Population
I.N.E.D

I.S.B.N.sans
200 pages

p. 83 à 116
doi: en cours

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Volume 59 2004/1

2004 Population

Démographie d’une académie

L’Académie des sciences (Institut de France) de 1666 à 2030

Henri Leridon  [*] Henri Leridon, Unité mixte Ined-Inserm « Épidémiologie, démographie et sciences sociales : santé reproductive, sexualité et infection à VIH » (U569), Hôpital de Bicêtre, 82 rue du Général Leclerc, 94276 Le Kremlin-Bicêtre, France, tél. : 33 (0)1 45 21 23 31, fax : 33 (0)1 45 21 20 75,
Une académie constitue généralement une société fermée : on y entre par élection, on en reste membre jusqu’à son décès, et l’effectif total demeure le plus souvent immuable sur une certaine période. La démographie d’un tel corps fermé est simple : le nombre annuel des entrées est conditionné strictement par celui des « sorties », c’est-à-dire des décès, qui est une donnée exogène. Il en résulte que le rythme des entrées et la durée de présence dans le corps sont complètement liés, et qu’ils dépendent aussi de l’âge à l’élection. Dans un contexte d’augmentation de la durée de vie (grâce à la baisse de la mortalité au-delà de 60 ans), l’âge moyen de la population ne peut qu’augmenter, sauf à recruter des membres de plus en plus jeunes et à réduire, ipso facto, le taux de renouvellement. Une solution plus efficace consiste à fixer un âge à partir duquel le poste est déclaré vacant.
Dans le présent article, nous rappelons d’abord les principaux mécanismes en jeu dans une population stationnaire. Nous proposons ensuite un bref historique de l’Académie des sciences, de 1666 à 2001, ainsi qu’une reconstitution de l’évolution de sa population (1 039 membres au cours de cette période). Après quelques comparaisons avec d’autres académies, nous présentons finalement des résultats de projections effectuées à horizon de 30 ans, sur la base de diverses hypothèses d’évolution des règles de recrutement et de sortie, en particulier celles résultant des changements statutaires décidés en 2002.
Most academies are closed societies : members are admitted by election and remain until their death, and the total population usually remains constant over a given period. The demography of a closed body of this kind is simple : the annual intake is strictly determined by the annual “exits”, i.e. deaths, which is an exogenous variable. As a result, the rate of intake and the length of service in the institution are fully related, and also depend on age at election. In a con-text where the length of life is increasing (via the fall in mortality at ages above 60), the mean age of the population can only rise—unless the Academy elects ever younger members, which, in turn, reduces the rate of renewal. A more efficient solution is to set an age at which a seat is declared vacant.
This article begins with a summary of the main mechanisms at work in a stationary population. We then provide a brief overview of the history of the Académie des Sciences between 1666 and 2001 and a reconstruction of the evolution of its population (1,039 members over this period). After some comparisons with other academies, we conclude with the results of 30-year projections based on different hypotheses for changes in entry and exit rules—in particular the changes resulting from the amendments to the statutes adopted in 2002.
Normalmente, una academia constituye una sociedad cerrada : se entra en ella por elección, se es miembro vitalicio y el efectivo total de miembros permanece inmutable durante un cierto tiempo. La demografía de tal ente cerrado es simple : el número anual de entradas está estrictamente condicionado por el de “salidas”, es decir de muertes, que es una variable exógena. Como consecuencia, el ritmo de entradas y la duración de presencia en la academia están en relación directa y dependen de la edad de los miembros en el momento de su elección. En un contexto de aumento de la esperanza de vida (gracias a la disminución de la mortalidad por encima de los 60 años), la edad media de la población va a ir en aumento a menos que se acepten miembros cada vez más jóvenes y que se reduzca ipso facto la tasa de renovación. Una solución más eficaz consiste en fijar una edad a partir de la cual el puesto se declara vacante.
En este artículo recordamos, para empezar, los mecanismos principales que intervienen en el seno de una población estacionaria. A continuación proponemos una breve historia de la Academia de Ciencias, de 1666 al 2001, y reconstituimos la evolución de su población (1039 miembros durante este periodo). Después de realizar algunas comparaciones con otras academias, presentamos los resultados de proyecciones llevadas a cabo a un horizonte de 30 años en base a varias hipótesis sobre la evolución de las reglas de entrada y de salida, especialmente las que resultan de los cambios estatutarios acordados en el 2002.
La dynamique des petites populations fait parfois l’objet d’une attention spéciale du démographe. Un cas particulier est celui des organisations ou des corps professionnels, dont Henri Leridondonne ici un exemple remarquable. En reconsti-tuant dans le détail, depuis ses origines, l’évolution de la population d’une académie savante, il nous montre les liens existant entre les différents éléments qui caractérisent cette évolution (recrutements, effectifs, âge moyen des membres, durée de présence, etc.), tout en soulignant l’effet de facteurs démographiques comme la mortalité. L’intérêt de ce type d’exercice s’accroît lorsque, comme c’est ici le cas, un corps s’apprête à se réformer. Le savoir-faire du démographe se révèle alors précieux. En examinant, au moyen de projections, les conséquences des différentes hypothèses, il contribue à éclairer substantiellement le choix de nouvelles règles de fonctionnement.
La démographie des organisations et des corps professionnels constitue une branche assez peu développée de la démographie, bien que la question de départ puisse sembler simple : il s’agit de mesurer, au sein d’un groupe hiérarchisé, les rythmes de passage d’un « grade » à l’autre et la distribution des âges ou anciennetés dans les différents grades. Mais les facteurs à prendre en compte sont nombreux : les contraintes statutaires (règles d’ancienneté pour pouvoir prétendre au grade supérieur, par exemple), la distribution des âges au recrutement ou à l’entrée dans le grade, l’âge (réglementaire) de fin d’activité, le nombre des sorties par démission, licenciement ou décès, le rythme des recrutements, l’évolution de l’effectif global (qui est généralement imposé), etc. En pratique, la diversité des règles de passage et leur plus ou moins grande rigidité rendent difficile l’établissement de « lois » générales sauf dans des cas limites, comme celui d’un régime stationnaire parfait. Ces règles conduisent rapidement à de simples exercices de projections (ou de simulation), comme nous le ferons à la fin de cet article.
Pour la France, on retiendra en particulier le travail pionnier de Louis Henry (1971, 1972, 1975). S’intéressant à des corps hiérarchisés aux règles de fonctionnement bien définies, comme ceux de la fonction publique, il a notamment montré qu’une forte fluctuation dans le rythme des recrutements avait inévitablement des répercussions sur les chances d’avancement d’un grade à l’autre et sur les âges moyens d’accès aux divers grades. En particulier, la fondation d’un nouveau corps crée le plus souvent des conditions exceptionnelles parce que la structure par âge des premiers recrutés a peu de chances d’être celle attendue pour la population en régime stationnaire : on embauche un certain nombre de personnes d’âge plutôt avancé (mais pas trop proches de la retraite) pour encadrer un ensemble plus important de jeunes recrues, installant ainsi d’entrée de jeu une pyramide des âges bimodale qui n’a aucune chance de se régulariser spontanément par la suite. De plus, le nombre des recrutements est le plus souvent strictement dépendant de celui des sorties, donc des départs en retraite : il est très difficile, pour une administration, de prétendre amortir ces fluctuations, ce qui supposerait une anticipation sur la situation probable des années à venir. Dans le cas particulier du corps des magistrats français, F. Munoz-Pérez et M. Tribalat constataient ainsi que si « le nombre des recrutements annuels est égal au nombre des retraites, pour les 30 ou 35 prochaines années celui-ci est déjà inscrit dans la pyramide des âges du corps » (Munoz et Tribalat, 1993).
Nathan Keyfitz est l’un des rares à avoir tenté de formaliser certaines des relations utiles à la gestion d’un corps professionnel (1973, 1985). Il a notamment étudié la relation entre le taux de croissance du corps et la durée de séjour dans un grade donné, confirmant ainsi ce que l’expérience a souvent appris : un remède au blocage des carrières est l’augmentation du nombre des recrutements, donc de l’effectif total du corps. La question est de savoir jusqu’où cette « fuite en avant » peut être maintenue.
Les académies – telles qu’on les a inventées en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècles – constituent un cas particulier assez simple : on y entre par élection, on en reste membre jusqu’à son décès (le plus souvent, il n’y a pas d’âge de « départ en retraite » obligatoire), et l’effectif total demeure immuable, au moins sur une longue période (l’Académie française compte 40 membres depuis… 1635 !). La démographie d’un tel corps fermé est simple : le nombre annuel des entrées est conditionné strictement par celui des « sorties », c’est-à-dire des décès, qui est une donnée exogène. Il existe cependant un degré de liberté : l’âge à l’entrée, c’est-à-dire à l’élection. Les électeurs ont, en principe, toute liberté pour choisir parmi les candidats possibles, et s’il existe parfois des contraintes portant sur l’âge des élus, elles sont généralement peu importantes (au moins 25 ans, au plus 75 ans, par exemple). Mais cette liberté a une contrepartie directe : elle détermine le nombre d’élus annuels, donc le rythme de renouvellement du groupe des membres. En régime stationnaire, en effet, plus l’élection intervient à un âge jeune, plus la durée de présence dans le corps sera longue, et plus le taux d’entrée sera faible ; nous formaliserons plus loin ces relations.
Le nombre total des membres est fixé soit librement par le groupe lui-même, soit par un texte statutaire ne pouvant être modifié qu’après accord d’une autorité « de tutelle ». En particulier, si la qualité de membre entraîne une rémunération, il va de soi que l’évolution de l’effectif dépendra de l’avis de l’autorité qui verse la rémunération. C’est le cas des cinq académies qui forment l’Institut de France : les membres de l’Académie française, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, de l’Académie des sciences, de l’Académie des beaux-arts et de l’Académie des sciences morales et politiques sont tous « membres de l’Institut », dont les statuts ne peuvent être modifiés sans l’accord du Conseil d’État. Rappelons aussi que le Président de la République est « protecteur » des académies et qu’il procède formellement à la désignation des membres, après leur élection par l’une des académies.
L’augmentation rapide de l’espérance de vie au-delà de 60 ans, apparue au milieu du XXe siècle dans la population française, a entraîné une élévation quasi mécanique de l’âge moyen des membres de ce type de corps, qui n’est pas sans inconvénient dans un secteur où il est important – pour qu’une académie puisse continuer à jouer un rôle utile de conseil dans la société – qu’elle garde le contact avec la population des chercheurs en activité. Il faut pour cela qu’elle compte dans ses rangs un nombre suffisant de membres n’ayant pas encore achevé leur carrière professionnelle, et donc pleinement insérés dans les structures de recherche publiques ou privées. C’est l’une des raisons qui viennent de conduire l’Académie des sciences à procéder (en 2002) à une importante réforme, qui d’une part portera le nombre des membres formant « l’effectif de référence » de 120 à 250, et d’autre part ne prendra en compte dans cet effectif que les membres âgés de moins de 75 ans. L’Académie devrait ainsi compter environ 300 membres dans une vingtaine d’années et 350 quelques années plus tard, dont 250 âgés de moins de 75 ans. Il s’agit donc d’une discontinuité forte, atténuée toutefois par la disparition progressive du corps des « membres correspondants », comme nous le verrons.
C’est à cette occasion que nous avons procédé à diverses projections pour aider au choix des nouvelles règles de fonctionnement, ainsi qu’à une reconstitution de la population académique depuis les origines jusqu’à la dernière réforme. Nous proposerons ici :
  • une reconstitution de l’évolution de la population des membres de l’Académie des sciences depuis 1666 ;
  • quelques comparaisons avec les données disponibles sur d’autres corps académiques, de l’Institut ou hors Institut (Académie nationale de médecine, académies étrangères) ;
  • un bref rappel des mécanismes en jeu dans une population dont l’effectif est maintenu stationnaire ;
  • une présentation des grandes lignes de la réforme de mai 2002 et de l’évolution prévue pour les effectifs de l’Académie des sciences au cours des trente prochaines années.
 
