2005
Population
Démographie des régions du monde : état et tendances
La démographie du monde arabe et du Moyen-Orient des années 1950 aux années 2000
Synthèse des changements et bilan statistique
Dominique Tabutin
[*]
Dominique Tabutin, Institut de démographie, Université catholique de Louvain, Louvain-la-Neuve, Belgique, courriel : tabutin@demo.ucl.ac.be
Bruno Schoumaker
[*]
Consacrée à l’Afrique du Nord, à la péninsule Arabique et au Moyen-Orient (20 pays, 420 millions d’habitants), cette chronique propose à la fois une synthèse des grands changements sociodémographiques et sanitaires depuis les années 1950 et un bilan statistique rassemblant les données récentes les plus fiables sur chaque pays. Y sont notamment examinés les effectifs et les structures de la population, la fécondité et ses variables intermédiaires, la nuptialité, la mortalité, la santé des enfants, les migrations et déplacements de population, l’urbanisation et l’accès à l’éducation. Si les transitions sociodémographiques et sanitaires de la région ont démarré plus tardivement qu’ailleurs, elles y ont été dans l’ensemble assez rapides. La grande majorité des pays sont déjà entrés dans un système de reproduction associant une mortalité assez faible, une fécondité de plus en plus contrôlée et un mariage tardif. Les changements sont radicaux dans les trois pays du Maghreb ou encore en Iran ; ils sont plus lents en Arabie saoudite ou en Égypte, et certains pays, comme le Yémen, restent à la marge de ces changements. Cette diversification des systèmes démographiques nationaux s’accompagne de grandes inégalités sociales ou géographiques à l’intérieur même des pays. Les migrations internationales constituent également un phénomène majeur de l’histoire récente de cette partie du monde. Les migrations vers les pays du Golfe et vers Israël ainsi que l’émigration vers l’Europe en sont les points saillants. L’urbanisation se poursuit, à des rythmes toutefois très variables selon les pays. En dépit de progrès importants dans la région, l’accès à l’éducation et l’analphabétisme demeurent des problèmes dans de nombreux pays.
Focusing on North Africa, the Arabian Peninsula and the Middle East (20 countries, 420 million inhabitants), this chronicle examines the major socio-demographic and health transformations in the region since the 1950s and provides a statistical summary of the most reliable recent data for each country. It includes data on population size and structure, fertility and its intermediate variables, nuptiality, mortality, child health, migration and population displacements. Though the region’s socio-demographic and health transitions began later than elsewhere, they have generally been quite rapid. Most countries have already entered a reproduction system characterized by relatively low mortality, increasingly controlled fertility and late marriage. The changes are radical in the three Maghreb countries and Iran; they are slower in Saudi Arabia and Egypt for example, and still very limited in other countries such as Yemen. This diversification of national demographic systems is accompanied by large social or geographical disparities within countries. International migration is another major phenomenon that has shaped the region’s recent history, with migration to the Gulf states and Israel and emigration towards Europe in particular. Urbanization is continuing, though at a pace which varies between countries. Despite major progress in the region, access to education and illiteracy still pose problems in many countries.
Esta crónica resume los principales cambios socio-demográficos y de salud en África del Norte, la península árabe y Oriente Medio (20 países, 420 millones de habitantes) desde los años cincuenta y hace una síntesis estadística a partir de los datos recientes más fiables de cada país. Se describen los totales y las estructuras de población, la fecundidad y sus variables intermedias, la nupcialidad, la mortalidad, la salud infantil, las migraciones y los desplazamientos de población, la urbanización y el acceso a la educación. Aunque las transiciones socio-demográficas y de salud se iniciaron más tarde que en otras regiones, en conjunto han sido bastante rápidas. La mayoría de países han entrado en un sistema reproductivo que asocia niveles relativamente bajos de mortalidad con una fecundidad bastante baja y un matrimonio tardío. Los cambios han sido radicales en los tres países del Magreb y en Irán, y más lentos en Arabia Saudí o en Egipto, mientras que ciertos países, como Yemen, se han quedado al margen de estos cambios. Esta diversificación de sistemas demográficos nacionales se acompaña de grandes desigualdades sociales o geográficas en el interior de un mismo país. Las migraciones internacionales también constituyen un fenómeno de mayor importancia en la historia reciente de la región. Las migraciones hacia los países del Golfo y la emigración hacia Europa son las dos corrientes fundamentales. El proceso de urbanización continúa, aunque a ritmos muy variables según el país. A pesar de que hay progresos importantes, el acceso a la educación y el analfabetismo todavía constituyen un problema en numerosos países.
Cette deuxième chronique publiée dans
Population sur la démographie des régions du monde
[1] est consacrée à la démographie d’une vaste région allant du Maroc à la Turquie et englobant l’Iran et l’Irak : au total 20 pays, environ 421 millions d’habitants en 2005, près de 12 millions de km
2, souvent à la une de l’actualité politique et économique
[2]. Compte tenu des liens historiques et actuels entre ces pays, nous avons préféré ne pas cantonner notre étude au monde arabe (excluant alors Israël, l’Iran et la Turquie) ou au pourtour méditerranéen (excluant les sept pays de la péninsule Arabique, la Jordanie, l’Iran et l’Irak). Si l’islam est partout prédominant
[3], à l’exception bien sûr d’Israël, cette région est très hétérogène sur les plans économique et social : des pays parmi les plus riches du monde (grâce à la rente tirée du pétrole et du gaz) côtoient des pays parmi les plus pauvres (Yémen et Palestine). Elle l’est aussi sur le plan culturel, avec d’importantes minorités religieuses et ethniques (les Berbères en Afrique du Nord, les Nubiens en Égypte, les Kurdes, Arméniens et Turkmènes en Syrie, en Irak et en Turquie).
Pendant longtemps, ce monde arabe et musulman a connu une forte croissance démographique, due à une nuptialité dans l’ensemble précoce et intense et à une fécondité dans le mariage particulièrement élevée. Mais globalement, la transition de la fécondité a commencé dans la région il y a une vingtaine d’années : plus tardive qu’ailleurs, elle y a cependant été rapide dans l’ensemble
[4]. Cela étant, comme dans les autres régions du monde, les changements se font à des rythmes divers selon les pays ou les sous-régions, en fonction des régimes politiques, des priorités en matière de politiques démographiques et sociales, des systèmes économiques et des nombreuses « crises » que cette région connaît depuis une cinquantaine d’années
[5]. Dans un bon nombre de pays, l’insécurité et la pauvreté concernent toujours de larges couches de la population.
Cette chronique a un double objectif :
- présenter au lecteur (démographe ou non) les données les plus fiables, comparables et récentes sur l’évolution depuis 1950 et les caractéristiques actuelles de la population de chaque pays. Elles sont rassemblées dans l’annexe statistique en 15 grands tableaux correspondant à chaque thème abordé dans le texte;
- en faire une large synthèse dégageant les grands éléments des changements. L’information y est fréquemment résumée sous forme de petits tableaux et de graphiques.
La carte présente la localisation géographique des 20 pays et leur regroupement en trois sous-régions : l’Afrique du Nord (5 pays), la péninsule Arabique (7 pays) et le Moyen-Orient (8 pays)
[6]. C’est le regroupement qui est utilisé dans les annexes statistiques et dans le texte.
Carte
Localisation des 20 pays de la région et des trois sous-régions
Après une brève présentation du contexte socio-économique de la région par rapport aux autres dans le monde et un aperçu sur les systèmes d’information et l’évolution de la population de l’Afrique du Nord depuis deux millénaires, nous aborderons successivement : la croissance des populations depuis 1950, les modèles de transition démographique, la nuptialité (âge au mariage, célibat, polygamie et ruptures d’union), la fécondité et son évolution, les variables intermédiaires de la fécondité (contraception, allaitement, etc.), la mortalité générale et la mortalité maternelle, la mortalité et la santé des enfants de 0 à 5 ans (conditions d’accouchement, vaccination, malnutrition), les structures par âge, l’urbanisation, les migrations internationales et les populations déplacées, et enfin les inégalités entre hommes et femmes en matière d’accès à l’éducation.
La démarche adoptée dans le cadre de cet article est essentiellement descriptive : étude des niveaux et des tendances pour chacun des pays, ainsi que des inégalités (instruction et milieux d’habitat) dans quelques pays qui en sont à des stades différents de transition ou de développement. De temps à autre, on examinera les relations entre les indices démographiques des pays et leurs indicateurs de développement social, économique, humain et sanitaire, qui sont regroupés par pays dans les tableaux annexes A.14 et A.15. Il aurait été beaucoup trop ambitieux de vouloir faire plus dans le cadre de ce travail.
