2004
Population
Bibliographie critique
« L’approche scientifique du genre en France », sous la direction de Maryse Jaspard, Unité « Démographie, genre et sociétés »
Rubrique coordonnée
Kamel Kateb
avec le concours de
Dominique Diguet
du service de la Documentation et de la Bibliothèque
• Fougeyrollas-Schwebel Dominique, Planté Christine, Riot-Sarcey Michèle, Zaidman Claude (dir.), Le genre comme catégorie d’analyse. Sociologie, histoire, littérature, Paris, L’Harmattan (Bibliothèque du Féminisme/RING), 2003, 234 p.
• Fougeyrollas-Schwebel Dominique, Hirata Helena, Senotier Danièle (éd.), La violence, les mots, le corps (Cahiers du Genre, n° 35), Paris, L’Harmattan, 2003, 282 p.
• Taraud Christelle, Bard Christine (éd.), ProstituéEs (Clio, Histoire, Femmes et Sociétés, 17), 2003, 307 p.Alonzo Philippe, Angeloff Tania, Gardey Delphine (éd.), Prostitution : marchés, organisations, mobilisations (Travail, genre et sociétés, 10), 2003, 265 p.
Fougeyrollas-Schwebel Dominique, Planté Christine, Riot-Sarcey Michèle, Zaidman Claude (dir.), Le genre comme catégorie d’analyse. Sociologie, histoire, littérature, Paris, L’Harmattan (Bibliothèque du Féminisme/RING), 2003, 234 p.
Une dizaine d’années après son apparition dans le titre du livre «
Sexe et genre. De la hiérarchie entre les sexes » dirigé par Marie-Claude Hurtig, Michèle Kail et Hélène Rouch
[1], le mot « genre » a été au centre des débats du colloque organisé par le RING (Réseau interuniversitaire et interdisciplinaire national sur le genre) en 2002. L’objectif du colloque a été de susciter des témoignages de chercheuses autour de l’interrogation : « Le genre constitue-t-il une catégorie d’analyse ? ». À partir de leurs expériences d’enseignement ou de recherche, des chercheuses en sociologie, histoire ou études littéraires ont apporté au débat des réflexions, des critiques, des suggestions. Cet ouvrage présente les textes issus de ce colloque. Après une introduction de Claude Zaidman sur le travail du RING et sur l’installation du terme genre dans le vocabulaire des sciences sociales et des disciplines proches, l’ouvrage s’organise en trois parties : sociologie, histoire, littérature, chaque discipline ayant accueilli différemment le terme et le concept qu’il recouvre.
Une grande question traverse tous les témoignages : « Est-ce que le vocable genre est le plus approprié pour recouvrir la diversité des perspectives d’étude des rapports homme-femme ? ». Autrement dit, est-ce que le genre constitue un terme fédérateur pour toutes les disciplines, toutes les sensibilités politiques ?
Les termes utilisés dans chaque discipline reflètent la manière dont chacune a construit sa perspective de recherche et ses objets d’étude. En sociologie, les problématiques s’élaborent autour des questions des rapports sociaux de sexe et de la domination masculine ; en histoire, autour de l’histoire des femmes ; en études littéraires, autour de l’écriture féminine, de la construction du féminin et du masculin. Dans son introduction à la table ronde des sociologues, Dominique Fougeyrollas-Schwebel rappelle que ce sont les travaux novateurs de sociologues sur les articulations entre les rapports de classe et les rapports de sexe, et l’influence de ces articulations sur les pratiques sociales, qui ont donné naissance au terme « rapports sociaux de sexe » au début des années 1980. C’est un intérêt pour l’individu sujet et une perspective d’analyse de la domination des femmes par les hommes qui a créé le champ de l’histoire des femmes. En littérature, enfin, le vaste héritage de textes sur la manière d’écrire des femmes a fait émerger l’écriture féminine en tant qu’objet de recherche, et les représentations du féminin et du masculin dans la littérature et dans d’autres formes de création artistique ont focalisé l’attention sur ces constructions.
À travers cet ouvrage, de nombreuses critiques du terme genre sont énumérées : se voulant neutre, il risque de faire disparaître « la femme » ; il va trop dépolitiser le champ ; c’est un concept importé d’ailleurs, sans lien à l’épistémologie des disciplines en France ; il est trop polysémique ; un concept qui « fait signe (moderne, international, au courant des dernières avancées théoriques) mais qui est moins lié en Europe à des problématiques subversives » (Éliane Viennot, p. 165) ; il donne parfois l’impression d’une pensée unique (Cécile Dauphin, p. 122). Sylvie Chaperon considère qu’il est devenu plus un label qu’une catégorie d’analyse dans le chapitre où elle fait le point sur ces critiques.
Certaines, comme Marcelle Marini, attirent l’attention sur une coupure entre sexe et genre, qui semble naturaliser le sexe (et donc maintenir l’idée, réfutée par Christine Delphy, qu’il « précède le genre »
[2]). En même temps, le maintien du dualisme des genres construit culturellement conduit à un fixisme aussi rigide que la classification traditionnelle biologique : Mireille Calle-Gruber nous invite à « arracher la pensée de la différence à la logique binaire et positiviste ».
D’autres chercheuses mettent en garde contre la substitution de genre à sexe. D. Fougerollas-Schwebel cite ainsi les auteures de Sexe et genre qui écrivent dans leur introduction que « se borner à l’utilisation du terme genre fait disparaître la valeur heuristique de la distinction entre analyse au niveau social – c’est-à-dire au niveau des catégories sociales de sexe – et analyse au niveau individuel – c’est-à-dire au niveau des identités et leur jeu éventuel par rapport aux frontières de sexe ». Dans une autre perspective, Nicky Le Feuvre évoque le glissement que l’on retrouve dans certaines études sociologiques où le « genre » devient un simple euphémisme de « sexe ». Mais, argue-t-elle, ce n’est pas parce qu’un certain nombre d’auteurs font un usage limité, voire erroné du terme, qu’il est nécessaire de le bannir de notre propre paysage conceptuel.
Il y a aussi le risque de se perdre, de passer à côté de travaux importants, éclairants, si l’on n’utilise que le genre comme guide car le terme et le concept ne sont pas utilisés par de nombreuses chercheuses – ou chercheurs – enseignant ou écrivant sur les femmes, la différence des sexes, les rapports de sexe et ainsi de suite (Christine Planté, p. 134). De même, un regard vers les débats du passé permet de redécouvrir d’autres pensées, qui peuvent nous encourager à repenser le genre : Irène Théry suggère ainsi que la leçon de Marcel Mauss, sur le concept de la « division par sexe », pourrait nous offrir des moyens plus solides de penser la hiérarchie sexuée dans et hors nos sociétés (p. 78).
Plusieurs contributions évoquent la nécessité de rappeler le chemin parcouru dans chaque discipline, afin de ne pas effacer les efforts, les incertitudes, les débats qui ont précédé l’arrivée du genre. En histoire, soulignent Christine Bard et Cécile Dauphin, connaître ce parcours permet de comprendre pourquoi le genre apparaît encore peu dans les travaux historiques. Les résistances, qui « tiennent souvent à un sentiment de méfiance arrimé au passé militant de l’histoire des femmes, et sensible sans doute à la contagion de l’anti-féminisme ambiant » (C. Dauphin, p. 122), sont très fortes. Un grand travail sur les manuels scolaires est nécessaire, afin que les rapports sociaux de sexe ne soient pas une découverte pour les seuls étudiants qui arrivent en thèse. Rendre visibles les femmes dans les manuels d’histoire ou de littérature demande un effort à plusieurs niveaux, y compris du point de vue linguistique : pour certaines, la polysémie du mot genre peut brouiller le récit.
Toutefois, certaines participantes au colloque reconnaissent l’intérêt d’une utilisation stratégique du terme : le genre « passe mieux que l’histoire des femmes » (Christine Bard). D’autres estiment que le public étudiant sera plus large si l’on utilise le terme de genre plutôt que celui de féministe dans l’intitulé de l’enseignement ; ainsi, « elles/ils recevront quand même un enseignement d’inspiration féministe, avec tout ce que cela peut comporter de “dérangeant” et d’intellectuellement stimulant » (Nicky Le Feuvre). Le but commun, quels que soient l’approche et l’objectif des recherches, que l’on parle de rapports sociaux de sexe, de rapports sexués, d’études féministes, de la construction des identités féminine et masculine, c’est de faire en sorte que cet objet de recherche intéresse tout le monde. Tout comme les femmes écrivains n’écrivent pas seulement pour les femmes, les recherches et enseignements « sur le genre » ne sont pas destinés uniquement aux étudiantes et n’intéressent pas un public exclusivement féminin. Mais la faible place accordée aux enseignements spécifiques sur cette thématique (voir le résumé des résultats de l’enquête de l’ANEF en annexe du livre) traduit la conviction des décideurs dans ce domaine, que « le genre » ne recueille qu’un intérêt limité… aux femmes.
Tout compte fait, on constate une acceptation d’un processus en cours, une certaine résignation devant ce qui paraît nécessaire afin de rendre plus visibles les travaux menés dans ce champ. Le terme de genre paraît « le moins mauvais parmi tous les autres », comme le dit Christine Planté en soulignant qu’il « importe de l’utiliser de façon critique » (p. 130). Eleni Varikas, dans sa conclusion au colloque, parle de l’embarras face à cette notion : « on a l’impression qu’on l’adopte, bon gré, mal gré, parce qu’elle fait désormais partie du vocabulaire politique et institutionnel de l’Europe et paraît s’imposer comme incontournable » (p. 198). On doit rappeler, dit-elle, que le terme gender a été doté de nouveaux sens, à la suite du travail des chercheuses américaines et britanniques. Le même processus est en cours en France, par le travail au quotidien de groupements de chercheuses et d’enseignants, comme le RING, qui font connaître l’héritage dans chaque discipline, le socle sur lequel on bâtit les problématiques et les nouvelles approches. Outre les collègues, les institutions, les maisons d’édition, ce travail se fait auprès de la population étudiante (plus difficilement dans certains lieux que dans d’autres, explique Nicole Gadrey), c’est-à-dire les futurs enseignant(e)s et chercheur(e)s. C’est ainsi qu’on a l’impression d’assister à une explosion de la production de livres, de thèses, de séminaires affichant le genre comme perspective centrale. Et c’est pour cette raison qu’il est nécessaire de s’arrêter un moment, faire le bilan de ces avancées, porter un regard critique sur l’utilisation du terme et du concept, améliorer et étendre les enseignements et, surtout, vérifier que le genre reste un outil d’analyse efficace. Cet ouvrage offre un support de réflexion pour tout(e) chercheur(e) s’interrogeant sur les origines de l’utilisation du terme de genre et son apport dans le domaine des sciences sociales et de la littérature.
