Population
I.N.E.D

I.S.B.N.sans
180 pages

p. 983 à 997
doi: en cours

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Note de recherche

Volume 59 2004/6

Nombreux sont les documents historiques, les proverbes, les traditions populaires et les tabous qui attestent d’une préférence marquée des Coréens pour les garçons (Lee, 1973; Kim, 1969, p. 218-374). Du fait des avantages sociaux et économiques que procure l’appartenance au sexe masculin, la préférence pour les fils est solidement enracinée dans l’organisation sociale traditionnelle de la Corée, en particulier par le biais du système de parenté et des normes culturelles associées (Kwon et Lee, 1976; Cho et al., 1982). La préférence pour l’enfant de sexe masculin était tellement prononcée dans la Corée traditionnelle qu’une épouse n’ayant pas donné naissance à un garçon pouvait être abandonnée par son mari ou rejetée par sa famille. En dépit de la rapide évolution socio-économique de la Corée, la préférence pour les garçons persiste en tant que valeur institutionnalisée.
Le désir d’avoir des fils joue un rôle majeur dans la détermination de la taille de la famille. Certaines études suggéraient que la préférence marquée pour les garçons risquait de compromettre les efforts destinés à limiter la fécondité (Park, 1983; Arnold, 1985; Arnold et Liu, 1986). Cette crainte s’est avérée sans fondement. Malgré une préférence affirmée pour les garçons, la Corée affiche un taux de fécondité nettement inférieur au niveau de remplacement (1,3 enfant par femme en 2001), à l’instar de plusieurs pays d’Asie de l’Est, comme la Chine, Taiwan et Hongkong (Nations unies, 2002).
Cependant, dans la seconde moitié des années 1980 et au début des années 1990, une préférence marquée pour les garçons conjuguée avec une faible fécondité a entraîné l’apparition en Corée d’un nouveau phénomène démographique, la hausse du rapport de masculinité à la naissance (c’est-à-dire un excès de naissances de garçons par rapport à celles des filles). Ce déficit de filles a aussi été observé en Chine, à Taiwan et à Hongkong (Roy, 1994; Park et Cho, 1994).
La présente étude vise principalement à comprendre les origines et les mécanismes de cette récente augmentation du rapport de masculinité à la naissance en Corée. Nous examinerons aussi l’évolution et les différences régionales en matière de rapports de masculinité entre 1980 et 2003. Nous nous pencherons sur les facteurs et les implications des comportements de sélection du sexe de l’enfant. Deux simulations démographiques ont été réalisées afin d’évaluer dans quelle mesure le dépistage prénatal du sexe et l’avortement sélectif des fœtus féminins font augmenter le rapport de masculinité à la naissance et, par la même occasion, contribuent à la baisse de la fécondité.
 
