2004
Population
Bibliographie Critique
Famille et parenté : normes et comportements
Coordonnée par
C. Rossier
Unité « Fécondité, famille, sexualité », Ined
Responsable de la rubrique : Kamel Kateb avec le concours de Dominique Diguet du service de la Documentation de l’Ined
Lesthaeghe Ron (ed.), Meaning and choice: value orientations and life course decision, The Hague, NIDI and Brussels, CBGS, 2002.
Les démographes ont encore souvent des difficultés à prendre en compte la notion de culture dans leurs analyses (quantitatives) des projets familiaux, des processus migratoires ou des comportements de santé. Les explications démographiques restent fondées, le plus souvent, sur le concept d’intérêts individuels modélisés comme découlant (partiellement) des positions sociales des individus et de leur place dans le cycle de vie. Le premier avantage de ce livre est de montrer clairement - en ce qui concerne le passage à l’âge adulte, la formation ou la dissolution des ménages et l’organisation de la vie familiale - que les significations que les individus accordent au monde sont liées aux comportements qu’ils adoptent. Toutes les études rassemblées ici (sauf celle de Thomson au chapitre 8, qui a été confronté à des problèmes de mesure) mettent en avant des corrélations entre des variables d’attitudes et des comportements, et ces liens restent significatifs lorsque les auteurs introduisent dans les régressions des variables relatives à la position socio-économique des individus. De fait, Moors conclut son chapitre ainsi :
« Given the growing evidence that ideational factors do seem to matter, attention can be shiftedfrom the question “do they matter?” to “what ideational factors matter, and when or why they matter?” ».
(chapitre 7, p. 249)
Cette remarque constitue en réalité le point de départ de ce livre. Pour comprendre le lien entre attitudes et comportements, qui a d’abord été mesuré seulement de manière transversale, Lesthaeghe et Moors (chapitre 1) montrent qu’il est désormais nécessaire d’adopter une perspective longitudinale, de manière à démêler les effets de sélection (le sens que les individus donnent au monde les amène à faire tel ou tel choix de vie) des effets d’adaptation (les comportements des individus les amènent à réviser leurs points de vue). Un séminaire a ainsi rassemblé des chercheurs travaillant sur des données longitudinales collectées aux États-Unis et en Europe à la fin des années 1980 et au début des années 1990; les attitudes et les comportements des individus dans le domaine de la formation de la famille y ont été relevés à plusieurs reprises et à quelques années d’intervalle. La moitié des chapitres du livre issu de ce séminaire (1, 2, 4, 5 et 7) mettent en avant un phénomène de sélection des comportements en fonction des attitudes, résultats qui pour raient être mis en rapport avec les théories sociologiques de la socialisation, par exemple la notion d’habitus de Bourdieu. L’autre moitié des chapitres (3, 6, 9 et 10) montrent l’existence d’un phénomène d’adaptation des attitudes aux comportements, et ces résultats pourraient s’inscrire dans les théories psychologiques de la « dissonance cognitive », ainsi que dans les théories sociologiques plus proches de la phénoménologie qui conceptualisent la culture comme une gamme de justifications idéologiques dans laquelle les individus piochent au gré des circonstances. On regrettera l’absence d’une conclusion, qui ancrerait les résultats obtenus dans différents paradigmes des sciences sociales, et contribuerait à éviter que les démographes ne soient amenés à redécouvrir les systèmes de sens des individus.
On peut faire deux remarques d’ensemble sur ces chapitres. Tout d’abord, toutes les analyses sont confrontées au problème de la mesure des attitudes, des valeurs ou des orientations normatives (quel que soit le terme choisi par les auteurs). La plupart des auteurs travaillent sur la base d’un nombre élevé de questions d’attitudes, à partir desquelles des valeurs sous-jacentes sont repérées grâce à une analyse factorielle ou en composantes principales (cette démarche est évaluée par Moors au chapitre 7). Les démarcations entre attitudes et valeurs peuvent aussi être fixées a priori, et les différentes questions d’attitudes peuvent être mesurées comme autant de scores sur une échelle de valeur prédéterminée. Il est frappant de constater que la construction des questions d’attitudes utilisées ne semble avoir fait l’objet d’aucune étude qualitative exploratoire; les références à une littérature méthodologique dans ce domaine restent également peu fréquentes. Seul Berrington (chapitre 10) relève le décalage et l’ambiguïté de nombreuses questions utilisées. À la décharge de ce type de recherche, les impératifs de la continuité des données peuvent conduire les chercheurs à garder longtemps des questions d’attitudes qui « vieillissent ». Une approche originale semble être celle de Liefbroer (chapitre 9) qui, au lieu de demander aux répondants s’ils sont d’accord ou non avec certaines affirmations (un formatage binaire qui ne permet souvent pas de rendre compte de la complexité de la pensée), leur demande de donner leur sentiment du moment (plus ou moins positif ou négatif) par rapport à différents modes de vie (on raisonne ici en termes affectifs plutôt que cognitifs).
Les études rassemblées dans ce livre, de par l’échelle de temps adoptée (quelques années dans la vie des individus), s’intéressent finalement plus à la formation et à la variation des attitudes au cours du cycle de vie qu’aux changements accompagnant les bouleversements survenus dans la famille au cours des dernières décennies aux États-Unis et en Europe. Seule une partie des auteurs (Bumpass au chapitre 5, ou Jansen et Kalmijn dans le chapitre 4) inscrivent explicitement leurs analyses dans la problématique du changement social, et adoptent comme horizon explicatif la deuxième transition démographique.
Les analyses fort stimulantes de ce livre suggèrent deux extensions. Tout d’abord, pour comprendre le retard et la diversification actuelle du passage à l’âge adulte et de la formation de la famille dans les sociétés occidentales contemporaines, il paraît plus fructueux d’essayer de saisir les modifications du rapport au monde des individus dans une multitude de dimensions (ce qui est tenté dans certains chapitres) que de se cantonner à l’étude des opinions strictement en rapport avec le comportement étudié (l’option de la plupart des auteurs de ce livre). Par ailleurs, les relations entre les différentes dimensions du système de sens d’un individu pourraient faire l’objet d’investigations plus poussées, toujours en rapport avec les comportements démographiques étudiés. Le chapitre de Berrington (chapitre 10) souligne enfin l’importance renouvelée d’articuler étroitement l’analyse de la production de sens à celle de la position sociale des individus.
Toutes les études présentées dans ce livre prennent en compte les significations que les individus donnent au monde pour comprendre les comportements démographiques. Mais ces études ne se posent pas la question de la fonction sociale des configurations de sens rencontrées dans une société, c’est-à-dire du rôle que ces configurations jouent dans l’organisation (de segments) du champ social. En d’autres termes, on ne se demande pas ici pourquoi les individus adoptent telles visions et non d’autres. Une analyse de ce genre impliquerait un changement d’unité (un changement d’échelle dans l’espace social), puisqu’on a besoin, pour la mener à bien, de données saisies au niveau d’un ensemble social. La comparaison d’attitudes d’individus provenant de contextes différents offre une première approximation dans une telle approche ; mais pour procéder plus directement, il sera nécessaire d’adopter une méthodologie multiniveau. L’adoption d’une autre échelle de temps (le temps historique) semble également plus adaptée à l’analyse “macro” de la culture en démographie. Les travaux de Lesthaeghe, cités de très nombreuses fois dans cet ouvrage, et qui mettent en rapport la deuxième transition démographique avec l’émergence du post-modernisme, vont dans cette direction.