Nos sources privilégiées de données sont, d’une part, les banques de données des grands organismes des Nations unies (Division de la population, PNUD, OMS, Unesco, etc.), indispensables pour retracer les évolutions depuis 1950 et pour la fourniture d’indicateurs spécifiques et, d’autre part, les diverses enquêtes sur la fécondité et la santé effectuées dans ces pays depuis 15 ou 20 ans. Nous utiliserons également les travaux récents effectués sur la région, telle sous-région ou tel pays.
I. La région dans le monde : le contexte général en 2003
Globalement, l’ensemble de la région regroupant l’Afrique du Nord, la péninsule Arabique et le Moyen-Orient (20 pays) conserve une croissance
démographique élevée, de près de 2 % par an, certes inférieure à celle de l’Afrique sub-saharienne (2,3 %) mais sensiblement supérieure à celle des autres régions en développement qui ont une croissance comprise entre 0,7 % et 1,6 % (tableau 1). La fécondité s’y élève encore en moyenne à 3,4 enfants par femme, contre 2,0 en Asie de l’Est, 2,5 en Amérique latine et 2,7 en moyenne mondiale. En revanche, l’espérance de vie (69 ans) y est voisine de celles de l’Amérique latine (71 ans) et de l’Asie de l’Est (70 ans), bien meilleure surtout qu’en Asie du Sud (63 ans)
[7] et finalement au-dessus de la moyenne mondiale (tableau 1). Sur le plan démographique, la région la plus proche est l’Asie du Sud, avec une fécondité quasi semblable, mais une mortalité nettement supérieure et une croissance un peu moins élevée (1,6 % contre 1,9 %).
Tableau 1
Quelques caractéristiques économiques, démographiques et sociales de la région par rapport aux autres grandes régions du monde vers 2002
Régions Population (millions) Indice synthétique de fécondité (enfants par femme) Espérance de vie (en années) Croissance démographique annuelle (%) Indicateur de développement humain(b) PIB / habitant ($ US PPA)(b) Taux d’analphabétisme adulte (%) Afrique sub-saharienne 641 5,4 46 2,3 0,465 1 790 37 Afrique du Nord, péninsule Arabique et Moyen-Orient(a) 405 3,4 69 1,9 0,686 5 800 32 Amérique latine et Caraïbes 530 2,5 71 1,4 0,777 7 223 13 Asie du Sud 1 480 3,3 63 1,6 0,584 2 658 42 Asie de l’Est et Pacifique 1 918 2,0 70 0,7 0,740 4 768 10 Pays de l’OCDE à revenu élevé 911 1,7 78 0,3 0,935 29 000 ε Monde entier 6 225 2,7 67 1,2 0,729 7 840 – (a) Calculs des auteurs, en intégrant les données (moyennes pondérées) sur la Turquie, l’Iran et Israël aux données du PNUD (2004) concernant seulement l’ensemble des pays arabes. (b) Voir la signification des indicateurs dans le tableau A.14 (en annexe). Source: PNUD (2004).
En 2002, la région (telle que nous l’avons définie) comptait 405 millions d’habitants, ce qui représente 6,5 % de la population mondiale et 8,3 % de celle des pays en développement. Les pays arabes à eux seuls, à l’exclusion donc de la Turquie, de l’Iran et d’Israël, en représentent respectivement 4,1 % et 5,2 %.
En moyenne encore une fois, la région n’est pas des plus défavorisées sur le
plan économique : grâce notamment aux rentes tirées du pétrole et du gaz dans un certain nombre de pays
[8], son produit intérieur brut par habitant (5800 $ en 2002) est deux fois supérieur à celui de l’Asie du Sud, plus élevé que celui de l’Asie de l’Est (4 800 $), mais encore inférieur à celui de l’Amérique latine (7 200 $). Cela cache d’énormes inégalités dans la région (tableau annexe A.14) : par exemple, le PIB/habitant est de 770 $ au Yémen (un des plus faibles du monde), autour de 3 700 $ au Maroc et en Égypte, autour de 19 000 $ au Koweït et en Israël. En dehors du Yémen, les six autres pays de la péninsule Arabique sont particulièrement riches.
En revanche, la situation globale n’est guère brillante en matière d’éducation (tableau 1) : vers 2002, l’analphabétisme dans la région touche près d’un adulte sur trois (32 %). En enlevant l’Iran (24 %), la Turquie (15 %) et Israël (5 %), les 17 pays arabes ont un taux d’analphabétisme de 37 %, certes un peu moins élevé que celui de l’Asie du Sud mais identique à celui de l’Afrique sub-saharienne. Là aussi, on observe des disparités entre pays : l’analphabétisme va de 5 % en Israël à plus de 60 % en Irak; il est inférieur à 15 % dans 5 pays (Bahreïn, Israël, Jordanie, Liban et Turquie) et dépasse 40 % dans 4 autres (Égypte, Maroc, Yémen et Irak). Nous reviendrons sur cette question importante de l’éducation.
Finalement, en termes de développement humain (indicateur synthétique prenant en compte le revenu, l’éducation et l’espérance de vie), la région est beaucoup plus avancée que l’Asie du Sud ou l’Afrique sub-saharienne, mais loin derrière l’Amérique latine et l’Asie de l’Est (tableau 1). Dans le classement mondial du PNUD pour 2002, sur 177 pays (tableau annexe A.14), Israël est au 22e rang, les pays pétroliers de la péninsule Arabique autour du 45e, l’Afrique du Nord entre le 58e (Lybie) et le 125e (Maroc) et le Yémen au 149e. La région est d’une hétérogénéité considérable en matière économique, sociale et sanitaire.
II. Des pays géographiquement très diversifiés
Les 20 pays composant la région ont des superficies, des populations et des densités de peuplement d’une diversité extrême (tableau annexe A.2).
La gamme des superficies (carte) est extrêmement large dans la région; elles vont de 700 km2 au Bahreïn à près de 2,4 millions de km2 en Algérie. Quatre pays (Bahreïn, Qatar, Liban et Palestine) font moins de 11 000 km2, trois (Maroc, Yémen et Irak) sont autour de 500 000 km2, cinq dépassent le million (Algérie, Libye, Égypte, Arabie saoudite et Iran). Mais dans nombre de ces pays, déserts et steppes occupent une place très importante. Historiquement, le peuplement s’est concentré sur les zones côtières (Méditerranée, mer Rouge, golfe Persique) ou le long des fleuves (le Nil, le Tigre, l’Euphrate, etc.), dans les régions les plus fertiles ou les moins arides. Comme l’ont souligné Boustani et Fargues (1990, p. 40) :
« Le monde arabe possède la propriété exceptionnelle de n’être peuplé que sur ses marges : l’intérieur de la carte du peuplement est vide. Les fortes concentrations démographiques sont entrecoupées d’immensités pratiquement dépeuplées. »
Les pays sont très diversement peuplés. En 2000, les densités brutes (tableau annexe A.2) vont respectivement de 3, 11 et 13 hab./km2 en Libye, à Oman et en Algérie, à 340 au Liban, 525 en Palestine et jusqu’à 960 à Bahreïn (soit une des plus fortes densités du monde sur ce petit État). La majorité des pays ont entre 30 et 90 hab./km2. Mais ces densités nationales cachent d’énormes disparités internes aux pays : par exemple, dans les régions côtières où sont souvent situées les grandes villes, les densités dépassent couramment 300 hab./km2, le delta et la vallée du Nil ont des densités rurales parmi les plus élevées du monde et le territoire de Gaza compte près de 3 600 hab./km2.
Par ailleurs, les densités brutes, calculées en rapportant le nombre d’habitants à la superficie totale du pays, sont toujours, en particulier pour cette région, de mauvais indicateurs de la relation entre ressources agricoles et pression démographique (Mathieu et Tabutin, 1996). En recalculant par exemple, comme nous l’avons fait, les densités à partir des superficies de terres arables et de cultures permanentes (tableau annexe A.2), la perspective change radicalement. Sans même parler des pays de la péninsule d’Arabie qui, sans surprise, atteignent tous des valeurs très élevées, l’Algérie par exemple passe de 13 hab./km
2 à 372, la Turquie de 88 à 266, l’Iran et l’Irak de 50 environ à plus de 400. Mais il y a des changements encore plus radicaux, notamment en Jordanie et en Égypte qui aujourd’hui dépassent respectivement 1 200 et 2 000 habitants par km
2 de terres arables et de cultures
[9].
