2005
Populations
Bibliographie critique
Histoire des populations et histoire des savoirs démographiques
Coordonnée par
F. Cahen, L. Kesztenbaum, C. Munno
Unité « Histoire et populations », Ined
• P. M. G. Harris, The History of Human populations, Westport (USA) et Londres (GB), Praeger, vol. 1, Forms of Growth and Decline, 2001, 439 p.; vol. 2, Migration, Urbanization and Structural Change, 2003, 553 p.
• – David I. Kertzer and Marzio Barbagli (éd), The History of the European Family. Family life in early modern times : 1500-1789, Yale University Press, New Haven and London, 2001. – David I. Kertzer and Marzio Barbagli (éd), The History of the European Family. Family life in the long nineteenth century : 1789-1913, Yale University Press, New Haven and London, 2001. – David I. Kertzer and Marzio Barbagli (éd), The History of the European Family. Family life in the twentieth century, Yale University Press, New Haven and London, 2003
Responsable de la rubrique Kamel Kateb avec le concours de Dominique Diguet du service de la Documentation de l’Ined
Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire humaine et comparée du climat, Canicules et glaciers XIIIe-XVIIIe siècles, Paris, Fayard, 2004, vol. 1, 740 p.
La thèse complémentaire de Le Roy Ladurie, Histoire du climat depuis l’an mil (1966) avait ouvert le chantier. Plusieurs chercheurs y ont œuvré depuis. Voici le premier volume d’une série de deux qui se présente comme un bilan et la mise en évidence d’une nécessité : l’historien ne peut escamoter du tableau qu’il restitue ni le temps qu’il faisait ni le vent qui soufflait, et encore moins les fluctuations saisonnières et les transformations durables du climat. La question a agité de nombreux esprits savants au temps des Lumières, mais comme les sciences sociales au XIXe se sont affirmées en se dégageant au passage de l’ancienne théorie des climats, comme l’économie n’a cessé parallèlement de s’arracher à la question des subsistances et donc de sa dépendance à l’égard d’un des facteurs déterminants de la production agricole, comme depuis Adolphe Quetelet, il n’y a plus guère de spécialiste de sciences sociales pour envisager comme un même objectif l’encouragement de la météorologie et de la statistique, le XXe siècle a bien souvent renvoyé l’enquête sur les climats et les sciences humaines à deux points diamétralement opposés du cercle encyclopédique.
Les renouvellements de l’historiographie depuis le début du XXe siècle avaient pourtant conduit à interroger les questions du climat autrement que ne l’avaient fait les XVIIIe et XIXe siècles. Les nouveaux historiens, emmenés par Henri Berr et Lucien Febvre, entendaient partir, en effet, de la géographie humaine, cette science nouvelle dont l’Allemagne wilhelmienne faisait preuve. Une génération plus tard, ce fut avec l’histoire économique d’Ernest Labrousse une interrogation sur les éventuels facteurs météorologiques qui auraient pu influer les conjonctures économiques. Une génération encore, et ce furent les analyses de Georges Duby et de Fernand Braudel, si différents par leurs styles scientifiques toutefois, qui visaient les rythmes des groupes humains, les régularités des gestes et celles des mentalités toujours marqués par les conditions climatiques.
Le vaste chantier de Le Roy Ladurie part de là. Il déplace aussi l’approche. En effet, la vieille théorie des climats opérait un peu à la manière d’une astrologie de proximité, les causes climatiques étant immédiatement lues dans des effets humains. Quetelet pour sa part traquait la variabilité des causes de sa physique sociale, scrutant toutes les échelles de temps et d’espace que la statistique lui procurait alors (il apparaît ici plus subtil que le monomaniaque de l’homme moyen que la postérité a retenu). L’historiographie du XXe siècle, quant à elle, portée à considérer l’économie comme une strate sur laquelle la société et la psychologie collective étaient fondées, a cherché dans les régularités, les fluctuations et les variations saisies par la météorologie comme une base plus fondamentale encore qui aurait gouverné une part elle-même changeante de l’économie. L’échelle à trois degrés longtemps accrochée au titre des Annales – « Economies, sociétés, civilisations » – ne devait-elle pas reposer sur quelque chose de l’ordre des sciences naturelles?
Le bilan que propose Le Roy Ladurie vise autre chose. Il s’agit d’« une histoire humaine du climat ». Certes, surtout pendant la période couverte par ce premier volume, l’humanité a subi le climat et ses variations. Mais l’ordre des choses de la nature, de l’économie, des sociétés et de la psychologie collective n’en est pas aussi simplement stratifié qu’on serait porté à l’admettre. C’est ce constat que confirme la lecture de l’ouvrage. Il combine des éléments d’enquête météorologique aussi systématiques que les traces anciennes le permettent, une traque de multiples incidences climatiques sur la vie sociale et économique, une recomposition du tableau des dépendances entre ces différents indices au moyen d’une ample littérature secondaire et d’une restitution à l’échelle des perceptions humaines. Une narration précise et agréable – un style aurait dit Buffon – ont déjà assuré à l’ouvrage un succès public qui n’est pas si fréquent aujourd’hui. Le fait que chacun ait à s’interroger sur la possibilité de mutations climatiques perceptibles et périlleuses à l’échelle biographique, ces temps-ci, y est certainement pour quelque chose.
Le second volume traitera des trois derniers siècles. Il faut s’attendre à voir entrer en scène de nouveaux protagonistes comme les météorologues qui, en forgeant leur savoir, ont aussi transformé le quotidien des agriculteurs et de tous ceux qui consultent la « météo » à tout hasard. L’étude technique et scientifique du climat a bouleversé la manière dont chacun peut se faire une idée de ce qu’il peut lui advenir bientôt, qu’il s’agisse de l’agriculteur connecté sur les bases de données de MétéoFrance ou du citoyen du Sud des États-Unis sommé d’évacuer sa ville du jour au lendemain. Au XXe siècle les comportements individuels et collectifs face aux faits météorologiques extraordinaires ont ainsi profondément changé. Nous percevons de plus que l’activité humaine peut transformer ce qui si longtemps s’est présenté comme une donnée climatique. Ainsi l’« histoire humaine et comparée du climat » a de beaux jours devant elle.
Eric Brian
Peter Biller, The Measure of Multitude. Population in Medieval Thought, Oxford, Oxford University Press, 2000 (hard cover) et 2003 (paperback).
Ce livre de première importance déroutera le lectorat français. Peter Biller, professeur au département d’histoire de l’université de York et spécialiste de l’histoire intellectuelle des hérésies depuis l’an mil et jusqu’avant la Réforme, n’est pas parti de l’histoire de la démographie entretenue dans la discipline (que, certes, il connaît), ni même des renouvellements des dernières décennies dans l’histoire intellectuelle de l’économie politique à l’époque moderne (dont il ne mentionne pas les travaux en langue française). Non, il entretient avec une grande subtilité et une érudition impeccable un aller-retour entre des choses que saisissent les démographes aujourd’hui et les textes médiévaux européens qui témoignent de leur appréhension plus ancienne. La foultitude des créatures, la régularité des âges de la vie ou les nécessités de la vie des femmes sont ainsi prises entre deux miroirs, d’un côté leur repérage actuel, de l’autre le réseau des textes médiévaux mobilisés par l’auteur pour nous montrer comment ces phénomènes étaient alors pensés, comment la réflexion des lettrés de ces temps-là achoppait sur leur approche et leur analyse. L’enquête est d’une rigueur admirable et d’une prudence peu commune : il faut dire que Peter Biller écrit à l’encontre des préjugés actuels à l’égard des temps qu’il étudie, ceux des profanes comme ceux de ses homologues médiévistes, souvent tentés de réhabiliter ou de styliser la pensée de leurs héros.
Une première partie de l’ouvrage explore la doctrine et les préceptes de l’Église médiévale sur le mariage, l’égalité ou non des hommes et des femmes, la discussion de la multiplication ou de l’évitement de la procréation. Une courte partie intermédiaire figure la connaissance du peuplement du monde dont les textes médiévaux témoignent. Une troisième section traite amplement du corpus aristotélicien qui constituait à la fois une norme et une matière du travail intellectuel pendant cette longue période. Enfin une courte quatrième partie tourne autour de Florence pour tracer une esquisse de la circulation des livres et des savoirs.
Les démographes trouveront un trésor dans cet ouvrage. Les médiévistes se conforteront dans l’idée que décidément ces temps n’étaient pas ceux de l’ignorance des choses qui relèvent aujourd’hui de la démographie. Les modernistes, quant à eux, devront y chercher d’où partaient les auteurs des XVIIe et XVIIIe dont ils sont familiers. Au total le livre offre un itinéraire sûr. Les visites des textes anciens et de leurs usages s’y succèdent, certaines plus longues que d’autres. On y fait mille découvertes et l’on révise aussi bien son jugement sur le climat de pensée médiéval ainsi restitué, que sur l’image que nous avions de l’histoire des savoirs relatifs aux phénomènes de population.
