2004
Population
Bibliographie critique
Identité et ethnicité
Unité « Histoire critique des sources et des méthodes », Ined
• Camilleri C., Kastrsztein J., Lipiansky E.-M., Malewska-Peyre H., Taboada-Leonetti I, Vasquez A., Stratégies identitaires, Paris, Presses universitaires de France, 2002, 232 p.
Responsable de la rubrique : Kamel Kateb avec le concours de Dominique Diguet du service de la Documentation de l’Ined
Kaufmann Jean-Claude, Ego. Pour une sociologie de l’individu, Paris, Nathan, 2001
Avec cet ouvrage, J.-C. Kaufmann a inauguré une nouvelle forme d’écriture, prolongée dans
L’invention de soi
[1], où l’érudition et l’ambition théorique l’emportent sur la légèreté apparente des thématiques qu’il aborde souvent. J.-C. Kaufmann se défend toutefois d’une différence de fond entre ses ouvrages. L’ensemble peut être lu comme les différentes facettes d’un même projet ambitieux de description de la dynamique sociale et l’expression de ce qui, aux yeux de l’auteur, constitue l’enjeu et la difficulté des sciences sociales : la théorisation à partir des faits.
La force de l’ouvrage est de reprendre la proposition de Norbert Elias - considérer « l’individu comme un processus » - pour répondre à deux questions essentielles et pourtant rarement traitées avec autant de rigueur et de pugnacité : « qu’est-ce qu’un individu et comment ça fonctionne? D’où vient l’individualisation et de quelle manière structure-t-elle la société contemporaine? » (p. 11). J.-C. Kaufmann précise sa pensée par rapport à Elias en décrivant en réalité un double processus : l’un qui s’observe en coupe transversale et répond à la première question (parties 2 et 3); l’autre qui se développe dans une dynamique historique et répond à la seconde (partie 1) ; dans la quatrième et dernière partie « Les formes de l’individualisation », il essaie de montrer plus précisément les mécanismes et les intrications de ce double processus.
Dans la première partie de l’ouvrage « La matrice sociale de l’individualisation », J.-C. Kaufmann renoue en quelque sorte avec sa méthode familière en s’intéressant à un « détail » (les seins nus sur la plage, le linge sale, etc.), mais qui, cette fois, n’est rien moins que l’apparition du fait social ! En reprenant notamment les travaux d’André Leroi-Gourhan et de Georges Guille-Escuret, il explique l’émergence du fait social à partir de trois processus : le développement de l’outil qui permet une externalisation de la mémoire en dehors de la mémoire humaine, la naissance du langage en lien avec l’avancement de la technique, et enfin, l’apparition du holisme fondateur c’est-à-dire de l’idée de totalité, instrument de l’organisation sociale. J.-C. Kaufmann entre en guerre contre ce qu’il nomme « l’idéologie égocéphalocentrée », système de références implicites dont une présentation un peu plus claire aurait été appréciable, qui présente « l’orthogenèse historique de l’individu comme la suite logique de l’orthogenèse biologique du psychisme » (p. 89). Au lieu de le considérer comme une nécessité et une réalité a-historique, J.-C. Kaufmann décrit l’individu comme un produit social qui s’est progressivement imposé à partir des Lumières. En mettant au premier plan le concept de raison, les Lumières ont précipité la crise du holisme et fourni les conditions d’émergence d’une nouvelle catégorie philosophique, le moi abstrait, qui est « devenu l’objet d’une expérience existentielle quotidienne » (p. 86). Or ce moi abstrait « est pure religion » (p. 86), une fiction comme la désigne Elias dans son modèle de « l’homo clausus ». Elle n’en a pas moins, en tant que telle, une efficacité réelle qui renforce la croyance en ce sens commun et limite d’autant la possibilité de faire advenir la conception de l’individu comme un processus et non pas comme une totalité supérieure.
Pour décrire le fonctionnement de l’individu, J.-C. Kaufmann se concentre sur l’un des fondements spécifiques du processus d’individualisation - le décrochage habitus-habitude - qui est l’occasion de rediscuter les apports et les limites des propositions de Bourdieu et de réhabiliter les « habitudes » comme concept permettant de « dépasser les oppositions matériel/idéel, objectif/subjectif, collectif/individuel, déterminisme/liberté » (p. 105). L’intériorisation des schèmes de pensée est en fait une extériorisation. L’extériorisation-objectivation est donc paradoxalement fondamentale dans l’élaboration de l’individu même si l’idéologie egocéphalocentrée empêche d’en apprécier la force structurante. J.-C. Kaufmann affine son modèle en le présentant sous forme de « carré dialectique » constitué de quatre pôles (les habitudes, les cadres de socialisation, la réflexivité individuelle et la réflexivité sociale) qui permettent de définir six couples d’opposition qui lui « semblent résumer l’essentiel des interdépendances de processus constitutives de l’individu » (p. 188) et de dépasser ainsi les questions d’échelle opposant trop radicalement individu et société, mais aussi subjectivité et objectivité. Cette perspective permet également de rompre avec l’idée d’une modernité fondée sur la subjectivité en montrant comment elle relève, en fait, de la dialectique entre le processus d’individualisation d’une part (en particulier la diversification et l’éclatement de ce qui pourrait en quelque sorte constituer « l’infrastructure » individuelle), et, d’autre part, les efforts d’unification effectués à travers « l’identité » individuelle (qui agirait comme une sorte de « superstructure »). L’individualisme, « concept flottant » suivant J.-C. Kaufmann (p. 90), s’éclaire enfin quand on le décrit à travers le double processus de fermeture identitaire qui fait écho à la tendance à l’ouverture de l’individualisation. Fort de cette analyse et en reprenant ses précédents travaux plus empiriques, l’auteur montre comment « l’individu démocratique », modèle tout en contrastes, permet de comprendre les différents paradoxes et les tensions contradictoires de la vie moderne entre assujettissement et liberté, autonomie et dépendance, etc.
L’interrogation sociologique sur l’individu, parce qu’elle est résolument située dans une perspective dynamique, se double d’une interrogation historique sur l’émergence du concept, les conditions de son expression et ses conséquences, tant sur l’objet lui-même que sur la manière de poursuivre son analyse. Le titre de l’ouvrage est donc d’une certaine manière trompeur, parce qu’il attire trop l’attention sur la notion d’« ego » qui n’est jamais citée comme telle dans le texte, et parce que le sous-titre « sociologie de l’individu » est au contraire trop modeste pour une telle somme. En fait, Ego doit se lire comme une remise en cause profonde de « l’idéologie egocéphalocentrée » qui structure aussi bien les pratiques sociales (la représentation d’un moi abstrait, l’idéologie d’un individu autonome, etc.) que la recherche sur les pratiques sociales. Ce faisant, J.-C. Kaufmann ne fait pas seulement œuvre de sociologie en montrant, comme pour tout objet, le fonctionnement de l’individu et les mécanismes de sa construction sociale et historique, mais aussi œuvre épistémologique en montrant la manière dont s’est cristallisé ce concept et comment il grève largement le développement actuel des recherches en sciences sociales. La crise qu’elles traverseraient ne proviendrait donc pas seulement de la complexité intrinsèque de leur objet, liée notamment à sa réflexivité. Elle serait plutôt liée à leur propre aveuglement sur leurs présupposés théoriques et, en particulier, à leur incapacité à engager la révolution copernicienne proposée par Elias, qui exhorte à dépasser un concept d’individu considéré comme une « entité substantielle séparée de la société » (p. 17) pour le considérer comme un « processus ».
Revenant sur ses propres pratiques en fin d’ouvrage, J.-C. Kaufmann qualifie, non sans malice, sa sociologie de « matérialiste, dialectique, historique » (p. 231). Même si l’auteur ne se reconnaît pas dans la filiation qu’il suggère, on peut revenir brièvement sur ces qualificatifs qui montrent en quoi sa sociologie avance des propositions qu’on peut juger véritablement révolutionnaires.
La sociologie de J.-C. Kaufmann est « matérialiste », parce qu’elle accorde une place importante aux détails, aux objets et aux choses, mais surtout parce qu’elle transforme leur statut en remettant en cause leur caractère d’extériorité (« l’objet socialisé est aussi différent de l’objet-matière que le corps socialisé l’est du corps biologique », p. 181). Elle lutte contre l’idéologie céphalocentrée en « remettant le cerveau à sa place », non seulement dans le processus de l’individualisation, mais aussi dans toute activité sociale. Elle postule également l’indifférenciation radicale entre objets et individu : c’est grâce à l’apparition des objets-outils que le processus d’individualisation se met en marche; « corps socialisé et objets socialisés ne font qu’un » et ils se fondent dans le travail d’incorporation des schèmes.