I. L’Académie des sciences de 1666 à 2001
 
 
1. Brève histoire de l’Académie
Nous ne proposerons pas ici une histoire détaillée de l’Académie des sciences, qui a déjà souvent été retracée (Maindron, 1888 ; Aucoc, 1889 ; de Franqueville, 1895 ; Daumas, 1957 ; McClellan, 1985 ; Hahn, 1993 ; Leclant, 1999 et 2001, etc.) [1]. Il faut cependant en rappeler les grandes étapes (cf. tableau 1). Tout comme l’Académie française, créée par Richelieu en 1634 en s’appuyant sur un groupe préexistant, l’Académie des sciences est née en 1666 d’une volonté de Colbert de donner une meilleure visibilité et un rôle plus officiel au groupe qu’avait commencé à réunir l’abbé Mersenne une trentaine d’années plus tôt. Cette « Académie royale des sciences » compte une quinzaine de membres lors de sa fondation en 1666, plus quelques « membres externes » (sans gratification) et quelques « élèves », ces diverses catégories n’étant en fait pas définies clairement. En 1699, Louis XIV donne un statut au groupe – aucune règle n’ayant été mise par écrit auparavant –, fixe le nombre des « pensionnaires » à 20, celui des élèves à 20 aussi (chaque élève étant attaché à un pensionnaire), et celui des « honoraires » à 10. Mais il crée également de nouvelles catégories : des « associés », dont 12 « régnicoles » (c’est-à-dire relevant de la souveraineté du roi, autrement dit des « nationaux ») et 8 « libres », pouvant être étrangers, ainsi que des « vétérans ». Pour remplir une des missions dévolues à l’Académie, des « correspondants » seront aussi recrutés en assez grand nombre (85), mais cette appellation n’apparaît pas explicitement dans les statuts de 1699 ; elle disparaît d’ailleurs avec la réforme de Lavoisier en 1785, pour être reprise en 1803.

Tableau 1
Évolution des effectifs statutaires de l’académie des sciences
IMGIMGDate	Membres associés, correspondant...IMGIMF
Date Membres associés, correspondants, élèves, etc. Membres de plein exercice (M) Membres honoraires, vétérans, etc. Effectif des « membres » (M) Effectif total, sauf honoraires, vétérans et étrangers Académie royale des sciences 1666 (Colbert) 3 à 6 élèves 14 à 20 académiciens 1 secrétaire (40 nominations de 1666 à 1698) 8 nominations « sans gratification » (ou « externes ») en 1691-1698 15 à 21 20 à 25 20-01-1699 (Louis XIV) 20 élèves (résidants) 12 associés régnicoles 8 associés libres 85 correspondants* en 1699 20 pensionnaires (résidants) (dont 1 secrétaire et 1 trésorier) 10 honoraires (régnicoles) + vétérans (non résidants) 20 52 à 137 3-01-1716 12 adjoints (résidants) 12 associés régnicoles 12 associés libres (dont 4 régnicoles et 8 étrangers) 85 ( ?) correspondants* 20 pensionnaires (résidants) (dont 1 directeur et 1 sous-directeur) Pensionnaires surnuméraires (43 nommés de 1716 à 1785) + 6 adjoints surnuméraires en 1716 12 honoraires + vétérans (pensionnaires ou associés) 20 48 à 133 22-05-1730 Idem + 1 adjoint géographe Idem Idem 20 Idem 23-03-1753 (Les correspondants sont désormais élus et non résidants) 20 Idem 1731, 1762, 1765 Idem, sauf 6, 8 puis 12 associés libres régnicoles (au lieu de 4) Idem Idem 20 50 à 141 23-04-1785 24 + 1 associés 12 associés libres (régnicoles) 8 associés étrangers 24 pensionnaires (résidants) 1 secrétaire 1 trésorier 12 honoraires + veterans (7 en 1785) (suppression des surnuméraires) 26 63 (Lavoisier) Suppression des academies 8-08-1793 0 0 Institut national 22-08-1795 (Classe I) 60 associés non résidants 8 associés étrangers 60 membres (résidants) 2 secrétaires 62 122 23-01-1803 100 correspondants (non résidants) 8 associés étrangers 63 membres (résidants) 2 secrétaires perpétuels 65 165 Institut de France 21-03-1816 (Académie des sciences) Idem 63 membres (résidants) 2 secrétaires perpétuels 10 académiciens libres 75 175 8-01-1866 Idem 66 membres (résidants) 2 secrétaires perpétuels 10 académiciens libres 78 178 24-06-1899 116 correspondants 8 associés étrangers Idem 78 194 1-12-1909 116 correspondants Idem 78 194 12 associés étrangers 17-03-1913 Idem Idem + 6 membres non résidants 84 200 (Français) 23-01-1918 Idem Idem + 6 membres « applications » 90 206 5-11-1945 Idem Idem avec passage à 12 membres non résidants 96 212 25-08-1954 120 correspondants 20 associés étrangers Idem 96 216 29-06-1964 (Fin de l’obligation de non- (Fin de l’obligation de résidence) 96 216 résidence) 14-06-1965 Idem Idem avec passage à 14 académiciens libres 100 220 15-11-1976 60 correspondants 80 associés étrangers 130 membres (dont 2 secrétaires perpétuels) 130 190 1982 Idem Idem Création du Cadas(a) 130 190 27-07-1987 180 correspondants < 70 ans 120 associés étrangers 110 membres < 80 ans (dont 2 secrétaires perpétuels) dont au moins 30 < 60 ans > 110(134 en 1988) > 290 26-05-1997 240 correspondants < 70 ans(b) 150 associés étrangers 120 membres < 80 ans (dont 2 secrétaires perpétuels) dont au moins 30 <60 ans > 120 > 360 12-12-2000 Idem Idem Le Cadas devient Académie des technologies (hors Institut) > 120 (140 en 2001) > 360 2-05-2002 et 31-01-2003 (Arrêt des elections de correspondants) 150 associés étrangers 250 membres < 75 ans(c) (progressivement) (dont 2 secrétaires perpétuels) > 250 > 250 (à terme) * La catégorie « correspondant » n’est pas définie en 1699, et son effectif n’est pas fixé avant 1803. (a) Le Conseil pour les applications de l’Académie des sciences comptait 95 membres actifs ou émérites, appartenant pour moitié à l’Académie des sciences, en 2001. (b) En pratique, le nombre de membres de moins de 70 ans n’a jamais dépassé 180. (c) Âge auquel les membres cessent de participer à l’élection des nouveaux membres. Source : reconstitution de l’auteur d’après les règlements successifs de l’Académie des sciences.