Il existe enfin une diversité des poids démographiques de ces 20 États (figure 1) : la région compte deux petits pays (Bahreïn et le Qatar, autour de 700 000 habitants), huit pays ayant entre 2 et 7 millions d’habitants, six pays entre 20 et 32 millions (dont l’Algérie, le Maroc et l’Irak). À eux seuls, la Turquie, l’Égypte et l’Iran, de loin les plus peuplés avec chacun 70 millions d’habitants ou plus, représentent 52 % de la population totale de la région. Les 17 pays arabes constituent 65 % de l’ensemble. Au niveau des sous-régions, l’Afrique du Nord représente 36 % du total, la péninsule Arabique 14 % et le Moyen-Orient 50 %.
Figure 1
Classement des pays en fonction de leur population en 2005 (effectifs en millions)
Source : Nations unies (2005).
III. Des progrès sensibles en matière d’informations
Comme la plupart des autres régions en développement, l’Afrique du Nord, la péninsule Arabique et le Moyen-Orient manquaient d’informations socio-démographiques de qualité jusqu’à la fin des années 1960. De gros progrès ont été réalisés, mais à des rythmes divers selon les pays, qui sont liés à leur histoire au cours du XXe siècle, à leurs priorités en matière de politique démographique et sociale et à leur degré d’intégration dans les programmes internationaux d’enquêtes. Nous présentons ci-après brièvement l’état civil, les recensements et les enquêtes de fécondité ou de santé.
Dans l’ensemble, bien des progrès ont été réalisés depuis 40 ans en matière d’
état civil. Le système existe partout
[10], mais il fonctionne plus ou moins bien, notamment pour la déclaration des décès et des mariages. Selon les Nations unies, seuls 8 pays de la région sur 20 (Libye, Algérie, Tunisie, Égypte, Israël, Koweït, Qatar et Émirats arabes unis) ont en 2001 une couverture de la mortalité supérieure à 90 %. La situation au Yémen et au Maroc est particulièrement médiocre. Par ailleurs, l’insuffisance de publications annuelles, détaillées et rapides fait qu’en dehors de quelques pays, l’état civil ne permet pas encore un suivi rigoureux des niveaux et calendriers des phénomènes démographiques.
La situation en matière de
recensements est meilleure, avec 84 opérations réalisées au total depuis 1960 (tableau 2). La majorité des États en ont effectué quatre ou cinq, avec une périodicité de 10 à 12 ans (tableau annexe A.1). Les Émirats arabes unis, le Koweït et la Turquie en ont même réalisé davantage (entre 6 et 8) en raison de l’adoption d’une périodicité quinquennale dans les années 1960, 1970 et 1980. En revanche, trois pays ne disposent que de deux recensements : Oman
[11], la Palestine (en 1967 et 1997) et le Yémen (l’unification du pays date de 1990). Quant au Liban, il constitue un cas exceptionnel avec un unique recensement datant de 1970
[12].
Tableau 2
Évolution du nombre de recensements et d’enquêtes nationales sur la fécondité et la santé depuis 1960 dans l’ensemble des 20 pays de la région
Type d’opération 1960-1969 1970-1979 1980-1989 1990-1999 2000-2004 Total Recensements 19 19 17 20 9 84 Enquêtes EMF(a) et EDS(b) ou équivalentes – 10 6 9 3 28 Enquêtes de la Ligue arabe(c) ou des pays du Golfe(d) – – 6 14 6 26 Enquêtes Unicef MICS2(e) – – – – 9 9 Total 19 29 29 43 27 147 (a)Enquête mondiale de fécondité (de 1975 à 1982). (b)Enquête démographique et de santé (depuis 1985). (c)Pan Arab Project for Child Development (PAPCHILD, de 1989 à 1996) et Pan Arab Project for Family Health (PAPFAM, de 2001 à 2003). (d)Gulf Child Health Survey (GCHS, de 1987 à 1989) et Gulf Family Health Survey (GFHS, de 1995 à 1998). (e)Multiple Indicator Cluster Surveys en 2000, un programme de l’Unicef. Source: tableau annexe A.1.
Le contexte en matière d’
enquêtes nationales sur la fécondité, la famille et la santé des enfants est beaucoup plus diversifié (tableau annexe A.1). Les enquêtes effectuées depuis le début des années 1970 relèvent pour la plupart
[13] de cinq grands programmes internationaux ou régionaux :
- le programme de l’enquête mondiale de fécondité (EMF) des années 1970, qui a concerné 9 pays dans la région, dont l’Iran, la Syrie et Israël
[14];
- le programme américain des enquêtes démographiques et de santé (EDS) qui se poursuit depuis le milieu des années 1980 : on compte 17 enquêtes dans 6 pays, couvrant particulièrement bien le Maroc, l’Égypte et la Jordanie;
- les deux programmes successifs coordonnés par la Ligue des États arabes : le Pan Arab Project for Child Development (PAPCHILD) mené dans 10 pays entre 1989 et 1996, et le Pan Arab Project for Family Health (PAPFAM) effectué depuis 2001 dans 7 pays de la région;
- les deux programmes successifs propres aux 6 pays du Golfe : le Gulf Child Health Survey (GCHS) de 1987 à 1989, et le Gulf Family Health Survey (GFHS) de 1995 à 1998;
- enfin, le programme de l’Unicef intitulé Multiple Indicator Cluster Surveys (MICS2), qui a porté sur 9 pays de la région en 2000.
Globalement, la région est donc assez bien lotie en enquêtes nationales : on en compte 63 au total depuis 1970, dont 41 depuis 1990. Mais il y a une certaine hétérogénéité. Trois États sont particulièrement bien couverts par les différents programmes : le Maroc (8 enquêtes), l’Égypte (6) et la Jordanie (8). Beaucoup ont entre 3 et 5 enquêtes. Les moins bien lotis, avec 1 ou 2 opérations seulement, sont les 6 pays du Golfe, la Palestine, l’Irak et Israël.
Pour l’étude de la fécondité, de la nuptialité, de la mortalité et de la santé des enfants, nous utiliserons les résultats disponibles
[15] de ces enquêtes, notamment les plus récentes. Nous le ferons avec toute la prudence requise dans la comparaison des indicateurs, car si les grands objectifs de ces différents programmes d’enquêtes étaient assez voisins, les questionnaires ne sont pas toujours strictement identiques. Sans parler de la qualité sans doute variable des données.
IV. Un passé démographique mal connu
L’histoire des populations de la région au cours des dix derniers siècles est toujours mal connue. La démographie historique du monde arabe ou musulman est un champ encore peu exploré. La tâche est certes difficile car les civilisations autochtones ignoraient le recensement (en dehors de l’Égypte des temps pharaoniques) et toute forme d’état civil
[16]. L’Empire ottoman, qui a dominé pendant plusieurs siècles (notamment du XV
e au XVIII
e) une grande partie de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ne s’est jamais réellement préoccupé du dénombrement des populations assujetties. Une seule campagne censitaire fut réalisée de 1570 à 1590. « Mille ans après l’hégire, c’était la première quantification de l’Islam » (Courbage et Fargues, 1992, p. 145). Les quelques chiffres dont on dispose jusqu’au XIX
e siècle sur certains pays proviennent essentiellement d’observateurs contemporains (chroniqueurs locaux, explorateurs, voyageurs, géographes) : ce sont des chiffres basés sur une observation locale, souvent grossièrement extrapolés à un pays ou une région, souvent exagérés ou incohérents de l’avis même des historiens. Il faut attendre les premiers recensements coloniaux pour y voir un peu plus clair
[17].
Les quelques histoires générales de la population du monde sont d’ailleurs très discrètes et prudentes sur la région. Nous reprenons simplement ici quelques résultats d’une synthèse récente de l’évolution de la population de l’Afrique du Nord depuis l’an 1000 (Tabutin, Vilquin et Biraben, 2002), dont le tableau 3 présente les grands éléments. Ces ordres de grandeur ont été établis à partir des travaux des historiens les plus « sérieux », soucieux de la critique des sources et du recoupement des informations, et des travaux récents de J.-N. Biraben
[18].
Tableau 3
Ordres de grandeur de la population totale de l’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Egypte) de 1000 à 1950
Date Population (millions d’habitants) 1000 11,5 1100 10,0 1200 9,8 1300 9,5 1400 7,2 1500 7,7 1600 8,4 1700 8,7 1800 9,1 1850 13,0 1900 21,0 1950 43,0 Source : Tabutin, Vilquin et Biraben (2002).