Eric Brian
William Stanton, The Rapid Growth of Human Populations 1750-2000. Histories, consequences, issues. Nation by Nation, Brentwood (UK), Multi-Science Publishing Company Ltd, 2003
Le fascicule de deux cent trente pages vise un public d’étudiants et de journalistes. Chaque pays du monde est ainsi l’occasion d’une notice d’une demi-page qui livre un repérage factuel rapide et une belle courbe de population sur deux siècles et demi… pour autant que les sources soient disponibles. On navigue aisément dans ce document par le jeu d’un index très clair. Toutefois rien de neuf, ni les chiffres, ni les courbes. Voici seulement un cadre homogène et commode pour leur présentation. L’auteur, saisi par l’évidence des nombres et des graphiques, ne cache pas son agenda : l’accroissement de la population devrait éveiller les consciences. L’exposé qu’il développe parallèlement au défilé des fiches pays par pays procède par degré : les constats, les alarmes et finalement la prophétie apocalyptique. La solution? Devinez… un nouveau malthusianisme, bien sûr, mais cette fois soucieux d’écologie (p. 173-213). L’auteur se plaît à afficher son mépris de « la sagesse conventionnelle et de la correction politique » (p. II). Il a dédié son œuvre à la mémoire du Révérend dont les « alarmes inspirées [furent] tragiquement ignorées » (p. II). Le geste n’est pas neuf. La philosophie numérique de l’histoire à trois sous se présente ici sous un nouvel avatar, les graphiques et la fiche pour journaliste ou étudiant pressé. Ce n’est pas dans ces colonnes-ci que le lecteur pourra acquérir le goût de la discussion raisonnée, ni l’attention aux incertitudes des projections et ni même le souci de la panoplie des facteurs à prendre en considération pour évaluer la pertinence des appréciations scientifiques et des actions politiques. Dès 1936, l’historien Lucien Febvre stigmatisait le simplisme en la matière. La publication montre par l’exemple qu’il faut sans cesse remettre l’ouvrage démographique sur le métier de l’historien, cela d’autant plus qu’une simple recherche du nom de l’auteur sur Internet démontre qu’il a trouvé son public.
Eric Brian
P. M. G. Harris, The History of Human populations, Westport (USA) et Londres (GB), Praeger, vol. 1, Forms of Growth and Decline, 2001, 439 p.; vol. 2, Migration, Urbanization and Structural Change, 2003, 553 p.
Professeur émérite de l’Université de Temple, et aujourd’hui associé au département d’histoire de l’Université Purdue dans l’Indiana, Mike Harris livre en deux volumes une somme de près de mille pages qui contribuera à n’en pas douter à transformer la vision que l’on peut avoir de l’histoire des populations humaines. L’ensemble appelle donc une revue de détail et une confrontation point par point aux résultats récents de l’histoire des populations. Mais ce n’est pas ici le lieu (voir à ce sujet Etienne Van de Walle, Journal of Interdisciplinary History, 33-3, 2003, p. 454-455 et idem, 35-4, 2005, p. 621-622). Harris constate que l’histoire des populations a été forgée depuis l’expérience de l’Ancien monde. Il entend réviser alors l’histoire du peuplement humain en prenant au sérieux une diversité de tendances qui pourraient être dégagés d’autres cas. Ceci explique la grande place accordée aux phénomènes migratoires et coloniaux, aux mutations structurelles hors de l’aire européenne, enfin à l’interdépendance entre ces données nouvelles et ce que l’on peut connaître de cette zone. L’ouvrage appelle l’attention : sa perspective, la mobilisation d’un grand nombre de cas connus ou moins connus répartis sur toute la planète, en un mot le décentrage opéré, est pertinent. L’exercice n’est pas celui d’une compilation. En effet, il est canalisé par la mise en évidence de six schémas de croissance de population que l’auteur entend établir par le calcul.
Ces schémas sont tous dérivés d’un modèle formulé dès le premier volume : il est dit de « croissance limitée » («
G : general model for limited growth ») et prend la forme

qui au voisinage de
t0, il est vrai, approche le modèle classique de Euler,

. Une de ses extensions offre un modèle de décélération («
H : half-way decelerating form of G »). Au voisinage de
t0, il est conforme à la logistique de Verhulst. Muni de cet attirail, l’auteur analyse une masse considérable de matériaux démographiques. Il dégage une typologie, puis il examine la morphologie des populations des différents continents. Le second volume intègre dans cette analyse les phénomènes migratoires et d’urbanisation. Il faut noter que le modèle G («
G-shaped trends ») rend raison des variations de la taille de population à différents niveaux d’échelle : Harris parle ainsi de la « généralité locale » de son modèle. Sur un plan plus strictement analytique, il faut constater l’apport d’un cadre formel compatible avec les grands modèles antérieurs, souple et précis. Toutefois, on peut s’interroger sur des expressions analytiques certes faciles à calculer aujourd’hui mais peu élégantes du fait de cascades d’exponentielles. Comme, à bien y réfléchir, toutes les formules connues se recoupent dès qu’on en tire des développements limités, la question se pose d’une possible réécriture des formules analytiques sur des périodes de temps un peu plus larges, étant entendu que les tendances dégagées sur quelques décennies méritent ici l’attention. Ces considérations sur la question des approximations mathématiques, comme la négligence de l’auteur à l’égard de l’incertitude portée par ses sources, suggèrent que le modèle en G de Harris serait peut-être trop puissant, qu’il normerait trop les tendances dégagées.
Quoiqu’il en soit les historiens des transformations morphologiques des populations, les spécialistes des effets des mouvements migratoires, et ceux qui interrogent en géographes, en démographes ou en historiens la formation des agglomérations doivent examiner cette méthode et ces conclusions. L’instrument analytique que procure Harris, en effet, permet de scruter un tableau général de l’histoire du peuplement humain en rendant raison de la localité des phénomènes et de la mobilité des populations, ou encore de l’importance des effets des migrations forcées induites par l’esclavage, tout cela en préservant une perspective générale et de longue durée. On peut accorder à Harris que, ouverte par Verhulst et Quetelet, la voie qui consistait à cerner de manière empirique et analytique les tendances à la stabilisation des populations est étroite mais qu’elle peut conduire vers des outils puissants et une perspective réaliste.
Eric Brian
Michel Prum (dir.), Sang impur. Autour de la « race » (Grande-Bretagne, Canada, États-Unis), Paris, collection « Racisme et eugénisme » l’Harmattan, 2004, 238 p.
Cet ouvrage est le quatrième paru dans la collection « Racisme et eugénisme » fondée et dirigée par Michel Prum, professeur de civilisation anglaise à l’université de Paris VII, sous l’égide du Groupe de recherche universitaire sur l’eugénisme et le racisme (GRER)
[1]. L’état historiographique sur ces questions importantes reste peu développé et les travaux de ce groupe de spécialistes de civilisation anglo-saxonne créé en 1998 méritent tout l’intérêt. Toutefois, ce recueil n’est pas exempt de faiblesses : les neuf contributions qui le forment s’avèrent de teneur très inégale et hétérogène
[2]. Les trois textes portant sur la Grande-Bretagne sont parmi les plus intéressants. Le premier, sous la plume de Janie Mortier, explore les débats qui se sont déroulés au sein de la Société eugéniste et de son organe l’
Eugenics Review au cours des années 1920 et 1930. L’auteur tend à montrer que la Société eugéniste prendra à partir de 1933, sous l’impulsion de son président d’alors, ses distances avec les conceptions eugéniques développées et mises en œuvre par le III
e Reich allemand. Catherine Heyrendt s’attache dans un second texte à restituer la démarche intellectuelle de Thomas Carlyle (1795-1881) dont les écrits ont été repris par les idéologues nazis. Dès le début du XX
e siècle, ses textes sur l’esclavage et ses pamphlets anti-abolitionnistes ont servi de justification pour asservir certains groupes humains dans les empires coloniaux. Ils seront dénoncés à ce titre par des savants de l’époque. Ainsi en 1922, Théophile Simar, professeur d’histoire à l’université coloniale d’Anvers, qualifie Carlyle, dans son Étude critique sur la formation de la doctrine des races parue en 1922, de « précurseur des fanatiques de la race »
[3]. Pour Catherine Heyrendt, Carlyle aurait été victime d’une récupération posthume au prix d’une confusion sur l’usage du terme de race. Carlyle, si on suit Heyrendt, aurait employé le terme de race dans le fil du XVIII
e siècle au sens strict de lignée, de famille. Or Carlyle écrit dans une période identifiée par Théophile Simar comme celle où s’élabore un nouveau sens du terme race, tendant désormais à caractériser des qualités intellectuelles et physiques de groupes humains et d’individus. Cette transformation s’est opérée par le jeu de déplacements entre différents univers de référence et par l’entretien d’une confusion, délibérée ou non, par ceux qui tentent d’introduire la nouvelle signification, avec celles héritées des siècles précédents
[4]. Sur ce point l’argumentation de Catherine Heyrendt apparaît pour le moins simpliste. Le troisième texte de Neil Davie traite d’une question dont, de prime abord, il est difficile de saisir le lien avec le thème général affiché dans l’ouvrage. Il s’agit d’une étude sur les exécutions publiques en Angleterre et les raisons qui ont conduit en 1868 à supprimer ces spectacles qui étaient très courus parmi les classes populaires. Les exécutions et les supplices les accompagnant se dérouleront désormais à huis clos en présence d’initiés : médecins, savants (qui mesurent, évaluent la résistance physique, etc.), policiers, agents pénitentiaires, magistrats et avocats. L’auteur analyse cette mesure non pas comme la conséquence d’une évolution de la sensibilité de la population, mais comme celle d’un intérêt exacerbé porté au corps humain par une partie de l’élite sociale anglaise.