La sociologie de J.-C. Kaufmann est historique au sens où elle accorde une importance fondamentale au mouvement, à la dynamique. L’auteur rappelle notamment l’importance d’une erreur, somme toute banale - la confusion entre « vérité en tendance » et « réalité anthropologique » (p. 96) - mais dont la fréquence explique néanmoins certaines apories des sciences sociales, notamment la confusion actuelle entre processus d’individualisation et individualisme, ou entre autonomisation croissante de l’individu et réelle autonomie. J.-C. Kaufmann va aussi à l’encontre de certaines idées reçues sur le sens de l’évolution en mettant en évidence des mécanismes plus paradoxaux (« L’individu est le produit de la pensée réflexive-scientifique ; l’individu est le produit de la divergence habitus-habitudes », p. 153). En cela sa démarche est aussi dialectique.
C’est par le jeu de ces trois opérations que J.-C. Kaufmann tente d’échapper au concept d’individu fermé sur lui-même et statique, tout en se préservant des principales erreurs des sciences sociales : l’idéologie, l’hypostase des catégories et le fixisme. Ainsi J.-C. Kaufmann ne se contente-t-il pas d’appeler à la véritable révolution copernicienne suggérée initialement par Elias, mais il structure les conditions d’application de ce changement de paradigme, pour un individu-processus.
Florence Maillochon
Camilleri C., Kastrsztein J., Lipiansky E.-M., Malewska-Peyre H., Taboada-Leonetti I, Vasquez A., Stratégies identitaires, Paris, Presses universitaires de France, 2002, 232 p.
Devant l’intérêt grandissant de la littérature, des médias, et des milieux scientifiques pour la description, l’analyse et l’étude des phénomènes sociaux se rapportant aux identités individuelles et collectives, les auteurs essaient de cerner l’état actuel du cheminement de la réflexion théorique autour de l’identité. Ils rejettent les conceptions substantialistes au profit d’une approche dynamique de l’identité, considérée comme le produit d’un processus intégrant les différentes expériences de l’individu tout au long de la vie. Ils ont choisi d’axer leur analyse sur l’individu, acteur social, et leur démarche privilégie l’approche de l’identité en termes de stratégies identitaires ; celles-ci sont élaborées par les acteurs en fonction des enjeux qu’ils perçoivent dans une situation donnée. Ainsi l’identité n’est-elle pas perçue comme acquise une fois pour toutes mais elle serait le produit d’un processus susceptible d’évolution en fonction du contexte auquel est confronté l’acteur. Elle est le résultat d’interactions et est de ce fait multidimensionnelle. Les individus réagissent en permanence pour réduire l’écart entre leur « moi idéal », résultat d’une « identité de valeur » revendiquée par eux, et les « identités de fait » ou celles que leur assignent les autres ; ils tentent en permanence de négocier des aménagements susceptibles de réduire ou de supprimer cet écart.
Pour atteindre les objectifs assignés à l’ouvrage, les auteurs abordent une série de questions. Quelles stratégies permettent à un individu de conserver une image positive de lui-même, un sentiment de permanence de son être, malgré les sollicitations et les jugements d’autrui? Par quels mécanismes les groupes se définissent-ils une place dans le système social et tentent-ils de se différencier et de se valoriser? Comment en particulier les immigrés, seuls ou en groupe, confrontés au « choc » interculturel, réagissent-ils à cette situation? Quels moyens emploient-ils pour survivre dans leur différence et leur similitude ?
À partir d’études empiriques, les auteurs dégagent une multitude de schémas de préservation identitaire et d’adaptation en fonction des conditions concrètes que connaissent les différentes populations immigrées. Les stratégies de contourne-ment - par les immigrés espagnols - dans les quartiers bourgeois de Paris et d’évitement - par les habitants fortunés de ces quartiers - ont assuré une cohabitation sans oppositions ni conflits. Les stratégies de préservation - des réseaux communautaires chinois - par la constitution d’enclaves géographiques et sociales (china-towns) créent à la fois un refuge contre toute forme de discrimination et un rempart contre les tentatives d’intégration. Les stratégies d’instrumentalisation de la culture dominante par certains immigrés portugais sont souvent développées pour assurer leur ascension sociale ou celle de leurs enfants.
Les auteurs caractérisent les immigrés maghrébins en France à partir de deux critères - l’unité de sens de leurs valeurs culturelles et la valeur qu’ils s’attribuent dans la société d’accueil - qui semblent déterminer les réactions identitaires et les stratégies de préservation dans la situation de morcellement culturel qu’ils connaissent. Dans le cadre des « rapports asymétriques », la stigmatisation dépréciative du dominant amène les personnes dont l’image de soi est dévalorisée par le regard de l’autre à faire face à « une identité prescrite ». Les individus adoptent alors des conduites d’une grande variabilité passant, d’un côté, de l’intériorisation de l’identité négative jusqu’à une recherche de l’assimilation au dominant, et de l’autre, à une extériorisation visant à changer la réalité. Les premières conduites visent à gommer les différences de l’individu jusqu’au renoncement à son identité, les secondes visent à revaloriser sa spécificité et sa singularité ; entre ces stratégies extrêmes se développent naturellement des conduites intermédiaires nécessitant des changements culturels plus ou moins profonds.
Fondamentalement, derrière ces stratégies, il y a un désir de rompre avec la passivité des parents (invisibilité sociale) afin de devenir des acteurs sociaux reconnus. Ce désir est plus présent chez les individus qui valorisent leur culture d’origine et leur identité collective. Le respect de la différence, l’égalité des droits face aux mêmes devoirs sont les moteurs de leur action, en opposition au repli identitaire (souvent sur une base religieuse), qui constitue une alternative possible en cas d’échec du projet de valorisation à partir des identités singulières.
Sur la base des enquêtes qualitatives menées auprès de jeunes maghrébins, les auteurs insistent sur le fait que les stratégies mises en œuvre par les jeunes issus de l’immigration sont des réponses non seulement au changement de « place sociale » d’eux-mêmes ou de leurs parents, mais aussi au changement des valeurs et des cultures. Ils considèrent, à tort ou à raison, que non seulement leur promotion et leur image sociale sont en jeu, mais aussi les valeurs de leurs cultures et leurs liens avec la communauté d’origine. Il en est ainsi car ces jeunes sont confrontés à la fois aux « stéréotypes racistes et culturels » mais aussi aux « stéréotypes de classe » qui leur sont aussi défavorables. Ainsi, à la base des différentes stratégies possibles, il y a souvent un mécanisme commun : le besoin de valorisation de soi et la nécessité d’une certaine reconnaissance sociale.
Mettant en œuvre un pluralisme méthodologique (expérimentation, étude sur le terrain et histoire de vie, etc.), les auteurs se sont intéressés aussi bien aux variables personnelles et intersubjectives qu’aux situations où les individus sont conduits par leur statut social à effectuer des auto-évaluations face au jugement d’autrui, qu’il soit individuel ou collectif. Considérant leur travail comme une étape d’accumulation des connaissances nécessaire au progrès de la conceptualisation, ils se défendent de la prétention de créer une nouvelle école de pensée à partir de la démarche initiée. Pour autant, ils attirent l’attention sur une perspective négligée par les études portant sur l’identité : l’approche dynamique et stratégique de l’identité.
En conclusion, l’ouvrage lance une nouvelle série de questions et préconise des études longitudinales qui puissent leur apporter des réponses pertinentes. Quels sont les processus qui aboutissent à former des identités collectives composites, réunissant plusieurs groupes ethniques ou autres? Quelle part accorder à la mémoire individuelle par rapport à la mémoire collective dans les conduites individuelles qui sont derrière les processus de construction ou de reconstruction identitaire ? En d’autres termes, quel est le degré d’interaction entre l’histoire personnelle et les processus d’acculturation dans les stratégies identitaires mises en œuvre?
Kamel Kateb
Fathi Habiba, Femmes d’autorité dans l’Asie centrale contemporaine. Quête des ancêtres et recompositions identitaires dans l’islam postsoviétique, Paris, IFEAC/Maisonneuve & Larose, 2004, 339 p.
L’ouvrage d’Habiba Fathi représente un travail novateur et considérable s’appuyant sur des recherches de terrain très riches menées dans les cinq républiques anciennement soviétiques d’Asie centrale (entretiens répétés auprès de 78 femmes dont 66
otin
[2], 9 guérisseuses et 3 présidentes d’associations islamiques). Son originalité repose sur le choix de son objet : la fonction des femmes d’autorité musulmanes (
otin) en Asie centrale contemporaine, qui apparaissent aussi comme les gardiennes d’une culture populaire dans une société restée traditionnelle. Ce sujet a été peu abordé, notamment sous cet angle, occultant ainsi le rôle de ces femmes dans le monde musulman. Celles-ci participent pourtant activement au processus de « retraditionnalisation » concomitant de la chute de l’Union soviétique, processus qui impose une nouvelle lecture du fait religieux et de ses traductions politiques.
