2004
Population
Démographie des régions du monde : état et tendances
La démographie de l’Afrique au sud du Sahara des années 1950 aux années 2000
Synthèse des changements et bilan statistique
Dominique Tabutin
[*]
Dominique Tabutin, Institut de démographie, UCL, Louvain-la-Neuve, Belgique,
Bruno Schoumaker
[*]
Consacrée à l’Afrique au Sud du Sahara (48 pays, 730 millions d’habitants), cette chronique propose à la fois une synthèse des grands changements sociodémographiques et sanitaires depuis les années 1950 et un bilan statistique rassemblant les données récentes les plus fiables sur chaque pays. Y sont notamment examinés les effectifs et les structures de la population, la fécondité et ses variables intermédiaires, la nuptialité, la mortalité, la santé des enfants, les migrations et déplacements de population, l’urbanisation et l’accès à l’éducation. Si l’Afrique conserve la croissance démographique la plus rapide du monde et a la population la plus jeune, de nombreux changements sont en cours ; mais ils se font, selon les pays, les régions et les milieux d’habitat, à des rythmes variables, conduisant à une diversification croissante des régimes démographiques africains. Parmi les grandes tendances, on observe une baisse de la fécondité pour l’ensemble de l’Afrique depuis une quinzaine d’années, avec des déclins rapides dans quelques pays mais aussi une stagnation dans une quinzaine d’autres. Les âges au mariage augmentent dans la plupart des pays, mais la polygamie résiste plutôt bien. La mortalité des adultes et des enfants a sensiblement baissé depuis quarante ans, à des rythmes toutefois variables et avec de récents et préoccupants retournements de tendance dans les pays les plus touchés par le sida. L’urbanisation se poursuit. L’accès à l’éducation, notamment des femmes, demeure un problème réel. En définitive, la situation de l’Afrique sub-saharienne s’est améliorée depuis les années 1950 ou 1960, mais les progrès – plus modérés que dans les autres régions du monde – apparaissent comme fragiles ou incertains dans le contexte actuel de crise économique, de pauvreté et de pandémie de sida.
This chronicle is focused on sub-Saharan Africa (48 nations, 730 million people) and includes both a summary of the major socio-demographic and health changes since the 1950s and a statistical survey based on the most reliable recent data on each nation. Particular attention has been given to the size and structure of the population, fertility and its intermediate variables, nuptiality, mortality, child health, migration and population movements, urbanization and access to education. Even though Africa still has the most rapid growth and the youngest population in the world, many changes are in progress. They occur at different speed depending on the country, the region, and the type of residence. As a result, African demographic regimes are diversifying. One major trend is the decline of fertility that has been observed for Africa as a whole for the last fifteen years, with rapid declines in a few countries, but also stagnation in about fifteen others. The age at first marriage is increasing in most countries, but polygyny is resisting rather well. Adult and child mortality have decreased markedly over the last forty years, though at a different pace and with worrisome reversals of trends in recent times in the countries most affected by AIDS. Access to education, particularly for women, is still an issue. The overall situation in sub-Saharan Africa has improved since the 1950s or 1960s, but progress is slower than in other regions in the world and appears reversible or uncertain in the current context of economic crisis, poverty and the AIDS pandemic.
Esta crónica presenta una síntesis de los grandes cambios socio-demográficos y sanitarios que han tenido lugar en (el) África Subsahariana (48 países, 730 millones de habitantes) desde los años cincuenta y ofrece un balance estadístico de los datos recientes más fiables de cada país. Examinamos los efectivos y las estructuras de población, la fecundidad y sus variables interme-dias, la nupcialidad, la mortalidad, la salud infantil, las migraciones y movimientos de población, la urbanización y el acceso a la educación. Aunque África mantiene el crecimiento demográfico más rápido del mundo y la población más joven, se están produciendo muchos cambios, el ritmo de los cuales varía según el país, la región y el tipo de residencia; tales diferencias están condu-ciendo a una diversificación creciente de los regimenes demográficos africanos. Entre las tenden-cias más importantes destaca la baja de la fecundidad para el conjunto de África en los últimos quince años, con disminuciones rápidas en ciertos países y un estancamiento en una quincena de países. La edad al matrimonio aumenta en la mayoría de países, pero la poligamia se mantiene. La mortalidad infantil y adulta ha disminuido ligeramente en los últimos cuarenta años, a ritmos variables y con retrocesos recientes y preocupantes en los países más afectados por el SIDA. El acceso a la educación sigue siendo un problema, especialmente entre las mujeres. En resumen, la situación demográfica de África Subsahariana ha mejorado desde los años cincuenta o sesenta, pero las mejoras –más moderadas que en otras regiones del mundo- aparecen frágiles o inciertas en el contexto actual de crisis económica, pobreza y epidemia del SIDA.
L’Afrique sub-saharienne (48 États, 50 pays
[1], 700 millions d’habitants en 2004, près de 22 millions de km
2) a longtemps été considérée par les démographes comme une région relativement homogène et résistante aux changements sociodémographiques qui étaient en cours dans une bonne partie du monde dès les années 1950 ou 1960. Dans les années 1970, on parlait encore d’une démographie africaine ou d’une démographie de l’Afrique tropicale, globalement caractérisée par des mariages précoces et universels, des fécondités élevées, des mortalités importantes et finalement des croissances rapides. Depuis, la situation a bien changé et l’Afrique ne fait plus figure d’exception : globalement, elle est entrée dans le processus de la transition démographique.
Mais comme ailleurs il y a deux ou trois décennies, les changements se font à des rythmes divers selon les pays, en fonction des systèmes culturels (très nombreux), des économies (diversifiées), des régimes politiques, mais aussi des crises de nature diverse que connaissent régulièrement depuis trente ans des pays ou même des sous-régions entières du continent : des conflits et guerres civiles, des disettes allant parfois jusqu’à des famines, une dégradation des niveaux de vie et bien sûr le sida. Vulnérabilité, insécurité et pauvreté sont le lot d’un bon nombre de pays et, dans chacun, de larges couches de la population.
Au cours des années 1990, la démographie de l’Afrique et des sous-régions et pays qui la constituent a fait l’objet de quelques grandes synthèses, sous forme notamment d’ouvrages collectifs, axés sur l’ensemble des composantes des dynamiques démographiques ou plus souvent sur l’une ou l’autre problématique, dont notamment la fécondité et le sida
[2]. Cette chronique, par définition moins ambitieuse, a un double objectif : 1) présenter les données les plus comparables, fiables et récentes possible, sur les évolutions depuis 1950 et les caractéristiques actuelles des populations de chaque pays. Ces données sont rassemblées dans l’annexe statistique qui comprend 14 grands tableaux correspondant à chaque point traité dans le texte ; 2) faire une synthèse dégageant les grands éléments des changements et la diversification croissante des situations dans la région. Graphiques et petits tableaux résumeront l’information. Cette chronique est centrée sur l’Afrique sub-saharienne, ce qui exclut les 5 pays d’Afrique du Nord dont l’histoire, la culture et la démographie sont autres : avec le Moyen-Orient, cette région fera l’objet d’une prochaine chronique.
Après quelques mots sur le contexte socio-économique africain par rapport aux autres régions, les progrès en matière de systèmes d’information et l’évolution de la population depuis deux millénaires, nous aborderons successivement : 1) les effectifs et croissances des populations depuis 1950, 2) les modèles sous-régionaux de transition démographique, 3) la nuptialité (âge au mariage, polygamie, ruptures d’union), 4) la fécondité (niveaux, tendances) et ses variables intermédiaires (allaitement, abstinence, contraception), 5) la mortalité générale, la mortalité maternelle et le sida, 6) la mortalité (de 0 à 5 ans) et la santé des enfants (vaccination, malnutrition, assistance médicale), 7) les structures par âge, 8) les migrations internationales à l’intérieur de l’Afrique et vers les pays riches, 9) l’urbanisation et l’exode rural, et enfin 10) les inégalités entre hommes et femmes en matière d’éducation.
Notre démarche est essentiellement descriptive. Nous étudions les niveaux et tendances dans l’ensemble des pays et des sous-régions, ainsi que les inégalités (instruction et milieu d’habitat) dans des pays qui en sont à des stades différents de transition ou de développement (ce seront notamment le Bénin, le Nigeria, le Mali, le Cameroun, le Kenya et le Zimbabwe). Nous procéderons de temps à autre à un examen des relations entre les indices démographiques des pays et des indicateurs de développement social, économique, humain et sanitaire, regroupés par pays dans les tableaux annexes A13 et A14.
Les sources privilégiées de données sont, d’une part, les banques de données des divers organismes des Nations unies (Division de la population, PNUD, OMS, Unesco, etc.), indispensables pour la reconstitution des grandes évolutions depuis 1950 ou la recherche d’indicateurs spécifiques, et d’autre part, les enquêtes démographiques et de santé (EDS) ou équivalentes : 81 enquêtes au total ont été effectuées depuis 1984, dont 47 depuis 1994 dans 30 pays africains. Nous utiliserons aussi, en les complétant, certains travaux récents comme ceux de V. Hertrich (2001) sur l’âge au mariage et de X. Thierry (2001) sur l’immigration en France.