Stéphanie Condon
Fougeyrollas-Schwebel Dominique, Rouch Hélène, Zaidman Claude (éd.), Sciences et genre : l’activité scientifique des femmes. États-Unis, Grande-Bretagne, France, Paris, Cedref (Collection des Cahiers du Cedref. Colloques et travaux), 2003, 169 p.
Dans la continuité du débat sur la parité des hommes et des femmes en politique, un certain nombre de travaux ont été récemment entrepris sur la place et le rôle des femmes dans l’institution scientifique, retrouvant trois décennies plus tard les interrogations posées par le jeune mouvement féministe français d’après 1968 sur l’androcentrisme des pratiques de recherche et l’exclusion des femmes du champ des savoirs. Cette publication du Cedref (Centre d’enseignement, de recherches et de documentation pour les études féministes) de l’université Paris VII-Denis Diderot s’inscrit dans la même démarche. Avec un double objectif : d’une part, rendre compte de trois années d’un séminaire de 3e cycle « Sciences et genre », qui visait à analyser les processus de production et de reproduction des mécanismes de discrimination sexuée dans les laboratoires (étaient particulièrement étudiés les domaines des sciences de la nature et de la vie, longtemps considérés comme des « bastions masculins ») ; d’autre part, livrer au public français une bibliographie anglo-saxonne sur cette thématique et des textes anglo-saxons jusqu’alors non traduits, malgré leur importance et la réputation de leurs auteures, afin de favoriser la confrontation de situations nationales et de perspectives théoriques différentes.
Les quatre textes présentés ici datent de la décennie 1990 ; deux d’entre eux adoptent une perspective historico-sociologique, et les deux autres une perspective épistémologique.
Le texte de Margaret Rossiter, « L’effet Mathieu/Matilda en sciences », publié en 1993, vise à rappeler que si dans le monde scientifique, la reconnaissance va préférentiellement à des individus déjà connus, ceux-ci se voyant attribuer le mérite de travaux de collègues ou subordonnés moins bien placés, le mécanisme est encore plus net quand on l’analyse dans une perspective de genre. Merton a nommé cet effet « l’effet Mathieu », du nom de l’apôtre dont on sait maintenant qu’il n’a jamais été l’auteur de l’évangile qui porte son nom (Merton, 1968). La féminisation du prénom visant à rappeler qu’il y a toujours plus inconnu qu’un inconnu : sa femme ! L’article analyse les processus à l’œuvre dans la désappropriation des femmes des résultats de leur travail et dans la construction de leur invisibilité comme créatrices. Matilda Gage est une féministe suffragiste américaine vivant à la charnière du XIXe et du XXe siècle, qui fut victime de cet effet alors même qu’elle l’avait longuement dénoncé.
L’article de Londa Schiebinger, « Mesures de l’équité », publié en 1999, s’inscrit directement dans la ligne de Margaret Rossiter, reprenant et actualisant ses statistiques et ses analyses en matière de ségrégation verticale (éviction des femmes des postes les plus élevés) et de ségrégation horizontale (éviction des femmes des filières les plus prestigieuses, notamment des sciences dites « dures »). Elle y ajoute une nouvelle forme de ségrégation, qu’elle appelle institutionnelle, qui met en évidence les difficultés rencontrées par les femmes à se faire recruter dans les meilleurs établissements et à y obtenir des salaires comparables à ceux de leurs homologues masculins (à niveau scientifique équivalent). Les données présentées dans cet article permettent une comparaison avec la situation française, et plus largement avec les autres pays développés ou en développement. La dimension la plus intéressante pour le lecteur français est la modulation des formes de ségrégations et d’inégalités sexuées selon d’autres rapports sociaux, rarement évoqués en France : l’ethnicité, la religion dominante, les modèles familiaux, le contexte socio-économique, la mixité de la scolarisation notamment. Londa Schiebinger interroge également deux dimensions rarement abordées dans les travaux français : « les savoirs indigènes » des femmes, c’est-à-dire le rapport particulier que les femmes peuvent entretenir au savoir en raison des pratiques qu’elles ont été amenées à développer dans le cadre de la division sexuelle du travail d’une part ; la question de l’évaluation des capacités scientifiques selon le sexe, estimées par le biais du nombre de publications, d’autre part – avec des pistes de réflexion pertinentes : le nombre d’articles publiés comparé au nombre de citations pour un même article. Ainsi, les hommes publient plus d’articles, mais si l’on considère la production article par article, chaque article écrit par les femmes fait l’objet de davantage de citations que chaque article écrit par les hommes.
L’article d’Evelyn Fox Keller, « Le/la scientifique : sexe et genre dans la pratique scientifique » a été publié en 1991. Il explicite la doctrine globale de l’auteure qui refuse de cantonner sa réflexion « aux femmes et à la science », imposant la perspective de genre par la prise en compte simultanée des hommes (position qui n’était pas dominante dans les débuts des
Women’s Studies). Son propos vise à montrer, en effet, que l’adéquation hommes = science et femmes = non-science correspond à un processus concomitant dans la construction sociale des normes culturelles. C’est le même principe de division qui sépare le travail intellectuel du travail émotif (objectivité
versus subjectivité) et le masculin du féminin. Ce texte reprend d’ailleurs nombre de ses travaux d’histoire des sciences antérieurs. Ce qui caractérise la position d’Evelyn Fox Keller par rapport aux positions prises par les chercheurs français travaillant sur le même sujet (Gardey et Löwy, 2000)
[3], c’est le fait qu’elle accepte de partir du biologique comme donné : leur sexe et leur genre expliquent que femmes et hommes n’ont pas le même rapport à l’institution scientifique, car cette dernière a été construite par et pour les hommes. Avancer la neutralité de la science serait nier qu’elle fonctionne sur des normes d’abord masculines et s’interdire de comprendre les difficultés spécifiques rencontrées par les femmes dans l’exercice scientifique. Dans une telle perspective, que les femmes affichent leur féminité pour ne pas se couper de leur identité sexuée ou qu’elles la nient pour être mieux acceptées, il est normal qu’elles échouent dans leur reconnaissance institutionnelle, comme en témoignent leur faible présence et leur moindre visibilité. Selon Evelyn Fox Keller, l’égalité entre hommes et femmes dans la science exige que cette dernière « change », qu’elle abandonne sa prétention à l’objectivité absolue et à l’universalisme, qu’elle reconnaisse le caractère contingent des objectifs, des méthodes et des théories. Pour autant, l’auteure ne plaide pas, contrairement à ce qu’on lui reproche parfois, pour la constitution d’une « science féminine ». Mais alors que doit être la science ?
C’est en héritières relativement critiques d’Evelyn Fox Keller que se positionnent d’ailleurs les auteures du dernier article, « De la vision de Brockenspectres
[4]. Sexe et genre dans la science du XX
e siècle ». Elizabeth Kerr et Wendy Faulkner reprennent en effet l’idée d’une science comme entreprise masculine, par la liaison masculinité/objectivité, qui s’est longtemps construite sur le refus d’un lien avec l’objet étudié. Les femmes sont alors considérées comme « incapables scientifiques » en raison de leur proximité corporelle à la nature, et à leur propre nature, qui en fait « naturellement » des inférieures intellectuelles. La science masculine a ainsi introduit des biais sexistes, dénoncés d’ailleurs par les premiers travaux épistémologiques féministes (en France, notamment par Nicole Claude Mathieu), biais particulièrement importants dans des disciplines comme la primatologie, la biologie et l’anthropologie.
L’article se propose de mettre en évidence la variété et l’évolution des positions féministes durant les trente dernières années. Elizabeth Kerr et Wendy Faulkner en distinguent trois :
- la première est celle de l’écoféminisme, qui rejette la science comme entreprise masculine de pouvoir et de destruction de l’environnement et de l’espèce humaine. Dans ce courant, la science est inutile, spécialement pour les femmes !
- la deuxième reconnaît l’intérêt d’une démarche scientifique et les apports des travaux, à condition d’en corriger les biais sexistes. Une bonne science pourrait en remplacer une mauvaise ;
- la dernière position, inspirée du post-modernisme et du courant philosophique faisant de l’objectivité un mythe, rejette dans un premier temps l’idée d’une bonne science : il suffit de privilégier les « bonnes théories », c’est-à-dire celles qui sont politiquement et stratégiquement les plus profitables aux femmes. C’est-à-dire celles qui permettent de sortir de la domination masculine versus celles qui la légitiment. Cette position, actuellement en fort développement, connaît une certaine diversification à partir des années 1990 sous l’influence des cultural studies. De ce foisonnement, pas toujours très maîtrisé, on peut retenir la « théorie des connaissances situées », ou celle plus connue des chercheurs en sociologie des sciences européennes de stand point.
Le principal intérêt de cet article est de nous faire partager la richesse de la réflexion nord-américaine, même si certaines des analyses présentées comme novatrices, sur l’impact de la socialisation de genre par exemple, ne surprendront pas les chercheures féministes françaises. Après avoir résumé les courants dominants, Elizabeth Kerr et Wendy Faulkner posent la pertinence de la question de savoir si les femmes font de la science différemment des hommes. La question est à la fois théorique et politique : si les femmes ont un apport différent, alors il devient prioritaire d’accroître le nombre de femmes scientifiques. Elles interrogent alors le stéréotype d’une plus grande empathie des femmes pour la nature, en revenant sur les discussions déjà anciennes portant sur les travaux de la biologiste féministe Barbara McClintock.
