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2010/4 (Vol. 65)

  • Pages : 168
  • DOI : 10.3917/popu.1004.0821
  • Éditeur : I.N.E.D


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Connaissance, mesure et visibilité des violences fondées sur le genre

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Responsable de la rubrique Kamel Kateb avec le concours de Dominique Diguet du service de la documentation de l’Ined

Natacha Chetcuti et Maryse Jaspard (dir.), Violences envers les femmes. Trois pas en avant, deux pas en arrière, Paris, L’Harmattan, collection Bibliothèque du féminisme, 2007, 319 p.

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Cet ouvrage est consacré aux résultats et à l’impact de l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF), la première effectuée en France, en 1999. Trois pas en avant, deux pas en arrière, la métaphore de balancier contenue dans ce titre illustre la reconnaissance inachevée de ce problème social, comme le soulignent Natacha Chetcuti et Maryse Jaspard en introduction aux seize chapitres de ce livre. Plusieurs contributions situent le contexte institutionnel de l’enquête et analysent sa réception intellectuelle et politique (Maryse Jaspard, Michel Bozon, Eric Fassin). Florence Maillochon écrit l’histoire de la vulgarisation des résultats dans la presse à travers un texte limpide, retour sur expérience qui offre une réflexion stimulante sur les conditions de diffusion du discours scientifique. Elle met en évidence la persistance d’une mise en scène journalistique de « chiffres noirs » que l’enquête prétendait déconstruire, la force d’attraction des « chiffres ronds » et la portée médiatique inattendue du chiffre de « 10 % de femmes victimes de violences conjugales », passé « du statut d’indicateur statistique à celui d’emblème politique ». L’impact de l’ENVEFF se mesure à cet écho, mais le bilan est en demi-teinte, la question sous-jacente étant de savoir ce qu’il reste d’un résultat dès lors qu’il est déconnecté de sa construction théorique. Le continuum des violences masculines n’a pas acquis la même « réalité sociale » qu’une partie des savoirs sur les violences conjugales.

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L’hypothèse d’une violence révélant les rapports sociaux de sexe fonde et oriente les recherches féministes. Contrôle des femmes, appropriation matérielle, sexuelle et affective, autant de concepts dont Natacha Chetcuti et Maria Teresa Amaral rappellent la genèse. Elles examinent dans une perspective sociopolitique les freins à l’assimilation des savoirs sur les violences masculines à l’encontre des femmes au concept de « crime contre l’humanité » issu du droit international. Le défaut de prise en considération du « système androsocial dans lequel ces violences s’inscrivent » se traduit par différentes restrictions. Dans le contexte français, Sybille Scwheier interprète le peu de cas fait des hommes auteurs de violences conjugales comme l’un des signes d’une résistance des hommes au changement des rapports entre les sexes. Son analyse met en lumière le traitement des violences conjugales à partir de l’histoire d’une importante fédération d’associations vouées à l’aide aux femmes victimes – dont elle rappelle qu’elles émargent au champ de l’action sociale.

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Patrizia Romito revient sur les aspects politiques de la construction des savoirs sur les violences envers les femmes dans un chapitre méthodologique qui éclaire les constructions itératives des recherches qualitatives et quantitatives. Alice Debauche prolonge l’analyse méthodologique et théorique en explicitant les conditions d’objectivation du viol dans les démarches quantitatives des enquêtes ENVEFF et ACSF (Analyse des comportements sexuels en France, 1992). L’axiome théorique fort qui distingue viol et sexualité n’obère pas la compréhension de l’expérience des victimes pour lesquelles cette distinction est moins tranchée : « Le viol a bien à voir avec la sexualité, sans toutefois en faire partie au même titre que d’autres pratiques » écrit Alice Debauche.

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Brigitte Lhomond et Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles examinent les liens entre homosexualité, parcours biographiques et expérience des violences. En l’absence de données d’auto-identification quant à l’orientation sexuelle des personnes enquêtées, leurs analyses de l’ENVEFF se fondent sur une double mesure des attirances déclarées pour l’un ou l’autre sexe et des pratiques sexuelles au cours de la vie. Après avoir précisé les apports de l’ENVEFF en matière de données quantitatives sur les lesbiennes, elles éclairent l’expérience des femmes « vivant dans ces situations qui conjuguent indépendance et stigmatisation, autonomie et vulnérabilité » en situant leur analyse sur le double plan de l’exposition aux violences et de la conscience de leur caractère intolérable. Marie-Ange Schiltz suit un raisonnement similaire en testant de manière plus exploratoire l’hypothèse d’une violence assurant le contrôle des femmes dans une analyse de l’ENVEFF. À partir d’une batterie d’indicateurs sélectionnés pour décrire des états ou comportements atypiques, elle montre que « les corrélations entre risques aggravés de violence et situations de vulnérabilité – qu’elles soient conséquentes à une précarité sociale, une fragilité affective ou des comportements marginaux – ne s’interprètent de façon cohérente que si l’on reconsidère le paradigme de départ » en y intégrant cette dimension de « rappel à l’ordre » devant « l’intolérable indépendance des femmes ».

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Les analyses de Sylvie Cromer et de Marylène Lieber sur le harcèlement sexuel dans l’univers professionnel ou l’espace public convergent pour souligner « la portée subversive du débat » suscité par des violences à la fois plus banales et considérées comme d’une moindre gravité. La construction d’un environnement sexiste et le marquage sexué des interactions sociales reprennent dans ce contexte tout leur poids analytique.

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Plusieurs contributions témoignent enfin de la rigueur avec laquelle les recherches féministes affrontent les problèmes théoriques et méthodologiques de l’intersectionnalité des rapports sociaux. Elizabeth Brown et Isabelle Widmer comparent systématiquement, sur la base des enquêtes disponibles, les violences expérimentées par les femmes de métropole et d’outre-mer (Réunion, Polynésie française et Nouvelle-Calédonie). Au-delà des différences de culture, elles mettent en évidence les similitudes observées et la pertinence de la transposition du cadre explicatif forgé dans l’ENVEFF. Dolores Pourette rend compte par la suite des deux volets quantitatifs et qualitatifs de l’enquête qu’elle a menée en Polynésie. Son chapitre, sans prétendre directement à une analyse comparative, met l’accent sur les dimensions du contexte social et économique qui expliquent les niveaux de violence constatés dans des univers socioculturels différents. Les travaux de Christine Hamelin et Christine Salomon en Nouvelle-Calédonie ne marquent pas une rupture avec ce cadre analytique mais intègrent de manière plus frontale la dimension culturelle ou ethnique, resituée dans le prolongement d’une analyse sociopolitique de la colonisation. Elles en viennent ainsi à montrer comment « les contraintes qui pèsent sur les kanakes sont fortes et tendent à se cumuler ». Les violences masculines ne procèdent pas de logiques sociales distinctes mais « produisent, dans un contexte d’insularité et d’éloignement de tout lieu de fuite possible, des effets spécifiques et pervers ». Stéphanie Condon et Christelle Hamel montrent comment la surmédiatisation sélective de certaines violences participe « au processus de stigmatisation des minorités issues de l’immigration et à la construction de stéréotypes racistes » et à l’occultation des violences de genre dans la population générale. Elles insistent sur la dissymétrie des registres explicatifs avancés selon les caractéristiques sociales des hommes incriminés (le registre culturel faisant pendant pour les groupes minoritaires au registre psychologique de la personnalité pour les groupes majoritaires). Leur analyse circonstanciée des violences subies par les filles descendantes d’immigrés maghrébins se fonde sur les apports croisés de l’ENVEFF et d’autres enquêtes, et produit un bilan nuancé selon les types de violence et de trajectoires sociales examinées. Celui-ci établit, en outre, un recensement raisonné des avancées et des lacunes de la recherche sur ces questions sensibles.

La centralité de l’analyse de la violence pour l’objectivation et la compréhension des rapports sociaux de sexe apparaît ici pleinement. L’ouvrage rend compte d’un champ de recherche au sens propre : à la fois unifié par un ensemble de préoccupations et de propositions fondatrices et ouvert à la discussion théorique et méthodologique.

Odile Steinauer

Patrizia Romito, Un silence de mortes. La violence masculine occultée, Paris, Editions Syllepses, collection Nouvelles questions féministes, 2006 (1re édition italienne, 2005), 298 p.

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Patrizia Romito part d’un paradoxe qu’elle énonce clairement dans l’intitulé de l’introduction « Le silence et le bruit » : malgré quarante années de travail féministe théorique et pratique sur les violences sexistes, qui a consisté à nommer et analyser les violences masculines, à inventer et déployer des interventions de prise en charge des victimes, à faire évoluer les législations nationales et à inscrire la question des violences à l’encontre des femmes sur l’agenda international, les avancées pour faire régresser les violences et pour concrètement protéger les femmes et les filles, pour réelles et considérables qu’elles soient, restent précaires et difficiles à évaluer. L’objectif de l’ouvrage est alors de mettre au jour les mécanismes sociaux qui permettent encore au XXIe siècle, malgré les données quantitatives ou qualitatives disponibles, de minimiser, voire de nier les violences faites aux femmes et aux enfants par les hommes. L’ambition est double : théoriser sans « déréaliser » les violences sexistes, ni en gommer la douleur. On rappellera que pour la France, c’est grâce à l’engagement scientifique de l’équipe ENVEFF que cette question s’est imposée comme un champ de recherche sociologique et démographique [1]  Maryse Jaspard et al., 2003, Les violences envers les... [1] .

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S’appuyant sur une imposante bibliographie européenne et américaine, l’auteure déploie son analyse en quatre chapitres. Le premier sur l’état des lieux des connaissances, qui fait écho à la synthèse proposée par Maryse Jaspard en 2005 [2]  Les violences contre les femmes, Paris, La Découverte,... [2] , souligne l’incomplétude de la « cartographie mondiale de la violence » (p. 30) et l’absence de comparaison possible à l’heure actuelle, liée notamment aux problèmes méthodologiques (variation des échantillons et des définitions selon les contextes nationaux), mais insiste néanmoins sur l’intérêt d’établir des comparaisons, y compris sur les mesures mises en œuvre pour prévenir et prendre en charge les situations de violences. De telles données sont essentielles pour mesurer l’ampleur du phénomène et pour en construire le sens. Mettre l’accent sur la nécessité de relier entre elles les différentes formes de violences masculines en un spectre, par-delà les frontières spatiotemporelles et les cadres socioculturels, montre une nouvelle fois l’intérêt du concept de continuum mis en œuvre par Liz Kelly en 1988 [3]  Surviving Sexual Violence, Polity Press Cambridge,... [3] , qui aurait mérité de plus amples discussions tant il est souvent interprété de manière erronée. L’exigence d’une approche internationale figure d’ailleurs dans le chapitre 2, consacré aux sources théoriques d’inspiration. Au premier chef, le féminisme matérialiste et ses ruptures heuristiques avec la dichotomie public/privé, les théories naturalistes et individualistes, sont mis en exergue ; mais sont aussi cités les apports de la réflexion épistémologique et de la psychologie sociale. Sont précisés les concepts mobilisés (patriarcat, genre, idéologie, human agency), ainsi que l’idée clé évidente mais pourtant récente, que les femmes sont des personnes, reprise dans le slogan des ONG féministes – Women rights are human rights – lors de la conférence des droits humains de juin 1993 (conférence préparatoire à la Quatrième conférence mondiale sur les femmes de septembre 1995 à Beijing, déterminante dans la prise en compte des violences masculines).