Sur les 50 pays rattachés à l’Afrique sub-saharienne, deux, très petits et par ailleurs mal documentés, ont été exclus de cette chronique : les Seychelles (453 km2, 80 000 habitants) et l’île Sainte-Hélène (410 km2, 7 500 habitants). Les 48 autres pays sont regroupés dans les annexes statistiques selon les quatre sous-régions classiquement distinguées : Afrique de l’Ouest (16 pays), Afrique centrale (9 pays), Afrique de l’Est (18 pays) et Afrique australe (5 pays). La carte ci-après présente la localisation géographique des pays et leur regroupement par sous-région.
I. L’Afrique dans le monde : contexte général et historique
Globalement, l’Afrique au sud du Sahara (tableau 1) conserve toujours la croissance démographique la plus rapide du monde (2,4 % en 2001 contre 0,8 % à 2 % dans les autres régions en développement), une fécondité très élevée (5,5 enfants par femme contre 1,8 à 3,5 ailleurs) et une forte mortalité (espérance de vie de 47 ans contre au moins 63 ans partout ailleurs). Elle représente aujourd’hui 10 % de la population du monde et 13 % de celle des régions dites en développement.
Tableau 1
Quelques caractéristiques sociodémographiques de l’Afrique sub-saharienne et des autres grandes régions du monde en 2001
Région Population (millions) Indice synthétique de fécondité (enfants/femme) Espérance de vie (en années) Croissance démographique (%) Indicateur de Développement humain(a) RNB/habitant $ US PPA(a) Analphabétisme adulte (%) Afrique sub-saharienne 626 5,5 47 2,4 0,468 1830 38 Afrique du Nord et Moyen-Orient 290 3,5 66 2,0 0,662 5040 39 Amérique latine et Caraïbes 523 2,6 70 1,5 0,777 7050 11 Asie du Sud 1455 3,1 63 1,6 0,582 2730 44 Asie de l’Est et Pacifique 1900 1,8 69 0,8 0,722 4230 13 Pays de l’OCDE 1141 1,7 76 0,3 0,905 23360 Monde entier 6148 2,7 65 1,3 0,722 7380 – (a) Voir la signification des indicateurs dans le tableau A.13 (en annexe). Sources : PNUD (2003), Nations unies (2003b).
La région est aussi – et de loin – la plus défavorisée du monde sur le plan économique et social. En 2001, son revenu par habitant en parité de pouvoir d’achat (1830 $) est d’un tiers inférieur à celui de l’Asie du Sud et près de trois fois plus bas que celui de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. En matière de développement humain (IDH), la région est nettement derrière l’Asie du Sud et très loin de l’Amérique latine ou de l’Asie de l’Est. Dans le classement mondial du PNUD (2003), 34 des 40 derniers pays appartiennent à l’Afrique sub-saharienne
[3]. De même, dans le classement selon le degré de pauvreté, la plupart des pays africains sont parmi les derniers. Seul l’analphabétisme adulte (38 %) n’est dans l’ensemble pas plus répandu en Afrique sub-saharienne qu’en Afrique du Nord et au Moyen-Orient (39 %) ou en Asie du Sud (44 %). Tout cela cache évidemment des inégalités non négligeables d’un pays à l’autre à l’intérieur du continent (tableau annexe A.13).
Une autre caractéristique de la région relève de son histoire, avec une colonisation qui a été beaucoup plus longue qu’ailleurs. En dehors du Liberia (une création des États-Unis en 1847) et de l’Éthiopie, la plupart des pays africains seront en effet occupés, colonisés sous une forme ou sous une autre, à partir des années 1880. Quatre pays européens se partageront la plus grande partie de l’Afrique sub-saharienne : la France qui, outre Madagascar, les Comores et Djibouti, sera présente en Afrique de l’Ouest et centrale (18 pays d’aujourd’hui au total) ; la Grande-Bretagne (17 pays actuels) occupera quelques pays de l’Ouest (dont le Nigeria), mais surtout l’Afrique de l’Est (Kenya, Malawi, Ouganda…) et du Sud ; la Belgique (3 pays avec l’actuelle République démocratique du Congo, le Rwanda et le Burundi) ; le Portugal (5 pays dont le Mozambique et l’Angola). S’y ajoutent l’Allemagne qui jusqu’en 1918 occupera le Togo, une partie du Cameroun, le Tanganyika et la Namibie, et l’Espagne, présente en Guinée équatoriale.
En dehors de l’Afrique du Sud dont l’indépendance remonte à 1910, tous ces pays resteront sous occupation coloniale pendant 70 à 90 ans, et accéderont à l’indépendance à des dates variables (tableau annexe A.2). En 1960, la France se retire de la plupart de ses colonies, la Belgique du Congo R.D., et la Grande-Bretagne du Nigeria. En 1967, la plupart des pays sont libérés, en dehors cependant des colonies portugaises qui n’accéderont à l’indépendance qu’en 1974 et 1975, du Zimbabwe occupé par les Anglais jusqu’en 1980, des Comores et de Djibouti qui deviendront respectivement indépendants en 1975 et 1977, et de la Namibie sous mandat sud-africain jusqu’en 1990. La Réunion, quant à elle, deviendra un département français d’outre-mer en 1946.
II. D’énormes progrès récents en matière d’informations
Jusqu’à la fin des années 1960, l’Afrique dans son ensemble souffrait d’un manque flagrant de données sociodémographiques, avec des situations certes variables : on disposait de quelques recensements (plutôt légers) dans les pays sous domination anglaise ou portugaise, de quelques enquêtes auprès des ménages dans les pays sous domination française ou belge. Le plus souvent, l’état civil ne fonctionnait pas ou fort mal, tant en ce qui concerne l’enregistrement des événements que l’exploitation des données. Aujourd’hui encore, 40 ans plus tard, il ne fonctionne correctement
[4] que dans quelques petits pays, comme le Cap-Vert, Maurice, la Réunion, Sao Tomé-et-Principe et les Seychelles, en Afrique du Sud ou simplement dans les capitales (Gendreau, 1993).
En revanche, en matière de recensements et d’enquêtes, la situation s’est améliorée considérablement
à partir des années 1970, avec le développement des instituts de statistique, la formation de cadres (statisticiens et démographes), de gros appuis financiers extérieurs aux opérations de collecte et la mise en place de grands projets internationaux, comme le programme de l’enquête mondiale de fécondité (EMF) de 1974 à 1982 et le programme américain des enquêtes démographiques et de santé (EDS) depuis 1984
[5].
Il en résulte (tableau 2) une augmentation sensible depuis 1970 et surtout 1980 du nombre d’opérations démographiques nationales conduites dans les 48 pays de la région : en moyenne, pratiquement un recensement et une enquête tous les dix ans. Mais les situations nationales varient énormément (tableau A.1 en annexe), allant de pays bien documentés avec 3 à 5 recensements et 5 à 8 enquêtes (Kenya, Ghana, Burkina Faso, Sénégal, Cameroun, Zambie) jusqu’à des pays fort dépourvus de statistiques (Congo R.D., Congo, Guinée, Gabon, Tchad, Somalie, Swaziland). Sur les 48 pays, 45 ont effectué depuis 1994 au moins un recensement, 30 au moins une enquête EDS. Ce sont essentiellement ces dernières qui permettent aujourd’hui de connaître les caractéristiques de la fécondité, de la mortalité et de la santé des mères et des enfants dans un bon nombre de pays africains.
Tableau 2
Évolution du nombre de recensements et d’ enquêtes démographiques nationales depuis 1960 dans l’ensemble des 48 pays d’Afrique sub-saharienne
Type d’opération 1960-1969 1970-1979 1980-1989 1990-1999 2000-2004 Total Recensements 28 41 42 37 34 182 Enquêtes EMF(a) – 7 4 – – 11 Enquêtes EDS(b) – – 18 44 19 81 Autres enquêtes démographiques(c) 25 23 24 14 3 89 Total 53 71 88 95 56 363 (a) Enquêtes effectuées dans le cadre du Programme de l’enquête mondiale de fécondité de 1974 à 1982. (b) Enquêtes démographiques et de santé réalisées depuis 1984 sous la responsabilité de Macro International, Westinghouse et d’autres organismes. (c) En dehors des enquêtes socio-économiques de la Banque mondiale (LSMS, enquête prioritaire) ou du programme MICS2 de l’Unicef. Source : tableau A.1 en annexe.
III. Une histoire démographique mouvementée depuis deux millénaires
L’évolution du peuplement de l’Afrique depuis l’Antiquité est toujours mal connue et difficile à appréhender. Il en résulte, sans surprise, des estimations de population qui peuvent varier d’un auteur à l’autre pour le passé lointain (tableau 3) : 21 à 30 millions d’habitants vers l’an 1000, de 48 à 78 vers 1500, de 83 à 92 pour 1800. Pour les XIX
e et XX
e siècles, les estimations se rapprochent : de 95 à 101 millions vers 1900. En revanche, les historiens s’accordent sur le rôle important des facteurs climatiques et de leurs conséquences (sécheresses, disettes, famines, épidémies) dans le passé et sur les effets tragiques des traites négrières sur les dynamiques démographiques et sociales des sociétés concernées, qui du XV
e à la fin du XIX
e siècle auraient touché environ 25 millions de personnes
[6].