Pour comprendre la diversité de ces titres, il faut avoir à l’esprit une contrainte forte : le fonctionnement d’une académie supposait que ses membres puissent se rencontrer régulièrement (hebdomadairement) pour discuter des progrès des sciences, des découvertes récentes, des projets de recherche à encourager, etc. Les pensionnaires (et les élèves) avaient donc une obligation de résidence à Paris ou dans le proche voisinage, obligation dont étaient dispensés les associés, les vétérans et surtout les correspondants : cette dernière catégorie avait pour but de faire dialoguer les savants des provinces françaises avec ceux de Paris, dialogue qui passait obligatoirement par les pensionnaires avec qui les provinciaux « correspondaient » par écrit. Ainsi, un pensionnaire qui abandonnait sa résidence parisienne était habituellement nommé « vétéran » et son siège était déclaré vacant. Fait surprenant : l’obligation de résidence n’a été formellement abolie qu’en… 1964, et c’est à partir de la même date que l’on a pu élire des correspondants parisiens. En pratique, il existe une hiérarchie certaine entre ces diverses catégories, dont le tableau 1 tient compte : les « membres à part entière », pourvus de tous les droits (en particulier ceux d’élire leurs confrères de tout type), se sont appelés successivement « académiciens », « pensionnaires » et finalement simplement « membres » (colonne M du tableau 1). Les autres catégories ont un statut inférieur, pouvant constituer un réservoir de futurs membres, sauf les « honoraires » et « vétérans » dont l’appellation montre bien qu’il s’agit de positions honorifiques ; nous y reviendrons.
La catégorie « associés » a répondu à des besoins variés : repérer de futurs membres à part entière, faire participer des non-résidants aux travaux de l’Académie, honorer des savants étrangers, etc., selon des modalités variables au fil des réformes. Quant aux « honoraires », il s’agissait de hautes personnalités censées comprendre (et protéger) les enjeux de la science, mais qui n’avaient le plus souvent aucune compétence scientifique réelle. Le roi désignait parmi elles un président et un vice-président, qui étaient un peu son instrument de contrôle sur l’assemblée. Ont ainsi été membres honoraires les cardinaux André de Fleury et Paul de Luynes, les maréchaux Charles de Castries et Sébastien de Vauban, le duc Louis de Richelieu, le financier John Law, les ministres Chrétien-Guillaume de Malesherbes et Jean-Frédéric de Maurepas, etc.
En 1716, une réforme complique encore un peu le tableau : les « élèves » – qui avaient souvent dépassé largement l’âge habituel des étudiants – deviennent « adjoints », leur nombre étant ramené à 12, et l’on crée la catégorie de « pensionnaires surnuméraires ». Il s’agit le plus souvent de savants que le roi désire faire entrer à l’Académie et qu’il place ainsi en surnombre sans attendre une vacance de poste ; dès que celle-ci survient, le surnuméraire est intégré comme pensionnaire à part entière. La réforme de Lavoisier, en 1785, supprime les adjoints, les correspondants et les « surnuméraires », et porte l’effectif des pensionnaires à 24.
En août 1793, la Convention supprime toutes les académies. Elles renaissent deux ans plus tard, sous le nom « d’Institut national ». La Classe I de l’Institut (sciences physiques et mathématiques) compte 62 membres (y compris les 2 secrétaires) [2] répartis en dix sections, plus 60 associés non-résidants et 8 associés étrangers. Les associés non résidants sont remplacés par 100 « correspondants » en 1803, et l’effectif des membres est porté à 65. La réforme de 1816 crée « l’Institut de France » avec quatre académies (l’Académie française, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, l’Académie des sciences, l’Académie des beaux-arts), celle des Sciences morales et politiques les rejoignant en 1832. L’effectif initial des membres (65) est complété par 10 « académiciens libres » c’est-à-dire non rattachés à l’une des sections de l’Académie ; l’ajout de quelques membres non résidants, puis de membres d’une nouvelle section des « Applications des sciences » portera par étapes l’effectif à 100 en 1965.
En 1976, l’effectif des membres passe à 130, celui des correspondants étant ramené à 60, tandis que le nombre d’associés étrangers passe à 80 : l’Académie s’internationalise. Cette réforme, comme celle de 1987 onze ans plus tard, marquera la triple volonté d’augmenter les forces de l’Académie, de diversifier les champs disciplinaires et de lutter contre le vieillissement interne. Une plus grande souplesse dans le recrutement est apportée en cessant de considérer que les postes appartiennent strictement aux diverses sections (les remplacements n’intervenaient alors qu’à l’intérieur de ces sections) et en réorganisant la structuration interne de l’Académie pour faire place aux disciplines nouvelles. Par ailleurs, l’Académie s’impose de recruter, lors de chaque campagne annuelle d’élections, une moitié de membres avant leur 55e anniversaire.
En 1987, pour atteindre les deux premiers objectifs, on porte cette fois le nombre des correspondants à 180 (de moins de 70 ans). Le troisième objectif est recherché, de façon paradoxale, en réduisant le nombre des membres mais en introduisant une double contrainte : l’effectif pris en compte est maintenant celui des moins de 80 ans, âge auquel un membre peut être remplacé tout en continuant à participer pleinement à la vie de l’Académie. Ce nombre est fixé à 110 (puis à 120 en 1997, l’arrivée des « classes creuses » de 1915-1919 ayant brusquement bloqué le recrutement), et il faut qu’au moins 30 d’entre eux aient moins de 60 ans. Nous verrons plus loin qu’introduire ainsi une contrainte en termes de stocks (et non de flux) devait entraîner à terme un nouveau blocage. La règle d’une moitié de recrutements avant 55 ans est, en revanche, abandonnée.
Indiquons encore qu’en 1973, Alfred Kastler avait provoqué un certain émoi en publiant une note dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, montrant que si l’on extrapolait les courbes d’évolution des âges moyens à l’élection et à la sortie, la seconde viendrait rejoindre la première au cours du XXIe siècle… (Kastler, 1973). Cette interprétation tendancielle était en fait un peu tendancieuse : d’une part, la pente de la droite d’évolution des âges à l’élection était exagérée (par rapport à notre reconstitution) et, d’autre part, la stabilisation de cet âge était déjà amorcée depuis plusieurs années (62,7 ans en 1965-1969 et 61,2 ans en 1970-1974, contre 64,9 ans en 1960-1964). Mais l’alarme était fondée !
2. La reconstitution de la population des membres de 1666 à 2001
Le travail de reconstitution s’annonçait a priori assez simple, dans la mesure où il existe de bons répertoires biographiques des membres : nous nous sommes essentiellement appuyé sur les Index biographiques publiés par l’Institut de France chez Gauthier-Villars (Index 1666-1978, supplément 1978-1994, annuaires pour les années 1995 à 2001). Le volume, cependant, n’était pas négligeable : il a fallu saisir plus d’un millier de notices, en se limitant au champ que nous allons préciser. Il fallait, en effet, définir strictement la population concernée. Pour la période allant de 1795 à nos jours, la situation est claire : ni les correspondants ni les associés ne sont membres à part entière de l’Académie et donc de l’Institut ; les membres sont d’ailleurs souvent (mais pas toujours) élus parmi les correspondants. Nous avons pris en compte l’ensemble des membres de plein exercice, dont les académiciens libres, les membres non résidants et les membres de la section des Applications (mais pas ceux élus directement au Cadas, Conseil pour les applications de l’Académie des sciences, créé en 1982, et devenu Académie des technologies en 2001).
Avant 1793, la situation est – comme on l’a vu – bien plus complexe. Nous avons décidé de ne retenir que les académiciens élus entre 1666 et 1699, et les pensionnaires (résidants) élus entre 1699 et 1793, ainsi que les secrétaires et trésoriers. La position hiérarchique des élèves (devenus adjoints en 1716) et des associés est clairement définie dans le statut de 1699, qui prévoit que les associés pourront être élus pour partie parmi les élèves, et les pensionnaires parmi les associés et les élèves ; il faut donc exclure ces deux groupes. Les surnuméraires étant nommés en attente d’un poste, ils ne figurent pas à l’effectif et nous les avons donc exclus ; cette décision est de peu d’effet, l’élection comme pensionnaire étant le plus souvent intervenue quelques mois, un ou deux ans tout au plus, après la nomination comme surnuméraire. Les honoraires, nous l’avons dit, n’étaient que rarement des savants, et leur inclusion ne se justifiait guère, bien que les présidents et vice-présidents aient été choisis parmi eux. Quant aux vétérans, ils étaient en quelque sorte des retraités, qui libéraient leur poste.
L’âge d’entrée à l’Académie est donc celui de l’élection dans la catégorie de pensionnaire ou de membre. Beaucoup de ces élus étaient en fait déjà « affiliés » à l’Académie antérieurement, en tant qu’élève, associé ou correspondant ; l’âge à la « première entrée » pourrait aussi être intéressant à analyser en tant que tel, mais nous ne le ferons pas ici.
La sortie du corps académique survient essentiellement par le décès. Dans le passé, toutefois, des démissions et radiations ont pu être observées ; elles ont été prises en compte puisque les sièges ainsi libérés donnaient lieu à une nouvelle élection. La radiation pouvait être décidée (sous l’Ancien Régime) en cas de non-participation aux activités de l’Académie, ou de départ en province ou à l’étranger. On a connu aussi quelques (rares) cas de radiations pour motif politique ; Carnot a même réussi l’exploit d’être élu deux fois (en 1796 et en 1800) et révoqué deux fois (en 1797 et en 1816). Au total, nous avons repéré 9 radiations, 7 démissions et 26 passages dans une autre catégorie – vétéran, le plus souvent – ; 4 membres ont été élus à deux reprises, la seconde fois après une radiation ou une démission. Signalons que la dernière radiation a été prononcée en 1944, et que la dernière démission a été le fait en 1872 d’un membre dont on venait de rejeter la proposition de réforme de l’Académie.
Nous avons finalement constitué un fichier comptant 1 039 noms de membres (4 ayant été élus deux fois) et comportant les informations suivantes :
  • le nom et le prénom ;
  • les dates (jour, mois, année) de naissance, de première entrée à l’Académie, d’élection comme membre, de décès, éventuellement de sortie avant décès ;
  • le statut au moment de la première entrée (élève, associé, correspondant, etc.) puis de l’élection comme membre ordinaire (pensionnaire, membre libre, etc.), ainsi que les sections d’affiliation ;
  • des informations complémentaires éventuelles sur le motif de sortie avant décès, ou sur des changements de catégorie.