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Les deux chapitres suivants esquissent et illustrent les catégories de stratégies et de tactiques d’occultation, c’est-à-dire respectivement « l’ensemble de manœuvres élaborées et complexes, de méthodes globales destinées à occulter les violences masculines et à perpétuer le statu quo, les privilèges et la domination des hommes » et « les moyens qui peuvent être employés de façon transversale dans différentes stratégies, sans pour autant être spécifiques à la violence développée contre les femmes » (p. 79-80).

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Six tactiques sont répertoriées et leurs mécanismes, conséquences et applications concrètes passés au crible : l’euphémisation linguistique des violences, comme éluder les auteurs ou récuser le terme de victime ; la déshumanisation et la dépersonnalisation qui vise, par le biais des images pornographiques par exemple, à entraver l’empathie et ainsi favoriser l’accomplissement d’actes de cruauté ; la culpabilisation, voire l’autoculpabilisation, et la sanction des femmes, entre autres par l’utilisation détournée de catégories telles que celles de « la mère incestueuse » ou le manquement au devoir de protection ; la psychologisation via l’angle de la défaillance individuelle qui dépolitise les violences ; la naturalisation par les rapprochements abusifs avec d’autres espèces ; et l’atomisation de la violence ou la négation du continuum. Quelle que soit la tactique, l’objectif est de brouiller la compréhension des violences faites aux femmes comme un système politique organisé de domination, même si les acteurs n’ont pas conscience du but poursuivi, car toute réalité innommée, déformée, fragmentée, naturalisée échappe à la conceptualisation et jette dans l’impuissance. Sur ces tactiques repose le bon fonctionnement de deux stratégies activées en fonction des contextes sociohistoriques : la légitimation et le déni de la violence de diverses manières et par de multiples acteurs et actrices, y compris les victimes.

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La mise en perspective d’exemples et de données nombreuses à l’appui de la démonstration révèle différents phénomènes, comme l’invention du syndrome de la « fausse mémoire », la pratique de la médiation entre victimes et agresseurs, les programmes de prévention individuels et sociaux, les « fausses dénonciations », etc. Est ainsi dévoilée leur signification : provoquer l’épuisement des luttes et maintenir l’ordre social « la violence des hommes représente un instrument rationnel destiné à maintenir la domination masculine » (p. 50).

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L’ouvrage est une illustration de la recomposition des rapports sociaux de sexe, en fonction justement des résistances des femmes et des sociétés. Il se clôt d’ailleurs sur cette piste de recherche, autant scientifique que politique : comment ont pu et peuvent se construire des résistances face à la violence masculine ?

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Outre la richesse des données et du cadre interprétatif, cet essai théorique et didactique, à destination des chercheur-e-s et des praticien-ne-s soulève de cruciales questions d’éthique rarement évoquées. On peut en retenir deux : un livre nourri d’ambition théorique est-il le bon outil pour mener le combat contre les violences ? À quelles conditions est-il possible d’écrire sur l’horrible ? Savoir que la confrontation à la souffrance, même indirecte, « implique aussi bouleversement et blessure, car notre vision du monde et de la sécurité en sera définitivement ébranlée » (p. 26) n’autorise pas à éluder la question.

Sylvie Cromer

Renée Zauberman (dir.), Victimation et insécurité en Europe. Un bilan des enquêtes et de leurs usages, Paris, L’Harmattan, collection Logiques sociales, série Déviance et société, 2008, 197 p.

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Ce panorama présente à l’échelle européenne un bilan prospectif des enquêtes de victimation. On doit à Renée Zauberman l’édition de ces travaux réalisés au sein de l’action coordonnée Assessing Deviance, Crime and Prevention in Europe (dite CRIMPREV et financée par l’Union européenne), comme de son second volet portant sur Les enquêtes de délinquance et de déviance autoreportées en Europe (Paris, L’Harmattan, 2008, 274 p.).

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Les contributions, indépendantes, concernent huit pays. Les chapitres organisent une recension à trois niveaux : caractéristiques techniques et méthodologiques des enquêtes, thèmes et perspectives théoriques développés, enfin usages politiques des enquêtes aux différentes échelles concernées. L’ouvrage, introduit par une solide synthèse, associe à une bibliographie commune un guide sur la disponibilité des données et des questionnaires. Il met en évidence les réseaux internationaux de circulation des savoirs scientifiques et experts. L’influence du NCVS (National Crime Victimization Survey, élaboré aux États-Unis à la fin des années 1970) sur le BCS (British Crime Survey) à compter de 1982, sur l’ICVS (International Crime Victimization Survey) lancé à la fin des années 1980, puis sur différents baromètres européens et nombre d’enquêtes nationales ou régionales est ainsi bien documentée. Cette influence est surtout d’ordre méthodologique pour ces enquêtes, dont l’ambition première est de fournir une mesure de la criminalité autonome des statistiques d’activité policières. Selon les contextes nationaux, elles ont développé des connaissances sur l’exposition à différents types de victimation (atteintes aux personnes, mais aussi et surtout, en tout cas dans les débuts, atteintes aux biens), les caractéristiques des victimes et de leurs modes de vie, les renvois judiciaires opérés ou non, l’expérience sociale de la délinquance, les opinions face au crime et le sentiment d’insécurité. L’ouvrage rend compte de la dynamique de constitution des champs de recherche.

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Quelques pays se détachent comme précurseurs. Aux Pays-Bas, en Belgique et en Grande-Bretagne, l’investissement des ministères de l’Intérieur (et de la Justice dans le cas néerlandais) dans le financement de grandes et régulières enquêtes nationales, réalisées en population générale, a contribué à conférer à ces instruments une position hégémonique dans le champ des connaissances. L’Italie est dans une situation proche quant à la structuration de l’espace scientifique national autour d’un instrument dominant. Le champ des recherches est plus éclaté en Allemagne où la plupart des études portent sur des zones géographiques infranationales ou des populations spécifiques (jeunes scolarisés), avec des financements dépendant de villes, après une dizaine d’années de travaux comparatifs stimulés par le contexte de réunification. En Espagne et au Portugal, de telles enquêtes sont plus rares et tardives, les phases de transition politique à la fin des périodes de dictature ayant retardé jusqu’au milieu des années 1990 l’intérêt porté sous cet angle aux questions de délinquance et de sécurité.

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La situation française est intermédiaire : Philippe Robert en donne une lecture critique en jugeant que le récent investissement du ministère de l’Intérieur dans le champ criminologique s’est construit à compter de 2002 par contournement et opposition au champ scientifique constitué depuis l’enquête, fondatrice, menée en 1984-1985 par le Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), laboratoire de recherche associé au ministère de la Justice et au CNRS. Ces outils ont été prolongés dans la décennie suivante par des travaux à l’échelle urbaine (à l’initiative de municipalités et du Forum français pour la sécurité urbaine) ou régionale (à la demande de l’Île-de-France qui met en place à compter de 2000 une enquête régulière). L’Enquête permanente sur les conditions de vie des ménages réalisée par l’Insee depuis 1996, profondément remaniée en 2002 et 2005, soulève dans ce contexte l’enjeu de la constitution de séries de longue durée et de la stabilité de la mesure. En parallèle, d’autres instruments se développent : enquêtes de victimation en milieu scolaire, Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF) et, spécificité française, insertion de questions sur les agressions verbales, physiques et sexuelles dans des enquêtes sur les jeunes, la santé ou la sexualité.

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La morphologie des champs de recherche, largement influencée par la nature des bailleurs, reflète les enjeux de la territorialisation de l’action publique en matière de sécurité.

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Toutefois, le financement ne suffit pas à préjuger des usages politiques des enquêtes. En Allemagne comme en France, la commande d’enquêtes lors du lancement d’observatoires municipaux ou régionaux remplit certes une fonction symbolique, mais les résultats et analyses produits sont souvent peu intégrés à la conception et l’évaluation des politiques de sécurité. À l’inverse, dans l’expérience anglaise, le BCS est devenu à partir de 1997 une pièce centrale du système gouvernemental de gestion des résultats. Ce faisant, il a perdu de sa souplesse en tant qu’instrument de recherche et sa crédibilité d’indicateur social de la déviance auprès du public de non-spécialistes et des journalistes.

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Au total, cet instrument de recherche relativement récent offre un éclairage sur les logiques de constitution du champ scientifique, sur le double plan de l’affirmation de son autonomie vis-à-vis du champ politique et de ses oppositions internes, qui se situent sur un plan théorique et ne sont pas réductibles à une simple caractérisation de la diversité thématique des objets d’étude. Cette approche permet de montrer le développement parallèle des enquêtes posant la question de la criminalité, et de celles dont l’objet central tient aux rapports sociaux de sexe dans les violences interpersonnelles. Bien que les premières élaborations de ces deux types d’enquête soient assez proches dans le temps, l’exploration statistique à grande échelle des violences à l’encontre des femmes, d’une grande robustesse, est plus tardive et plus épisodique.

En Belgique (1988, 1998, 2002), au Portugal (1995), en France (2000), en Allemagne (2003), en Italie (2005) et en Espagne où elles ont joué un rôle important dans la préparation et l’évaluation de la loi-cadre contre les violences de genre (1999, 2002, 2006), ces enquêtes sont le fruit de la recherche féministe et mobilisent d’autres relais politiques. La Grande-Bretagne, puis l’Italie, constituent à cet égard des exceptions partielles, les deux mondes de recherche étant moins étanches et des volets « spécifiques » (harcèlement sexuel, viol et autres agressions sexuelles, violences dites intrafamiliales…) ayant été introduits dans les dispositifs réguliers dits « généraux ». Pour autant, la spécificité des deux types d’enquête demeure : objets, méthodes et théories organisent des espaces scientifiques cohérents, entre lesquels les contradictions sont vives, même si le débat reste difficile à organiser.

