2004
Population
Bibliographie critique
Migrations, intégration, discriminations
Coordonnée par
P. Simon
Unité « Migrations internationales et minorités », Ined
• Calvès Gwénaële, L’Affirmative Action dans la jurisprudence de la Cour suprême des États-Unis : le problème de la discrimination « positive », Paris, L.G.D.J., 1998, 380 p.Sabbagh Daniel, L’égalité par le droit. Les paradoxes de la discrimination positive aux États-Unis, Paris, Economica, 2003, 452 p.
• Crul Maurice, Vermeulen Hans (ed.), The future of the second generation: the integration of migrant youth in six European countries, numéro spécial de l’International Migration Review, vol. 37, n° 144, 2003, p. 965-1302.Portes Alejandro (ed.), The new second generation, New York, Russell Sage Foundation, 1996, 246 p.Rumbaut Ruben G., Portes Alejandro (ed.), Ethnicities: children of immigrants in America, Berkeley, University of California Press et New York, Russell Sage Foundation, 2001, 334 p.Portes Alejandro, Rumbaut Ruben G., Legacies: the story of the immigrant second generation, Berkeley, University of California Press et New York, Russell Sage Foundation, 2001, 406 p.
Responsable de la rubrique : Kamel Kateb avec le concours de Dominique Diguet du service de la Documentation de l’Ined
Rea Andréa, Tripier Maryse, Sociologie de l’immigration, Paris, La Découverte (Coll. Repères, 364), 2003, 123 p.
Avec une rétrospective des travaux de recherche consacrés aux migrations, les auteurs visent à étudier la manière dont la sociologie a appréhendé l’analyse des processus d’installation des migrants et les formes de leur insertion dans l’espace social et national des pays d’arrivée. Pour atteindre cet objectif, elles se proposent d’étudier les débats théoriques induits par les travaux empiriques sur les migrants et leur intégration, en veillant à ne pas faire abstraction des contextes politiques et historiques qui leur ont donné naissance. La comparaison des analyses sociologiques effectuées aux États-Unis et en France permet aux auteurs de mettre en évidence la convergence des « questions posées par l’objet étudié » mais aussi et surtout la « diversité des réponses concernant la manière dont les sociétés civiles et les États incluent ou non les immigrés et leurs descendants ».
La différence fondamentale entre les recherches américaines (celles de l’école de Chicago notamment) et européennes touche à l’orientation de l’analyse : pour les Américains, elle part du bas, elle concerne les immigrés et leur communauté, et les processus collectifs centrés sur les groupes ethniques sont déterminants ; pour les Européens, au contraire, l’analyse part du haut, elle se focalise sur l’État et ses institutions pour se diriger ensuite « vers le marché de l’emploi et les positions qu’y occupent les migrants et leurs descendants ». En France, plus particulièrement, « la sociologie renoue alors avec une tradition française qui accorde aux politiques publiques un poids déterminant ». Alors que les recherches sur l’immigration sont une partie constitutive de la sociologie américaine, elles sont tardives en Europe, dont les pays ont des traditions d’émigration, à l’exception de la France, « pays d’immigration qui s’ignore ». Les travaux sur l’immigration ne démarrent véritablement que dans les années 1970. Ce retard s’expliquerait en partie par la mobilisation des intellectuels européens autour de « la question sociale et du devenir des conflits de classe ».
Les auteurs esquissent une histoire de la pensée sociologique de l’immigration en France et aux États-Unis. Dans ce dernier pays, les travaux de l’école de Chicago ont été les plus marquants ; le melting-pot, les théories de l’assimilation de Park, celle des étapes de Milton Gordon (1964) ou celle des générations de H. Gans (1979) se heurtent à la situation particulière des Noirs dans la société américaine et ouvrent la voie à la théorie de « l’assimilation segmentée » (Portes et Zhou, 1993). Les analyses ethniques et raciales ont favorisé les approches reposant sur le multiculturalisme et l’identité. L’analyse des discriminations qui en découle conduit à la reformulation des problèmes d’intégration et d’assimilation. Les auteurs montrent que l’intégration ne relève pas de la seule volonté des migrants mais aussi de la volonté des pays d’accueil de leur reconnaître une place légitime en tant que citoyens et en tant que nationaux. En France, c’est la présence des immigrés issus des anciennes colonies (A. Sayad, P. Simon, V. De Rudder) qui a fait évoluer les recherches sociologiques de l’analyse des rapports de classe vers une approche en termes d’ethnicité et de rapports de domination ; la critique des politiques publiques contre les discriminations pose le problème de la désignation et de la catégorisation des communautés immigrées, ce qui facilite la transposition des innovations de l’école de Chicago dans les travaux de recherche en France. Selon les auteurs, le point d’achoppement est sans nul doute la difficulté du passage « de l’origine géographique, actuellement recensée, à l’identité culturelle ou à l’appartenance ethnique ou raciale », pourtant nécessaire à la mise en évidence des discriminations et stigmatisations.
En conclusion, en sociologie de l’immigration, la question centrale évolue progressivement vers l’analyse des relations entre identité ethnique, nationalité et citoyenneté. Les problèmes de mobilisation des réseaux, de transnationalité et les diasporas mobilisent l’attention des chercheurs, mais « toutefois, l’étude des liens et des flux entre pays de départ et d’installation n’a pas encore fait l’objet de conceptualisations unifiées bien que des auteurs, comme Sayad, l’aient déjà pratiquée et nous y convient ».
Kamel Kateb
Morgenroth Klaus, Vaiss Paul, Farré Joseph (dir.), Les migrations du travail en Europe, Bern, Peter Lang, 2003, 225 p.
Cet ouvrage est le premier volume de la collection Travaux du Centre de recherches interdisciplinaires et plurilingues en langues étrangères appliquées, placée sous la direction de Klaus Morgenroth (université Grenoble III) et Paul Vaiss (université de Paris X). Il rassemble les communications présentées lors du colloque organisé les 9 et 10 novembre 2001 à l’université Paris X, enrichies d’autres articles. Les auteurs, historiens, sociologues et spécialistes des langues étrangères, traitent des migrations de travail en Europe sous de nombreux aspects : possibilités d’emploi offertes aux étrangers sur les marchés du travail européens ; transformations des mouvements et des champs migratoires ; modes d’intégration des étrangers et des minorités « ethniques » ; attitude des nouveaux pays d’immigration en Europe (Espagne, Russie) à l’égard de l’accueil, l’installation et l’intégration des immigrés ; incidence de l’éclatement d’un empire (Union soviétique) sur la gestion des mobilités territoriales et des flux migratoires ; questions interculturelles et linguistiques posées par l’immigration, et leurs conséquences sur le devenir linguistique de l’Europe.
L’ouvrage est constitué de deux parties. La première est consacrée aux aspects généraux de l’immigration en Europe. Les deux premiers articles de Klaus J. Bade (université d’Osnabrück) et Herman Obdeijn (université de Leyde) reviennent sur les grandes transformations historiques des migrations internationales en Europe, les contextes démographiques, sociologiques qui ont accompagné ces mouvements ainsi que sur les constructions véhiculées par les discours politiques autour de la question migratoire : la figure de l’immigré, la peur du Sud et de l’Est, les migrations illégales et les pressions migratoires. Cette analyse faite, Klaus J. Bade plaide pour l’élaboration d’une politique migratoire « digne de ce nom [… qui permettrait de] donner réellement ses chances à une immigration régulière bien que limitée ». Herman Obdeijn, de son côté, voit dans la permanence des inégalités entre le monde industrialisé et les pays en développement le facteur d’une pérennisation des migrations. En termes de politique d’accueil, les deux auteurs privilégient une « approche positive » qui permette de régulariser les mouvements migratoires au profit des pays d’accueil. Le troisième article, de Paul Vaiss (université de Paris X), est consacré à la minorité asiatique aux États-Unis ; il analyse – et relativise – le succès de l’intégration des Asiatiques dans ce pays pour retenir ce que ce modèle est susceptible d’apporter aux Européens, qui rencontrent des difficultés à intégrer leurs étrangers. La contribution de Jean-René Ladmiral (université de Paris X) revient sur la dimension interculturelle des migrations en Europe, qu’il traite selon une approche linguistique. Ce n’est pas la diversité des langues qui pose problème en Europe, car l’Europe, de par son histoire, connaît une pluralité linguistique. C’est beaucoup plus des modes de socialisation linguistique, de communication interculturelle, des niveaux des contacts linguistiques qui s’établissent entre les étrangers et les habitants des pays d’accueil que dépendra le devenir linguistique de l’Europe.
La seconde partie, à partir d’études de cas nationaux et régionaux, répond à un ensemble d’interrogations. Ces études de cas, non seulement mettent au jour la diversité des contextes migratoires en Europe, mais rendent aussi compte de la diversité des caractéristiques des populations immigrées et de la multiplicité des politiques d’accueil et d’intégration.