Dans 4 cas, nous avons dû imputer une année de décès (pour éviter que les académiciens concernés ne deviennent vraiment immortels dans notre étude…) et dans 13 cas une année de naissance. Nous avons choisi ces dates de façon à respecter les âges moyens à l’entrée et au décès des cohortes d’élection correspondantes ; il n’en résulte donc pas de biais sur le calcul de ces âges moyens, mais une certaine imprécision pour les périodes les plus affectées : les 4 dates de décès et les 13 dates de naissance inconnues concernent toutes des membres élus avant 1725, qui étaient au nombre de 72 au total.
Un fichier semblable a été constitué pour les membres honoraires (55) et quelques personnalités nommées « membres vétérans » sans avoir été membres ordinaires au préalable (6) ; il sera traité à part.
Les effectifs sont reconstitués au 1er juillet de chaque année. Les âges moyens à l’élection ou à la sortie ont été calculés par périodes d’abord décennales, en raison de la faiblesse des effectifs concernés (une élection par an en moyenne jusqu’à la Révolution), puis par périodes quinquennales (on compte trois ou quatre élections par an en moyenne jusqu’en 1976).
Précisons aussi que l’Académie est longtemps restée une société exclusivement masculine. Cinq femmes seulement en sont devenues membres : la première a été Yvonne Choquet-Bruhat, mathématicienne élue en 1979 (elle avait été précédée, dans la catégorie des correspondants, par Marguerite Perey en 1962) ; plus récemment, Marianne Grunberg-Manago a été la première présidente (pour les années 1995-1996) et Nicole Le Douarin la première secrétaire perpétuelle (à partir de 2001). En 1910, Marie Curie, Prix Nobel de chimie en 1903 (et qui le sera à nouveau en 1911), s’était présentée, mais l’Assemblée générale de l’Institut avait considéré qu’une candidature féminine n’était pas recevable.
3. L’évolution des effectifs
Les effectifs reconstitués doivent naturellement être en accord avec ceux définis par les statuts et présentés au tableau 1. La situation est cependant assez floue sous l’Ancien Régime, l’autorité royale pouvant transgresser les règles qu’elle avait elle-même édictées. Par ailleurs, il peut exister un délai entre une vacance de poste et le moment où il est pourvu. Finalement, l’évolution des effectifs depuis 1666 résultant de notre reconstitution (figure 1) est en bonne conformité avec celle du tableau 1.
Figure 1
Effectifs de l’Académie des sciences (au 1 er juillet de chaque année), 1666-2001
IMGIMGEffectifs de l’Académie des sciences (au 1 er juil...IMGIMF
Champ : membres de plein exercice.
Source : reconstitution de l’auteur d’après les index biographiques et les annuaires publiés par l’Institut de France.
L’effectif global reste très faible jusqu’en 1800 (moins de 25) : rappelons qu’à la même époque l’Académie française comptait déjà 40 membres. Mais il est vrai que les « forces vives » de l’Académie des sciences étaient plus importantes puisque le nombre total des associés, correspondants et élèves a dépassé 120 dès le début du XVIIIe siècle. La première discontinuité marquante se situe en 1795-1816, avec un passage à plus de 70 membres ; précisons que sur les 62 membres de la Classe I (scientifiques) nommés lors de la recréation en 1795, 40 étaient nouveaux et 22 appartenaient à l’Académie des sciences dissoute en 1793. La progression est ensuite lente et irrégulière de 1913 à 1976. Après 1987, l’effectif total des membres n’est plus « contrôlé » puisque c’est le nombre d’académiciens âgés de moins de 80 ans qui doit être maintenu constant (110, puis 120) ; il en ira de même avec la réforme de 2002, l’effectif de référence étant maintenant celui des moins de 75 ans (250). Avec 180 correspondants âgés de moins de 70 ans, s’ajoutant aux 120 membres de l’effectif de référence, l’Académie avait à la fin du XXe siècle un effectif théorique de scientifiques pouvant participer à ses activités (ce n’est pas le cas des associés étrangers) qui atteignait 300, et qui ne sera donc pas retrouvé avec les nouveaux statuts (250 membres) quand les correspondants actuels auront tous dépassé 70 ans, puisqu’on ne procèdera plus à aucune élection de correspondant.
4. L’évolution des âges moyens
La figure 2 montre l’évolution de l’âge moyen des membres, âge calculé en différence de millésime ; les pyramides des âges à quelques dates figurent en annexe. Elle ne peut être interprétée qu’en s’appuyant sur les évolutions des âges moyens à l’entrée et à la sortie du corps académique, qui sont retracées figure 3a (on a utilisé des échelles identiques pour ces deux figures), ainsi que sur le nombre d’élus et de membres décédés au cours des périodes successives (figure 4). Le nombre des décès sera ici assimilé à celui des « sortants » quelle qu’en soit la cause, les deux nombres étant généralement très proches sauf après 1987 en raison de la sortie automatique de l’effectif de référence à 80 ans.
Figure 2
Âge moyen des membres de l’Académie des sciences, 1666-2001
IMGIMGÂge moyen des membres de l’Académie des sciences, ...IMGIMF
Champ : membres de plein exercice.
Source : reconstitution de l’auteur d’après les index biographiques et les annuaires publiés par l’Institut de France.
Figure 3a
Âge moyen à l’élection (selon l’année de l’élection) et au décès (selon l’année de décès) des membres de l’Académie des sciences, 1666-2001 (périodes décennales jusqu’en 1800, quinquennales ensuite)
IMGIMGÂge moyen à l’élection (selon l’année de l’électio...IMGIMF
Champ : membres de plein exercice.
Source : reconstitution de l’auteur d’après les index biographiques et les annuaires publiés par l’Institut de France.
Figure 3b
Durée moyenne de présence à l’Académie des sciences (selon l’année de décès), 1666-2001 (périodes décennales jusqu’en 1800, quinquennales ensuite)
IMGIMGDurée moyenne de présence à l’Académie des science...IMGIMF
Champ : membres de plein exercice.
Source : reconstitution de l’auteur d’après les index biographiques et les annuaires publiés par l’Institut de France.
Figure 4
Nombre d’élus à l’Académie des sciences et de décès (périodes décennales jusqu’en 1800, quinquennales ensuite ; à partir de 1987, le poste est libéré à 80 ans)
IMGIMGNombre d’élus à l’Académie des sciences et de décè...IMGIMF
Champ : membres de plein exercice.
Source : reconstitution de l’auteur d’après les index biographiques et les annuaires publiés par l’Institut de France.
Les 15 membres nommés par le roi en 1666 ont en moyenne 53 ans. Les élus des années 1675-1684 étant particulièrement jeunes (36 ans en moyenne pour ces 10 élus), l’âge moyen du groupe baisse au cours de cette décennie, mais il remonte ensuite. Les périodes 1700-1740 et 1820-1840 sont aussi marquées par une diminution de plus de 10 ans de l’âge moyen des nouveaux élus, qui se répercute sur l’âge moyen des membres : un minimum historique est atteint en 1740-1745, avec une moyenne de 51 ans pour les 20 membres. Au cours des périodes intermédiaires, où les recrutements se font à un âge plus avancé (et sont parfois moins nombreux), l’âge moyen s’élève, en raison également d’une augmentation tendancielle de l’âge au décès : celui-ci passe de 67 ans vers 1700 à 71 ans en 1810-1814, avec une pointe exceptionnelle (plus de 80 ans) pour les 8 membres décédés en 1815-1819.
L’augmentation des effectifs en 1795 entraîne un rajeunissement brutal, du fait que les 40 nouveaux membres ont en moyenne 50 ans : l’âge moyen des membres tombe à 55 ans, valeur qui n’a plus jamais été retrouvée depuis. En effet, bien que l’âge au décès reste quasiment constant de 1820 à 1910, l’âge à l’élection s’élève régulièrement à partir de 1840 : 50 ans en 1845-1849, 60 ans en 1910-1914. Le processus de vieillissement du groupe est ainsi entamé bien avant que la baisse de la mortalité (au-delà de 60 ans) n’en soit responsable. La période 1920-1965 cumule les deux effets : l’âge moyen à l’élection continue d’augmenter, atteignant 65 ans en 1960-1964, tandis que l’âge au décès passe de 77 à 83 ans ; du coup, l’âge moyen des membres grimpe de 67 ans (en 1920) à 73 ans (en 1965).
Les dernières décennies marquent un renversement de tendance. Si l’âge au décès continue d’augmenter (plus lentement), l’âge à l’élection retombe à 55 ans en 2000-2001. Il faut y voir la conséquence d’une politique délibérée, d’abord purement volontariste, puis sous la double contrainte des « 120 membres de moins de 80 ans » et des « 30 membres de moins de 60 ans » décidée en 1987. Il en a résulté une diminution puis une stabilisation de l’âge moyen du corps vers 70 ans, tous membres confondus (c’est-à-dire y compris les plus de 80 ans, qui conservent tous leurs droits).
Quant à la durée de présence dans le corps académique (figure 3b), elle a finalement peu varié au cours des 335 années, s’établissant à 20 ans dès le début et conservant encore cette valeur dans les années 1980. La remontée toute récente (depuis 1990) résulte du fait que l’âge à l’entrée s’est abaissé à partir du milieu des années 1960.
La figure 4 indique le nombre des élus et des décès par période. Ces deux séries doivent en principe coïncider, sauf au moment des augmentations d’effectifs (pointes de 1795, 1816, 1945 et 1976, notamment) et après 1987, du fait de la règle de « sortie de l’effectif de référence » à 80 ans. On voit que le rythme des recrutements est passé d’environ 1 (en moyenne annuelle) avant 1800 à 5-6 après 1945 ; les nouveaux membres étant à répartir entre 10 ou 12 sections, le rythme de renouvellement n’est donc guère élevé.
Pour l’anecdote, indiquons quelques records. Le mathématicien Alexis-Claude Clairaut a été élu pensionnaire en 1733 alors qu’il venait d’avoir 25 ans (il avait déjà été nommé « adjoint-mécanicien » deux ans plus tôt par dérogation) ; Arago a été élu membre de la 1re classe de l’Institut national en 1809 à 23 ans ; au total, 13 membres ont été élus alors qu’ils avaient moins de 30 ans, tous avant 1833. À l’opposé, Henri Hartmann a été élu membre de la section de médecine à l’approche de ses 85 ans en 1945, Alexandre Pingré l’avait été dans la section d’astronomie en 1795 à 84 ans (il est décédé cinq mois plus tard) et Henri Devaux au même âge en 1946 dans la section de botanique. Au total, 13 membres ont été élus après leur 80e anniversaire. Le record de longévité est détenu par René Wurmser, décédé à 103 ans et 15 jours en 1993 ; le précédent record avait été longtemps détenu par Michel-Eugène Chevreul, décédé à 102 ans et 7 mois en 1889. Enfin, certains membres ont occupé leur siège pendant des durées particulièrement longues : le dernier nommé, Eugène Chevreul, a siégé pendant près de 63 ans ; Jean-Baptiste Biot (décédé en 1862) a siégé 58 ans, Claude-Louis Mathieu (décédé en 1875) presque autant, et 11 autres ont occupé leurs fonctions pendant plus de 50 ans.
5. Les membres honoraires
La catégorie « honoraire » n’a existé que pendant la période 1699-1793. Au total, 55 personnalités ont été nommées par le roi, souvent assez jeunes : l’âge moyen à la nomination diffère peu de celui des membres ordinaires, oscillant entre 45 et 55 ans ; 7 membres ont même été désignés avant 30 ans. Leur âge moyen au décès est également très comparable à celui des autres membres : 70 ans environ, tout comme leur durée de présence (20 ans environ).
 