Tableau 3
Évolution et croissance de la population de l’Afrique sub-saharienne depuis le début de notre ère
Dates Population (en millions) Croissance annuelle de la population (%) au cours de chaque siècle(a) Part (%) de la population de l’Afrique dans la population mondiale(b) Biraben (2003) Cordell (2001) J.C. 12 – 5 500 20 – – 10 1000 30 21 0,13 12 1100 – 24 0,15 –1200 – 28 0,13 – 1300 60 32 0,20 14 1400 60 39 0,21 16 1500 78 48 0,21 17 1600 – 59 0,19 – 1700 97 71 0,16 14 1800 92 83 0,20 10 1900 95 101 1,87 6 2000 657 657 – 11 (a) Taux calculés à partir des données de D. Cordell. (b) Parts calculées à partir des données de J.-N. Biraben. Sources : J.-N. Biraben (2003) et D. Cordell (2001).
De 1700 à 1900, contrairement aux autres régions du monde qui voient doubler ou tripler leur population, celle de l’Afrique noire stagnera selon J.-N. Biraben (2003) ou n’augmentera que légèrement selon D. Cordell (2001). Son poids dans la population mondiale, croissant depuis l’Antiquité, ne fera que reculer du XVIe siècle (17 %) à la fin du XIXe (6 %). Globalement, la croissance démographique du continent restera lente jusqu’au XXe siècle (de 0,13 % à 0,21 % par an selon les périodes). De l’avis unanime des historiens, la période de colonisation intense (1880-1920) fut même encore une phase de ralentissement ou parfois de régression démographique brutale dans certaines régions (en raison du travail forcé, des déplacements de populations, de l’importation de maladies, etc.). Il faudra attendre les années 1920 pour voir une reprise rapide de la dynamique démographique de l’Afrique.
IV. Populations et croissances depuis 1950 : rapidité et diversification
Après 1950, l’Afrique au sud du Sahara se peuple très rapidement, à des rythmes qui vont même croissant de 1950 à 1985, avec une diversification progressive entre pays, laquelle s’accentuera ensuite sous l’effet des reculs variables de la fécondité, mais aussi du sida dans les pays ou sous-régions les plus touchés.
1. Les plus fortes croissances du monde depuis cinquante ans
Contrairement aux autres régions du monde, l’Afrique a connu une augmentation régulière de sa croissance démographique de 1950 (2,2 %) à 1985 (2,8 %), résultat du maintien de la fécondité et du recul de la mortalité. En dehors de l’Afrique du Sud dont la croissance se maintient autour de 2,4 % et des îles de la Réunion et de Maurice où la fécondité baisse dès les années 1960, la plupart des pays gagnent près d’un point de croissance sur la période (tableau A.3 en annexe), pour atteindre tous près de 3 %
[7] vers 1985. À ces rythmes, ils voient quasiment tous leur population tripler en 35 à 40 ans, l’Afrique sub-saharienne dans son ensemble passant de 177 millions d’habitants en 1950 à 504 millions en 1990 (tableau annexe A.2).
Depuis 1990, l’Afrique sub-saharienne, globalement, est entrée dans une phase de ralentissement démographique, passant de 2,9 % de croissance par an vers 1985 à 2,3 % en 2000. Mais ce ralentissement se fait à des rythmes variables, et même divergents entre les pays (figure 1). À un extrême, on trouve une petite vingtaine de pays, de différentes sous-régions, dont les croissances n’ont pas changé ou même ont légèrement augmenté depuis 1985 (le Niger, le Mali, le Mozambique, la Somalie, etc.); à l’autre extrême, les cinq pays d’Afrique australe, le Zimbabwe et la Zambie dont les taux de croissance s’effondrent littéralement à partir de 1995 avec la surmortalité due au sida (nous y reviendrons) : l’Afrique du Sud et le Botswana par exemple passent respectivement d’une croissance de 2,0 % et 2,8 % en 1990-1994 à 0,6 % et 0,9 % dix ans plus tard. C’est un exemple unique dans l’histoire.
Figure 1
Évolution des taux de croissance de la population de 1980-1984 à 2000-2004 dans 48 pays
Note : les diverses droites correspondent aux rythmes de croissance et de déclin indiqués.
Source : à partir des données des Nations unies (2003b).
Entre ces extrêmes, on compte près de 25 pays qui tous connaissent un fléchissement de leur croissance, mais à des rythmes divers (figure 1) : plutôt lents pour les pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, un peu plus rapides (en moyenne) pour les pays d’Afrique de l’Est. Et il n’y a pas de relation claire entre les rythmes de déclin et les niveaux de départ de 1980-1984.
Finalement, de 1990 à 2005, les populations des diverses sous-régions et de la plupart des pays augmenteront de près de 50 %, en dehors de l’Afrique australe (24 %).
2. Quelques projections d’ici 2040
Certes, les croissances ralentissent ou vont sous peu ralentir, mais encore très élevées dans l’ensemble, elles vont conduire à de fortes augmentations de population dans les trente à quarante prochaines années (tableau A.2 en annexe). L’ensemble de la région passerait de 732 millions d’habitants en 2005 à 992 dès 2020, puis à 1 374 en 2040 selon l’hypothèse moyenne des Nations unies (2003b). Trois sous-régions sur quatre et une grande majorité des pays doubleront probablement leur population en quarante ans, et certains (Niger, Mali, Burkina Faso, etc.) iront pratiquement jusqu’à la tripler. Même les pays aujourd’hui les plus avancés dans leur transition de la fécondité (Ghana, Côte d’Ivoire, Kenya par exemple) auront encore des progressions de 40 % à 50 %.
L’Afrique australe est une autre histoire. Toujours selon les projections des Nations unies, les taux de croissance qui se sont récemment effondrés seront sous peu négatifs et le resteraient jusqu’en 2040 (– 0,30 % environ entre 2010 et 2040). Les déclins de population seront importants : de 2005 à 2040, la région passerait de 52 millions d’habitants à 47, retrouvant alors le niveau de 1995. L’Afrique du Sud et le Swaziland perdraient 10 % de leur population, le Botswana 19 %. Les effets du sida, nous le verrons, conduiront aussi à des déstabilisations radicales des structures par âge.
3. Il y a densités et… densités
Composée d’une cinquantaine de pays de superficie on ne peut plus inégale, l’Afrique sub-saharienne a longtemps été considérée comme sous-peuplée, disposant d’énormes espaces non occupés ou exploités. L’Afrique, il est vrai, est très diversement peuplée, avec des densités nationales de population allant actuellement de moins de 10 hab./km
2 (Niger, Mauritanie, Centrafrique, Gabon, Namibie, etc.) à près de 250 au Burundi et même près de 300 au Rwanda
[8], la moyenne sub-saharienne s’élevant à 27 (tableau A.2 en annexe).
Mais ces densités nationales cachent d’énormes inégalités internes aux pays. Au Bénin par exemple, le département côtier de l’Atlantique, où se situent la capitale et nombre des activités économiques, concentre à lui seul 25 % de la population sur 3 % du territoire, avec par ailleurs des densités rurales qui vont de 10 à 300 hab./km2 selon la région. Au Kenya, 90 % de la population vit sur 20 % des terres. Au Burundi, certaines communes rurales dépassent les 350 hab./km2, certaines collines en comptent plus de 700.
Par ailleurs, ces densités calculées classiquement (nombre d’habitants rapporté à la superficie totale) sont de piètres indicateurs de la relation entre pression démographique et ressources agricoles (Mathieu et Tabutin, 1996). En recalculant, comme nous l’avons fait, les densités à partir des superficies de terres arables et des cultures permanentes (tableau A.2 en annexe), la vision change totalement. Par exemple, la Mauritanie passe de 3 à 529 hab./km2, le Sénégal de 48 à 391, le Kenya de 53 à 676, la Somalie de 14 à 817… En termes de terres utilisées ou cultivables, on est donc loin d’une Afrique sous-peuplée.
V. Quatre grandes situations ou modèles de transition
Dans son ensemble, l’Afrique au sud du Sahara est sans aucun doute entrée dans le processus global de la transition démographique, avec une baisse préalable de la mortalité dès les années 1950 et 1960, suivie plus récemment d’un début de recul de la natalité, mais seule une minorité de pays suivent le modèle classique, sans à-coup ni rupture ou retournement de situation.
En Afrique, coexistent actuellement quatre grandes situations ou modèles, qui apparaissent clairement en prenant 4 pays qui ont connu depuis vingt ans des histoires économiques, politiques et sanitaires diverses, le Mali, le Ghana, le Liberia et le Zimbabwe (figure 2) :
Figure 2
Quatre modèles types de transition démographique en Afrique sub-saharienne de 1950 à 2005
Source : à partir des données des Nations unies (2003b).
-
le modèle encore traditionnel, illustré par le Mali, où la mortalité a reculé mais où la natalité se maintient à des niveaux très élevés (de 45 à 50 ‰). S’y rattachent une douzaine de pays, parmi les plus pauvres, de l’Ouest (Niger, Burkina Faso, Guinée), du Centre (Angola, Congo, Tchad) ou de l’Est (Ouganda, Somalie) ;
-
le modèle classique de changement, illustré par le Ghana, où la mortalité baisse régulièrement depuis cinquante ans, la natalité diminue depuis vingt ans et la croissance ralentit tout en demeurant encore forte. Une dizaine de pays suivent ce schéma, comme le Sénégal, la Gambie, le Gabon, Sao Tomé-et-Principe, les Comores, le Soudan ou l’Érythrée ;
-
le modèle perturbé par le sida, illustré par le Zimbabwe : fécondité et mortalité ont reculé normalement jusque vers 1990, mais le processus a été brutalement interrompu par des reprises importantes de la mortalité, conduisant, nous l’avons dit, à des réductions parfois drastiques de la croissance. Ce modèle est celui des 5 pays d’Afrique australe, d’un certain nombre de pays de l’Afrique de l’Est (Kenya, Malawi, Tanzanie, Zambie), de la Côte d’Ivoire, du Cameroun et de la Centrafrique ;
-
le modèle perturbé par des guerres, illustré ici par le Liberia, avec des reprises brutales de mortalité dues aux conflits eux-mêmes, mais aussi à la paupérisation qui s’en suit, ainsi parfois qu’au sida. La Sierra Leone, le Congo (R.D.) sans doute, le Burundi et surtout le Rwanda (avec le génocide de 1994) entrent dans ce schéma.