La résistance aux perturbations politiques qui se sont succédé de la fin du xixe siècle à nos jours fait l’objet du premier chapitre. L’auteure met en lumière le rôle et la place des femmes prédicatrices (otin) dans l’Asie centrale contemporaine en les replaçant au cœur des trajectoires historiques et politiques centrasiatiques. Le deuxième chapitre insiste sur le rôle de ces femmes dans la longue durée : celui-ci s’exprime notamment à travers les continuités qui se dessinent quant à la transmission orale d’un savoir, d’une mémoire et de traditions très syncrétiques reflétant les influences multiples qui se concentrèrent autrefois en Asie centrale. L’auteure s’interroge dans le troisième chapitre sur les modes de fonctionnement des institutions musulmanes féminines dans le contexte actuel de « réislamisation » afin de comprendre les évolutions et la situation actuelle. Le fait religieux est inscrit dans une réflexion sociologique qui place l’histoire complexe de cette région au cœur de sa problématique. Les troisième et quatrième chapitres montrent bien comment ces femmes d’autorité ont permis à l’islam traditionnel de se pérenniser durant l’époque soviétique. Pourtant, le processus de soviétisation obligeait le fait religieux à se retirer dans la sphère privée, tout en conservant un islam officiel de façade à vocation stratégique. Ce transfert de l’espace public vers un espace privé lui permit de se maintenir durant toute l’époque soviétique et d’exprimer ses différences depuis la fin de l’URSS. Surtout, la place des femmes dans la société leur permettait d’entretenir le fait religieux et les croyances populaires au sein du quartier, puisque leur espace échappait au contrôle de l’État. Ainsi, la religion et le corpus de traditions ont permis à ces femmes d’autorité de déployer des stratégies identitaires afin de lutter contre l’assimilation culturelle. Le rapport au religieux prend donc tout son sens dans la cellule familiale et le quartier (mahalla) où il s’exprime d’une manière particulière, organisée et cachée.
Dans le cinquième chapitre, les entretiens réalisés auprès de guérisseuses (otin ou non) ont permis à l’auteure d’effectuer une analyse des pratiques thérapeutiques révélant le parcours de la mémoire collective transmise par ces femmes depuis des générations. Ces pratiques participent aussi des recompositions identitaires s’appuyant sur la tradition, en intégrant d’autres éléments et en en abandonnant certains. Ce renouvellement du corpus de croyances permet à ces femmes de préserver une identité dans laquelle elles se reconnaissent. La gestion du sacré et la complexité du système symbolique qui s’y réfère font ici l’objet d’une analyse montrant l’atemporalité des pratiques à vocation thérapeutique. Néanmoins, depuis la réhabilitation de l’islam normatif, ces pratiques suscitent un vif rejet de la part des mollahs, qui les caractérisent comme appartenant à l’univers obscur des pratiques chamaniques, dans la mesure où elles comprennent des éléments contraires à la shariâ.
Les otinont un rôle social important et l’auteure distingue clairement dans le sixième chapitre les différentes catégories d’otin qui se rattachent à l’islam traditionnel ou l’islam vécu pour les unes, et à l’islam normatif pour les autres. Après la chute de l’Union soviétique, les femmes prédicatrices se sont « affiliées » à divers groupes aux dimensions religieuses très éloignées, voire contradictoires. L’auteure insiste sur un phénomène intéressant : celui de la radicalisation de femmes qui auparavant adhéraient à un islam traditionnel et qui dorénavant se tournent vers le wahhabisme et l’activisme, ou d’autres qui veulent étudier l’islam de manière intellectuelle, en aspirant à la stricte application de la shariâ. Certaines vont ainsi rejeter les croyances symboliques de leurs ancêtres pour adhérer à des courants fondamentalistes prônant par exemple l’instauration d’un califat en Asie centrale. Il se dégage de cette ambivalence une volonté de maîtriser un discours qui leur échapperait si elles se confinaient à l’islam traditionnel contesté par les représentants officiels de l’islam. D’un autre côté, la mémoire collective et la politique ouzbèke d’identité nationale tentent de mobiliser ce corpus de pratiques, qui participe de l’islam traditionnel, mais en ne prenant en compte que les éléments pouvant s’intégrer à une stratégie identitaire de construction de l’État-nation.
Dans cet ouvrage, les femmes sont appréhendées à travers le prisme des interactions entre leur fonction dans une société musulmane restée très traditionnelle et leur rapport à la société dominante. Outre quelques oublis bibliographiques, on regrettera que l’auteure n’ait pas pris en compte le phénomène des femmes prédicatrices dans sa totalité, n’inscrivant que trop peu sa problématique dans des perspectives plus larges avec le reste du monde musulman. Les femmes prédicatrices ne sont pas une exception centrasiatique mais se retrouvent ailleurs sous d’autres formes dans l’espace musulman; le rôle des femmes dans la préservation des croyances n’est pas spécifique à l’Asie centrale.
Le processus de recompositions identitaires généré par les indépendances de 1991 se traduit par l’instrumentalisation de l’islam réhabilité aux dépens de la fonction initiale des otin. La politisation de l’islam s’exprime ainsi lorsque la recherche identitaire est floue : les acteurs religieux se réapproprient des discours ne laissant guère de place aux traditions mais s’inscrivant plutôt dans des courants radicaux politisant le fait religieux. Ils s’inscrivent dans une approche dogmatique en réaction à ce qui précède et à la culture populaire de leurs ancêtres dont les croyances sont jugées obscurantistes par le pouvoir. L’auteure montre bien que les otin sont visées par ce phénomène mais elles peuvent aussi y participer pour préserver leur rôle dans la société et ne pas rester prises dans un espace clos les réduisant à ce seul discours.
Sophie Hohmann
Boubeker Ahmed, Les mondes de l’ethnicité : la communauté d’expérience des héritiers de l’immigration maghrébine, Paris, éditions Balland, 2003, 362 p.
Comment se construire lorsque l’on veut « échapper à la fois au regard de la société française et à la loi du père? » (p. 43). Comment, dans le processus de construction de soi, devenir un sujet, un acteur capable de jugement, capable de donner un sens à sa propre histoire, à son monde? À partir de ces questions, l’auteur montre les difficultés de construction identitaire lorsque l’individu ne trouve pas d’autres ressources collectives mobilisables que celles du refus : des identités imposées, de l’échec, de la faute, d’être invisible dans sa propre société… Pour ce faire, il s’intéresse aux descendants d’immigrés maghrébins, ceux qui ne sont « ni seuls, ni ensemble » et « ni dedans, ni dehors » (p. 66), ceux qui s’accrochent à la communauté car on leur refuse le droit d’être des individus. Par une série d’entretiens aussi émouvants les uns que les autres, il met en parallèle le monde silencieux et invisible des pères, les
zoufris
[3], et le discours contestataire des enfants, les
beurs, confrontés successivement à l’exception culturelle française et au « communautarisme d’État ».
L’auteur considère que dans une France où l’universalisme républicain serait devenu une fiction, où l’État-nation ne peut assumer ses promesses d’intégration à tout citoyen renonçant aux particularismes, mais dans lequel chacun est sommé de se conformer à des normes sociales de plus en plus abstraites sous peine d’être mis à l’index de la société, il n’est pas étonnant de voir se construire une forme d’ethnicité par la stigmatisation. Face à cet universalisme abstrait imposé d’en haut et de l’extérieur, les populations issues de l’immigration n’auraient d’autre alternative que d’inventer de nouvelles formes d’ethnicité, dans une logique de résistance à la fraction dominante de la société, qui les considère comme incapables d’adhérer à leur modèle de société. L’exclusion réciproque de la société française et du monde de l’immigration conduirait inexorablement à la communautarisation des problèmes politiques par la relégation des immigrés et de leurs descendants aux frontières du corps national.