Le premier article, de Didier Lassalle (université de Paris X), qui revient sur la politique d’intégration des minorités ethniques au Royaume-Uni, met en évidence le rôle de l’État en tant qu’employeur dans sa lutte contre la sous-représentation des minorités ethniques dans différents secteurs d’activités. Après un inventaire des différentes actions publiques visant à réduire les disparités entre les individus face à l’emploi eu égard à leur origine ethnique, l’auteur évalue l’impact de ces programmes. Certes, ils ont permis une meilleure intégration dans le marché de l’emploi des personnes issues des minorités, mais il n’empêche que ces dernières restent les plus vulnérables face au chômage. Leur taux de chômage est ainsi deux fois supérieur à celui des « Blancs ». Si les mesures d’égalité des chances prises dans la fonction publique sont « destinées à servir d’exemple au secteur privé et à encourager sa mutation dans ce domaine », beaucoup reste à faire : l’intégration des minorités nécessite sans doute plus que des actions « spécifiques » de l’État.
Le deuxième article, de Klaus Morgenroth (université Stendhal-Grenoble III), rend compte de la « nouvelle » approche allemande des migrations et du mode d’intégration des étrangers dans ce pays. À partir de 2001, l’Allemagne, qui jusqu’alors ne se déclarait pas pays d’immigration, fait état de ses besoins en main-d’œuvre étrangère, principalement « hautement qualifiée ». L’autre nouveauté de la politique d’immigration est l’accent mis sur l’apprentissage de la langue allemande comme facteur d’intégration des étrangers ; sont concernées les personnes récemment arrivées en Allemagne, mais aussi celles qui y séjournent depuis longtemps. L’apprentissage de la langue allemande ne signifie pas que les immigrés doivent renoncer à leur langue et à leur culture d’origine. Au contraire, il s’agit d’une vision réconciliatrice : le bilinguisme et la double appartenance culturelle doivent permettre une meilleure intégration des étrangers, grâce à l’établissement de nouveaux rapports entre langue et culture du pays d’accueil et langue et culture du pays d’origine.
Le troisième article s’intéresse à la transformation de l’Espagne d’une terre d’émigration en une terre d’immigration. Selon J. Martinez Dorronsoro (université de Paris I), ce renversement est une conséquence directe de l’intégration de l’Espagne à la Communauté européenne ; il trouve ses justifications aussi bien dans les transformations de l’économie espagnole que dans la segmentation du marché du travail, le déclin démographique et la globalisation économique. Actuellement, un peu plus de 40 % des étrangers résidant en Espagne sont originaires de l’Union européenne et 27 % sont venus d’Afrique. Les immigrés sont surtout de jeunes adultes, et parmi eux, on compte plus de femmes que d’hommes. Ils se répartissent inégalement sur l’ensemble du territoire, occupent souvent des emplois peu qualifiés, délaissés par les Espagnols. Comme l’illustre l’étude locale sur l’immigration économique en Navarre de Maria Luisa Penalva Vélez (université de Paris X), certains secteurs (notamment l’agriculture) emploient une forte proportion de personnes en situation irrégulière, dont les conditions de travail et de vie sont particulièrement difficiles. Joseph Farré (université Paris X), quant à lui, s’intéresse à l’émigration espagnole en Europe. Après une revue des activités des centres de recherche en Europe et de leur intérêt pour l’étude de l’émigration espagnole, l’auteur rend compte du déficit en matière de recherche autour de cette émigration, notamment en ce qui concerne son histoire, son vécu et son organisation.
Les conséquences de l’éclatement de l’empire soviétique et de l’édification de plusieurs États sur les flux migratoires sont examinées dans l’étude de Jean-Robert Raviot (université de Paris X). Deux figures de l’étranger sont nées de cette nouvelle configuration territoriale : l’« étranger proche » et l’« étranger lointain ». À partir de cette catégorisation, l’auteur expose les « problèmes » que posent les migrations aux autorités russes, notamment les migrations clandestines et/ou pendulaires (ou frontalières), et les migrations de transit. Toujours en ce qui concerne la Russie, Serguei Sakhno (université Paris X) fait ressortir, à partir de textes de presse, de documents officiels et de différents types d’études, les ambivalences dans les représentations du phénomène migratoire et particulièrement des migrations professionnelles.
Avec le dernier article de Gérard Sautré et Martine Tissot (université de Metz), consacré aux migrations professionnelles en Lorraine, nous sommes face à une autre forme de transformation des champs des migrations : cette région, historiquement terre d’immigration, est devenue productrice de flux d’émigration tournés vers les « régions/pays » voisins. Les auteurs mettent au jour les mécanismes et logiques des migrations transfrontalières. Quotidiennement, ce sont plus de 70 000 Lorrains qui traversent les frontières pour aller travailler au Luxembourg, en Allemagne ou en Belgique. Les facteurs ayant contribué à cette évolution sont de nature variée : « données structurelles » comme l’ouverture du marché de l’emploi dans les trois pays, offre de formation de l’université de Metz, mais aussi motivations et trajectoires des individus. Ces derniers, qui sont souvent des descendants d’immigrés, ont de par leurs origines familiales et sociales des compétences linguistiques et un dynamisme culturel qui constituent des atouts professionnels non négligeables.
Abdelkader Latreche
Mouhoud E.M., Oudinet J. (dir.), Les dynamiques migratoires dans l’Union européenne. Ajustements sur les marchés du travail et comparaison Europe-États-Unis, Paris, CNRS/Université de Paris XIII, 2003, 2 vol., 377 p.
La recherche réalisée par le Centre d’économie de l’université de Paris Nord, sous la direction de E.M. Mouhoud et J. Oudinet, est consacrée aux mobilités internationales, et plus particulièrement à la problématique de l’ajustement par les migrations en union monétaire. Au centre de leur réflexion, la possibilité de voir les migrations interrégionales de main-d’œuvre jouer un rôle de rééquilibrage sur les marchés du travail de l’Union européenne.
La question traitée soulève d’autant plus d’intérêt qu’elle est abordée dans le cadre d’un ensemble de pays caractérisés par de grands écarts technologiques et en capital humain. Les auteurs rendent compte du rôle de ce type de migration à la faveur d’une double approche : d’une part, à partir d’une analyse comparative des pays de l’Union européenne et des États-Unis et, d’autre part, en saisissant les migrations internationales dans une dynamique qui met au jour les transformations des profils migratoires, notamment la place des personnes qualifiées dans les mouvements de mobilité.
Les auteurs utilisent plusieurs sources statistiques – bases de données relatives aux migrations internationales d’Eurostat (New Cronos) et de l’OCDE (Sopemi), enquête sur les forces de travail d’Eurostat – et mettent en œuvre une approche économétrique des migrations internationales combinant modèles d’analyse et simulations.
Les six chapitres qui composent l’ouvrage font le tour aussi bien des aspects théoriques que pratiques du problème soulevé. À partir d’une revue de la littérature économique, le premier chapitre expose d’abord d’un point de vue théorique le rôle des migrations dans le rééquilibrage des marchés du travail, puis l’impact « réel ou non » des mobilités de travailleurs dans la résorption des déséquilibres. Pour les auteurs, ces rééquilibrages résultent des transformations des champs de mobilité et de l’évolution des profils migratoires, plus particulièrement, l’importance croissante qu’y jouent les migrations de diplômés en Europe. Les déterminants de la migration des travailleurs les plus qualifiés (rémunération, asymétrie d’information, transférabilité du capital humain, existence de marchés internes du travail et prolongation de la durée des études) sont examinés successivement.
Le deuxième chapitre aborde l’évolution des migrations en Europe en s’appuyant sur deux variables démographiques pertinentes : la nationalité et le pays de naissance des migrants. Ce mode de repérage permet, non seulement, de rendre compte des profils de migrants en Europe, mais aussi de répertorier les nouveaux champs de mobilité à destination de pays de l’Union et entre les pays de l’Union.
Le troisième chapitre, qui exploite les données des enquêtes sur les forces de travail (Labor Force Surveys, LFS), décrit les flux de migrants dans les différents pays européens, avec une attention particulière aux migrants diplômés. Sont ensuite examinées les caractéristiques des emplois selon le secteur d’activité, le type de contrat de travail et le lien avec l’emploi occupé dans le pays d’origine.
Le quatrième chapitre étudie les facteurs explicatifs des migrations et les mécanismes d’ajustement par le marché du travail. Il présente d’abord les estimations des taux d’immigration et d’émigration effectuées pour les pays européens et les compare à celles réalisées pour les migrations intra-régionales aux États-Unis. Ensuite, des simulations sont effectuées pour estimer le rôle des mobilités en tant que facteur d’ajustement face à un choc asymétrique (effets respectifs d’une baisse de la demande interne et d’une hausse des salaires), tandis que d’autres simulations cherchent à estimer l’impact d’une migration soutenue sur les variables macroéconomiques des pays (ou régions américaines) d’origine et d’accueil.
Les deux derniers chapitres sont consacrés au Portugal, pays membre de l’Union européenne, et à la Turquie, pays candidat à l’adhésion. Dans le cas du Portugal, l’étude met l’accent sur les nouvelles formes de circulations migratoires, notamment les migrations de transit. Quant à la Turquie, l’émigration à destination des pays de l’Union européenne est principalement alimentée depuis vingt ans par le regroupement familial, ce qui donne à cette émigration son caractère de peuplement. Cependant, l’écart des niveaux de vie avec l’Europe et l’existence d’un taux de chômage élevé laissent anticiper la persistance d’une pression interne à l’émigration de travailleurs.