Six textes portent sur le continent américain, deux traitent du Canada, quatre autres se penchent sur les États-Unis. Certaines de ses six contributions souffrent d’une absence de regard critique qui se traduit, par exemple, par la difficulté de prendre un recul vis-à-vis d’expressions véhiculées par le vocabulaire profane et politique anglo-saxon, comme celle de « multiculturalisme », de « différence ethnique », ou encore de « minorités visibles ». Autant de termes qui présentent le risque d’incorporer de manière incontrôlée des préjugés raciaux comme le montre le travail de Paul Schor sur l’histoire des catégories raciales dans les recensements nord américains
[5]. Marie-Claude Barbier décrit dans un court texte des expériences menées au sein d’écoles de l’Ontario pour sensibiliser les adolescents aux « différences ethniques ». Marine Le Puloch étudie la place accordée aux indiens et aux métis au sein de la société canadienne, à partir des textes de lois traitant du statut de ces populations. Gérard Selbach porte son attention sur les enjeux qui entourent la définition de l’identité indienne ou amérindienne. Ainsi selon l’auteur, la création de musées amérindiens, accompagnée de l’imposition de la catégorie d’« art » a eu pour rôle d’unifier les peuples indiens dans une même reconnaissance d’une spiritualité indienne. Les trois dernières contributions explorent quant à elles les représentations racistes des Américains des États-Unis à travers la littérature. Catherine Durieux traque le lien entre utopie et eugénisme chez les écrivains Edward Bellamy (1850-1898), Mary Bradley Lane (1844-1920) et Charlotte Perkins Gilman (1860-1935). Noëlle de Chambrun tente de cerner le thème de la dégénérescence de la race blanche chez Jack London. Enfin Jean-Paul Rocchi s’essaye à saisir chez divers auteurs anglo-saxons de la fin du XIX
e siècle leur perception du métissage et du métis.
Ce recueil aborde des questions importantes et notamment celles des représentations légitimes du monde social chez les anglo-saxons, qui apparaissent, particulièrement chez les Américains du nord, fortement dominées par une conception raciale des groupes humains.
Marie Jaisson
Théophile Simar, Étude critique sur la formation de la doctrine des races au XVIIIe siècle et son expansion au XIXe siècle, Genève, Slatkine Reprints, 2003, 403 p.
Cet ouvrage est une réimpression de l’édition originale publiée en 1922. À l’origine, il s’agissait d’un mémoire soumis à l’Académie royale de Belgique
[6]. Son auteur, Théophile Simar (1883-1930), historien, était bibliothécaire au Ministère belge des Colonies et enseignait à l’université coloniale d’Anvers. Ce mémoire avait été conçu comme une première partie d’un ouvrage plus vaste sur l’histoire des doctrines coloniales qui n’a pas vu le jour, l’auteur étant prématurément décédé. Rédigé au lendemain de la Première Guerre mondiale par un spécialiste belge de l’Afrique centrale et tout particulièrement du Congo, ce texte avait pour objectif de mettre à l’épreuve, au moyen d’une démarche historique, les prétendus fondements anthropologiques des races alors même que leurs principes philosophiques avaient été discrédités.
Dès les premières pages, l’auteur fournit une définition des doctrines raciales : « Elles consistent, comme on sait, à soutenir que les groupements ethniques sont irréductibles les uns aux autres, qu’ils doivent poursuivre leur évolution historique dans le cadre de leur génie propre, qu’ils sont de par leur nature même ou prédestinés au progrès, ou voués à une éternelle infériorité, et que cette grandeur ou cette indignité leur sont imposées par des caractères physico-physiologiques » (p. 5). Une fois la définition posée, la question que soulève alors Simar est « précisément de savoir si les affirmations “des adeptes de ces théories“ reposent vraiment sur l’examen attentif des données anthropologiques et si elles ne proviennent pas plutôt d’autres sources qui n’ont rien de scientifiques » (p. 5). Pour y répondre l’auteur explore dans un premier temps les origines psychologiques de la théorie des races qui émerge à la toute fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle en Europe. Il affirme que la « source psychologique » majeure des doctrines raciales repose dans le protestantisme. Cela découle du fait, explique-t-il, que « toutes les sectes protestantes, quelles que soient leurs divergences dogmatiques, ont conservé un point commun d’attache, l’appel à l’expérience intime comme seule règle de valeur religieuse, et, en conséquence, la prédominance de l’éthique sur la doctrine. Sans vouloir diminuer le moins du monde le respect qu’on doit à la morale austère que les protestants ont généralement pratiquée, on ne niera pas que l’intelligence ait été reléguée par eux au second rang et ait dû céder la place à la volonté » (p. 59). Dans la suite du protestantisme, le romantisme allemand du XIXe siècle fortement empreint de mysticisme, et exacerbé par la montée du nationalisme, va prôner le principe de la diversité radicale des individus. Toujours selon Simar, ce principe, qui se trouvera au cœur des doctrines raciales, se traduira par la mise en question de la conception monogéniste en vigueur jusqu’alors en introduisant celle du polygénisme de l’origine des êtres humains. Tout le XIXe siècle verra la tentative d’affirmer le polygénisme, chez les anthropologues notamment, sans succès finalement, mais non sans avoir largement alimenté les courants d’idéologies racistes. A la fin du siècle, le darwinisme social offrira un cadre unificateur à ces courants plus ou moins confus. Nietzche se fera le prêtre de cette « nouvelle religion » où la nature est une déesse cruelle, accueillante pour les forts et dure pour les faibles.
Théophile Simar retrace consciencieusement le développement des théories raciales au sein des principaux pays d’Europe et aux États-Unis. Ainsi dans l’Allemagne du XIX
e siècle, le contexte de réalisation de son unité porte à concevoir le peuple allemand comme une entité ethnique spécifique d’où procèderait toute culture et toute civilisation. La théorie des classes issue de la Révolution française se mue ainsi en une théorie proprement ethnique, qui sous l’influence de l’esprit prussien, explique Simar, revêtira un aspect d’autoritarisme qui n’aura plus rien de commun avec la pensée démocratique française. Ces transformations se sont réalisées imperceptiblement chez les philosophes allemands tout au long de la première moitié du XIX
e siècle, de Herder à Hegel, en passant par Fichte qui partant de la découverte des linguistes d’une langue commune aux peuples européens, développera l’idée d’une origine aryenne des peuples européens. Il affirmera que la race germanique est douée de qualités biologiques incomparables, qu’elle est la nation élue de Dieu pour assurer l’ordre dans le monde, et succède par prédestination naturelle à la nation juive. Fichte ne résoudra pas la contradiction découlant de ses deux postulats, à savoir une origine commune aux peuples d’Europe et leur diversité. Le français Arthur de Gobineau tentera d’y apporter une réponse
[7] : les races latines se sont abâtardies par un mélange avec les sémites et les nègres, la race slave par les mongols. Seule une branche quasi pure de la race primitive s’est maintenue dans la race germanique. Les écrits de Gobineau rencontreront un grand succès en Allemagne. Il faudra attendre la toute fin du siècle pour qu’un autre ouvrage, allemand cette fois, rencontre un succès comparable. Il s’agit des
Grundlagen des XIXen Jarhrhunderts
[8] de Houston Steward Chamberlain, « Gendre de Richard Wagner et auteur adulé » (p. 223), paru en 1899. Chamberlain défend dans cet ouvrage mystique et patronné par Guillaume II, la thèse de la diversité radicale des hommes et des groupes humains et postule la force du sang germanique qui aurait conduit, contre la décadence gréco-romaine, c’est-à-dire « catholico-juive », à l’épanouissement des sciences et des arts modernes du XIX
e siècle. Ainsi Chamberlain apparaît comme un des tenants les plus fermes de la théorie raciale et fait partie, juge Théophile Simar qui écrit en 1922, de ceux qui ont préparé la catastrophe de la Grande Guerre.
De l’autre côté du Rhin, le principe égalitaire issu de la Révolution française constitue un obstacle à la diffusion des doctrines raciales qui rencontrent moins de partisans. Elles entrent dans le cadre de la doctrine des classes issue de la Révolution. Dans cet esprit, l’historien Augustin Thierry naturalisera le terme de race dans son Essai sur l’histoire et la formation du progrès des Tiers États en opposant deux natures distinctes qui formeraient deux populations en France : l’une noble et germanique, l’autre prolétarienne et gallo-romaine, Augustin Thierry influencera les travaux de son frère Amédée Thierry et de Henri Martin. Parmi les partisans déclarés des doctrines des races, on trouve en première ligne l’anthropologue Vacher de Lapouge, qui affirme l’existence de caractères nationaux durables parce que fondés physiologiquement et le Dr Gustave Le Bon, fils spirituel de Gobineau. À leurs côtés les membres de la toute jeune anthropologie française, comme Broca, Topinard, Quatrefages, Mortillet, ou encore Deniker, ne s’aventureront que timidement, estime Simar, sur le terrain mouvant de l’anthroposociologie : « Les savants français se sont donc abstenus d’une façon générale de reconnaître aux races ou aux peuples, ces vagues caractères collectifs que l’on désignait sous le nom de « génies » nationaux. Ils préféraient s’en tenir à l’antique explication du milieu ». Théophile Simar relève aussi que parmi les écrivains français d’avant-guerre les théories raciales ont été cultivées, avec plus ou moins d’intensité, par des auteurs tels Barrès, Maurras, Daudet, Renan, ou encore Drumont. Ici, Simar s’attarde sur la question de l’antisémitisme, corollaire de la théorie des races et estime que : « L’antisémitisme est presque la seule forme sous laquelle la doctrine des races s’est présentée en France » (p. 289).
