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2013/2 (N° 218)

  • Pages : 240
  • DOI : 10.3917/pour.218.0109
  • Éditeur : GREP

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Si de longue date l’agriculture s’est vu assigner des fonctions non alimentaires, en particulier la production de fibres textiles, en revanche l’idée qu’elle puisse également fournir de l’énergie aux autres secteurs d’activité est apparue assez récemment. Plus exactement dans les années 1970, suite aux deux chocs pétroliers, cette idée s’étant précisée dans les années 1980, au fur et à mesure que certaines productions agricoles devenaient structurellement excédentaires par rapport à la demande solvable.

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En France, la production industrielle à grande échelle d’esters méthyliques d’huile de colza, à des fins de carburation automobile, a démarré en 1992, à la faveur de la réforme de la PAC. Dix années plus tard, la production d’éthanol carburant, à partir de céréales et de betterave, décollait à son tour, suite à une politique très volontariste du gouvernement Raffarin qui, en 2003, met en place le Plan Biocarburant, celui-ci étant amplifié deux années plus tard avec le gouvernement Villepin. À l’époque, ce plan faisait très largement consensus dans la classe politique et dans l’opinion.

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Aujourd’hui, nous assistons au même phénomène pour la méthanisation, parée de toutes les vertus, dont celle d’apporter une solution aux problèmes de revenus que connaissent les éleveurs.

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Le développement de ces nouvelles filières énergétiques nécessite des investissements importants, pour un prix de l’énergie finale produite durablement plus élevé que les énergies d’origine fossile auxquelles elle se substitue. Il requiert donc un effort significatif de la part de la collectivité nationale, pour le financement des investissements initiaux, mais surtout pour le fonctionnement des installations de production, celui-ci n’étant permis la plupart du temps que parce que les usagers acceptent de payer plus cher l’énergie finale produite, sans d’ailleurs toujours savoir ce que leur coûte la substitution d’énergies dites renouvelables aux énergies fossiles conventionnelles.

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Il y a donc lieu de s’assurer que la production d’énergies d’origine renouvelable telle qu’elle est effectuée (ou telle qu’il est prévu de le faire) répond bien aux objectifs qui lui ont été assignés, et justifie le soutien public consenti, à l’heure où les marges de manœuvre budgétaires s’amenuisent.

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Tel est l’objet de la présente analyse :

  • quels sont les objectifs que la collectivité assigne à la production d’énergie dite renouvelable par le secteur agricole ?

  • en quoi ce qui est aujourd’hui réalisé, ou ce qu’il est prévu de faire, répond à ces objectifs ?

Produire de l’énergie d’origine agricole : pourquoi ?

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  • Pour soutenir le revenu des agriculteurs, par la création d’un nouveau débouché solvable pour les produits agricoles, ou pour diversifier les sources de revenu.

  • Pour améliorer notre indépendance énergétique.

  • Pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre et lutter contre le changement climatique.

Voilà énoncés les trois principaux effets attendus du développement de la production d’énergie par le secteur agricole.

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Concernant le premier point, il est sans doute utile de rappeler que l’agriculture est d’ores et déjà le secteur de l’économie marchande probablement le plus soutenu, tant par rapport à la richesse produite qu’au nombre d’actifs concernés. Plutôt que de surimposer une politique énergétique aux politiques agricoles existantes, il y aurait sans doute lieu de réfléchir d’abord à l’efficience de ces dernières… Il n’en reste pas moins que si l’agriculture se voit confier une nouvelle mission, il est évident que les agriculteurs doivent y trouver un intérêt, notamment en termes de revenu, faute de quoi il est peu probable qu’ils s’engagent dans cette voie.

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Le deuxième objectif, celui qui vient le plus spontanément à l’esprit, se décompose en trois sous-objectifs :

  • la sécurisation de notre approvisionnement énergétique, aujourd’hui importé en quasi-totalité ;

  • la compétitivité du secteur de la production d’énergie, dont dépend celle de nombreux autres secteurs économiques ;

  • et la relocalisation d’emplois, thématique à laquelle les décideurs politiques sont aujourd’hui particulièrement sensibles.

? La lutte contre le changement climatique généré par les émissions de gaz à effet de serre est apparue plus récemment comme étant un objectif que pouvait permettre d’atteindre l’utilisation d’énergies d’origine renouvelable en substitution aux énergies dérivées du carbone fossile.