L’Afrique du Nord a connu un recul sensible de sa population du XIe au XIIIe siècle, suite notamment aux invasions des Hilaliens venus du Sud égyptien et à la désorganisation agricole et politique qui s’ensuivit. De l’avis unanime, semble-t-il, des contemporains et des historiens sur cette période (Reinhard et al., 1968, p. 83) :
« Après le XIe siècle, la situation s’aggrava, surtout dans les campagnes. Des ravages de plantations, de systèmes d’irrigation, éliminèrent ou réduisirent considérablement l’agriculture au profit du nomadisme. De toute évidence, cette transformation abaissa considérablement le niveau démographique, par exemple en Afrique du Nord, de l’Égypte au Maroc ».
Le déclin démographique s’est accéléré au XIV
e siècle, avec l’arrivée cette fois-ci de la peste Noire en 1348-1349, qui a frappé tout le pourtour de la Méditerranée et qui, tout au long du siècle, est réapparue tous les 10 ou 15 ans dans la région : entre 1300 et 1400 (tableau 3), l’Afrique du Nord a perdu environ un quart de sa population, passée de 9,5 à 7,2 millions d’habitants
[19]. Celle-ci n’a ensuite augmenté que lentement, du XV
e au XVIII
e siècle : épidémies, famines et conflits ont souvent sévi
[20]. Comme dans les autres régions en développement, la croissance démographique s’est accélérée vers la fin du XIX
e siècle, à partir de 1870, quand l’administration coloniale a développé les premiers grands contrôles sanitaires, l’hygiène dans les villes et les transports. Il a néanmoins fallu attendre la fin des années 1940 pour voir quasiment disparaître les grands fléaux que constituaient notamment le choléra, le typhus ou le paludisme. Finalement, la population de l’Afrique du Nord s’est accrue d’environ 60 % de 1850 à 1900 (tableau 3) et elle a quasiment doublé de 1900 à 1950
[21]. La croissance s’est encore accélérée par la suite.
V. Populations et croissances de 1950 à 2040 : rapidité extrême et diversification progressive
Après 1940, la région dans son ensemble se peuple très rapidement, à des rythmes croissants jusque dans les années 1980, qui se diversifient progressivement d’un pays à l’autre sous l’effet des reculs variables de la fécondité, sur lesquels nous reviendrons. Nous présentons d’abord les croissances démographiques de 1950 à 2005, puis les perspectives d’ici 2040.
1. Des croissances parmi les plus fortes du monde depuis 1950
Comme dans d’autres régions, l’ensemble géopolitique que constituent l’Afrique du Nord, la péninsule Arabique et le Moyen-Orient a connu une légère augmentation de sa croissance démographique du début des années 1950 (2,6 % par an) jusque vers 1980-1984 (2,9 %)
[22], résultat du recul de la mortalité et d’une natalité qui est longtemps demeurée élevée. De 1975 à 1985, la croissance de la région est aussi rapide que celle de l’Afrique sub-saharienne (près de 3 %, figure 2), mais elle s’en démarque ensuite nettement, avec d’importants ralentissements dus à la baisse de la fécondité dans de nombreux pays : le taux d’accroissement passe ainsi de 2,9 % en 1980-1984 à 2,3 % en 1990-1994 et à 1,9 % au début des années 2000 (tableau annexe A.3).
La croissance démographique de la région n’en demeure pas moins importante, et nettement supérieure à celle des autres régions en développement, en dehors de l’Afrique au sud du Sahara.
Figure 2
Évolution des taux de croissance de la population de 1950 à 2005 dans 5 grandes régions et dans l’ensemble des pays en développement (%)
Source : Nations unies (2005).
Le rythme du ralentissement de la croissance démographique est variable selon les pays. La figure 3, basée sur les données les plus récentes des Nations unies (2005), compare les croissances pré-transitionnelles de 1970-1974 à celles de 2000-2004 pour chacun des 20 pays. À un extrême, on trouve deux pays, le Yémen et la Palestine, dont la croissance de la population, très rapide aujourd’hui (respectivement 3,2 % et 3,5 % par an), aurait même un peu augmenté depuis les années 1970. À l’autre extrême, figurent 6 ou 7 pays où le ralentissement des croissances frôle les 50 % : le Koweït (qui partait de très haut), l’Algérie, l’Iran, Bahreïn, le Liban et la Tunisie. Entre ces extrêmes, l’Irak
[23], l’Arabie saoudite, la Syrie et l’Égypte sont des pays où le rythme de fléchissement est plus lent. Il en est de même pour le Qatar et Israël, qui partaient de croissances sensiblement plus faibles en 1970-1974.
En définitive, il n’y a pas de relation claire entre les rythmes de déclin et les niveaux de départ de 1970-1974.
Figure 3
Évolution des taux de croissance de la population de 1970-1974 à 2000-2004 dans les 20 pays de la région (%)
Note : Les diverses droites correspondent aux rythmes de déclin indiqués.
Source : Nations unies (2005).
Au total, l’hétérogénéité des croissances démographiques dans la région est actuellement beaucoup plus grande qu’hier : il y a trente ans, la plupart des pays avaient des taux d’accroissement compris entre 2,4 % et 3,5 % par an, tandis qu’aujourd’hui ils se situent entre 1,2 % environ (Tunisie, Liban, Iran) et plus de 3,2 % (Yémen et Palestine). Sur 20 pays, 12 sont passés sous la barre des 2 %, 3 seulement ont franchi celle des 1,5 %.
Certes, le ralentissement est bien là, mais la croissance absolue de la population, en d’autres termes la pression démographique qui s’exerce au regard de la satisfaction des besoins essentiels (éducation, logement, alimentation, emploi, etc.), est toujours très forte. La population de la région a quadruplé depuis 1950 (tableau annexe A.2), plus que doublé depuis 1970 et augmenté de 35 % depuis 1990. Les coefficients multiplicateurs
[24] de la population de quelques pays depuis 1970, soit sur 35 ans, sont les suivants :
| Arabie saoudite : 4,3 | Iran : 2,4 |
| Jordanie : 3,5 | Israël : 2,3 |
| Palestine : 3,4 | Maroc : 2,1 |
| Yémen : 3,3 | Égypte : 2,1 |
| Bahreïn : 3,3 | Turquie : 2,0 |
| Syrie : 3,0 | Tunisie : 2,0 |
| Algérie : 2,4 | Liban : 1,5 |
Ces chiffres très élevés résultent de l’histoire de la fécondité au cours des dernières décennies, mais aussi dans certains cas des migrations internationales (réfugiés, travailleurs). Ces croissances d’effectifs vont se poursuivre durant les prochaines décennies.
2. Quelques perspectives d’ici 2040
Effectuées à des périodes et avec des méthodes différentes, les projections de population réalisées par les instituts nationaux de la statistique sont difficilement comparables. Dès lors, nous nous en tiendrons ici aux projections des Nations unies
[25], plus homogènes sur le plan méthodologique mais qui gomment sans aucun doute certaines particularités nationales. Révisées tous les deux ans, celles de 2004 intègrent les changements les plus récents, en particulier sur la fécondité dont l’évolution future est l’élément clé de toute perspective.
Ces projections de 2004, aussi récentes et à jour soient-elles, doivent être considérées comme un avenir possible parmi d’autres; elles sont susceptibles d’être revues à la hausse ou à la baisse selon l’évolution de la fécondité et, dans certains cas, de la migration au cours des prochaines années. La simple comparaison des projections des Nations unies effectuées à 4 ans d’intervalle (en 2000 et 2004) sur 7 grands pays de la région illustre cette incertitude relative à l’horizon 2025 et 2040 quand elles sont effectuées au niveau national (tableau 4). Dans trois pays, la Turquie, mais surtout l’Égypte et l’Irak, les effectifs des populations en 2025 et 2040 sont sensiblement revus à la hausse; dans quatre pays, dont notamment l’Iran et l’Arabie saoudite, ils sont fortement revus à la baisse. Par le jeu des compensations, la population totale de ces 7 pays reste néanmoins quasi inchangée (près de 446 millions en 2025, autour de 510 en 2040).
Tableau 4
Comparaison des projections de population (en millions) à l’horizon 2025 et 2040 faites par les Nations unies en 2000 et 2004 pour 7 grands pays
Pays Population en 2005 Population en 2025 Population en 2040 Projection de 2000 Projection de 2004 Écart (%) Projection de 2000 Projection de 2004 Écart (%) Algérie 32,8 42,7 42,9 +0,5 48,5 47,5 –2,1 Égypte 74,0 94,8 101,0 +6,5 107,4 117,8 +9,7 Maroc 31,5 42,0 40,3 –4,1 47,8 44,8 –6,3 Arabie saoudite 24,6 40,5 37,2 –8,2 52,7 45,3 –14,0 Iran 69,5 99,3 89,0 –10,4 113,5 98,0 –13,7 Irak 28,8 40,3 44,7 +11,0 48,4 56,7 +17,2 Turquie 73,2 86,6 90,6 +4,6 95,1 98,7 +3,8 Total 334,4 446,2 445,7 –0,1 513,4 508,8 –0,9 Sources : Nations unies (2001) ; Nations unies (2005) ; hypothèses moyennes.