De même Simar traque chez les Anglais, les Italiens, les Belges et les Américains, les traces des doctrines racistes. Il les relève chez les eugénistes et penseurs anglo-saxons comme Galton, Pearson, Darwin, Spencer, Madison Grant, Henry Fairfield Osborn, ou encore Davenport, pour ne donner que quelques exemples. Enfin Théophile Simar déploie avec autant d’efficacité que sur le XIX
e siècle son esprit critique sur ses contemporains dans le chapitre qu’il consacre à la doctrine des races après la guerre. Dès la publication de l’ouvrage célèbre de Oswald Spengler, il souligne avec force que cet auteur a remplacé sur ce terrain Chamberlain dont les théories n’ont pas survécu à la Guerre. Il analyse avec finesse
Der Untergang des Abendlandes dont le premier volume paraît en 1918, et le second en 1922, tous les deux connaissant un succès immédiat en Allemagne. La critique de Simard, directe et percutante, montre d’emblée que « les éléments fondamentaux de la théorie [des races] y sont aisément reconnaissables » même si le vocable de « race » n’y paraît jamais explicitement (p. 348). Simar s’inquiète aussi que dans la brochure
Preussentum und Sozialismus
[9] parue en 1920, Spengler défende un « socialisme de la volonté de la puissance » alliée de l’impérialisme prussien et conclue en reprenant à son compte l’alarme exprimée par Edmond Vermeil en 1922 dans une recension du livre et de la brochure : « Qui ne voit ici renaître […] sous les espèces d’une démocratie sociale qui se pénètre de plus en plus de bismarckisme et de corporatisme romantique, un pangermanisme plus dangereux encore que celui d’avant-guerre? Quel singulier avertissement nous donne l’idéologie constructive d’un Spengler! »
[10].
Ainsi dès 1922, juste après les horreurs de la Première Guerre mondiale, avant les tragédies définitives de la Seconde, et avant même l’avènement au pouvoir des nazis, Théophile Simar (comme Edmond Vermeil) pouvait-il dénoncer avec force lucidité ces doctrines et les confusions sur lesquelles elles avaient été élaborées. Aujourd’hui, la mémoire des débats intellectuels de l’entre-deux-guerres est souvent schématisée. La table rase de l’après-guerre, le boom des sciences humaines des années 1960, les reflux des dernières décennies, ont constitué autant d’écrans pour saisir ces phénomènes. Il est donc temps de revenir sans détour ni simplisme sur les débats qui ont agité cette période. La réimpression de l’ouvrage de Théophile Simar offre à ce titre un outil précieux.
Marie Jaisson
Samuel H. Preston, Irma T. Ilo, Mark E. Hill et al., The Demography of African Americans : 1930-1990. Dordrecht, Boston, London : Kluwer Academic Publishers, 2003, VIII-214 p., (Plenum Series On Demographic Methods And Population Analysis)
Cet ouvrage trouve son origine dans le constat de la mauvaise qualité des données démographiques sur la population noire américaine au XXe siècle et entend corriger cette situation en fournissant des séries statistiques meilleures que celles du U.S. Census Bureau, y compris celles qui ont été corrigées pour tenir compte du sous-enregistrement.
Pour des raisons historiques, cette sous-population a été plus fortement sous-enregistrée que la population blanche, et ses naissances et décès moins bien recueillis, de même que les âges : d’une part la majorité des Noirs vivaient dans le Sud des États-Unis, région du pays dont les mouvements de la population ont été les moins bien enregistrés et, d’autre part, il s’agit d’un groupe socialement marginalisé. Les institutions publiques se sont développées beaucoup plus lentement dans le Sud que dans le reste des Etats-Unis et ce n’est qu’au cours des années 1930 que le gouvernement fédéral estimera que l’état civil est de bonne qualité dans l’ensemble du pays, y compris dans les derniers États du Sud à avoir étendu l’enregistrement des naissances et des décès à toute la population. Les Noirs cumulaient de ce point de vue plusieurs handicaps : ils vivaient très majoritairement dans le Sud, étaient majoritairement ruraux, et faisaient partie des populations les plus pauvres, celles qui avaient le moins accès aux services publics, dans une région qui était la moins développée du pays. La ségrégation dans les hôpitaux, la médecine et les services funéraires jouaient aussi un rôle dans la mauvaise collecte des données. Pour toutes ces raisons, les données qui concernent les Noirs sont à la fois incomplètes et incorrectes.
L’ouvrage considère que la catégorie raciale « noire », présente dans toutes les statistiques démographiques américaines, n’est pas problématique, ignorant ainsi les débats récents sur la pertinence même d’une classification qui compte comme Noirs des personnes dont les origines sont métissées, à des degrés divers. Cependant, les auteurs pensent que pour les estimations de la fécondité le problème se pose, surtout dans la période récente, car des discordances sont possibles entre la classification raciale de la mère et celle de l’enfant. L’enfant est généralement enregistré à la naissance comme étant de la même race que sa mère, mais dans le cas de couples mixtes, il arrive qu’on lui attribue celle de son père. Les auteurs proposent de rendre cohérentes les différentes mentions de la race au cours de la vie d’un individu (naissance, mariage, décès et recensement) en les alignant sur celle de la mère.
Ils ont corrigé, en premier lieu, les séries officielles de mortalité, en croisant les certificats de décès des années 1980 et 1985 et les données des recensements pour les mêmes individus en 1900, 1910 et 1920. Les certificats de naissance ont été corrigés également, ce qui a permis d’estimer la population correctement par âge et par sexe de 1930 à 1990, et d’estimer ainsi les taux de fécondité et de mortalité par âge.
Les données qui posent le plus de problèmes sont celles relatives à la population âgée. Le calcul de l’écart entre les données attendues et les données observées (en comparant les cohortes résultant, d’une part, des données du recensement, et de l’autre, des données des naissances et décès) montrent « une quantité préoccupante d’incohérences entre les sources » à tous les âges et particulièrement aux âges élevés, ce qui fait que « les estimations de mortalité fondées sur ces données sont très peu fiables ». En utilisant la méthode des générations éteintes, les auteurs peuvent reconstruire la population âgée de 100 ans en 1990, c’est-à-dire remonter à la population âgée de 40 ans en 1930. Certaines distorsions s’expliquent, comme la surreprésentation des classes 65-69 ans et 70-74 ans en 1940 et 1950, après l’adoption de la loi sur la Sécurité sociale qui bénéficie aux Américains de plus de 65 ans; d’autres incohérences sont plus complexes.
Un des apports les plus intéressants de cet ouvrage se trouve dans le chapitre III qui, à partir de trois sources différentes, propose des données corrigées sur l’âge au décès des Africains-Américains décédés en 1958 et en 1980. Les certificats de décès d’un échantillon de cette population ont été comparés aux données relatives aux mêmes individus fournies à la fois par les recensements de 1900, 1910 et 1920, et par les registres des bénéficiaires de la Sécurité sociale, laquelle à partir de sa création en 1935 fournit une prestation sociale à toutes les personnes de plus de 65 ans. Seuls 45 % des femmes et 51 % des hommes avaient sur leur certificat de décès un âge cohérent avec les données des recensements du début du siècle. La sous-évaluation de l’âge au décès était deux fois plus fréquente que sa surévaluation.
Les auteurs ont cherché à établir les causes de ces erreurs, et suggèrent que leur étude pourrait être utile aux démographes travaillant sur des pays en voie de développement où l’enregistrement du mouvement de la population est déficient. Quarante entretiens approfondis avec des Africains-Américains résidant de maisons de retraite de Philadelphie complètent l’analyse statistique. Beaucoup d’entre eux, nés dans la période où l’état civil était encore défectueux, surtout dans le Sud, n’ont jamais eu de certificat de naissance; un deuxième facteur explicatif est l’absence pour les personnes interrogées de pertinence de l’âge biologique ou de la chronologie, par rapport aux « événements de la vie qui font mûrir une personne », ainsi que le manque de prestige de la vieillesse qui pousse à se rajeunir; ainsi plutôt que sa propre année de naissance, les repères seront des événements familiaux ou personnels; dernier facteur enfin, les conditions d’âge exigées dans les programmes sociaux ou encore dans l’administration, qui peuvent jouer dans les deux sens (pour s’engager dans l’armée ou se marier jeune par exemple). L’analyse statistique confirme les résultats des entretiens.
Le chapitre V présente des données reconstituées par âge et par sexe de la population des Noirs américains, ainsi que l’écart par rapport aux résultats du recensement. Ces tableaux seront utiles aux chercheurs qui étudient la démographie de cette population. Les auteurs ont eux-mêmes étudié la fécondité et la mortalité telles qu’elles ressortent de ces nouvelles données dans le chapitre VI, en fournissant notamment de nouvelles tables d’espérance de vie.
Une des contributions les plus originales de cette étude est le lien fait entre les conditions de vie durant l’enfance et la probabilité d’atteindre l’âge de 85 ans (chapitre VII). Il existe une corrélation positive entre des risques de mortalité dans l’enfance et des risques de mortalité à l’âge adulte. Les auteurs en concluent que le recul de la mortalité infantile et aux très jeunes âges chez les Africains-Américains au cours du XXe siècle permet de faire l’hypothèse de l’allongement de la vie des adultes au vingt-et-unième.
Cet ouvrage concerne autant les spécialistes de la population noire américaine, à qui les données révisées seront utiles, que les chercheurs intéressés par les différentiels de fécondité et de mortalité entre une sous-population défavorisée et la population générale. Sur la période de soixante années étudiée par les auteurs, on observe une résorption progressive mais inégale de ces différentiels. Les méthodes de correction des données et de réévaluation des indicateurs démographiques intéresseront les spécialistes d’autres aires géographiques.