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? Entre la lutte contre le changement climatique et la nécessité de trouver des solutions à l’épuisement des ressources en carbone fossile, quel est l’enjeu le plus important au regard de l’intérêt général ? Le calcul montre que le jour où l’humanité aura consommé la totalité de ses ressources en carbone fossile (pétrole et gaz, conventionnels ou non, charbon), la concentration de CO2 dans l’atmosphère aura dépassé 2 000 ppm (partie par million), soit 0,2 %, contre 400 ppm aujourd’hui, et 250 en 1800, avant que nous n’ayons commencé à déstocker massivement du carbone fossile pour satisfaire nos besoins énergétiques, transférant ce carbone du sous-sol vers l’atmosphère. La quantité d’oxygène dans l’air n’aura que très faiblement baissé, donc l’air sera toujours respirable, mais, à cause de l’accroissement de l’effet de serre dû à l’augmentation de la teneur en CO2 de l’atmosphère, il fera en moyenne 70 °C à la surface de notre planète… Autant dire que l’humanité aura succombé au changement climatique bien avant d’avoir épuisé ses ressources en carbone fossile.

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? Au regard de l’intérêt général, la problématique climatique devrait donc prévaloir, et de loin, sur la problématique énergétique. Il s’ensuit que pour être d’intérêt général, la production d’énergie d’origine renouvelable utilisée en substitution à de l’énergie d’origine fossile doit impérativement permettre une réduction des émissions de gaz à effet de serre, sinon une telle substitution ne présente aucun intérêt.

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? Concernant les énergies produites à partir de la biomasse, dont les énergies d’origine agricole comme les agrocarburants ou le biométhane, il semble qu’en première analyse au moins, cette condition soit remplie. En effet, la combustion d’énergie issue de la biomasse ne conduit pas à une augmentation de la quantité de CO2 dans l’atmosphère, puisque le CO2 produit par cette combustion a au préalable été capté par la plante dans l’atmosphère, puis transformé grâce à la photosynthèse en hydrate de carbone, puis, le cas échéant, en molécules plus complexes. En conséquence, l’utilisation à des fins énergétiques de produits issus de la biomasse serait neutre du point de vue des émissions de CO2 dans l’atmosphère.

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Cette analyse s’avère néanmoins beaucoup trop simpliste, pour plusieurs raisons. D’abord, la production et la transformation d’une source d’énergie en énergie finale requiert des dépenses énergétiques, qui produisent des émissions de gaz à effet de serre, et nécessite des installations, du transport, des intrants… Seule une analyse de cycle de vie exhaustive du berceau à la tombe permet d’établir avec quelle efficacité énergétique une énergie finale est produite, c’est-à-dire le rapport entre l’énergie finale produite et l’énergie fossile primaire mise en œuvre. Une énergie ne peut être qualifiée de renouvelable que si elle est produite avec une efficacité énergétique supérieure à 1. Les émissions de CO2 imputables à l’utilisation de l’énergie finale produite découlent directement de ce calcul.

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Pour ce qui est des énergies d’origine agricole, les choses se compliquent… D’une part, l’activité agricole est très fortement émettrice de gaz à effet de serre autre que le CO2, qui ne représente qu’environ 20 % des émissions agricoles, l’essentiel étant constitué par le méthane et surtout le protoxyde d’azote, émis par les cultures. Par ailleurs, toute demande non alimentaire nouvelle pour des produits agricoles provoque nécessairement, directement ou indirectement, la mise en culture de terres nouvelles, zones en herbe ou boisées, lesquelles séquestrent sous forme de matière organique (végétation en place et humus du sol) davantage de carbone que ce qui subsistera après la mise en culture. La différence se retrouve dans l’atmosphère, sous forme de CO2. Ce phénomène porte le nom de changement d’affectation des sols (CAS), et son impact sur l’effet de serre fait l’objet depuis peu de très nombreuses études, tant celui-ci apparaît considérable. Tous ces facteurs sont à prendre en compte avant de pouvoir affirmer que telle ou telle énergie d’origine renouvelable, y compris celle issue de la biomasse, mérite d’être développée. Comme nous l’avons vu, compte tenu de l’urgence climatique, la substitution d’une énergie finale d’origine renouvelable à une énergie issue du carbone fossile n’est d’intérêt général (donc peut justifier un soutien public) que si cette substitution permet des économies d’émissions de gaz à effet de serre. Si cette condition n’est pas remplie, cette production ne doit pas être soutenue, l’argent public devant être réservé aux projets efficaces pour lutter contre le changement climatique.

Production d’énergie finale à partir de matières premières issues de l’agriculture : comment ?

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Les deux filières énergétiques qui vont faire l’objet d’une analyse dans cette partie sont d’une part les agrocarburants dont la production à partir de produits agricoles s’est développée en France depuis 1992, et la méthanisation, encore assez peu pratiquée dans notre pays, mais vraisemblablement promise à un fort développement.