II. Comparaisons avec d’autres corps académiques
 
 
Il existe un assez grand nombre d’académies en France. Outre les cinq regroupées au sein de l’Institut de France, on peut mentionner l’Académie nationale de médecine (130 membres titulaires) et l’Académie d’agriculture de France (120 membres), qui bénéficient d’une reconnaissance officielle et entretiennent des relations régulières avec l’Académie des sciences ; mais il existe aussi des académies d’architecture, de marine, de pharmacie, vétérinaire… et de nombreuses académies régionales. Nous nous limiterons ici à quelques rapprochements entre données comparables (et disponibles !), qui portent sur l’Académie française (depuis 1639) et celle des sciences morales et politiques (depuis 1832), récemment étudiées par Jacques Dupâquier (Dupâquier, 2000)( [3]), ainsi que sur l’Académie nationale de médecine (depuis 1850), étudiée par Georges David et le présent auteur (David et Leridon, 1999)( [4]).
Les similitudes sont fortes (tableau 2). Pour les deux plus anciennes compagnies, l’Académie française et l’Académie des sciences, les âges moyens des membres sont presque identiques vers 1650 (52 et 53 ans respectivement), mais on est élu un peu plus jeune dans la première. Vers 1850, nous disposons de chiffres pour les quatre académies : l’âge moyen est le plus faible à l’Académie de médecine, qui vient d’être fondée (46 ans), puis à l’Académie des sciences (57 ans), à l’Académie française (61 ans) et aux sciences morales et politiques (67 ans). Les moyennes vont converger au cours des décennies suivantes, et la situation devient très homogène en 1950 : les âges moyens sont tous compris entre 70 (Académie des sciences) et 74 ans (Académie française), les âges à l’entrée entre 60 et 66 ans, ceux au décès entre 77 et 79 ans.

Tableau 2
Évolution des effectifs et des âges moyens dans quelques académies
IMGIMGAnnée ou période	1670	1750	1850	1950...IMGIMF
Année ou période 1670 1750 1850 1950 2000 Nombre de membres (statutaire) Académie française 40 40 40 40 40 Académie des sciences 20 20 75 96 > 120 Académie des sciences morales et politiques – – 35 48 48 Académie nationale de médecine – – 100 140 130 Âge moyen des membres Académie française 52 ans 58 ans 61 ans 74 ans 78 ans Académie des sciences 53 ans 52 ans 57 ans 70 ans 70 ans Académie des sciences morales et politiques – – 67 ans 71 ans 78 ans Académie nationale de médecine – – 46 ans 71 ans 78 ans Académie française (en années) 1639–1699 1700–1799 1800–1899 1900–1999 1996–2000 Âge moyen à l’élection 42,3 45,9 53,3 64,1 70,9 Âge moyen au décès 68,6 70,4 73,0 78,9 85,3 Durée de présence* 22,3 22,7 20,0 16,7 19,9 Académie des sciences 1666–1699 1700–1799 1800–1899 1900–1999 2000–2001 Âge moyen à l’élection 47,3 47,6 51,0 60,1 59,8 Âge moyen au décès 67,1 69,8 72,2 79,2 80,6 Durée de présence* – 21,0 21,3 19,2 22,4** Académie des sciences morales et politiques 1832–1899 1900–1949 1950–1999 Âge moyen à l’élection – – 58,0 62,2 68,2 Âge moyen au décès – – 75,7 78,7 82,7 Durée de présence* – – 17,0 16,7 14,7 Académie nationale de médecine Vers 1850 Vers 1950 Vers 2000 Âge moyen à l’élection – – 46 66 67 Âge moyen au décès – – – 77 85 Durée de présence* – – – 17 18 * Durée calculée pour les membres décédés dans la période. ** Durée de présence dans l’effectif de référence (< 80 ans). Sources : David et Leridon (1999), Dupâquier (2000) et présent auteur.