I. Évolution récente du ratio hommes-femmes
 
 
Le milieu des années 1980 peut être considéré comme un tournant dans l’histoire de la démographie coréenne. La Corée était passée par toutes les étapes de la transition démographique et était proche d’une situation démographique stationnaire, avec l’éventualité d’une croissance négative (Kim, 1992, 2004). Le contexte culturel de nette préférence pour les garçons n’a pas empêché que les aspirations à des familles de taille réduite ne se diffusent largement pendant la phase d’industrialisation et d’urbanisation rapides du pays (Kwon et Kim, 2002). L’indice synthétique de fécondité (ISF) a fortement reculé, passant de 6,0 enfants par femme au début des années 1960 au niveau de remplacement (2,1) au milieu des années 1980, et il est maintenant tombé très en dessous du niveau de remplacement (1,19 en 2003). En 2003, on estimait que le taux brut de natalité ne dépassait pas 10,2 ‰. Le taux annuel de croissance démographique était estimé à 0,57 % en 2003, c’est-à-dire qu’il était aussi faible que celui des pays développés (KNSO, 2004). Il faut s’attendre à ce que, à partir de 2020, la population de la Corée commence à diminuer (dans la structure par âge actuelle) (KNSO, 2004).
Lorsque son taux de fécondité est tombé sous le niveau de remplacement, au milieu des années 1980, la population coréenne a commencé à afficher une répartition par sexe déformée. Ce nouveau phénomène démographique est devenu un problème grave. D’une manière générale, la structure par sexe d’une population est le résultat de trois éléments principaux : le rapport de masculinité à la naissance, les différences de mortalité selon le sexe et les taux de migration par sexe. En matière de migration, on estime généralement que la population coréenne est, depuis la fin des années 1950, une « population fermée » [1], De plus, on n’observe pas d’écarts entre sexes dans la mortalité juvénile (Kim, 1997b), ce qui veut dire que le taux de masculinité juvénile ne dépend plus que du rapport de masculinité à la naissance (Kwon et al., 1975 ; Kim, 1992, 2004; Park et Cho, 1994).
Dans la plupart des pays, les rapports de masculinité à la naissance varient normalement entre 102 et 107 garçons pour 100 filles (Nations unies, 2002). Parallèlement à une chute brusque de la fécondité et dans un contexte de préférence pour les garçons, la Corée a connu entre 1980 et 1994 une augmentation du rapport de masculinité à la naissance, qui s’est maintenu à un niveau élevé depuis. Ce rapport, estimé à 109,4 en 1985, est passé à 115,5 en 1995 (KNSO, 2004). Cela veut dire que la Corée a connu un excédent important à la naissance de garçons par rapport aux filles depuis le milieu des années 1980, époque où sa fécondité était au plus bas.
La Corée n’est pas le seul pays où l’on observe une augmentation soudaine des rapports de masculinité à la naissance. Plusieurs pays d’Asie de l’Est, comme la Chine, Taiwan et Hongkong, ont connu un phénomène similaire à la même époque. En Chine, le rapport de masculinité des naissances est passé brusquement de 108,5 en 1984 à 111,4 en 1985, puis à 116,9 en 2000 (Yu et al., 2004). Taiwan a connu un rapport de masculinité des naissances constant de 106-107 entre 1960 et 1986, qui est passé à 108 en 1987 avant d’atteindre 110 en 1999 (Park et Cho, 1994).
L’examen du rapport de masculinité chez les enfants de moins de 5 ans (ratio garçons/filles) indique également une évolution à la hausse. Entre 1985 et 1995, le rapport de masculinité juvénile est passé de 107,8 à 113,4 (+5,6 points). La Corée ne présentant pas de différences entre les sexes en matière de mortalité infantile et juvénile, un rapport de masculinité juvénile élevé est la marque d’un excédent important de garçons par rapport aux filles à la naissance. Ce phénomène est avéré depuis le milieu des années 1980.
 
II. Différences régionales dans le rapport de masculinité
 
 
La préférence pour les garçons a des racines sociales et culturelles profondes et peut présenter des variations géographiques. Les données indiquent que le rapport de masculinité varie d’une région à l’autre en Corée, et notamment le taux de masculinité des enfants de moins de 5 ans (carte 1 et tableau 1). En 1995, il atteignait 122,8 à Taegu et dépassait 118 dans les provinces de Kyongbuk et Kyongnam. C’est dans la province de Kyongbuk, en particulier à Taegu, que l’on trouvait les rapports les plus élevés. À Taegu, le rapport de masculinité des enfants de 4 ans était de 125,3 en 1995 ; autrement dit, la population masculine âgée de 4 ans comptait 25 % d’individus de plus que la population féminine. Le rapport de masculinité dans la province de Kyongbuk était estimé à 122,6 pour les enfants de 2 ans. En revanche, dans les villes de Kwangju, Inchon et Séoul, les taux de masculinité juvénile semblaient légèrement inférieurs à la moyenne nationale. Les provinces de Jeonbuk, Jeonnam, Cheju, Kyonggi et Kangwon présentaient aussi des taux de masculinité juvénile relativement faibles. Tout indique que les distorsions des rapports de masculinité à la naissance sont plus prononcées dans le sud-est de la péninsule de Corée, notamment dans la ville de Taegu et dans les provinces de Kyongbuk et Kyongnam.

Tableau 1
Rapport de masculinité de la population âgée de moins de cinq ans, par région et par âge (Corée du Sud, 1995)
IMGIMGRégion	Âge	0 an	1 an	2 ans	3 ans	4 a...IMGIMF
Région Âge 0 an 1 an 2 ans 3 ans 4 ans Total Ensemble du pays 113,8 114,8 114,1 112,7 111,5 113,4 Grandes villes Séoul 112,1 113,0 112,3 110,7 110,0 111,7 Pusan 117,8 118,5 118,9 116,4 115,4 117,4 Taegu 118,4 121,3 125,0 123,9 125,3 122,8 Inchon 113,0 113,0 111,4 107,7 109,0 110,8 Kwangju 107,4 110,0 111,3 109,6 110,0 109,9 Taejon 113,5 117,0 114,7 112,3 111,7 113,8 Provinces Kyonggi 112,2 112,1 111,0 110,3 107,9 110,7 Kangwon 112,4 113,2 111,8 108,6 108,7 110,9 Chungbuk 115,3 115,8 113,2 115,9 110,9 114,2 Chungnam 113,7 114,5 112,0 111,4 109,1 112,1 Jeonbuk 110,5 111,5 109,2 108,2 107,4 109,3 Jeonnam 111,1 111,3 109,6 108,4 108,8 109,8 Kyongbuk 119,6 122,0 122,6 120,8 121,4 121,3 Kyongnam 118,9 120,2 120,1 119,0 114,8 118,6 Cheju 110,5 113,4 110,3 111,1 107,3 110,6 Source : Korea National Statistical Office (KNSO, 1997).