Développement économique, pauvreté, politiques démographiques et sociales, pandémies comme le sida détermineront dans les deux ou trois décennies à venir les modèles de transition de chaque société, avec des chemins bien différents selon les pays.
Mais venons en plus précisément à l’examen des changements et situations de la nuptialité, de la fécondité, de la mortalité et des migrations, dont dépendent directement ces dynamiques démographiques passées ou récentes.
VI. La nuptialité : des changements et des permanences
Dans la théorie de la transition démographique comme le plus souvent dans les faits depuis trente ans, l’évolution de la nuptialité, notamment de l’âge au premier mariage, précède celle du contrôle des naissances dans le mariage. L’âge d’entrée en union, le célibat définitif et le divorce sont par ailleurs des déterminants directs de la fécondité générale.
Globalement, les régimes traditionnels de nuptialité africains se caractérisaient par une entrée en union très précoce pour les femmes et beaucoup plus tardive pour les hommes, par un écart d’âge entre conjoints le plus élevé du monde, par un rejet du célibat, par un remariage fréquent des femmes veuves et divorcées et par une pratique de la polygamie, omniprésente et souvent importante (Hertrich, 2001)
[9]. Où en est-on aujourd’hui ? Le tableau A.4 (en annexe) présente pour 48 pays les âges médians au mariage des hommes et des femmes à la fin des années 1970 et des années 1990, les écarts d’âge entre époux à ces deux dates et la situation actuelle du célibat définitif et de la polygamie. Le tableau 4 en fournit une synthèse par sous-région.
1. Une augmentation généralisée de l’âge au mariage
Dans la plupart des pays, l’âge médian au premier mariage des femmes augmente, passant grosso modo de 18-19 ans vers la fin des années 1970 à 19-20 ans vers la fin des années 1990, avec des progressions fréquentes de 1 à 1,5 année. Seuls quelques pays conservent aujourd’hui un modèle de mariage précoce : le Niger (16,8 ans), le Tchad (17,7 ans), l’Ouganda (17,5 ans) et le Mozambique (17,8 ans). À l’autre extrême se situent les pays d’Afrique australe et la Réunion, qui dès les années 1970 avaient déjà adopté un modèle tardif, et où l’âge au mariage est aujourd’hui de l’ordre de 28 ans. Entre les deux, on trouve une majorité de pays dans lesquels il se situe autour de 20 ans (figure 3). En définitive, l’Afrique sub-saharienne n’a pas connu de révolution matrimoniale comparable à celle qu’a connue l’Afrique du Nord en vingt-cinq ans, même si des changements sont survenus.
Figure 3
Âges médians au premier mariage des femmes et des hommes à la fin des années 1990 (36 pays)
Note : les droites correspondent à des écarts d’âge de 0, 5 et 10 ans.
Source : à partir des données de V. Hertrich (2001) avec mise à jour.
Chez les hommes, les âges médians d’entrée en union, déjà relativement élevés dans les années 1970, ont eux aussi souvent augmenté, mais moins que chez les femmes. Dans une majorité de pays, ils sont aujourd’hui autour de 25 ou 26 ans, en dehors de l’Afrique australe et de la Réunion où ils atteignent 31 ans (tableau annexe A.4).
En corollaire, les écarts d’âge au premier mariage entre hommes et femmes, en moyenne très élevés dans les années 1960 et 1970 (souvent de 6 à 7 ans), ont légèrement régressé, mais demeurent encore importants dans une majorité de pays (figure 3).
2. Le mariage demeure la règle
Se marier demeure la norme sociale largement prédominante en Afrique, tant pour les femmes que pour les hommes. En dehors encore une fois des pays d’Afrique australe où le célibat définitif n’est plus négligeable (environ 14 % des femmes à 40-49 ans), hommes et femmes finissent presque tous par entrer en union. Dans 40 pays, le célibat masculin dépasse rarement les 4 %, le célibat féminin les 2 %. Un mouvement s’amorce néanmoins dans les capitales ou grandes villes africaines, avec une montée du célibat prolongé qui conduira peut-être à terme à davantage de célibat définitif (Antoine, 2003).
3. Une bonne résistance de la polygamie
L’Afrique sub-saharienne a toujours été une terre de prédilection pour cette forme de mariage, qui est l’un des piliers essentiels des structures familiales de la région. Dans les années 1960 et 1970, on en prédisait le recul, sinon la disparition, sous l’effet de l’occidentalisation, de l’éducation et du développement socio-économique, plus récemment sous l’effet de « la crise ». Les données les plus récentes, provenant de recensements ou d’enquêtes, montrent qu’on en est encore loin : la polygamie résiste relativement bien aux divers changements contextuels.
Mais son intensité, en moyenne élevée, a toujours varié à l’intérieur du continent, entre sous-régions, entre pays appartenant à une même sous-région, ou au sein des pays en fonction de l’ethnie et du milieu de résidence (Sala Diakanda, 1980 ; Klissou, 1995). C’est de loin en Afrique de l’Ouest et sahélienne (tableau 4) que de tout temps elle a été la plus répandue : actuellement, à l’exception de la Mauritanie, entre 30 % et 60 % des femmes de 35-44 ans y vivent en union polygame (tableau A.4 en annexe). Elle n’est qu’un peu moins fréquente en Afrique centrale, mais son importance est nettement plus basse et variable dans les 17 pays d’Afrique de l’Est (de 4 % à Madagascar à 39 % en Ouganda), et surtout en Afrique australe (14 %).
Tableau 4
Âge médian au premier mariage des femmes, écart d’âge entre époux et proportion de femmes (35-44 ans) en union polygame par sous-région
Sous-région Âge median au premier marriage des femmes Écart d’âge entre époux % de femmes en union polygame à 35-44 ans vers 1999 % de femmes célibataires à 40-49 ans vers 1999 Vers 1979 Vers 1999 Vers 1979 Vers 1999 Afrique de l’Ouest [15] 18,0 19,5 8,5 7,5 50 0,7 Afrique centrale [9] 19,5 20,2 5,8 5,1 39 1,6 Afrique de l’Est [17] 19,5 20,6 5,0 4,8 23 1,3 Afrique australe [5] 25,8 28,0 3,7 2,9 14 14,3 Ensemble de l’Afrique sub-saharienne [46] 19,4 20,5 6,1 5,6 35 2,0 Source : tableau A.4 en annexe. Les données par sous-région sont des moyennes non pondérées des resultants nationaux. Le Cap-Vert et la Réunion ont été exclus en raison de leur situation exceptionnelle en la matière. Les chiffres entre crochets indiquent le nombre de pays par sous-région.
On observe récemment quelques mouvements quasi généralisés de recul de la polygamie, mais qui concernent essentiellement les villes et les classes sociales les plus favorisées ou instruites. Pour le moment, une Africaine sur trois (de 40 ans) vit en union polygame (tableau 4) ; près d’une sur deux risque toujours de passer par ce système matrimonial à un moment ou à un autre de sa vie.
4. Le divorce et le remariage : importants mais mal connus
Polygamie, mais aussi divorce et veuvage demeurent les grands « risques » matrimoniaux pour une femme africaine, en raison de l’instabilité des mariages (mésentente entre époux, mariages arrangés, infécondité de la femme, etc.) et de la différence d’âge parfois importante entre époux, notamment dans les unions polygames
[10]. Intensité et calendrier du divorce, du veuvage et du remariage sont parmi les éléments les moins bien documentés de la démographie africaine car ils nécessitent de recueillir les biographies matrimoniales complètes des hommes et des femmes ; celles-ci sont disponibles dans les quelques enquêtes EMF des années 1970 mais pas dans les nombreuses enquêtes EDS récentes
[11]. Il est dès lors difficile de mesurer les changements.
Les quelques travaux menés sur le divorce dans les années 1970 et 1980 montraient tous l’importance du phénomène, mais aussi sa diversité spatiale. Selon R. Lesthaeghe et al. (1989), le divorce, suivi en général d’un remariage rapide, était plus fréquent en Afrique de l’Ouest (45 % à 53 % des unions rompues selon les pays) qu’en Afrique de l’Est (29 % à 34 %). Bien que peu nombreuses, les études un peu plus récentes sur l’Afrique de l’Ouest confirment l’importance du phénomène : à 30 ans de mariage, la proportion des premiers mariages féminins rompus par divorce s’élève à 35 % au Ghana, 38 % au Togo et 29 % en Mauritanie ; à Dakar, le divorce frappe une union sur trois (Antoine et Dial, 2003). Au Burkina Faso (Thiombiano, 2004), pays essentiellement rural, le divorce, moins fréquent qu’ailleurs au niveau national (16 % après 30 ans de mariage), touche une femme sur cinq dans les villes, avec des risques accrus pour les mariages précoces, les femmes instruites et les jeunes générations.