Le tableau A.2 en annexe présente par pays et sous-région l’évolution de la population depuis 1950 et les perspectives pour 2010, 2025 et 2040. Certes, les croissances se ralentissent mais elles sont encore élevées dans une majorité de pays (entre 1,5 % et 2,5 % par an) et vont conduire à de fortes augmentations de la population pendant les trente-cinq prochaines années. L’ensemble de la région (figure 4) passerait de 421 millions d’habitants en 2005 à 575 dès 2025 (+ 37 %), puis à 667 en 2040 (+ 58 %) selon le scénario moyen des Nations unies (2005). En définitive, la région s’achemine vers les 800 à 900 millions d’habitants à la fin du XXIe siècle; sa population aura alors doublé en 80 ou 90 ans. Dans cet ensemble, le monde arabe (17 pays) aura d’ici 2040 une croissance démographique (69 %) deux fois supérieure à celle de la Turquie, de l’Iran et d’Israël pris ensemble (38 %) (tableau 5). Dans 35 ans, la région sera très probablement deux fois plus peuplée que l’ensemble des 17 grands pays de l’Europe du Sud et de l’Ouest (figure 4).
Figure 4
Évolution depuis 1950 et projections jusqu’en 2040 de la population de l’ensemble de la région, des trois sous-régions et de l’Europe du Sud et de l’Ouest
Source : Nations unies (2005), hypothèse moyenne pour les projections.
Tableau 5
Population (en millions) et croissance (%) de 2005 à 2040 des sous-régions
Sous-régions Population Croissance (%) de 2005 à 2040 1990 2005 2025 2040 Afrique du Nord (5) 118,2 154,3 204,2 231,9 + 50,3 Péninsule Arabique (7) 35,3 56,8 90,8 115,8 + 103,9 Moyen-Orient (8) 158,0 210,3 279,9 319,4 + 51,9 Pays arabes (17) 193,0 272,0 386,6 460,5 + 69,3 Pays non arabes (3) 118,5 149,4 188,3 206,6 + 38,3 Total (20) 311,5 421,4 574,9 667,1 + 58,3 N.B.: les chiffres entre parenthèses indiquent le nombre de pays par sous-région. Source : tableau annexe A.2.
Au niveau sous-régional (tableau 5, figure 4), l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient auront un rythme voisin de croissance d’ici 2040 (de l’ordre de 50 %), important mais cependant deux fois plus faible que celui de la péninsule Arabique (104 %) qui, compte tenu du poids de l’Arabie saoudite et du Yémen, doublera sa population en 35 ans en raison d’un recul de la fécondité plus lent qu’ailleurs.
Tous les États enregistreront une croissance de leur population dans les 35 ans à venir, qui sera importante dans l’ensemble mais diversifiée selon les pays. Si l’on se fie à ces perspectives des Nations unies au niveau des pays, on irait de croissances très élevées, conduisant comme au Yémen, en Arabie saoudite, en Irak
[26] ou surtout en Palestine à des doublements de population en 35 ans, à des augmentations beaucoup plus modérées (Algérie, Maroc, Liban, Israël). Finalement vers 2040, trois pays approcheront les 100 millions d’habitants (Égypte, Iran et Turquie), quatre les 45 millions (Algérie, Maroc, Arabie saoudite et Yémen), cinq les 8 à 10 millions (Libye, Émirats arabes unis, Israël, Jordanie et Palestine).
Avec de tels scénarios, quasi assurés même s’il subsiste une marge d’erreur, on peut imaginer le poids des pressions humaines sur les écosystèmes (marins, côtiers ou forestiers parfois), sur les sols et sur une ressource aussi vitale que l’eau, qui posent déjà d’énormes problèmes dans la région.
Nous allons maintenant examiner les deux éléments qui, en dehors des migrations, influent sur la croissance de toute entité géographique : la natalité et la mortalité
[27], dont les évolutions respectives au cours du temps déterminent ce qu’il est convenu d’appeler le modèle de transition.
VI. Les différents modèles de la transition démographique
Globalement, l’ensemble de la région (figure 5, schéma D) a amorcé sa transition démographique dans les années 1950 et 1960 selon le schéma classique : la mortalité, au départ très élevée (le taux brut de mortalité est proche de 25 ‰ et l’espérance de vie de l’ordre de 40 ans), recule assez vite, tandis que la natalité, elle aussi très élevée (près de 50 ‰, correspondant à 7 ou 8 enfants par femme), va diminuer beaucoup plus lentement jusqu’au début des années 1980. Son recul s’accélère ensuite tandis que celui de la mortalité « se tasse », et la région entre dans la phase de ralentissement de la croissance. Aujourd’hui, l’ensemble de la région a une natalité de 25 ‰, une mortalité de 6 ‰ et donc une croissance annuelle de près de 2 %
[28].
Figure 5
Les transitions démographiques dans l’ensemble de la région et les trois sous-régions de 1950 à 2005
r : taux de croissance naturelle.
Source : à partir des données des Nations unies (2005).
Pris dans leur ensemble, l’Afrique du Nord (5 pays) et le Moyen-Orient (8 pays) ont des histoires transitionnelles voisines depuis 50 ans, avec des niveaux de départ et d’arrivée presque identiques (figure 5, schémas A et C). En revanche, la péninsule Arabique s’en distingue clairement, avec un déclin de la natalité plus tardif et moins brutal (31 ‰ aujourd’hui) mais des progrès plus précoces en matière de mortalité. Il en a résulté et il en résulte encore des croissances plus rapides de la population de cette sous-région, que nous avons déjà signalées.
Mais les histoires se diversifient quand on descend au niveau des pays composant les 3 sous-régions. Les données nationales sont présentées dans le tableau annexe A.3. À titre illustratif, la figure 6 présente les schémas de transition de 1950 à 2005 dans 8 pays représentatifs de la région. On peut dégager cinq grands modèles ou situations transitionnelles :
-
Le modèle traditionnel, illustré par la Palestine (figure 6) et auquel se rattache le Yémen : les natalités y sont toujours supérieures à 40 ‰ et les croissances très rapides (plus de 3,2 % par an).
-
Le modèle assez précoce mais plutôt lent et incertain, illustré par l’Égypte (figure 6), et auquel se rattacherait l’Irak : les natalités y sont encore autour de 30 ‰ et les croissances supérieures à 2 %.
-
Le modèle plutôt classique dans la région et non achevé, où la natalité baisse depuis environ 25 ans de façon assez régulière et sans doute irréversible : il concerne le Maroc (figure 6), l’Algérie, la Libye, Oman, la Syrie et la Jordanie. Des natalités autour de 24 ‰ et des croissances autour de 2 % le caractérisent aujourd’hui.
-
Un modèle tardif et très rapide, celui de l’Iran (figure 6), dont la fécondité s’est littéralement effondrée entre 1985 et 1990. Il est, avec le Liban, le pays qui a la plus faible croissance naturelle dans la région (1,3 %).
- Enfin, le modèle très avancé : on y retrouve des pays aussi différents que la Tunisie, le Liban, la Turquie et Israël (figure 6) et des principautés du Golfe (Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït et Qatar). Les natalités y sont désormais inférieures à 20 ‰, mais les croissances restent au-dessus de 1 % par an.
Figure 6
Quelques exemples types de transitions démographiques de 1950 à 2005
r : taux de croissance naturelle.
Source : à partir des données des Nations unies (2005).
Développement économique, éducatif et culturel, politiques démographiques et sociales, pauvreté et stabilité politique détermineront dans les deux à trois décennies à venir les chemins définitifs de la transition dans chaque société, qui seront sans doute divers.
Nous allons maintenant examiner les grands changements de la nuptialité, de la fécondité, de la mortalité et des migrations, dont dépendent directement ces dynamiques démographiques passées, actuelles ou futures.