L’idée centrale qui mobilise l’auteur de l’ouvrage est sans conteste le besoin permanent d’une combinaison adéquate des principes de liberté et d’égalité qui fondent la République et de respect de la diversité qui caractérise le « monde vécu ». Du fait de la mondialisation, les sociétés nationales sont par ailleurs entrées dans un processus de fragmentation sociale et culturelle. Une tendance de cette globalisation est, en outre, de transformer graduellement le citoyen souverain en un individu qui se limiterait au consommateur, à l’usager, au simple client. Dans ce contexte, les constructions identitaires individuelles ont du mal à s’articuler aux identités collectives (portées par les parents notamment), et la politisation des identités culturelles devient une donnée du champ politique. Elle impose aux pouvoirs publics une confrontation médiatisée des arguments, avec des concertations et parfois même des négociations pour aboutir à des compromis acceptables dans la perspective d’un vivre ensemble égaux et différents.
En s’interrogeant sur la signification que les individus et les groupes peuvent donner à des termes comme « arabe de France », « juif de France » ou « Corse de France », l’auteur conclut que pour façonner son moi, l’individu a besoin non seulement des restes épars d’un héritage historique et familial mais aussi de la liberté de choisir ses propres repères identitaires, ainsi que d’un droit au délire et au rêve. En rejetant le moule préétabli de l’intégration, en revendiquant à la fois l’égalité et la différence, la citoyenneté et l’ethnicité, les enfants de l’immigration expriment une volonté de participation aux transformations en cours de la société française. Au fil des générations, l’évolution des rapports complexes entre les problèmes identitaires et l’instrumentalisation de l’ethnicité aurait fait évoluer la question de la façon suivante : « Comment demeurer nous chez les autres ? Comment rester nous envers et contre les autres ? Comment devenir nous parmi les autres ? » (p. 157).
L’histoire de l’immigration en France, abordée dans la deuxième partie de l’ouvrage, n’apporte rien de nouveau par rapport aux connaissances déjà acquises dans le domaine; elle offre cependant un intérêt incontestable lorsque l’écriture de « l’histoire des oubliés de l’histoire de France » est imbriquée étroitement aux luttes pour une reconnaissance sociale des enfants de l’immigration (la marche des beurs, le mouvement des potes, le mouvement associatif dans les banlieues, etc.). Cette histoire prend alors un sens particulier : « la fin du silence et de l’exclusion réciproque entre le monde de l’immigration et la société française » dans la perspective « d’une société française multiculturelle». L’auteur met en exergue « le clivage qui existe entre une histoire officielle […] et d’autres récits de l’histoire locale, ceux des jeunes […] » (p. 308), très mal répercutés par des médias coincés entre « les lois du spectacle et celles de l’information » (p. 314).
Pour traiter ces questions, l’auteur s’inscrit dans un cadre théorique qui puise abondamment dans les travaux de P. Ricœur, H. Arendt, M. Walzer, etc. Il explore un autre questionnement qui concerne le rôle et l’activité du chercheur en sciences sociales dans ses rapports avec son objet, plus particulièrement quand il est lui-même un des éléments de l’objet. Comment dans ce cas adopter une position de recherche qui contrôle la subjectivité et élargisse au maximum le champ scientifique ? Pour réussir son pari, il compte sur le respect du protocole de recherche, la critique des sources et des témoignages, une construction de la relation à l’objet et surtout l’acceptation de se soumettre à l’épreuve de la réflexivité. Il compare en permanence le travail du chercheur à celui d’autres catégories d’intellectuels qui ont comme lui pour rôle d’observer et de décrire les individus dans la société (le romancier, le journaliste, l’homme de théâtre en quête de la mémoire).
Kamel Kateb
Piazza Pierre, Histoire de la carte nationale d’identité, Odile Jacob, 2004, 462 p.
Le titre du livre excède largement son contenu. Il devrait être, au mieux, « Documents pour servir à l’histoire policière de la carte d’identité en France… ». Encore faut-il préciser que le choix de ces documents est arbitraire ; à grands renforts de « comme l’écrit X… », « comme le souligne Y… », « comme le montre Z… », avec peu de souci de la chronologie ou du contexte historique et politique, se succèdent les discours politiques sérieux ou démagogiques, les projets aboutis ou avortés, les notes administratives authentiques ou douteuses, les articles de journaux y compris polémiques ou satiriques, voire les courriers des lecteurs…
« L’encartement » des Français remonterait à 1749, quand « un certain Guillaute, officier de la maréchaussée d’Île-de-France, adresse au roi un Mémoire sur la Réformation de la Police de France, dans lequel il propose de mettre en place un système d’immatriculation des hommes, des rues et des immeubles. Le contenu de ce texte résume à lui seul toute la teneur de ce qui constitue alors la priorité majeure des forces de l’ordre : surveiller, surveiller toujours plus et mieux » (p. 31). Il est ensuite question des différentes formes de « passe-port à l’Intérieur » institué, paraît-il, le 1er février… 1789, et de « livret ouvrier », institué en 1749, supprimé en 1791, rendu obligatoire par le Consulat, redéfini en 1854… Quelles autorités délivrent ces pièces? Combien de documents furent émis ? Combien y avait-il de porteurs à différentes dates ? On se contentera de critiques aux préoccupations variées, de suggestions de modifications et d’unification. « Dans les années 1870-1890, l’utilisation du passe-port intérieur et du livret ouvrier en tant qu’autorisation de voyager devient anecdotique » (p. 38). C’est que le chemin de fer « permet à une même personne d’être, en un court laps de temps, dans plusieurs endroits ».
Apparaît alors Alphonse Bertillon et le « bertillonnage ». On apprend que « devenu responsable du service de l’Identité judiciaire de la préfecture de Paris (où, pour les adjoindre à ses mensurations, il rationalise toutes les pratiques policières relatives à la photographie et au relevé des marques corporelles), Alphonse Bertillon sera apprécié par la grande majorité de ses contemporains comme un savant d’exception, au même titre que Louis Pasteur, et ses inventions saluées comme une illustration du génie français » (p. 85). Pas la moindre allusion à la désastreuse expertise du bordereau de l’affaire Dreyfus… Sa méthode anthropométrique, qui consiste à relever, de façon systématique et normalisée, les « signes particuliers » et les mensurations physiques, et qui intègre progressivement la photographie, est d’abord appliquée, si on comprend bien, aux vagabonds, aux délinquants récidivistes et aux nomades. Mais elle est concurrencée, à la fin du siècle, par la « dactyloscopie », relevé des empreintes digitales. William Herschel et Francis Galton sont négligemment cités p. 90. L’Argentin Juan Vucetich est mieux traité, si bien que la dactyloscopie semble venir d’Amérique du Sud. Bertillon a une réaction outragée : « il s’applique, jusqu’à sa mort (février 1914) à démontrer que l’hérédité joue un rôle majeur dans les empreintes digitales et qu’elles peuvent être à la source de ressemblances trompeuses » (p. 92). Il faut croire cependant que la France s’y met; le « carnet anthropométrique d’identité » délivré aux nomades (dont on apprend, par exception, qu’il y a 20000 exemplaires en 1913 et 30000 en 1923), et reproduit p. 115, prévoit à la fois des « photographies de profil et de face », une « Empreinte simultanée et non roulée des doigts réunis : Auriculaire, Annulaire, Médius, Index gauches », enfin une « Empreinte prise séparément du Pouce gauche ».
L’« espionnite » de la guerre de 1914 fait basculer la problématique. Au lieu de réserver les papiers d’identité aux suspects, dont les étrangers, pourquoi ne pas, à l’inverse, doter les bons Français d’un titre témoignant de leur honorabilité? Le chapitre III (p. 123-162) s’intitule « Vers un encartement rationnel généralisé des Français? ». L’affaire paraît réglée en septembre 1921, quand le préfet de police « institue une carte d’identité que peuvent obtenir tous les Français domiciliés à Paris ou dans le département de la Seine. […] En quelques années, elle fait l’objet d’une reconnaissance et d’une diffusion de plus en plus massive » (p. 128). Elle prévoit une photo « faite de face, sans chapeau » et une empreinte digitale. Mais qui charger de délivrer les cartes, les préfectures ou les mairies ? Comment dépister les fausses déclarations et autres formes de fraude ? Où conserver et comment classer les doubles des cartes délivrées? Faut-il rendre obligatoire le port de la carte d’identité? Dans l’ambiance xénophobe des années 1930, l’assassinat du roi Alexandre 1er de Yougoslavie et du ministre Louis Barthou (9 octobre 1934) accentue la pression pour le seul repérage des étrangers. Toujours est-il que le ministre de l’Intérieur du Front populaire Marx Dormoy en est encore à suggérer « d’instituer un même type de carte d’identité pour tous les Français sur l’ensemble du territoire » en vue d’en faire un mode de preuve unique, commode et incontestable.