Le veuvage est évidemment un autre grand facteur de rupture d’union en Afrique, dans des contextes de mortalité encore élevée, de surmortalité masculine et d’écarts d’âge entre époux souvent importants. Au Burkina Faso par exemple (Thiombiano, 2004), un premier mariage sur dix est dissous par le décès de l’époux avant 20 ans de durée, un sur cinq avant 30 ans. Si l’on cumule divorce et veuvage, cela conduit à des risques de rupture d’union particulièrement élevés pour la femme, avant même la fin de sa vie féconde.
Dans la mesure où le mariage demeure une norme sociale pratiquement universelle en Afrique, ces ruptures d’union, par divorce et par veuvage, sont fréquemment suivies de remariages, notamment quand les femmes sont encore relativement jeunes et fécondes. Là encore, le phénomène varie à l’intérieur du continent, il est dans l’ensemble plus intense et rapide à l’Ouest qu’à l’Est ou au Sud du continent, avec des différences assez notables entre villes et campagnes ou entre groupes sociaux.
5. Des grands modèles régionaux de nuptialité
L’Afrique, culturellement et ethniquement fort diversifiée, est plurielle en matière de nuptialité, comme elle l’est en matière de structures familiales, de rapports sociaux ou de genre. Et entre pays voisins, on observe parfois des différences sensibles.
Pour les années 1970 et 1980, R. Lesthaeghe et al. (1989) et V. Hertrich (2001) ont dégagé quelques grands modèles régionaux de nuptialité : le Sahel et les savanes de l’Ouest et du Centre avec un âge très précoce au mariage, une importante polygamie et de grands écarts d’âge entre époux, une Afrique de l’Est avec moins de polygamie et un âge plus élevé au mariage, et une Afrique australe avec peu de polygamie, un âge déjà élevé au mariage et un célibat non négligeable en raison, entre autres, des migrations de travail.
Nous retrouvons grosso modo cette régionalisation à la fin des années 1990, vingt ans plus tard, avec des résultats certes un peu différents (tableau 4), mais avec toujours aux deux extrêmes : d’une part, l’Afrique de l’Ouest, la région la plus polygame du monde et à écarts d’âge entre époux importants et, d’autre part, l’Afrique australe dans un tout autre schéma (mariage tardif, célibat important, peu de polygamie, de faibles différences d’âge entre époux).
Il conviendra de garder à l’esprit l’importance de ces disparités spatiales et culturelles en matière de mariage lors de l’examen des niveaux et tendances de la fécondité générale.
VII. La fécondité : des déclins qui s’amorcent peu à peu à des rythmes inégaux
La fécondité dans l’ensemble de l’Afrique sub-saharienne baisse depuis une quinzaine d’années : jusqu’en 1985, elle était restée autour de 6,7 enfants par femme (tableau A.5 en annexe), avant de passer à 6,1 en 1990-1994 et 5,4 en 2000-2004. Ce mouvement récent de recul se généralise peu à peu mais à des rythmes très variables selon les pays, dans un contexte également marqué par une demande d’enfants élevée et des disparités sociales croissantes dans les pays.
1. La diversité des rythmes de déclin
La figure 4, qui compare les indices synthétiques de fécondité dans 48 pays en 1960-1964 et 2000-2004
[12], montre clairement qu’on est loin, aujourd’hui, de l’homogénéité des années 1960 où dans pratiquement tous les pays, les femmes avaient entre 6 et 7,5 enfants
[13]. Depuis, on observe des déclins très rapides en Afrique australe (Afrique du Sud, Zimbabwe, Botswana), au Ghana et au Kenya et dans des pays insulaires (Maurice, Cap-Vert) ainsi qu’à la Réunion, des déclins beaucoup plus lents dans une vingtaine de pays (où la fécondité baisse grosso modo d’un enfant par femme en trente ans), mais aussi des stagnations ou même de légères augmentations dans une quinzaine d’États. Ces derniers, où la fécondité est toujours autour de 7 enfants par femme, se situent essentiellement en Afrique centrale et de l’Ouest, le Niger détenant le record mondial de fécondité (8 enfants par femme). Hormis les rares exceptions précitées, la fécondité des femmes africaines est passée, selon les pays, de 6 à 8 enfants dans les années 1960 à 2,6 à 8,0 aujourd’hui.
Figure 4
Évolution de l’indice synthétique de fécondité de 1960-1964 à 2000-2004 dans 48 pays d’Afrique sub-saharienne (nombre d’enfants par femme)
Note : les diverses droites correspondent aux rythmes de croissance et de déclin indiqués.
Source à partir des données des Nations unies (2003b).
2. Une fécondité dans l’ensemble toujours précoce
La fécondité en Afrique au sud du Sahara était traditionnellement caractérisée par sa précocité. Trois indicateurs permettent d’en mesurer l’intensité actuelle dans les 30 pays qui ont effectué au moins une enquête EDS depuis 1994 (tableau annexe A.6) : l’âge médian à la première naissance, la proportion d’adolescentes (15-19 ans) qui sont déjà mères ou enceintes au moment de l’enquête, et la proportion de la fécondité totale réalisée avant 25 ans.
Lié en partie à l’âge d’entrée en union
[14],
l’âge médian à la première naissance pour l’ensemble de l’Afrique sub-saharienne est de 19,7 ans (une Africaine sur deux a son premier enfant avant 20 ans), avec des moyennes régionales qui vont de 18,9 ans en Afrique centrale à 20,9 ans (seulement) en Afrique australe. Dans la majorité des pays, il se situe à 19 ou 20 ans révolus (tableau 5), quatre seulement étant juste au-delà de 21 ans : les Comores, l’Érythrée, la Namibie et le Rwanda où, avec le Burundi, de tout temps l’âge au mariage a été plus élevé et les conceptions hors mariage plus rares. En excluant quelques petits pays, comme Maurice, et la Réunion, l’Afrique a toujours une fécondité précoce, sans guère de changements importants.
Tableau 5
Nombre de pays par sous-région selon l’âge médian à la première naissance et la proportion d’adolescentes (15-19 ans) ayant commencé leur vie féconde
Sous-région Âge median à la première naissance % d’adolescentes ayant débuté leur vie féconde(a) Nombre total de pays < 19 ans 19-20 ans 21 ans < 15% 15-24 % 25% Afrique de l’Ouest 3 9 – 1 5 6 12 Afrique centrale 2 2 – – – 4 4 Afrique de l’Est 2 7 3 3 3 6 12 Afrique australe – 1 1 – 2 – 2 Total Afrique sub-saharienne 7 19 4 4 10 16 30 (a) Proportion de femmes de 15-19 ans déjà mères ou enceintes au moment de l’enquête. Source : tableau A.6 en annexe. Dernières enquêtes EDS depuis 1994.
L’importance de la fécondité des adolescentes le confirme clairement : la proportion de jeunes filles de 15-19 ans déjà mères ou enceintes, âgées de 17,5 ans en moyenne, est de 25 % pour l’ensemble de la région, allant de 19 % en Afrique australe à 34 % en Afrique centrale. Dans une majorité de pays, cette proportion dépasse 25 % (tableau 5), notamment dans des pays sahéliens proches de 40 % (Mali, Niger, Tchad), mais aussi Madagascar et le Mozambique. À l’autre extrême, on trouve le Ghana (14 %), les Comores (9 %) et le Rwanda (7 %).
Quant à la
part de la descendance réalisée avant 25 ans
[15], elle est autour de 35 % dans une grande majorité de pays (tableau annexe A.6), avec aux extrêmes la Namibie (20 %) et le Mozambique (40 %).
Calendrier précoce de la fécondité (dans ou hors mariage) et fécondité élevée des adolescentes sont toujours deux des grandes caractéristiques des fécondités africaines.
3. Une demande d’enfants qui recule mais demeure élevée
Dans la grande majorité des pays et des sociétés, le désir d’enfants est toujours puissant et l’image de la famille nombreuse valorisée, même si dans l’ensemble la demande d’enfants recule depuis une quinzaine d’années. Par exemple, dans des contextes très différents, le nombre idéal d’enfants chez les femmes de 15-49 ans est passé en une dizaine d’années de 6,8 à 5,3 enfants au Sénégal, de 6,9 à 6,2 au Mali, de 5,3 à 4,3 au Ghana et de 4,4 à 3,8 au Kenya
[16]. Mais calculé pour les femmes de 25-34 ans (en pleine activité féconde) dans les 30 pays ayant une EDS récente (entre 1995 et 2002), il s’élève encore à 5,4 enfants en moyenne, un chiffre élevé comparé à l’idéal de 2,8 enfants de l’Asie et de l’Amérique latine et de 3,0 enfants de l’Afrique du Nord. Cette fécondité idéale des jeunes générations (25-34 ans) est d’ailleurs de même niveau que la fécondité du moment, mais nettement plus basse que la descendance réalisée des femmes de 45 ans (6,4 enfants).
Cette demande d’enfants varie bien sûr selon les sous-régions (de 3,9 en Afrique australe à 5,6 en Afrique de l’Ouest) et selon les pays. Dans 12 pays sur 30 (tableau annexe A.6), la fécondité désirée est encore supérieure à la fécondité réalisée (ISF) ; dans les 18 autres, elle est soit semblable, soit sensiblement inférieure.