Clémentine Rossier
Duchêne Josianne (éd.), Enfants nés dans le mariage et enfants nés hors mariage. Inégalités et disparités en Europe. Contextes législatifs des prestations familiales et normes sociales et culturelles, Louvain-la-Neuve, Academia Bruylant, 2004, 174 p.
C’est à un travail ambitieux que s’est attelée une équipe internationale de chercheurs appartenant à quatre centres de recherche bien connus
[1], réunie sous la direction de Josianne Duchêne : recenser et décrire les facteurs pouvant expliquer les différences observées en Europe occidentale dans la fréquence des naissances hors mariage et son évolution depuis les années 1960. La recherche couvre les quinze pays de l’Union européenne (dans les frontières d’avant mai 2004), ainsi que la Suisse et la Norvège. Financée dans le cadre d’une convention avec la Commission européenne, elle a donné lieu à un rapport en deux tomes dont ce livre reprend quelques chapitres. Le premier chapitre est en fait le rapport de synthèse (tome 1 du rapport), tandis que les quatre chapitres suivants ne reprennent que les rapports remis sur les quatre principaux pays ayant participé à la recherche (Belgique, France, Italie et Suisse).
Le chapitre de synthèse, rédigé par Philippe Wanner, Josianne Duchêne et Els Bauwens, dresse d’abord un état des lieux de l’évolution de la proportion des naissances hors mariage en Europe depuis 1960, en regroupant les pays selon la période à laquelle cette proportion a commencé à augmenter, et selon le niveau atteint par cette proportion aujourd’hui. Les auteurs distinguent ainsi cinq groupes de pays : la Suède et le Danemark; la Norvège et l’ancienne RDA; la France, le Royaume-Uni, la Finlande et l’Autriche; l’Irlande, les Pays-Bas, le Portugal, le Luxembourg, la Belgique, l’ancienne RFA et l’Espagne; enfin, la Suisse, l’Italie et la Grèce.
Dans une deuxième partie, les caractéristiques des mères de ces enfants sont décrites rapidement : diminution de la proportion de mères vivant seules, augmentation de l’âge des mères et des proportions de deuxièmes naissances.
Vient ensuite une partie intéressante sur les alternatives face à une conception hors mariage, qui intègre non seulement les avortements dans l’analyse, mais également les conceptions ayant abouti à une naissance dans le mariage (conceptions prénuptiales) et les comportements de légitimation après la naissance (reconnaissance paternelle, légitimation par mariage). Cette partie se termine par un tableau comparatif, qui caractérise chaque groupe de pays en fonction de la fréquence et de l’évolution de ces différents comportements alternatifs face aux conceptions hors mariage.
Une quatrième partie du chapitre est consacrée à l’évolution du « contexte démographique » dans lequel les naissances hors mariage ont augmenté : baisse de la fécondité, chute de la nuptialité, accroissement de la divortialité. Les analyses se basent sur l’évolution des différents indicateurs conjoncturels, et sont présentées selon les mêmes regroupements de pays qu’en début de chapitre. Cette partie se termine par une analyse de la dissociation entre mariage et première naissance basée sur la comparaison des âges moyens (conjoncturels) des femmes au premier mariage et à la première naissance.
Une cinquième partie traite des changements sociaux et culturels qui ont accompagné ou peuvent expliquer l’augmentation des naissances hors mariage. Il s’agit d’abord de la libéralisation des mœurs, dont les grandes étapes sont ainsi caractérisées : « séparation de la sexualité et du mariage » (i.e. déclin de la réprobation des rapports sexuels avant le mariage), « séparation de la cohabitation conjugale et du mariage » (acceptation progressive de la vie en couple sans mariage), « séparation du mariage et de la naissance » (il n’est plus nécessaire d’être marié pour avoir un enfant) et, enfin, « perte du caractère sacré du mariage », celui-ci devenant seulement une option de vie. D’après les auteurs, les pays nordiques se positionnent nettement dans la dernière étape, tandis que la Grèce vient seulement de franchir la première, la Suisse et l’Italie en sont à la deuxième, la Belgique et les Pays-Bas à la troisième. Ils soulignent ensuite le rôle de l’usage de la contraception, sans lequel cette dissociation entre sexualité, mariage et naissance n’aurait pu se produire. Ils en viennent enfin au rôle de l’évolution de la place de la femme dans la société, analysée essentiellement à partir des taux d’activité féminine. La partie se termine par une analyse de la diffusion de la cohabitation hors mariage, qui peut, selon les pays et selon les étapes franchies, être caractérisée de durable ou de pré-maritale, selon qu’elle devient ou non le cadre dans lequel naissent et grandissent des enfants. Les pays sont alors classés en quatre groupes selon la tolérance plus ou moins élevée envers la cohabitation hors mariage, et le découpage choisi suit de près la proportion des naissances hors mariage dans les années récentes, allant du Nord (auquel s’ajoute la France) au Sud de l’Europe, en passant par le Centre.
Un sixième point est consacré à la législation relative à la famille. L’évolution du droit de la filiation est traitée très rapidement, sans être véritablement reliée au thème, et l’on aurait aimé un tableau récapitulant les principales discriminations dont faisaient ou font encore l’objet les enfants nés hors mariage (ou leurs parents) dans chaque pays, et les dates des changements. La partie consacrée à la politique familiale est plus étoffée, et regroupe les pays en quatre catégories, selon l’orientation de leur politique familiale vis-à-vis des enfants. Les auteurs distinguent ainsi le modèle nordique ou étatique, le modèle parental (France et Belgique), le modèle « père soutien de famille » (Allemagne, Suisse, Pays-Bas et Luxembourg), le modèle de non-intervention (Royaume-Uni) et enfin, le modèle des pays du Sud ou modèle intergénérationnel. Chacun de ces modèles est illustré par un graphique mettant en relation l’évolution de la proportion des naissances hors mariage avec des changements législatifs dans un pays-type. Malheureusement, ces graphiques intéressants sont peu commentés, et faute d’explication précise, le lecteur n’est pas toujours à même de comprendre le lien entre les deux variables.
Enfin, le chapitre se termine par un tableau assez bref de l’inégalité de situation des enfants nés hors mariage, à travers deux indicateurs : la mortinatalité et la mortalité infantile. Suivent quelques pages de « recommandations et conclusions », recommandations formulées essentiellement en termes de suppression des discriminations subsistantes, dans le domaine du droit et de la législation fiscale et sociale et, pour certains pays, de prévention des grossesses accidentelles.
Suivent quatre chapitres très intéressants exposant la situation détaillée de la France (Francisco Munoz-Pérez), la Belgique (Els Bauwens et Josianne Duchêne), la Suisse (Laurence Charton et Philippe Wanner) et l’Italie (Aurora Angeli). Ces chapitres sont structurés presque de la même manière ; ils comportent tous une partie de statistiques démographiques assez complète et une partie sur la législation, également assez fouillée : droit de la filiation, droit social et fiscal, prestations familiales. Bien que la relation entre cette législation et les naissances hors mariage ne soit pas toujours évidente pour le lecteur, on ne peut que regretter que les recensions analogues effectuées pour les autres pays n’aient pas été publiées, ou au moins un peu synthétisées. Car on comprend bien, à la lecture de certains textes, que la législation, reflet de l’attitude d’une société à l’égard de ces naissances, contribue certainement à en freiner le développement lorsque la société les réprouve. C’est le cas en particulier en Suisse, où les droits du père en matière de transmission du nom et de la nationalité et en matière d’autorité parentale, par exemple, sont assez réduits, et où la législation sociale et fiscale ne reconnaît pas les couples non mariés.