Paul Schor
– David I. Kertzer and Marzio Barbagli (éd), The History of the European Family. Family life in early modern times : 1500-1789, Yale University Press, New Haven and London, 2001. – David I. Kertzer and Marzio Barbagli (éd), The History of the European Family. Family life in the long nineteenth century : 1789-1913, Yale University Press, New Haven and London, 2001. – David I. Kertzer and Marzio Barbagli (éd), The History of the European Family. Family life in the twentieth century, Yale University Press, New Haven and London, 2003
L’ouvrage s’étend sur trois volumes, selon une périodisation qui couvre les cinq derniers siècles de l’histoire européenne. Il s’agit certainement d’une œuvre de référence et d’une des plus importantes synthèses sur l’histoire de la famille européenne. Si on veut la comparer à l’autre grande synthèse parue il y a dix ans — Burguière, Klapish-Zuber, Segalen, Zonabend, Histoire de la Famille, Armand Colin, 1986 — il est clair que la dimension spatiale et temporelle est plus réduite, et le plan anthropologique moins extensif. Mais le niveau de détail « continental » offre davantage de précision quant à l’histoire et à l’évolution des pratiques familiales, et des développements plus approfondis dans la documentation historique, juridique, démographique. On y retrouve l’ensemble des analyses développées dans les trente-cinq dernières années, et un grand nombre de références aux recherches et publications scientifiques d’Europe. On sait bien que ces dernières sont souvent caractérisées par leurs limites, puisque ce sont fréquemment des descriptions localisées, régionales, nationales, etc. Ici, on voit, en revanche, un essai plutôt intéressant de comparaison générale au niveau européen. Ainsi, si cet ouvrage propose des conclusions généralement bien connues de ceux qui sont familiers de ce domaine d’étude, il apporte néanmoins un point de vue original, par sa vocation comparative d’une grande ampleur. Parmi les objectifs explicites de l’ouvrage il y a, effectivement, celui de fournir des points de repère et une utile synthèse ne négligeant ni l’exhaustivité et le détail, ni l’analyse et les commentaires (seules les notes et les références sont un peu réduites en raison du format « grand public » de l’édition). En outre, on retrouve parmi les vingt-six auteurs certaines des plumes les plus reconnues dans le domaine.
Les trois volumes — le premier dédié à la période 1500-1789, le deuxième au dix-neuvième siècle (1789-1913), et le troisième à l’âge contemporain — ont une structure générale identique quant à l’organisation des thèmes. Les analyses se déroulent en quatre parties :
I — L’économie et l’organisation familiale. Cette partie comprend l’examen général des conditions matérielles de vie des individus, pour chacune des périodes et des contextes économiques correspondants. Pour les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles sont abordés les thèmes du servage en Europe de l’Est et ceux de la proto-industrialisation. Pour le XIXe siècle sont analysés le système de résidence et ses implications sur la vie des individus, ainsi que les répercussions de la réforme agraire sur l’organisation familiale d’Europe de l’Est. Pour le XXe siècle, l’accent est mis sur le rôle des transformations économiques sur la vie familiale, et plus précisément sur l’accès des femmes au monde du travail.
II — L’État, la loi, l’Église et la famille. Dans les trois volumes sont abordées les lignes principales du développement législatif dans les différents pays européens. Le volume sur les siècles les plus éloignés, s’intéresse à l’impact de la Réforme et de la Contre-Réforme. Pour le XIXe siècle, on trouve une contribution sur la charité privée et l’État-providence (Welfare State). Une autre contribution porte sur des aspects tels que la culture de classe, et les représentations de la « vie familiale correcte ». De même, en ce qui concerne le XXe siècle, les auteurs s’intéressent à la famille européenne pendant les deux guerres mondiales et étudient la politique familiale sous les régimes totalitaires et autoritaires, tant en Europe occidentale qu’orientale. Ils tracent, enfin, les contours des politiques sociales et familiales contemporaines.
III — Les forces démographiques. Bien évidemment il ne pouvait manquer une partie dédiée aux régimes de population (abordés notamment sous l’angle de la démographie historique) et à leur influence sur le devenir des individus. Les dynamiques de mortalité et de fécondité y sont analysées dans le premier volume en relation avec les famines, maladies, guerres, et les différences sociales. Pour le XIXe siècle sont prises en compte les migrations intérieures et internationales, et leurs enjeux sur la vie des individus et des familles. Le dernier volume, quant à lui, analyse la « transition démographique » et entre plus en détail sur les aspects liés à la nuptialité et à la fécondité.
IV — Les relations familiales. C’est la dernière grande thématique développée par les auteurs. On trouvera dans le premier volume (époque moderne) des analyses sur les relations père-enfants, sur le veuvage et le divorce, sur le patronyme et l’appartenance — symbolique ou réelle — à la parenté. Pour le XIXe siècle, les auteurs abordent les relations parents-enfants; les normes socioculturelles et la représentativité du mariage, et terminent par une analyse de la distribution des rôles dans la parenté en termes de succession et d’héritage. En ce qui concerne les familles contemporaines, sont pris en compte les décalages entre l’appartenance à une famille et l’impact croissant de l’individualisme dans les sociétés occidentales. On termine par une analyse des relations de parenté et de leurs fonctions concrètes dans la transmission des ressources matérielles et immatérielles.
L’ouvrage vise donc à évaluer l’existence de convergences ou de divergences dans les comportements, les coutumes ou la législation européennes dans le domaine familial, en considérant aussi bien la dimension chronologique que la dimension géographique. Les différentes dynamiques sont retracées avec l’intention de dévoiler les changements qui ont le plus affecté la vie des individus, des familles, des institutions. Il apparaît qu’il n’y a pas eu un passage clair et net d’un système « traditionnel » à un système « moderne ».
On peut envisager une double scission dans l’histoire européenne. Cette séparation se retrouve au cours des siècles dans un mouvement de soufflet : éloignements et rapprochements alternant dans les différents domaines. La division Est/Ouest se croise, en gros, avec une coupure historique Nord-Sud du côté occidental. À cela il faut ajouter une division ultérieure entre villes et campagne, très importante à certaines périodes et dans certains domaines de l’organisation de la vie économique et sociale des familles. Si l’effondrement tardif du système d’esclavage oriental à la fin du XIXe siècle fait perdurer le clivage Est/Ouest sur la longue durée, l’un des premiers et plus importants processus de division en Europe occidentale est bien celui provoqué par la Réforme protestante puis la Contre Réforme; elles modifient en termes culturels la vie des familles et les conceptions du mariage et de l’enfance, et en général la perception des tâches et des hiérarchies au sein des familles.
Plus tard, la révolution industrielle du XIXe siècle, modifiant profondément l’organisation des familles, les rapports de pouvoir et les relations entre les hommes et les femmes, et plus généralement la vie matérielle et culturelle, introduira une nouvelle faille entre l’Europe nord-occidentale et l’Europe méditerranéenne et orientale. Ce n’est qu’au XXe siècle que l’on retrouve une convergence, notamment en termes démographiques : les nouveaux comportements de fécondité s’homogénéïsent à la fois géographiquement et socialement. La différence dans l’âge au mariage, qui a été pendant des siècles l’une des sous-différenciations culturelles les plus enracinées, perd de son importance. Ce processus historique de convergence, encore en cours, influe sur les relations interpersonnelles au sein des familles.
Cristina Munno
Jack Goody, L’islam en Europe : histoire, échanges, conflits, Paris, éditions La découverte, 2004, 177 p.
J. Goody entreprend dans cet ouvrage de revisiter l’Histoire de l’Europe à travers le prisme d’une rivalité plusieurs fois séculaire entre les religions musulmane et chrétienne. L’objectif que s’assigne l’auteur est de montrer que l’histoire européenne ne plonge pas ses racines uniquement dans la tradition judéo-chrétienne, mais qu’elle a été, au contraire, largement déterminée par son rapport avec le monde musulman. Le caractère conflictuel de ce rapport aurait conduit à une négation systématique [des apports] des cultures arabes, et plus généralement islamique, aux réalisations européennes (p. 136). Dans l’imaginaire des Européens, le spectre du terrorisme musulman se serait substitué au spectre du communisme que Marx et Engels avaient décrit en leur temps.
Le 11 septembre a fini de ternir l’image des musulmans aux yeux du monde occidental, faisant suite à des siècles d’occultation de « tout ce que l’islam a pu apporter à la civilisation européenne (p. 22) ». L’auteur défend ardemment l’idée que « l’islam fait partie intégrante de l’histoire européenne » ne serait-ce que parce qu’il aurait servi à structurer l’identité européenne et stimuler la vie intellectuelle et scientifique. À partir de différents aspects (politiques, scientifiques, culturels ou commerciaux), il se propose de retracer l’histoire européenne de ces mille dernières années à partir des fronts de contact et des vagues de pénétration de l’Islam en Europe. Issu du même foyer proche oriental que le christianisme et le judaïsme, l’Islam a connu trois vagues d’expansion vers l’Europe qui ont, chacune à leur manière, contribué à faire évoluer la pensée occidentale (p. 21). Les éléments historiques contenus dans son processus de démonstration ont déjà été largement étayés par le passé, cependant, leur regroupement systématique ne manque pas de pertinence. Ils prennent de l’importance lorsqu’ils sont mobilisés pour réfuter la thèse aujourd’hui dominante relative au « choc des civilisations » et rejeter l’évidence d’une opposition entre l’Orient et l’Occident.
Cet ouvrage présente aussi un double intérêt. Le premier est de réhabiliter le rôle du religieux dans l’histoire récente de notre planète, s’appuyant notamment sur l’étude des derniers conflits et des violences exercées contre les minorités, de l’Inde aux Balkans. Il met l’accent sur la sous-estimation des facteurs idéologiques (liés aux croyances religieuses) dans la pensée occidentale héritée des Lumières et de la vague de sécularisation qui lui a succédé (p. 141), tout en engageant les historiens, politologues et sociologues à les intégrer de manière plus large.