Pour les auteures, c’est un regard plus nuancé qu’il faut porter sur le caractère soi-disant masculin de la science et sur ses effets. Dans une démarche anti-naturaliste et anti-essentialiste, sans pour autant nier l’incidence actuelle de la domination masculine sur le fonctionnement de l’institution scientifique, elles ouvrent plus largement le débat posé par une pratique concrète de la science nécessairement subjective et dépendante du contexte. Non seulement les féministes font également de la science selon leur « point de vue », mais ces points de vue sont divers, et les ombres portées différentes. Et pour les auteures, cette diversité n’est pas une faiblesse mais une force. Elle invite au contraire à penser une science prenant en compte plus largement les différences de contexte et de point de vue, notamment en favorisant l’accès de la science à d’autres groupes sociaux, permettant ainsi une pluralité des approches, des théories, des pratiques, ce qui ne peut que déboucher sur une science plus rigoureuse.
La deuxième partie de l’ouvrage, qui rend compte de la situation française, à la fois à travers des trajectoires individuelles de femmes scientifiques et des analyses institutionnelles, est remarquablement éclairée par ces articles, particulièrement par le dernier, permettant ainsi une relecture neuve et dynamique des débats académiques français.
Michèle Ferrand
Laufer Jacqueline, Marry Catherine, Maruani Margaret (dir.), Le travail du genre. Les sciences sociales du travail à l’épreuve des différences de sexe, Paris, La Découverte/Mage, 2003, 368 p.
Dans la construction des argumentaires, le genre impose de mobiliser des savoirs historique, sociologique, économique, statistique, démographique et juridique ; ce volume, ouvrage collectif pluridisciplinaire et international
[5], cartographie les divers itinéraires d’analyses sexuées que sillonnent ces disciplines.
Dans une partie originale, intitulée « Parcours », des itinéraires personnels de chercheur(e)s sont retracés (Maurice Godelier, Michèle Perrot, Christian Baudelot, Geneviève Fraisse, François de Singly). On y découvre leur rencontre avec le genre, retrouvant le décor d’une enfance, retraçant un parcours universitaire, un vécu de sociologue marié pour lequel la conception des classes sociales et des luttes de classe ne pouvait plus ignorer la question des femmes. La suite de l’ouvrage est composée de façon plus classique ; les contributions y sont regroupées en cinq thèmes spécifiques : 1) Histoire : façons de faire l’histoire du travail et du genre ; 2) Sociologie : entre éducation et marché, le sexe du travail aujourd’hui ; 3) Sciences économiques : peut-on faire l’économie du genre ? 4) Statistique et démographie : compter n’est pas neutre ; 5) Droit et sciences politiques : citoyenneté, égalité, parité.
Les femmes ont toujours travaillé, mais comment démontrer cette évidence alors que toutes les sources reflètent l’absolutisme masculin et son cortège d’illusions ? L’histoire, première interrogée, a dû, dans l’urgence, déchirer l’invisibilité du travail féminin et, les explorant, dépouiller les archives de leur arrogance « masculine » vis-à-vis du marché et du monde. Ainsi, l’histoire du travail des femmes se doit de disséquer des statistiques données comme objectives, alors même qu’elles ne sont que l’assise, scientifiquement colorée, de maints discours patriarcaux.
Le genre entraîne un renouvellement heuristique dans l’historiographie du travail qui, rebondissant dans de nouveaux espaces, tant démographiques que juridiques, politiques que culturels, inscrit l’expérience du travail dans des cadres plus larges, permettant de mieux appréhender les pratiques, les fonctions et les rôles joués par les femmes. Françoise Thébaud pour la France, Laura Lee Downs pour l’Angleterre et Angela Groppi pour l’Italie en donnent des illustrations.
Le travailleur masculin et sa prétention à l’universalité a constitué le socle des constructions théoriques de la sociologie du travail qui, dans ses études sur le travail et l’emploi, n’a aperçu les femmes qu’à l’approche des années 1960. Pourtant, vis-à-vis du genre, cette discipline a été pionnière et, adoptant une perspective sexuée dans l’analyse du travail, elle a renouvelé ses propres fondements paradigmatiques. Désireuses de traiter certaines iniquités dénoncées par les féministes, des chercheuses ont vivement bataillé pour l’élaboration de nouveaux concepts opérationnels, et le cloisonnement entre sociologie du travail et sociologie de la famille a été fortement critiqué.
Aussi crues soient-elles – ainsi que le dépeint Anne-Marie Daune Richard –, bien des données psalmodient l’ordre des sexes : rare chez les hommes, la mobilité descendante frappe les femmes pour lesquelles « dans les professions intermédiaires, les chances de régression sont supérieures aux chances de promotion ».
La sociologie de l’éducation fut plus lente à s’éveiller (Marlène Cacouault-Bitaud). En 1969, pour la première fois dans l’histoire de ce diplôme symboliquement français, les bachelières sont plus nombreuses que les bacheliers, mais nul ne crie ce succès des cursus féminins. La scolarité féminine étant dépeinte de façon quelque peu misérabiliste, il faudra plusieurs années avant d’en mesurer l’ampleur, d’en dissiper les ombres. La réussite scolaire des filles est un défi lancé à notre société, comme l’indique Roger Establet. Saura-t-elle s’en montrer digne ?
L’économie est un domaine paradoxal : le genre y entra sous les auspices d’un courant orthodoxe, l’école de Chicago, qui forgea des concepts appropriés à l’étude des inégalités entre sexes, qu’il s’agisse d’accès au marché du travail ou de normes de rémunérations. Par ailleurs, les gender studies, d’emblée pluridisciplinaires, investirent l’économie en refusant la neutralité, apparente, d’une rationalité individuelle qui n’est que le masque de toute domination masculine. Construction sexiste dans laquelle les hommes n’ont cessé de valider leur domination, l’économie a figé les femmes dans un dilemme entre maternité et carrière, a ignoré les comportements masculins et, refusant de la définir comme construction sociale, sclérosé en configuration biologique la division sexuée du travail dans la famille.
Les contributions de ce chapitre sont réunies selon trois axes dont l’un, constatant que les constructions théoriques intègrent avec parcimonie le genre, s’inquiète des démarches orthodoxes, incapables de résoudre l’énigme d’un travail domestique qui assujettit toujours les femmes.
L’attention au genre est flagrante dans l’économie du travail et l’analyse du comportement des ménages (Catherine Sofer) mais les économistes féministes regrettent l’insuffisance, tant théorique que pratique, des études relatives aux rapports intrafamiliaux et à la distribution des ressources dans la nébuleuse familiale. Les femmes demeurent dans l’ombre et, à l’opposé des préoccupations masculines, leur pauvreté est par trop sous-estimée. Le développement des systèmes de protection sociale, par lequel l’homme a acquis une certaine sécurité sur le marché du travail, a, par un ricochet navrant, enchaîné plus encore les femmes aux hommes en accroissant leur dépendance économique.
Dans sa prétention à l’universalité et à l’impartialité, la science économique n’a colporté qu’une vision masculine du monde alors même que, dissimulant les femmes en arrière-scène, elle souffre d’incomplétudes et de graves malfaçons, tant dans ses fondements, ses développements que ses applications. Il est nécessaire, ainsi que s’y applique l’économie féministe pour laquelle le genre doit être au cœur de toute analyse, d’agencer de nouveaux concepts. Soumettre l’analyse économique à un regard sexué, introduire des variables négligées, inventorier des constructions sociales délaissées oblige au collationnement de nouvelles banques de données.
Bien des résultats statistiques ne sont-ils pas alourdis par des définitions incertaines, vieillissantes, erronées ? Les représentations chiffrées ont une histoire qu’il est nécessaire d’appréhender, comme le suggère Annie Fouquet. Il en va ainsi des diverses approches statistiques sur l’activité féminine ; longtemps, le statut des femmes ne fut qu’une variable explicative de la fécondité. Dans tout résultat statistique, les définitions sont bien en amont des données quantitatives, puisque conceptualisées dans un contexte politique et scientifique historiquement daté. Si les chiffres racontent la société, si les indicateurs statistiques crayonnent des rôles féminins et masculins, l’image ainsi tracée doit être scrutée. Par ailleurs, on ne saurait oublier que, tout en s’influençant l’un l’autre, l’Ined et l’Insee ne portent pas un même regard sur les problèmes de genre.
La simple lecture de tableaux évolue, les pourcentages se calculent autrement. Ainsi, le taux d’activité des femmes – part des actives parmi les femmes – est délaissé en faveur du taux de féminisation des emplois – part des femmes parmi les actifs. Calculé par profession, ce taux permet d’aborder les questions de parité.
Pour décrire une population, le sexe est une variable d’évidence et, conséquemment, la démographie a toujours produit des statistiques sexuées. Mais les indicateurs démographiques, mesures objectives en apparence, dissimulent maintes positions idéologiques ; aussi est-il crucial d’éprouver les stéréotypes qui ont mis à mal les analyses. Des indicateurs aussi simples que l’âge au premier mariage, l’écart d’âge entre époux ou la durée des unions esquissent les rapports entre hommes et femmes et leurs évolutions qu’une société entend favoriser.
Dès l’origine, la démographie et les femmes ont noué une histoire ténébreuse, que symbolisa la femme mariée et mère de famille. Si le travail des femmes intéresse depuis toujours le démographe, la répartition des tâches entre homme et femme ne l’inquiétera que dans les années 1980. En outre, la réussite scolaire des femmes sera peu saluée, alors même que leur instruction explique amplement les évolutions de la fécondité. Longtemps, trop longtemps, les femmes ont témoigné seules des situations de vie en famille : ce n’est qu’en 1999 que les hommes, au même titre que les femmes, ont été sollicités par les enquêtes Famille de l’Insee. Réalisée par l’Inserm et l’Ined, l’enquête sur la sexualité des Français (1992) voit surgir, dans son sillage novateur, d’autres études sur les rôles sexués. Bousculant nombre de concepts inopérants, de stéréotypes sexistes, le genre ne peut que ressourcer la démographie en lui offrant de nouveaux espaces de recherche.