Les agrocarburants industriels

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Les bilans énergétiques et effet de serre des filières industrielles présentes en France (éthanol de blé, de maïs ou de betterave, esters méthyliques d’huiles végétales) sont aujourd’hui très controversés. L’étude qui a été confiée à l’Ademe suite au Grenelle de l’environnement, pourtant à vocation « exhaustive et contradictoire », et dont le rapport a été rendu public en avril 2010, n’a pas permis d’aboutir à un consensus entre les différentes structures ayant participé au comité technique. Aucune des ONG présentes n’a validé le rapport final livré par le bureau d’études prestataire, Bio Intelligence Service. La plupart des observations qu’elles avaient formulées tant sur les données d’entrée que sur les conventions de calcul utilisées n’ont pas été prises en compte, et le rapport final a fait l’objet, avant publication, d’une validation politique par le cabinet de Bruno Le Maire, ministre de l’Agriculture, dont l’objectif était qu’en aucun cas l’étude ne puisse apparaître comme un désaveu de la politique mise en place en 2003, et dont nous subissons aujourd’hui les effets.

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Le tableau suivant présente les efficacités énergétiques et les indicateurs effet de serre auxquels aboutit le bureau d’études pour les filières éthanol de blé (modèle Téréos – usine de Lillebonne) et ester méthylique d’huile de colza (modèle Diester Industries), les deux seules filières pour lesquelles les données d’entrée ont pu faire, au comité technique, l’objet d’une validation contradictoire. Pour les filières éthanol de maïs et de betterave, les ONG ont estimé, sur la base des éléments qu’elles avaient obtenus par ailleurs, que les données d’entrée fournies par les industriels et l’Institut technique de la betterave étaient trop éloignées de la réalité pour que les calculs effectués sur ces bases-là par le bureau d’études, avec l’aval de l’Ademe, puissent être crédités d’une quelconque validité.

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La comparaison de ces ratios avec ceux obtenus pour les filières pétrolières de référence (efficacité énergétique voisine de 0,8 et indicateur effet de serre de 90 grammes équivalent CO2 par MJ de carburant, selon Bio IS) semble montrer que la substitution aux carburants fossiles conventionnels des agrocarburants est pertinente, tant en termes d’économies de carbone fossile que d’émissions de gaz à effet de serre.

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Sauf qu’aucune des ONG présentes au comité technique n’a validé les résultats auxquels aboutit le bureau d’études, cela pour plusieurs raisons :

  • la méthode de calcul des ratios ne permet pas de comparer les filières entre elles. Le bureau d’études s’est en effet refusé à utiliser une clé de répartition des consommations énergétiques et émissions de la filière entre les différents coproduits (agrocarburants et coproduits utilisés en alimentation animale) selon la méthode des impacts évités, préférant effectuer des allocations selon un prorata au contenu énergétique des différents coproduits. Cette méthode présente l’inconvénient (ou l’avantage, selon le point de vue défendu) d’alléger les bilans des agrocarburants au détriment de celui des coproduits secondaires, qui se voient attribuer des coûts énergétiques de production et des impacts effet de serre sans commune mesure avec ce qui est nécessaire pour produire les aliments du bétail classiques, destinés à être remplacés par les coproduits des agrocarburants. Dans ces conditions, comparer les bilans ainsi obtenus pour les agrocarburants avec celui des carburants fossiles conventionnels n’a aucun sens. Au contraire, la méthode des impacts évités (ou méthode de substitution) alloue la totalité des coûts énergétiques et des émissions de gaz à effet de serre aux agrocarburants, déduction faite de ce que permet d’économiser la substitution de leurs coproduits à d’autres biens dont on s’épargne ainsi la production. Le calcul montre que pour l’éthanol de blé, les mêmes données d’entrée conduisent, en appliquant la méthode des impacts évités, à une efficacité énergétique de 1,03 et un indicateur effet de serre de 68,5 grammes équivalent CO2/MJ d’éthanol… ;

  • le bureau d’études a pris beaucoup de liberté avec les recommandations du Giec sur les émissions de N2O de l’étape culture. Une très récente étude d’universitaires allemands conduit, avec une application scrupuleuse des recommandations du Giec, à un indicateur effet de serre de 55 grammes équivalent CO2/MJ pour l’ester méthylique d’huile de colza ;

  • enfin, ces résultats n’intègrent pas l’impact du changement d’affectation des sols.