Ces quatre chapitres nous livrent toute la richesse des informations recueillies sur chaque pays par les chercheurs participant au programme, que le chapitre introductif n’a pas toujours parfaitement su mettre en perspective. Ainsi, après la lecture de ce livre, certaines questions demeurent sans réponse, en particulier pour les cas atypiques : pourquoi en Irlande, pays très catholique, la part des naissances hors mariage augmente-t-elle si vite? S’agit-il de naissances plutôt accidentelles ou d’une diffusion très rapide de comportements « modernes »? Pourquoi au contraire en Autriche, où la tolérance vis-à-vis de ces naissances semble assez ancienne, l’augmentation est-elle si lente? Et en Grèce, quel est le rôle de la législation sur le maintien de la fécondité hors mariage à un niveau aussi faible? Au Danemark, pays pourtant considéré comme un des précurseurs en la matière, la part des naissances hors mariage est en léger recul depuis dix ans : existe-t-il une explication qui relèverait de la législation? Ces quelques regrets n’enlèvent rien au plus grand mérite de ce livre : avoir dressé une synthèse comparative de la situation des naissances hors mariage en Europe depuis 1960.
France Prioux
Ensellem Cécile, Naître sans mère? Accouchement sous X et filiation, Presses universitaires de Rennes (coll. Le Sens Social), 2004, 308 p.
Ce livre s’insère dans une réflexion sur les filiations hors normes, dans lesquelles les trois dimensions biologique, sociale et juridique de la filiation sont dissociées, comme c’est le cas dans les familles recomposées, adoptives ou issues de l’assistance médicale à la procréation. Cet ouvrage de Cécile Ensellem reprend et complète sa thèse de sociologie. À partir des débats autour des lois de 1993, 1996 et 2002 sur l’accouchement sous X, elle dégage les représentations contemporaines du lien de filiation, de la famille et de l’individu. Elle appuie ses analyses sur les débats parlementaires, les discours des experts (juristes, anthropologues, sociologues, psychanalystes et médecins) et les positions des associations d’enfants nés sous X, d’enfants adoptés, des mères de l’ombre et de parents adoptifs.
Un premier chapitre historique sur le secret de la filiation rappelle les considérations à l’origine de la loi de 1904 qui a légalisé l’abandon secret, dit « à bureau ouvert ». Le droit de la femme n’a jamais été avancé pour défendre le secret de l’abandon, mais seulement la protection de l’enfant. La possibilité laissée aux parents de remettre l’enfant à l’Assistance publique prévient les infanticides, les mauvais traitements, les abandons sur la voie publique, et elle réduit à terme le nombre de jeunes délinquants. Aujourd’hui, avec des arguments différents, la volonté de réhabiliter la femme est commune aux partisans de l’accouchement sous X comme à ses adversaires qui voient en elle une femme en détresse. Mais, comme le souligne l’auteure :
« La volonté de se séparer anonymement de son enfant n’est pas acceptée pour une femme parfaitement équilibrée et intégrée dans la société (…) l’abandon se situe bien du côté de la déviance, en l’occurrence psychique, d’un écart à la norme, en l’occurrence celle d’indissolubilité de la filiation. »
L’accouchement anonyme n’a été introduit dans le Code civil qu’en 1993. Il a été maintenu avec quelques aménagements en 1996 tels que l’institution du recueil d’éléments non identifiants sur la mère et/ou le père. Bien qu’il soit de plus en plus contesté, il a été reconduit par la loi de 2002, qui a aussi créé le Conseil national pour l’accès à ses origines personnelles (Cnaop); celui-ci offre une possibilité de connaître ses origines, dans l’éventualité où la femme accepte de donner son identité.
L’auteure structure les débats selon deux axes. Le premier oppose deux perceptions de l’intérêt de connaître ses origines pour un individu. D’un côté, cet intérêt doit rester soumis aux intérêts supérieurs de la famille, de l’autre il ne doit dépendre d’aucune instance. Le deuxième axe est centré sur le lien mère/enfant, indéfectible pour les uns, qui peut être rompu pour les autres.
Sur le premier axe, l’un des enjeux majeurs des débats est la définition de la parentalité. Les partisans de l’accouchement sous X défendent l’exclusivité de la filiation et les familles adoptives au nom de la stabilité de la famille. Ils valorisent la parenté sociale et redoutent la suppression de l’adoption plénière. Au contraire, les partisans de l’accès aux origines soutiennent la filiation biologique et la pluriparentalité au nom de l’intérêt de l’individu, qui nécessite la reconnaissance de la complexité de son identité. Ils dénoncent le mythe de l’adoption comme une nouvelle naissance et tentent de faire modifier l’acte de naissance de l’enfant qui mentionne qu’il est « né de » ses parents adoptifs. La bataille se joue autour d’un article de la Convention internationale des droits de l’enfant qui énonce que « l’enfant a le droit dans la mesure du possible de connaître ses parents et d’être élevé par eux » et de son interprétation par le Conseil d’État qui l’assimile au « droit à la connaissance de ses origines ». Pour les partisans de l’anonymat, l’enfant recherche des éléments de son histoire qui ne lui permettent pas d’identifier sa mère; pour ses adversaires, les origines sont assimilées aux parents de naissance.
Un autre enjeu important porte sur les droits des citoyens. Depuis 1972, plusieurs lois ont contribué à mettre sur un pied d’égalité les familles naturelle et légitime. Selon certains partisans de l’accouchement sous X, l’exigence d’égalité impose d’effacer les différences entre familles adoptives et biologiques. Selon leurs adversaires, l’interdiction pour l’enfant de faire établir sa filiation reviendrait à faire régresser ce processus d’égalisation de toutes les filiations. En outre, le secret conforte une inégalité entre l’homme et la femme puisqu’il permet parfois à la mère de priver un père de sa paternité. Les partisans de l’accès aux origines s’élèvent également contre le fait que les institutions démocratiques peuvent détenir des informations sur l’individu sans lui permettre d’y accéder.
Le deuxième axe d’analyse soulève la question de savoir si le lien entre la femme qui accouche et l’enfant a été rompu par l’abandon ou s’il n’a jamais existé. Des questions émergent autour de ces deux individus, sous-tendues par des définitions différentes du soi. La connaissance de ses origines est-elle nécessaire à la construction identitaire de l’enfant? La femme doit-elle disposer du pouvoir de rompre tout lien et de créer une situation d’a-filiation avec l’enfant dont elle a accouché? Les partisans de l’anonymat considèrent que le lien entre la femme et l’enfant n’a jamais existé tandis que selon ses adversaires, le lien a été rompu.