Odile Steinauer

Marylène Lieber, Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2008, 324 p.

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La dichotomie entre « sécurité » et « violences envers les femmes » clive le champ des recherches sur les violences et la criminalité comme les politiques publiques. En faisant de ce constat le point de départ de sa thèse, Marylène Lieber livre, dans une perspective féministe, une approche novatrice de la construction sociale des enjeux et des politiques de sécurité. Pour la sociologue, qui concentre ses efforts de compréhension sur le traitement des violences commises envers les femmes dans l’espace public, « l’objectif est de comprendre comment une problématique, pourtant reconnue dans l’arène politique et sur la scène publique, a de la difficulté à s’imposer comme problème social à résoudre ».

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La première partie est consacrée aux processus de construction des politiques publiques de sécurité. Trois types de sources quantitatives sur les violences subies par les femmes sont examinés, tenant compte de leurs logiques propres de production (ENVEFF, enquêtes générales de victimation, statistiques de police). À l’appui d’une solide littérature anglo-saxonne, Marylène Lieber procède à une critique méthodologique minutieuse de plusieurs enquêtes de victimation générale menées par le Cesdip (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales) et l’Insee. L’ossature du texte tient à l’analyse de la construction des questionnaires (moindre détail factuel, mais aussi et surtout usage de questions-filtres, absence de progressivité) et met en doute leur capacité à rendre compte des violences envers les femmes, dans leur ampleur comme dans leur articulation concrète. La lecture des statistiques d’activité policières suit un cours identique, en ajoutant au rappel des limites intrinsèques de l’instrument – bien balisées dans la littérature sur le crime et la déviance – une critique plus ciblée de l’occultation des données sexuées qui permettraient des analyses au prisme du genre des phénomènes de délinquance enregistrés. Proche en cela des analyses de Patrizia Romito, Marylène Lieber insiste sur la dimension active de la « politique de la donnée absente », au sens où des données de meilleure qualité, pourtant disponibles pour mesurer l’écho policier des violences faites aux femmes, ne sont qu’exceptionnellement produites. La publication ultérieure par l’Office national de la délinquance de données de police détaillées sur les violences conjugales (Grand angle, n° 14, juin 2008) offre une validation a posteriori de sa thèse. Ce mouvement d’allers-retours caractérise la politisation des violences masculines envers les femmes. L’espace politique ouvert par les recherches féministes, les progrès enregistrés sur le plan scientifique produisent incontestablement des effets. Quitte à le repérer, il faut souligner le caractère épisodique de la visibilité acquise dans le débat public, et les opérations de réduction et de sélection dans le choix des données prises en considération par les différents acteurs.

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Cette première partie se clôt sur l’analyse de neuf contrats locaux de sécurité (CLS), de leur définition à leur mise en œuvre. L’étude des documents produits et les 26 entretiens menés auprès de policiers, d’élus, de travailleurs sociaux, de chargées de mission des droits des femmes, d’habitants siégeant dans les commissions locales des CLS forment le corpus de cette analyse, d’un format classique dans les recherches sur les politiques de prévention et de sécurité. Il en ressort des résultats à la fois peu spécifiques et rarement spécifiés, comme l’absence d’intégration des associations spécialisées sur la violence faite aux femmes (le faible recours aux acteurs associatifs est plus général mais il a des effets rarement soulignés dans ce champ). La réduction au mieux de la violence masculine aux violences conjugales (si ce n’est leur euphémisation au titre des violences familiales ou des atteintes à personnes vulnérables) est un autre constat dominant. Le constat est d’autant plus frappant à Paris que le programme municipal du candidat socialiste finalement victorieux avait formulé, à l’appui notamment d’expériences canadiennes, une vision intégrée de la sécurité « au féminin ». En dépit d’expériences innovantes – comme des marches de groupes de femmes dans différents arrondissements, dans une application féministe de politiques de prévention situationnelle –, la perception de la dimension sexuée des violences est progressivement évacuée puis considérée comme non pertinente dans le cadre des politiques de sécurité. Le chapitre 4 décrit ce lent processus de « dépolitisation des violences envers les femmes » à Paris entre 2001 et 2003.

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C’est à la perception des enjeux de sécurité que Marylène Lieber consacre la seconde partie de son livre, à partir de 35 entretiens réalisés en région parisienne auprès d’hommes et de femmes. On peut regretter la présentation méthodologique succincte, car la démarche fournit d’importants éclaircissements conceptuels aux recherches sur le sentiment d’insécurité. D’une part, elle invite à systématiser les analyses sexuées sur les peurs exprimées et propose une hypothèse générale qui lie peurs matérielles, genre et cycle de vie. D’autre part, elle avance le concept de peur sexuée dont la vertu n’est de rendre compte ni d’une strate de discours assez largement partagée sur l’évidence de la dangerosité de l’espace public pour les femmes, ni de la liaison statistiquement bien établie (par toutes les enquêtes) entre exposition à la violence d’un conjoint ou d’un proche et peur déclarée dans les espaces publics. La dimension partagée d’une forme de peur typiquement sexuée émerge d’un ensemble de tactiques d’évitement mises en œuvre par les femmes à des degrés et selon des combinaisons variées. « La peur sexuée doit être saisie au travers des pratiques, car elle se manifeste dans des stratégies de contournement du risque ». Elle filtre de l’explicitation des pratiques de mobilité, de la restriction de sorties aux choix d’itinéraires, de celui des moyens de transport, de l’adoption de tenues vestimentaires et d’attitudes corporelles particulières (le pas, l’allure, le regard). L’analyse souligne l’efficacité d’une violence qui n’a pas besoin d’être perpétrée dans ses formes les plus extrêmes pour produire des effets de contrôle.

En combinant ces deux niveaux d’analyse, Marylène Lieber associe à une critique en règle du genre des politiques publiques une réflexion stimulante sur le genre de la ville et des pratiques de mobilité qui déplace les perceptions de sens commun sur la vulnérabilité des femmes. Ce n’est pas le moindre des éclaircissements apportés aux enjeux des politiques de sécurité que d’amener la discussion sur ce terrain, celui du genre de la citoyenneté.

Odile Steinauer

Jérôme Pieters, Patrick Italiano, Anne-Marie Offermans, Sabine Hellemans, Les expériences des femmes et des hommes en matière de violence psychologique, physique et sexuelle, Bruxelles, Institut pour l’égalité entre les femmes et les hommes, 2010, 241 p.

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Cet ouvrage est le plus récent des travaux rendant compte, en Europe, d’enquêtes statistiques sur les violences. Il repose sur une enquête menée en Belgique auprès de 2 000 hommes et femmes âgés de 18 à 75 ans à propos des violences interpersonnelles (verbales, physiques, psychologiques, sexuelles ou économiques). L’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF) en constitue la référence explicite. L’intérêt de l’ouvrage est donc multiple : faire connaître les actes de violence perpétrés dans la population générale en Belgique, tant envers les femmes que les hommes ; donner matière à comparaison entre les situations belge et française, en particulier envers les femmes dans le cadre conjugal ; approfondir la réflexion méthodologique sur l’objet statistique « violences ».

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Cette enquête distingue, comme l’ENVEFF, la violence subie du conflit et, pour remédier à l’impossibilité de dire la ou les « violences » de manière univoque, multiplie les questions concrètes. Parmi les analogies avec l’ENVEFF, il faut aussi noter deux partis pris, lourds d’enjeux pour les résultats : le questionnaire est organisé par « sphères » pour faciliter la remémoration des situations soumises au jugement des enquêtés et, avec quelques variantes selon la sphère concernée, les répondants désignent, pour que les circonstances et conséquences en soient ensuite approfondies, « le fait le plus important, le plus grave » qu’ils ont vécu. En conséquence, les résultats ne sont pas formulés par types de violences, mais en distinguant chacun des contextes sociospatiaux explorés. Dans chacun de ceux-ci, les situations que permet d’objectiver le questionnaire ne traduisent ni l’exhaustivité des événements vécus par les personnes interrogées (mais ce n’est jamais le cas), ni des événements sélectionnés de manière aléatoire.

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L’enquête belge présente en outre plusieurs originalités. Elle s’articule à une concertation avec des professionnels (psychologues, médecins, magistrats…) intéressés par la prévention et la répression des violences, et formule des recommandations au législateur et aux acteurs de terrain. Elle explore par ailleurs le statut de « témoin » de violences, celui-ci étant presque explicitement défini comme un équivalent de celui de la victime. Elle se donne enfin les moyens de connaître les caractéristiques du partenaire (ou ex-partenaire) au-delà des données sociodémographiques usuelles, en interrogeant l’enquêté-e sur l’état de santé de cette personne et son rapport aux violences (comme auteur ou victime).

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Une comparaison « chiffre à chiffre » avec l’ENVEFF est tentante sans oublier que, pour l’établir de manière rigoureuse, il faudrait tout de même recalculer des prévalences sur le même champ de population, plus réduit pour l’enquête française (les femmes de 20 à 59 ans). Si, même sans ce degré de précision, on s’autorise malgré tout à effectuer quelques comparaisons entre les deux enquêtes, on peut souligner deux points saillants. Contrairement aux résultats établis par l’ENVEFF et d’autres sources (françaises ou autres), le jeune âge n’apparaît pas en Belgique comme une caractéristique individuelle significative de surexposition aux actes de violence. Les âges intermédiaires (35-54 ans) sont en effet relativement plus exposés, la seule exception étant celle des femmes de 18 à 24 ans dans le cadre des violences conjugales. En revanche, les femmes belges tendent, comme cela apparaît aussi dans d’autres résultats français et européens, à désigner comme « les plus graves » les violences qui émanent de leur (ex-) conjoint, les hommes évoquant davantage des atteintes dont l’auteur leur était inconnu. Ces déclarations confortent la description différenciée des situations de victimation « féminine » et « masculine » : la gravité perçue des violences conjugales, plus lourde pour les femmes, va de pair avec une exposition plus fréquente et, lorsqu’il y a cohabitation avec l’auteur des actes, avec une confrontation durable et répétée aux atteintes. L’analyse des résultats de l’enquête belge soulève, malgré tout, des questions sur une possible sous-déclaration de la part des hommes des violences perpétrées à leur encontre par leur entourage proche (compagne ou autre personne). Plusieurs indices tendraient à l’accréditer, ici et dans des enquêtes réalisées hors de Belgique. Cette sous-déclaration masculine n’empêche pas de conclure à une forte surexposition féminine à des violences répétées (physiques, sexuelles, psychologiques ou économiques), en particulier dans le cadre conjugal.