VII. La nuptialité : des changements considérables
Dans les sociétés arabes ou musulmanes de la région, le régime traditionnel de nuptialité se caractérisait dans l’ensemble par un mariage précoce pour les femmes et plus tardif pour les hommes, universel pour les unes et les autres, par un écart d’âge important entre époux, par une endogamie très importante (du fait des mariages entre cousins maternels et paternels notamment), par l’existence de la polygamie et par une instabilité notable des unions (par répudiation, divorce et veuvage)
[29]. Dans l’ensemble, la situation a fort changé sur bien des points en une trentaine d’années. Nous pouvons même parler d’une véritable
révolution matrimoniale dans quelques pays.
Le tableau A.4 (en annexe) présente par pays les âges moyens au premier mariage des hommes et des femmes vers 1975 et 1998, les écarts d’âge entre époux à ces deux dates, la situation récente de la polygamie et du célibat définitif. Le tableau A.5 (en annexe) fournit l’évolution plus précise entre 1960 et 2000 des âges au mariage et du célibat à 20-29 ans dans les trois pays du Maghreb et en Iran.
1. Une augmentation parfois spectaculaire de l’âge au mariage
Il y a une trentaine d’années seulement, l’âge moyen au premier mariage des femmes était encore précoce dans la région (tableau annexe A.4), allant de 18 à 21 ans dans la plupart des pays (à l’exception du Liban, d’Israël et de la Tunisie où il atteignait autour de 23 ans). Très souvent, la moitié des femmes étaient déjà mariées à 17 ou 18 ans. La situation est tout autre à la fin des années 1990 : exception faite du Yémen, les âges moyens d’entrée en union vont désormais de 22 ans (Oman, Palestine, Arabie saoudite, Iran, Irak et Turquie) à près ou plus de 27 ans (Algérie, Tunisie, Égypte, Lybie et Qatar). En 20 à 25 ans, ils ont augmenté de 4 à 6 ans dans un bon nombre de pays. Seule la Palestine qui partait de plus haut en 1975 n’a pas connu de changement notable.
Cette évolution du calendrier de la nuptialité féminine a été particulièrement rapide dans les trois pays du Maghreb (figure 7). La progression de l’âge au mariage des femmes a débuté en Tunisie dès les années 1960, puis en Algérie et au Maroc dix ans plus tard. Aujourd’hui, l’Algérie et la Tunisie ont un âge moyen au premier mariage des femmes de près de 30 ans au niveau national, l’un des plus élevés du monde. Le schéma iranien (figure 7), qui est aussi grosso modo celui de l’Irak, de la Jordanie et de la Turquie, et sans doute de l’Arabie saoudite et d’Oman, se caractérise par un rythme plus lent.
Figure 7
Évolution de 1960 à 2000 des âges moyens au premier mariage des femmes dans les trois pays du Maghreb et en Iran
Source : tableau annexe A.5.
Chez les hommes, les âges d’entrée en union, déjà relativement élevés dans les années 1970 (souvent autour de 25 ans) ont également augmenté, mais dans l’ensemble moins rapidement. Ils se situent actuellement autour de 27 et 28 ans dans une majorité de pays (tableau annexe A.4).
Comme pour les femmes, c’est en Algérie, en Libye et en Tunisie qu’ils sont les plus tardifs (30 ans ou plus). C’est en Turquie, en Arabie saoudite, en Iran et en Palestine qu’ils sont les plus bas (autour de 25 ans).
2. Un recul sensible des écarts d’âge entre époux
L’élévation plus rapide de l’âge au mariage des femmes a conduit à une nette réduction des écarts d’âge moyen entre époux, notamment depuis les années 1980. Traditionnellement élevés (5 à 7 ans selon les pays), ils sont aujourd’hui de l’ordre de 3 ans dans une majorité de cas (tableau annexe A.4). Seuls l’Égypte et le Yémen ont encore un écart d’âge entre conjoints de plus de 5,5 ans.
La figure 8 illustre clairement l’extrême diversité actuelle des pays en matière d’âge au mariage des femmes comme des hommes, qui tranche avec l’homogénéité relative des années 1950 et 1960. Elle montre aussi qu’au niveau agrégé, l’écart d’âge entre conjoints ne dépend pas, ou guère, de l’âge au mariage des femmes
[30].
Figure 8
Âge moyen au premier mariage des hommes et des femmes vers 1998 (18 pays)
Note : les droites en pointillés correspondent à des écarts d’âge entre hommes et femmes de deux et quatre années.
Source : tableau annexe A.4.
3. Un célibat désormais prolongé : la fin du mariage universel?
Le changement est notamment important et inédit pour les femmes : globalement, elles sont passées d’un cycle de vie consacré, dès la sortie de l’adolescence, au mariage et à la fécondité à un cycle commençant par une période de célibat plus ou moins longue, comme c’était déjà le cas dans une certaine mesure pour les hommes. Si ce célibat prolongé des hommes et des femmes s’est généralisé dans la région (en dehors du Yémen), il est particulièrement important en Afrique du Nord (tableau annexe A.5) : par exemple, à 20-24 ans, 60 % des Marocaines et 80 % des Tunisiennes sont toujours célibataires. Dans un pays extrême en la matière comme l’Algérie, les proportions de femmes célibataires sont aujourd’hui de 83 % à 20-24 ans, 58 % à 25-29 ans, 34 % à 30-34 ans et 17 % à 35-39 ans.
C’est un changement sans précédent de régime matrimonial, lié sans doute à la prolongation des scolarités et aux changements culturels, mais aussi à la crise économique (qui induit le chômage des jeunes) et au manque de logements. Ce célibat prolongé se vit souvent au sein de la sphère familiale, dans des contextes parfois de faible activité économique des femmes (comme en Algérie), mais toujours avec un fort contrôle social sur la vie et la sexualité des jeunes, en particulier des femmes.
Se marier demeure toujours la norme sociale largement prédominante dans la région, tant chez les femmes que chez les hommes : dans les années 1970 comme dans les années 1990, le célibat définitif
[31] ne touche guère que 1 % à 5 % de la population féminine des différents pays
[32] (tableau annexe A.4). Autrement dit, les femmes de ces générations anciennes (âgées de 40-49 ans) ont quasiment toutes été mariées, souvent à un âge précoce comme nous l’avons dit. Mais c’est sans doute sous peu la fin du mariage généralisé et l’apparition, comme sur d’autres continents, d’un célibat « structurel ». En effet, compte tenu du niveau actuel du célibat féminin (et masculin) à 30-39 ans, à des âges où se marier devient de plus en plus difficile, on peut raisonnablement postuler une augmentation sensible du célibat définitif dans les années 2000 et 2010, en particulier au Maghreb.
4. La polygamie en régression
La polygamie est autorisée par le droit matrimonial musulman
[33]. Toutes les sociétés islamiques l’ont pratiquée dans l’histoire
[34]; tous les États continuent à l’autoriser, en dehors de la Tunisie depuis 1956 et de la Turquie depuis 1926
[35]. Mais la polygamie n’a jamais eu, loin s’en faut, la même intensité qu’en Afrique de l’Ouest ou centrale, où elle peut concerner jusqu’à 40 % des femmes (Tabutin et Schoumaker, 2004). Elle n’a jamais été un système matrimonial dominant dans la région, et elle y régresse sensiblement : en Afrique du Nord (Tunisie exclue), en Palestine, en Iran ou en Syrie, la proportion de femmes qui vivent en union polygame n’est plus actuellement que de 3 % à 5 % (tableau annexe A.4); elle ne reste sensiblement plus importante que dans les pays de la péninsule Arabique (autour de 9 %).
5. Un maintien de l’endogamie familiale
Le mariage apparenté (entre individus ayant des liens de sang), en particulier le mariage préférentiel (entre cousins germains maternels ou paternels), est une particularité ancienne du système des alliances dans le monde arabe et islamique. Dans la tradition, le mariage endogame était une garantie de l’intégrité du patrimoine, notamment foncier, et de la famille
[36]. Et il était largement pratiqué (Fargues, 1989).
Contrairement à ce que l’on pouvait attendre dans une région qui s’est urbanisée, qui s’est ouverte sur l’extérieur et où l’instruction progresse, le mariage entre parents est toujours valorisé et très présent. Parmi les 10 pays repris au tableau 6
[37], la majorité enregistrent autour de 40 % de mariages apparentés, avec à un extrême la Turquie (23 %) et de l’autre le Koweït (53 %), l’Arabie saoudite (58 %) et la Palestine (66 %). Partout, le mariage entre cousins germains est privilégié.