Certes, des changements sont en cours : la demande d’enfants est plus basse aujourd’hui qu’hier, les proportions de femmes qui déclarent à un âge ou une parité donnée ne plus vouloir d’enfants augmentent, la variabilité sociale (selon le niveau d’instruction par exemple) et régionale s’affirme, suivant en cela la géographie de la fécondité. Comme nous l’écrivions dès 1997 (Tabutin, 1997) :
« Cela reflète bien quelques mutations idéologiques, mais pas encore une transformation radicale et irréversible des opinions et des normes, comme ont pu en connaître d’autres régions du monde en une quinzaine d’années.
L’Afrique rurale et pauvre notamment demeure toujours très nataliste. »
4. Une diversification sociale et régionale des modèles de reproduction dans les pays
Toutes les sociétés et régions du monde passent ou sont passées dans leur histoire démographique par une phase de croissance des disparités régionales et des inégalités sociales. Dans toute dynamique de changement social ou de crise, il est toujours des groupes sociaux (ou des régions) en avance sur d’autres, des groupes culturellement plus ouverts ou moins résistants, des groupes économiquement plus touchés par la crise ou le progrès, des groupes plus influents que d’autres. Cela conduit à différents modèles d’adaptation ou de réponse à la crise comme au progrès, en d’autres termes à une diversification des stratégies de vie (ou de survie), y compris la fécondité. À des degrés divers selon les pays, l’Afrique est désormais entrée dans cette phase d’hétérogénéité ou d’inégalités internes croissantes. Et comme dans bien d’autres sociétés du monde, les transitions de la fécondité passent par la ville, l’instruction et le groupe social. En guise d’illustration, le tableau 6 présente les différences de fécondité selon le milieu de résidence et le niveau d’instruction dans six pays qui en sont aujourd’hui à des stades différents de transition.
Tableau 6
Évolution des indices synthétiques de fécondité selon le milieu d ’habitat et le niveau d’instruction des femmes dans six pays qui en sont à des stades différents de transition (nombre d’ enfants par femme)
Pays et date de l’enquête EDS Milieu d’habitat Niveau d’instruction Capitale Autres villes Rural Illettrée Primaire Secondaire ou plus Total Mali 1987 2001 5,4 6,4 7,0 6,8 6,2 – 6,7 4,9 6,3 7,3 7,1 6,6 4,1 6,8 Côte d’Ivoire 1994 1999 4,1 5,5 6,4 6,2 5,3 3,8 5,7 3,4 4,9 6,0 6,1 4,7 2,3 5,2 Cameroun 1991 1998 4,4(a) 5,6 6,3 6,2 6,4 4,5 5,8 3,1(a) 4,5 5,8 6,6 5,3 3,6 5,2 Ghana 1988 1998 4,5 5,6 6,6 6,7 6,0 3,6 6,4 2,7 3,4 5,4 5,8 4,4 2,8 4,6 Kenya 989 1998 4,2 5,0 7,1 7,5 6,9 4,8 6,7 2,6 3,5 5,2 5,8 5,0 3,5 4,7 Zimbabwe 1988 1999 3,9 6,1 6,7 5,7 3,7 5,3 2,9 4,6 5,2 4,5 2,8 3,9 (a) Moyennes sur Yaoundé et Douala. Source : rapports nationaux des enquêtes EDS.
Mondes urbains et ruraux sont aujourd’hui bien distincts et dans l’ensemble, on est loin des fécondités voisines entre villes et campagnes que l’on observait dans les années 1970. Dans tous les pays, les fécondités sont sensiblement plus faibles en ville (Shapiro et Tambashe, 2003a)
[17] : elles se situent souvent entre 3 et 4 enfants, contre 5 à 6 enfants en milieu rural (tableau 6). Dans les capitales et les grandes villes notamment, la fécondité est nettement plus basse qu’ailleurs, la demande d’enfants moins élevée, le mariage plus tardif, la polygamie moins répandue, et, nous le verrons, les durées d’allaitement et d’abstinence
post-partum sont plus courtes tandis que la contraception est plus fréquente. Même dans les pays avancés dans leur transition de la fécondité (Ghana, Kenya et Zimbabwe dans le tableau 6), les écarts entre la capitale et le monde rural vont encore de 1 à 2.
De même, le rôle de l’instruction s’affirme partout, comme dans les autres régions du monde. En dehors de quelques rares pays en régime pré-transitionnel (Niger, Tchad ou Mali), le simple fait d’avoir suivi un enseignement primaire modifie déjà sensiblement les normes et les comportements, mais c’est surtout l’accès au niveau secondaire (ou plus) qui, pour le moment, conduit à une chute brutale de la fécondité (autour de 3 enfants dans de nombreux pays). L’instruction, nous le verrons, modifie radicalement le rôle des variables intermédiaires que sont notamment l’allaitement, l’abstinence et la contraception.
De même un peu partout les différences régionales de fécondité s’accroissent dans les pays, conséquence des inégalités souvent importantes de développement culturel, économique, éducatif ou sanitaire. Par exemple, en excluant les régions-capitales, la fécondité va aujourd’hui d’une région à l’autre de 5,0 à 6,9 enfants par femme au Bénin, de 4,4 à 6,6 au Cameroun et de 3,7 à 5,7 au Kenya. La relative homogénéité spatiale des années 1970 et 1980 est bien révolue.
5. Développement humain et mortalité des enfants : les meilleures corrélations avec la fécondité
Divers travaux portant sur la situation africaine au début des années 1990
[18] ont déjà mis en évidence l’existence d’une relation étroite entre la fécondité et l’indicateur de développement humain
[19], ainsi qu’entre la fécondité et la mortalité des enfants
[20]. Les figures 5 et 6 présentent ces relations synchroniques vers 2002, sur la base des estimations les plus récentes faites par les Nations unies de la fécondité et de la mortalité infantile dans les 48 pays d’Afrique sub-saharienne (tableaux annexes A.5 et A.8).
Il n’y a pas eu de changement notable en dix ans, et l’on obtient des corrélations significatives du même ordre de grandeur en 2002 (R
2 = 0,62 pour le développement humain, R
2 = 0,70 pour la mortalité infantile). Globalement, plus l’indicateur de développement humain d’un pays est bon, plus la fécondité est basse ; plus la mortalité infantile est contrôlée, plus la fécondité est faible. En d’autres termes, il n’y a pas eu de transition de la fécondité sans recul de la mortalité des enfants et sans progrès socio-économiques et sanitaires. En cela, l’Afrique suivrait actuellement le chemin classique de la théorie de la transition démographique. Mais seules les situations extrêmes sont claires : la dizaine de pays les plus pauvres de la région ont tous des fécondités supérieures à 6 enfants par femme, alors que dans les 6 ou 7 pays les plus « développés » elles se situent de 2,2 à 3,9 enfants. Entre les deux, il y a de l’incertain et de la diversité
[21]. En Afrique comme ailleurs, les chemins menant d’une forte fécondité à une basse fécondité seront sans doute multiples.
Figure 5
Relation entre l’indice synthétique de fécondité et l’indice de développement humain dans 48 pays vers 2002
Source à partir des données des Nations unies (2003b) et du PNUD (2003).
Figure 6
Relation entre l’indice synthétique de fécondité et la mortalité infantile dans 48 pays vers 2002
Source à partir des données des Nations unies (2003b).
VIII. De l’allaitement et de l’abstinence à la contraception?
Peut-être plus qu’ailleurs, les diverses sociétés et cultures africaines étaient et, pour bon nombre d’entre elles, sont encore acquises à l’idée d’un intervalle raisonnable entre naissances vivantes, ni trop court, ni trop long, qui était reconnu comme un « moyen rationnel d’assurer le bien-être de la mère et de son nourrisson » (van de Walle et van de Walle, 1988), sans qu’il ait été visé dans le passé une limitation de la descendance (Page et Lesthaeghe, 1981). Cette stratégie d’espacement était traditionnellement assurée par un allaitement prolongé, conduisant à de longues périodes d’aménorrhée post-partum, par une abstinence sexuelle largement répandue mais variable selon les ethnies, et bien sûr par des pratiques traditionnelles (et peu efficaces) de contraception. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Traditionnellement de l’ordre de 3 années dans la plupart des cultures africaines, les
intervalles entre naissances n’ont guère connu d’évolution notable (tableau annexe A.6) : en dehors du Zimbabwe et de l’Afrique du Sud où ils sont désormais plus élevés (plus de 40 mois en raison d’une contraception d’espacement), ils se situent toujours dans la plupart des pays autour de 34 mois
[22], entre 29 mois aux Comores et 38 mois au Ghana.
1. Un allaitement toujours universel et long
Dans son ensemble, l’Afrique sub-saharienne a maintenu la pratique d’un allaitement universel et long : toutes les femmes allaitent et, pour une bonne partie d’entre elles, le plus longtemps possible. Dans 23 pays sur 30 (tableau annexe A.7), la durée médiane d’allaitement atteint plus de 20 mois à la fin des années 1990
[23]. En Afrique du Sud et en Namibie, elle est encore respectivement de 16 et 17 mois. La moyenne de l’Afrique noire (21 mois, tableau 7) est bien au-delà, selon nos estimations, de celle de l’Amérique latine (13 mois) ou de l’Afrique du Nord (12 mois).