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Les relations entre violences subies et état de santé sont traitées dans l’ouvrage avec quelque embarras : l’interprétation en termes de causalité est souvent prudente et l’on s’en tient à l’établissement de corrélations (p. 21, p. 41, p. 106). Les auteurs déplorent de ne pas disposer, sur le cours entier de la vie des enquêtés, de questions qui permettraient d’établir des liens directs de causes à effets entre atteintes subies, état de santé et recours aux soins (p. 37). La complexité des relations entre violences et santé fait douter de ce que pourraient apporter des causalités ainsi subjectivement établies. L’intérêt d’une approche en termes de facteurs de risque, développée ici et très suggestive, mériterait que soit encore enrichie la description de la situation des victimes. Celle-ci gagnerait à prendre en compte de manière plus systématique à la fois les violences subies, les caractéristiques identifiées comme facteurs de risque et des événements de vie difficiles autres que les seules violences.

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En revanche, l’ouvrage s’attaque sans détour à la question de savoir comment qualifier la gravité des violences mesurées. La gravité des violences verbales, telle qu’elle est déclarée par les enquêtés, semble de manière surprenante – mais convergente avec d’autres sources – plus importante que celle des violences sexuelles (p. 45-46). Autre résultat, également convergent avec les sources françaises : les violences sexuelles subies avant l’âge de 18 ans sont très souvent perçues comme graves ou très graves, surtout par les femmes (p. 63) ; il en est de même pour les atteintes qu’elles subissent après l’âge de 18 ans, lorsque leur auteur est une personne proche (versus un inconnu pour les hommes victimes), dans un contexte d’agressions répétées du fait de cette proximité (p. 47-48). Reprenant aussi l’héritage de l’ENVEFF pour proposer une estimation de la gravité des violences conjugales, le rapport belge se montre prudent dans la définition d’un indicateur composite, pour deux raisons au moins. D’une part, les enjeux de l’agrégation d’actes sensiblement différents dans un indicateur très synthétique sont grands. D’autre part, il importe de mettre en regard le sens des résultats produits avec les déclarations directes des enquêtés sur l’importance des conséquences subies : quelle parenté existe entre celles-ci et ce que les statistiques permettent de qualifier de « grave » ou plus « mineur » dans la synthèse qu’elles réalisent ?

Depuis la fin des années 1980 et surtout le milieu des années 1990, les sources statistiques européennes se sont multipliées, améliorant la connaissance des violences subies (par les femmes en particulier), et permettant la production de données quantitatives établies désormais pour la population générale. L’enquête belge fait plus qu’ajouter ses résultats à tous les travaux qui l’ont précédée ailleurs : elle conforte ou questionne les précédents, certes, mais en permettant d’affiner encore le recul critique sur les méthodes mises en œuvre et certaines questions encore pendantes, notamment celle de la comparaison des situations de victimation déclarées par les femmes et les hommes.

Catherine Cavalin

Isabelle Widmer, Dolorès Pourette, Les violences envers les femmes à l’île de la Réunion : poids des chiffres, paroles de victimes, Publications de l’Université de Provence, collection Monde contemporain, 2009, 180 p.

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La première enquête statistique sur les violences envers les femmes à l’île de la Réunion, menée en 2002 sous la responsabilité scientifique d’Isabelle Widmer, fut suivie en 2003 d’une enquête socioanthropologique par entretiens réalisée par Dolorès Pourette. Ce choix de renforcement mutuel des méthodes quantitative et qualitative devait permettre d’approfondir l’analyse des mécanismes d’instauration des situations de violence et de leur complexité, que les résultats émanant des réponses de 1 200 femmes au questionnaire de 2002 ne pouvaient pas toujours éclairer finement.

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Le besoin social de « mesure » du « phénomène complexe » des violences envers les femmes, lié à l’absence d’exhaustivité de la statistique publique française (« le chiffre noir »), est présenté à travers une minutieuse et instructive comparaison des chiffres des « crimes et délits » disponibles pour la métropole et les DOM-TOM : exceptée la Guyane, les territoires ultramarins apparaissent à peu près au même niveau que l’Hexagone, effet d’une sous-déclaration auprès des services de police et de gendarmerie amplifiée par les risques de représailles et divulgation de la vie privée dans un espace social très exigu.

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L’enquête statistique reprend la méthodologie de collecte, la définition des faits de violence et la structure du questionnaire de l’enquête ENVEFF conduite en métropole deux ans plus tôt. Les responsables de la recherche ont en effet souhaité pouvoir comparer les résultats concernant cette société insulaire, pluriethnique et restée attachée à la religion et au partage traditionnel des rôles socioéconomiques, avec ceux prévalant dans le contexte métropolitain. De fait, les taux des différents types d’agressions relatées pour chaque sphère de vie sont presque toujours plus élevés à la Réunion ; les différences les plus nettes s’observent pour les atteintes sexistes dans l’espace public et les agressions physiques dans tous les espaces. Dans la relation amoureuse ou conjugale, les atteintes psychologiques ou physiques et les contraintes sexuelles sont plus fréquentes à la Réunion, et les situations de répétition ou de cumul y sont sensiblement plus nombreuses : près de 15 % des Réunionnaises en couple vivent dans un climat de violence conjugale « grave » ou « très grave », contre 9 % de leurs homologues de métropole. En revanche, le taux de violences sexuelles subies depuis l’enfance, inférieur à celui de l’Hexagone, traduit probablement une sous-déclaration plus forte dans le contexte insulaire.

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Nombre de facteurs d’accroissement de la violence sont communs aux deux territoires : jeunesse, situation conjugale instable, répartition inégalitaire des tâches domestiques ou éducatives et disputes dans le couple, absence ou perte d’emploi de l’un ou, plus encore, des deux conjoints, infidélité du partenaire, alcoolisme masculin, difficultés et violences subies dans la jeunesse. En revanche, l’importance accordée à la religion (catholique dans la grande majorité des cas) et la pratique religieuse sont ici associées à des relations conjugales plus sereines, et à une proportion élevée (deux tiers) de femmes n’ayant eu qu’un partenaire sexuel au cours de leur vie. Les auteures proposent d’interpréter la liaison forte entre la surexposition aux violences conjugales et la multiplicité des partenaires sexuels comme la marque d’une émancipation des femmes jugée inacceptable par les hommes, et/ou de leurs rechutes dans des relations avec des hommes violents.

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Des 35 entretiens réalisés en 2003 émerge un tableau douloureux de la vie sexuelle des femmes qui subissent des violences conjugales : quasi-absence d’éducation sexuelle, rapports sexuels imposés par le chantage ou la force physique tout au long d’une première relation de couple qui peut durer plusieurs décennies, et pour certaines seulement, découverte tardive du désir et du plaisir avec un second partenaire. Dans de longs passages de ces entretiens poignants présentés en annexe, les femmes décrivent bien l’engrenage des difficultés vécues dans l’enfance (conflits familiaux, violences physiques et sexuelles, misère et échec scolaire) et des situations de violence, conjugale en particulier, à l’âge adulte. Si de nombreuses victimes n’ont réalisé que tardivement l’anormalité des faits endurés, d’autres femmes ont souvent tu leur souffrance par peur des représailles ou du jugement des proches, et aussi par ignorance des recours possibles. Mais la plupart analysent avec clairvoyance le processus dans lequel elles ont été ou sont encore enfermées, le plus souvent par des contraintes économiques et par manque de soutien moral.

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Grâce à un dialogue fréquent et juste entre données quantitatives et qualitatives, cet ouvrage retrace, au-delà des taux et des corrélations statistiques, la perpétuation d’une domination masculine qui, ébranlée par l’évolution socioéconomique, ne trouve que la violence pour s’exprimer jusque dans les relations les plus intimes. Le poids des situations violentes dont les femmes ont été témoins ou victimes dans leur prime jeunesse, le manque d’information, l’isolement des victimes, et souvent l’absence de prise de conscience de leur situation sont les conclusions marquantes de ce travail. Sa rigueur scientifique sans faille n’empêche pas l’émergence d’une empathie et, au bout de la lecture, on veut partager l’espoir des auteures, fondé sur la volonté d’un nombre grandissant de Réunionnaises, de faire évoluer les rapports sociaux de sexe et donc leur place dans la société.

Elizabeth Brown

François Beck, Catherine Cavalin, Florence Maillochon, Violences et santé en France : état des lieux, Paris, la Documentation française, 2010, 270 p.

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Plus qu’un rapport scientifique sur une enquête nationale, demandée en 2003 par le ministère de la Santé, cet ouvrage collectif, au-delà des résultats inédits de l’enquête Événements de vie et santé (EVS), présente un état des lieux en 2010 des connaissances sur la question des rapports entre violences et santé.

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Commanditée par le ministère de la Santé, l’enquête EVS a été coordonnée par Catherine Cavalin pour la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), et réalisée sur le terrain par les enquêteurs de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) en 2005-2006, puis exploitée par nombre de chercheurs de diverses disciplines appartenant à des institutions différentes. Les articles qui composent cet ouvrage témoignent de ce contexte pluridisciplinaire et reflètent la spécificité institutionnelle des approches, que ce soit en termes de population ciblée ou de thématique.

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Il importe de rappeler le contexte national et international nouvellement sensibilisé à la question des violences interpersonnelles dans lequel s’est inscrite cette enquête en 2003. Sur le plan national, l’impact des résultats de l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF), commanditée par le service des Droits des femmes du ministère de l’Emploi et de la solidarité et réalisée en 2000, avait eu pour effet d’introduire le problème des violences privées dans le champ des politiques publiques. Fruit des travaux de la commission mise en place par le ministère de la Santé, le rapport Henrion de 2001, recensant les données existantes sur les violences faites aux femmes, avait montré la nécessité de développer des études à propos de l’impact des violences sur la santé physique et mentale des victimes. Sur la scène internationale, le Rapport mondial sur la violence et la santé publié en 2002 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) soulignait la nécessité de développer la connaissance des violences privées et de leurs éventuelles répercussions sur l’état de santé.