Le vieillissement se poursuit ensuite dans trois des académies, l’âge moyen des membres atteignant 78 ans vers 2000 partout, sauf à l’Académie des sciences où – comme on l’a vu – il s’abaisse : 70 ans en 2000. Cette académie est en effet la seule à avoir mis en œuvre une politique de recrutement permettant d’infléchir les tendances spontanées. Le résultat est encore plus frappant en termes de répartition par âge : la proportion des moins de 60 ans est partout inférieure à 10 %, sauf à l’Académie des sciences (18 %) ; pour les moins de 70 ans, l’écart est encore plus spectaculaire : 47 % à l’Académie des sciences, 13 % à 23 % ailleurs.
Dans toutes ces académies, les effectifs des membres titulaires restent modestes (40 à 130) comparativement à ceux des deux grandes académies scientifiques étrangères : la Royal Society britannique, fondée en 1660, compte 1 230 membres (Fellows), et la National Academy of Sciences aux États-Unis (fondée en 1863) compte 1 860 membres actifs (non étrangers). Si l’on tient compte des écarts entre les populations américaine et française (le rapport est proche de 5), et du fait que le champ des disciplines couvertes par la NAS est plus large que celui de l’Académie des sciences, cette dernière devrait compter entre 300 et 350 membres pour avoir une taille comparable à la NAS ; la réforme de 2002 permettra de s’en approcher, avec 250 membres de moins de 75 ans (sans compter les correspondants actuels), et 300 au total dans vingt ans. Le contexte est différent pour la Royal Society : d’un côté, les populations française et britannique sont de taille quasi identique mais, de l’autre, les membres de la RS sont choisis au sein de l’ensemble des pays qui composent le Commonwealth, ce qui inclut notamment le Canada, l’Australie, l’Inde et le Pakistan. Au total, on peut néanmoins penser que l’effectif strictement britannique de la Royal Society est nettement plus élevé que celui de l’Académie des sciences ( [5]). La règle d’évolution y est d’ailleurs fixée en nombre d’élus par an : 42 actuellement (alors que l’on a compté seulement 22 décès en 2002), contre une quinzaine à l’Académie des sciences quand le nouveau régime deviendra permanent. On peut voir dans cette situation une conséquence du fait que la Royal Society n’est pas contrainte par la nécessité de rémunérer ses membres, à la différence de l’Institut de France : les Fellows paient au contraire une cotisation (150 £ en 1999). Les membres décédés en 2002 avaient, de plus, été élus à moins de 50 ans en moyenne, contre 55 ans pour les nouveaux membres de l’Académie des sciences dorénavant, et avaient siégé plus de 31 ans.
Précisons aussi que la plupart des grands pays industrialisés possèdent des académies spécialisées dans le domaine technologique : la Royal Society of Engineering au Royaume-Uni (1 300 membres), la National Academy of Engineering aux États-Unis (1 880 membres actifs nationaux), et maintenant l’Académie des technologies en France (122 membres titulaires et 55 émérites) qui a remplacé fin 2001 le Conseil pour les applications de l’Académie des sciences (Cadas), lequel comprenait à la fois des membres désignés par l’Académie des sciences et des membres élus directement par le Cadas.
 
III. Dynamique d’un corps académique Application à l’Académie des sciences
 
 
Après avoir décrit les situations et les évolutions réelles de diverses académies, revenons au problème plus général de la dynamique de ce type de population. Un résultat classique, en démographie comme en épidémiologie, permet de relier l’effectif d’une population au rythme des entrées et à la durée de séjour, quand les conditions d’entrée et de sortie ne varient pas. Si l’effectif total est maintenu constant, on est dans le cas stationnaire et la relation s’écrit :
P est l’effectif de la population, N le nombre d’entrées annuelles (ici : d’élections), D la durée de séjour égale à : AS – AE, AE étant l’âge moyen à l’entrée (c’est-à-dire à l’élection) et AS l’âge moyen à la sortie (c’est-à-dire, le plus souvent, au décès)( [6]).
L’âge moyen des présents (Am) est approximativement égal à la moyenne entre AS et AE, ce qui ne serait rigoureusement vrai que pour une distribution linéaire des durées de séjour :
Ces relations très simples permettent de comprendre les mécanismes d’équilibre en cause. D’abord le processus essentiel : si AS augmente (par simple allongement de la durée de vie), et si P et AE ne changent pas, l’âge moyen des présents s’élève et N diminue. Pour fixer les idées, supposons que l’âge moyen au décès passe de 72,5 à 85 ans, l’âge à l’entrée restant voisin de 60 ans. Il en résulte mécaniquement une augmentation de 6,25 ans de l’âge moyen du corps, et une division par 2 du rythme des recrutements annuels (AS – AE passant de 12,5 à 25 ans, N doit diminuer de moitié).
Si l’on décide d’abaisser l’âge à l’entrée (AE) pour ralentir la hausse de l’âge moyen du groupe, on allonge encore davantage la durée de séjour (D), ce qui entraîne une nouvelle réduction du rythme des entrées (N), toujours à effectif inchangé : la population se renouvelle moins vite.
Puisqu’on ne peut pas contrôler l’âge au décès (et c’est heureux !), une solution consiste à fixer un âge de sortie obligatoire, par accès à « l’éméritat » ou à « l’honorariat ». AS étant maintenant constant, il n’est plus nécessaire de modifier AE. En pratique, comme on peut choisir un âge de sortie sensiblement inférieur à l’âge moyen (actuel) au décès, on peut même abaisser l’âge d’entrée et rajeunir ainsi le corps de façon permanente : si l’on fixe, par exemple, un âge obligatoire de sortie inférieur de 10 ans à l’âge actuel au décès, on peut abaisser l’âge moyen à l’entrée d’autant. L’effet sera intégralement répercuté sur l’âge moyen de la population, qui sera abaissé de 10 ans aussi.
Une augmentation de l’effectif total P instaure un nouveau régime, dans lequel le nombre des entrées N augmente dans la même proportion que l’effectif total P si les autres paramètres restent inchangés. De plus, il peut en résulter un net rajeunissement à court terme, si l’âge moyen des élus supplémentaires de la première année est sensiblement inférieur à l’âge moyen des membres déjà en place.
La reconstitution de la figure 1 a montré que, pour l’Académie des sciences française, les hypothèses de stationnarité sont applicables sur de grandes périodes, de 1666 à 1793, puis de 1795 à 1913 et de 1914 à 1965, les dates charnières correspondant à de fortes discontinuités. Nous allons donc supposer que la réforme de 2002 ouvre une nouvelle période stationnaire, et examiner sous cette hypothèse les conséquences de diverses modifications statutaires envisageables.
On s’intéressera essentiellement ici à l’objectif de rajeunissement du corps. Il faut donc, pour cela, inventer une règle permettant de contrecarrer le vieillissement naturel résultant de la croissance continue de la longévité. Rappelons que la réforme de 1987 avait imposé une double contrainte : le corps devait compter 110 membres de moins de 80 ans, dont au moins 30 de moins de 60 ans. La première contrainte ne posait pas de problème de gestion, puisqu’elle définissait simplement l’âge de sortie de l’effectif de référence, c’est-à-dire celui où le siège est déclaré vacant. La seconde était plus gênante : on ne pouvait que constater à un moment donné que l’effectif des 30 n’était plus respecté, ce qui imposait de ne recruter que des candidats de moins de 60 ans. Tel était bien l’objectif visé par la règle posée (obliger à recruter des membres plus jeunes), mais la mise en œuvre était dépendante des aléas dans la structure par âge globale du groupe. On a préféré en 2002 abaisser encore l’âge de sortie, à 75 ans, et décider que chaque année les recrutements se feraient pour moitié au moins avec des candidats de moins de 55 ans. Ces règles ont été fixées après étude des conséquences, en régime stationnaire, des diverses variantes possibles, et après simulation des évolutions du corps compte tenu de la répartition par âge initiale (ce sont les résultats que nous présentons dans la présente section et dans la suivante). Enfin, l’effectif de référence (celui des moins de 75 ans) a été fixé à 250, chiffre à atteindre en cinq ou six ans.
Le tableau 3 donne quelques résultats de régimes « stationnaires », d’après les formules présentées ci-dessus, sur la base d’un effectif fixé à 250.

Tableau 3
Divers régimes stationnaires
IMGIMGEffectif de référence	P	Âge moyen à ...IMGIMF
Effectif de référence P Âge moyen à l’entrée AE Âge moyen de sortie AS Durée de présence AS – AE Âge moyen de l’effectif de référence Am Nombre moyen d’entrées annuelles N Hypothèse 1 Conditions actuelles (1995-1999), sans limite à 80 ans 250 60,0 85,0 25,0 72,50 10,0 Hypothèse 2 Idem hyp. 1 avec projection des tendances de la mortalité à 25 ans (AS = 87,5 ans) 250 60,0 87,5 27,5 73,80 9,1 Hypothèse 2b AS = 87,5 ans, AE = 55 ans (– 5 ans) 250 55,0 87,5 32,5 71,25 7,7 Hypothèse 3 AS = 80 ans (limite ER)* (AE inchangé = 60 ans) 250 60,0 80,0 20,0 70,00 12,5 Hypothèse 4 AS = 75 ans (limite ER) (AE inchangé = 60 ans) 250 60,0 75,0 15,0 67,50 16,7 Hypothèse 5 AS = 75 ans (limite ER) AE = 55 ans (– 5 ans) 250 55,0 75,0 20,0 65,00 12,5 Hypothèse 5b AS = 75 ans (limite ER) AE = 50 ans (– 10 ans) 250 50,0 75,0 25,0 62,50 10,0 Hypothèse 6 AS = 70 ans (limite ER) AE = 55 ans (– 5 ans) 250 55,0 70,0 15,0 62,50 16,7 Hypothèse 6b AS = 70 ans (limite ER) AE = 50 ans (– 10 ans) 250 50,0 70,0 20,0 60,00 12,5 * « limite ER » signifie « sortie de l’effectif de référence ».

L’hypothèse 1 correspond approximativement à la situation actuelle, en admettant un âge moyen à l’élection de 60 ans mais sans notion d’effectif de référence. L’hypothèse 2 s’en différencie simplement par une modification de la loi de mortalité, selon les tendances actuelles (projection à 25 ans), tandis que l’hypothèse 3 prend en compte la notion d’effectif de référence telle qu’elle existait jusqu’en 2001.
Les hypothèses suivantes explorent les conséquences d’un abaissement de l’âge limite de l’effectif de référence à 75 ou 70 ans, combiné ou non avec un abaissement de l’âge à l’entrée (60, 55 ou 50 ans). On voit notamment que l’âge moyen des présents ne baisse sensiblement que sous l’hypothèse d’une sortie vers 75 ans (ou moins). Une fois cet âge de sortie choisi, l’arbitrage est à faire entre un fort rajeunissement au recrutement et le maintien d’un rythme de recrutement élevé, les deux objectifs étant antinomiques. Comme on le verra plus loin, l’hypothèse d’un âge moyen au recrutement de 55 ans est tout à fait réaliste dans le cadre d’un futur corps unique, et c’est finalement le schéma 5 qui a été retenu.
 