Qu’en est-il du droit et des sciences politiques ? Écriture syncrétique des rapports sociaux, le droit agence une réalité sociale et politique. En deux siècles, il a argumenté plusieurs discours sur les femmes et, selon la fonction identitaire ainsi professée, les femmes ont été désignées, assignées puis reconnues. Spontanément, la Révolution a exclu les femmes de la citoyenneté, les reléguant dans un statut subordonné. La philosophie d’une hiérarchie « naturelle » entre les sexes a fondé l’organisation sociale, l’a soumise à la domination masculine. En conséquence, le droit s’est complu à consacrer le rôle spécifique des femmes dans la famille, légitimant ainsi, sous couvert de protection, leur inégalité sur le marché du travail. Juridiquement les femmes ne sont ni citoyennes, ni travailleuses.
Vis-à-vis de l’emploi, homme et femme ne vivent pas la même situation, ne sont pas dans le même espace ; ainsi, la question de la protection des « femmes majeures », la crainte de compromettre la famille, ont avivé les débats tout au long du XIXe siècle. À cet égard, la loi du 2 novembre 1892, proposant une ample catégorisation du travail féminin et des femmes, est exemplaire. Cette féminité ainsi légiférée figera l’ensemble des femmes dans une définition selon laquelle l’État – achevant la rédaction d’un droit du travail fondé sur l’exclusion des femmes –, en leur accordant des droits spécifiques, les prive de l’accès aux droits universels.
En France, le suffrage universel ne date que de 1944 mais, outre les droits civiques, la citoyenneté requiert des droits économiques et sociaux. Si le droit proclame le principe d’égalité entre hommes et femmes, il s’agit désormais d’en vivre, quotidiennement, la réalité, d’en éprouver l’application, d’en notifier, en matière de droits sociaux, les négligences, voire les mépris. Toute citoyenneté est exigence incessante (Marie-Thérèse Lanquetin).
Conséquence notable des débats liés à la parité, de nouvelles problématiques sont apparues. La quasi-absence des femmes des processus d’élaboration des politiques publiques pose la question de leur participation à la vie politique. Relations internationales, mouvements sociaux, rôle des femmes au sein de l’État, ces trois espaces doivent être inventoriés par les sciences politiques. Résultante de leurs parcours scolaires et de la féminisation des marchés du travail, les femmes fonctionnaires arrivent nombreuses, y compris aux plus hauts niveaux. Ne peut-on en analyser les conséquences ? (Jane Jenson)
Que cet ouvrage soit rédigé à la suite d’un colloque n’est pas mentionné dans la publication. Il convient de le préciser ici en raison de la cohérence de ce livre, qui apparaît en effet plus comme une construction collective que comme un ensemble composite de textes réunis sur un thème, caractéristique de certaines publications d’actes. Un autre intérêt, et non des moindres, est l’inclusion « officielle » de disciplines comme la démographie et la statistique dans le champ, jusque-là assez clos, des études féministes. La féminisation des professionnel(le)s de ces disciplines n’y est pas pour rien.
Signalons en complément la parution d’un ouvrage qui rend compte des actes d’un colloque dont la finalité était également de faire un état des lieux sur l’apport des approches de genre, plus particulièrement dans le domaine de la sociologie et des sciences politiques : Quand les femmes s’en mêlent. Genre et pouvoir, sous la direction de Christine Bard, Christian Baudelot et Janine Mossuz-Lavau, éditions de la Martinière, 2004, 384 p.
Maryse Jaspard
Hurtig Marie-Claude, Kail Michèle, Rouch Hélène (éd.), Sexe et genre : de la hiérarchie entre les sexes (1re édition 1991), Paris, CNRS Éd., 2002, 286 p.
La réédition de cet ouvrage, initialement publié en 1991, est salutaire. Il est rapidement devenu introuvable alors que sa lecture devenait essentielle pour qui travaille sur les questions de genre. Il rassemble les contributions issues du colloque Recherches sur les femmes et recherches féministes, organisé sous l’égide du CNRS en 1989. Ce colloque a marqué une étape importante dans la reconnaissance et la diffusion des travaux sur les rapports entre les sexes dans le champ des sciences sociales en France. Cette étape a définitivement permis de dépasser les approches antérieures, axées sur l’analyse de la seule condition féminine.
Si la place des recherches sur le genre a sensiblement changé depuis le début des années 1990, ce livre collectif garde toute sa pertinence aujourd’hui, une dizaine d’années après sa première parution, pour sa contribution théorique à la compréhension des inégalités sociales entre hommes et femmes. Bien qu’il n’ait pas prétention à l’exhaustivité, comme le précisent les éditrices Marie-Claude Hurtig, Michèle Kail et Hélène Rouch, cet ouvrage propose plusieurs points de vue disciplinaires et conceptuels sur la problématique de la domination masculine et sur les mécanismes qui assurent son maintien. C’est ce qui en fait le grand intérêt et qui le rend incontournable pour aborder les recherches sur le genre.
Il s’agit de l’une des premières contributions de la recherche française à la distinction entre sexe et genre, c’est-à-dire entre les caractéristiques biologiques respectives des hommes et des femmes, d’une part, et les attributs psychologiques et sociaux qui leur sont conférés, d’autre part. Cette distinction a été élaborée par les chercheuses anglo-saxonnes dès la fin des années 1960 mais des chercheuses françaises ont essayé ici de la formuler dans un univers conceptuel et sémantique différent.
L’un des apports essentiels de l’ouvrage est de permettre de mieux comprendre les appréhensions qu’a pu susciter et que suscite toujours en partie le terme de genre dans le contexte des recherches féministes françaises. Si l’utilisation du mot genre s’est aujourd’hui généralisée, dans la plupart des disciplines traitant de la question des rapports hommes/femmes, comme terminologie permettant d’appréhender la dimension sociale et normative des catégories sexuées, l’adoption de ce terme est néanmoins source d’ambiguïté. Comme l’écrit Christine Planté dans sa contribution, les usages lexicaux du mot genre en français sont plus variés et complexes qu’en anglais et son utilisation s’avère donc plus équivoque. Cette ambiguïté est particulièrement mal venue lorsqu’elle conduit à éviter la problématique de la subordination des femmes aux hommes, en nivelant les positions masculine et féminine dans une vision symétrique des genres.
L’ouvrage est divisé en trois parties qui, partant dans un premier temps de l’analyse critique des catégories de sexe et de genre, montrent ensuite l’expression de ces rapports de pouvoir entre hommes et femmes et la permanence de la subordination des femmes, malgré les processus de transformation sociale à l’œuvre, notamment dans le domaine de la reproduction.
La première partie aborde de manière critique les définitions respectives du sexe et du genre en posant la question de la frontière et des relations entre ces deux notions. De la remise en cause de la vision dichotomique du sexe biologique au postulat de la préséance du genre sur le sexe, les propositions conceptuelles sont multiples et les conclusions, comme le relèvent les auteures, ne sont pas unanimes. Selon la manière dont les auteures se sont saisies de la notion de genre, pour certaines, il reste une notion contestable ; pour les autres, il apparaît malgré tout comme une catégorie opérante pour déconstruire les attributs de sexe, voire même, selon Christine Delphy, l’outil incontournable pour inscrire les rapports entre les sexes dans l’analyse de la relation dominants/dominés.
La deuxième partie propose l’étude de quelques-unes des expressions de la bi-catégorisation hiérarchique qui prévaut dans les rapports entre les sexes. Y sont décrits et déconstruits les formes et les effets de la domination masculine dans différents domaines (le savoir, le langage, la sociabilité, etc.). Les contributions qui portent sur le rôle du savoir et du discours scientifique dans la réification des rôles et des statuts sociaux de chaque sexe sont particulièrement édifiantes. Elles décrivent des disciplines dans lesquelles les femmes sont systématiquement confinées dans des sphères restreintes, renvoyées à une nature féminine qui leur dénie souvent le statut de sujet. Il convient cependant de noter que, dans certains cas, notamment en histoire et en sociologie, on a profondément remis en cause le corpus savant depuis quelques années, en y intégrant, au moins en partie, les transformations théoriques initiées par ces chercheuses.
La troisième partie de l’ouvrage, construite à partir de contributions plus hétérogènes quant à leur contenu, met néanmoins en évidence de manière concluante la permanence des rapports hiérarchiques entre les sexes malgré les transformations fondamentales intervenues dans de nombreux domaines de la société. Le constat est particulièrement probant en ce qui concerne la gestion sociale de la reproduction, qu’elle soit étudiée dans des sociétés qualifiées de traditionnelles au sens du contrôle social (en Afrique sub-saharienne ou au Maghreb) ou dans le cadre des nouvelles techniques de procréation médicalement assistée. Dans les deux situations, la subordination des femmes reste prégnante.
Ce livre constitue, par les avancées théoriques qu’il a proposées, un élément important dans l’élaboration des concepts permettant de penser les rapports entre les sexes. Sa lecture reste d’autant plus d’actualité que, malgré les politiques volontaristes menées pour lutter contre les inégalités entre les sexes, la discrimination à l’encontre des femmes reste importante, sous des formes parfois identiques, parfois nouvelles. Cet ouvrage constitue, de ce point de vue, une boîte à outils pour penser ces changements et ces permanences.
Armelle Andro
Méda Dominique, Le temps des femmes, pour un nouveau partage des rôles, Paris, Flammarion (Champs), 2002.
Très documenté, plein d’informations statistiques puisées dans toutes les enquêtes récentes, cet ouvrage est un plaidoyer en faveur d’une évolution des institutions et des mentalités au bénéfice des femmes, des enfants et de la société entière, qui tirerait un meilleur parti des compétences et du dynamisme féminins dans un contexte de plus grande égalité des chances et des rôles.