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La structuration de l’ouvrage reflète bien les liens entre un contexte sociopolitique favorable mais contraignant et un milieu scientifique avisé et prudent. L’ouvrage commence avec une analyse rigoureuse et exhaustive des aspects conceptuels, méthodologiques et contextuels de l’enquête, qui elle-même s’appuie en partie sur une analyse comparative des sources disponibles riche d’enseignements. L’ouvrage se clôt également sur des aspects méthodologiques, en particulier l’influence du mode de collecte sur les réponses des enquêtés. Ces chapitres, en faisant le point sur les avancées scientifiques françaises concernant la mesure des violences et de la santé, sont extrêmement précieux pour la recherche quantitative. Les trois autres parties de l’ouvrage répondent plus spécifiquement aux objectifs du commanditaire et présentent de façon détaillée et diversifiée des analyses des données de l’enquête. La partie II offre un panorama des profils et comportements des personnes qui subissent des violences. À partir d’une étude comparative des sources, l’éclairage sur les violences sexuelles subies par les femmes reflète les discussions sur la mesure de ces violences : différences entre les niveaux de prévalence établis par les enquêtes ; qualification des violences sexuelles dans le couple ; modalités du recueil de ces actes dans les questionnaires… La troisième partie repose sur des éléments d’analyse biographique et aborde notamment les questions de l’enfance en danger. La partie IV aborde la question centrale des rapports entre violences et santé, y compris des aspects plus spécifiques comme l’usage de drogues ou les troubles du sommeil.

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Nombre des analyses effectuées à partir des données de l’enquête EVS, et présentées dans cet ouvrage, confortent et enrichissent des constats d’autres sources : les violences privées – entre personnes habitant le même domicile – traversent toutes les catégories sociales, et les plus jeunes (âgés de 18 à 25 ans) sont les plus touchés par les phénomènes de violences. Sont également confirmées et précisées des situations de cumul (répétition des actes, diversité des formes de violence associées). Outre les liens entre violences et santé, l’apport principal de l’enquête EVS réside dans les analyses comparatives entre hommes et femmes. Par rapport à celle des hommes, la situation des femmes se distingue par la répétitivité des atteintes le plus souvent commises par des personnes de leur famille ou leurs proches, et semblent plus graves tant dans les déclarations des femmes que dans la gravité des conséquences immédiates (notamment les blessures). De plus, l’âge adulte demeure une période plus critique pour les femmes que pour les hommes, du fait de leur proximité avec les agresseurs. On regrettera toutefois qu’en raison de contraintes juridiques de collecte (impossibilité d’identifier, dans le cas de violences intrafamiliales, le lien de parenté précis entre la victime et l’agresseur), l’enquête EVS ne permette pas de distinguer les violences conjugales.

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L’analyse des rapports de causalité entre violences et santé mentale s’avérant délicate, en particulier dans les comparaisons entre hommes et femmes, les articles étudiant les liens entre violences et santé prennent largement en compte les éléments biographiques recueillis dans l’enquête EVS. Une analyse des données, intégrant dans un modèle multidimensionnel les contextes biographiques individuels, confirme que violences subies et dégradation de l’état de santé sont associées à un contexte biographique difficile. Plusieurs articles montrent la forte incidence des parcours de vie sur les problèmes de santé et les violences subies à l’âge adulte.

L’intérêt de cet ouvrage est double. D’un côté, apporter des éléments incontestables de connaissance des liens entre violences et santé chez les hommes et les femmes, analyser l’impact des parcours biographiques ; de l’autre, fournir une réflexion scientifique approfondie sur les méthodes et les concepts à l’œuvre dans ce domaine de recherche quantitative. Si, indéniablement, le présent ouvrage forge des outils utiles à la conduite d’enquêtes à venir, cette bipolarité peut être un frein à leur diffusion auprès d’un large public d’acteurs sociaux et de santé concerné par la question des violences, en particulier dans le cadre de la prise en charge des victimes. La publication – attendue – des résultats de cette enquête contribue également à la reconnaissance du phénomène en tant qu’objet de politique de santé publique. Toutefois, il ne faudrait pas que ces violences soient perçues sous le seul angle de la santé publique, mais bien comme un problème relevant de la société et des rapports sociaux qui la traversent.

Maryse Jaspard

Claudia Garcia-Moreno, Henrica A. F. M. Jansen, Mary Ellsberg, Lori Heise, Charlotte Watts, WHO Multi-country Study on Women’s Health and Domestic Violence against Women. Initial Results on Prevalence, Health Outcomes and Women’s Responses, Genève, Organisation mondiale de la santé, 2005, 206 p.

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Cet ouvrage constitue l’un des volets du travail engagé par l’OMS depuis 1996, dans le sillage des recommandations faites à la quatrième Conférence mondiale sur les femmes (Beijing, septembre 1995). Le fil rouge suivi par l’OMS, explicité à nouveau ici, est celui d’une analyse de la violence à travers les rapports sociaux de sexe, la santé des femmes, la place et le rôle de celles-ci (et de leur santé) dans le bien-être social global.

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L’étude multipays de l’OMS sur la santé des femmes et la violence domestique à leur égard est l’un des rares travaux qui se fondent sur un dispositif unique de collecte (dont un questionnaire commun) et visent, ce faisant, l’établissement de comparaisons internationales rigoureuses. Il se dote de moyens quantitatifs considérables : 24 000 femmes âgées de 15 ans (18 pour le Japon) à 49 ans et résidant dans des ménages ordinaires sont enquêtées sur quinze sites répartis dans dix pays (Japon, Bangladesh, Brésil, Pérou, Tanzanie, Thaïlande, Éthiopie, Namibie, Serbie-et-Monténégro, Samoa). Ces femmes sont interrogées via un questionnaire portant sur les violences physiques, sexuelles et psychologiques subies, perpétrées par un partenaire intime ou une autre personne depuis les 15 ans de l’enquêtée, ainsi que des abus sexuels subis avant cet âge et des questions relatives à l’initiation sexuelle forcée. L’analyse se concentre d’une part sur les actes survenus avec le partenaire masculin (p. 13) – présent ou passé, corésident ou non, uni ou non par un lien conjugal formel –, d’autre part sur la mise en relation des violences physiques et sexuelles subies avec l’état de santé des victimes.

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Le rapport permet de vérifier certains résultats connus par ailleurs à propos des violences subies par les femmes. Cela est vrai de la « banale » fréquence de l’exposition des femmes aux atteintes physiques ou sexuelles dans la relation de couple, malgré sa grande variabilité (entre 15 % et 71 % des femmes interrogées déclarent avoir subi au moins l’un de ces deux types d’actes). Si bien que les femmes déclarant avoir été confrontées au moins une fois à la violence conjugale sont majoritaires parmi l’ensemble des femmes victimes de violences physiques ou sexuelles depuis l’âge de 15 ans. On retrouve aussi le cumul fréquent de diverses formes de violences (violences physiques en cas de violences sexuelles, violences psychologiques si elles sont aussi de type physique ou sexuel), la répétitivité des atteintes, la surexposition des femmes les plus jeunes, divorcées ou séparées, la proximité entre auteur et victime (partenaire, mais aussi membre de la famille, d’autant plus que l’on s’intéresse aux agressions vécues avant l’âge de 15 ans, ou autre personne connue), la rareté relative de la divulgation à des tiers des violences subies, les raisons de le faire ou d’en être dissuadée (gravité des faits, coercition de la famille, présence et éducation des enfants…). La régularité de ces résultats, conformes à ceux qu’établissent les sources nord-américaines ou européennes des quinze dernières années, est d’autant plus remarquable que la mesure du phénomène indique des prévalences de niveaux divers : au-delà des écarts entre les chiffres, la description des types de situations de victimation est largement convergente.

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Du point de vue méthodologique, malgré les garanties de comparabilité que procure le protocole standardisé appliqué dans les sites enquêtés, les auteurs incitent à la prudence. On peut supposer que l’initiation sexuelle forcée, par exemple, est « sur-déclarée » dans des contextes où il est socialement peu admis que les femmes affirment leur désir ou leur consentement à avoir des relations sexuelles (p. 53). Une question dès lors se pose : pour obtenir des résultats également interprétables, faudrait-il – paradoxalement – diversifier le contenu ou le mode de questionnement ? Le principe d’unité des instruments d’enquête peut également être soumis à réflexion critique sur la question de savoir si un questionnaire totalement identique permet d’interroger les femmes et les hommes de manière satisfaisante. Ici, deux grandes raisons justifient que finalement les hommes n’ont pas été enquêtés : d’une part, il est trop périlleux pour la sécurité des enquêté-e-s de poser des questions sur les violences conjugales aux deux membres d’un même couple ; d’autre part, recruter des répondants masculins dans autant de ménages que ceux des femmes interrogées est trop onéreux. Mais une troisième raison, plus fondamentale, se trouve sans doute en filigrane de la version courte du rapport [4]  Claudia García-Moreno, Henrica A. F. M. Jansen, Mary... [4] : nécessaire, l’exploration des violences commises et subies par les hommes dans la relation de couple doit cependant être retardée, suspendue à l’amélioration de la connaissance des mécanismes en cause du côté des auteurs de violences.

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Concernant la méthodologie et les résultats, le travail de l’OMS confirme que la réponse à des questions sensibles est largement conditionnée par le protocole de collecte : le retour sur les abus sexuels subis avant l’âge de 15 ans, de manière plus confidentielle en fin d’entretien, améliore les déclarations. Par ailleurs, les relations établies entre violences exercées par le partenaire et état de santé déclaré apparaissent très variées, à travers les traumatismes immédiats, la perception subjective de l’état de santé, la diversité des problèmes ou symptômes (avortements provoqués, fausses couches, difficultés à accomplir les tâches quotidiennes, pertes de mémoire…) ou le moindre recours aux services de soins postnatals. On se heurte là à la difficile interprétation des mécanismes : tout en affirmant qu’une enquête transversale ne peut véritablement démontrer l’existence de liens de causalité entre violences subies et problèmes de santé particuliers (hors traumatismes) (p. 55), le rapport est tenté d’en établir, sur la foi des corrélations statistiques entre le mauvais état de santé déclaré pour la période récente et l’existence plus ancienne de violences conjugales (p. 61). Mais finalement, de nature causale ou pas, sujettes ou pas à la variabilité culturelle des perceptions de la santé ou du fait d’être victime, les relations entre violences subies et état de santé sont néanmoins suffisamment amples et nombreuses pour justifier des politiques de santé publique qui les prennent en considération (p. 62).

Catherine Cavalin

Marc Nectoux, Estimation du coût des violences conjugales en Europe, 2009, 54 p., http://www.psytel.eu/inc/download.php?file=2;IPV%20EU_Mortality/IPV_EU_Mortality_RS_100623.pdf.

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On fera également largement référence à deux expériences antérieures de chiffrage des coûts au niveau national :

Jean-Pierre Marissal, Charly Chevalley, Étude de faisabilité d’une évaluation des répercussions économiques des violences au sein du couple en France : rapport au Service des Droits des femmes et de l’égalité, 2007, La Documentation française, Lille, 126 p. Sylvia Walby, The Cost of Domestic Violence, National statistics, Women and Equality Unit, University of Leeds, 2004, 117 p. http://www.devon.gov.uk/cost_of_dv_report_sept04.pdf.