La deuxième partie, étonnamment longue (p. 162-270), intitulée « Vichy ou le désir d’identification absolue », frôle le « révisionnisme ». On y voit d’abord les ministres de l’Intérieur Marquet, Peyrouton, Darlan, Pucheu déployer une grande énergie à instituer la « carte d’identité de Français [qui] suscite d’emblée l’intérêt des autorités allemandes » (p. 164). « À partir de 1943, ce document commence à être délivré [dans douze départements, dont Paris] » (id.). Pourquoi ce délai ? En quoi se distinguent les « fiches 1, 2 et 3 » que doit remplir le demandeur? On ne s’y retrouve pas. L’auteur explique « le rôle déterminant des Préfectures » (p. 169), l’importance attachée à « la rédaction du signalement » (p. 176), « l’apposition des empreintes digitales » (p. 178), « la qualité des photographies » (p. 179), « les données de l’état civil » (p. 182), « l’archivage minutieux » (p. 187) mais c’est pour mieux concentrer ensuite l’attention sur « les services statistiques », dirigés par René Carmille.
Comme on sait, celui-ci est un contrôleur général de l’Armée, pionnier de la mécanographie, qui avait travaillé depuis 1934 sur un numéro de matricule militaire fondé sur le lieu et la date de naissance, et en avait proposé un modèle à 12 chiffres en 1938. « Honorable correspondant » des services spéciaux de l’Armée dirigés par le colonel Rivet, il reçoit de celui-ci l’ordre de créer en août 1940 un « Service de la démographie », plus tard « Service national des statistiques » (SNS), qui, sous couvert d’études de la population active, était chargé de gérer les soldats démobilisés et les prisonniers de guerre, et de reprendre les services de recrutement, supprimés par la convention d’armistice. Pour donner une allure « civile » au numéro matricule, il fut alors décidé de l’attribuer aussi aux femmes, d’où un treizième chiffre, première colonne, qui distingue les hommes (1) et les femmes (2).
Il est clair que Vichy pensa porter ce numéro sur la carte d’identité unifiée et, plus généralement, pensa utiliser la mécanographie non seulement pour repérer les malfaiteurs, mais aussi les résistants, les juifs, les réfractaires au STO, bref tous les ennemis du régime… Il fit édicter une « loi » rendant obligatoire la déclaration de changement de domicile, et étudia longuement un certain « carnet signalétique ». Mais il devrait désormais être clair aussi qu’en bon officier de 2e bureau, Carmille a répandu derrière lui nombre de « leurres », par exemple inscrire la « race juive » comme une de ses catégories statistiques. De plus, dès son arrestation en février 1944, six mois avant la Libération, quinze mois avant la Victoire, les « résistants de la 25e heure » ont eu tout loisir de disséminer dans les archives quelques faux destinés à les blanchir en chargeant Carmille.
Piazza tombe dans les mêmes pièges que Jean-Pierre Azéma avant lui, auteur d’un rapport commandé par l’Insee, mais que celui-ci n’a pas jugé digne d’être publié, où Carmille apparaît comme un « serviteur loyal » du régime de Vichy. Pire, il ignore complètement le nom d’Edwin Black, auteur d’IBM et l’Holocauste (Robert Laffont, 2001), qui encense Carmille, ou, plus grave, le nom d’André Tulard, responsable des fichiers de la préfecture de police qui ont servi à la persécution des juifs et qui ont été abondamment décrits par Serge Klarsfeld. Piazza attribue au Service de la démographie des documents sur le carnet signalétique qui lui étaient simplement transmis pour avis par le ministère de l’Intérieur; il attribue au SNS un code (p. 202) qui aurait distingué les « sujets français indigène juif » (sic), et « non juif », sans préciser que ce code ne reçut jamais le moindre début d’application, pas même en Algérie; comble de la méprise, il attribue enfin à René Carmille, p. 250, une « lettre au secrétaire général au Maintien de l’Ordre » (Joseph Darnand) datée du 31 mars 1944, reçue le 19 avril, alors que Carmille avait été arrêté le 3 février… Surnagent dans ce désastre cette remarque de Léon Poliakov (p. 261), sur cette « incomparable pagaille par laquelle se distinguait l’administration vichyssoise », et les noms de quelques héros méconnus (p. 269), responsables des « centrales de faux papiers » de la Résistance.
Piazza expédie en 70 pages (271-342) les soixante ans écoulés depuis la Libération. Encore faut-il préciser que les 30 premières, sous le titre « Que faire de Vichy ? » auraient pu être rattachées à la deuxième partie. La source principale est cette fois un rapport de février 1949 dû à l’inspecteur des Finances Chasseigne, qui conduit le ministère de l’Intérieur et l’Insee associés à viser (p. 286) « un dispositif d’encartement aussi rigoureux que celui instauré sous Vichy ». Le projet aurait échoué « en raison d’un désaccord sur l’identification des Français musulmans d’Algérie ». Le ministère de l’Intérieur instaure donc seul, par décret du 22 octobre 1955, la première « carte nationale d’identité ». Elle ne contient pas le numéro Carmille et son port n’est pas obligatoire.
On ne saura pas comment la Libération a fait du numéro Carmille notre numéro de Sécurité sociale, ni comment la Ve République l’a porté sur notre carte Vitale. Piazza ne dit rien non plus du « projet Safari » ni des débats qui conduisent à la création de la Cnil. On apprend simplement, au détour d’une note appelée p. 307, que celle-ci a été créée par la loi « Informatique, Fichiers et Libertés » du 6 janvier 1978. Piazza se borne à discourir sur la carte nationale d’identité informatisée, étudiée par Christian Bonnet sous le gouvernement Barre, abandonnée par Gaston Defferre sous François Mitterrand, instituée à titre d’essai dans les Hauts-de-Seine par Charles Pasqua sous la première cohabitation, limitée à ce seul département après la réélection de François Mitterrand, et finalement généralisée en novembre 1993, dans la foulée du triomphe électoral de la droite, Charles Pasqua étant redevenu ministre de l’Intérieur du gouvernement Balladur. L’auteur nous prévient : divers projets annoncés par ses successeurs, Daniel Vaillant et Nicolas Sarkozy, font froid dans le dos. Pour faire bon poids, il termine ainsi : « En matière d’identification, le recours de plus en plus systématique à la biométrie qui, depuis les attentats du 11 septembre 2001, se dessine dans de nombreux pays, offre de prometteurs chantiers de recherche ».
Pour le paraphraser avec indulgence, disons que sous certains manuscrits de débutants se dessinent de prometteurs chantiers de recherche. Une histoire de la carte d’identité, et une histoire de la guerre des fichiers et des faux papiers sous l’Occupation, restent à écrire.
Michel Louis Lévy
Kertezer David I. et Dominique Arel (eds), Census and Identity. The Politics of Race, Ethnicity, and Language in National Censuses, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, 210 p.
Le présent ouvrage est le fruit de rencontres et de discussions entre chercheurs s’intéressant aux questions États/identités collectives, menées à l’initiative du Watson Institute of International Studies à Brown University. Il réunit sept études relatives à ces questions, réalisées par des anthropologues, des sociologues, des politologues et des démographes, spécialistes de champs géographiques différents, les pays européens, les États-Unis, le Brésil, le Canada, Israël, le Burundi, le Rwanda et l’Ouzbékistan.
Bien que spécialistes de disciplines différentes, les auteurs abordent le rôle des États dans la formation des identités collectives à travers les recensements nationaux. La démarche commune des auteurs consiste à remonter dans le temps afin de situer les origines puis de suivre les évolutions et les changements des politiques des États dans la construction des catégories identitaires, tant dans les recensements que dans d’autres types de dénombrement des populations. Le point commun, exprimé de manière différente dans les sept contributions, est le suivant : les recensements ne reflètent pas simplement une réalité sociale, ils jouent un rôle primordial dans la construction de cette même réalité. Les sept contributions présentent les enjeux sociaux et politiques des recensements et mettent bien en évidence les implications politiques des catégories statistiques.
Dans les cas étudiés, plus que d’autres moyens de collecte d’informations sur les populations, les recensements ont été utilisés pour diviser la population nationale en catégories identitaires selon la race, l’ethnie, la langue ou la religion. La matrice recensement/identité est d’une grande efficacité pour examiner des questions sociales et politiques fondamentales telles que la croissance et l’évolution du nationalisme, les conflits ethniques, le racisme, la formation et l’organisation des identités transnationales. Ces processus doivent cependant être examinés dans un large contexte pour voir comment les individus s’approprient certaine identité collective ou bien comment ils l’attribuent aux autres. On vérifie par là le rôle que les autorités politiques jouent dans ce processus d’identification. Ainsi a-t-il été constaté que l’importance numérique de certains « groupes ethniques » ou « nationaux » dans des zones géographiques particulières peut aussi conduire aux revendications pour acquérir le pouvoir politique.