Abdelkader Latreche
Aleinikoff Alexander, Chetail Vincent (éd.), Migration and International Legal Norms, The Hague, Asser Press, 2003, 353 p.
Migration and International Legal Norms est totalement consacré au droit international en matière de migration, ou, oserions-nous dire, à son absence s’il n’existait un grand nombre de conventions des organisations internationales (Nations unies, BIT, etc.). Le problème est que ces conventions ne sont pas reconnues par l’ensemble des pays ; elles le sont parfois seulement par un petit nombre, n’incluant pas toujours les principaux pays d’immigration ou d’émigration. Ainsi, l’Union européenne n’a pas ratifié la Convention on Migrant Workers de l’Onu alors qu’elle a ratifié diverses conventions du BIT et a établi des accords de coopération bilatéraux avec plusieurs pays d’origine des migrants non communautaires. Par ailleurs, ces conventions, souvent anciennes, sont insuffisantes : elles n’accordent pas assez d’attention à la migration féminine, aux « abus » dont sont victimes les migrants « sans papiers », et au vide qui s’établit dès lors que l’on sort du cadre d’ensembles régionalement intégrés comme l’UE, l’Alena ou le Mercosur.
De nombreux textes internationaux largement ratifiés peuvent servir de guide en matière de droit international de la migration ou des migrants, notamment la Declaration of Human Rights (Onu), et constituent une customary international law.
Passant sur la partie de l’ouvrage traitant de l’autorité et des obligations des États en ce qui concerne l’acceptation des migrants, leur transit, leur retour ou leur expulsion, leur naturalisation, et les types de migration (travailleurs, réfugiés et illégaux), qui sont des thèmes déjà bien connus, tout au moins dans leurs aspects nationaux, nous nous attacherons aux dimensions de la sécurité, de l’intégration/assimilation et du développement.
Les récents développements du problème de l’insécurité ont conduit à des pratiques limitant les droits des migrants : contrôle, fichage, refus d’entrée s’appliquent sans discernement à l’ensemble des dizaines de millions de migrants de par le monde. Certains courants d’opinion aux États-Unis considèrent que la balance est négative entre les bénéfices en matière de sécurité et les pertes en termes de libertés individuelles et d’opportunités économiques. En raison de conditions exceptionnelles, on applique des mesures, auparavant appliquées uniquement en temps de guerre, qui représentent des retours en arrière. La nouvelle situation du terrorisme va jusqu’à provoquer l’adoption de mesures de sécurité extraterritoriale, telles que celles qui établissent la responsabilité des transporteurs, les inspections exigées aux points de départ et en mer qui peuvent se solder par un refus d’accès aux avions ou navires.
Le droit à l’intégration repose sur les principes de non-discrimination et du droit de pratiquer sa religion, sa langue, sa culture…, lequel se pose comme limite à l’assimilation. Cependant, l’intégration et une assimilation minimale sont nécessaires à la cohésion sociale. Il existe aussi des limites à la tolérance en matière de droit à la culture, avec l’existence des droits de l’homme, de l’enfant, à l’intégrité de son corps et l’égalité des sexes. Si la loi sur le voile revient à refuser l’accès à l’éducation publique – peut-être bientôt aux soins dans un hôpital public – à une confession religieuse, elle peut aussi être le moyen de préserver un espace laïque limitant le domaine religieux dont la généralisation s’est historiquement montrée source de conflits. L’auteur du chapitre (Walter Kälin) conclut qu’une limite à la tolérance religieuse ou culturelle réside dans le fait que les victimes d’oppression ont droit à la protection de l’État ; le fait de la leur refuser constituerait en lui-même une forme de discrimination.
La législation internationale reste embryonnaire en ce qui concerne le droit au développement, pourtant inclus dans la Charte de l’Onu. La Declaration on the Right to Development de l’Onu (1986) n’a pas été votée par les États-Unis, et sept pays européens plus Israël se sont abstenus. Elle proscrit les politiques violant les droits économiques, sociaux et culturels des États, fait obligation de respecter le principe de partager les difficultés (sharing burden), de rétablir la paix dans les situations post-conflictuelles et de coopérer et dialoguer en bonne foi. L’ouvrage se termine sur les raisons du besoin d’une coopération internationale.
Jean-Louis Rallu
Aleinikoff Alexander, Klusmeyer Douglas (éd.), From Migrants to Citizens : Membership in a Changing World, Washington DC, Carnegie Endowment for International Peace, 2000, 514 p.
On note un faible intérêt aux États-Unis pour l’étude statistique des naturalisations. Une des rares études consacrées à ce sujet est celle que l’ancien INS (Immigration and Naturalization Services – maintenant USCIS – U.S. Citizenship and Immigration Services) a effectuée à partir de deux cohortes de migrants (1977 et 1982) dans le but d’étudier les effets de changements législatifs (INS 1997 Year-book). Une nouvelle green card avait été proposée, dont le coût se rapprochait de celui de la naturalization. La crainte de devoir changer périodiquement de green card ou qu’elle ne devienne à durée limitée ont poussé des individus à demander leur naturalisation. Les personnes régularisées par l’IRCA (Immigration Reform and Control Act) de 1986 atteignaient aussi la durée d’éligibilité pour la naturalisation. Par ailleurs, quelques études ponctuelles déjà anciennes (International Migration Review, vol. 21, 1987) ont principalement porté sur la communauté hispanique des États-Unis. Ce petit nombre d’études s’explique notamment par les conditions d’éligibilité qui incluent des durées variables, une certaine maîtrise de l’anglais, des connaissances sur le gouvernement et l’histoire des États-Unis, une bonne moralité et une adhésion aux valeurs de la société américaine, toutes conditions qu’il est difficile de prendre en compte statistiquement. Rappelons que la durée de résidence (sans interruption de plus de 6 mois) en tant que résident permanent requise pour être éligible à la naturalisation est de 5 années, mais qu’elle est réduite pour les naturalisations par mariage (3 années de vie en couple marié avec un même partenaire lui-même citoyen américain depuis 3 ans au moins) et sans délai pour les militaires et veuves de militaires. Dans ce contexte, les études de la naturalisation et de la citoyenneté restent le domaine des juristes, notamment en droit comparatif et international.
From Migrants to Citizens présente les politiques de citoyenneté et de naturalisation dans les principaux pays d’immigration, qui sont classés en quatre groupes formant les quatre parties de l’ouvrage. Les trois premiers groupes correspondent aux pays traditionnels d’immigration (Australie, Canada et États-Unis), aux pays ayant connu des transformations politiques profondes (Russie, Afrique du Sud, États baltes) et aux pays ayant un lien particulier à la double nationalité et au transnationalisme (pays de l’Union européenne et Mexique). Ce dernier a adopté en 1997 une forme de jus sanguinis permettant aux migrants et aux enfants de migrants mexicains résidant à l’étranger de conserver ou d’acquérir la nationalité mexicaine sans devoir renoncer à une autre nationalité – cette dernière option ne s’applique toutefois qu’à la deuxième génération, limitant ainsi le jus sanguinis. Cette nouvelle disposition, visant à donner un cadre juridique à la diaspora mexicaine, est contraire à la loi américaine, bien que celle-ci n’applique pas l’obligation de renoncer à la nationalité antérieure. Une quatrième partie traite enfin des cas de naturalisation restrictive (Israël et Japon).
Les divers chapitres abordent le concept de nationalité au regard des lois nationales et du droit international, en accordant une attention particulière à la pluri-nationalité. Le jus soli du pays d’accueil fait des binationaux des enfants de migrants dont le pays d’origine suit le jus sanguinis. L’attitude des pays envers la pluri-nationalité est variable. Le Canada, la France, le Royaume-Uni et la Russie sont très ouverts ; l’Australie, l’Allemagne, le Mexique, l’Afrique du Sud et les États-Unis (ce dernier n’appliquant pas l’obligation d’abandonner son ancienne nationalité) sont considérés comme tolérants tandis que l’Autriche et le Japon sont considérés comme restrictifs.
Les problèmes posés par la pluri-nationalité, réels ou imaginaires, concernent le vote (dans l’intérêt de quel pays le pluri-national vote-t-il ?), l’accès aux fonctions politiques et à la haute administration et les conflits internationaux. Le présupposé de ces problèmes est l’indivisibilité de la loyauté. Les dispositions habituelles prévoient que les hauts fonctionnaires ne conservent que l’une de leurs nationalités et que le service militaire s’effectue dans un seul pays. Mais on pourrait aussi avancer que la pluri-nationalité confère un avantage (injuste ?) par rapport aux nationaux d’un seul pays : les pluri-nationaux peuvent se déplacer au gré de la conjoncture (sunshine citizens), notamment ceux pour lesquels l’acquisition d’une seconde nationalité avait pour but de faciliter l’établissement d’un commerce ou d’une société. En cas de conflit, il pourrait aussi arriver qu’un pluri-national demande des compensations à plusieurs pays.