Tableau 7
Allaitement, abstinence sexuellepost-partum, contraception moderne et stérilité par grande sous-région vers 2000
Sous-région Durée médiane d’allaitement (en mois) Durée médiane d’abstinence sexuelle (en mois) Prévalence de la contraception moderne en %(a) % de femmes mariées de 40-49 ans sans enfant né vivant Afrique de l’Ouest [11] 21,9 10,0 7 2 Afrique centrale [4] 18,2 8,9 6 6 Afrique de l’Est [11] 23,0 4,1 13 2 Afrique australe [3] 17,5 4,5 44 3 Ensemble Afrique sub-saharienne [29] 21,4 7,0 13 3 (a) Toutes femmes en union (15-49 ans). Source : tableau A.7 en annexe (30 pays). Les données par sous-région et pour l’ensemble sont des moyennes non pondérées des résultats nationaux. Le Cap-Vert, avec un allaitement beaucoup plus court et une contraception très élevée, a été exclu de l’Afrique de l’Ouest, le Zimbabwe a été intégré à l’Afrique australe. Les chiffres entre crochets sont le nombre de pays par sous-région.
Les résultats des enquêtes EDS des années 1980, 1990 ou 2000 montrent que les durées d’allaitement n’ont pratiquement pas changé au niveau national. En revanche, elles sont souvent plus courtes dans les villes que dans les campagnes, chez les femmes instruites que chez les illettrées… Cela pourrait augurer de changements prochains, mais sans rupture brutale. En attendant, l’allaitement contribue toujours largement à l’allongement de l’intervalle intergénésique.
2. Une abstinence sexuelle diversifiée et en recul
De tout temps, le respect d’une durée d’abstinence sexuelle entre époux suite à une naissance a été une pratique courante, mais dont la durée varie selon les cultures, les ethnies et les religions. En dehors du Rwanda et du Burundi, où elles ont toujours été très courtes, ces abstinences post-partum sont actuellement de 2 à 4 mois dans une dizaine de pays (dont le Sahel musulman), de 9 à 12 mois dans 7 autres, et atteignent encore 19 mois au Burkina Faso et 22 mois en Guinée (tableau annexe A.7). Comme dans les années 1970 et 1980, elles sont globalement plus longues à l’Ouest et au Centre qu’à l’Est et au Sud du continent (tableau 7). Avec une durée moyenne d’abstinence de l’ordre de 7 mois, l’Afrique sub-saharienne se situe bien au-delà des autres régions en développement où elle est de 2 à 3 mois.
Si l’allaitement se maintient, l’abstinence, elle, est une pratique en pleine évolution, sa durée diminuant dans bon nombre de pays depuis une quinzaine d’années : elle est passée de 14 à 8 mois au Ghana, de 7 à 2 au Mali, de 6 à 3 au Kenya, de 4 à 3 au Zimbabwe. L’abstinence post-partum est sans doute la norme la plus sensible aux changements contextuels : c’est partout dans les grandes villes, chez les couples instruits ou les classes sociales les plus favorisées que sa durée recule le plus. Par exemple, au Bénin en 2001 (tableau 8), un pays pourtant pauvre et en tout début de transition, l’abstinence n’est plus que de 5 mois à Cotonou (la plus grande ville) et de 4 mois chez les femmes ayant atteint au moins le niveau secondaire, contre 10 mois en milieu rural et 13 mois chez les illettrées.
Tableau 8
Âge au premier mariage, allaitement, abstinence sexuellepost-partum, contraception moderne et fécondité au bénin selon le milieu d’habitat et l’instruction des femmes en 2001
Variables Milieu d’habitat Niveau d’instruction Cotonou Autres villes Rural Illettrée Primaire Secondaire ou plus Total Âge médian à la première union 22,4 19,0 18,0 18,1 19,6 23,6 18,8 Durée médiane d’allaitement (mois) 19 22 23 23 21 20 22,0 Durée médiane d’abstinence (mois) 5 13 10 13 6 4 9,0 Prévalence de la contraception moderne (%)(a) 12 9 6 5 9 20 7,0 Indice synthétique de fécondité 3,4 4,9 6,4 6,3 4,9 3,5 5,6 Poids relatif de chaque groupe (%) 15 26 59 64 22 14 100,0 (a) Toutes femmes en union de 15 à 49 ans. Source : rapport EDS du Bénin (2002).
Tout en évoluant, ces pratiques
post-partum d’allaitement et d’abstinence sexuelle demeurent nettement plus longues et répandues en Afrique que dans le reste du monde. Elles conduisent encore à de longues
périodes d’insusceptibilité post-partum
[24] (12 mois au Kenya, entre 14 et 16 mois au Ghana, Mali et Bénin, 19 mois en Côte d’Ivoire). Dans une grande majorité de pays, elles sont encore le principal régulateur de la fécondité en l’absence de diffusion importante de la contraception
[25].
3. La contraception moderne : de lents progrès
L’Afrique n’est plus dans la situation des années 1970 ou 1980 où en dehors de quelques rares pays (Maurice, Cap-Vert, Afrique du Sud, Zimbabwe), le recours à la contraception était négligeable, avec des prévalences comprises entre 1 % et 5 % chez les femmes mariées. Depuis, il y a eu des progrès réels, mais dans l’ensemble lents et souvent limités aux grandes villes et aux groupes sociaux les plus instruits ou favorisés.
Vers 2000, la prévalence de la contraception moderne chez les femmes en union de 15-49 ans n’atteint pas 8 % dans 15 pays (sur les 30 figurant dans le tableau annexe A.7), 6 sont entre 8 % et 15 %, 5 entre 15 % et 30 %. Seuls 3 pays (Cap-Vert, Afrique du Sud et Zimbabwe) frôlent ou dépassent les 50 %
[26]. Il y a des changements un peu partout, mais le plus souvent timides : en dix ans, le Mali par exemple est passé de 1 % à 6 %, le Bénin de 2 % à 7 %, le Ghana de 5 % à 13 %, le Cameroun et la Côte d’Ivoire de 4 % à 7 %.
En dehors de quelque 7 ou 8 pays, l’Afrique est encore loin d’avoir véritablement entamé sa révolution contraceptive, mais on la voit poindre dans les grandes villes ou les capitales. Dans certaines d’entre elles, la prévalence de la contraception moderne n’atteint encore qu’autour de 15 % (Cotonou, Yaoundé, Abidjan, Libreville, etc.), mais dans d’autres elle est proche de 25 % (Ouagadougou, Dakar) ou dépasse déjà largement 35 % (Addis-Abeba, Nairobi, etc.). Les couples les plus instruits (niveau secondaire ou plus), mais minoritaires dans les pays, sont partout entre 30 % et 50 % à y recourir. Même si elle est encore souvent mal diffusée par les structures sanitaires parmi les femmes non mariées, la contraception pénètre peu à peu aussi dans cette population, mais à un rythme variable d’un pays à l’autre.
Ce n’est plus aujourd’hui un problème de connaissance des méthodes (les progrès en la matière ont, eux, été très importants)
[27], mais bien un problème à la fois de demande de la part d’une grande majorité de la population (nous l’avons dit, le désir d’enfants est toujours fort chez les femmes et davantage encore chez les hommes) et d’offre de services (en termes d’accessibilité géographique ou culturelle et de qualité).
En matière de contraception, l’Afrique présente jusqu’à présent deux grandes différences avec ce qui se passe ou s’est passé en Asie ou en Amérique latine : 1) quand la contraception est pratiquée dans le mariage, elle l’est encore essentiellement dans un souci d’espacement, prenant en quelque sorte le relais de l’abstinence ; 2) dès lors, elle repose sur des méthodes non définitives (pilule, DIU, Ogino, etc.) tandis qu’il y a très peu de recours à la stérilisation féminine et pas de vasectomie. En dehors de l’Afrique australe ou du Kenya, rares sont les pays où les pratiques d’arrêt définitif de la fécondité sont répandues. Dans leur grande majorité, les cultures africaines ont toujours une aversion pour la stérilité, la sous-fécondité, l’infécondité précoce… Un peu partout la proportion de femmes qui déclarent ne plus vouloir d’enfants augmente sensiblement avec l’âge, mais un grand décalage persiste encore entre les désirs exprimés, les attentes réelles et les changements de comportements.
Globalement et sans grande surprise, la pratique contraceptive moderne est négativement associée à la fécondité
[28], même si son niveau général est encore faible (13 %). Mais la relation n’est pas aussi claire et parfaite que dans d’autres parties du monde (figure 7).
Figure 7
Relation entre l’indice synthétique de fécondité et la prévalence contraceptive moderne (femmes en union 15-49 ans) dans 30 pays vers 2000
Source à partir des données des rapports nationaux des dernières enquêtes démographiques et de santé (EDS).
On observe en effet une grande diversité de situations : pour une fécondité actuelle de 6 enfants par femme, les prévalences vont de 5 % à 25 % ; à prévalence faible, les fécondités nationales vont de 4 à 6 enfants. Des pays comme le Ghana, la Mauritanie ou l’Érythrée ont réalisé une première transition de la fécondité (de 6 à 4,5 enfants) sans grande pénétration de la contraception. Mieux, dans des villes comme Lomé, Yaoundé et Douala, Accra ou Abidjan la fécondité est tombée à 3 enfants avec peu de recours à la contraception (de 10 % à 15 % seulement parmi les femmes mariées), tandis que dans d’autres villes, ce même niveau de fécondité a été atteint avec des prévalences plus ordinaires de 30 % à 40 %. En dehors de l’Afrique australe, de pays comme le Kenya, le Cap-Vert et de la Réunion, cela confirme le rôle fort variable et parfois encore peu important de la contraception dans la régulation de la fécondité.