Si les jeunes femmes, maintenant plus diplômées que les jeunes hommes, obtiennent des emplois équivalents en début de carrière, si les femmes occupant des postes à responsabilités réussissent aussi bien, voire mieux, que leurs collègues masculins, comment expliquer les différences de salaire à niveau de formation identique, les taux de féminisation encore faibles des fonctions d’encadrement ? En fait, conscientes des difficultés qu’elles vont rencontrer puisqu’elles désirent avoir des enfants, les jeunes femmes s’orientent dès le départ vers des secteurs où les horaires de travail seront mieux adaptés à la conciliation de leur double rôle de mère et d’active (fonction publique, dont l’enseignement, métiers à horaires décalés, etc.). Lorsque les enfants naissent, ce sont elles qui prennent les congés parentaux, les temps partiels qui leur permettront d’assumer les trois quarts des soins, tâches domestiques et d’éducation. Outre le manque de disponibilité au niveau professionnel qui entraînera un retard de carrière irrattrapable, les femmes vivent dans un état de stress permanent, avec des contraintes horaires fixées par des institutions séparées, sans souci de compatibilité entre elles. Face à cette situation dommageable pour le bien-être de tous, les hommes envisagent encore rarement de réviser leur rôle traditionnel, de partager les tâches domestiques et parentales, de se sentir valorisés par leur fonction de père et plus seulement par leur profession. La société, elle, ne fournit que des solutions bricolées, en demi-mesures (allocations et aides limitées ; nombre de places très insuffisant, horaires et règles rigides dans les institutions d’accueil des jeunes enfants ; temps partiels souvent éclatés, etc.).
Selon Dominique Méda, l’évolution vers une société largement et volontairement biactive suppose d’abord une dé-spécialisation des rôles masculins et féminins, qui n’ont rien d’inné. Elle nécessite ensuite une réforme des institutions basées sur le modèle sociétal de la femme au foyer : système d’imposition, rythmes scolaires et de l’emploi, règles de mobilité, etc. Les deux sphères d’activité, professionnelle et familiale, doivent être repensées simultanément, dans un souci d’harmonisation. Il faut rendre effectif le droit à la garde des jeunes enfants en augmentant les capacités d’accueil, en aménageant des systèmes complémentaires aux horaires souples, sans s’arrêter sur un coût qui correspond à un investissement social. Mais il n’est pas souhaitable d’externaliser toutes les tâches parentales et il faut réviser profondément l’organisation du travail dans les entreprises et la fonction publique, limiter les exigences de totale disponibilité des cadres (réunions tardives, etc.) en pratiquant la délégation des responsabilités, en organisant des temps partiels choisis, y compris pour les hommes… Les « bons accords » de RTT (réduction du temps de travail), visant à une plus grande égalité des sexes à travers une réorganisation réelle des temps, ont été peu nombreux, peut-être en raison d’une trop faible présence des femmes lors des négociations. Globalement, la recherche d’une meilleure concordance des temps sociaux devrait impliquer non seulement les entreprises ou la fonction publique et les salariés, mais aussi toutes les institutions civiles (Éducation nationale, municipalités, etc.). Enfin, il faut arriver à un partage total des tâches parentales et domestiques entre les hommes et les femmes. Dominique Méda indique que si les femmes se ressentent « plurielles », nombre d’enquêtes montrent que les jeunes hommes recherchent aussi un équilibre entre vie privée et vie professionnelle ; ils se revendiquent aussi pères et conjoints. Soucieux d’obtenir des horaires de travail préservant leur vie privée et du temps pour s’occuper de leurs enfants, ils s’investissent davantage dans les tâches parentales désormais perçues comme valorisantes ; en revanche, l’accroissement de leur participation aux tâches domestiques reste plus problématique.
Pour confirmer la possibilité d’une telle évolution, l’auteure évoque les exemples de la Suède et des Pays-Bas. Partie d’une situation très équivalente à celle de la France dans les années 1950, la Suède a vite reconnu la volonté de travailler des femmes et leur besoin clairement affirmé d’égalité, en organisant un débat qui a d’emblée associé la réorganisation des deux sphères, familiale et professionnelle. Le partage des tâches domestiques et parentales s’est imposé comme corollaire de l’activité féminine, et des réformes de grande ampleur ont rapidement suivi (congé parental bien rémunéré, horaires de travail limités, mesures d’égalité professionnelle, obligation d’offrir un mode de garde à tout enfant de plus d’un an dont les deux parents travaillent ou sont en formation, etc.). Aux Pays-Bas, les réformes politiques et sociales ont suivi plus tardivement les revendications des femmes. Cependant, avec la reconnaissance de la valeur des tâches parentales et de la nécessité d’une participation égale des pères et des mères est née l’évidence d’une indispensable compatibilité des durées affectées aux différentes activités et donc de la réduction des temps de travail pour tous. Deux lois, prenant en compte les responsabilités extérieures du salarié, ont promu une nouvelle norme du temps de travail plus courte, et la conciliation négociée avec l’employeur de l’aménagement du temps et des horaires de travail.
En Italie, l’expérience du « temps des villes » a été initiée vers 1985 par des femmes de toutes catégories sociales, qui ont transformé le problème de la conciliation individuelle entre vies familiale et professionnelle en une problématique collective d’articulation des temps sociaux dans le cadre de la ville. En 1990, une loi de réforme de l’administration publique attribue au maire la compétence de coordonner les horaires des activités commerciales et des services publics en fonction des besoins des usagers. De nombreux bureaux municipaux mettent en place des protocoles d’accord entre les principaux acteurs sociaux, dans un contexte de démocratie locale intégrant les contraintes spatiales et temporelles de la vie quotidienne. En 2000, une nouvelle loi favorise la généralisation de ces démarches, en insistant sur l’aspect bénéfique pour toute la société de l’harmonisation de l’ensemble des temps sociaux. Ces expériences, en cours dans d’autres pays (Allemagne) ou dans des municipalités françaises, nécessitent le renforcement du pouvoir de décision à l’échelon local et la vigilance des acteurs sociaux pour éviter le détournement de leur objectif (un nouveau centrage sur les contraintes imposées par les entreprises…).
La construction de l’Europe (dès le traité de Rome en 1957, mais surtout depuis le traité d’Amsterdam en 1999) a mis en place un cadre efficace de mise en œuvre de l’égalité entre les sexes. La Commission européenne a engagé une quadruple action en faveur de l’accroissement de l’emploi féminin, de la lutte contre les inégalités professionnelles, du développement des modes de garde, et surtout du rééquilibrage des temps sociaux et du partage des tâches (en précisant les mesures à prendre, et les organes de surveillance à mettre en place).
Malgré un retard certain, la France serait en bonne voie grâce au débat sur la parité en politique et à la préparation des plans d’égalité, à la loi Génisson et aux accords de RTT, aux mesures d’extension de l’offre de garde des jeunes enfants.
Économiste et féministe, D. Méda n’hésite pas à rejeter l’évaluation monétaire du travail domestique qui avait pourtant, dans les années 1980, fondé la reconnaissance de son importance économique et sociale, sous l’impulsion des courants féministes : évaluation incertaine, mais aussi dangereuse pour les femmes renvoyées à une activité économique spécifique au sein du foyer ; évaluation ambiguë enfin, en raison d’une frontière temporelle souvent floue entre les corvées et les activités d’éducation, d’échanges basés sur l’affection, non monétarisables. Philosophe, D. Méda démontre et soutient l’aspiration des femmes à assumer leur double rôle de mères et d’actives dans de bonnes conditions, leur aspiration profonde à l’égalité des sexes. Critiquant la situation bancale actuelle, elle propose des solutions sur un ton vigoureux et combatif.
Elizabeth Brown
Fougeyrollas-Schwebel Dominique, Hirata Helena, Senotier Danièle (éd.), La violence, les mots, le corps (Cahiers du Genre, n° 35), Paris, L’Harmattan, 2003, 282 p.
La question des violences à l’encontre des femmes est aujourd’hui au centre de l’actualité scientifique, politique et publique grâce, notamment, à la diffusion des résultats de l’enquête Enveff, première enquête française sur les violences envers les femmes
[6].
Ce numéro des
Cahiers du Genre est plus particulièrement consacré aux différentes formes de violences exercées dans le monde du travail (paysannat, entreprise, hôtellerie) et au sein des institutions (contrats locaux de sécurité, institutions sociales d’aide aux personnes sans abri). Ces situations sont analysées par des auteures issues de disciplines variées (anthropologie, sociologie, démographie, histoire, psychologie). Deux contributions de portée plus générale ouvrent le dossier, celle de Françoise Héritier, qui s’interroge sur les fondements de la violence et sur l’origine des comportements d’agressivité, et celle de Maryse Jaspard et Dominique Fougeyrollas, qui recadrent l’évolution du contexte institutionnel et social français dans la prise en compte de la question des violences envers les femmes
[7].
Selon Françoise Héritier, si la violence n’est pas innée, elle est inhérente aux besoins et affects élémentaires qui sont propres à l’humanité : le besoin de conformité et d’appartenance à un groupe (en termes de consanguinité et de territoire et en termes de genre) ; la satisfaction des besoins vitaux ; le besoin de protection, pour soi et pour ses proches, allant de pair avec la nécessité d’agresser, de détruire ou, du moins, de tenir éloignés ceux qui ne relèvent pas du proche. La violence serait le produit de ces différents affects et besoins élémentaires. La guerre, le maintien de l’ordre constituent des moyens juridiquement définis pour faire respecter ces affects et besoins. La domination masculine, jusque dans ses extrêmes (viols systématiques en temps de guerre, mise à mort de femmes adultères, etc.) est aussi l’expression, non définie juridiquement, mais dont la loi reconnaît implicitement le bien-fondé, de ces besoins et affects.