Carte 1
Taux de masculinité des enfants de moins de 5 ans suivant les régions (Corée du Sud, 1995)
IMGIMGTaux de masculinité des enfants de moins de 5 ans ...IMGIMF
Source : Korea National Statistical Office (KNSO, 1997).
Un examen approfondi de l’évolution de la proportion hommes/ femmes à la naissance par parité des femmes fait apparaître que, s’agissant du premier enfant, les rapports de masculinité sont restés relativement bas pendant les deux dernières décennies. Inversement, à mesure que le rang de naissance s’élève, les rapports de masculinité, plus élevés, augmentent régulièrement et nettement. S’agissant du troisième et du quatrième enfant, les rapports de masculinité à la naissance ont commencé à augmenter de manière spectaculaire au milieu des années 1980 pour atteindre leur niveau le plus élevé, soit plus de 200, à la fin des années 1990 (figure 1). Par la suite, on observe une tendance à la baisse du rapport de masculinité à la naissance aux rangs élevés.
Figure 1
Évolution du rapport de masculinité à la naissance par parité (Corée du Sud, 1980-2003)
IMGIMGÉvolution du rapport de masculinité à la naissance...IMGIMF
Source : Korea National Statistical Office (KNSO, 1996, 2004).
Examinons l’évolution du rapport de masculinité à la naissance par région et parité des femmes à partir des registres d’état civil concernant les 728515 nouveau-nés de 1994, au moment où les rapports de masculinité à la naissance atteignaient le niveau record de l’histoire de la Corée (tableau 2). Il existe une corrélation positive nette entre le rapport de masculinité à la naissance et le rang de naissance, moyennant quelques exceptions mineures dans la ville de Pusan et les provinces de Chungnam et Kyongbuk. Pour le rang 1, les rapports de masculinité à la naissance sont relativement peu élevés dans la plupart des régions, même si des rapports supérieurs à 110 sont observés dans la province de Chungnam. Pour le troisième et le quatrième enfant, les rapports de masculinité s’élèvent fortement. Les rapports de masculinité du rang 4 (et au-delà) dépassaient 260 à Taegu, Pusan, Kyongnam et dans plusieurs autres régions. Ceux de Taegu en particulier s’établissaient à 320,1 pour le troisième enfant et à 351,1 pour le quatrième.

Tableau 2
Rapport de masculinité à la naissance par région et parité (Corée du Sud, 1994)
IMGIMGRégion	Parité des femmes	1	2	3 	4. o...IMGIMF
Région Parité des femmes 1 2 3 4. ou plus Total Ensemble du pays 106,1 114,3 205,6 237,0 115,5 Grandes villes Séoul 107,1 112,2 215,9 232,1 113,4 Pusan 104,5 120,4 334,6 310,1 119,0 Taegu 104,3 125,9 320,1 351,1 121,4 Inchon 109,5 112,3 191,1 202,6 114,6 Kwangju 103,6 110,6 152,7 217,5 111,9 Taejon 108,1 113,2 220,2 300,0 116,9 Provinces Kyonggi 105,2 110,6 206,4 272,1 112,9 Kangwon 107,1 109,8 177,1 257,6 114,9 Chungbuk 106,2 109,8 187,1 269,4 114,7 Chungnam 110,5 107,3 176,8 212,4 116,2 Jeonbuk 105,9 106,1 131,1 180,0 110,0 Jeonnam 106,3 108,9 134,8 196,0 113,1 Kyongbuk 105,4 128,9 279,0 269,6 124,3 Kyongnam 103,9 122,7 270,2 304,9 120,2 Cheju 108,9 112,3 144,5 198,7 115,6 Source : Korea National Statistical Office (KNSO, 1995, p. 82-87).