Au-delà des points abordés autour des catégories identitaires construites par les recensements, cet ouvrage incite à un nouveau questionnement sur les relations entre politiques, sciences sociales et sciences politiques.
Marie Ladier-Fouladi
Geary Patrick J., Quand les nations refont l’histoire, Paris, Aubier, 2004, 242 p. (traduction de The myth of nations. The medieval origins of Europe, Francfort, Fischer, 2002)
Dès le début, le célèbre historien de Berkeley situe les enjeux de son livre : née au xixe siècle, l’histoire moderne a été conçue comme un outil du nationalisme européen. « En tant qu’instrument au service de l’idéologie nationaliste, l’histoire des nations européennes a été une grande réussite. Malheureusement, elle a introduit dans notre vision du passé le redoutable poison du nationalisme ethnique » (p. 25). Geary adopte la typologie de Miroslav Hroch pour qui la première étape du nationalisme est une prise de conscience d’un groupe d’intellectuels. Dans la seconde étape, des patriotes prennent le relais, popularisent et simplifient le discours des intellectuels, et dans la dernière, apparaissent des mouvements de masse. Même s’il reste dans la même fourchette temporelle, le début du xixe siècle, Geary se démarque de la théorie culturaliste de Benedict Anderson, qui place l’origine des nations modernes dans l’Amérique latine de Bolivar, et de la théorie marxiste d’Ernst Gellner, qui s’intéresse au développement de grands marchés du travail sur lesquels les ouvriers doivent devenir interchangeables pour suivre le progrès technique.
Geary se concentre sur la première étape de Hroch, l’apparition de l’idéologie nationale dont le prototype lui semble le nationalisme prussien de von Stein en réaction à l’invasion napoléonienne. Sur un terrain préparé par Herder et dans une certaine mesure par Condillac, Fichte, les frères Schlegel ou Schleiermacher développent leurs thèses sur l’ancienneté de la nation et de la langue allemande, et leur importance pour la pensée allemande. C’est au même moment la fondation de la Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtskunde et la publication des Monumenta Germaniae historica.
À cette époque, le passé a été reconstruit et même, comme le dit le sous-titre de l’ouvrage, inventé, à partir d’une vision fantasmatique de la chute de l’Empire romain et des débuts du Moyen Âge. Avec une impressionnante maîtrise de la littérature antique, Geary montre au contraire que ni les Grecs ni les Romains n’avaient une conception ethnique des populations. Dès Hérodote, ils insistaient au contraire sur la fluidité des groupes humains qui se formaient et se défaisaient autour de chefs de guerre et s’inventaient des généalogies fabuleuses, par exemple celles des Balthes, des Amals ou des Gautes chez les Ostrogoths, Wisigoths et Lombards. En fait, des gens d’origines très diverses constituaient les fameux barbares. Souvent dans un même groupe coexistaient des personnes qui ne parlaient pas la même langue et ne provenaient pas de la même région. Les individus se distinguaient en hommes libres et esclaves, en hommes et femmes, en habitants des cités (et de leur voisinage cultivé, Pierre Vidal-Naquet a souvent insisté sur ce point) et des campagnes, forêts et steppes reculées puis plus tard en humiliores et honestiores selon qu’on avait droit d’accès ou non à la justice de l’Empereur, mais ils n’envisageaient pas de différences « ethniques ».
Geary explique comment une première vague d’identifications locales plutôt qu’ethniques s’est développée après l’édit de Caracalla qui donna en 212 la citoyenneté à tous les Romains pour mieux les pressurer fiscalement. La résistance à l’impôt conduisit à la constitution de milices locales et, en réponse, à une territorialisation de l’armée romaine. Pour se justifier, les habitants des provinces s’inventèrent des origines celtes, gauloises, ibères qui allaient être ranimées au xixe siècle, tout en recrutant des mercenaires barbares, ces fameux envahisseurs. Du ve au viiie siècle, ces populations hétérogènes se fondirent en ensembles régionaux qui ne conservèrent qu’un vague souvenir de leurs débuts troublés. Comme Colette Beaune l’a amplement montré, on en revint à un récit des origines troyennes assorties de nombreuses pérégrinations sur le modèle de l’Énéide. Mais le travail de Geary s’arrête aux portes de cette nouvelle époque. À la manière de Peter Brown (Genèse de l’Antiquité tardive), il s’attache à nous faire comprendre les siècles obscurs où l’Antiquité finissante a engendré le Moyen Âge commençant.
Dans son invention nationaliste du passé, l’Europe se singulariserait-elle? Même pas. À la manière de Comparer l’incomparable, le célèbre essai de Marcel Détienne, Geary rapproche in fine la construction du récit des origines européennes de celles des Zoulous au xixe siècle. Il retrouve la même fluidité initiale, les mêmes prétentions identitaires dénuées de fondement et le même nationalisme ultérieur. Les Zoulous se sont-ils inspirés des Européens ? S’agit-il d’un trait transhistorique, cognitif ? Mais alors comment les Anciens ont-ils pu échapper à ce travers, source de nombreuses et terribles pathologies politiques ?
Il existe ainsi une histoire des origines, déconnectée de celle des groupes humains, des langues et de l’archéologie. Quatre histoires différentes selon Geary, inscrivant à ce titre le Moyen Âge en continuité avec le travail de Colin Renfrew et de sa nouvelle archéologie, qui désolidarise peuples, langues et cultures de l’aire indo-européenne, aussi loin que l’on peut remonter.
Hervé Le Bras
Eberhardt Piotr, Ethnic Groups and Population Changes in Twentieth-Century Central-Eastern Europe: History, Data and Analysis, M.E. Sharpe, Armonk, New York, London, 559 p.
Le présent ouvrage se propose d’illustrer les principales évolutions survenues dans la structure ethnique des États d’Europe centrale et de l’Est durant le xxe siècle. Cette partie de l’Europe regroupe des régions qui ont été longtemps privées d’autonomie et de souveraineté, et marquées en ce sens par des interprétations spécifiques des questions d’État et de nation. Ce travail s’inscrit d’emblée dans une certaine tradition : depuis les premières exploitations statistiques des recensements (russes, allemands, austro-hongrois, bulgares) conduits pour la plupart des pays de cette région à partir de la fin du xixe siècle, jusqu’aux travaux actuels menés dans des disciplines diverses et qui connaissent un regain d’intérêt au vu d’une situation présente parfois conflictuelle après la chute du mur de Berlin. Il évoque ainsi les travaux cartographiques de la deuxième moitié du xixe et de la première moitié du xxe siècle, et les études menées essentiellement au niveau national pendant l’entre-deux-guerres (elles se font plus rares et d’une qualité plus discutable pendant la période communiste) à la suite des traités de paix marquant le découpage de la zone. Ces sources précieuses auxquelles l’auteur a largement recours soulignent généralement les limites d’une approche nationale et non comparative, que l’auteur a souhaité soulever, ceci d’autant plus que la région s’est caractérisée pendant tout le xxe siècle par une forte instabilité des frontières. Ces considérations l’ont conduit à privilégier, d’une part, une approche contemporaine au niveau géographique, c’est-à-dire en replaçant les évolutions de la structure ethnique des populations dans les territoires actuels de ces pays (ce qui suppose un travail parfois difficile sur des zones frontalières ballottées d’un État à l’autre pendant le siècle, à partir de sources de nature diverse), et d’autre part, une approche par « zones historiques » regroupant des pays présentant des configurations analogues ou des histoires particulièrement liées. L’auteur couvre ainsi l’ensemble de la région s’étendant des États baltes aux Balkans, à travers l’analyse des cinq vastes espaces suivants : Estonie/Lituanie/Lettonie, Pologne/République Tchèque/ Slovaquie, Biélorussie/Ukraine, Hongrie/Roumanie/Moldavie et Slovénie/Croatie/ Serbie/Bosnie-Herzégovine/Macédoine/Bulgarie/Albanie.
Ce travail se place au carrefour de plusieurs disciplines : démographie, géographie, histoire. L’objectif n’est pas tant de discuter directement la production des données (choix des catégories, indicateurs retenus) ou l’utilisation politique de ces chiffres, mais davantage de les analyser et les retravailler pour donner une représentation plus fidèle aux concepts d’appartenance ethnique ou nationale dans leur perception et définition actuelles. Une large attention est portée à l’exercice parfois délicat de l’évaluation des mouvements de populations, forcés ou non (déportations, échanges de population, etc.). Les contextes régionaux de zones sensibles (frontières, villes au statut spécifique, régions « historiques ») disputées pendant le siècle donnent des éclairages particulièrement intéressants sur les politiques de population des États et les modalités de déclaration des individus dans des situations qui peuvent être extrêmement contraintes (déplacements forcés, rapatriements, etc.), et permettent la confrontation de différentes approches (approches allemande, austro-hongroise, russe, etc.), avec le regard rétrospectif de démographes « nationaux ».