Le texte de Maryse Jaspard et Dominique Fougeyrollas témoigne des obstacles rencontrés jusqu’à aujourd’hui pour faire reconnaître la question des violences envers les femmes tant dans le champ scientifique que dans le champ politique et public. Au sein de la recherche féministe, la question des violences envers les femmes s’est imposée avec difficulté comme objet de recherche. Au cours des années 1970 et 1980, le viol, alors au centre des débats, était appréhendé en termes d’« oppression » des femmes
[8], non en tant que « violence », et les autres formes de violence n’étaient pas prises en compte. Dans les années 1990, si les différentes formes de violence envers les femmes ont fait l’objet de recherches, elles sont demeurées marginales au sein de la recherche scientifique française. À la fin de la décennie, alors que les questions de violence et d’insécurité étaient au cœur du débat public, les violences à l’encontre des femmes en étaient écartées. Lorsqu’en 1997, l’État a demandé que soit réalisée une enquête sur le phénomène de violence envers les femmes
[9], un certain nombre de difficultés ont dû être surmontées : des difficultés liées au contexte – cette thématique n’était considérée ni comme un problème de société, ni comme un sujet de recherche scientifique –, des difficultés liées à la réticence du monde scientifique sur la faisabilité et la pertinence d’une enquête quantitative sur ce thème, et des difficultés d’ordre méthodologique : comment mesurer un phénomène aux contours flous par la méthode quantitative ? Cependant le défi a été relevé et les objectifs de l’enquête atteints, ce qui n’empêche pas les réactions critiques
[10].
Les textes de Marylène Lieber, Corinne Lanzarini et Michèle Salmona évoquent, dans des contextes différents, les violences institutionnelles dont les femmes sont plus particulièrement victimes. Marylène Lieber montre comment, dans le contexte sécuritaire actuel, la lutte contre les différentes formes de violence grâce à la création des contrats locaux de sécurité (CLS) occulte quasi systématiquement les violences dont les femmes font l’objet dans l’espace public, ce qui constitue en soi une forme de violence. Lorsque les violences contre les femmes sont prises en considération, comme dans le CLS parisien, elles sont réduites à leurs dimensions conjugale et familiale. D’une part, les agressions subies dans l’espace public sont rendues invisibles. D’autre part, en limitant les violences au contexte conjugal et familial, et en affirmant que, dans ce cadre, les femmes ne sont pas les seules victimes de violence (les enfants, les personnes âgées le sont également), on occulte les rapports sociaux de sexe qui les produisent.
Autre exemple de violences institutionnelles : celles que rencontrent les femmes sans domicile auprès des institutions d’aide (Corinne Lanzarini). Outre le fait que ces femmes doivent faire face à des violences entre pairs inhérentes aux conditions de vie dans la rue
[11] et à des violences masculines (agressions sexuelles, nécessité de se mettre sous la protection d’un homme moyennant des relations sexuelles plus ou moins consenties, etc.), elles sont confrontées à des violences institutionnelles de la part des institutions sociales : processus d’infantilisation et de stigmatisation, et surtout injonction à respecter les attributs sociaux de la féminité. La « réinsertion sociale » proposée aux femmes repose en effet sur l’apprentissage ou le réapprentissage des activités à caractère ménager, familial ou éducatif (alors que les hommes sont orientés vers une activité professionnelle) et par le réinvestissement de leur féminité (soins du corps, maquillage, coiffure, etc.). Les intervenants sociaux cantonnent ainsi les femmes dans des rôles stéréotypés de femmes attirantes, de mères de famille et de ménagères. Tant les conditions de vie à la rue que les institutions d’aide sociale maintiennent donc les femmes dans une dépendance – vis-à-vis des hommes ou vis-à-vis des structures institutionnelles – s’apparentant à une forme de violence.
Dans un tout autre contexte, les violences institutionnelles sont également le lot des agricultrices, comme le montre Michèle Salmona. Outre les contraintes directement liées à leur activité professionnelle (exposition au froid, aux excréments, aux odeurs et aux coups de pied des bêtes, organisation du temps de travail, etc.) et à leurs conditions de vie, les agricultrices subissent la violence des politiques publiques de développement agricole et d’aménagement du territoire. La volonté politique d’intensifier la production s’est accompagnée d’une transformation du système de production et des méthodes de travail, engendrant pour les agriculteurs des coûts physiques et psychiques, qui se sont notamment traduits par des dépressions et des suicides plus nombreux chez les femmes, en raison de leurs responsabilités familiales. Les politiques d’aménagement du territoire ont également occasionné un coût certain pour les agricultrices et agriculteurs. L’exemple de la mise en eau du lac de la vallée de Sainte-Croix du Verdon témoigne de la violence de ces politiques : des villageois dont la maison allait être détruite et envahie par les eaux se sont suicidés ; les lacs ont éloigné les habitants les uns des autres… Face à ces violences institutionnelles, certaines agricultrices élaborent des stratégies d’appropriation et de transmission symbolique du territoire et, dans certains villages, réhabilitent le culte de sainte Agathe (dont la fonction symbolique est la protection du territoire et des mères allaitantes), témoignant des ressorts dont elles disposent pour gérer des situations tragiques.
Les diverses contributions consacrées au monde du travail soulignent d’une part combien le travail (ses postures, ses contraintes, ses implications physiques et mentales) marque en profondeur le corps des individus et, d’autre part, combien le travail ne peut échapper à une analyse en termes de genre. Le texte de Marie Pezé et celui de Claudia de Gasparo mettent notamment en avant les conséquences en termes de santé physique et mentale des différentes formes de harcèlement : allergies, maux de tête, maux de ventre, cancer du sein, de l’utérus, aménorrhées, névroses traumatiques, crises d’angoisse, cauchemars, atteintes de l’estime de soi, etc., autant de violences imprimées au corps par le truchement du harcèlement au travail.
Si hommes et femmes subissent des violences au travail, le texte de Maria Bernardete Ferreira de Macêdo souligne l’asymétrie de ces violences, en confrontant le travail des femmes de chambre à celui des veilleurs de nuit dans un hôtel. Ces deux types d’emplois précaires se caractérisent par une grande implication du corps, par des contraintes physiques et psychiques qui ont des conséquences non négligeables sur la santé physique et mentale, mais les femmes de chambre vivent davantage la précarité du travail à travers une disponibilité permanente liée à l’incertitude quant à la durée du travail, l’irrégularité des horaires, la soumission aux exigences de la clientèle et du marché. Ainsi, même dans la précarité, la différenciation sexuée imprime une hiérarchie.
Par ailleurs, l’analyse sociologique de Claudia de Gasparo souligne la dimension « genre » du harcèlement moral dans l’entreprise. Alors que le harcèlement porte atteinte à la virilité, à la masculinité et à « l’invincibilité » des hommes employés, il intervient dans des destins féminins caractérisés par un certain nombre de violences (conjugales, économiques, raciales) en mettant en cause les compétences professionnelles, le niveau de qualification ou même le phénotype. Par ailleurs, les techniques de harcèlement sont souvent sexistes (comme dans le cas de l’éviction d’une employée en raison d’une grossesse) et celui-ci s’accompagne fréquemment de harcèlement sexuel. Mais les cas de harcèlement sexuel sont souvent recensés comme étant des cas de harcèlement moral, ce qui contribue à occulter un phénomène encore peu visible. Des réalités qui sont l’expression des rapports sociaux de sexe, comme le sexisme ou le harcèlement sexuel, peuvent ainsi se trouver masquées par leur classement dans la catégorie du harcèlement moral.
Dolorès Pourette
Bajos Nathalie, Ferrand Michèle et l’équipe Giné, De la contraception à l’avortement : sociologie des grossesses non prévues, Paris, Inserm (Questions en santé publique), 2002, 348 p.
En s’intéressant aux grossesses non prévues, l’ouvrage dirigé par Nathalie Bajos et Michèle Ferrand apporte un éclairage nouveau sur un phénomène qui est perçu comme marginal dans la société française d’aujourd’hui, dans un contexte où la fécondité est en théorie totalement maîtrisée. Pourtant, alors que la couverture contraceptive n’a cessé d’augmenter depuis la légalisation, le constat, de prime abord paradoxal, de la quasi-stabilité des chiffres de recours à l’interruption volontaire de grossesse interroge et constitue l’un des points de départ de cette recherche pluridisciplinaire. À partir d’une enquête par entretien, l’équipe Giné s’est donc attachée à comprendre les circonstances entourant la survenue d’une grossesse non prévue, puis les processus de décision qui déterminent le devenir de cette grossesse, c’est-à-dire sa poursuite ou son interruption. Enfin, le dernier objectif de l’enquête est d’analyser les conditions de prise en charge par le système de soins des femmes ayant choisi d’interrompre leur grossesse.
C’est à la déconstruction de l’« évidence de la pratique contraceptive » que s’attache en premier lieu ce travail. Pour comprendre les échecs de contraception, il est primordial de saisir ce qui se joue dans le choix d’une méthode et dans les modalités de son observance. Si les grossesses non prévues apparaissent comme un phénomène très hétérogène, elles ne sont cependant jamais la conséquence d’une faille dans un programme parfaitement contrôlé. Les auteures mettent en évidence l’importance de la notion de baisse de la vigilance contraceptive pour comprendre les mécanismes qui conduisent à la grossesse non prévue. La baisse de cette vigilance contraceptive s’explique par un faisceau complexe de raisons. Pour une part, elles s’inscrivent dans la trajectoire individuelle des femmes : elles prennent sens dans leur histoire familiale ou dans leur rapport au désir d’enfant. Par ailleurs, elles sont issues du cadre normatif encadrant la gestion sociale de la procréation : normes temporelles, conjugales, matérielles qui restent très prégnantes malgré les profondes transformations intervenues dans ce domaine depuis une trentaine d’années.
Les auteures se penchent, dans le chapitre suivant, sur le processus de décision qui conduit certaines femmes à l’interruption volontaire de grossesse et d’autres à la poursuite de cette dernière malgré son caractère fortuit. Il ressort de leurs analyses que dans tous les cas, cette phase de prise de décision est une période extrêmement dense et difficile pour les femmes, à la fois sur le plan psychologique et sur le plan relationnel, et qu’à travers l’exigence de conditions optimales, c’est le primat de l’intérêt de l’enfant qui conditionne la décision. C’est le contexte relationnel dans lequel intervient cette grossesse qui apparaît comme le plus décisif : l’existence d’un couple stable et cohérent en termes de projet d’enfant est un prérequis difficile à contourner. La gestion des désaccords entre les partenaires est alors tributaire du degré de sollicitation auquel est soumis le partenaire masculin et de la capacité de négociation respective des deux partenaires du couple, capacité liée à leur différentiel de ressources sociales. Dans tous les cas, la décision de recours à l’interruption volontaire de grossesse reste une décision difficile.