Cette tendance va résolument à l’encontre de l’évolution normale, qui veut que les rapports de masculinité à la naissance déclinent à mesure que la parité augmente (Chahnazarian, 1988). Si l’on admet que la probabilité de naissances masculines est égale à tous les rangs de naissance, ces variations des rapports de masculinité en fonction du rang (tableau 2) laissent supposer qu’il y a eu des manipulations artificielles destinées à influer sur le sexe, c’est-à-dire un comportement reproducteur sélectif. Cette répartition anormale des rapports de masculinité suivant le rang de naissance est ainsi le résultat de la combinaison d’une préférence généralisée pour les familles de taille réduite, du désir d’avoir des fils et d’un comportement reproducteur sélectif en fonction du rang de naissance.
Pour tenter d’identifier des variables significatives liées aux rapports élevés de masculinité à la naissance constatés dans les régions de Taegu, Kyongbuk et Kyongnam, nous avons recouru à des analyses de variance et à des analyses de régression [2]. Il est à remarquer que ces régions ne présentent aucune caractéristique spécifique en matière de niveau de fécondité, de structure des familles et des ménages, de pratique de la planification familiale ou d’équipement médical. Les seuls facteurs communs qui ressor-tent de l’analyse sont que ces trois régions ont un nombre relativement moins élevé d’églises protestantes et catholiques et qu’elles sont le principal berceau historique des dirigeants politiques nationaux de sexe masculin. Ces facteurs seraient de nature à renforcer l’orientation conservatrice de ces régions en faveur des garçons.
Depuis le milieu des années 1990, on observe partout en Corée une tendance à la baisse des rapports de masculinité à la naissance. C’est ainsi que la moyenne nationale est passée de 115,5 en 1994 à 108,7 en 2003 (KNSO, 2004). Cette tendance à la baisse est due principalement au déclin marqué des rapports de masculinité au rang 2 et au-delà (tableau 3). Les principales raisons de cette baisse sont les suivantes :
  • une forte intervention du gouvernement. La loi coréenne interdit les examens destinés à déterminer le sexe du fœtus. Des mesures rigoureuses visant à empêcher le dépistage prénatal du sexe et l’avortement sélectif ont été introduites dans les guides de pratiques, normes et codes médicaux. Depuis 1992, les infractions sont punies d’amendes sévères. Certains médecins ayant procédé à des avortements sélectifs se sont vu privés du droit d’exercer et ont été traduits en justice.
  • une campagne massive dans les médias. Des campagnes médiatiques massives, lancées au début de 1991, ont réussi à produire des changements d’attitude rapides des couples vis-à-vis de l’avortement sélectif.
  • des politiques à long terme. Il s’agit de politiques visant à faire reculer la discrimination envers les femmes. D’importants efforts ont été menés afin de faire évoluer les normes, valeurs et attitudes en matière de rôles masculins et féminins et pour améliorer le statut des femmes au moyen de programmes d’éducation et d’emploi.
Au moment où nous écrivons, les jeunes couples sont moins enclins que l’ancienne génération à accepter l’idéologie patriarcale et les rôles de genre traditionnels, ce qui fait reculer les attitudes et les comportements de préférence pour les garçons. La question demeure de savoir si le rapport de masculinité à la naissance se situera dans une fourchette normale dans un futur proche. En 2000, les rapports de masculinité pour le rang 3 et au-delà restaient encore anormalement élevés (tableau 3).

Tableau 3
Rapport de masculinité à la naissance par région et parité (Corée du Sud et régions sélectionnées, 1994 et 2000)
IMGIMGRégion	Parité des femmes	1	2	3	4 ou ...IMGIMF
Région Parité des femmes 1 2 3 4 ou plus Total Ensemble du pays 1994 106,1 114,3 205,6 237,0 115,5 2000 106,2 107,4 141,7 165,4 110,2 Taegu 1994 104,3 125,9 320,1 351,1 121,4 2000 104,6 111,4 194,4 164,9 113,4 Kyongbuk 1994 105,4 128,9 279,0 269,6 124,3 2000 108,7 109,9 156,2 155,9 113,6 Kyongnam 1994 103,9 122,7 270,2 304,9 120,2 2000 105,8 110,0 160,6 186,9 112,7 Source : Korea National Statistical Office (KNSO, 1995, p. 82-87, 2004).

Les ouvrages publiés sur la question attribuent les rapports élevés de masculinité à la naissance à trois facteurs : un sous-enregistrement des naissances de filles, une mortalité infantile excessive chez les filles et l’avortement sélectif des fœtus féminins (Roy, 1994; Das Gupta, 1999; Arnold et al., 2002; Bélanger, 2003). En Corée, contrairement à ce qui se passe en Chine, on ne trouve pas de traces d’infanticide de filles ou de sous-enregistrement des naissances féminines (Kim, 1997b). Par ailleurs, il semble improbable que la hausse des rapports de masculinité à la naissance soit due à une mortalité infantile excessive des filles avant l’enregistrement (Park et Cho, 1994). Enfin, on ne constate pas en Corée un taux élevé de mortalité des filles imputable à des différences de soins et de traitement pendant la petite enfance [3] et l’enfance (Kim, 1997b), comme c’est le cas en Inde. Par conséquent, le caractère anormal des rapports de masculinité à la naissance et parmi les enfants de moins de 5 ans est le résultat de discriminations principalement dues aux avortements sélectifs.
 