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Ces trois rapports de recherche, dont le plus récent est une extension à l’Europe d’expériences antérieures de chiffrage des coûts des violences conjugales en France et au Royaume-Uni, ont pour but d’établir une estimation du coût des violences conjugales pour accroître leur visibilité auprès du grand public et des responsables politiques, et ainsi établir des priorités de recherche et d’action politique. Le coût doit s’entendre comme coût d’opportunité : quelles sont les ressources qui pourraient être épargnées et par conséquent réaffectées si l’on éradiquait les violences conjugales ? La mesure est difficile, et pourtant primordiale.

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Le premier rapport sur les coûts des violences conjugales, rédigé par Sylvia Walby (2004), était consacré au Royaume-Uni. Son estimation s’appuyait sur plusieurs sources de données : la British Crime Survey (2001), les statistiques criminelles sur les homicides, les rapports d’agences gouvernementales (telles que Health and Safety Executive, Child Support Agency), et les estimations des coûts d’autres problèmes sociaux. Les différents postes de coûts retenus étaient les suivants : procédures judiciaires, santé (physique et mentale), services sociaux, logement, justice civile, perturbations de l’activité professionnelle, coûts humains et émotionnels. Ces postes se retrouveront dans les autres études. L’estimation de Walby conduit à une place majeure des coûts humains et émotionnels qui représentaient 73 % du coût total. Ce rapport servira de référence aux tentatives d’estimations suivantes.

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Le rapport sur la France, réalisé par Jean-Pierre Marissal et Charly Chevalley en 2006, visait à recenser les méthodologies de mesure des coûts économiques utilisées dans divers domaines, et à synthétiser les études épidémiologiques qui analysent les répercussions sanitaires des violences sur les victimes et leurs conséquences à long terme sur les enfants témoins. Les différences entre les cinq estimations de coûts que Jean-Pierre Marrissal et Charly Chevalley examinent (États-Unis, Royaume-Uni, Suisse et deux sur le Canada) sont imputables à quatre éléments : des différences dans les tailles de la population féminine ; des différences de prix des soins de santé ; des différences dans les procédures d’évaluation des pertes de production marchande et non marchande ; des différences dans la méthodologie utilisée. Les auteurs notent que l’étude de Sylvia Walby évaluait à un niveau élevé le coût des répercussions psychologiques des violences, en partant de méthodes utilisées dans l’évaluation du coût de l’insécurité routière. Dans les autres études, l’approche suivie est celle d’une estimation économique des événements répertoriés dans les bases de données disponibles (administratives ou d’enquête de victimation notamment) tandis que Sylvia Walby se limite à une valorisation économique systématique des seuls événements répertoriés dans les enquêtes de victimation. Jean-Pierre Marrissal et Charly Chevalley procèdent ensuite à une estimation du coût des violences conjugales dans le contexte français, en utilisant à la fois des données administratives et des données issues des enquêtes de victimation. Ils distinguent différents types de coûts : les coûts directs (consommation de services et biens médicaux, et de services à la personne comme les transports, l’éducation, la police, les services sociaux) ; les coûts indirects (conséquences économiques liées à une réduction des activitées des agents induite par les violences) ; les coûts intangibles (douleur, perte de bien-être).

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Le rapport le plus récent, réalisé sous la responsabilité de Marc Nectoux, donne à ce chiffrage des coûts une dimension internationale. Il résulte d’un projet financé dans le cadre du programme européen Daphné II 2006, comptant quatre partenaires (français, danois, espagnol et hongrois) chargés de l’estimation du coût des violences conjugales dans l’Europe des 25. En effet, comme les auteurs le soulignent, peu d’études avaient été réalisées sur ce sujet et aucune n’existait au niveau européen. Le projet vise à créer un logiciel simple et fiable qui, à partir d’un modèle d’estimation des coûts et de ses déterminants, pourrait assurer un suivi dans le temps du phénomène. L’estimation « objective » du coût exact étant presque impossible (car elle implique la monétarisation de plusieurs aspects subjectifs), les auteurs se proposent néanmoins d’en donner un ordre de grandeur. Les violences conjugales y sont définies comme « les violences entre conjoints, compagnons et ex-conjoints ou ex-compagnons » (p. 13). La population étudiée est constituée des femmes victimes de violences âgées de 18 à 75 ans. Il est distingué quatre grands postes de dépenses : les coûts directs médicaux (urgences, hospitalisations, soins en médecine générale et psychiatrie, consommation de médicaments) ; les coûts directs non médicaux (justice civile, justice pénale, administration pénitentiaire, protection judiciaire de la jeunesse, activités de police et gendarmerie) ; les coûts des conséquences sociales directes (hébergement d’urgence, logement, allocations diverses, paiement des arrêts de travail) ; les coûts à la fois économiques et humains des conséquences indirectes (pertes de production dues aux décès, aux arrêts de travail, à l’absentéisme et aux incarcérations ; coûts humains en partie chiffrables comme ceux des viols et des blessures graves).

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Les coûts des violences conjugales envers les femmes sont étudiés pour l’année 2006 selon trois niveaux : micro (interviews d’experts de terrain et analyses des parcours de vie de victimes), méso (estimation des coûts nationaux affectant les structures médicales, sociales, juridiques et administratives) et macro (à travers les bases de données existantes et les budgets globaux au niveau européen). Les auteurs effectuent une première estimation (au niveau macro pour l’Europe des 25) suivant les six méthodes relevées dans une revue de la littérature, qui conduit à des résultats très différents allant de 4,8 milliards à 76,7 milliards d’euros. Les divergences sont à imputer aux choix des postes retenus pour évaluer les pertes de production, au fait d’inclure ou pas le chiffrage des coûts humains, ainsi qu’à l’hétérogénéité des méthodes du calcul monétaire de ces postes. L’approche mésoéconomique est ensuite appliquée aux quatre cas nationaux (France, Danemark, Espagne et Hongrie), mais seule l’équipe française parvient à produire une estimation complète des quatre postes de coûts envisagés. Quant à l’estimation microéconomique, elle permet surtout de mieux évaluer la nature et l’étendue des coûts intangibles (par exemple la perte de bien-être). Les auteurs, partant du fait que l’approche macro est la plus utile pour les comparaisons internationales, consacrent la dernière partie de cette recherche à l’estimation au niveau macro des coûts des violences conjugales envers les femmes. L’estimation finale obtenue pour l’Europe des 25 se situe autour de 16 milliards d’euros en 2006. Ce type d’étude comporte plusieurs limites : les sources de données utilisées ont été construites pour répondre à d’autres questions que celle de l’estimation du coût des violences et sont caractérisées par des disparités méthodologiques ; l’unité temporelle choisie (une année et non le cours entier de la vie des victimes) ne permet pas d’inclure les conséquences économiques des violences vécues au-delà des douze derniers mois.

Les trois rapports formulent des recommandations d’ordre politique, en particulier sur la nécessité d’un suivi statistique régulier des violences conjugales, d’en communiquer le coût, et enfin de mettre en place un programme européen de lutte contre les violences conjugales.

Elena Ambrosetti

Douglas A. Brownridge, Violence against Women, Vulnerable Populations, Routledge, 2009, 296 p.

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Dans cet ouvrage, Douglas A. Brownridge, sociologue canadien de la famille, présente une analyse statistique de la violence envers les femmes perpétrée par un « partenaire intime homme ». S’appuyant sur trois enquêtes canadiennes dans la population générale, il cherche à mettre au jour la prévalence de la violence, les schémas de violence et les facteurs de risques au sein de populations dites vulnérables. Il qualifie de vulnérables des populations qui, de par leurs caractéristiques, sont susceptibles de subir des violences liées au genre (violences physiques, sexuelles, menaces physiques avec ou sans agression sexuelle). Il ne s’agit donc pas de populations vulnérables en soi mais présentant des caractéristiques de vulnérabilité face à la violence qu’il entend identifier.

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Douglas A. Brownridge prend soin de se positionner du point de vue théorique dès le début de son ouvrage pour justifier sa démarche. Il se place dans le champ des études intersectionnelles, nées à la fin des années 1980, sous l’impulsion des travaux des militantes féministes noires nord-américaines sur le cumul et la combinaison des violences et des oppressions qu’elles subissaient. Elles dénonçaient la vision universaliste et ethnocentrée des analyses de féministes blanches qui ne prenaient pas en compte la diversité des expériences des femmes et opposaient les systèmes de domination les uns aux autres. En tant que femmes noires, elles soulignaient être tout autant dominées par le patriarcat que par le racisme. L’intersectionnalité vise à comprendre et mettre au jour l’articulation des systèmes de domination, sans en privilégier aucun, et à identifier comment les systèmes d’oppression impriment leurs marques respectives les uns sur les autres, c’est-à-dire s’influencent mutuellement. Les problématiques de genre, de classe et de race sont dès lors au cœur des analyses intersectionnelles et la contextualisation des violences constitue une part importante de la démarche. Ce rappel permet de mieux comprendre les enjeux qui traversent le débat nord-américain sur les rapports de genre. Pour les familiers des recherches sur l’intersectionnalité des rapports sociaux, cette présentation paraîtra succincte, mais pour les novices elle constitue une introduction utile qui éclaire la position de l’auteur.

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Douglas A. Brownridge se démarque cependant dans ce champ de recherche car pour lui, il ne s’agit pas seulement des croisements entre les modes d’oppression. Vulnérabilité et oppression ne sont pas toujours liées : si une population dominée est presque toujours vulnérable, toutes les populations vulnérables ne sont pas dominées. Il cherche à repérer les autres variables qui entrent en jeu dans le fait que certaines populations sont plus victimes de violences que d’autres, sachant qu’un facteur explicatif peut être pertinent pour une population mais pas pour une autre.

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Il s’attache aussi à expliciter les dynamiques de violence pour chaque population. Selon lui, l’invisibilité de la violence dans certaines populations reflète davantage la moindre importance que la société accorde aux violences domestiques quand elle survient dans ces groupes, que leur absence. L’outil statistique, peu privilégié par les travaux sur l’intersectionnalité, est mobilisé pour rendre visible ce phénomène tout en contrant les représentations qui stigmatisent ces populations vulnérables.