L’analyse du rôle du partenaire masculin dans l’ensemble de ce processus, qu’il soit présent ou absent, occasionnel ou régulier, impliqué dans un projet reproductif commun ou non, montre la place fondamentalement inégale des hommes et des femmes dans la prise en compte des risques en matière de gestion de la procréation et dans la gestion de ces derniers.
C’est dans ce contexte que la question du système de soins se pose : la décision d’interrompre la grossesse étant prise, individuellement ou à deux, les femmes disposent d’une période relativement courte, compte tenu du cadre légal français, pour accéder à une structure lui permettant d’avoir une IVG. Les résultats de l’enquête présentent un panorama ambivalent : si les réels dysfonctionnements du système de soins sont rares, les parcours des femmes dans les structures de santé peuvent être inutilement longs et compliqués, du fait, dans certains cas, d’un manque de soutien de la part des personnels médicaux concernés. Traité dans un chapitre particulier, le cas des femmes ayant dépassé le délai légal et forcées de se rendre à l’étranger pour obtenir une IVG met particulièrement en évidence les difficultés rencontrées dans ces parcours. La résorption de ces difficultés est un enjeu important de politique publique car elles conditionnent fortement la manière dont cet événement est vécu par les femmes et s’inscrit dans leur histoire de vie.
L’enquête a été effectuée auprès de femmes vivant en France, de tous âges, et se trouvant dans des situations sociales et familiales volontairement diversifiées. Cependant, deux chapitres sont consacrés à des populations particulières dans leur rapport à la grossesse non désirée et à la gestion de cette dernière : une attention particulière est portée aux mineures pour lesquelles la dépendance vis-à-vis des parents peut constituer une difficulté particulière, ainsi qu’aux femmes issues de l’immigration maghrébine dont les parcours contraceptifs, sexuels et reproductifs sont soumis à des injonctions normatives parfois difficilement conciliables.
Les résultats de cette recherche et les problèmes qu’elle a soulevés, notamment en ce qui concerne le délai légal de recours à l’IVG mais aussi en ce qui concerne l’offre contraceptive en France, ont très directement influé sur les modifications législatives intervenues en 2001 (allongement de deux semaines du délai légal, suppression de l’autorisation parentale pour les mineures). Elle ouvre la voie à une approche beaucoup plus fine de ces questions prenant mieux en compte le désir d’autonomie et le respect des décisions des femmes.
Armelle Andro
Taraud Christelle, Bard Christine (éd.), ProstituéEs (Clio, Histoire, Femmes et Sociétés, 17), 2003, 307 p.Alonzo Philippe, Angeloff Tania, Gardey Delphine (éd.), Prostitution : marchés, organisations, mobilisations (Travail, genre et sociétés, 10), 2003, 265 p.
La prostitution n’est pas un thème habituellement abordé par les démographes, qui ne s’y intéressent que de manière annexe, dans une perspective proche de celle des épidémiologistes. Il faut dire que le sujet n’est traité dans les autres sciences sociales que par quelques rares chercheurs, bien qu’une certaine évolution soit perceptible dans l’ouverture des recherches sur la sexualité. L’actualité de la prostitution, ou plus exactement, celle des modifications législatives, des débats et des prises de positions qu’elles ont entraînées, ne sont pourtant pas au cœur des deux numéros de revues présentés ici. L’objectif, aussi bien pour Clio que pour TGS, est au contraire de sortir d’une discussion souvent stérile opposant des opinions extrêmes et caricaturales. « Plutôt que de faire s’affronter les camps traditionnellement en présence sur ce sujet – avec ses acteurs désormais traditionnels : féministes abolitionnistes ; réglementaristes ; libéraux-libertaires partisans de la libre disposition des corps à des fins de prostitution… [Philippe Alonzo, Tania Angeloff et Delphine Gardey dans TGS]…ont souhaité donner la place aux travaux de terrain… [sur] les contextes passés et contemporains, des formes multiples et différenciées suivant lesquels la prostitution s’est organisée et s’organise ». Dans une perspective un peu différente, Christelle Taraud et Christine Bard, dans l’introduction du numéro de Clio, utilisent à la fois l’actualité du thème pour s’interroger sur les recherches récentes sur la prostitution, et s’en éloignent par l’approfondissement du débat qu’elles proposent.
La prostitution, est-il dit plus haut, n’est pas une thématique qui a suscité l’engouement des sciences sociales. Mais c’est sans doute en histoire que l’intérêt porté à ce sujet fut le plus manifeste, comme en témoigne par exemple le succès de l’ouvrage précurseur d’Alain Corbin
[12]. Les travaux sur les sociétés anciennes, ou exotiques, sont souvent assez bien documentés, mais alors que l’histoire des femmes a connu une réelle impulsion ces trois dernières décennies, peu de pistes ont été explorées par les chercheuses féministes. C’est pourquoi il faut souligner la construction de ce numéro de
Clio, qui propose un large tour d’horizon sur les travaux actuels consacrés aux prostituéEs. Le E majuscule représente, pour les responsables du numéro, « une technique pour féminiser un terme sans mettre le féminin entre parenthèses ou entre tirets » ; il a aussi l’intérêt de souligner la mixité de l’activité de prostitution. Or, on parle rarement d’
un prostitué, comme si ce terme ne pouvait désigner qu’une femme.
Trois articles principaux constituent le dossier central.
L’article de Florence Dupont, « La matrone, la louve et le soldat : pourquoi des prostitué(e)s ingénu(e)s à Rome », soulève d’emblée la question de la définition. Si le monde de la prostitution à l’époque de la Rome classique semble bien connu (cf. les lupanars intacts sous les cendres de Pompéi), il est nécessaire de distinguer le commerce monnayé des corps de la pratique d’une sexualité transgressive par rapport aux mœurs de l’époque, en sortant de l’usage métaphorique de l’accusation de prostitution. En définitive, ne sont réellement des prostitués, au sens moderne, que des personnes né(e)s libres – qu’on appelle ingénu(e)s et qui vendent des services sexuels, car l’impudicitia volontaire ne peut déshonorer qu’un individu honorable, c’est-à-dire ni un esclave, ni un affranchi. Toutefois, comme le montre la suite de l’article, les conséquences de cet étiquetage ne sont pas les mêmes pour les hommes et pour les femmes.
L’article de Christian Henrion prend pour cadre le Shanghai d’avant la première guerre mondiale. Il s’intéresse aux formes du discours lettré sur la prostitution au tournant du XXe siècle, discours qui se centre complaisamment sur une catégorie bien spécifique de prostituées, les courtisanes, c’est-à-dire la strate la plus élevée des « travailleuses du sexe » pour en faire un élément de la culture chinoise. Le développement de ce discours univoque masque en creux un discours inverse, critique, méprisant pour la prostitution « ordinaire », qui s’organise en même temps. Ce discours ambivalent a été la base de la remise en cause du statut des courtisanes et le ferment de nombreux débats publics sur le travail des prostitués.
L’article de Christelle Taraud nous conduit, au milieu du XXe siècle, dans le Maroc colonial. En étudiant les pratiques de prostitution de l’époque et leurs transformations, l’auteure développe l’idée centrale que les prostituées « indigènes », parce qu’elles se trouvent au croisement de l’ordre et du désordre, de la conformité et de la déviance, du licite et de l’illicite, sont des actrices de transformations sociales tout à fait importantes. Entre les indigènes et les colons, auxquels elles se consacrent professionnellement, elles développent un espace hybride de pratiques corporelles, sexuelles, sanitaires, mais aussi linguistiques, religieuses… où les espaces indigènes et coloniaux s’entremêlent pour mieux s’influencer.
Ces trois articles sont complétés par des Regards supplémentaires, constitués de textes plus pointus mais qui s’avèrent particulièrement éclairants. Ainsi découvre-t-on comment était mis en œuvre, au XVIII e siècle, l’enfermement des prostituées dans des institutions pénitentiaires religieuses : les Dames Blanches, le Bon Pasteur ou les Pénitentes, ici, à Poitiers et La Rochelle. Gwenaël Murphy analysant les mécanismes de délation – venant le plus souvent de la famille – des « filles débauchées », donne ainsi à voir leurs conditions de vie et leur avenir. Le document suivant, présenté par Barbahoum Ferhati traite de la reconstruction, entre fantasme et réalité du mythe « des danseuses prostituées dites ‘Ouled Naïl’ (1930-1962) », avatar touristique de pratiques traditionnelles plus ou moins déviantes. Le dernier document, proposé par Cyril Olivier, livre une correspondance très particulière, mais remarquablement instructive en matière de manipulation et d’exercice subtil de la domination masculine, entre un proxénète et sa « protégée » dans la période troublée de l’occupation allemande.
La rubrique Actualité de la recherche traite de deux ouvrages étrangers récents et non traduits qui portent l’un et l’autre sur la situation des femmes dans l’Athènes classique (J.N. Davidson, 1997 ; E. Hartmann, 2002).
Enfin, les Documents et témoignages ouvrent largement les perspectives, nous entraînant d’abord du côté des esclaves turques dans l’Espagne du XVIII e siècle, pour nous mener ensuite dans un débat d’étudiants sur la prostitution et avec des prostituées, à l’université de Lyon, en 1976.
L’ensemble du numéro, par son organisation, ses références, les sous-thèmes traités et la complémentarité des documents proposés, confirme s’il en était besoin l’intérêt du sujet et sa complexité.
La revue Travail, genre et sociétés a choisi, elle aussi, de traiter de la prostitution, mais dans un cadre disciplinaire quelque peu différent, même si l’histoire récente n’est pas oubliée. C’est, en effet, davantage sous un angle économique, social et politique, qu’est étudié ici le marché du sexe, comme en témoigne le titre : « Prostitution : marchés, organisation, mobilisation ». Ce qui nous est donné à voir, dans la diversité des articles présentés ici, c’est l’hétérogénéité historique et géographique des modalités d’exercice et d’organisation de la sexualité vénale et, au-delà de cette hétérogénéité, la permanence de certaines caractéristiques des pratiques concrètes et de certaines représentations.