Le second intérêt est d’attirer l’attention sur la nécessité, au-delà du légitime rejet du terrorisme contemporain, d’aller vers une analyse approfondie de ce phénomène. Les développements de l’auteur sur les causes historiques, politiques, sociales et économiques du terrorisme islamiste n’apportent, il est vrai, pas beaucoup de neuf si ce n’est une affirmation de la nécessité d’examiner le programme politique et social des groupes islamistes pratiquant le terrorisme (p. 13). Goody affirme en effet que la qualification « terroristes » ne permet pas de comprendre les finalités politiques et religieuses de ces groupes, et qu’il est arrivé dans l’histoire que des « terroristes » deviennent des gouvernants légitimes. « Nous avons [par le passé] d’ailleurs fait des « héros » des individus qui entreraient aujourd’hui dans la catégorie des « terroristes » (p. 143). » L’auteur appuie sa prise de position sur un grand nombre d’exemples historiques touchant les différentes régions du globe et accordant une place particulière au conflit israélo-palestinien. « En créant l’État d’Israël – écrit Goody – les « terroristes » d’antan sortaient de l’illégalité pour constituer l’armée de l’État (p. 152) ».
Kamel Kateb
Bengtsson, Tommy, Campbell, Cameron & Lee, James Z. et al. Life under Pressure. Mortality and Living Standards in Europe and Asia, 1700-1900, Cambridge, MA : MIT Press, 2004, 531 p.
Le projet à l’origine de ce livre est celui d’une comparaison, mise en œuvre depuis 1994 par les chercheurs du EurAsian Projection Population and Family History. Cinq équipes interdisciplinaires, composées d’historiens démographes, d’historiens économistes, de statisticiens et de sociologues de la famille ont étudié des communautés de la Belgique, de l’Italie et de la Suède (pour l’Europe), du Japon et de la Chine (pour l’Asie) (soit au total 100000 histoires de vie et 30000 décès). L’utilisation de sources similaires permet de comparer des cas situés dans des contextes socio-historiques très différents.
Il s’agit là d’une importante contribution à différents débats scientifiques en démographie historique, en histoire économique et en histoire sociale. Le travail s’avère stimulant sur plusieurs plans, tant par sa conception et ses bases théoriques, que par son apport méthodologique. La méthode développée, si elle peut prêter à quelques critiques, a au moins le mérite de reposer sur de très nombreuses sources et sur un travail considérable.
On peut identifier quatre apports principaux. Le premier est une mise à l’épreuve (théorique et empirique) de certains fondements des paradigmes malthusien et néo-malthusien concernant les « réponses » démographiques qui relient la population aux ressources disponibles sur le court et le long terme. Le second apport est une analyse comparative inédite entre le système démographique européen et le système asiatique, en faisant la part des facteurs sociaux et des facteurs biologiques, des contraintes et des stratégies ou opportunités. Le troisième est la mise en relation des différents niveaux d’analyse : les comportements individuels ou « micro » devant la mort, dans leurs contextes spécifiques, s’ajoutent aux déterminations plus « macro » (grandes aires culturelles, types de climat,…). Pour réussir tout cela ont été mobilisées, et c’est le quatrième apport important, des sources et une méthodologie adéquats (time-series et event history analysis, peu exploitées jusqu’à maintenant en démographie historique sur une aussi grande ampleur) qui redonnent leur importance à chaque contexte, individuel, familial, parental ou communautaire. Les auteurs proposent donc une démographie véritablement « micro », mais sur une échelle comparative « macro », de sorte que les milliers d’informations individuelles ne se perdent pas dans une démographie historique trop agrégée.
Les auteurs estiment ainsi dépasser les problèmes de représentativité généralement attachés aux études des communautés par un choix qui a pour but de contourner le niveau national et la comparaison entre États.
Ils questionnent l’opposition théorique entre les deux modèles de population envisagés par Malthus : celui d’une Europe moderne où l’équilibre homéostatique population/ressources serait déterminé par un preventive check qui agirait comme un moyen de réduction de la fécondité et de la nuptialité, et celui d’un positive check fondé au contraire sur la mortalité, qui aurait agi soit dans l’Europe préindustrielle, soit en Asie. Jusqu’à tout récemment (voir : J. Z. Lee et C. Campbell, Fate and Fortune in Rural China : Social Organization and Population Behavior in Laioning, 1774-1873, Cambridge, CUP, 1997), un certain européocentrisme occultait le fait que certains freins préventifs existaient bien hors de l’Occident. Les auteurs explorent en détail cette ligne interprétative dans ce volume centré sur le positive check et la mortalité. D’autres volumes devraient suivre, qui analyseront plus spécifiquement le preventive check : d’abord dans le contrôle de la fécondité, puis dans la nuptialité et enfin dans les migrations.
Les auteurs réactivent un débat qui s’était quelque peu éteint après avoir été longtemps virulent. Ils tiennent particulièrement à redonner leur rôle aux « réponses » de mortalité sur le court terme aux fluctuations de prix des biens alimentaires (ici mesurées, en général, localement et annuellement). Ils révisent ainsi certains postulats actuellement dominants chez les néo-malthusiens, qui ont souvent tendance à minimiser les variables de court terme, comme Wrigley et Schofield lorsqu’ils donnent une grande importance à la fécondité réglée par la nuptialité sur le moyen-long terme (E.A. Wrigley, R.S. Schofield, The Population History of England, 1541-1871 : A Reconstruction, Arnold, London, 1981). L’individu et sa famille ont un rôle important à cette échelle temporelle. Les différences, dans les niveaux de mortalité, dépendent des caractéristiques individuelles d’âge et de sexe, de la situation socio-économique du ménage d’appartenance, de sa structure et de sa composition. Tout cela influe sur le degré d’exposition et de résistance au « stress ». Il est en même temps possible de mettre en évidence le rôle de l’organisation sociale :
« While Malthus thought that the lower classes and children were especially vulnerable, we show that some societies discriminated more by gender than class or age, and that in other societes, the aged, working-age males, and even the elite were vulnerable. ».
(p. 17)
« We describe how many of the differences in mortality levels and mortality responsiveness by socioeconomic status were the product of passive actions in accordance with existing customs and institutions. We also explain why differences in mortality responsiveness by household composition and relationship, in contrast, required active decisions by parents and family about resource allocation and work assignments. ».
(p. 432)
Dans la première partie, les auteurs passent en revue les théories existantes sur les systèmes asiatique et européen. L’Asie se caractériserait par des structures familiales plus complexes et reposant davantage sur la contrainte que sur l’affectivité, ainsi que par un système d’inégalités axé avant tout sur le genre. L’Europe, au contraire, serait constituée (exception faite des régions méditerranéennes) de familles plus réduites, fondées sur des relations plus personnelles, mais moins contraintes à la solidarité interne; la différenciation sociale se ferait d’abord par « classes ».
Dans la deuxième partie, on entre dans le détail des comportements concrets des individus face au stress dans le contexte historique, culturel et économique des communautés dans lesquelles ils vivent. Celles prises en compte sont essentiellement rurales. C’est le cas des quatre communautés suédoises (de la région du Scania) entre 1766 et 1865. Sart, en Belgique, est en revanche analysée dans sa phase d’industrialisation entre 1812 et 1900. Pour l’Italie sont considérées, entre 1800 et 1883, une communauté rurale de la Toscane, une de l’Émilie et un échantillon urbain de paroisses vénitiennes. Pour l’Asie marchande et préindustrielle, sont étudiées deux communautés japonaises d’Ou entre 1716 et 1870, ainsi que la population chinoise du Laioning en sept différents exemples s’étalant entre 1749 et 1909. Dans chaque cas, les auteurs examinent les facteurs déterminant les décès, en relation avec les priorités sociales et les mécanismes de secours mis en œuvre.
La troisième partie propose une synthèse transversale des divers résultats collectés. L’un des éléments clés est l’étude détaillée des différentes variables par tranches d’âge, l’influence du positive check variant selon le moment du cycle de vie. Le fort désavantage féminin est souligné, qui dépasse la simple différenciation biologique ou liée à des risques spécifiques (comme la mortalité en couches), y compris en Europe. Apparaissent ensuite les variations en fonction de l’âge. Dans les tout premiers jours de la vie, l’espérance de survie dépend de la présence de parents et de la condition (sociale et physique) de la mère, mais dans le système européen, l’ensemble est aussi fortement différencié par des déterminants socio-économiques. Entre la première et la quatrième année, l’élément décisif est la condition sociale des familles. Enfin, la mortalité aux âges avancés (55-74 ans) met en évidence l’importance du soutien familial (présence d’enfants et du conjoint) et/ou public, mais aussi l’influence des prix des biens alimentaires; dans cette tranche d’âge, la classe sociale joue peu, tout comme le ratio travailleurs/ consommateurs au sein de la famille.
Les auteurs concluent sur la place prépondérante des variables sociales et culturelles, plus importantes que prévues. Leur travail conduit surtout à prendre du recul vis-à-vis des grandes dichotomies ayant longtemps dominé leurs disciplines.
Cristina Munno
Muriel Neven, Individus et familles : Les dynamiques d’une société rurale. Le pays de Herve dans la seconde moitié du XIXe siècle, Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, 2003
Cet ouvrage fait partie du projet eurasien pour l’étude comparée de la population et de la famille (tout comme Life under pressure dont un compte rendu est fourni dans ces pages). Les comportements démographiques individuels et leur transformation au cours du temps constituent son principal objet d’étude. De la même façon que les autres études impliquées dans ce projet, ce travail se réclame ouvertement du cadre malthusien, c’est-à-dire de l’analyse des équilibres possibles entre ressources et population. À travers l’étude du cours de la vie des habitants d’une région rurale de Belgique, il s’agit essentiellement de relier les comportements individuels à leur environnement immédiat, que celui-ci soit économique, familial ou local.