Tableau 6
Répartition des mariages selon le lien de parenté entre époux dans quelques pays (en %)
Pays Date de l’enquête Cousins germains Autres parents Sans lien Total Algérie 1970 23 9 68 100 1986 27 11 62 100 2002 22 11 67 100 Arabie saoudite 1987 36 22 42 100 Égypte 1991 31 7 62 100 1995 35 4 61 100 2000 32 6 62 100 Iran 1991 25 4 71 100 Jordanie 2002 26 17 57 100 Koweït 1987 30 23 47 100 Palestine 1995 30 36 34 100 Tunisie 1995 28 12 60 100 Turquie 1993 15 8 77 100 Yémen 1997 34 6 60 100 Sources : rapports nationaux d’enquêtes.
Si l’endogamie a reculé ici ou là, en Tunisie par exemple (Ben Salem et Locoh, 2001), elle s’est maintenue en Égypte et en Algérie (tableau 6). Elle demeure bien un élément clé des systèmes matrimoniaux dans la région, même « si elle a changé de signification, de forme et de sens dans les nouvelles générations, en s’élargissant à un cercle familial plus large » (Ouadah-Bedidi, 2004, p. 431).
Cela dit, dans 6 pays sur 10 (tableau 6), environ deux mariages sur trois unissent des individus non apparentés; on n’en est pas à une totale liberté de choix des jeunes hommes et femmes, mais à un certain allègement de l’intervention des familles.
6. Le divorce et le remariage
La possibilité offerte à l’homme par le droit musulman traditionnel
[38] de divorcer, répudier unilatéralement sa femme, conduisait à une forte mobilité conjugale dans le passé. Pour Fargues (1986), elle était même un régulateur du marché matrimonial basé, rappelons-le, sur la généralisation du mariage
[39]. Par ailleurs, le divorce sanctionnait fréquemment une union inféconde ou sous-féconde
[40].
Comme dans d’autres régions du monde, le divorce et le remariage sont parmi les phénomènes démographiques les moins bien documentés, par manque de données sur le passé comme sur la période contemporaine
[41]. Les rares études récentes concluent dans leur ensemble à un recul sensible du divorce dans les sociétés arabes, même s’il demeure encore non négligeable. Le taux de divorce pour 100 mariages
[42] serait passé en Algérie de 38 % en 1900 à 13 % dans les années 1960; celui de l’Égypte de 32 % en 1941-1945 à 14 % en 1996-2000 (Fargues, 2002); il serait resté stable en Tunisie des années 1960 aux années 1980 (autour de 15 %). Quant aux probabilités de divorce après 30 ans de mariage, elles étaient dans les années 1970 (d’après les enquêtes EMF) de 14 % en Égypte, de 24 % au Maroc et de seulement 6 % en Syrie. En Algérie, elles sont passées de 40 % (enquête de 1970) à 19 % (enquête de 1992). Si l’on se fie aux données de ces quelques pays, on assiste bien à une relative stabilisation du mariage. En revanche, le divorce serait toujours aussi précoce et semblerait se répandre dans tous les groupes sociaux
[43].
Comme dans d’autres régions du monde, les remariages sont moins fréquents chez les femmes que chez les hommes, et ils surviennent après des délais un peu plus longs. En Algérie, la proportion d’hommes qui se remarient après un divorce est deux fois plus importante que celle des femmes (Ouadah-Bedidi, 2004). En Iran, la fréquence du remariage des femmes aurait même baissé de 1977 à 1991 (Ladier-Fouladi, 2003).
7. Disparités géographiques et sociales à l’intérieur des pays
Les rythmes et les modalités de ces transitions de la nuptialité sont divers d’un pays à l’autre, mais aussi entre milieux d’habitat et groupes sociaux dans un même pays. Comme ailleurs dans le monde, les changements ne touchent pas toute la population d’un pays de façon uniforme. Prenons simplement l’exemple des âges médians des femmes au premier mariage selon leur milieu de résidence (urbain/rural) et leur niveau d’instruction, dans les cinq pays qui ont effectué une enquête EDS récente (tableau 7).
Tableau 7
Âge médian au premier mariage des femmes(a) selon leur milieu de résidence et leur niveau d’instruction dans cinq pays (en années)
Pays Date de l’enquête Milieu d’habitat Niveau d’instruction Total Urbain Rural Illettrée Primaire Secondaire ou plus Égypte 2000 21,7 18,3 17,3 18,4 22,8 19,9 Jordanie 2002 22,5 21,9 20,4 20,6 23,5 22,4 Maroc 2003 24,0 20,9 20,4 23,8 27,7 22,7 Turquie 1998 20,5 19,9 18,0 19,8 23,8 20,3 Yémen 1997 16,2 16,0 15,8 18,2 24,8 16,2 (a) Âge auquel 50 % des femmes âgées de 30-34 ans à l’enquête étaient déjà mariées. Sources: rapports nationaux des dernières enquêtes EDS.
Villes et campagnes se distinguent partout en matière d’âge médian au premier mariage
[44], mais de façon variable selon les pays : les écarts entre âges médians sont encore quasi négligeables au Yémen où la moitié des femmes étaient déjà mariées à 16 ans; ils sont faibles en Jordanie et en Turquie, élevés (3 années environ) au Maroc et en Égypte. C’est surtout – et ce résultat est classique – le niveau d’instruction des femmes qui joue sur leur âge d’entrée en union : entre les femmes illettrées et celles qui ont reçu une instruction primaire, la hausse est déjà sensible (y compris au Yémen), et celles qui ont un niveau d’instruction secondaire ou supérieur se marient beaucoup plus tardivement, de 23 ans en Égypte à près de 28 ans au Maroc.
Il en est de même pour d’autres éléments de la nuptialité : le célibat est prolongé beaucoup plus longtemps dans les villes, notamment dans les plus grandes, et bien sûr chez les hommes et les femmes les plus instruits, pour lesquels le célibat définitif risque sous peu d’être une réalité tangible. La polygamie serait un peu plus répandue dans les campagnes que dans les villes, et dans les groupes les moins instruits. Il en serait de même pour l’endogamie familiale, présente partout mais qui tend, au moins en Algérie, à baisser avec la hausse du niveau d’instruction des hommes et des femmes. De même, le divorce est souvent plus fréquent dans le monde urbain que dans le monde rural (Libye, Algérie).
Tout cela conduit à la coexistence aujourd’hui de plusieurs régimes de nuptialité dans un même pays, à des modèles différents selon le groupe social, le milieu de résidence ou la région. Rien de surprenant dans la mesure où la modernité, l’ouverture culturelle, les rapports entre les hommes et les femmes, les effets de la crise ou du développement diffèrent d’une sous-population à une autre, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient comme ailleurs dans le monde. Ces transformations matrimoniales diverses et parfois rapides vont avoir une influence non négligeable sur les niveaux et tendances de la fécondité générale dans les pays.
VIII. La fécondité : des changements importants d’intensité et de calendrier
Dans l’ensemble de la région (moyenne des 20 pays), la baisse de la fécondité a été spectaculaire depuis une vingtaine d’années : au-delà de 6 enfants par femme jusqu’en 1975 (tableau A.6 en annexe), elle était encore de 5,7 enfants en 1980-1984 avant de chuter à 4,2 au début des années 1990, puis à 3,1 vers 2002. Cette diminution d’ensemble, assez tardive par rapport à d’autres régions mais rapide, cache une disparité des rythmes de baisse entre les trois sous-régions, mais surtout selon les pays, les groupes sociaux et les milieux d’habitat.
1. Des déclins présents partout mais à des rythmes divers
La comparaison des indices synthétiques de fécondité des 20 pays en 1970-1974 et en 2000-2004 (figure 9)
[45] montre clairement que la baisse est générale mais très inégale. Dans une dizaine de pays, très différents sur le plan socio-économique (de la Tunisie et l’Algérie à la Jordanie, au Koweït et au Qatar), ils sont passés de 6 à 8 enfants par femme dans les années 1970 à un nombre compris entre 2 et 3 aujourd’hui. Parmi ces pays, six sont en voie d’achever leur transition de la fécondité, en approchant de 2,1 enfants par femme : ce sont l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, l’Iran, le Liban et la Turquie, qui ont devancé Israël, le pays de loin le moins fécond il y a trente ans. À l’autre extrême, le Yémen, l’Irak et la Palestine comptent toujours 5 ou 6 enfants par femme. L’hétérogénéité intra-régionale a sensiblement augmenté.
Figure 9
Évolution des indices synthétiques de fécondité de 1970-1974 à 2000-2004 dans les 20 pays (nombre d’enfants par femme)
Note : Les diverses droites correspondent aux rythmes de déclin indiqués.
Source : Nations unies (2005).
Quelques cas particuliers, bien documentés, permettent d’illustrer la diversité et la spécificité des histoires transitionnelles.