L’interrogation sur la question des relations sexuelles marchandes entre vaincus et vainqueurs est largement posée dans le cadre de la France occupée mais aussi à travers la situation de la Bosnie et du Kosovo. L’article de Cyril Olivier (présent également dans Clio), « Bucoliques et emmurées, les prostituées et le régime de Vichy », et celui d’Insa Meiner, « La réglementation de la prostitution et des relations sexuelles par l’occupant », rendent bien compte des enjeux administratifs et sanitaires des conditions matérielles du marché sexuel durant l’occupation. De son côté, Chris Corrin, dans son texte intitulé « Le trafic des femmes dans l’Europe du Sud-Est. Particularités locales, généralités internationales », met en évidence la continuité entre violences sexuelles de guerre et organisation locale puis internationale de la traite des personnes, en insistant particulièrement, dans cette forme spécifique de « migration », sur les facteurs économiques et sociaux qui sont à l’origine de ces départs.
Lilian Mathieu (lui aussi présent dans Clio) propose ici une nouvelle lecture du phénomène de la prostitution, en l’envisageant comme relevant d’un processus de désaffiliation (entendu comme processus conduisant de la pleine intégration à l’inexistence sociale). C’est dans cette perspective qu’il examine les transformations des relations entre les féministes et les prostituées lors des mobilisations des années 1975 et les formes qu’elles ont prises récemment. Son analyse débouche sur la mise en évidence du rôle de politiques non spécifiquement destinées aux prostituées, mais qui peuvent s’avérer bénéfiques en s’adressant à des personnes pauvres, sans domicile, toxicomanes ou séropositives.
L’article de Chen Mei Hua, « Les désirs sexuels masculins et leurs contradictions : masculinité, style de vie et sexualité », en nous entraînant à Taiwan, nous incite à analyser la prostitution « du côté » du client masculin et invite à remettre en question la lecture simpliste du recours des hommes à la sexualité vénale pour satisfaire avant tout leurs « pulsions sexuelles » naturelles. Elle montre notamment comment les pratiques concrètes et les attentes des clients varient fortement en fonction de leur appartenance de classe, de la représentation que les hommes se font de la – de leur – sexualité et des différentes significations de la fréquentation de certains types de prostituées. Ce qui l’amène à discuter la nature même du « travail sexuel » qu’offrent les prostituées, dans la mesure où la demande ne se limite jamais au sexe stricto sensu.
Enfin, l’article de Viviane Dubol, dans une perspective de psychologie clinique, tente de comprendre comment se construit le psychisme des individus qui se prostituent. L’auteure attire l’attention du lecteur sur la figure moderne de la prostituée et sur les enjeux de l’appellation « travailleuse du sexe ».
L’intérêt de chacun des articles présentés ici est encore accentué par le dialogue implicite qu’ils organisent entre eux, obligeant le lecteur à modifier fortement sa manière de considérer le phénomène social de la prostitution, trop souvent présenté de façon réductrice et caricaturale. L’interdisciplinarité et la diversité des terrains présentés dans ce numéro le rendent particulièrement accessible, et la rigueur de sa construction en fait un exemple à donner en lecture à nombre de jeunes chercheurs et étudiants. Mais le ton adopté et le choix du thème justifient aussi de viser un lectorat beaucoup plus large.
Notons enfin que les lecteurs de ce numéro de TGS pourront également parfaire leur culture sur le genre et les débats les plus actuels dans le domaine grâce à la remarquable rubrique Controverses qui traite de l’ouvrage de Françoise Héritier « Masculin-Féminin II, dissoudre la hiérarchie », avec les contributions d’Agnès Fine, Pascale Molinier, Sabine Prokhoris, Alic Pechriggl et Marie-Blanche Tahon ainsi qu’au compte rendu, sous la plume roborative de Janine Mossuz-Lavau, du pamphlet d’Élisabeth Badinter « Fausse route ».
Michèle Ferrand
Ignasse Gérard, Welzer-Lang Daniel (dir.), Genre et sexualités, Paris, L’Harmattan, 2003, 246 p.
Cet ouvrage, issu d’un colloque organisé
[13] par le réseau REGENSE (RÉ-seau interuniversitaire pour le développement des enseignements et des recherches sur le GENre et les SExualités), montre l’importance croissante des recherches sur le genre et les sexualités. Le propos de ce livre est moins de fournir des réponses à la question des rapports entre genre et sexualité, que de présenter un état des lieux des travaux et réflexions. Il met au jour les difficultés et les interrogations qu’une telle approche peut soulever au travers de témoignages de chercheurs appartenant à des disciplines variées (sociologie, histoire, droit, psychosociologie, sciences politiques), mais aussi de militants ou de responsables associatifs.
Les titres de certains chapitres peuvent prêter à confusion, et l’homogénéité de l’ensemble s’en ressent. Par exemple, la partie intitulée « L’approche genre et les sexualités » regroupe des textes qui traitent davantage des rapports qu’entretient le féminisme avec la question de la sexualité et des débats au sein du mouvement féministe, que d’un questionnement sur les apports de l’approche en termes de genre pour l’étude des sexualités. Si cela ne nuit pas pour autant à la qualité de l’ouvrage, le lecteur peut se trouver déstabilisé. De manière générale, la plupart des articles concernent ou sont issus des mouvements féministes et/ou homosexuels. Cette exploration des interrogations et contributions de ces deux mouvements sur la question de la sexualité montre les éléments qui rassemblent ou opposent les différents auteur(e)s et leurs influences. L’importance que prennent ces deux courants dans l’ouvrage n’est pas anodine mais on peut regretter qu’elle n’ait pas été soulignée. En effet, les deux premiers articles montrent, à travers une présentation historique de l’apparition des recherches sur la sexualité en France, dans le domaine des sciences sociales pour l’article de Michel Bozon, et dans celui de la Sex Research et de la psychologie pour celui d’Alain Giami, qu’en France, et contrairement aux États-Unis notamment, l’apparition des recherches sur la sexualité n’est pas le fait des mouvements féministes ou homosexuels, mais de chercheurs issus d’autres champs qui peu à peu ont légitimé la sexualité comme champ de recherche.
Il faut rappeler que l’importance des travaux sur les homosexualités s’explique aisément dans la mesure où le contexte du sida a infléchi pour longtemps le type de recherches menées sur la sexualité. Ce contexte, en favorisant le financement à grande échelle de recherches en sciences sociales sur les sexualités, et en particulier sur l’homosexualité, a entraîné une concentration des recherches sur des aspects « utilitaires », comme le suggère Rommel Mendès-Leite qui passe en revue l’éventail des recherches sur l’homosexualité et le sida. Il regrette la surabondance de travaux procédant à « une simple comptabilité des actes sexuels », tout en considérant que cela a certainement contribué à développer des analyses de la sexualité en termes de genre.
La conjoncture du sida comme déclencheur des recherches sur les homosexualités explique aussi en partie la quasi-inexistence des recherches sur les lesbiennes, souvent ignorées parce qu’identifiées comme étant moins exposées au risque. Françoise Guillemaut montre que c’est en fait l’ensemble des femmes qui sont laissées de côté dans ces recherches : elles n’apparaissent dans les études qu’en tant que membres de sous-groupes spécifiques comme les toxicomanes, les partenaires d’hommes bisexuels, ou encore les prostituées. D’ailleurs, alors que la notion de « comportement à risque », qui vient remplacer celle de « groupe à risque », s’applique aux hommes, les femmes sont étudiées exclusivement sous l’angle de la vulnérabilité. Par ailleurs, si les femmes ont largement participé aux mouvements de lutte contre le sida, elles l’ont fait dans le droit fil de leur rôle traditionnel de soutien aux membres les plus faibles de la société, séropositifs et malades dans ce cas.
La question des études lesbiennes est aussi abordée sous l’angle des rapports entre le féminisme et les recherches sur la sexualité, puisque l’historienne Marie-Jo Bonnet, dans son article « De la libération sexuelle à l’institutionnalisation d’un féminisme bon chic bon genre », montre comment l’entrée des études féministes à l’Université a peutêtre amené à écarter certains thèmes de recherche sous l’effet d’une normalisation des savoirs contingente à cette institutionnalisation.
Les questions tenant aux normes sexuelles, et à l’hétéronormativité en particulier, sont un thème récurrent dans l’ouvrage puisqu’elles sont remises en cause à la fois par les recherches sur les identités homosexuelles et par les études féministes. À ce propos, il faut signaler l’article passionnant, bien que trop court, de Louis George Tin qui revient sur « Mille ans de culture hétérosexuelle » en montrant que l’hétérosexualité comme culture est apparue autour du XIe siècle en remplacement de la culture homosociale antique, et a fait l’objet de nombreuses résistances à tous les niveaux de la société moyenâgeuse : Église, noblesse et hommes du peuple. L’avènement du couple hétérosexuel a permis une apparente promotion des femmes en même temps que leur enfermement par et dans le lien conjugal, ainsi qu’une condamnation inflexible des pratiques homosexuelles.
On retrouve là un autre lien entre mouvements féministes et homosexuels, liens que la philosophe Françoise Collin s’attache à interroger en étudiant la possibilité d’un dialogue entre les deux mouvements. S’ils ont en commun de s’opposer à une sexualité normative, les homosexuels masculins participent à la domination des femmes. Aussi le mouvement des femmes ne peut pas se dissoudre dans le mouvement homosexuel et doit chercher une voie de recherche originale.
Les débuts du mouvement féministe et ses liens avec la sexualité sont évoqués par Michèle Ferrand, qui montre en quoi les luttes et les revendications de celui-ci (« Nous aurons les jouissances que nous voulons… »), mais aussi les débats internes au mouvement, ont permis en partie de remettre en question les normes sexuelles. En soulevant la question de la sexualité féminine et de l’hétéro-normativité à travers la critique de la domination masculine, ainsi qu’en obtenant la liberté de contraception, les femmes ont conquis une plus grande liberté en matière de sexualité. L’auteure rappelle justement que la domination mascul