Des problèmes commencent de se poser plus fréquemment avec les conflits de législation des différents pays d’un pluri-national sur des points tels que la protection due aux citoyens y compris hors des frontières, les différents droits du divorce, la garde des enfants, etc. L’ouvrage fournit une bonne présentation des cas nationaux par des spécialistes reconnus de chaque pays. Son ouverture sur le droit international est également un élément d’intérêt.
Jean Louis Rallu
Hersent Madeleine, Zaidman Claude (éd.) Genre, travail et migrations en Europe, Cahiers du Cedref (Série Colloques et travaux), décembre 2003, 261 p. + annexes.
Depuis une vingtaine d’années, de nombreuses chercheuses invitent l’ensemble des collègues travaillant sur les migrations internationales à repenser les migrations dans une perspective de rapports sociaux de sexe. Si le processus d’intégration d’une telle approche dans les travaux théoriques paraît balbutiant, c’est que restent marginalisés des centaines de monographies et d’articles sur les expériences migratoires des femmes dans de nombreux pays. En effet, la réflexion qui a nourri les articles présentés dans ce volume est le fruit de débats et de rencontres dont il ne reste pas toujours de trace écrite. La plupart des auteures de ces textes ont suivi l’évolution de l’objet « femme migrante » ou « femme immigrée » à la fois dans les recherches scientifiques et dans les politiques occidentales.
Comme nous l’avons souvent rappelé, les femmes migrantes sont restées longtemps dans l’ombre au sein de la littérature sur les migrations internationales. Même lorsqu’elles ont compté pour la moitié des migrants dans certains flux, elles ont généralement été ignorées car « elles ne faisaient que suivre leurs époux ». On s’est rarement intéressé à leur participation au projet migratoire ni à leur rôle concernant l’intégration de la famille dans le pays d’immigration. Les femmes seules ont aussi été ignorées. Depuis quelques années, il existe une littérature grandissante consacrée aux nouvelles migrations, qu’on identifie comme largement féminines. À travers une bonne partie de ces travaux, se dégage une vision des femmes au sein de l’économie mondialisée comme étant à la fois les moins favorisées et les plus exploitées. Comme le souligne Eleonore Kofman dans son article, on constate une certaine simplification théorique qui laisse de côté, par exemple, la question de la déqualification de nombreuses femmes migrantes dans les pays d’immigration. Les recherches récentes, dont certaines sont citées ici par les auteures, révèlent la diversité des situations, les contraintes subies par les femmes migrantes ainsi que leurs ambitions. L’analyse de la place de la femme dans les phénomènes de la globalisation conduit à regarder différemment les femmes dans le processus migratoire. Et comme le soulignent C. Zaidman et P. Bachelet dans leur excellente introduction au volume, les problématiques féministes doivent s’ouvrir à la question de la diversité des situations et des intérêts des femmes, aux rapports de domination et de pouvoir entre les groupes de femmes et à la polarisation de l’emploi féminin.
Après cette introduction fort bien écrite, qui synthétise les grandes tendances des recherches dans ce domaine, le volume s’organise en trois parties. Dans la première partie intitulée « Genre et politiques de l’immigration », on analyse d’abord les stéréotypes et les représentations des femmes migrantes, et la manière dont ils sont mobilisés et reproduits dans les mesures législatives concernant l’immigration (C. Raissiguier, C. Lesselier sur le contexte français, J. Freedman sur l’Europe). Ensuite, E. Kofman examine la théorisation de la migration internationale et de la place des femmes dans ce phénomène.
La deuxième partie intitulée « Migration et travail domestique » présente des analyses du rôle des travailleurs domestiques dans l’intensification et l’élargissement des mouvements migratoires internationaux. Les débats suscités par la visibilité récente du travail domestique clandestin, nommé l’esclavage moderne, sont discutés par N. Ouali à partir de l’exemple de la Belgique ; la « confrontation culturelle » entre les femmes immigrées étrangères et leurs employeurs féminins « autochtones » dans l’espace domestique en Italie est analysée par A. Mirandam, tandis que F. Scrinzi souligne la dimension « racisée » de l’emploi des femmes migrantes dans les services domestiques en Italie et en France. L. Oso Casas examine le processus migratoire et le trafic à l’origine de l’immigration des femmes latino-américaines en Espagne puis le travail de ces femmes dans les services domestiques ou la prostitution.
La dernière partie rassemble trois articles sous le titre « Femmes migrantes et travail en France ». Le premier texte, dans une approche historique des parcours féminins, décrit l’expérience des femmes espagnoles dans la banlieue nord de Paris et leur rôle économique (N. Lillo). Ensuite, S. Chaïb fait part de son expérience d’analyse de l’objet « femme immigrée » dans les recherches en France et pose la question de l’existence d’une place assignée aux femmes immigrées sur le marché du travail. Enfin, M. Hersent examine les activités économiques créées par des femmes immigrées dans leur quartier de résidence, souvent localisé en zone urbaine dite sensible, et passe en revue les initiatives similaires d’économie solidaire dans d’autres pays européens et au Québec.
Cette publication restera un ouvrage de référence pour chercheurs ou étudiants s’intéressant aux questions de l’emploi des femmes immigrées et de la sexuation de la division internationale du travail. La réflexion mûrie des auteures et les listes bibliographiques jointes aux textes sont très riches. Malgré quelques oublis de publications importantes et un petit nombre d’imprécisions bibliographiques, l’ouvrage fournit une large vision des recherches récentes ou en cours. Le catalogue des publications du Cedref en annexe, avec présentation du contenu de chacune, est très utile pour renvoyer les lecteurs vers des travaux approfondis sur le féminisme, le sexisme et le genre.
Le féminisme français a peut-être « tardé » à prendre en compte les expériences spécifiques des femmes migrantes ou immigrées, mais ce volume fait état d’une réflexion qui a mûri au sein ou en dehors des réseaux féministes. Et si le mot « femme » apparaît plus souvent que le mot « genre » dans les articles présentés ici, c’est que les processus qui amènent les femmes vers un nombre limité de secteurs économiques, comme les rapports sociaux qui les enferment souvent dans certains rôles, restent peu connus et sont extrêmement révélateurs des représentations de genre. De nouvelles études centrées sur les rapports sexués et ethnicisés dans lesquels se trouvent les femmes immigrées restent nécessaires ; en même temps, des études plus approfondies de l’expérience masculine de l’immigration et de la naturalisation du rôle de l’homme immigré (force de travail) permettront une meilleure compréhension des rapports de genre au sein des ménages et des familles.
Stéphanie Condon
Beaud Stéphane, Pialoux Michel, Violences urbaines, violences sociales : genèse des nouvelles classes dangereuses, Paris, Fayard, 2003, 426 p.
Les auteurs ont saisi l’occasion provoquée par des émeutes urbaines dans une Zup de la région sochalienne en juillet 2000 pour mener leurs investigations autour des questions suivantes : « De quoi est faite la violence urbaine qui surgit de manière récurrente à la périphérie des grandes villes de France ? Qui sont vraiment les jeunes qui y participent ? Par quel cheminement en viennent-ils à défier l’ordre public, les personnes et les biens ? » Ce questionnement était d’autant plus nécessaire que l’émeute s’est déroulée dans une Zup qui, à l’origine, était loin d’être une cité dortoir ; elle connaissait une mixité sociale et avait une population mélangée. Les services publics n’avaient pas déserté les lieux, et les équipements collectifs et les commerces avaient un fonctionnement normal. Pendant longtemps, cette Zup n’avait pas posé de problèmes particuliers. « Rien à voir avec un ghetto noir aux États-Unis. » L’urbanisme des tours et des barres y avait été évité. Cependant, de l’avis général, les habitants « avaient senti venir l’émeute » suite à la dégradation des relations sociales qui s’était amorcée au milieu des années 1990.
Les auteurs ont choisi d’analyser « cette émeute urbaine comme symptôme […] d’un ensemble de phénomènes de durée et d’importance variables, situés dans des sphères différentes de la vie sociale […] : chômage de masse et précarité, affaiblissement des mécanismes de défense collective au travail, effondrement d’une représentation politique proprement ouvrière, déstabilisation des familles populaires, constitution de lieux de relégation spatiale et renforcement de la ségrégation résidentielle sur une base ethnoraciale ».
Les Vingt Piteuses (terme de Nicolas Baverez) qui ont succédé aux Trente Glorieuses ont-elles structuré l’univers mental des jeunes générations, principales victimes de la précarité institutionnalisée, au point de leur construire des repères les dotant d’une « personnalité sociale qui paraît si étrange, si incompréhensible, aux générations anciennes » ?
Les entretiens effectués ont montré la faiblesse des réseaux sociaux à la disposition de cette fraction de la jeunesse, très vulnérable et qui en définitive ne s’adresse aux institutions qu’en dernière extrémité « après avoir épuisé toutes les possibilités ». Ces dernières, faute de mieux, ne leur ouvrent aucune autre possibilité que des stages ou des emplois précaires et se trouvent alors en porte-à-faux « par rapport à la demande d’une véritable formation professionnelle qui protège du chômage ».