L’apport de cet ouvrage est double. D’une part, réalisées à une échelle très fine, les analyses permettent d’observer concrètement le fonctionnement des mécanismes attachés à l’homéostasie malthusienne et leurs conséquences sur le devenir des individus. D’autre part, l’utilisation des méthodes d’event history analysis (analyse des biographies) autorise une approche statistique des parcours de vie consignés dans les registres de population. Cette approche permet de mieux cerner l’hétérogénéité de la population et de montrer les facteurs, individuels, familiaux ou contextuels, modulant ces trajectoires.
Il s’agit donc d’une monographie, sur un demi-siècle (1846-1900), du pays de Herve (région de Belgique francophone, située entre Liège et Verviers) plus spécifiquement centrée sur trois villages dont les registres de population ont été entièrement dépouillés. Ces registres reccueillent en continu, à l’échelle de la commune, l’ensemble des événements démographiques, naissances, mariages, décès et migrations, qui surviennent à un individu entre deux recensements. Le dépouillement des registres des trois villages sur cinquante ans, soit 34718 « histoires de vie », fournit le matériel de base pour cette analyse d’une société rurale confrontée notamment à la transition démographique. L’étude se divise en trois parties que l’on peut grossièrement résumer comme communauté, famille et individu. L’analyse successive de ces trois éléments donne un cadre d’ensemble cohérent qui décrit avec précision les acteurs de cette histoire rurale et leur environnement.
Le contexte général est celui d’une économie relativement dynamique, autour d’une agriculture bovine exportatrice (lait et fromage). À l’inverse, la disparition de la proto-industrie et l’effritement de la propriété foncière (la terre appartient de moins en moins à ceux qui la cultivent) provoque un relatif appauvrissement de la région. Par contraste, le système démographique est plutôt archaïque, la régulation de la population passe en effet par des mécanismes contraignants, liés d’une part à la nuptialité — âge au mariage élevé et taux de célibat définitif important — et à la mobilité, caractérisée par une forte émigration. L’un des points centraux de ce travail est donc l’adéquation entre ces deux systèmes, une économie moderne et une démographie plutôt ancienne.
À partir de l’analyse des trajectoires individuelles, l’auteur retrouve empiriquement un grand nombre des conclusions classiques des modèles de la démographie historique. L’analyse du cycle de vie met ainsi en évidence les relations entre la famille et les individus qui la composent. Au cours de la vie, les changements dans la composition de la famille déterminent plus ou moins fortement les comportements individuels et influencent fécondité, mortalité et migration. Pour prendre l’exemple de la mortalité, l’auteur montre que la mortalité en bas âge est plus forte avec la présence de nombreux frères et sœurs ou de faibles intervalles intergénésiques, ce qui traduit certainement une concurrence entre enfants au sein de la fratrie. De même un nombre trop élevé de membres dans la famille (en particulier des personnes âgées à charge) augmente les risques de mortalité pour les enfants. Aux âges les plus élevés, la mortalité est plus marquée chez les personnes isolées, notamment les veuves. Plus généralement, les femmes souffrent d’une surmortalité marquée aux moments difficiles de la vie, dans la prime enfance (avant un an) et dans la vieillesse. Les analyses plus précises ne mettent pas en évidence de facteurs réellement discriminants, que ce soit pour l’émigration ou la nuptialité. Cette relative égalité, tant entre les familles que dans leur sein, apparaît, selon l’auteur, comme une des spécificités du « modèle hervien ». Seule exception notable, la place particulière des agriculteurs, caractérisés par une mobilité et une mortalité réduites et une plus forte fécondité.
Une autre partie de l’étude empirique offre l’opportunité de mettre à l’épreuve la nuclear hardship hypothesis (Peter Laslett). Dans ce domaine, l’auteur réfute en partie l’isolement des personnes âgées et remet au goût du jour l’idée ancienne des enfants comme « bâton de vieillesse ». Les célibataires définitifs, sacrifiés au double titre de la prise en charge de leurs vieux parents et de l’absence d’enfants pour s’occuper d’eux lorsqu’ils seront âgés, apparaissent comme l’un des éléments clés et [ils] assurent en partie la viabilité du système (p. 456). De la même façon, le rôle joué par la parenté étendue, notamment pour l’assistance aux personnes âgées, va à l’encontre des hypothèses de Laslett.
Au final, cet ouvrage dresse un panorama complet, du moins en ce qui concerne les questions démographiques, de la vie dans une communauté rurale de Belgique dans la seconde moitié du XIXe siècle. Sa limite essentielle tient à la construction des données. En observant uniquement les individus présents dans les trois villages, on trouve sans surprise un système démographique stable. On peut dès lors se demander dans quelle mesure l’angle d’approche et notamment les données utilisées ne contiennent pas en elles-mêmes une partie des conclusions.
En effet, Muriel Neven n’observe pas des individus mais des « morceaux » de leur vie (des spells), qui ont un caractère très particulier puisqu’il s’agit des parties de la vie vécues dans un des trois villages, certains y restant toute une vie, d’autres quelques années. Si l’étude statistique ne pose pas de problème, l’analyse des biographies permettant précisément de prendre en compte cette exposition différenciée aux risques (par exemple celui d’avoir un enfant ou celui de mourir), l’interprétation qui en est faite oublie trop souvent ce point essentiel. Comment, par exemple, parler « d’égalitarisme hervien » alors que l’on ignore tout des véritables exclus du système, les émigrants, de leurs succès, de leurs échecs? Plus généralement, la démonstration de l’homéostasie comme ajustement réussi entre démographie et économie ne convainc pas parce qu’elle ne présente aucune autre possibilité. Ce n’est que par comparaison (quels seraient les autres systèmes possibles?) que l’on pourrait évaluer le fonctionnement de l’équilibre hervien. Excluant par construction toute alternative, l’étude part de ce qu’elle entend démontrer.
En partie, cette objection est inhérente à toute monographie et relativement difficile à éviter dans une étude de démographie historique. Elle est cependant plus significative ici, à la fois du fait d’un contexte de très fort brassage et renouvellement de la population (sur un demi-siècle, les deux tiers des familles initiales des trois villages ont disparu) et compte tenu des problèmes posés. L’étude de l’équilibre entre ressources et niveau de la population peut difficilement être conduite à une échelle aussi réduite, sauf à risquer de conclure inévitablement qu’elle repose sur l’émigration.
Lionel Kesztenbaum
Françoise Cribier, Élise Feller, (dir.), Regards croisés sur la protection sociale de la vieillesse, Paris, Cahier d’histoire de la Sécurité Sociale, n° 1, 2005, 358 p.
Si l’Occident médiéval et moderne avait vu se développer une charité privée et des institutions (hospices par exemple) s’occupant d’une partie des vieillards dans le besoin, il n’existait aucune prise en charge politique globale de la vieillesse.
C’est en France que, dans le monde, le vieillissement démographique, augmentation de la proportion des personnes âgées, a commencé vers le milieu du XVIIIe siècle. Lorsque ce phénomène a été connu, dans la seconde moitié du XIXe siècle, il a été attribué à une plus grande longévité que dans les pays voisins, alors qu’il était au contraire dû à une baisse de la natalité. À la fin du XVIIIe siècle, la baisse de la mortalité a commencé par les enfants et les adolescents, et elle ne s’est étendue aux adultes qu’entre la seconde moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. Dans les deux cas, elle a contribué à ralentir sensiblement le vieillissement. La mortalité n’a commencé à baisser chez les personnes âgées de 70 ans et plus que dans le dernier tiers du XXe siècle; même chez les centenaires dont l’espérance de vie est passée de 1,2 an à 2,2 ans.
Ainsi, au cours du XXe siècle, le départ à la retraite devenant la règle, les personnes âgées forment un groupe social important dons les besoins spécifiques exigent une politique particulière. Nous savons aujourd’hui que ce problème se posera longtemps, et qu’il n’y aura certainement pas de retour en arrière avec rajeunissement important. Ce sont ces problèmes de la vieillesse et les réponses qu’y a apportées le corps social, qu’étudie ce premier Cahier d’Histoire de la Sécurité Sociale dont les onze articles ont été coordonnés par Françoise Cribier et Elise Feller.
Françoise Cribier commence par un hommage à la mémoire de Peter Laslett (1915-2001). Ce grand démographe historien de Cambridge, dès 1985, a dénoncé les attitudes obsolètes et présenté le troisième âge comme une conquête sociale des pays développés, rapide, inattendue dans son ampleur et irréversible. Il a montré que l’émergence de ce phénomène était liée à trois facteurs : un allongement sans précédent de l’espérance de vie à tout âge, un progrès aussi sans précédent du produit national brut (depuis le milieu de XVIIIe siècle, la productivité agricole a été multipliée par plus de 300) permettant un transfert massif de revenus, garanti par l’État, aux retraités, et enfin une mutation culturelle qui transforme le temps d’effacement du troisième âge en un temps d’accomplissement. Il appelle le monde développé, déjà pionnier de l’industrialisation, à analyser et à dominer ce nouveau phénomène social qui s’étendra, à n’en pas douter, au reste du monde.