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Douglas Brownridge utilise trois fichiers de données dont il décrit les atouts et les limites. Il s’agit de trois enquêtes réalisées par Statistique Canada : l’enquête de 1993 sur les violences faites aux femmes (Violence Against Women Survey) et les Enquêtes sociales générales de 1999 et 2004 (General Social Survey). Il revient sur les différentes options méthodologiques de chaque enquête et leur contexte de passation. La principale distinction réside dans le fait que l’enquête sur les violences faites aux femmes de 1993, la première réalisée sur ce thème, ne concernait que les femmes, tandis que les suivantes sont centrées sur les violences conjugales et sont réalisées auprès des hommes comme des femmes. Les deux enquêtes sociales générales utilisent l’ « échelle des tactiques de conflits », inspirée des enquêtes états-uniennes pour mesurer les violences conjugales.

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Sa méthodologie est essentiellement comparative : pour mesurer la vulnérabilité d’une population spécifique, il faut une population-témoin à laquelle la comparer. Douglas A. Brownridge recourt donc à des taux relatifs (relative rates) plutôt qu’à des taux de prévalence, une stratégie qui présente l’avantage d’atténuer les différences méthodologiques entre les enquêtes. Il fait l’hypothèse que les différences méthodologiques entre enquêtes affectent de la même manière la prévalence des violences dans la population-témoin et dans la population vulnérable interrogées au sein d’une même enquête. Les risques relatifs permettent ainsi la comparaison entre les différentes enquêtes.

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Une fois posé le cadre théorique, méthodologique et politique de sa démarche, Douglas A. Brownridge établit une liste de variables qui représentent des facteurs de risques de vulnérabilité à la violence : violence envers les femmes en concubinage, violence envers les femmes après séparation, environnement de l’habitat (rural ou urbain), statut d’occupation du foyer, violence envers les migrantes ou les femmes aborigènes. En traitant chaque variable dans un chapitre spécifique, l’auteur présente sa mesure, son arrière-plan théorique, les données statistiques, les analyses, leurs limites et les perspectives futures.

Cet ouvrage est une importante contribution à la recherche sur les violences faites aux femmes, aussi bien par son approche statistique que par la réflexion théorique proposée. Bien sûr, et surtout dans le cadre d’une référence théorique à l’intersectionnalité, on aurait apprécié une analyse croisée de ces variables. En effet, les facteurs de risques ne sont malheureusement pas exclusifs les uns des autres et il serait important de comprendre comment ils s’articulent. Mais l’auteur, qui rappelle que son travail n’est qu’une première étape dans la recherche sur la vulnérabilité face à la violence, ouvre de multiples perspectives de recherche.

Agnès Josselin

Edwige Rude-Antoine, Forced Marriages in Council of Europe Member States. A Comparative Study of Legislation and Political Initiatives, Directorate General of Human Rights, Strasbourg, 2005, 130 p.

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Ce document a été rédigé à la demande de la Direction générale des droits de l’homme du Conseil de l’Europe en 2005, dans l’objectif de dresser un état complet des connaissances sur les réponses juridiques et sociales apportées à la question des mariages forcés dans 28 pays européens.

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Selon l’auteure, la question du mariage forcé témoigne de tensions entre des représentations et des normes divergentes entre les populations migrantes et les pays d’installation quant au mariage, à la conjugalité et aux rapports femmes-hommes. En réduisant l’analyse des mariages forcés à un défaut d’intégration des populations migrantes, l’auteure semble oublier que les violences de genre dans leur ensemble, au sein des populations migrantes comme non migrantes, portent tout autant atteinte aux valeurs des sociétés européennes.

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En cherchant tout d’abord à définir les mariages forcés, l’auteure souligne le caractère fluctuant des notions de mariages « forcés » et « arrangés ». Les terminologies multiples témoignent de la difficulté de trouver une définition solide : mariage arrangé, mariage coutumier, mariage de raison, mariage de complaisance sont utilisés dans divers rapports. Elle propose une définition plus pertinente, fondée sur la notion de consentement qui doit rendre compte de la volonté déclarée au moment de l’acte de mariage devant l’officier d’état civil, tout autant que de la volonté réelle de la personne qui peut être conduite à dissimuler son refus sous l’effet de la peur, des menaces, des pressions psychologiques. Il s’ensuit que, par définition, les mariages précoces ou mariages d’enfants doivent être considérés comme forcés, puisque l’immaturité physique et intellectuelle empêche l’enfant ou l’adolescent de formuler son refus du mariage. Elle note que dans la majorité des 28 pays concernés par l’étude, l’existence de violences, de menaces de violences ou de pressions annule la déclaration de consentement lors de l’acte de mariage. Une définition plus large est aussi utilisée par l’auteure, qui se réfère à « l’absence d’intention maritale » et inclut dans cette catégorie le mariage de complaisance.

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On peut s’interroger sur la signification et les conséquences d’un tel élargissement de la définition, car il conduit à un risque d’assimiler les mariages « blancs » aux mariages « forcés ». Le rapport relève que les politiques migratoires de la majorité des pays européens ont durci les conditions d’accès à la résidence et à la nationalité, ainsi qu’au regroupement familial (périodes d’attente plus longues pour les membres de la famille, obligation d’entretiens avant le mariage, etc.). Dès lors, on peut aussi se demander si le débat sur les mariages forcés et l’assimilation des mariages forcés et des mariages blancs n’ont pas été utilisés en vue de renforcer le contrôle des flux migratoires. Le mariage blanc n’est pas forcément dicté par une volonté familiale mais peut résulter de la seule volonté d’un individu qui cherche à accéder au droit de séjourner dans un pays européen ou d’acquérir une nationalité européenne. La question des mariages forcés est différente car ils sont presque toujours dictés par des intérêts familiaux et imposés par la famille afin de protéger sa réputation et son honneur. Ils peuvent de plus conduire à des violences physiques ou psychologiques, alors que le mariage blanc est a priori fondé sur un accord entre deux personnes dont l’objectif est d’établir un acte de mariage « fictif » permettant un accès au territoire européen.

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L’auteure présente ensuite brièvement quelques estimations chiffrées des mariages forcés en Europe, en concluant sur la difficulté de les dénombrer. Le rapport ne fournit pas de statistiques fiables en l’absence d’études quantitatives sérieuses sur le sujet. Ne sont présentées que quelques estimations en provenance d’associations, mais sans référence aux méthodes ni aux sources exactes et sans mise en garde particulière. L’auteure note que, selon le Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles en France, 70 000 femmes d’origine immigrée seraient confrontées à un mariage forcé ou au risque de l’être. Elle note dans la même page qu’une autre association d’aide aux femmes immigrées turques (Elele) estime que 94 % des garçons et 98 % des filles d’origine turque en France voient leurs mariages arrangés par leurs parents. Ces chiffres, dont la source et l’élaboration ne font l’objet d’aucune explication, paraissent peu plausibles, car les violences faites aux femmes demeurent heureusement un phénomène plutôt rare ; les mariages forcés en particulier sont très loin d’atteindre de telles prévalences, comme le montre Christelle Hamel dans un article publié dans la revue Migrations société (2008, vol. 20, n° 119) à partir de l’enquête Mobilité géographique et mobilité sociale conduite en 1993 auprès des immigrés et leurs enfants nés en France. Cela invite à conduire des études scientifiques sur le sujet.

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La principale contribution de ce document se trouve dans les informations détaillées et les exemples concrets de prévention dans les pays étudiés et dans certains pays d’émigration vers l’Europe (Turquie, Maghreb). Il existe encore des incohérences entre les différentes politiques européennes en usage. À la date de publication du rapport (2005), l’âge légal au mariage pour les filles dans certains pays, dont la France, le Royaume-Uni et le Portugal, n’atteignait toujours pas 18 ans (en France, jusqu’en 2006, l’âge légal au mariage pour les filles était de 15 ans). Une autre différence notable concerne le type de législation à laquelle le mariage est soumis pour les femmes migrantes ou issues de l’immigration : certains pays reconnaissent la loi du pays d’origine (dans lequel le mariage a été contracté), tandis que d’autres ne reconnaissent que la loi du pays de résidence (européenne). Pour l’auteure, ces divergences constituent un obstacle à la prévention des mariages forcés ; la loi du pays de résidence devrait prévaloir sur celle du pays d’origine, ce qui permettrait de garantir une meilleure protection des femmes de nationalité étrangère.

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Dans les deux dernières parties, l’auteure conduit une analyse juridique en prenant en considération le droit privé international (conventions internationales sur les droits de l’enfant et des femmes), le droit civil et le droit pénal au niveau national. La majorité des pays concernés ne disposent pas d’une définition juridique du mariage forcé. Seules l’Allemagne et la Norvège en ont fait un délit spécifique. Dans les autres pays européens, il peut être condamné au motif des violences qui lui sont associées : violences physiques, viol marital ou violence intrafamiliale par ascendant.

En conclusion, l’auteure considère que les réponses juridiques ne suffisent pas à prévenir les mariages forcés. Comme pour toutes les violences, on constate une grande difficulté dans l’administration de la preuve, les victimes portant rarement plainte. L’auteure propose une modification des législations européennes qui permettrait à d’autres personnes (membres de la famille) de dénoncer un mariage forcé ; mais dans le cas de violences intrafamiliales, cela paraît quelque peu illusoire. Elle recommande aussi une prise en charge globale des victimes impliquant une coopération des acteurs sociaux (ministères des Affaires étrangères, services sociaux et institutions judiciaires) afin de mieux organiser la prévention et le traitement de ces violences.

Nisrin Abu-Amara

Christian Boyer, Julien Delhorbe, Mériadec de Rigaud, Viktor Morris, Rapport sur l’homophobie 2010, Paris, SOS-Homophobie, 2010, 178 p. Nadine Cadiou, Sylvie Gras, Nathalie K., Rapport de l’enquête sur la lesbophobie, Paris, SOS-Homophobie, 2008, 240 p.

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Depuis 1997, l’association SOS-homophobie, créée en 1994, publie un rapport annuel sur l’homophobie en France, en s’appuyant entre autres sur les appels téléphoniques reçus par l’association. Ce rapport, qui s’inscrit dans une démarche militante, a pour but de rendre visible la réalité des agressions homophobes et de faire prendre conscience de la violence dont peuvent être victimes les homosexuel-le-s et les trans’ (terme générique qui renvoie à l’ensemble des personnes qui ne souhaitent pas vivre dans le genre qui leur a été assigné à la naissance, qu’ils et elles soient opérés, prennent des hormones ou non).

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Plusieurs enquêtes ont mis en évidence un risque de suicide accru parmi les minorités sexuelles (ENVEFF, enquête Presse gays de 2004, Baromètre santé de 2005). Plus récemment, le constat a été fait de l’importance de l’homophobie dans la population : 17 % des femmes et 27 % des hommes ont déclaré que l’homosexualité est une sexualité « contre-nature » dans l’enquête Contexte de la sexualité en France [5]  Nathalie Bajos et Michel Bozon, 2008, Enquête sur la... [5] .