Sans diplôme, sans travail stable, sans avenir professionnel, sans possibilité de fonder une famille, de s’établir, victimes de déclassement et de dévalorisation sociale, de disqualification et de précarité professionnelle, les « jeunes des cités » cherchent une relative protection par une appartenance aux groupes de copains qui, le plus souvent, débouchent sur des rivalités de bandes de quartiers ; « ils partagent ce qu’on peut appeler une culture de rue » doublée « d’une culture de la provocation » ; ils « vivent dehors, se rassemblent au bas des blocs, affirment de mille et une manières leur présence sur place… ».
Après l’émeute, la révolte des jeunes a continué à s’exprimer sous forme de guérilla urbaine : « caillassage » de bus, incendies de voitures, harcèlement de l’annexe du commissariat de police, etc. Est-ce l’expression d’une contre-violence opposée à la violence sociale que subissent quotidiennement ces jeunes « qui sont, à leur manière, des produits historiques d’une certaine conjoncture économique, sociale et politique », ou bien celle de la rupture entre deux générations et de l’échec de la médiation sociale dans des quartiers socialement défavorisés où les jeunes « n’entendent plus baisser la tête et déclarent vouloir venger […] l’honneur social de leurs parents… » ? Les contradictions qui minent la société française depuis plus de deux cents ans (universalisme abstrait et hautement proclamé d’un côté, et discriminations sociales et ethniques de plus en plus accentuées de l’autre) ont-elles créé une « nouvelle classe dangereuse » ?
Kamel Kateb
Benbassa Esther, La République face à ses minorités : les juifs hier, les musulmans aujourd’hui, Paris, les éditions Fayard, Mille et une nuits, 2004, 154 p.
L’auteure se saisit du débat sur le port du voile dans les établissements scolaires et la mise en place du conseil du culte musulman pour s’interroger sur les raisons qui font « qu’une nation tremble, ou feint de trembler devant un morceau de tissu ». Elle fait un parallèle avec les rapports entretenus par l’État français (quel qu’en soit le régime politique) et ses élites savantes et politiques avec les Français de confession juive depuis plus de deux siècles, pourtant démographiquement peu nombreux à l’époque de la Révolution française par exemple. Enfin, elle n’arrive pas à s’expliquer « pourquoi, depuis 1989, le débat se focalise autour du voile en France alors que notre pays se trouve assailli de nombre de problèmes autres et considérables ».
En d’autres termes, pourquoi la société française éprouve-t-elle autant de mal aujourd’hui avec le communautarisme arabo-musulman qu’elle en a eu avec le communautarisme juif par le passé ? La référence au danger que pourrait représenter le communautarisme apparaît comme un alibi si l’on fait le parallèle avec l’indifférence manifestée à l’égard d’autres groupes beaucoup plus étanches (la communauté asiatique par exemple). Le nombre ne semble pas, non plus, être un argument convaincant si l’on fait référence au poids démographique des juifs français durant les siècles précédents. Le parallélisme et les similitudes dans le traitement de ces deux composantes de la société française, dans des périodes historiques certes différentes, est édifiant. À deux siècles de distance, les thèmes et arguments ainsi que les instruments ont peu varié. Les arguments de J. Chirac sont proches de ceux de l’abbé Grégoire, alors que la démarche de N. Sarkozy pour construire un islam de France serait une version adaptée de celle qu’a utilisée Napoléon dans son entreprise de « régénération morale, civile et économique des juifs » et « d’organisation du culte juif ».
La démarche de l’auteure met en exergue les contextes historiques différents dans lesquels s’expriment ces communautarismes ; aujourd’hui, « les clés de déchiffrement du communautarisme traditionnel » ne seraient plus opérationnelles face à ce « nationalisme transnational à multiples entrées auquel nous sommes désormais confrontés ». Selon elle, la République devrait abandonner sa volonté « d’uniformisation de la nation » et son projet de création d’un citoyen modèle ; elle devrait « s’accepter pluraliste » bien que « La France [ne soit] pas habituée à gérer les manifestations tangibles de la multiconfessionnalité, un exercice auquel sont davantage rompus, notamment, les pays protestants, en raison d’un ancrage dans les mœurs du respect de la liberté de conscience ». Elle préconise dans le cadre de ce pluralisme de privilégier le dialogue au lieu de dispositifs législatifs, de surcroît difficiles à mettre en œuvre.
Kamel Kateb
Calvès Gwénaële, L’Affirmative Action dans la jurisprudence de la Cour suprême des États-Unis : le problème de la discrimination « positive », Paris, L.G.D.J., 1998, 380 p.Sabbagh Daniel, L’égalité par le droit. Les paradoxes de la discrimination positive aux États-Unis, Paris, Economica, 2003, 452 p.
La « discrimination positive » fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps dans les débats politiques. D’importation états-unienne, le concept semble s’opposer à la conception française du principe d’égalité et cristallise de nombreuses inquiétudes et oppositions. Ses détracteurs lui reprochent d’ouvrir la voie à une balkanisation du corps social selon des lignes ethnico-raciales ou de sexe, tandis que ses défenseurs voient en lui la seule démarche propre à rétablir l’égalité des chances dans un contexte de durcissement des inégalités. Au cœur du débat, le concept lui-même reste cependant mal défini. Au-delà de sa réception négative du fait de son origine américaine, quelles politiques sont désignées sous l’appellation de « discrimination positive », en quoi consistent-elles et quels en sont les objectifs ?
La parution de l’ouvrage de Daniel Sabbagh vient utilement répondre à ces questions et nous permet de revenir sur celui de Gwénaële Calvès, de parution plus ancienne mais qui a anticipé le débat actuel. Les deux ouvrages résultent de la publication de la thèse des auteurs, la première en sciences politiques et la seconde en droit. Ces spécialisations disciplinaires distinguent clairement les deux approches du même objet : la politique d’Affirmative Action mise en place aux États-Unis à la fin des années 1960, dans le prolongement du mouvement des droits civiques.
En analysant les 16 décisions rendues par la Cour suprême des États-Unis en matière d’Affirmative Action, l’ambition de G. Calvès est d’engager une discussion juridique sur les fondements de cette application particulière du principe d’égalité. Pour ce faire, il s’agit de déconstruire le raisonnement juridique à la lumière des conditions politiques qui en déterminent l’élaboration, dans un mouvement qui reproduit le processus judiciaire lui-même. En effet, comme le rappelle l’auteure, c’est au juge de découvrir « dans le silence du texte, […] les valeurs fondamentales auxquelles s’adosse le principe d’égalité ». Cette fameuse norme constitutionnelle du principe d’égalité resterait fortement abstraite si les différents jugements rendus par la Cour suprême ne l’avaient pas rendue opératoire. Cependant, le passage de la recherche d’une égalité formelle à une égalité effective s’est effectué au prix d’une contradiction ontologique entre la proscription des distinctions raciales (color blindness) et son utilisation à des fins de non-discrimination. Le premier chapitre de l’ouvrage retrace l’historique de l’Affirmative Action tout en suivant le fil rouge de la consolidation de ce « paradoxe ». Le lecteur non-juriste suivra les 95 premières pages avec intérêt, remontant aux origines de l’Affirmative Action et traversant les questions cruciales posées par la mise en place d’une « discrimination positive », appuyée sur la distinction entre les discriminations « bienveillantes » et les discriminations « odieuses » ou « négatives ».
Les deux parties qui suivent respectent une plus grande orthodoxie des études de droit et entrent dans la machine complexe que constitue la Cour suprême. Les avis majoritaires et minoritaires des juges composant la Cour sont disséqués et fournissent une claire présentation des arguments en faveur ou contre l’Affirmative Action, ne laissant aucune zone d’ombre et n’évitant aucune considération sur les raisons présidant à la mise en place d’un tel dispositif (une discrimination historique exercée à l’égard des Noirs et des autres minorités raciales), ou sur les conséquences positives et négatives à attendre de ce dispositif d’action. Loin de se limiter à la seule rhétorique juridique, l’exposé des thèses et arguments en présence permet de soulever des questions de philosophie politique et, plus encore, d’épistémologie des classifications sociales et statistiques.
Dans une conclusion lapidaire, l’auteure (dont on ne devine pas clairement la position à l’égard de l’Affirmative Action tout au long de l’ouvrage) laisse la contradiction irrésolue du point de vue du droit. Selon elle, si le droit ne peut pas trancher entre les deux stratégies, celle du color blindness et celle de la prise en compte de la race à des fins positives, c’est que les juges statuent sur des principes politiques et visent à fournir des solutions pratiques à la lutte contre les discriminations. Ils sont appelés à fonder le droit sur des « évaluations extra- ou métajuridiques » qui répondent à des objectifs politiques. L’homologie entre le système historique de discrimination et son pendant positif de correction ou réparation est commandée par la nécessité de défaire ce qui a été inscrit dans les systèmes de classification et les modalités d’accès aux droits. Poursuivant son raisonnement et glissant fugitivement vers la situation française, l’auteure se fait catégorique : « il n’y a, pour nous, aucun enseignement pratique à retirer de l’expérience américaine », car la France est formée « de citoyens qui, depuis au moins deux siècles, ne relèvent d’aucune “race”, “ethnie”, “communauté” ou autre “minorité” ». On peut la suivre sur ce terrain, sauf à considérer l’expérience coloniale et ses séquelles, qui sont précisément à l’origine du développement de la thématique des discriminations dans le débat politique français, à défaut d’inspirer les normes juridiques, comme une homologie qui justifierait le développement d’une politique de correction.