III. Le comportement de sélection du sexe de l’enfant à naître
 
 
1. Cadre théorique
À partir de ces observations, nous allons maintenant passer à l’examen des implications théoriques. Un cadre théorique a été élaboré afin de fournir des explications plausibles à la forte augmentation du rapport de masculinité à la naissance. Pour cette étude, nous qualifierons de comportement reproducteur sélectif le dépistage prénatal du sexe et l’avortement sélectif des fœtus féminins. Nous partons de l’hypothèse que le comportement reproducteur sélectif est fonction de quatre facteurs : la préférence pour les garçons, la fécondité réalisée, la taille de famille désirée et la technologie médicale (Kim, 1997a).
Il ne fait guère de doute que le dépistage prénatal du sexe et l’avortement sélectif des fœtus féminins sont motivés par une préférence affirmée pour les garçons et une discrimination de genre à l’encontre des femmes. Le risque et l’insécurité que le régime patriarcal fait courir aux femmes sont parmi les ressorts les plus puissants de la préférence pour les garçons. Le désir d’avoir des fils ne s’explique pas seulement par le fait qu’ils reçoivent des revenus supérieurs par leur travail et qu’ils contribuent à réduire la précarité économique du ménage. Les femmes qui, pour une raison ou pour une autre, n’ont pas de fils peuvent connaître un avenir plus incertain parce qu’elles sont plus vulnérables et marginalisées, ce qui pourrait expliquer que les femmes en général soient souvent particulièrement favorables aux pratiques reproductives sélectives.
En fonction de ses caractéristiques socio-économiques et culturelles, la communauté définit des normes et des valeurs qui favorisent et dictent des choix individuels en matière de comportement reproducteur. À ces normes et valeurs institutionnalisées, inscrites dans le contexte social, est associée la préférence affirmée pour les garçons. Les régions de Taegu, Kyongbuk et Kyongnam sont réputées pour le conservatisme de leurs traditions culturelles. Les distorsions marquées des rapports de masculinité que l’on observe dans ces régions peuvent sans doute être attribuées à la nette préférence pour les garçons et aux discriminations de genre qu’y subissent les femmes.
Compte tenu du contexte culturel de préférence pour les garçons, les motivations au comportement reproducteur sélectif dépendent de la fécondité réalisée et de la taille de famille désirée. Le terme de fécondité réalisée fait ici référence à la répartition par sexe ainsi qu’au nombre des enfants qu’une femme a déjà eus. La taille de famille désirée correspond au nombre d’enfants survivants qu’une femme souhaite avoir. Les motivations en faveur d’un comportement reproducteur sélectif devraient être plus fortes chez les femmes multipares. Les couples n’ayant eu qu’une fille ou plusieurs filles devraient être plus enclins à recourir au dépistage prénatal du sexe et à l’avortement sélectif si le nombre de leurs enfants approche ou dépasse la taille de famille désirée. Il n’en irait pas de même pour ceux qui ont déjà un ou plusieurs fils.
En outre, on peut poser comme postulat que l’intensité du comportement reproducteur sélectif des femmes dépend, à chaque parité, de la taille de famille désirée. Plus la taille de la famille est petite, plus la probabilité pour une femme de n’avoir pas de fils est élevée. Dans cette situation, la proportion de femmes qui optent pour le dépistage prénatal du sexe et l’avortement sélectif s’élève. Ainsi, toutes choses égales par ailleurs, plus la taille de la famille désirée est petite, plus l’incidence du comportement reproducteur sélectif sur le rapport de masculinité à la naissance d’une population donnée devrait être importante.
Bien que la préférence pour les garçons soit une condition nécessaire du dépistage prénatal du sexe et de l’avortement sélectif, elle n’en est pas la condition suffisante. La concrétisation de la préférence pour les garçons dépend de la technologie médicale, qui peut en renforcer l’expression. En l’absence de technologie médicale permettant de déterminer le sexe du fœtus et de procéder à l’avortement sélectif des fœtus féminins, la préférence pour les garçons ne pourrait guère affecter le rapport de masculinité à la naissance.
Les technologies médicales de dépistage prénatal du sexe se sont répandues et sont devenues largement accessibles en Corée vers le milieu des années 1980. Trois méthodes permettent actuellement de connaître le sexe du fœtus : la biopsie de villosités choriales, l’amniocentèse et l’échographie [4]. Des trois méthodes, l’échographie est la moins coûteuse et la plus simple, et donc la plus pratiquée en Corée. Malgré la réglementation et les peines sévères qu’encourent les contrevenants, le dépistage prénatal du sexe et l’avortement sélectif sont pratiqués couramment.
