères », Population, 50(2), p. 331-356.
·  Zarca Bernard, 1995b, « L’héritage et la mobilité sociale au sein de la fratrie. II. L’activité professionnelle et la mobilité sociale différentielle des sœurs », Population, 50(4-5), p. 1137-1154.
·  Zarca Bernard, 1999, « Proximités socioprofessionnelles entre germains et entre alliés. Une comparaison dans la moyenne durée », Population, 54(1), p. 37-72.
 
NOTES
 
[*]Inra-CESÆR et Laboratoire de Sciences sociales (EHESS/ENS).
[**]Inra-CESÆR.
[***]Inra-Corela et Laboratoire de Sciences sociales (EHESS/ENS).
[1]L’entreprise Ribot-Renaudin est appelée Ribot dans la suite du texte et RR dans les tableaux et figures.
[2]Toutes les données ont été anonymisées : les noms de personnes, de lieux et d’institutions mentionnés dans le texte sont fictifs.
[3]D’après J.-P. Terrail (1990, p. 122), qui a étudié les pratiques paternalistes de la Société métallurgique de Normandie, près de Caen, « l’embauche [se] fait systématiquement à la classification d’OS ; la promotion dépend des changements de poste : ce sont ceux-ci qui sont classés, et non les individus. La qualification acquise est particulièrement intransférable hors de l’usine, mais aussi particulièrement précieuse pour elle. »
[4]L’analyse ne prend en compte que 101 individus en raison des valeurs manquantes. On trouvera dans le tableau 1 la liste des variables introduites dans l’analyse ainsi que les effectifs correspondant à chaque modalité. Précisons que d’autres variables, telles que le sexe, le rang de naissance, l’année de naissance, l’âge du père à la naissance du premier enfant, ou encore la taille de la fratrie, ont été abandonnées parce que les différentes modalités de ces variables se projetaient au centre du graphique, sans corrélation nette avec les axes.
[5]L’unité d’analyse est l’individu, mais nous prenons en compte les caractéristiques des autres membres de la fratrie pour ce qui concerne la mobilité géographique.
[6]Il s’agit de migrations de longue distance (à plus de 20 km), le plus souvent intervenues dans l’enfance. Elles ne concernent que neuf familles, dans lesquelles les deux parents sont en majorité nés à plus de 20 km de Foulange.
[7]Nous avons cependant conservé dans l’analyse les individus dont le père occupait dans l’usine une position d’agent de maîtrise, parce que dans la génération des pères, les contremaîtres étaient issus du monde ouvrier qu’ils avaient quitté par promotion interne.
[8]Le test de Blossfeld, Hamerle et Mayer (1989) vient confirmer le rejet de l’hypothèse de proportionnalité, qui assure la validité du modèle de Cox. De plus, les estimations obtenues sur la base d’une distribution de Weibull présentent systématiquement des Log-vraisemblances plus faibles que celles effectuées en utilisant une distribution log-normale ou log-logistique (elles avoisinent – 140 avec une distribution de Weibull alors qu’elles se situent autour de – 112 avec les deux autres distributions). Pour autant, les estimations obtenues avec les différentes formes paramétriques sont assez cohérentes et en accord avec les résultats de la méthode non paramétrique. Les effets observés semblent donc assez robustes.
[9]La question du sens de la causalité doit être abordée : faut-il entendre qu’on ne migre pas parce qu’on travaille chez Ribot, ou bien qu’on travaille chez Ribot parce qu’on est immobile ? Si l’on ne peut pas répondre à cette question, nous avons cependant t