Les tenants de l’accès aux origines estiment que l’enfant doit pouvoir connaître ses origines pour se construire et qu’il n’a pas à souffrir d’une situation dont il n’est pas responsable. En cas de conflit entre l’intérêt de l’enfant et celui de l’adulte, c’est le droit du plus vulnérable, l’enfant, qui doit primer. De surcroît, ils soutiennent que la femme ne souhaite pas réellement abandonner l’enfant dans un anonymat qui nie son identité de mère, ou du moins qu’elle n’a aucun intérêt à le faire. Les partisans de l’accouchement sous X le défendent au nom de la liberté de la femme de ne pas être mère. Si la société lui permet de disposer de son corps et de sa maternité en autorisant la contraception ou l’avortement, pourquoi devrait-elle faire une exception pour l’accouchement sous X? C’est donc l’abandon plus que l’anonymat qui est mal accepté. Aussi ses partisans tentent-ils de le réhabiliter en montrant qu’il protège l’enfant et constitue un acte d’amour envers lui, qu’il protège également la santé de la femme et la vie des mères en grande difficulté. D’ailleurs, si la France est le seul pays européen où une femme a la possibilité de demander à garder l’anonymat et de ne pas reconnaître l’enfant, depuis 1999, des pays comme l’Allemagne, la Belgique, l’Autriche et la Suisse ont rétabli les « boîtes à bébé » devant les hôpitaux, qui garantissent un anonymat encore plus total que l’accouchement sous X.
Les élus de droite ont défendu l’accouchement sous X et la famille adoptive, tandis que les élus de gauche et la plupart des « experts engagés » ont défendu le droit de connaître le nom de sa mère et de la rencontrer. Les premiers, qui défendent habituellement la famille traditionnelle, ont donc fait prévaloir les liens sociaux et affectifs tandis que les seconds ont privilégié les liens de sang. Mais les frontières ne sont pas rigides. Ainsi, Christine Boutin (députée UDF) a soutenu l’accès aux origines et Véronique Neiertz (PS) l’accouchement sous X. L’auteure montre comment le clivage ne se détermine pas sur l’appartenance politique, mais sur les raisons invoquées pour justifier une prise de position. Il peut donc y avoir accord sur les prises de positions et désaccord sur les représentations dont elles sont issues. Ainsi, l’anonymat a été défendu par des élus de droite, au nom de la tranquillité des familles adoptives, et par des élus de gauche, au nom de la protection de l’enfant et des droits des femmes. Inversement, un même objectif, le bien-être de l’enfant par exemple, a pu aboutir à des positions opposées. D’une manière générale, les parlementaires oscillent entre les différentes conceptions des experts. Comment concilier le droit de l’enfant à connaître ses origines et sa protection à sa naissance ? Comment respecter le droit de la femme à abandonner un enfant dans l’anonymat tout en lui reconnaissant son identité de mère? Des mêmes personnes ont plaidé simultanément pour le droit de connaître ses origines et pour l’introduction dans le Code civil de l’accouchement sous X.
La loi de 2002 qui invite la femme à donner son identité et crée une instance de médiation (le Cnaop) tente d’établir une synthèse entre deux modèles de parentalité. Elle valorise la parentalité exclusive du point de vue juridique (au bénéfice des adoptants) et la parenté plurielle non juridique (en créant la possibilité d’une rencontre mère-enfant). Mais cette synthèse n’est possible que si la mère accepte de donner son identité. L’accouchement sous X peut ainsi être perçu par ceux qui valorisent la pluriparentalité comme un « mal » nécessaire à la protection de l’enfant voire de la femme.
Le livre se conclut sur deux paragraphes moins graves, l’un intitulé « l’art du débat », issu de l’observation des débats parlementaires sur l’accouchement sous X, l’autre qui pose la question de savoir si une revendication peut être qualifiée de moderne.
On peut regretter que C. Ensellem s’en soit tenue avec trop de rigueur à ce qui a été dit ou écrit. Quelques-uns des problèmes soulevés par le secret ont ainsi été évacués. Les conséquences de l’anonymat, voulu ou subi, du père biologique ont été peu évoquées au cours des débats et n’occupent que quelques lignes dans l’ouvrage. On attendait de l’auteure une interrogation et peut-être une explication sur leur absence. La connaissance de ses origines paternelles est-elle moins essentielle pour la construction de l’enfant que celle de ses origines maternelles et, si oui, pourquoi? Plus grave, l’ignorance de leur abandon, puis de leur adoption, dans laquelle certains parents adoptifs tiennent leurs enfants n’est jamais évoquée, comme si ce problème ne se posait pas. Les débats et les lois sur la filiation et sur l’accouchement sous X étaient pourtant l’occasion d’aborder cette négation de l’identité de l’enfant. Ces quelques réserves n’empêchent pas ce livre d’être passionnant. Il semble qu’aucun argument en faveur/défaveur de l’accouchement sous X n’ait échappé à l’auteure. Elle est parvenue à restituer à la fois l’évolution des prises de position, les représentations qui les animent et les contradictions des intervenants. Ce livre s’adresse à tous ceux qui s’intéressent aux « bénéfices et aux coûts » de l’accouchement sous X, et plus largement à tous ceux qui, face à la multiplication des formes familiales, s’interrogent sur la notion de parentalité.
Catherine Villeneuve-Gokalp
Memmi Dominique, Faire vivre et laisser mourir. Le gouvernement contemporain de la naissance et de la mort, La Découverte (coll. Textes à l’appui), 2003, 309 p.
« Se rendre provisoirement ou durablement stérile, engendrer un bébé de manière artificielle, avorter pour des raisons diverses, contrôler après coup une conduite sexuelle à risque par une pilule du lendemain, et bientôt peut-être exiger d’être euthanasié : l’interdit, la sanction, le tribunal tendent à se retirer de ces espaces, et on peut aujourd’hui faire beaucoup de choses avec son propre corps quand il s’agit du début ou de la fin de vie. À une condition, toujours la même, se présenter devant un médecin. Et que vous demande ce médecin? Presque rien. Il vous demande de vous asseoir et de parler de votre état, de votre demande et, souvent, de ses raisons. » (p. 8).
Étudier ce qui se passe, ou plus exactement ce qui se dit dans ce face-à-face de la consultation médicale, analyser la signification sociale de cette parole et les conditions de sa production sont les objectifs du dernier livre de D. Memmi. L’objectif est de mettre au jour une nouvelle technique de « gouvernement des corps » par la parole, que l’auteure avait déjà mis en évidence dans ses précédents travaux sur les discours bio-éthiques
[2].
L’ouvrage s’organise en trois parties : la première traite du dispositif juridico-politique lui-même. Sont successivement évoqués le passage du judiciaire au médical, dans la lignée des travaux sur la médicalisation de la déviance initiée à partir des années 1970 en France, et la manière dont le gouvernement des conduites se généralise sous une forme « douce ». L’auteure souligne la particularité d’une des modalités de ce gouvernement : la « désincitation financière », où le remboursement (ou le non-remboursement) « dit » la norme en opposant la « bonne pratique » (par exemple la contraception médicale) à la « mauvaise » (par exemple l’avortement, avant la loi de 1982).
La seconde partie est consacrée à l’analyse des matériaux originaux de l’auteure qui a assisté à des consultations au quotidien dans des services dits de « santé de la reproduction ». Sont successivement analysées les situations du recours à l’IVG (interruption volontaire de grossesse), la démarche pour entrer dans un processus de PMA (procréation médicalement assistée) et les conditions particulières de l’IMG (interruption médicale de grossesse).