Le recours au dépistage prénatal du sexe et à l’avortement sélectif est fonction du coût de ces technologies et de la volonté du couple d’avoir un fils. Compte tenu de la forte préférence pour les garçons régnant en Corée, les coûts financiers et psychologiques associés à ces technologies médicales ne semblent cependant pas peser d’un poids très lourd. Leur accès n’est d’ailleurs pas réservé aux citadins et à la classe moyenne. On constate plutôt une relative uniformité du comportement reproducteur sélectif fondé sur ces technologies, qui ne varie ni en fonction du lieu de résidence, ni de la région ni du statut socio-économique. Cela explique l’augmentation générale dans tout le pays du rapport de masculinité à la naissance entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 1990.
2. Dépistage prénatal du sexe et avortement sélectif : répercussions démographiques
Au vu des rapports de masculinité exceptionnels observés en 1994 (tableau 2), on peut conclure que les différences régionales dans ce domaine sont bien le fruit de techniques d’intervention artificielle sur le sexe, c’est-à-dire de dépistage prénatal du sexe et d’avortement sélectif. Les résultats d’une enquête par sondage réalisée en 1991 en Corée montrent qu’une proportion notable de femmes n’avaient pas d’opposition à l’égard d’un comportement reproducteur sélectif: 31,9% des femmes ayant déjà subi un avortement provoqué étaient favorables au dépistage prénatal du sexe et à l’avortement sélectif, la proportion étant de 24,8 % chez les femmes n’ayant pas subi d’avortement provoqué. Par ailleurs, il est surprenant de constater que les femmes des zones rurales montraient une attitude plus favorable que celles des zones urbaines (Kong et al., 1992).
La Corée connaît des taux d’avortement extrêmement élevés. Sur la base d’une enquête auprès de femmes mariées, un rapport officiel estimait à 422000 le nombre des avortements pratiqués en 1990 (MHSA, 1994). Cela veut dire que 39,6 % de toutes les grossesses des femmes mariées se sont terminées par un avortement provoqué et que l’on compte 66 avortements pour 100 naissances vivantes. Cette estimation ne tient pas compte du nombre des avortements provoqués chez les femmes célibataires ni des effets de sous-déclaration.
Il n’existe malheureusement pas de données objectives sur le comportement reproducteur sélectif. De plus, en raison de problèmes de taille ou de fiabilité des enquêtes, les données relatives aux avortements provoqués ou sélectifs ne permettent pas une analyse en profondeur, comme sur les différences régionales, par exemple.
Une question se pose à propos du rapport de masculinité élevé à la naissance : combien de femmes enceintes recourent effectivement au dépistage prénatal du sexe et à l’avortement sélectif? Pour éclairer la question, nous avons utilisé une méthode indirecte, fondée sur deux simulations démographiques. L’objectif premier était d’étudier dans quelle mesure le dépistage prénatal du sexe et l’avortement sélectif affectaient les rapports de masculinité à la naissance. Ensuite, nous avons cherché à déterminer si le comportement reproducteur sélectif entraînait nécessairement une diminution du nombre moyen d’enfants. Pour la première simulation, nous avons posé huit hypothèses :
  1. Le nombre des femmes au rang de grossesse 1 est de 10000.
  2. Le rapport de masculinité à la naissance, sans dépistage prénatal du sexe et sans avortement sélectif, est supposé être de 107,0 garçons pour 100 filles, soit 51,69 % de garçons et 48,31 % de filles. Il s’agit du taux moyen des rapports de masculinité à la naissance de premier rang pour la période 1972-2001.
  3. Les femmes enceintes de rang 1 ne font pas de dépistage prénatal du sexe. Par contre, 6,0 %, 48,0 % et 54,5 % des femmes enceintes de rang 2, 3 et 4, respectivement, s’y soumettent. Ces pourcentages s’accordent plus ou moins avec les rapports de masculinité à la naissance suivant la parité observés en 1994 (tableau 2). Ces femmes donnent naissance à des enfants vivants si les fœtus s’avèrent être de sexe masculin. En cas de fœtus féminin, elles provoquent un avortement et passent au rang de grossesse suivant.
  4. Cinquante pour cent des femmes ayant eu des fils à leurs premières grossesses mettent un terme à leur vie féconde. Ce paramètre a été estimé de façon approximative sur la base d’analyses des résultats des recensements de 1990 et 1995.
  5. Parmi les femmes ayant eu un fils à leur première grossesse, l’autre moitié ne se soumet pas à un dépistage prénatal du sexe au rang de grossesse 2 et met fin à sa vie féconde après la naissance du second enfant, quel que soit son sexe.
  6. Une femme qui a eu une fille à sa première grossesse passera systématiquement au rang de grossesse suivant jusqu’à ce qu’elle ait un fils. Elle mettra fin à sa vie féconde lorsqu’elle aura eu un fils.
  7. Le nombre maximum de grossesses est fixé à 4.
  8. La femme qui se soumet à des dépistages prénataux du sexe et à des avortements lors deux grossesses consécutives donne naissance à son premier enfant sans dépistage prénatal au rang de grossesse 4.
Le tableau 4 résume les procédures et les résultats de la première simulation. Le nombre total des avortements est estimé à 1053. On note une forte hausse de la proportion des dépistages prénataux du sexe entre les rangs de naissance 1 et 2. Le nombre total des enfants nés de 10000 femmes est de 19 824, soit 10791 garçons et 9033 filles, ce qui donne un rapport de masculinité à la naissance de 119,5.