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Néanmoins, ces enquêtes ne fournissent pas et ne peuvent fournir d’information sur les situations précises dans lesquelles les agressions homophobes se déroulent. En revanche, le rapport 2010 de SOS-Homophobie met en exergue la diversité des circonstances, des lieux et des acteurs de l’homophobie en s’appuyant sur des sources nombreuses et diverses (témoignages reçus par l’association, travaux des commissions de l’association, suivi et analyse de la presse, textes de chercheurs et militants).

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Des insultes proférées dans la rue au refus d’enregistrer une plainte dans un commissariat, en passant par les rumeurs et le harcèlement sur le lieu de travail, ce rapport brosse un large panorama de l’homophobie. En rendant compte des améliorations, mais surtout de l’oppression qui caractérisent la situation des homosexuels et des trans’ dans de nombreux pays, le rapport permet de resituer les avancées limitées qui ont eu lieu en France – notamment grâce au pacs et à la dépsychiatrisation de la transidentité (la transsexualité est passée du statut d’affection de longue durée relative à des troubles psychiatriques à une affection de longue durée dite « hors liste »). Il pointe le rôle paradoxal des médias qui, tout en concourant à la visibilisation des gays – les lesbiennes et les trans’ y étant quasiment invisibles –, participent malgré tout à la diffusion de propos et d’idées homophobes. Enfin, pour la première fois, un chapitre spécifique est consacré à la transphobie, reflétant l’émergence de cette thématique dans les préoccupations des acteurs de la lutte contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre. On peut en revanche regretter que les questions de santé abordées soient réduites à la discrimination dont sont victimes les homosexuels masculins concernant le don du sang. Les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et trans’ sont assurément confrontées à bien d’autres manifestations de l’homophobie.

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Une plus grande attention accordée à l’homophobie d’État aurait permis, nous semble-t-il, d’éclairer la contradiction apparente entre les discours de lutte contre l’homophobie et la réalité des lois et des institutions qui, dans leurs principes et par leur fonctionnement, alimentent l’homophobie. L’accusation de « prosélytisme pro-homosexuel », à laquelle se heurtent les associations souhaitant faire de la prévention contre l’homophobie dans l’institution scolaire, se comprend mieux dans ce contexte. De même, la focalisation sur certaines formes d’homophobie (insultes, agressions…), en particulier lorsqu’elles émanent de groupes sociaux stigmatisés, ne doit pas masquer les autres registres de l’homophobie (faible reconnaissance sociale et inégalité juridique notamment).

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Le second rapport s’intéresse spécifiquement à la lesbophobie. Partant du constat que les lesbiennes témoignaient beaucoup moins que les gays (1 appel sur 5 à la ligne d’écoute de l’association) et qu’il existait une réelle pénurie d’études sur la lesbophobie, SOS-Homophobie et sa commission lesbophobie ont décidé en 2003 de réaliser une enquête destinée à quantifier et analyser la lesbophobie. Le questionnaire a été diffusé à la fois sous format papier dans différents lieux de sociabilité lesbienne et via le site Internet de SOS-homophobie. La collecte, effectuée entre octobre 2003 et janvier 2004, a permis de recueillir 1 793 questionnaires, et le rapport a été publié en 2008.

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L’enquête identifie la lesbophobie à travers de nombreuses manifestations et dans des contextes variés. Ainsi, l’incompréhension domine dans la famille et parmi les ami-e-s tandis que les insultes occupent la première place dans le voisinage et la vie quotidienne. L’occupation de l’espace public par les femmes, à plus forte raison pour celles qui ne se conforment pas au rôle social attendu de sexe, s’accompagne en effet souvent de violences. Dans les commerces et services, c’est le refus de service qui prime, avec ses variantes comme le refus de location d’un logement. Dans les administrations et les services publics, le suivi de procédures standardisées et la nature plus formelle des contacts peuvent offrir moins de prise à l’expression directe de la lesbophobie, pour autant que ces procédures ne soient pas elles-mêmes porteuses de lesbophobie (par exemple les demandes d’adoption, d’allocations familiales, etc.). Dans la sphère professionnelle, toutes les étapes de la carrière sont potentiellement concernées. Quant au milieu médical, il constitue un haut lieu de reproduction de la lesbophobie puisqu’il cumule une lesbophobie institutionnelle (refus de don du sang, non-reconnaissance de la conjointe lors de consultation ou d’hospitalisation, interdiction d’accès à l’assistance médicale à la procréation), une lesbophobie « historique » (lourd passif des psychiatres et psychologues en matière d’homophobie) ainsi qu’une lesbophobie propre à certains professionnels de santé.

La lecture de ce rapport atteste que la lesbophobie ne constitue pas un phénomène marginal (60 % des répondantes se sont déclarées victimes de lesbophobie), même si les chiffres fournis constituent une évaluation a minima. D’une part, la construction du questionnaire filtre les différentes expériences de la lesbophobie par une question sur le fait d’avoir été « victime de lesbophobie ». Or l’expérience de l’enquête ENVEFF (1999) a bien montré l’intérêt de ne pas nommer a priori le phénomène étudié mais de le circonscrire a posteriori en se servant d’indicateurs appropriés. S’agissant d’un terme aussi complexe que celui de lesbophobie, cela apparaît d’autant plus nécessaire ; le terme recouvre dans l’enquête des situations très différentes, ce qui interroge sur la pertinence de les englober sous un seul terme. D’autre part, si le recrutement communautaire peut se comprendre en l’absence de base de sondage, il conduit à interroger une population extrêmement spécifique : majoritairement des femmes jeunes, en couple et vivant à Paris. Il serait important d’élargir l’échantillon à toutes les femmes qui ont des relations sexuelles et sentimentales avec des femmes, y compris celles qui se déclarent bisexuelles et hétérosexuelles. Leurs expériences fourniraient assurément un autre regard sur la lesbophobie. Enfin, les différentes manifestations de lesbophobie explorées dans le questionnaire auraient gagné à être mises en perspective avec les débats actuels, notamment autour des enjeux de la parentalité.

Elise Marsicano

Notes

[1]

Maryse Jaspard et al., 2003, Les violences envers les femmes en France. Une enquête nationale. Paris, La Documentation française, 370 p.

[2]

Les violences contre les femmes, Paris, La Découverte, Repères sociologie, 122 p.

[3]

Surviving Sexual Violence, Polity Press Cambridge, 273 p.

[4]

Claudia García-Moreno, Henrica A. F. M. Jansen, Mary Ellsberg, Lori Heise, Charlotte Watts, 2005, Rapport succinct. Étude multipays de l’OMS sur la santé des femmes et la violence domestique à l’égard des femmes. Premiers résultats concernant la prévalence, les effets sur la santé et la réaction des femmes, Genève, OMS, 34 p.

[5]

Nathalie Bajos et Michel Bozon, 2008, Enquête sur la sexualité en France : pratiques, genre et santé, La Découverte, 609 p.

Titres recensés

  1. Connaissance, mesure et visibilité des violences fondées sur le genre
    1. Natacha Chetcuti et Maryse Jaspard (dir.), Violences envers les femmes. Trois pas en avant, deux pas en arrière, Paris, L’Harmattan, collection Bibliothèque du féminisme, 2007, 319 p.
    2. Patrizia Romito, Un silence de mortes. La violence masculine occultée, Paris, Editions Syllepses, collection Nouvelles questions féministes, 2006 (1re édition italienne, 2005), 298 p.
    3. Renée Zauberman (dir.), Victimation et insécurité en Europe. Un bilan des enquêtes et de leurs usages, Paris, L’Harmattan, collection Logiques sociales, série Déviance et société, 2008, 197 p.
    4. Marylène Lieber, Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2008, 324 p.
    5. Jérôme Pieters, Patrick Italiano, Anne-Marie Offermans, Sabine Hellemans, Les expériences des femmes et des hommes en matière de violence psychologique, physique et sexuelle, Bruxelles, Institut pour l’égalité entre les femmes et les hommes, 2010, 241 p.
    6. Isabelle Widmer, Dolorès Pourette, Les violences envers les femmes à l’île de la Réunion : poids des chiffres, paroles de victimes, Publications de l’Université de Provence, collection Monde contemporain, 2009, 180 p.
    7. François Beck, Catherine Cavalin, Florence Maillochon, Violences et santé en France : état des lieux, Paris, la Documentation française, 2010, 270 p.
    8. Claudia Garcia-Moreno, Henrica A. F. M. Jansen, Mary Ellsberg, Lori Heise, Charlotte Watts, WHO Multi-country Study on Women’s Health and Domestic Violence against Women. Initial Results on Prevalence, Health Outcomes and Women’s Responses, Genève, Organisation mondiale de la santé, 2005, 206 p.
    9. Marc Nectoux, Estimation du coût des violences conjugales en Europe, 2009, 54 p., http://www.psytel.eu/inc/download.php?file=2;IPV%20EU_Mortality/IPV_EU_Mortality_RS_100623.pdf.
    10. Jean-Pierre Marissal, Charly Chevalley, Étude de faisabilité d’une évaluation des répercussions économiques des violences au sein du couple en France : rapport au Service des Droits des femmes et de l’égalité, 2007, La Documentation française, Lille, 126 p. Sylvia Walby, The Cost of Domestic Violence, National statistics, Women and Equality Unit, University of Leeds, 2004, 117 p. http://www.devon.gov.uk/cost_of_dv_report_sept04.pdf.
    11. Douglas A. Brownridge, Violence against Women, Vulnerable Populations, Routledge, 2009, 296 p.
    12. Edwige Rude-Antoine, Forced Marriages in Council of Europe Member States. A Comparative Study of Legislation and Political Initiatives, Directorate General of Human Rights, Strasbourg, 2005, 130 p.
    13. Christian Boyer, Julien Delhorbe, Mériadec de Rigaud, Viktor Morris, Rapport sur l’homophobie 2010, Paris, SOS-Homophobie, 2010, 178 p. Nadine Cadiou, Sylvie Gras, Nathalie K., Rapport de l’enquête sur la lesbophobie, Paris, SOS-Homophobie, 2008, 240 p.

Pour citer cet article

ée par Hamel Christelle, Mazuy Magali, « Bibliographie critique », Population 4/ 2010 (Vol. 65), p. 821-848
URL : www.cairn.info/revue-population-2010-4-page-821.htm.
DOI : 10.3917/popu.1004.0821


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