2. Cinq exemples de transition de la fécondité depuis 1960
Il s’agit de cinq pays (figure 10) disposant de bonnes séries chronologiques et qui, d’une certaine façon, représentent bien la diversité des histoires dans la région. Ces pays (Algérie, Égypte, Iran, Jordanie et Tunisie) partent tous d’une fécondité générale très élevée au début des années 1960 (entre 7 et 8 enfants par femme), presque sans contrôle délibéré des naissances. La Tunisie
[46] et l’Égypte sont les premiers pays où la fécondité commence à baisser, alors que sont mis en place des programmes de planification familiale vers la fin des années 1960. Mais les évolutions divergent dans les deux pays à partir de 1974. En Tunisie, la fécondité continue à diminuer de façon régulière, jusqu’à 2,1 enfants par femme actuellement, tandis qu’en Égypte, elle connaît une évolution à la fois plus chaotique, plus lente, et finalement plus incertaine : on observe une légère reprise après la démobilisation suivant la guerre de 1973 avec Israël, un nouveau recul de 1980 à 1990, suivi d’une quasi-stagnation autour de 3,5 enfants par femme depuis lors
[47]. Dans les trois autres pays en revanche, la fécondité ne varie guère jusqu’à la fin des années 1970. Il faudra attendre 1981 en Algérie, et surtout 1986 (après le lancement officiel d’un programme de planification familiale en 1983), pour la voir rapidement diminuer, 1984 en Iran pour la voir décrocher très brutalement (après l’instauration de la République islamique en 1979, dans un contexte de forte crise économique, cinq ans avant la réactivation du programme de limitation des naissances), et enfin le milieu des années 1980 en Jordanie, où la transition sera plus douce que dans les deux autres pays et conforme à ce qui s’est passé dans un bon nombre d’autres.
Figure 10
Évolution de l’indice synthétique de fécondité de 1960 à 2000 dans cinq pays (nombre moyen d’enfants par femme)
Sources : Ouadah-Bedidi (2004) pour l’Algérie; Ladier-Fouladi (2003) pour l’Iran; Fargues (2002) pour l’Égypte; rapports nationaux d’enquêtes pour la Jordanie; Waltisperger et al. (2001) pour la Tunisie.
3. Des changements conséquents et divers dans le calendrier des naissances
Ces changements d’intensité de la fécondité se sont accompagnés d’évolutions notables de calendrier. En guise d’illustration, prenons deux autres pays, le Maroc et la Turquie, où là aussi la fécondité générale est passée en une trentaine d’années de 6 à 2,5 enfants par femme, soit une baisse de 58 %. Au vu de la figure 11 qui présente l’évolution des taux par âge sur la période, la fécondité diminue sensiblement à tous les âges, mais à des rythmes divers. Le recul relatif le plus prononcé se produit à moins de 25 ans au Maroc (en relation avec la forte augmentation du célibat à ces âges) et au-delà de 35 ans en Turquie (importance du recours à la contraception d’arrêt)
[48]. Pour un même nombre d’enfants dans les deux pays, cela conduit vers 2000 à des calendriers dissemblables de la fécondité et à un âge moyen à la maternité sensiblement plus jeune en Turquie (26,6 ans) qu’au Maroc (29,1 ans).
Figure 11
Évolution des taux de fécondité générale par âge au Maroc et en Turquie des années 1970 aux années 2000 (p. 1000)
Sources : différentes enquêtes de fécondité dans chacun des pays (Voir tableau A.1 en annexe).
Cela montre clairement que la transition de la fécondité générale peut prendre des chemins divers, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient comme dans le reste du monde. Après cet examen de la fécondité générale, qui dépend en partie des évolutions de l’âge au mariage
[49], importantes dans certains pays, nous allons nous concentrer sur la fécondité dans le mariage.
4. Des fécondités dans le mariage encore relativement élevées
Le tableau 8 compare les indices synthétiques de fécondité générale et légitime dans 10 pays pour les années 1990. L’évolution de la fécondité dans le mariage dépend essentiellement des pratiques d’espacement ou d’arrêt de la fécondité.
Tableau 8
Indices synthétiques de fécondité générale et légitime(a) pour quelques pays dans les années 1990 (nombre d’enfants par femme)
Pays Date de l’enquête Fécondité générale Fécondité légitime Algérie 2002 2,2 6,0 Arabie saoudite 1987 6,5 7,8 Bahreïn 1989 4,2 6,0 Égypte 1995 3,7 5,1 Émirats arabes unis 1989 5,9 7,2 Jordanie 1997 4,5 6,2 Maroc 1995 3,4 5,2 Tunisie 1995 2,6 6,1 Turquie 1998 2,6 3,1 Yémen 1997 6,7 8,0 (a) L’indice synthétique de fécondité générale est le nombre moyen d’enfants que mettrait au monde une femme si elle connaissait durant toute sa vie féconde les conditions de fécondité du moment. L’indice de fécondité légitime est le nombre d’enfants qu’aurait une femme qui demeurerait mariée de 15 à 49 ans dans les conditions de fécondité du moment. Nous l’avons calculé en sommant les taux publiés de fécondité par durée de mariage. Sources : rapports nationaux d’enquêtes (tableau annexe A.1).
La fécondité dans le mariage reste toujours relativement importante dans la région : en dehors de la Turquie (3,1 enfants) et sans doute d’Israël, une femme mariée à 15 ans et qui le demeurerait jusqu’à 50 ans aurait finalement autour de 6 enfants (de 5,1 en Égypte à 8,0 au Yémen et en Arabie saoudite). Dans un pays comme l’Algérie où la fécondité générale est aujourd’hui très basse (2,2 enfants), la fécondité légitime atteint encore 6 enfants (Ouadah-Bedidi, 2004). Mais elle a fortement baissé, passant de 11 enfants en 1970 à 8,3 en 1992 puis à 6,0, résultat d’une pratique accrue de la contraception chez les couples mariés.
5. Le fléchissement du désir d’enfants : vers un nouveau modèle familial?
Dans tous les pays de la région, le désir d’enfants est toujours puissant et l’image de la famille très valorisée, mais la demande d’enfants recule un peu partout. Tous les indicateurs disponibles dans les neuf pays pour lesquels on a l’information vont globalement dans le même sens. Par exemple, le nombre idéal d’enfants diminue depuis 15 ans chez les femmes mariées de 15-49 ans, et des générations les plus âgées aux générations les plus jeunes. La proportion de femmes mariées de 30-34 ans qui déclarent ne plus vouloir d’enfants augmente
[50]. Il en est de même chez celles qui ont déjà trois enfants. De plus en plus de couples sont prêts à contrôler les naissances, notamment dans les villes et parmi les groupes sociaux les plus favorisés.
L’indicateur de désir d’enfants varie selon les pays. Parmi les femmes mariées de 25-34 ans, la fécondité idéale va de 2,5 enfants en Turquie à 4,4 en Palestine et 4,6 au Yémen (tableau annexe A.7). Elle est proche de la fécondité réalisée (ISF) en Jordanie, en Turquie et au Maroc; elle y est nettement supérieure en Algérie (près d’un enfant) et bien inférieure dans les deux pays à forte fécondité (Yémen et Palestine).
Tous les indicateurs de nuptialité (vus précédemment) et de fécondité suggèrent que de profonds changements du modèle familial traditionnellement dominant sont en cours dans la région. Globalement, on passe de la famille nombreuse à un modèle plus restreint et nucléarisé, en raison sans doute des conditions de vie difficiles dans nombre de pays (emploi, logement, coût de la vie, etc.), mais aussi de l’environnement (urbanisation) et des changements culturels. Au niveau national, le modèle n’est pas (encore) celui des deux enfants par couple, car il y a toujours une grande diversité des normes et comportements en matière de reproduction à l’intérieur même des pays.
6. La diversification sociale et spatiale des modèles de reproduction dans les pays
Dans l’histoire de toutes les sociétés, la transition de la fécondité au niveau national se fait par étapes : la baisse de la fécondité ne débute jamais au même moment dans toutes les régions et tous les groupes sociaux d’un pays, et elle ne va pas au même rythme. Il est toujours des groupes sociaux (ou des régions) en avance sur d’autres, culturellement plus ouverts au progrès ou s’adaptant plus facilement aux effets de la crise. En d’autres termes, on assiste d’abord à une diversification des stratégies de vie (ou de survie) – dont la fécondité est partie constituante –, puis à une convergence progressive des comportements. Comme ailleurs, les transitions de la fécondité dans la région passent par la ville, l’accès à l’éducation et le groupe social. En guise d’illustration, le tablea