Tableau 4
Incidence du dépistage prénatal du sexe et de l’avortement sélectif des fœtus féminins sur le rapport de masculinité à la naissance : résultats de la première simulation (Corée du sud)
IMGIMGRang de naissance	Nombre de femmes	D...IMGIMF
Rang de naissance Nombre de femmes Dépistage prénatal du sexe Sans dépistage prénatal du sexe Issue de la grossesse Nombre d’enfants nés Étape suivante Nombre de femmes Résultat Nombre de femmes Résultat 1 10000 10000 M : 5169 Accouchement 50 % Arrêt F : 4831 Accouchement Continue M : 5169 F : 4831 2 7416 2585 M : 1336 Accouchement Arrêt F : 1249 Accouchement Arrêt 445 M : 230 Accouchement Arrêt (6,0 %) F : 215 Avortement Continue 4386 M : 2267 Accouchement Arrêt F : 2119 Accouchement Continue M : 3833 F : 3368 3 2334 1120 M : 579 Accouchement Arrêt (48,0 %) F : 541 Avortement Continue 1214 M : 628 Accouchement Arrêt F : 586 Accouchement M : 1207 Continue F : 586 4 1127 50 M : 26 Accouchement Arrêt F : 24 Accouchement Arrêt 614 M : 317 Accouchement Arrêt (54,5 %) F : 297 Avortement Arrêt 463 M : 239 Accouchement Arrêt F : 224 Accouchement Arrêt M : 582 F : 248 Résultats : Nombre total d’enfants : 19824 (garçons : 10791; filles : 9033). Nombre moyen d’enfants par femme : 198. Nombre total d’avortements : 1053. Rapport de masculinité à la naissance : 119,5.

Une seconde simulation démographique a été réalisée en supposant l’absence de dépistage prénatal du sexe et d’avortement sélectif, les autres hypothèses étant cependant conservées. Le nombre total des enfants obtenu avec la seconde simulation est de 22730, dont 11749 garçons et 10981 filles (tableau 5). Le nombre moyen d’enfants par femme passe à 2,27, soit 0,29 de plus que dans la première simulation. Sans dépistage prénatal du sexe et avortement sélectif, le rapport de masculinité à la naissance se situe au niveau du chiffre normal de 107,0, conformément à l’hypothèse.

Tableau 5
Résultats de la seconde simulation (sans dépistage prénatal du sexe ni avortement sélectif) (Corée du Sud)
IMGIMGRang de naissance	Nombre de femmes	N...IMGIMF
Rang de naissance Nombre de femmes Nombre d’enfants nés Étape suivante 1 10000 M : 5169 50 % Arrêt F : 4831 Continue 2 7416 M : 3833 Arrêt F : 3583 Continue 3 3583 M : 1852 Arrêt F : 1731 Continue 4 1731 M : 895 Arrêt F : 836 Arrêt Résultats : Nombre total d’enfants : 22730 (garçons : 11749; filles : 10981). Nombre moyen d’enfants par femme : 2,27. Rapport de masculinité à la naissance : 107,0.

De ce fait, on peut conclure que le dépistage prénatal du sexe et l’avortement sélectif font bien augmenter le rapport de masculinité à la naissance et que, par la même occasion, ils ont pour effet d’abaisser le niveau de la fécondité. Compte tenu des rapports de masculinité à la naissance exceptionnellement élevés des dernières décennies en Corée, les résultats de ces simulations nous amènent à supposer qu’une très large proportion de femmes enceintes, en particulier celles ayant une parité élevée, doivent avoir procédé à des dépistages prénataux du sexe et à des avortements sélectifs.
 