IV. Projections
 
 
1. Les principes de la reforme de 2002
La politique mise en œuvre à l’Académie des sciences à partir de 1965 s’est accompagnée d’un fort « investissement » sur les correspondants. Non seulement leur nombre a été porté en 1987 à 180 (de moins de 70 ans), mais on a cherché à diversifier leurs disciplines d’appartenance, à les recruter à un âge nettement inférieur à celui des membres (5 ans plus bas en moyenne, dans les années récentes), et à les faire participer à presque toutes les activités de l’Académie, en dehors de l’élection des membres et des modifications statutaires. Cette politique a sans conteste porté ses fruits, mais elle a aussi montré ses limites : si l’on attend d’un correspondant les mêmes services que d’un membre, comment justifier l’existence de deux catégories distinctes ? C’est ainsi que l’idée d’augmenter sensiblement le nombre des membres et de supprimer la catégorie des correspondants, tout en mettant en place de nouvelles règles permettant de garder les avantages de la situation antérieure, s’est fait jour et a constitué l’un des éléments majeurs de la réforme de 2002. Un autre objectif, on l’a dit, était d’abaisser l’âge moyen du groupe, d’une part en introduisant un âge de sortie de « l’effectif de référence » (sans perte de droits autre que celui de voter pour l’élection des nouveaux membres, mais en libérant le poste), d’autre part en s’imposant de recruter la moitié des membres en dessous de 55 ans.
2. Le passage a 250 membres : principe du calcul
Les analyses précédentes ne renseignent que sur la situation en régime permanent, quand tous les paramètres sont maintenus constants. Mais le passage rapide à un effectif de 250 membres pose un problème de transition, qui ne peut pas être appréhendé autrement que par une simulation détaillée de l’évolution du corps année après année.
Pour cela, on définit chaque année n un « effectif de référence » (REFn), qui est fixé de façon exogène en fonction des nouveaux postes créés durant la phase de transition ( [7]). On entre dans cette population par l’élection, on en sort par le décès ou en atteignant l’âge limite fixé pour l’effectif de référence E.
On admet que des règles différentes peuvent s’appliquer à la population initiale (les membres en fonction au 1-1-2000, quel que soit leur âge : POPI) et aux élus ultérieurs (nouveaux membres : POPN). En effet, les nouvelles règles ne s’appliqueront pas aux membres déjà en fonction à la date du changement de statut. L’effectif d’âge X l’année n se décompose donc en :
On dispose d’une loi de mortalité, définie par des quotients QMOR(X). On peut faire dépendre ces quotients du temps, pour tenir compte de la baisse de la mortalité, en les multipliant chaque année par un coefficient K.
On calcule, pour l’année n, le nombre des décès (NDECn) conduisant à ouverture de postes, égal au nombre total de décès survenant avant l’âge limite E dans chacun des deux groupes, plus les décès après cet âge dans le premier groupe. Par ailleurs, l’effectif des membres atteignant cet âge dans l’année n NEMEn(X) détermine un nombre de postes supplémentaires ouverts au recrutement.
D’où le nombre d’élus possibles (après sommation sur tous les âges X < E) :
si l’effectif de référence évolue entre les deux années successives, ce qui sera le cas pendant la période de transition.
Ces élus sont répartis par âge selon une loi REPEL(X) (avec ) :
Les populations POPI et POPN évoluent finalement ainsi :
3. Le choix des paramètres
La répartition par âge initiale est celle des 143 membres en service au 1-1-1999 (dont 28 âgés de plus de 80 ans).
Les taux de mortalité par âge ont été établis en étudiant deux populations académiques (académies des sciences et de médecine) sur la période 1969-1999. Il leur correspond une espérance de vie à 60 ans voisine de 23 ans, soit 3 à 4 ans de plus que dans la population française masculine actuelle. On a ensuite supposé un gain annuel de 0,1 année d’espérance de vie (à 60 ans), ce qui conduit à multiplier les quotients de mortalité par âge par 0,99 chaque année. Au cours des dix dernières années, dans la population française, le gain annuel moyen au même âge a été de 1,3 an : nous nous situons donc un peu en dessous, ce qui peut être justifié par le fait que l’espérance de vie des académiciens est déjà supérieure à celle de la moyenne des Français.
La répartition par âge des entrants est une donnée cruciale. Après analyse des âges à l’élection des membres et des correspondants actuels, on a choisi une distribution centrée sur 55 ans, allant de 40 à 70 ans.
La figure 5a montre que le modèle choisi reflète assez bien la répartition des âges à l’élection des 137 membres présents en 2001 élus après 1970, dont la moyenne était 56,3 ans, et reste sensiblement décalée par rapport aux âges à l’élection des correspondants (200 de moins de 75 ans en 2001) dont la moyenne était 51,7 ans. Si l’on combine ces deux distributions, dans la perspective d’un futur corps unique, on voit (figure 5b) que le modèle choisi reste de moyenne un peu supérieure à cet ensemble. C’est donc une hypothèse réaliste ; il serait, en revanche, plus difficile de faire tomber la moyenne à 50 ans. L’intérêt de cette hypothèse est qu’elle peut se traduire facilement en contrainte statutaire : une moitié de recrutements avant 55 ans, l’autre moitié après (une règle du même type existait pour les correspondants, le seuil étant fixé à 50 ans).
Figure 5a
Répartitions observées des âges à l’élection des membres et des correspondants de l’Académie des sciences (1970-1998) et répartition retenue pour les scénarios A et B
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Champ : membres et correspondants présents en 2001.
Source : reconstitution de l’auteur d’après les index biographiques et les annuaires publiés par l’Institut de France et calculs de l’auteur.
Figure 5b
Répartition observée des âges à l’élection de l’ensemble des membres et correspondants de l’Académie des sciences (1970-1998) et répartition retenue pour les scénarios A et B
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Champ : membres et correspondants présents en 2001.
Source : reconstitution de l’auteur d’après les index biographiques et les annuaires publiés par l’Institut de France et calculs de l’auteur.
Scénario A : Projection tendancielle, avec une moitié de recrutements avant 55 ans
Sur ces bases, une série de simulations a été réalisée ; on en présentera seulement deux ici. Les perspectives portent sur trente ans, temps nécessaire pour atteindre un régime à peu près stationnaire. Elles sont faites âge par âge (de 40 à 100 ans), et année par année (de l’an 0, juste avant application de la réforme, à l’an 30).
Le premier scénario doit servir de référence : il s’agit de décrire l’évolution spontanée du corps, sans modifications statutaires. Les hypothèses sont les suivantes :
  • maintien de l’effectif des moins de 80 ans (= REF) à 120 ;
  • la mortalité évolue comme indiqué ci-dessus (cf. choix des paramètres) ;
  • les recrutements se font selon la répartition définie ci-dessus, qui est – rappelons-le – plus jeune que celle des âges à l’élection des membres actuels (on admet donc un rajeunissement « spontané » des recrutements), et sans chercher à respecter la règle d’un minimum de 30 membres ayant moins de 60 ans.
Les principaux résultats ont été reportés sur les figures 6a et 6b. Avec un âge moyen à l’entrée égal à 55 ans :
  • l’âge moyen (global) des présents baisse de 71 à 69,5 ans, puis remonte à 71 ans ;
  • l’âge moyen de l’effectif de référence (< 80 ans) baisse de 66,5 à 64 ans, puis remonte à 66 ans ;
  • le rythme des recrutements fluctue entre 3 et 8 par an, se stabilisant vers 6 ;
  • l’effectif total atteint 153 à horizon de 15 ans, et 165 en 30 ans [non représenté] ;
  • l’effectif des moins de 60 ans monte immédiatement à 30, puis fluctue entre 32 et 36 pendant 10 ans, et revient à 26-29 dans les années 11 à 24 : cette évolution confirme donc la situation actuelle de blocage des recrutements de membres de plus de 60 ans, puisque la contrainte des 30 membres de moins de 60 ans ne peut pas être respectée « spontanément », même avec une contrainte de recrutements pour moitié avant 55 ans.
Figure 6
Projection de diverses caractéristiques des membres de l’Académie des sciences : scénario A (tendanciel)
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Source : calculs de l’auteur.
Scénario B : Nouveau régime, avec un corps unique de 250 membres, sortie de l’effectif de référence à 75 ans pour les nouveaux élus (seulement), et lissage de la transition
Ce scénario intègre les grandes lignes de la réforme adoptée en 2002 ; il se rapproche aussi du régime stationnaire 5 décrit au tableau 3.
Les hypothèses sont ici :
  • passage à un effectif de référence égal à 250, avec limite à 75 ans pour les seuls nouveaux membres ;
  • mortalité tendancielle comme ci-dessus ;
  • recrutement de 100 membres en 6 ans (15+15+20+20+15+15)( [8]) ;
  • l’effectif de référence est égal chaque année à la somme de la to-talité des membres anciens (POPI) et des moins de 75 ans chez les nouveaux membres (POPN) ;
  • pour faciliter la transition (notamment dans l’hypothèse d’un recrutement prioritaire parmi les correspondants actuels), l’âge moyen au recrutement est fixé à 60 ans la première année (par décalage du modèle défini plus haut), 59 ans la seconde,… et 55 ans la sixième année et toutes les suivantes (ces modulations n’ont finalement pas été incluses dans la réforme).
Les figures 7a et 7b montrent que l’on enregistrera de fortes fluctuations :
  • l’âge moyen de l’effectif total baisse de 71 à 66,5 ans en 8 ans, mais il remonte ensuite, pour revenir à 69 ans après 30 ans ; pour l’effectif de référence, la remontée se limite à 1 an et l’âge moyen baisse ensuite rapidement (avec la sortie des membres élus avant 2002) : il est inférieur à 66 ans après 30 ans ; l’évolution est semblable pour l’âge moyen des moins de 75 ans, mais la valeur initiale (63 ans) est retrouvée après 30 ans ;
  • après la vague de recrutements exceptionnels (plafonnée à 15-20 par an), le rythme des élections tombe à 7 par an, puis remonte à 15 en une quinzaine d’années, et se stabilise vers 13 ;
  • la proportion des moins de 60 ans (dans l’effectif de référence) passe de 20 % à 30 % en quelques années, revient à 22 % après 18 ans et se stabilise vers 30 % ;
  • le rythme initial des recrutements étant un peu trop lent, l’effectif de référence n’est encore que de 193 après 5 ans, 223 en 8 ans, 244 en 11 ans [non représenté] ; il faudrait ajouter aux 100 recrutements prévus ceux résultant des vacances normales de postes, soit une trentaine sur la période ;
  • l’effectif total reste proche de l’effectif de référence pendant les 10 premières années, et augmente ensuite plus rapidement (343 après 30 ans).
Figure 7
Projection de diverses caractéristiques des membres de l’Académie des sciences : scénario B (avec réforme)
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Source : calculs de l’auteur.
Les bénéfices de la réforme seront donc très sensibles pour l’âge moyen des membres appartenant à l’effectif de référence : dans 10 ans, il sera tombé en dessous de 67 ans (moins de 66 à terme), et la part des moins de 60 ans dans cet effectif approchera 30 % – valeur qui sera aussi celle de stabilisation finale. Le rythme des recrutements gagnera également à l’augmentation des effectifs, passant de 5 à 14 par an, soit plus d’un par an et par section dans le système d’organisation actuel.
Précisons encore que si, sur le graphique 7a, l’âge moyen de l’effectif de référence reste – après 30 années – sensiblement supérieur à celui des moins de 75 ans (65,3 ans contre 62,9 ans), c’est que la population de référence compte encore environ 10 % de membres issus de la population présente en 1999, dont l’âge moyen approche alors 90 ans.
 