Sur ce dernier point, l’étude Ademe-Bio IS a toutefois le mérite de proposer un chiffrage de l’impact effet de serre du changement d’affectation des sols pour l’ester méthylique d’huile végétale de colza et pour l’éthanol de betterave. À la demande des ONG, le bureau d’études a modélisé un scénario, qualifié de CAS maximal, pour lequel la totalité de la demande alimentaire déplacée par le passage d’un usage alimentaire vers un usage énergétique est remplacée par de l’huile de palme produite sur une nouvelle plantation de palmier à huile mise en place après défriche de forêt. Le CAS, amorti sur 20 années, en considérant que la totalité du bois de défriche et du tourteau de palmiste coproduit avec l’huile de palme est valorisée (ces hypothèses plutôt optimistes conduisant à formuler quelques réserves quant au caractère maximal de la modélisation effectuée) représente à lui seul 145 grammes équivalent CO2 par MJ d’ester d’huile de colza, ce qui porte l’indicateur effet de serre de cet agrocarburant au double de celui du gasoil remplacé…

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Pour l’éthanol de betterave, le bureau d’études arrive à un résultat identique, en faisant l’hypothèse que le sucre de betterave qui manque suite à la production d’éthanol est remplacé par du sucre de canne provenant de nouvelles plantations. Cette affaire de changement d’affectation des sols n’est pas une vue de l’esprit : en France, pour atteindre l’objectif de 7 % d’incorporation d’esters méthyliques d’acide gras dans le gasoil vendu à la pompe, la quantité d’huile à mettre en œuvre correspond à la totalité de l’huile extraite de notre récolte de graines oléagineuses…

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Nota bene : l’huile végétale pure utilisée directement comme carburant présente une efficacité énergétique de 4, donc nettement meilleure que celle de l’ester méthylique. Mais son impact effet de serre est presque aussi mauvais, à cause du changement d’affectation des sols… Même l’éthanol de canne à sucre, dont l’efficacité énergétique sortie usine est forte (jusqu’à 10 MJ d’éthanol par MJ fossile primaire mis en œuvre), ne parvient pas à un bilan effet de serre plus intéressant que celui de l’essence, à cause du CAS…

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L’incorporation d’agrocarburants aux carburants fossiles réalisée aujourd’hui en France ne présente aucun intérêt en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Bien au contraire, elle les aggrave. Les filières industrielles présentent une efficacité énergétique certes supérieure à celle du gasoil ou de l’essence, mais beaucoup trop faible pour compenser les émissions de N2O de l’étape culture, et surtout l’impact considérable du changement d’affectation des sols. Par ailleurs, cela coûte trois fois plus cher aujourd’hui à notre balance commerciale de renoncer à exporter du blé à 260 € la tonne sur le marché mondial pour faire de l’éthanol, plutôt que de l’exporter et d’importer du pétrole pour faire de l’essence. Quant au diester de Sofiprotéol, quel intérêt d’importer ou de renoncer à exporter 1 tonne d’huile de colza qui s’échange à 1 000 € la tonne sur le marché mondial pour l’estérifier (ce qui coûte du méthanol et du méthylate de sodium) et l’utiliser en carburation automobile en remplacement de 900 kg de gasoil qui vaut 700 € la tonne sur le marché mondial ?

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Ces filières ont certes créé environ 1 000 emplois directs dans les usines qui produisent les agrocarburants. Mais l’incorporation de ceux-ci à hauteur de 7 % dans les carburants distribués à la pompe représente chaque année un surcoût de 1,9 milliard d’euros aux automobilistes français par rapport à l’utilisation d’essence ou de gasoil purs, soit 1,9 million d’euros par emploi direct réellement créé… Et malgré ce surcoût, les filières éthanol, à cause de leur efficacité énergétique très faible, ne sont pas en mesure de rémunérer correctement les producteurs agricoles : le blé et le maïs éthanol sont effet vendus 150 € la tonne aux usines, soit 100 € de moins que dans le circuit alimentaire…

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Aucun des objectifs n’est atteint… Et pourtant, on continue…

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Nota bene : cas de l’éthanol de maïs aux USA. Depuis plusieurs années déjà, les USA sont, sauf accident climatique majeur, le premier producteur mondial d’éthanol, devant le Brésil. Selon Xavier Chavanne, chercheur à l’Université Paris-Diderot qui a étudié de façon très approfondie la filière éthanol de maïs aux USA, celle-ci présente au mieux une efficacité énergétique de 1,16, dans les États de la Corn Belt où le maïs n’a pas besoin d’irrigation (alors que Bio IS crédite l’usine Abengoa de Lacq qui transforme en éthanol du maïs surtout produit dans les Landes à grand renfort d’irrigation d’une efficacité énergétique de 1,74… Cherchez l’erreur). Cette efficacité énergétique est faible, mais l’objectif là-bas est de faire rouler les voitures avec autre chose que du pétrole importé. L’éthanol de maïs est un moyen pour transformer du gaz naturel voire du charbon, abondants dans le sous-sol du pays, en carburant liquide pour les automobiles. L’efficacité énergétique est faible, mais toutefois nettement meilleure que celle des procédés industriels permettant d’obtenir directement des carburants liquides à partir de gaz ou de charbon… Cette politique augmente les émissions de gaz à effet de serre, et porte atteinte à la sécurité alimentaire mondiale, mais les décideurs politiques ont d’autres priorités, avec lesquelles la production d’éthanol de maïs est cohérente.