S’inscrivant dans une problématique qui fait davantage appel à Norbert Elias qu’à Michel Foucault, la troisième partie, qui constitue le nœud de la démonstration, vise à mettre en évidence, à partir de l’analyse de ce que D. Memmi appelle les « ruses de la pratique », le fait que le contrôle sur les corps est devenu d’abord un « auto-contrôle ». Mais cet auto-contrôle doit s’effectuer sous le regard du praticien, qui est censé estimer son efficacité. La dépénalisation de l’avortement, la reconnaissance de l’importance de la parentalité biologique comme élément essentiel de l’épanouissement des couples, la possibilité d’éviter la naissance d’un enfant souffrant d’une malformation correspondent à de nouveaux « droits » individuels qui font échapper les comportements privés au contrôle public explicite. C’est sans aucun doute l’accès à l’IVG qui est le plus emblématique de la reconnaissance du droit de décider « pour lui-même » (en l’occurrence, pour elle-même !) en ce qui concerne son propre corps. En effet, dans le cas de l’interruption volontaire de grossesse, le législateur donne, à la seule femme, le pouvoir (pouvoir qui est d’ailleurs jugé « exorbitant » par certains juristes
[3] de décider d’interrompre une grossesse qu’elle ne veut pas poursuivre, à la condition de respecter le cadre dans lequel s’effectue cette interruption. Ainsi, le futur père n’a pas le droit de s’opposer à cette décision, pas plus d’ailleurs que d’exiger un avortement dont la femme ne voudrait pas. Quant au médecin, il lui est seulement reconnu le droit de ne pas pratiquer l’interruption en arguant de la « clause de conscience », mais avec le devoir d’orienter la patiente vers l’un de ses confrères. Les conditions dans lesquelles se prend la décision en cas de PMA et surtout d’IMG se caractérisent en revanche par un plus grand pouvoir décisionnel du corps médical, qui peut éventuellement se montrer réticent devant les demandes des patient(e)s venant consulter ou juger leur démarche irrecevable.
Ce que montre avec une remarquable précision l’auteure, à travers la répétition des situations de consultation, c’est que la liberté d’agir vis-à-vis de son propre corps n’est aujourd’hui possible qu’à la condition de s’inscrire dans le cadre d’une prescription médicale et de prendre forme sous son contrôle. Mais de quelle nature est ce contrôle? L’auteure postule qu’il ne porte pas tant sur la validité de la demande - pas de PMA pour les femmes seules ou pour les couples de lesbiennes, pas d’insémination pour des mères porteuses : tout n’est pas autorisé, quelle que soit la logique ou l’absence de logique qui départage le permis de l’interdit - que sur le « sens » de la demande et sa justification dans la trajectoire de la requérante (le contrôle qui passe par la production de discours biographique par l’individu devant le médecin).
L’analyse de plus d’une centaine de consultations montre que les patients ne jouent pas systématiquement le rôle que l’on attend d’eux, et que les médecins ne parviennent pas toujours à imposer l’inquisition biographique que le dispositif formel décrit dans la première partie de l’ouvrage prévoyait. Alors que l’auteure pensait mettre au jour le dispositif permettant de faire parler la patiente de ses motivations, elle rencontre davantage les timides réticences de cette dernière et la difficulté à laquelle sont confrontés les médecins, souvent peu à l’aise dans cette fonction de confesseur médical que la loi avait prévue pour eux. En fait, elle constate que les praticiens retombent le plus souvent dans leur rôle classique de prescripteurs de normes appuyées sur un savoir dont ils répugnent à reconnaître les limites. Cet ouvrage donne davantage à voir ce que les médecins disent pour justifier leurs pratiques et leurs prescriptions que leurs interventions, en montrant à la fois leur capacité de manipulation bien souvent mise en évidence dans d’autres domaines de la pratique médicale et le poids de leurs propres représentations dans le message qu’ils adressent à cette clientèle spécifique.
Le très grand intérêt de cet ouvrage est de montrer comment la construction sociale des choix en matière de procréation relève du médical, tout en soulignant en même temps que les médecins n’ont pas toujours accepté sans certaines réticences de se voir déléguer par l’État la régulation sociale des comportements procréatifs. L’analyse que l’auteure fait du processus de médicalisation - entendu dans le double sens d’extension des compétences des médecins (et de la médecine) à la prise en charge de problèmes « sociaux » et de reconnaissance sociale du corps médical en tant que producteur de normes « sociales » - venant remplacer le système judiciaire pour assurer la régulation des pratiques individuelles, pour n’être pas nouvelle, semble tout à fait adaptée à son objet. Mais sa thèse posant que le contrôle assuré par le médecin passe d’abord par la production d’un discours « autobiographique » ne semble pas être entièrement vérifiée. D’abord, comme D. Memmi le constate elle-même, parce que cette « surveillance autobiographique » est faussée : le pacte autobiographique est d’autant moins respecté que l’avenir de la patiente dépend de la bonne réception de sa demande par le praticien. C’est un discours reçu, dont l’argumentation doit (selon l’idée que s’en fait la requérante) apparaître acceptable. Il s’agit donc d’un récit biographique minimaliste et normalisé, préparé en quelque sorte pour convaincre l’interlocuteur médical ou paramédical. Ensuite, parce que les dialogues ou plus exactement les face-à-face patiente-médecin qu’elle étudie ici renvoient parfois à des situations (notamment dans l’établissement où l’anesthésie générale et la technicité priment : on applique la loi) où la parole n’est absolument pas convoquée. Ce gouvernement des corps par la parole, D. Memmi le dit très bien, est d’intensité variable selon les lieux et les populations concernées. Si pour certaines patientes, non dénuées de capitaux sociaux et dans certaines conditions, l’incitation à parler et à symboliser le corps est patente, pour d’autres catégories, moins favorisées, c’est l’attitude prescriptive autoritaire qui domine.
Il est difficile de rendre compte rapidement de l’ensemble des apports de cet ouvrage, dont le ton original et la densité de l’analyse, quand on les compare avec la production habituelle sur la thématique de la procréation, qu’il s’agisse d’avortement ou de PMA, apparaissent particulièrement remarquables. La nouveauté et surtout l’acuité du regard porté par D. Memmi sur ces objets classiques de la démographie que sont la naissance et la mort, y compris dans leurs relations au système de santé, s’avèrent particulièrement stimulantes. Lecture fortement conseillée !
Michèle Ferrand
Bastard Benoît, Les démarieurs. Enquête sur les nouvelles pratiques du divorce, Paris, La Découverte (coll. Alternatives sociales), 2002, 194 p.
Les « démarieurs » sont les différents acteurs qui contribuent au traitement du divorce : les juges et les avocats, mais aussi les médiateurs qui accompagnent les ruptures familiales et les intervenants dans les lieux d’accueil pour le maintien des relations enfants-parents. Depuis les années 1970, l’accroissement du nombre des divorces a été important et continu ; même si le nombre de ruptures sans enfants mineurs reste majoritaire, la population des enfants concernés par cet événement est considérable. Au cours de ces dernières décennies, plusieurs réformes législatives ont été entreprises; elles ont, d’une part, simplifié et pacifié le régime du divorce en valorisant l’accord des conjoints et, d’autre part, tenté d’assurer la survie du couple parental et, partant, l’implication des pères en mettant en avant la coparentalité. La manière de faire face aux ruptures d’union a donc évolué radicalement. Le rôle des juges et des avocats s’est profondément transformé, et de nouvelles pratiques professionnelles ont émergé avec l’introduction des médiateurs puis celle des lieux d’accueil.