David Troyansky, professeur d’histoire de l’Europe aux États-Unis, montre comment la Révolution, en France, a créé une société sans ordres ni privilèges. Ainsi, d’anciens magistrats ne peuvent plus assurer leurs vieux jours en vendant leur office ou en sollicitant une pension auprès du souverain, mais, comme ils savent manier le droit, ils demandent un système codifié de retraites en fin de carrière qui sera à l’origine des retraites que nous connaissons. Toujours pour la France, Elise Feller, qui a étudié la vieillesse dans la première moitié du XXe siècle, montre qu’on a d’abord tenté de répondre à la paupérisation des personnes âgées en développant l’Hospice des vieux. Cette ancienne institution, réadaptée à l’hygiène moderne et mieux équipée, a été ouverte aux vieillards assistés par la loi de 1905, puis aux petits rentiers ruinés par l’inflation, la guerre de 1914, la crise économique des années trente, et l’Occupation. Après cette dernière épreuve, les efforts des médecins et des politiques vont définir une nouvelle politique de la vieillesse, et l’Hospice des vieux disparaît en deux décennies. L’Hospice départemental de la Sarthe est pris en exemple, présenté comme représentatif de l’âge d’or des « Hospices ».
Christoph Conrad, historien allemand enseignant à Genève, compare la façon dont la retraite moderne est née et s’est étendue peu à peu à toute la population, en Allemagne, en France, en Angleterre et aux États-Unis. Longtemps réservée aux militaires, puis aux fonctionnaires, la retraite n’a commencé à s’étendre à d’autres professions que vers la fin du XIXe ou le début du XXe siècles. La deuxième moitié du XXe siècle étant marquée par le problème d’une augmentation de l’espérance de vie des retraités et une fin d’activité de plus en plus précoce.
Michel Dreyfus (Centre d’Histoire sociale du XXe siècle), présente une recherche collective sur les Assurances sociales (1928-1947), qui, après les Retraites Ouvrières et Paysannes créées en 1910 concernant 3,5 millions de personnes, élargissent la couverture des risques maladie et vieillesse à 15 millions de personnes. Cette « préhistoire » de notre système de protection sociale, si on le compare à l’actuelle Sécurité sociale, était mal connue, tant dans son fonctionnement que pour les acteurs impliqués (médecins, mutualistes, employeurs, syndicalistes).
A travers l’évolution des familles de pensée au cours du XXe siècle, Bruno Dumon et Gilles Pollet cherchent à éclairer les débats concernant les retraites, spécialement chez les socialistes. De la défense des Retraites Ouvrières et Paysannes par Jaurès contre Jules Guesdes, jusqu’à la fixation à 60 ans de l’âge du droit à la retraite par Mitterrand, en passant par le programme du Front Populaire et l’idée de Guy Mollet de créer un Fonds National de Solidarité, on oscille entre des projets démagogiques à visées électoralistes et une véritable volonté de donner à la vieillesse des salariés sécurité et dignité. Chacun de ces gestes se situe, malgré tout, dans l’idée que le droit à la retraite est une conquête sociale.
Catherine Omnès avait, dans un ouvrage publié en 1997, suivi trois générations d’ouvrières parisiennes nées en 1891, 1901 et 1911. Elle a ensuite créé et animé un groupe de travail sur l’inaptitude. Elle montre dans son article que la retraite anticipée au titre de l’inaptitude est beaucoup plus due aux vicissitudes de la vie qu’à un accident, et qu’elle n’efface pas les inégalités vécues. Les contrastes sociaux de l’inaptitude au travail, dans ces trois générations, résultent davantage de l’évolution du système productif que des changements législatifs. Françoise Cribier a elle suivi deux cohortes de retraités de la Région Parisienne, l’une à partir de 1975 (née en 1907-1908), l’autre à partir de 1987 (née en 1920-1921). Elle montre, d’après les récits de vie et les dossiers de carrière, combien ces deux cohortes relativement proches (puisqu’elles n’ont que 13 ans d’écart) ont eu un destin de retraite différent, tant les changements sociaux ont été rapides avant, pendant, et après la première guerre mondiale.
Didier Blanchet, directeur d’études à l’Insee, analyse, de 1950 à 2000, les variations de l’âge et de la durée de la retraite. À partir des données de sept recensements (1954 à 1999), de la CNAV, et de l’échantillon inter-régimes de retraités géré par la Drees, il observe une baisse continue de l’âge moyen des départs à la retraite. Il passe, par exemple, de 64,0 ans en 1970 à 61,5 ans en 1990, avec un âge de sortie du travail nettement inférieur et de plus en plus précoce, spécialement dans le privé. La durée espérée de retraite, prenant en compte à la fois la probabilité d’y accéder et l’espérance de vie à ce moment montre un allongement de l’ordre de 4 mois par an qui ne semble pas ralentir. Il pose alors le problème de la réforme du système : faut-il intervenir sur l’âge de la retraite? sur la durée de cotisation? ou sur l’importance des prélèvements? Les réformes de 1993 et de 2003 devraient inverser la tendance en retardant l’âge de la retraite.
Andrée et Arié Mizrahi, économistes de la santé, observent sur 40 ans les structures des dépenses de santé et leur évolution selon l’âge. Ils trouvent qu’entre 1960 et 2002, la part du revenu national consacrée aux dépenses de santé est passée de 3,5 % à 8,9 %. Cette augmentation, comparable à celle des autres pays d’Europe occidentale, est due conjointement aux progrès de la médecine et à l’accroissement de la demande de soins. Dès le début de l’âge adulte, les dépenses de santé augmentent régulièrement avec l’âge, sans marquer un quelconque « seuil » de vieillesse où apparaîtrait une surconsommation médicale. Il pourrait cependant y avoir un effet de génération pour ceux qui ont connu la Sécurité sociale dès leur jeunesse, car la croissance de la consommation de soins est plus rapide à partir de 1990.
Vincent Caradec, sociologue, étudie les représentations de la vieillesse dans la seconde moitié du XXe siècle. Il montre l’évolution des parcours de vie des personnes âgées, avec une nouvelle construction sociale de la vieillesse liée à la modernité. Il analyse également l’origine et la fonction sociale des nouvelles dénominations utilisées pour caractériser les personnes âgées. L’apparition au cours des années 1960 d’une catégorie « senior » et ses rapports avec les « personnes âgées » lui semble marquer l’évolution vers une plus grande individualisation des parcours de vie. Il observe aussi une certaine tension entre des catégorisations sociales imposées par les structures extérieures et l’autoperception des individus.
L’ouvrage se termine par l’analyse de neuf ouvrages parus entre 1997 et 2003 : thèses et travaux d’histoire, d’économie, ou de sociologie, qui contribuent à éclairer le problème de la protection sociale de la vieillesse, ainsi que la présentation de deux revues intéressant le Comité d’histoire de la Sécurité Sociale : les « Cahiers des Caisses de Prévoyance et de Retraite », et « Retraite et Société » publiés par la CNAV.
Jean-Noël Biraben
Susannah Ottaway, The decline of life. Old age in eighteenth-century England, Cambridge, Cambridge University Press, 2004
La mise en place des systèmes de retraites est un processus complexe, dont l’étude nécessite une analyse historique de long terme. Si le XIXe siècle apparaît incontestablement comme un moment-clé, on ne peut le comprendre, argumente Susannah Ottaway, sans remonter au XVIIIe. Une façon d’aborder ce problème est de se demander comment les personnes âgées survivaient lorsqu’il n’y avait pas de retraites. Mais, comme le montre brillamment l’auteur, la vraie question est plutôt de savoir s’il existait effectivement des personnes âgées. En ce sens, ce livre traite de l’invention de la vieillesse. L’argumentaire est simple : pour que se pose le problème de la prise en charge des personnes âgées, il faut d’abord que les personnes âgées deviennent un groupe à part entière au sein de la société. Pour Susannah Ottaway, c’est parce que, peu à peu au cours du XVIIIe siècle, les vieux apparaissent en Angleterre comme un groupe distinct, du fait des difficultés qu’ils ont à s’assumer, que se pose le problème de leur place dans la société et donc de leur éventuelle dépendance.
L’idée qui prévaut dans la société anglaise de l’époque veut que tout un chacun soit indépendant, y compris les personnes âgées. Dès lors, le premier objectif des individus en fin de vie est de s’assurer cette indépendance (autonomie financière et résidentielle ou liberté de mouvement). Cette exigence apparaît comme une constante tout au long du siècle, les plus vieux doivent d’abord compter sur leurs propres ressources, travail et épargne. Le problème se pose lorsque les personnes âgées ne sont plus en mesure (en particulier physiquement) d’assurer seules leur indépendance. Surgit alors le spectre d’un « internement » dans les workhouses, qui deviennent, au fil du XVIIIe siècle, de véritables maisons pour les vieux.
Cet ouvrage tire profit d’un important travail d’archive, qui a permis l’accumulation d’un matériel considérable sur l’Angleterre du XVIIIe siècle. La diversité des sources utilisées, alliant agrégats nationaux et études détaillées d’échantillons locaux, données quantitatives (registres paroissiaux ou registres d’application des Poor Laws) et données qualitatives (diaries, correspondance épistolaire) permet de repenser l’histoire de la vieillesse et l’évolution de la perception des vieux au cours de ce siècle.
Si le groupe des enfants apparaît bien identifié et défini au début du XVIIIe siècle, tel n’est pas encore le cas des personnes âgées. Elles le deviennent lentement au cours de cette période qui marque, selon Susannah Ottaway, le passage d’une définition fonctionnelle de la vieillesse (par le déclin physique qu’elle occasionne) à une définition par l’âge, qui se stabilise peu à peu autour de soixante ans.
Tamara Hareven avait noté que trois éléments sont nécessaires à l’apparition d’un nouveau life stage, c’est-à-dire d’un groupe à part entière se distinguant des autres par l’âge. Susannah Ottaway montre que ces conditions sont réunies dans l’Angleterre du XVIIIe siècle. Il faut d’abord que les individus concernés perçoivent eux-mêmes la vieillesse comme une étape spécifique de la vie. Or, à l’époque, la plupart des individus ont acquis une notion relativement correcte de l’âge (le leur ou celui des autres). La s