Les territoires analysés dans cet ouvrage constituaient au début du siècle de véritables mosaïques ethniques, au sein desquelles certains groupes (Allemands, Russes, Polonais, Turcs) occupaient des positions privilégiées d’élite culturelle et économique, tout particulièrement quand ces territoires étaient intégrés entièrement ou partiellement dans les Empires allemand, austro-hongrois, russe ou ottoman, ce qui était généralement le cas. L’homogénéisation de la population telle qu’on peut souvent la constater actuellement était loin d’être réalisée, les groupes ethniques appelés à l’accomplir représentant parfois à peine la moitié de la population sur les territoires des pays actuels.
La première guerre mondiale s’est soldée par la mise en application de traités de paix procédant au découpage et à la redéfinition des frontières de toute cette partie de l’Europe. Cette mise en application des traités n’a pas entraîné de modifications sensibles dans le paysage ethnique des différents territoires. Dans l’entre-deux-guerres, les territoires des États actuels, nouvellement rattachés à un autre État à la suite des traités de paix, voient généralement un accroissement sensible du groupe ethnique « dominant », mais cet accroissement reste globalement modéré. Sur le territoire de l’actuelle Pologne, cette période se caractérise essentiellement par un affaiblissement sensible de la minorité allemande.
Les changements majeurs s’opèrent pendant la seconde guerre mondiale, en raison des déportations et des exterminations massives, tout particulièrement en ce qui concerne les communautés juive (communauté présente dans toute l’Europe centrale et de l’Est, particulièrement importante en Pologne). La fin de la guerre est elle-même caractérisée par des mouvements de population de grande envergure : retrait massif des communautés allemandes, rapatriement/échange de populations, « colonisation » des territoires nouvellement annexés. La plupart des pays de la zone connaissent alors un processus de forte homogénéisation de leur population, avec des exceptions notables : les territoires de l’actuelle République de Moldavie et des pays balkaniques (excepté la Croatie, plus homogène) conservent leur diversité ethnique pendant cette période. Dans les années 1950, de nombreux pays de l’Est ont ainsi quasiment atteint l’homogénéité ethnique (Pologne, Hongrie, Slovénie, Albanie, territoires tchèques de la Tchécoslovaquie) avec plus de 90 % de la population appartenant au même groupe ethnique.
Dans certains pays comme l’Estonie, l’homogénéisation se poursuit pendant la seconde moitié du xxe siècle jusqu’à obtenir un résultat comparable. La Bosnie-Herzégovine, à l’origine équitablement partagée entre les Croates, les Serbes et les Musulmans, a vu la position de ces derniers se consolider fortement jusqu’à représenter presque la moitié de la population au début des années 1990. Dans d’autres États, le processus d’homogénéisation s’arrête volontairement ou sous l’influence d’autres facteurs. En Biélorussie et en Ukraine, alors que les parts respectives des Biélorusses et des Ukrainiens s’accroissaient modérément, l’arrivée d’une forte communauté russe, ainsi que l’application d’une politique de russification de la population, ont largement contribué à enrayer le processus. En Roumanie et en Slovaquie, la minorité hongroise est restée importante et stable pendant toute la seconde moitié du xxe siècle. Le territoire de l’actuelle République de Moldavie n’a quant à lui pas connu d’évolution majeure. Finalement, seule la Serbie depuis les années 1950 a tendu vers une plus forte hétérogénéité de sa population, avec un recul de la proportion des Serbes, notamment par la création et la reconnaissance de deux nouvelles nationalités (les Yougoslaves et les Musulmans).
Cette revue des événements s’arrête aux années 1990 à la veille de nouveaux changements, parfois violents comme dans l’ex-Yougoslavie. Dans la plupart des cas, l’auteur confie ses propres convictions quant à la future évolution des configurations ethniques dans cette partie de l’Europe et pour ces pays qui se trouvent dans des situations parfois très diverses.
Nadège Couvert
Chretien J. –P. et Prunier G., (dir.), Les ethnies ont une histoire, Paris, éditions Karthala, 2e éd., 2003, 438 p.
Cet ouvrage, constitué par une trentaine d’études sur les sociétés africaines, se fixe pour premier objectif une analyse des dynamiques historiques qui ont forgé les consciences ethniques. Il se réfère en ce sens aux travaux de Bénédict Anderson sur les « communautés imaginées » définies comme des groupes sociaux dont les membres sont finalement trop nombreux pour se connaître. Le second objectif, sous-jacent, est sans conteste l’étude de la contribution des sciences sociales à la construction des « ethnies » notamment en cherchant à comprendre et à définir l’usage de ces « ethnies » dans le discours africaniste passé et plus récent.
Les auteurs passent au crible de la critique la référence ethnique, qui suscite tant de controverses et de récusations. Ils s’interrogent aussi sur les raisons qui poussent à refuser l’utilisation de termes plus banals, tels que société, population, formation ou tout simplement peuple, d’autant que la référence ethnique est toujours appliquée aux autres ; elle est le plus souvent utilisée pour désigner des populations supposées inférieures ou arriérées. De ce fait, l’ethnie serait l’apanage des conflits du Sud, alors que la nation s’adapterait mieux aux communautés du Nord; le couple ethnie/nation désigne ainsi deux projets politiques concurrents. D’un côté, particularisme culturel enraciné dans le local et, de l’autre, légitimation historique d’États indépendants. La réalité, par la complexité dont elle est porteuse, est cependant très loin de se réduire à un idéal de citoyenneté face à un idéal communautaire. La démarche historique critique des auteurs a montré dans les différents cas étudiés (ivoirien, rwandais, burundais, éthiopien, etc.) que la rigidité des classifications coloniales concernant les tribus et les territoires que celles-ci étaient censées occuper est rarement en correspondance avec les processus d’intégration économique, religieuse, interlignagère ou politique qui ont conduit à des définitions de type ethnique.
Les différents textes constituant l’ouvrage abordent les divers cas étudiés à partir d’une série de questions : les schémas classificatoires - tribus, clans, ethnies, lignages - ont-ils brouillé les structures générales de l’organisation sociale des populations étudiées? Les ethnies africaines sont-elles l’expression des résurgences ancestrales ou sont-elles la manifestation d’une crise de l’État hérité du modèle colonial? Les luttes sociales de ces dernières années contre les manifestations bureaucratiques, autoritaires et pleines de mépris à l’égard des populations des États-nations n’ont-elles pas d’autres possibilités d’expression que sous forme d’une fracture identitaire? Allant au-delà des classifications et des concepts utilisés, qui dépendent généralement du rapport de force entre observateur et observés, les auteurs ont mis en évidence la nécessité d’analyser les représentations des populations concernées ou plus concrètement l’histoire des groupes définissant et redéfinissant leurs identités respectives, sans rejeter pour autant le besoin de discerner dans les modèles développés les concepts d’hérédité, de territorialité ou de référence culturelle. Ils ont constaté que les lignes de frontière, autrefois zones de contact, sont devenues plus étanches dans leur transformation en frontières d’État, durcissant souvent les contours « ethniques » auparavant plus indécis, réduisant par là les mouvements de population « lents et multiples » et éludant ainsi la diversité des appartenances au sein parfois du même groupe humain.
Kamel Kateb
Cossée Claire, Emmanuelle Lada, Isabelle Rigoni, Faire figure d’étranger. Regards croisés sur la production de l’altérité, Paris, Armand Colin (Coll. « Sociétales », Série Mondes sociaux), 2004, 320 p.
Dans bien des domaines des sciences sociales ou humaines, des catégories basées sur des « origines » sont utilisées pour décrire, et parfois expliquer les différences de comportement au sein des populations. Ainsi « maghrébin », « africain », « antillais », «jeunes de la seconde génération », «jeunes femmes musulmanes », « tsiganes »… sont autant de catégorisations produites par les milieux politiques, médiatiques ou académiques. À ces « figures d’étranger » sont rattachées des représentations stéréotypées, le plus souvent stigmatisantes. Comme l’expliquent les auteures en introduction (p. 19) :
« La référence de plus en plus prégnante à ce qui est "perçu" comme "l’origine" ou "appartenance", souvent fondée sur l’apparence, tend à devenir le seul mode explicatif de pratiques considérées comme déviantes (hors normes) ou désordonnées (hors ordre social) ».