Benoît Bastard s’attache à l’analyse des transformations du travail et du rôle des professionnels du divorce. Pour ce faire, il s’appuie sur de nombreuses données d’enquêtes, des observations d’audiences de juges aux affaires familiales et d’entrevues entre les avocats et leurs clients, tout en se référant aux débats d’idées et aux rapports de commissions préparatoires aux réformes. Son analyse se présente en cinq chapitres consacrés successivement aux « divorçants », aux juges, aux avocats, aux médiateurs et à l’action menée dans les lieux d’accueil. Tout au long de l’ouvrage, il souligne les difficultés de la mise en œuvre de ce qu’il appelle « un bon divorce ».
Le « bon divorce » est devenu, au fil des réformes, l’objet d’un véritable consensus social; c’est le divorce de conjoints qui s’accordent sur les modalités de la rupture, soit un idéal difficile à réaliser. L’auteur illustre différentes situations avec des extraits d’entretiens auprès de « divorçants ». Ainsi, les difficultés qui peuvent précéder les divorces à l’amiable - qui font appel à la logique de concessions - sont importantes lorsqu’il ne s’agit pas d’une décision assumée à deux, mais d’une prise de position que l’un des conjoints impose à l’autre selon différents scénarios. Par ailleurs, bien des cas existent où aucune négociation ne semble possible; il est alors fait appel à une régulation extérieure qui, parfois, attise les différends. Il arrive aussi que les divorçants s’enferment dans des positions de victimes (des femmes victimes de la rupture, des hommes séparés de leurs enfants). De fait, les modalités selon lesquelles la rupture est vécue par les conjoints dépendent de la manière dont les échanges sont régulés durant l’union. Les divorçants qui géraient leur vie familiale sur un mode associatif et ouvert parviennent plus facilement à un accord et maintiennent plus facilement des liens après la séparation, à l’inverse des couples qui avaient un fonctionnement « fusionnel ». Les attentes sociales fortes qui vont dans le sens de la dédramatisation du divorce et de son traitement par la négociation sont incompatibles avec une régulation familiale de type fusionnel ; or, ce modèle familial se trouve présent dans toutes les catégories sociales. Comment prétendre transformer des situations qui portent la marque d’un conflit aigu en une négociation et un accord ?
Le juge est promoteur du nouveau divorce, car il fait en sorte que ce soient les conjoints eux-mêmes qui décident des modalités de la rupture. Plusieurs cas de figure sont présentés. Dans le premier, le juge peut entériner toutes les décisions ayant fait l’objet d’un accord avant l’audience; son rôle consiste alors à donner une forme institutionnelle à un accord privé. Dans le second cas, les conjoints n’ont pas réglé tous les aspects de leur divorce et le juge a un rôle d’entraînement. Des situations familiales complexes et souvent confuses sont désormais réduites à un ensemble limité de mesures répertoriées et socialement « lisibles ». Enfin, face à des situations où la négociation n’a pas été possible, le juge ne peut pas remplir son office; l’audience se termine le plus souvent par un renvoi. Peut-on se passer du juge en matière de divorce ? Les magistrats des affaires familiales sont aujourd’hui entièrement dévoués à la cause du maintien des liens entre les enfants et le parent dont ils sont éloignés par la rupture. Ils n’interviennent cependant que dans une partie restreinte des procès concernant des enfants mineurs. C’est dire la place qu’occupe l’accord des parties dans la détermination des modalités de prise en charge des enfants. Pourquoi ne pas aller plus loin et considérer que le divorce puisse être prononcé par une instance administrative à la demande des intéressés ? Ce projet de « déjudiciarisation », porté par des groupes de réflexion et qui a donné lieu à plusieurs propositions, n’a pas abouti.
Les avocats sont à la fois partisans et médiateurs. Les divorçants ont besoin de « partisans » qui fassent valoir leurs droits, mais les avocats ne peuvent être que sensibles aux nouvelles attentes relatives à la recherche du consensus. L’avocat est le révélateur de la volonté de ses clients lorsque les divorçants consultent sans avoir une idée précise de la ligne de conduite qu’ils veulent adopter; il en devient le réalisateur lorsqu’ils viennent le voir en ayant déjà une position et un projet bien arrêtés. Il s’agira selon les cas de mener des négociations pour aboutir à un accord ou de mener un combat; pour définir les actions à entreprendre, il cherche alors à distinguer ce qui est une donnée de fait et ce qui résulte des stratégies de la partie adverse. On assiste ainsi à différentes conceptions du rôle de l’avocat : il est le « pilote » de l’accord au plan juridique, il s’engage dans le soutien des clients. Mais le barreau qui était en situation de monopole se trouve confronté à d’autres intervenants qui développent un savoir et une vision de la famille et qui, ce faisant, suggèrent que le barreau n’a pas de projet spécifique à cet égard. Face à la nouvelle question du divorce, comment articuler le rôle de défenseur et celui de médiateur?
La médiation s’inscrit pleinement dans la tendance à la privatisation du divorce. C’est à la demande des parties qu’un tiers intervient. Le médiateur a pour ambition de faire aborder par les conjoints eux-mêmes les points à traiter et donc de considérer autrement leurs différends, attisés par les logiques d’antagonisme qui ont cours dans le champ juridique et judiciaire. En 2002, on assiste à l’inscription de la médiation familiale dans le Code civil et à la création d’un Conseil national consultatif de la médiation. Ce processus d’institutionnalisation étonne : pratique « alternative », la médiation prétend maintenant occuper une place centrale dans le nouveau traitement du divorce. Mais il reste que le nombre de couples qui ont recours à cette pratique est aujourd’hui limité. Ce qui suggère que les divorçants qui s’adressent à la médiation sont ceux qui ont le souci de coopérer et de poursuivre une relation au-delà de la rupture.
Contemporains de la médiation familiale, les lieux d’accueil ont pour objet d’assurer la permanence des relations entre les enfants et leurs parents ainsi que de soutenir les parents qui n’arrivent pas à gérer eux-mêmes le passage de l’enfant entre les deux foyers. Les animateurs se trouvent confrontés en pratique au choc de deux impératifs contradictoires en ce qui concerne l’intérêt de l’enfant : la nécessité de prévenir les risques supposés de la perte d’un parent et la prise en considération des risques que comporte le maintien des relations avec un parent dont le comportement serait nocif pour l’enfant. Mais ces animateurs ne revendiquent pas le statut d’une profession à part entière. Ils se placent en retrait et font du cadre offert par le lieu d’accueil l’instrument de leur travail.
En définitive, le système d’action ainsi décrit semble parvenir à une régulation satisfaisante du traitement du démariage en combinant des apports distincts : le parrainage des conjoints par les magistrats, le travail considérable effectué par les avocats, la symbolique de la médiation et l’intervention curative des lieux d’accueil. Cependant, si l’auteur appelle de ses vœux la négociation, il s’inquiète aussi de ce que sa position centrale dans le dispositif de divorce actuel puisse découler d’une idéalisation excessive, risquant de créer de nouvelles fictions juridiques et de faux accords producteurs de conflits récurrents.
Marie-France Valetas
Tsuya Nukiro O., Bumpass Larry L. (eds), Marriage, Work & Family Life in Comparative Perspective, Japan, South Korea & The United States, Honolulu, University of Hawai’i Press, 2004, xi + 177 p.