4. L’avortement provoqué?
Sans doute encore davantage que dans d’autres régions du monde, l’avortement est en Afrique un sujet tabou, mal connu et peu abordé dans les enquêtes classiques. On en soupçonne l’importance dans les reculs de la fécondité, notamment dans les villes, mais rares sont les études qui ont pu véritablement le prendre en compte. Selon une revue récente et complète de littérature sur l’Afrique (Guillaume, 2003a), l’avortement ne concernerait pas que des femmes jeunes et célibataires, il serait aussi un moyen non négligeable de régulation du nombre d’enfants chez les femmes en union : « il serait plus une procédure d’espacement des naissances que d’arrêt de constitution de la descendance ».
À partir d’une enquête spécifique effectuée en 1998 auprès de 2 400 femmes vivant à Abidjan, A. Guillaume (2003b) a pu mesurer l’impact de l’avortement sur la fécondité. En 1998, il réduit l’indice synthétique de fécondité (entre 15 et 44 ans) de 12 %, soit de 0,6 enfant par femme, la baisse étant variable selon l’âge (– 22 % à 15-19 ans, – 16 % à 20-24 ans et – 9 % à 25-39 ans). Dans le recul de la fécondité survenu dans cette ville entre 1994 et 1999, le recours à l’avortement a pratiquement eu autant d’impact que l’augmentation de l’âge au mariage et de la contraception.
Lié à des raisons économiques, culturelles et sociales diverses selon les pays, le recours à l’avortement certainement croissant dans nombre de villes africaines a – et aura – des conséquences non seulement sur la fécondité, mais aussi sur la morbidité et la mortalité maternelles, en l’absence de légalisation des interruptions volontaires de grossesse et de structures de santé adéquates.
IX. Mortalité générale et espérances de vie : contrastes et retournements
L’Afrique, terre de contrastes, a enregistré de 1950 à 1990 des progrès de l’espérance de vie et de l’état de santé variables selon les pays. Cependant, la situation africaine est aussi marquée par des retournements, des régressions et des chocs, liés notamment au sida et aux guerres. Dans un bon nombre de pays, la transition sanitaire est désormais en panne. Rappelons néanmoins la prudence requise pour l’interprétation de la mortalité générale. Très peu de pays disposent en effet de bonnes données en matière de mortalité par sexe, âge et cause de décès, en particulier pour les adultes. La plupart des espérances de vie nationales depuis 1950 sont issues des estimations faites par la Division de la population des Nations unies, souvent les seules qui soient disponibles et comparables
[29]. Les données par pays sont présentées dans le tableau annexe A.8.
1. Les progrès de 1950 à 1990
Partant d’espérances de vie particulièrement basses dans les années 1950 (37 ans pour la région entière), tous les pays africains ont progressé sensiblement dans les années 1960, 1970 et 1980, avec des gains moyens annuels d’espérance de vie souvent de l’ordre de 0,30 année (tableau 9). Mais pendant ces quarante ans, l’Afrique n’a pas rattrapé son retard : même les progrès les plus rapides réalisés sur le continent, en Afrique australe (0,42 année de gain annuel) ou au Botswana (0,48 année), sont restés en deçà de ceux des autres régions en développement, à espérances de vie presque aussi faibles au départ : 0,52 année en Afrique du Nord, 0,66 en Asie de l’Est, 0,56 en Asie du Sud-Est.
Tableau 9
Évolution de l’espérance de vie depuis les années 1950, mortalité maternelle et prévalence du VIH vers 2001 par sous-région
Sous-région Espérance de vie (en années) Taux de mortalité maternelle en 2000(a) Taux (%) de prévalence du VIH en 2002(b) 1950-1954 1970-1974 1990-1994 2000-2004 Afrique de l’Ouest 35,5 43,0 50,0 49,6 940 4,4 Afrique centrale 36,1 44,1 45,3 42,7 930 7,0 Afrique de l’Est 36,3 45,0 46,0 43,1 960 10,1 Afrique australe 44,5 53,2 61,3 46,4 310 29,2 Ensemble Afrique sub-saharienne 36,7 44,7 48,6 45,7 870 10,4 Afrique du Nord 41,9 51,2 62,7 66,3 130 0,1 Asie de l’Est 42,9 64,2 69,4 72,1 60 0,1 Asie du Sud-Est 41,0 52,0 63,3 66,7 260 0,6 Amérique du Sud 52,0 60,5 67,5 70,1 170 0,5 (a) Nombre de décès maternels pour 100 000 naissances vivantes. (b) Hommes et femmes âgés de 15-49 ans. Le taux de prévalence du VIH mesure la proportion de personnes qui vivent avec le VIH, qu’elles soient ou non malades du sida. Sources : tableaux annexes A.8 et A.10. Les moyennes sous-régionales calculées sont des moyennes non pondérées des résultats nationaux. Le Cap-Vert, la Réunion et Maurice ont été exclus de ces moyennes en raison de leur situation exceptionnellement bonne en Afrique.
Ces progrès enregistrés jusque vers la fin des années 1980 ont été divers d’un pays à l’autre et ont conduit à des inégalités croissantes dans la région en matière de santé et de mortalité : vers 1950, les espérances de vie (tableau annexe A.8) allaient déjà de 30 ans (Angola, Sierra Leone, Gambie) à 51 ans à Maurice et près de 53 ans à la Réunion ; vers 1990, elles allaient de moins de 40 ans (dans des pays touchés par la guerre, comme la Sierra Leone, le Burundi, l’Angola) à 66 ans (Cap-Vert, Sao Tomé-et-Principe), atteignant même 70 ans à Maurice et 73,5 à la Réunion, un bon nombre de pays demeurant à l’époque entre 45 et 53 ans.
Avec le sida, les guerres et la récession économique, ces transitions sanitaires, déjà plus lentes qu’ailleurs dans l’ensemble, seront brutalement ralenties ou stoppées au cours de la décennie 1990.
2. Stagnations et retournements spectaculaires depuis 1990
De 1990-1994 à 2000-2004, toujours selon les estimations des Nations unies (tableau annexe A.8), l’espérance de vie régionale a stagné en Afrique de l’Ouest (à 50 ans), reculé de près de 3 ans en Afrique centrale et en Afrique de l’Est (43 ans en 2002) et s’est effondrée de 15 ans en Afrique australe qui retrouve aujourd’hui son espérance de vie de 46 ans en 1955 ! Sur les 48 pays au total, 20 (dont une dizaine en Afrique de l’Ouest) connaissent encore quelque recul de la mortalité, plus lent cependant qu’auparavant. En revanche, depuis le début des années 1990, la durée de vie moyenne a stagné dans 7 pays (Bénin, Nigeria, Éthiopie,…), elle a baissé de 1 à 5 ans dans 7 pays (Togo, Mozambique, Tanzanie,…), de 5 à 12 ans dans 5 pays (Côte d’Ivoire, Cameroun, Kenya,…), et dans près d’une dizaine d’autres (d’Afrique australe notamment), de 12 à… 25 ans
[30]. Une évolution que l’on peut qualifier de crise ou parfois même de catastrophe sanitaire sans précédent, de paradoxe aussi puisque ce sont les pays économiquement émergents d’Afrique australe qui sont particulièrement touchés.
Cela dit, les pays africains connaissent des parcours sanitaires et des évolutions de la mortalité diversifiés depuis 15 ans, que nous illustrons dans la figure 8 en distinguant 5 types de pays selon l’évolution récente des espérances de vie : a) les pays en progrès régulier, b) les pays en stagnation récente, c) les pays en régression sensible, d) les pays en régression profonde et e) les pays perturbés par une guerre
[31].
Figure 8
Les différentes transitions sanitaires en Afrique sub-saharienne : évolution des espérances de vie de 1950 à 2005
Source à partir des données des Nations unies (2003b).
L’irruption du sida dans les années 1980 et son extension parfois rapide dans certains pays au cours des années 1990 est bien sûr à l’origine d’un bon nombre de ces retournements, parfois spectaculaires et rarement vus dans l’histoire de l’humanité. Une quinzaine de pays, nous l’avons dit, sont particulièrement touchés. Mais pour tous les pays en stagnation récente, il y a aussi les effets de la crise économique, des plans d’ajustement structurel qui ont déstructuré les secteurs de la santé et de l’éducation, conduit à l’aggravation de la pauvreté et à la recrudescence de maladies infectieuses jusqu’alors « contrôlées » (tuberculose, etc.). Il y a aussi le groupe de pays (figure 8) qui, au cours des quinze dernières années, ont connu une guerre civile meurtrière, parfois longue, allant jusqu’à un génocide au Rwanda. Tous ces conflits ont des effets directs mais aussi indirects sur la santé et la mortalité des populations, par la désorganisation ou le démantèlement des systèmes fonciers et agricoles, le ralentissement ou l’arrêt de l’aide internationale, les déplacements de population…
3. Le sida : une menace générale
La dernière synthèse récente d’Onusida (2003) confirme l’importance de la pandémie en Afrique sub-saharienne. Elle est de loin la région la plus touchée du monde : en 2003, on compte près de 27 millions de personnes vivant avec le VIH/sida (sur un total de 40 millions dans le monde), 3,2 millions de nouvelles infections (sur un total de 5) et 2,3 millions de décès (sur 3 dans le monde)
[32]. La prévalence du sida est actuellement de l’ordre de 10 % pour l’ensemble d