Conclusion
 
 
Dans un contexte d’augmentation de l’espérance de vie, surtout quand celle-ci se concentre au-delà de 60 ans, l’âge moyen de la population d’une académie dont l’effectif reste fixe ne peut qu’augmenter. Bien entendu, les académiciens d’un âge donné sont aujourd’hui en meilleure santé que ceux du même âge hier, comme il en va dans toute la population (avec même sans doute un avantage spécifique aux académiciens). Le problème posé par le vieillissement du groupe est celui du contact avec les réalités du monde de la recherche, de l’enseignement et des activités économiques en général, si l’âge auquel ils l’ont formellement quitté est resté inchangé.
Pour contrecarrer la tendance spontanée au vieillissement du corps, tout en gardant le principe de la « perpétuité » pour chacun des membres, il faudrait élire de nouveaux membres de plus en plus jeunes année après année, ce qui aurait pour inconvénient de réduire le rythme du renouvellement de la population. Une augmentation continue des effectifs serait une autre solution, si elle peut être envisagée : un accroissement de 2 % par an (entraînant un doublement de l’effectif tous les 35 ans) abaisserait d’environ 2 ans l’âge moyen des membres par rapport à la population stationnaire de départ ; un accroissement de 5 % par an (doublement tous les 14 ans) abaisserait l’âge moyen de 4 ans. À noter que cet avantage serait acquis une fois pour toutes : l’âge moyen d’une population stable, c’est-à-dire dont le taux d’accroissement est fixe, reste constant.
Si l’on écarte l’hypothèse d’une augmentation continue de l’effectif des membres, le premier « remède » efficace est de prévoir un âge fixe de sortie du corps académique, sous la forme d’un éméritat ou d’un honorariat qui libère le poste sans couper forcément tous les liens avec la compagnie. Une seconde solution consiste à contrôler l’âge au recrutement, la disposition la plus simple étant de fixer un quota en dessous d’un certain âge, l’optimum étant de combiner les deux mesures.
C’est ce que l’Académie des sciences a su faire dès le milieu des années 1960, d’abord avec l’introduction d’une contrainte sur l’âge des nouveaux élus, puis avec la définition d’un « effectif de référence » en 1987. L’âge moyen à l’élection s’est ainsi abaissé de 10 ans et l’âge moyen des membres de 5 ans ; si l’on se limite aux moins de 80 ans (effectif de référence entre 1987 et 2001), l’âge moyen est revenu vers 65-66 ans.
La réforme de 2002 va permettre de consolider cette nouvelle tendance, dans le contexte d’un accroissement sensible des effectifs. Ce type de réforme introduit toujours une discontinuité se traduisant en fluctuations plus ou moins gênantes. Les premiers temps, l’effet de la réforme sur l’âge moyen des membres est radical, puisque l’effectif se trouve brusquement gonflé d’un afflux de personnes plus jeunes que la moyenne des membres. Ces nouveaux venus vieillissent ensuite, alors que le rythme des recrutements se stabilise au rythme normal du nouveau régime : l’âge moyen remonte donc, et les fluctuations sont lentes à amortir. Mieux vaut le savoir pour ne pas s’en inquiéter le moment venu.
Au total, l’Académie des sciences aura été parmi les premières à avoir su maîtriser son évolution naturelle. Alors que l’âge moyen des membres dépassera souvent 80 ans ailleurs, il devrait revenir très rapidement à 63 ans pour les membres de moins de 75 ans (qui constitueront l’effectif de référence), et à 69 ans pour l’ensemble des membres, à l’horizon 2030. Ce changement s’accompagne d’une forte augmentation du nombre des membres, qui paraît indispensable pour que l’Académie puisse intégrer les nouveaux champs de la recherche scientifique et assurer des tâches qu’il faut souhaiter de plus en plus nombreuses et utiles.
Quelles leçons plus générales peut-on tirer de cette reconstitution historique et de l’exercice de projections ? Les résultats de la section III ont, bien entendu, une portée générale, dès lors que le corps considéré (ou même le grade concerné) constitue une population stationnaire. Contrairement à ce qui est souvent le cas dans les études démographiques de corps professionnels, nous n’avions affaire ici qu’à un « grade » unique. En fait, les membres de l’Académie se recrutant pour partie dans le groupe des correspondants (autrefois : des élèves, adjoints ou associés), on pourrait étudier conjointement le destin des membres des deux catégories. Nous ne l’avons pas fait ici, faute de disposer (pour le moment) de toutes les données nécessaires, notre fichier ne comprenant pas les correspondants qui ne sont pas devenus membres. Indiquons toutefois que de 1705 à 1793 la quasi-totalité des nouveaux membres avait occupé antérieurement une autre position au sein de l’Académie ; la proportion a ensuite été assez faible, compte tenu du petit nombre de correspondants et des contraintes de résidence antinomiques entre les deux catégories. Depuis 1985, au contraire, près des trois quarts des nouveaux membres avaient déjà été élus correspondants, en moyenne à 51 ans. Rappelons aussi que le recrutement des correspondants a cessé avec la réforme de 2002.
Quant à nos projections, elles confirment, une fois encore, les premières analyses de Louis Henry : toute campagne massive de recrutement induit de fortes fluctuations, alors même qu’elle est habituellement destinée à corriger une dérive jugée néfaste. Il convient donc d’être vigilant et d’optimiser les effectifs additionnels mis au recrutement ainsi que les âges des nouveaux entrants, pour minimiser les effets fâcheux de la discontinuité induite.
D’une certaine façon, c’est aussi une « démographie des seniors » que notre article explore, la population des plus de 65 ans étant appelée à croître rapidement dans les années à venir. Sa structure par âge se modifiera aussi profondément, les gains d’espérance de vie étant d’autant plus importants que l’âge augmente. Mais il est vrai qu’en même temps, comme l’état de santé – à âge constant – est appelé à s’améliorer, une coupure trop forte entre population active et population retraitée sera de plus en plus difficile à justifier.

ANNEXE

Structure par âge des membres de l’Académie des sciences à diverses datesIMGIMGStructure par âge des membres de l’Académie des sc...IMGIMF
Champ : membres de plein exercice.
Source : reconstitution de l’auteur d’après les index biographiques et les annuaires publiés par l’Institut de France.
 
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