Les six auteurs de cet ouvrage comparatif travaillent aux États-Unis (Larry Bumpass, Minja Kim Choe, Karen Oppenheim Mason, Ronald Rindfuss), en Corée (Yong-Chan Byun) et au Japon (Nukiro Tsuya). L’enquête américaine National Survey on Families and Households, dont la première vague a été réalisée en 1988, s’est prolongée en 1992-1994 et 2001-2002 par de nouvelles interrogations des mêmes personnes (ou de leurs proches). Cette enquête est très proche des enquêtes japonaises et coréennes sur les comportements familiaux réalisées en 1994. La méthode comparative, présentée en introduction et à laquelle est consacré le chapitre de conclusion, consiste à utiliser chaque pays comme une réalisation particulière de mécanismes similaires. Aux États-Unis plus individualistes et égalitaires s’opposent le Japon et la Corée où les obligations familiales sont plus marquées, de même que les hiérarchies entre générations et entre sexes. La Corée, pays où l’industrialisation et la baisse de la fécondité sont plus récentes et ont été plus rapides, se distingue également par les obligations spécifiques qui pèsent sur le fils aîné en termes d’hébergement et d’entretien des parents.
Le chapitre introductif décrit les trois enquêtes et les limites techniques de la comparaison. Les deuxième et troisième chapitres abordent les opinions face au mariage, d’abord pour l’ensemble des adultes puis pour les jeunes célibataires. Ils montrent la force des normes différenciées sexuellement dans les réponses des Japonais et des Coréens : hommes et femmes considèrent majoritairement qu’il est préférable que l’homme gagne l’argent du foyer et que la femme s’occupe de la maison et de la famille. Cependant, les jeunes émettent des opinions négatives face aux normes familiales traditionnelles, et plus réservées sur l’épanouissement qu’apporterait la famille : par exemple, seule la moitié des jeunes Japonaises célibataires considèrent que le mariage leur apportera une vie « plus heureuse », contre 69 % des jeunes Américaines. Le quatrième chapitre, consacré aux relations avec les parents (du point de vue des adultes mariés de 30 à 60 ans), oppose la fréquence de la corésidence en Asie à sa rareté aux États-Unis : 46 % des couples japonais vivent avec un parent, contre 2 % des couples américains; la corésidence avec les parents augmente au Japon, en particulier la corésidence avec les parents de l’épouse. Elle est plus faible en Corée (28 %), à cause d’une mortalité plus importante de la génération des parents et d’un exode rural associé à des migrations plus fréquentes de la génération des adultes. Le chapitre consacré aux relations avec les enfants détaille l’investissement scolaire dans l’éducation des enfants : au Japon, de nombreux enfants suivent un enseignement complémentaire (la proportion atteint 59 % à 15 ans) ; le phénomène est beaucoup plus rare en Corée et pratiquement inexistant aux États-Unis. L’activité professionnelle des femmes distingue surtout la Corée, où seule une femme mariée sur quatre (à 20-59 ans) exerce une activité professionnelle, et où la durée hebdomadaire moyenne de travail s’élève à 50 heures, tandis qu’au Japon et aux États-Unis, plus d’une femme sur deux travaille, près de 36 heures par semaine en moyenne. Enfin, le septième chapitre, consacré à la répartition des tâches ménagères au Japon et aux États-Unis, montre que le temps total travaillé (calculé comme la somme du temps d’activité professionnelle et d’activité domestique) par les femmes et les hommes est très proche dans les deux pays : les hommes y consacrent 50 heures hebdomadaires, les femmes 55. Pour les femmes, la répartition est similaire dans les deux pays : 22 heures d’activité professionnelle et 33 heures de travail domestique, tandis que les Japonais travaillent plus longtemps à l’extérieur que les Américains (48 heures hebdomadaires contre 41) et moins longtemps à la maison (3 heures contre 8).
Le dernier chapitre synthétise les résultats et les ordonne derrière l’idée d’un « comportement global » (family package) : ainsi les jeunes Japonaises savent qu’une mise en couple n’est possible que dans le cadre du mariage, que le mariage signifie pour elles aller vivre avec leur mari et, probablement, ses parents, s’engager dans une union irréversible, avoir rapidement un ou deux enfants et arrêter de travailler, au moins pendant qu’ils sont jeunes. Le mariage n’est évidemment pas associé aux mêmes alternatives aux États-Unis, où les divorces sont plus fréquents et la corésidence avec les beaux-parents l’exception. Ces family packages se modifient rapidement dans chaque pays. Partout, l’activité professionnelle des femmes augmente; certaines évolutions sont très spécifiques, comme l’augmentation de la corésidence des couples japonais avec les parents de la femme, conséquence de la baisse de la fécondité et de la mortalité (les couples ont moins de frères et sœurs pour héberger leurs parents, tandis que la corésidence avec les enfants reste la norme chez les personnes âgées). Les changements en cours aux États-Unis sont nombreux et rapides : augmentation du niveau d’instruction et de l’activité professionnelle des femmes, en particulier chez les jeunes mères grâce à la multiplication des modes de garde des jeunes enfants, progression du divorce et des naissances hors mariage. Ces changements semblent plus favorables non seulement aux femmes, grâce aux luttes féministes, mais également à la naissance des enfants (la fécondité est beaucoup plus élevée aux États-Unis qu’en Corée et au Japon) et à la famille en tant qu’institution, tandis qu’en Corée et au Japon, les aspirations des jeunes sont devenues incompatibles avec des normes familiales plus rigides, les conduisant - et particulièrement les jeunes femmes - à refuser ou à retarder autant que possible leur mise en couple et l’ensemble des changements qui lui sont encore associés.
Pour l’avenir, l’alternative se pose pour les auteurs entre la stabilité du modèle dominant au Japon et en Corée, conduisant une proportion toujours croissante de femmes à refuser le package, et son évolution vers un modèle plus égalitaire. Cette alternative n’est pas sans rappeler l’opposition actuelle faite entre les pays du Nord et du Sud de l’Europe, la fécondité basse de ces derniers pays étant souvent expliquée par leur modèle familial plus rigide.
Laurent Toulemon
Sobotka Tomás, Postponement of Childbearing and Low Fertility in Europe, Amsterdam, Dutch University Press (coll. Population Series), 2004, 298 p.
Consacré au retard des naissances en Europe au cours des vingt dernières années, cet ouvrage traite de la relation entre l’augmentation de l’âge auquel les femmes ont leurs enfants et le niveau de la fécondité. L’auteur mène une analyse comparative sur l’ensemble des pays d’Europe, à partir d’une approche macro-démographique. Il présente d’abord les théories expliquant le retard des naissances, portant une attention particulière au calendrier des premières naissances. L’auteur propose des estimations de l’infécondité dans les différents pays d’Europe et différentes projections pour les générations de femmes nées entre 1955 et 1975. Ce faisant, il aborde deux questions qui ont connu un développement important ces dernières années, celle des données nécessaires à l’analyse de la fécondité selon le rang de naissance et celle des niveaux très bas atteints par l’indice conjoncturel habituel, somme des taux par âge. Cet indice ne tient pas compte du rang des naissances et conduit à des estimations très basses quand l’âge moyen à la maternité augmente, ce qui est le cas aujourd’hui dans presque tous les pays d’Europe.