L’ouvrage de Daniel Sabbagh a un air de familiarité avec le précédent, mais aborde différemment la question de la « discrimination positive ». Tout en reprenant également les arrêts stratégiques de la Cour suprême, il les replace dans une perspective politique plus vaste et, surtout, entreprend une confrontation des différentes théories de la justice validant ou critiquant l’Affirmative Action. Au fil de la présentation des « discours de justification » et des « stratégies de légitimation », l’auteur analyse les modalités pratiques de mise en place du système d’intervention, s’interrogeant sur leur conformité avec les horizons ouverts par les théories de la justice. Ouvrage à la lisière de différentes disciplines (sciences politiques, sociologie juridique, analyse des politiques publiques), L’égalité par le droit propose une discussion serrée sur les tenants et les aboutissants d’une stratégie d’action à maints égards paradoxale. Bien que les ingrédients commencent à en être connus, l’incroyable complexité des débats qui entourent la définition de la « discrimination positive » – et notamment les contradictions que recèle l’homologie entre la « race » de la période ségrégationniste et sa reprise dans l’édifice antidiscrimination, déjà relevées par G. Calvès –, étonne le néophyte qui s’arrêterait à la vision simpliste d’une Amérique foncièrement raciste où la « ligne de couleur » tient lieu de dogme intangible et ininterrogé. Au-delà de l’analyse de la politique publique, D. Sabbagh s’interroge sur les raisons de la prise en compte politique et juridique de la « race » dans un pays qui, simultanément, proscrit les distinctions raciales tout en les inscrivant profondément dans l’appareillage de classement social et statistique.
Mais l’Affirmative Action n’est pas une politique figée, définie en 1964 et poursuivie de façon inchangée depuis lors. Bien au contraire, elle n’a cessé de s’élaborer et de se transformer durant les trente années de son existence. Les derniers développements montrent une remise en cause de cette politique, avec l’abandon du dispositif dans plusieurs États au profit d’une politique territorialisée. Cette évolution décline une des modalités du dépassement de l’identification raciale, horizon que s’assignent aussi bien les politiques de « discrimination positive » que celles qui proscrivent toute prise en compte de la « race » dans les politiques publiques. Il s’agit là sans doute du paradoxe central formé par la discrimination raciale et les stratégies visant à la réduire : si la fin est identique, les moyens de l’atteindre s’opposent en tout point. À l’issue de l’ouvrage, là encore, pas de conclusion définitive. Impossible de déterminer ce qui l’emporte entre les avantages et les inconvénients de chacune des stratégies. Le lecteur aura croisé une foule de concepts et de références qui forment l’équipement théorique et pratique de la politique antidiscrimination et aura été convaincu par les analyses inventives de D. Sabbagh. Enfin, sans que l’auteur suggère explicitement la comparaison, son inspection de l’Affirmative Action produit une formidable résonance dans le contexte français. La seule présentation détaillée d’une approche et d’une politique volontiers caricaturées dans les débats français invite à ouvrir de nouveaux espaces de réflexion.
Patrick Simon
Perlmann Joel, Waters Mary C. (ed.), The new race question. How the census counts multiracial individuals, New York, Russel Sage Foundation, 398 p.
En 2000, pour la première fois de son histoire, le recensement aux États-Unis a donné la possibilité de cocher plusieurs réponses à la question sur la « race », c’est-à-dire de faire état d’une « multiplicité d’origines raciales ». Cette opportunité qui peut paraître anodine est à l’origine d’un séisme qui a secoué aussi bien les sciences sociales que les administrations en charge des politiques publiques. Pour en prendre acte et considérer toutes ses conséquences, une conférence s’est tenue à l’Institut Levy d’études économiques en septembre 2000, réunissant des spécialistes de différents horizons disciplinaires et des acteurs de l’administration statistique et politique. L’ouvrage dirigé par Joel Perlmann (Levy Economics Institute) et Mary Waters (Harvard University), tous deux éminents sociologues et historiens de l’immigration et des relations interethniques aux États-Unis, regroupe les contributions à cette conférence et offre le panorama le plus diversifié et complet de la question des classifications raciales dans la statistique américaine.
En quatre parties et 19 chapitres, les dimensions méthodologiques, politiques, sociologiques et historiques des classifications raciales sont explorées à l’occasion de ce qui est considéré par de nombreux auteurs comme un tournant dans l’histoire du « dilemme américain », c’est-à-dire la place des « minorités raciales » dans la société américaine. Comme le rappellent J. Perlmann et M. Waters dans leur introduction, ce qui peut apparaître à première vue comme une question technique enclenche une révolution du système de relations raciales à travers deux conséquences majeures : la reconnaissance des « unions mixtes » et de la portée des brassages entre les « races », la remise en question du dispositif antidiscrimination qui utilise les classifications standard. La question qui traverse toutes les contributions est bien celle d’une nouvelle ère pour l’appréhension des « races ». Un débat court de chapitre en chapitre entre ceux qui pensent que la prise en compte des déclarations multiples va invalider à terme la politique d’Affirmative Action et ceux qui considèrent cette évolution comme compatible avec la logique du dispositif et n’envisagent pas de transformations à court terme.
Dans ce débat, l’éventualité d’une disparition des classifications raciales n’est pas évoquée, mais la signification de ces catégories et leur finalité sont réexaminées à la lumière de la nouveauté des réponses multiples. Pourtant, seulement 2,6 % des Américains ont déclaré appartenir à plus d’une « race » dans le recensement. Compte tenu du caractère marginal de l’option, on peut s’interroger sur l’ampleur réelle des mélanges raciaux, dont de nombreux auteurs rappellent qu’ils sont bien supérieurs à ce qui est déclaré. Une telle distorsion vient souligner la dimension conventionnelle de la catégorisation : elle n’enregistre pas nécessairement une « généalogie raciale », mais bien plutôt une combinaison entre l’identité pour soi et l’identité pour les autres. Que cette convention soit subitement révélée dans tout son arbitraire par la possibilité d’une déclaration multiple fragilise incontestablement l’édifice des classifications raciales si l’on croit qu’elles représentent bien des identités concrètes.
La question prend évidemment une autre dimension lorsqu’elle s’applique aux multiples autres sources d’enregistrement statistique que sont les registres tenus par les employeurs, les écoles et universités, les administrations, etc. Ici, la statistique ne doit pas refléter une réalité sociale mouvante, elle dispose des catégories d’action. La possibilité offerte par le recensement répond à une demande de reconnaissance de la multiplicité des « origines raciales » mais pose d’importants problèmes de conversion pour les administrations en charge de l’Affirmative Action. Les techniques de bridging (appariement) pour reconstituer des nomenclatures avec des « races » exclusives ont été développées et sont discutées dans l’ouvrage. Elles posent d’intéressantes questions aussi bien méthodologiques que théoriques sur la signification de la « race » et les usages de la statistique dans l’action publique. La dernière partie de l’ouvrage donne la parole aux auteurs de référence sur l’histoire du recensement américain (Margo Anderson, Peter Skerry, Kenneth Prewitt, Melissa Nobles) et dans le domaine des études sur le « renouveau ethnique » au cours des années 1960 (Nathan Glazer, Werner Sollors).
Patrick Simon
Crul Maurice, Vermeulen Hans (ed.), The future of the second generation: the integration of migrant youth in six European countries, numéro spécial de l’International Migration Review, vol. 37, n° 144, 2003, p. 965-1302.Portes Alejandro (ed.), The new second generation, New York, Russell Sage Foundation, 1996, 246 p.Rumbaut Ruben G., Portes Alejandro (ed.), Ethnicities: children of immigrants in America, Berkeley, University of California Press et New York, Russell Sage Foundation, 2001, 334 p.Portes Alejandro, Rumbaut Ruben G., Legacies: the story of the immigrant second generation, Berkeley, University of California Press et New York, Russell Sage Foundation, 2001, 406 p.
Pour la première fois de leur histoire, le vieux et le nouveau continent suivent une temporalité comparable et se voient confrontés à des questions communes en matière d’immigration et d’intégration. Jusqu’ici, l’Europe rencontrait des situations que les États-Unis avaient déjà expérimentées trente ou cinquante ans auparavant. La France faisait exception dans ce grand décalage historique, bien que du point de vue des représentations collectives et du « mythe national », le décalage soit resté tenace
[1]. Les grandes vagues migratoires d’après-guerre en Europe et le retour d’une immigration de masse après l’abolition des quotas en 1965 aux États-Unis ont créé les conditions d’une convergence historique, avec l’arrivée en « âge de citoyenneté » des enfants des migrants venus dans les années 1960. Que ces descendants d’immigrés puissent faire face à des situations identiques ne va pas de soi, mais leur
visibilité dans l’espace social et politique, d’une part, et leurs aspirations communes, d’autre part, semblent justifier leur regroupement sous l’appellation de « seconde génération ».