L’objectif des coordinatrices de cet ouvrage est de déconstruire les processus de minorisation, de fabrication d’une différence figée et toujours négative, donc d’une altérité. À travers douze études portant principalement sur la France, les auteures proposent diverses entrées sur la manière de comprendre comment individus, familles, institutions se saisissent de ces diverses catégorisations. L’ouvrage part donc du terrain et des parcours de vie des acteurs sociaux en se basant sur des récits nombreux et éclairants. Il est très bien structuré, se partageant en quatre parties, s’ouvrant chacune par un texte collectif qui situe les lignes directrices des travaux rassemblés.
La première partie explore les réactions des individus face aux assignations les enfermant dans une « couleur » ou une « culture ». Le récit présenté par Paul Schor montre comment, au début du xxe siècle aux États-Unis, la famille « noire et blanche » de William C. Morris a intériorisé la « ligne de couleur », la hiérarchie sociale imposée par la société dominante, et a bâti une stratégie familiale pour échapper à la condition de Noir: deux enfants « noirs » ont été éloignés du noyau mulatto de cette famille. C’est un autre genre d’enfermement dans une couleur qu’évoque Christine César. Dans la France d’aujourd’hui, le terme « Antillais » est utilisé par certaines institutions pour désigner une catégorie de familles « à problèmes ». La sociologue a cherché à évaluer l’impact de cette assignation sur la scolarité des enfants et la façon dont les parents résistent aux processus de stigmatisation. Même si le communautarisme est proscrit dans la gestion politique nationale et locale en France, certains individus ou groupes sont renvoyés à leurs « attaches » ou leurs « cultures », dans le but de résoudre divers problèmes sociaux. Ainsi, expliquent Elise Palomares et Aude Rabaud, l’action locale de « jeunes femmes issues de l’immigration », jouant le rôle de « mères » ou « sœurs » mobilisées autour de l’éducation des « jeunes », s’appuie sur une combinaison de représentations. En même temps, ces femmes s’en servent pour agir et exister en tant que Françaises à part entière.
Dans la deuxième partie, les textes évoquent diverses formes de circulation et de franchissement de frontières. Au cours des années 1990, de nouveaux concepts - comme « territoire circulaire » ou « métissage culturel » - ont été forgés dans le but de mieux cerner les mobilités humaines et rompre avec une logique binaire d’intégration/non-intégration dans une société donnée. Ces réflexions, disent les coordinatrices de l’ouvrage, contribuent à la remise en cause de l’identité unique, des obsessions des origines ou des « racines ». C’est dans cette perspective que Claire Autant-Dorier prend acte de l’expérience des migrantes turques d’une famille élargie à travers leur circulation entre la France et la Turquie. Les discours des uns et des autres suggèrent que les femmes se montrent différemment liées au village anatolien que les hommes, les liens réactivés au moment des retours pour vacances paraissant plus flous chez les femmes. C’est la circulation de groupes de « gitans » entre Perpignan et Barcelone qui a attiré le regard de Lamia Missaoui. Elle analyse les stratégies mises en œuvre par des femmes pour échapper aux contraintes du groupe et aux situations de violences conjugales entraînées par la consommation d’héroïne de leurs maris, et pour affronter les représentations stigmatisantes plaquées sur les gitans par les institutions auxquelles elles s’adressent. Par contraste avec ce groupe supposé fermé, le groupe - plus mouvant - désigné par « les emplois-jeunes » est représenté comme autrement dangereux. Ces «jeunes » ont fait leur entrée dans l’entreprise de transports étudiée sous l’étiquette de « jeunes en difficulté », catégorisation qui tend à les disqualifier aux yeux des employés de l’entreprise, ainsi qu’à ceux des usagers et d’autres acteurs sociaux. La mise à distance de ces individus, analysée par Emmanuelle Lada, s’opère différemment selon que l’on est homme ou femme et génère à la fois des souffrances et des résistances.
La troisième partie traite des discours et des processus qui dénient aux individus leur capacité à agir ou contrarient leurs actions. Parallèlement, les stratégies mises en œuvre par les acteurs pour sortir du statut d’individus « parlés » et pour devenir des sujets parlants, ayant prise sur leur devenir, y sont décrites dans leur diversité avec une précision qui, à chaque fois, bouscule les a priori. Avec Sophia Lamri, c’est la vision déformante et partiale produite par les recherches sur l’émigration algérienne durant la période coloniale qui est examinée : l’occultation du désir affiché par de nombreux émigrants algériens de rompre définitivement et radicalement avec leur société est ainsi soumise à question. Le second article analyse le discrédit pesant sur les pères immigrés. Assimilés à des « pères démissionnaires », ils sont présumés incapables d’éduquer leurs fils et de les préserver de la délinquance. Catherine Delcroix donne au contraire à voir des pères extraordinairement dynamiques et inventifs, et surtout elle révèle que la difficulté majeure pour ces pères consiste justement à contrer l’image négative qui pèse sur eux car elle les discrédite aux yeux de leurs enfants. Alexandra Poli fait ensuite état des appels téléphoniques reçus au numéro 114 auquel les victimes de discriminations racistes peuvent s’adresser. Si les appelants expriment leur volonté de se défendre, ils se heurtent le plus souvent à l’impossibilité d’établir avec certitude le caractère raciste du traitement différencié dont ils ont été l’objet, ce qui empêche toute procédure judiciaire et les laisse individuellement dans l’impuissance.
La quatrième partie oriente le regard sur l’investissement politique et médiatique d’individus discriminés engagés dans la reconquête de leur légitimité et de l’égalité au sein d’espaces nationaux différents. Elle met au jour les tensions inhérentes à leurs luttes en soulignant notamment les risques de radicalisation que ces entreprises individuelles et collectives peuvent engendrer. L’histoire de l’action politique menée par les associations tsiganes pour la reconnaissance des droits à la citoyenneté en France est retracée par Claire Cossé. Cette lutte oscille sans cesse entre la revendication d’un droit à la différence impliquant une définition ethnique de soi, qui peut conduire à exclure certains membres de la communauté tsigane, et la volonté de se rattacher à l’identité nationale, qui comporte à l’inverse le risque de délégitimer la culture tsigane. Moussa Khedimellah étudie de son côté les « carrières religieuses » dejeunes délinquants entrant dans le tabligh, l’un des plus grands mouvements islamiques transnationaux. Leur adhésion à ce mouvement leur offre indéniablement un espace de reconstruction qui les éloigne de la délinquance, mais elle comporte aussi des risques accrus de radicalisation. Pour autant, l’adhésion au tabligh s’avère généralement temporaire et la réintégration du monde du travail déclenche souvent la sortie du mouvement en même temps que l’investissement dans des activités associatives ou politiques d’un autre ordre. Comme M. Khedimellah, Isabelle Rigoni traite du rapport à l’islam des descendants de migrants, mais il s’agit cette fois-ci de jeunes femmes britanniques ayant atteint des positions sociales élevées après un parcours scolaire brillant. Portant le voile, celles-ci occupent des postes à responsabilités dans des médias musulmans qu’elles ont créés ou rejoints avec l’objectif de reconquérir la maîtrise de leur image et de contrer la stigmatisation de l’islam, en particulier celle des femmes musulmanes.
En rassemblant ces écrits, C. Cossée, E. Lada et I. Rigoni avaient un objectif clair :
« Nous souhaitons qu’après lecture de ce livre collectif, on ne puisse plus regarder de la même façon les personnes désignées par les figures de "l’Étranger", ni écouter avec la même indulgence les discours dont elles font l’objet et qui, même les mieux intentionnés, les enferment dans leur étrangéité. »
(p. 27)
En présentant un tableau diversifié des individus et des groupes ethnicisés, leur ouvrage atteint magnifiquement son objectif. Il invite ainsi les chercheurs à affiner les catégories qu’ils utilisent, car si la mise au jour des inégalités sociales et de leurs mécanismes implique de construire des catégories « ethniques », il apparaît à la lumière de cet ouvrage qu’on ne peut faire l’impasse d’une réflexion approfondie sur la construction de ces catégories et sur leur signification pour les individus ainsi désignés.
Stéphanie Condon, Christelle Hamel
[1]
Kaufmann J.-C.,
L’invention de soi. Une théorie de l’identité, Paris, Armand Colin, 2004.
[2]
Les
otin sont des femmes prédicatrices, souvent femmes de mollah. Elles prennent en charge la transmission du savoir religieux dans les sociétés sédentaires d’Asie centrale.
[3]
Dans le parler algérien, ce terme désigne les ouvriers, avec un contenu relativement dévalorisant, frisant le mépris.