Deux chapitres sont plus spécifiquement consacrés aux pays d’Europe centrale et orientale. Ils montrent la grande diversité des évolutions de ces pays, évolutions qui ne se réduisent pas à une réaction mécanique au choc induit par la chute des régimes communistes. En particulier, les pays où le retard des naissances est le plus prononcé sont ceux qui franchissent le mieux la transition vers l’économie de marché, preuve pour l’auteur que le retard des premières naissances traduit surtout la transition des comportements vers le modèle des pays de l’Ouest de l’Europe, transition à l’œuvre en Europe centrale (et dans une moindre mesure dans les pays baltes) tandis que la baisse de la fécondité dans les pays de l’ex-URSS obéit à une autre logique, marquée surtout par l’augmentation de la proportion de femmes ayant un seul enfant.
Ce livre est la publication de la thèse de démographie que Tomás Sobotka a soutenue en novembre 2004. Sur les sept chapitres que comporte le livre (outre l’introduction et la conclusion), trois ont déjà été publiés dans des revues internationales de premier plan, et un quatrième comme chapitre d’un ouvrage. Leur regroupement, augmenté de nombreuses références bibliographiques, offre un précieux outil pour comprendre les tendances actuelles de la fécondité en Europe.
Laurent Toulemon
Lenoir Rémi, Généalogie de la morale familiale, Paris, Éditions du Seuil, 2003, 587 p.
L’auteur se propose de démontrer, grâce à une étude sociologique et historique, que contrairement à certaines idées répandues, la société ne se trouve pas confrontée actuellement à une crise de la famille et des valeurs familiales mais qu’il serait plus juste de considérer que nous nous trouvons face à une restructuration des modes de régulation sociale. Cette restructuration s’articule autour d’une redéfinition de l’État et de son rôle à la faveur de la mise en place de nouveaux modes de domination, découlant eux-mêmes des nouvelles conditions économiques et sociales et de leurs implications. Dans ce sens, il développe la thèse que sous l’impulsion d’une spécialisation accrue du monde du travail et de l’extension de l’activité féminine, la société a fait un bond en avant, un de plus, dans le processus d’individualisation. Avec le passage à la modernité, la filiation et le mariage avaient déjà cessé d’être gérés par les familles étendues pour être gérés par les États-nations, laissant les individus dans un face-à-face dépersonnalisé avec l’État sur ces questions. Avec de nouveaux changements dans la division du travail, le processus d’individualisation s’est poursuivi, et le mode de constitution des familles s’est cette fois affranchi de l’emprise de l’État lui-même. Une fois ce processus parachevé, les individus se trouveront dans un face-à-face avec eux-mêmes dans la gestion de leurs comportements familiaux, et donc d’autant plus subordonnés à la qualité de leur entourage immédiat. L’auteur se fixe comme objectif d’étudier « les fonctions et les fondements sociaux des représentations de la famille » et de « mettre en question le mode actuel de production sociologique » sur ce thème (p. 15).
Dès son introduction, l’auteur souligne que les enjeux actuels des débats, controverses et luttes à propos de la famille - « légitimité des familles d’immigrés, mariage des homosexuels, détermination des héritiers dans les familles « pluriparentales », autorité parentale, statut des beaux-parents, des grands-parents » (p. 16) - sont la préservation d’un ordre social hérité du passé, où la famille est une institution validée par l’État dans des formes bien précises. Le processus d’institutionnalisation [de la famille] trouve son accomplissement dans les savoirs sur la famille (fondement, définition, finalité) dont la démographie est sans doute la forme la plus achevée. La démographie est une science tournée vers l’action de l’État et elle est subordonnée aux fins éthico-politiques que défend l’État. En tant qu’instrument d’analyse de la famille, elle serait aussi nécessaire à l’« État bureaucratique » que la généalogie l’était à l’« État dynastique ». Selon l’auteur, c’est la défense de la cause familialiste qui serait à l’origine du succès de la démographie en France : « Cette discipline n’aurait pas connu autant de succès et de reconnaissance des pouvoirs publics si son développement ne s’était pas accompagné de la création d’instances visant à promouvoir la natalité » (p. 268). Instances auxquelles les démographes ont d’ailleurs beaucoup participé. Le projet nataliste, selon l’auteur, a façonné le regard que les démographes français portent sur la population et a donné à la démographie une démarche qui s’appuie sur une logique politico-scientifique. La démographie se serait ainsi constituée en tant que science d’État dont les catégories d’analyse, de prévision et d’action sont celles de l’État providence.
En retraçant l’histoire de la famille, de ses représentations et de la politique de la famille de ces deux derniers siècles, l’auteur explique les transformations des structures familiales en les rapportant à l’ordre économique et social lui-même : déclin des entreprises familiales, accroissement de la scolarisation et de l’activité salariale des femmes entraînant la modification de la division du travail au sein et hors de la famille, et montée du féminisme. Tous ces changements ont conduit (par la collectivisation des revendications singulières, la modification des règles juridiques relatives à la famille, les modes de régulation des relations intergénérationnelles, etc.) à une nouvelle représentation de la femme et de la famille induisant « une nouvelle morale des relations familiales fondées sur la valorisation du capital culturel et les formes d’acquisition, d’entretien et de transmission qu’il suppose » (p. 585). Ils conduisent en définitive à la remise en cause du processus qui a consisté à « fabriquer légalement [par l’État moderne] une famille au moyen de dispositifs visant à assurer une permanence - immutabilité du patronyme puis des prénoms, stabilisation des relations matrimoniales, réglementation successorale - et un ordre social fondé sur une morale familiale rigoureuse (proscription des libéralités entre concubins, démarcation entre enfant légitime et enfant naturel, obligation alimentaire) » (p. 483).
Tous les éléments recueillis et analysés (historiques, démographiques, sociologiques et politiques) amènent l’auteur à conclure que le changement majeur de ces dernières années est sans doute le fait que la définition de la famille ne s’impose plus avec la même évidence qu’avant. Ce changement est sans conteste le fruit de l’action politique du mouvement féministe et des groupes homosexuels, mais il n’aurait fondamentalement pu aboutir sans les transformations qui ont touché les structures sociales et les instruments de leur reproduction. Cependant, malgré le rejet du modèle conjugal et des formes patriarcales qui lui sont rattachées ainsi que des formes ritualisées et collectives de la vie domestique, le repliement sur la vie privée permet la préservation des relations entre parents quels qu’ils soient et quelle que soit la forme qu’elles peuvent prendre ; ce qui amène l’auteur à reposer la question de Durkheim à propos de la famille d’aujourd’hui : « Comment se fait-il que, tout en devenant plus autonome, l’individu semble dépendre plus étroitement de ce groupe? » (p. 484). Très bien documenté, « cet outil d’évaluation des enjeux que représentent les évolutions et les réformes de la famille » (selon la présentation de l’éditeur) mérite l’attention de tous les chercheurs et spécialistes qui s’intéressent à la question.
Kamel Kateb
[1]
L’Institut de démographie de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve (Josianne Duchêne et Els Bauwens), le
Dipartimento di Scienze Statistiche de Bologne (Aurora Angeli), le Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population de Neuchâtel (Philippe Wanner et Laurence Charton) et l’Ined (Francisco Munoz-Pérez).
[2]
Les gardiens du corps. Dix ans de magistère bio-éthique, Paris, EHESS, 1996.
[3]
Marcela Iacub,
Le crime était presque sexuel et autres essais de casuistique juridique, Flammarion, 2003.