Une série d’ouvrages consacrés à la situation de la « seconde génération » et à son devenir aux États-Unis ont été publiés depuis une dizaine d’années sous la responsabilité d’Alejandro Portes et de Ruben Rumbaut. Associant de nombreux sociologues, économistes et démographes, ils répondent aux interrogations et inquiétudes sur les modalités de l’intégration de la « nouvelle seconde génération » que l’on compare avec insistance avec les vagues venues d’Europe à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. La question centrale demeure celle de la puissance d’assimilation du modèle américain et des conséquences de l’avènement du multiculturalisme sur les trajectoires d’intégration suivies par les nouveaux Américains. Les débats seront familiers aux lecteurs français, puisque sont discutés les différents modèles d’assimilation qui ont pu fonctionner au début du siècle précédent et leur éventuelle transformation ces dernières années, tandis que l’origine des migrants après 1965, principalement venus d’Asie et d’Amérique latine, est opposée à celle des migrants européens des vagues précédentes.
Si le premier ouvrage coordonné par A. Portes (1996) mettait en scène le débat sur les théories de l’assimilation qui s’est poursuivi depuis lors (opposant Richard Alba, Joel Perlmann et Roger Waldinger, Alejandro Portes et Min Zhou) et proposait quelques études empiriques sur les « secondes générations », notamment sur les pratiques linguistiques et leurs conséquences sur l’accès au marché du travail, la deuxième livraison coordonnée avec R. Rumbaut est l’aboutissement d’un important programme d’enquêtes réalisées entre 1992 et 1996 dans deux agglomérations américaines (Miami/Fort Lauderdale et San Diego). Le premier ouvrage (Legacies) fournit les résultats de l’enquête (The Children of Immigrants Longitudinal Study) et organise l’analyse dans le cadre analytique forgé par Portes, la théorie de l’assimilation segmentée. L’analyse balaie essentiellement le triangle éducation-emploi-système familial et y observe les recompositions identitaires de la « seconde génération », vues notamment à travers le prisme des transmissions linguistiques.
Le second ouvrage (Ethnicities) procède d’une démarche plutôt originale, consistant à mettre la base de données tirée de l’enquête à la disposition de chercheurs spécialistes d’un groupe ethnique observé dans l’enquête pour qu’ils conduisent leur analyse sur ce groupe en particulier et confrontent leurs résultats à la trame analytique construite par les deux auteurs de l’enquête. L’approfondissement de l’exploitation pour chaque groupe permet d’enrichir le constat dressé dans le premier ouvrage, nécessairement plus synthétique, même si aucune des contributions ne remet en question l’axe central qui fonde la théorie de l’assimilation segmentée.
Comme pour les travaux fondateurs de Robert Ezra Park et de l’école de Chicago sur l’assimilation des immigrés aux États-Unis au début du XXe siècle, Portes et Rumbaut construisent leur réflexion en réaction à un débat politique qui stigmatise l’émergence d’une communauté hispanique démographiquement très représentée en Californie et en Floride et dont l’autonomisation, notamment sur le plan linguistique, effraie considérablement. Cherchant à déconstruire les stéréotypes et les idées reçues, ce travail d’enquête vise clairement à promouvoir une autre intelligence de l’intégration des nouvelles secondes générations, invitant à revisiter les théories de l’assimilation à la lumière des résultats obtenus.
La démarche reste à un stade plus préliminaire dans le numéro spécial de l’International Migration Review coordonné par Maurice Crul et Hans Vermeulen. Après une introduction en forme de programme et de synthèse des faits saillants rédigée par les coordonnateurs, la situation de six pays est exposée (Suède, Allemagne, Pays-Bas, Belgique, France et Autriche). La plupart des pays européens découvrent tout juste l’émergence d’une « seconde génération » et commencent à élaborer enquêtes et études pour alimenter les connaissances sur cette nouvelle problématique. Dans le même temps, le statut des enfants d’immigrés varie considérablement selon les codes de la nationalité et les traditions politiques nationales des différents pays européens. Si la problématique peut être commune, les premières analyses montrent une diversité qui ne concerne pas uniquement la situation stricte des descendants d’immigrés à l’école ou sur le marché de l’emploi, les deux domaines retenus pour les articles publiés dans cette livraison. Les définitions de la « seconde génération » et les modalités d’observation sont extrêmement contrastées entre les pays, ce qui implique des différences dans l’analyse même des indicateurs choisis. Difficile de dresser une comparaison terme à terme entre ces descendants d’immigrés et de faire apparaître l’impact des « philosophies nationales d’intégration » sur les trajectoires scolaires et professionnelles de la « seconde génération ». Le lecteur trouvera néanmoins un des panoramas les plus actualisés des données disponibles sur les « secondes générations » dans les pays européens étudiés et pourra tenter de dresser sa propre grille de comparaison à partir de ce matériau.
Patrick Simon
Bernard Philippe, La crème des beurs. De l’immigration à l’intégration, Paris, Éditions du Seuil, 2004, 333 p.
L’auteur se fixe l’objectif de montrer que « le fameux modèle français d’intégration fonctionne » toujours ; la meilleure preuve en serait qu’une « classe moyenne d’origine maghrébine, émancipée, est en train de se constituer ». Pour sa démonstration, il met en scène les parcours biographiques de dix-sept Français d’origine maghrébine qui ont su et, surtout, pu prendre en marche le train de l’intégration. Il veut présenter « ces beurs auxquels le sport et le show-business, mais pas les politiques, ont su donner une image positive ». Cependant, ses choix biographiques n’ont pas porté sur des célébrités comme Zidane, Faudel ou Smaïn mais bien sur d’illustres inconnus ou des personnages publics de second plan, inconnus du grand public pour certains d’entre eux. La démarche choisie est intéressante à plus d’un titre, d’abord parce qu’elle est empreinte d’une grande humanité ; ensuite, la diversité des parcours et des modèles d’intégration ne dissimule pas les difficultés et obstacles que les uns et les autres ont eus à surmonter. Ils sont de la « seconde génération », donc enfants de parents nés à l’étranger cumulant tous les handicaps – analphabétisme des parents ; parents ouvriers faiblement qualifiés avec un projet de retour au pays ; familles nombreuses et relations familiales difficiles ; résidence dans des quartiers dits défavorisés après un séjour dans les bidonvilles ; réseaux sociaux limités ; mémoire familiale à forte charge passionnelle, etc.
Malgré ces handicaps, les personnes choisies par l’auteur montrent par la diversité de leurs trajectoires « qu’il n’existe pas une unique façon de se sentir français » et que les processus d’identification se sont diversifiés, car ils se sont largement individualisés ; en cela l’auteur, tout en défendant le modèle d’intégration à la française, montre que finalement, si elle continue de fonctionner, la machine à intégrer ne dispose plus d’un moule unique et que l’intégration n’est pas forcément synonyme de disparition des particularités identitaires. Le pari de la promotion sociale contre l’abandon des attributs d’une construction identitaire singulière comme fondement de l’intégration est largement remis en cause par ces Français qui « contribuent de manière originale au fonctionnement de la société ». Le choix de ces dix-sept portraits, plus particulièrement celui des histoires de vie retracées, a été fait parce que « célèbres ou inconnus, croyants ou agnostiques », ils ne sont pas des exceptions. Ils témoignent « de la constitution d’une classe moyenne d’origine maghrébine, émancipée, dont la liberté d’esprit signe une intégration conquise par de multiples voies et chemins de traverse ». Comme le dit si bien l’auteur, leur intégration réussie a été faite sans avoir à choisir « entre la fidélité à leurs origines et le plein exercice de leur citoyenneté française, nouvelle version du dilemme entre "la justice et ma mère" d’Albert Camus ». L’auteur laisse cependant ouverte la question posée par les parcours des dix-sept personnages qui sont au cœur de la réflexion : reflètent-ils une « réinvention de la promesse républicaine d’égalité » ou ne sont-ils que « des Arabes qui cachent la forêt » ?
Kamel Kateb
Green Nancy, Repenser les migrations, Paris, Puf, 2002, 138 p.
Dans un court essai, l’historienne Nancy Green, qui mène depuis plusieurs années avec bonheur l’analyse comparée de la migration juive d’Europe centrale et orientale aux États-Unis et en France
[2], étend et systématise son approche comparative pour « repenser les migrations ». La comparaison internationale est ici utilisée pour prendre de la distance à l’égard des tropismes nationaux qui emprisonnent la recherche sur l’immigration, tendant à reproduire dans ses analyses mêmes les stéréotypes et les cadres de pensée qu’elle devrait critiquer. Or, le détour par le comparatisme permet de relativiser « l’exceptionnalisme » qui prévaut dans l’étude des migrations et fournit tant d’explications commodes à des phénomènes finalement plus universels qu’il n’y paraît. Le propos de Nancy Green est d’exploiter la comparaison pour déconstruire les processus de mobilité et le rôle joué par les réseaux ou communautés ethniques dans ces trajectoires, réintroduire la perspective qui relie les pays de départ aux pays d’installation et restituer la véritable place, presque toujours ignorée, des femmes dans les migrations et pour cela « relire l’historiographie du champ migratoire sous l’angle du genre sexuel ».
