Population & Avenir 2012/2
Population & Avenir
2012/2 (n° 707)
20 pages
Editeur
DOI 10.3917/popav.707.0003
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Exclusif

Vous consultezUn meurtre géographique : la France rurale

AuteurSherlock Holmes du même auteur

P.C.C. Gérard-François DUMONT

Inimaginable ! Alors que certains médias aiment se délecter des faits divers criminels, un meurtre est passé sous silence, celui de la France « rurale ». Le cadavre a été caché, sans doute pour que la société française ne puisse en faire son deuil. Heureusement, Population & Avenir livre, en exclusivité, une lettre circonstanciée reçue de Sherlock Holmes.

2 « Certes, la France manque d’humour britannique mais, jusqu’à présent, c’était un magnifique pays qui savait marier, avec un charme inimitable, le labeur et la poésie d’un monde rural fort diversifié et la vitalité de ses villes. Un tel équilibre est si rare dans le monde !

3 C’est pourquoi, il est vrai en cachette, je me suis toujours intéressé à la France. Et, depuis chez moi, 221B Baker Street, à Londres, je poursuis assidûment mes lectures pour savoir ce qui passe en France. Or, qu’ai-je découvert ? Un meurtre y a été commis, mais personne n’en a parlé. Aucun procureur ne s’est manifesté et pourtant, élucider ce meurtre est facile et je n’ai pas hésité à dire à mon ami médecin : « Élémentaire, mon cher Watson ! ».

4 Comme vous le savez, votre grande institution statistique, l’Insee, consacre son talent à trouver des critères permettant de mieux analyser les territoires. Il lui a fallu parfois tâtonner. Par exemple, l’Insee avait inventé un sigle bizarre, ZPIU (zone de peuplement industriel et urbain), dans les années 1960. S’étant rendu compte que cette notion n’était plus opérationnelle, il l’a éliminée. Mais l’acquittement a été prononcé pour circonstances atténuantes car l’Insee a aussitôt avoué et justifié son meurtre comme cela a été expliqué dans des livres[1][1] Dumont, Gérard-François (direction), La France en villes,...
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.

5 Votre Insee a alors imaginé un beau concept, celui d’aire urbaine. Certes, sa définition était excessive. Il faisait la part belle aux grandes villes, considérant qu’elles dominaient de trop vastes territoires en se fondant sur des critères à la fois trop extensifs et cumulatifs[2][2] Dumont, Gérard-François, Chalard, Laurent, « Pour...
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. Néanmoins, ce concept d’aire urbaine, dans sa définition des années 1990, témoignait des beaux équilibres spatiaux français. Il distinguait la France de « l’espace à dominante urbaine » et celle de « l’espace à dominante rurale ». Il singularisait de petites villes rurales, appelées « pôles ruraux », qui continuaient à faire battre le cœur de la France rurale. Et cette France rurale était vivante, comme l’attestaient par exemple ces pôles d’excellence rurale, selon une formule crée en 2005. Ainsi, dans beaucoup de beaux territoires ruraux français, des projets de développement économique, fondés sur un partenariat entre des collectivités locales et des entreprises privées, se déployaient.

6 Or, voici ce que j’ai découvert en lisant la belle littérature de votre Insee[3][3] Insee première, n° 1374, octobre 2011. ...
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et qui est passé inaperçu. Certes, au début des années 2010, l’Insee se devait de mettre à jour son analyse du découpage des aires urbaines au vu des résultats du dernier recensement. Mais, sous ce prétexte justifié d’une mise à jour, sans alerter qui que ce fût, et surtout pas la maréchaussée, un meurtre a été commis. Que dis-je, un double meurtre ! Premièrement, la notion de « pôle rural » a disparu, comme si la France avait brutalement perdu ce maillage de gros bourgs et de petites villes qui, comme La Souterraine dans la Creuse, sont un des aspects les plus plaisants de l’Hexagone. Pour masquer le meurtre, il a été recouvert d’un tissu sur lequel a été écrit « petites aires ». Second meurtre, la notion « d’espace à dominante rurale » a disparu. Son corps a été dispersé sous plusieurs rubriques. L’une d’elles donne véritablement l’impression que la langue de Voltaire est bien oubliée puisque qu’elle est désignée sous le titre de « Communes isolées hors influence des pôles ».

7 Alors je dis à mes compatriotes britanniques : « Vous vouliez acheter pour votre retraite une maison dans le bel « espace à dominante rurale » qui faisait le charme de la France ? Mais il a été assassiné. Les statistiques françaises parlent maintenant de « petites aires » et de « communes isolées hors influence des pôles ». Des formules qui ont tué toute la belle signification de l’adjectif « rural ». Ne traversez plus la Manche. »

 

Notes

[1] Dumont, Gérard-François (direction), La France en villes, Paris, Sedes, 2010. Retour

[2] Dumont, Gérard-François, Chalard, Laurent, « Pour une nouvelle analyse territoriale », dans : Wackermann, Gabriel (direction), L’écosociété, Paris, Éditions Ellipses, 2010. Retour

[3] Insee première, n° 1374, octobre 2011.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Sherlock Holmes « Un meurtre géographique : la France rurale », Population & Avenir 2/2012 (n° 707), p. 3-3.
URL :
www.cairn.info/revue-population-et-avenir-2012-2-page-3.htm.
DOI : 10.3917/popav.707.0003.