Conclusions
 
 
Le comportement reproducteur sélectif risque d’engendrer des problèmes de santé chez les femmes en raison de fausses couches ou d’avortements répétés, qui peuvent faire suite à des dépistages prénataux du sexe du fœtus, par amniocentèse. Au niveau macro-social, les distorsions de la répartition par sexe sont susceptibles d’affecter la quasi-totalité des institutions sociales et représentent un facteur majeur de changement social. Ce déséquilibre du rapport de masculinité constitue une grave préoccupation en Corée parce qu’il pourrait compromettre la stabilité sociale, l’organisation économique, le rapport des forces politiques et la structure générale de la société. Cette étude ne vise pas à l’exhaustivité sur la question des impacts démographiques et sociaux du déséquilibre du rapport de masculinité à la naissance. Elle est essentiellement descriptive et se limite à souligner quelques éléments jugés particulièrement significatifs.
Une des répercussions les plus redoutées d’un haut rapport de masculinité à la naissance serait une pénurie de conjoints potentiels (marriage squeeze) à brève échéance. Si la tendance actuelle du rapport de masculinité à la naissance se perpétuait, chaque nouvelle cohorte d’hommes arrivant sur le marché du mariage serait plus nombreuse que celle des femmes correspondantes. Si la préférence pour les garçons et son corollaire, le comportement reproducteur sélectif, persistent, de moins en moins d’hommes trouveront une femme éligible.
La situation serait encore pire si la tendance à la baisse de la fécondité et la différence d’âge actuelle entre les conjoints se maintenaient. Le nombre absolu de naissances diminuant d’année en année, et les hommes cherchant des épouses plus jeunes, la part excédentaire d’hommes sur le marché du mariage augmenterait.
La pénurie de conjoints potentiels va immanquablement affecter les caractéristiques du mariage. On a déjà assisté récemment en Corée à un changement de l’écart d’âge entre les nouveaux époux. Par exemple, les mariages dans lesquels la femme est plus âgée que l’homme et les mariages entre époux de même âge ont fortement augmenté et atteignaient 25 % de tous les nouveaux mariages en 2001. Par ailleurs, 5,6 % de tous les nouveaux mariages célébrés en 2001 l’avaient été entre un homme sans expérience nuptiale préalable et une femme ayant déjà été mariée (Kwon et Kim, 2002, p 311). Si le rapport de masculinité à la naissance se maintient à son niveau actuel, une part non négligeable d’hommes devront peut-être aller chercher une épouse à l’étranger ou opter pour le célibat, comme le font actuellement certains jeunes hommes en zone rurale.
Mais à l’inverse, le déséquilibre du rapport de masculinité peut tout aussi bien avoir des effets positifs. Une pénurie de femmes pourrait remettre en question les croyances, normes et valeurs traditionnelles qui sont en partie responsables de la discrimination à l’encontre des femmes. Ainsi elle pourrait aboutir à améliorer le statut des femmes et induire des mécanismes autocorrecteurs. Quoi qu’il en soit, la société coréenne va incontestablement être confrontée à des défis graves, que ces adaptations aient un résultat globalement positif ou négatif.
 
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NOTES
 
[*]Faculté de sociologie, université Hanyang, Séoul.Traduit par Charles Schellings.
[1]À titre d’exemple, les taux annuels de migration internationale sont estimés à - 0,9 ‰ pour la période 1985-1990 et - 0,7 ‰ pour la période 1990-1995 (Kim, 2004).
[2]Les analyses de variance et les analyses de régression logistique utilisant la méthode des moindres carrés s’appuient sur des données sur les ménages, des données d’état civil et divers rapports sur des statistiques régionales se rapportant aux années 1985, 1990 et 1995.
[3]En réalité, les statistiques officielles récentes n’indiquent aucune différence entre les sexes s’agissant de la survie des enfants en bas âge; le taux de mortalité infantile était estimé à 6,1 ‰ pour les garçons et 5,9 ‰ pour les filles (KNSO, 2001).
[4]La biopsie de villosités choriales est une méthode consistant à prélever un petit échantillon du tissu placentaire. On y procède en début de grossesse (10-11 semaines) et elle comporte moins de risques de provoquer un avortement que l’amniocentèse. C est la méthode la plus chère en Corée. L’amniocentèse consiste en une analyse du liquide amniotique qui peut être réalisée après 16 semaines de grossesse. L’échographie est la méthode la plus sûre, mais elle n’est possible qu’après le troisième ou le quatrième mois de grossesse.
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Taux de masculinité des enfants de moins de 5 ans suivant les régions (Corée du Sud, 1995)
Évolution du rapport de masculinité à la naissance par parité (Corée du Sud, 1980-2003)