On l’aura compris, il s’agit essentiellement d’histoire et d’historiographie dans cet essai, mais les résonances actuelles sont omniprésentes et la mise en perspective souligne de nouveau, comme l’avait déjà fait l’ouvrage édité par D. Horowitz et G. Noiriel (
Immigrants in Two Democracies, French and American Experience, New York University Press, 1992), le minimalisme du traitement accordé à l’immigration par les sciences sociales françaises jusque dans les années 1970. Discutant du regain d’intérêt pour l’expérience américaine à partir des années 1970 en France, l’auteure pointe les anachronismes et schématismes qui émaillent la reprise des travaux états-uniens et identifie la circulation des concepts d’un bord à l’autre de l’Atlantique. On s’étonne du reste qu’elle ne commente pas plus avant une affirmation forte de D. Schnapper, qui statuait dans
La France de l’intégration que « c’est parce que les formes de l’intégration nationale sont différentes en France et aux États-Unis qu’il ne faut pas importer sans les critiquer les concepts élaborés dans la société et la sociologie américaines »
[3]. Une proposition ou trop générale (ne pas utiliser des concepts sans les critiquer : qui ne ratifierait une telle proposition ?) ou trop définitive (les concepts sociologiques sont nationalement situés et ne peuvent s’appliquer à des contextes distincts de ceux qui en sont à l’origine), qui contredit la démarche adoptée par N. Green : appliquer les lunettes américaines sur la société française et, inversement, pour observer ce qui relève du national et de ses structures profondes comme ce qui relève des processus de mobilité et d’intégration suivis par les communautés immigrées. Une démarche particulièrement heuristique, dont l’essentiel est ici restitué.
Patrick Simon
Bertoncello Brigitte, Bredeloup Sylvie, Colporteurs africains à Marseille. Un siècle d’aventure, Revue Autrement (Coll. Français d’ailleurs, peuple d’ici), HS n° 145, octobre 2004, 167 p.
Cet ouvrage propose un point de vue à la fois historique et sociologique sur les mouvements migratoires africains à Marseille et sur l’émergence de la communauté africaine de cette ville. Les auteures (Brigitte Bertoncello, géographe-urbaniste, et Sylvie Bredeloup, socio-anthropologue) s’appuient sur des documents d’archives revisités au regard des récits de vie qu’elles ont recueillis auprès de migrants, encore installés en France pour certains. Des extraits de ces récits ponctuent l’ensemble du texte en proposant des portraits correspondant aux différents types de migrants qui se dégagent.
Ce travail se détache volontairement de la question de l’ouvrier immigré, pour traiter celles de l’entrepreneur indépendant et des petits métiers, largement associés à l’image du colporteur africain qui arpente les rues des grands centres urbains comme Marseille. Cette ville apparaît d’ailleurs comme l’espace privilégié du transit et de ce type d’implantation africaine en France. En amont, les auteures dégagent trois figures emblématiques de cette communauté d’entrepreneurs : celles du marin, du colporteur et de l’aventurier. Elles revisitent pour chacune de ces figures l’historique de son implantation marseillaise, au regard de son cheminement en métropole et par rapport aux populations, immigrées ou non, qu’elles ont côtoyées à Marseille.
La figure du marin émerge après la première guerre mondiale, alors que démobilisés, nombre de marins coloniaux décident de rester à Marseille. La préca-risation de leur statut va les rendre très sensibles à la conjoncture, dans le contexte de crise qui secoue le secteur marinier dès le lendemain de la Grande Guerre puis dans les années 1930. Employés par défaut lorsque la main-d’œuvre locale est défaillante, ou pour casser les grèves des employés réguliers dans les années 1950, ils sont de plus en plus marginalisés dans leur profession. Dépassés par les évolutions technologiques de l’époque, ils sont largement relégués à quai, comme dockers, ou prennent la tête de petits cafés-restaurants pour ceux qui ont pu dégager un pécule. Les auteures montrent bien comment ces hommes de la mer ont ainsi initié un ancrage africain dans la cité, qui s’est renforcé à chaque nouvelle vague d’immigration.
La figure du « colporteur mouride » est aussi particulièrement bien fouillée. Elle émerge dans les années 1960 à partir d’une ethnie/caste d’artisans de la région de Touba au Sénégal, qui ont fui la sécheresse et la condamnation de leur avenir en brousse. Cette population aux abois, réceptive au tourisme et à l’engouement européen pour les « arts nègres », se spécialise dans la fabrication artisanale d’objets d’art en bois, s’organise en confrérie religieuse, et improvise un système commercial qui s’imposera rapidement et exclusivement dans toute l’Europe. Le dispositif, en adaptation permanente, diversifie les produits à la demande, passant de la statuette en bois aux gadgets de Hongkong, écoule les marchandises auprès de réseaux de distribution préexistants et s’appuie sur un système solidaire très efficace qui facilite l’insertion économique et sociale de ses membres en utilisant les réseaux de la confrérie. Mais, à Marseille, le système de distribution locale est déjà monopolisé par les populations nord-africaines. Les inévitables conflits qui opposent ces deux groupes de commerçants atteignent leur paroxysme dans les années 1980. Puis le marché est inondé par des commerçants asiatiques organisés et compétitifs, qui évincent rapidement le commerce mouride itinérant. Seuls les mourides sédentarisés tirent leur épingle du jeu en travaillant pour ces nouveaux réseaux, tout en restant attachés à leur culture religieuse et identitaire. Le regroupement familial va progressivement pérenniser leur présence et celle de leurs descendants. Ils s’imposent progressivement comme médiateurs dans les frictions qui opposent les commerçants africains aux maghrébins et à l’administration municipale.
Parallèlement, dans le contexte de crise économique et politique qui gagne pratiquement tout le continent africain dès les années 1980, une autre catégorie de migrants jusque-là temporaires, celle des étudiants africains, va tendre à se sédentariser à Marseille comme ailleurs en France. La saturation des débouchés dans la fonction publique de leurs propres pays, ainsi que le durcissement des politiques migratoires françaises, vont amener ces populations à s’accrocher à la métropole pour y envisager leur avenir et y sauvegarder celui de leur communauté. La reconversion de ces étudiants dans différents secteurs de l’économie urbaine est décrite comme une aventure sans merci, où la mobilité et la flexibilité maximales sont la règle, dans un environnement très concurrentiel et déjà occupé par d’autres commerçants africains. Ils poursuivent la conquête progressive de l’espace marseillais, partie des sites portuaires, pour gagner les rues piétonnes, puis les hôtels meublés, bars, restaurants, salons ou magasins, dont les arrière-boutiques se transforment à l’occasion en espaces de transaction ou en QG de militants panafricanistes. Mais la catégorie spécifique des « reconvertis » dispose d’un avantage inégalé : son capital culturel et sa bonne connaissance des institutions françaises. Ces intellectuels développent le créneau porteur de la « culture africaine » dans un commerce de détail ou de restauration, d’ambiance plus raffinée que leurs concurrents. Ils contribuent par ailleurs à initier un début de reconnaissance communautaire, en prenant la tête de mouvements associatifs issus du rapprochement, forcé par la conjoncture, entre les différents types de migrants africains jusque-là relativement isolés les uns des autres, à la fois dans leurs objectifs et leurs aires d’action. Encore naissant à Marseille, mais à l’image de ce qui se profile dans la capitale, ce nouvel esprit associatif encourage l’expression et la reconnaissance d’une africanité, qui a eu bien du mal a émerger de la diversité des héritages migratoires, mais qui œuvre aujourd’hui à la structuration d’une communauté africaine à Marseille.
L’ouvrage évoque dès le début de cette longue épopée migratoire l’impact des pratiques de regroupement familial sur le développement d’un petit commerce féminin bien distinct de celui des hommes. Si, brièvement, quelques figures féminines apparaissent dans leur spécificité, l’ouvrage aurait sans doute pu laisser plus de place à cette catégorie d’entrepreneuses, qui n’appartient par définition à aucune des trois figures emblématiques masculines évoquées. Sans les opposer aux catégories des marins, colporteurs et aventuriers autour desquelles le commerce féminin s’est construit, ces femmes migrantes constituent bien un groupe à part qui, loin d’être statique, s’est adapté différemment aux espaces commerciaux dont elles ont pu s’emparer, en marge du système de colportage masculin et du système commercial marseillais. De même, la figure de l’aventurier, présentée comme emblématique des dernières vagues de migration africaine, souffre d’une vision un peu trop étroitement liée à l’étudiant reconverti, alors que là encore, le regroupement familial a considérablement diversifié les profils des migrants. Il n’en reste pas moins que la restitution de ce siècle d’aventure expose clairement la manière dont passé et présent se sont articulés pour façonner la figure de l’entrepreneur migrant africain.
Christine Tichit
[1]
Sur ce sujet, voir l’ouvrage de Nancy Green analysé plus loin.
[2]
Voir
Du Sentier à la 7e Avenue, Paris, Puf, 1998.
[3]
D. Schnapper,
La France de l’intégration. Sociologie de la nation en 1990, Paris, NRF, Gallimard, 1991, p. 88.