La méthanisation

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La production de biogaz, sans doute parce que moins controversée que celle d’agrocarburants, à tort ou à raison, n’a pas fait l’objet d’études aussi approfondies de ses performances énergétiques et son impact sur les émissions de gaz à effet de serre. Il est donc à craindre qu’une fois de plus, les problèmes apparaissent sans avoir été anticipés, une fois qu’un grand nombre d’unités de méthanisation auront été installées.

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Les interrogations les plus fortes sont les suivantes :

  • une efficacité énergétique de l’énergie finale produite faible à très faible, surtout s’il s’agit d’électricité produite par cogénération, avec un substrat de méthanisation essentiellement constitué d’effluents d’élevage… D’où la tentation probablement très forte d’avoir recours à des cultures dédiées pour nourrir le digesteur, comme c’est aujourd’hui le cas en Allemagne, avec un impact effet de serre négatif, à cause du changement d’affectation des sols… ;

  • des coûts de transports élevés, tant pour les matières destinées à être méthanisées que pour le digestat, s’agissant le plus souvent de produits à faible teneur en matière sèche ;

  • une gestion de l’épandage du digestat plus délicate que pour les effluents d’élevage classique (lisier et fumier). En effet, la méthanisation présente la particularité de minéraliser en ammoniac la quasi-totalité de l’azote présent dans le substrat. Seul 15 à 20 % de l’azote initialement présent reste combiné sous forme organique dans le digestat. Il s’ensuit que les risques de fuites d’azote vers les nappes ou de volatilisation d’azote dans l’air sous forme d’ammoniac s’en trouvent accrus, avec à la clé des émissions de N2O augmentées.

Ce dernier point est aujourd’hui complètement occulté, et dans les études d’impacts qui sont effectuées, la question de l’épandage des digestats est généralement traitée en quelques lignes. Pourtant, les émissions d’ammoniac dans l’air, à 97 % d’origine agricole, constituent un enjeu de santé publique majeur. En effet, l’ammoniac est à l’origine de la formation de particules fines (catégorie inorganique secondaire), sujet sur lequel la France entrera en contentieux avec l’Europe en 2014. Pour éviter la volatilisation de l’ammoniac lors des épandages, il faut effectuer un passage d’outil aussitôt après pour enfouir le produit épandu. Il faut donc qu’il n’y ait pas de cultures en place au moment de l’épandage, ce qui réduit fortement les périodes où cette opération est possible. D’autant plus que pour lutter contre les fuites d’azote vers les nappes (sujet sur lequel la France est désormais en contentieux avec l’Europe), la réglementation s’est durcie, les épandages de lisier étant désormais interdits à l’automne, avant les cultures d’hiver. Autant dire que les périodes où l’épandage des digestats peut se faire sans risques pour l’environnement se limitent à quelques semaines par an (avant les semis de cultures de printemps), et en utilisant des matériels spécifiques. D’où des besoins en capacités de stockage des digestats considérables…

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Un début de solution serait de séparer par des procédés mécaniques les phases solide et liquide du digestat, la phase solide, contenant l’essentiel de l’azote resté sous forme organique, pouvant être gérée comme un fumier. Mais que faire de la phase liquide, qui contient de l’azote sous forme ammoniacale ? La recycler en amont de la méthanisation n’est pas possible, car la concentration en ammoniaque dans le digesteur augmenterait rapidement, bloquant la fermentation. Reste la possibilité de vaporiser l’ammoniac sous vide partiel, puis de comprimer les vapeurs obtenues avec pour résultat une solution ammoniacale concentrée qui pourrait être destinée à des usages industriels. Cette technique, qui requiert assez peu d’énergie, est couramment utilisée dans l’industrie pour concentrer des liquides. Il s’agirait ici de l’adapter pour vaporiser non pas de l’eau mais de l’ammoniac, plus volatil que l’eau.

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Le principal enjeu auquel la méthanisation pourrait permettre de répondre n’est sans doute pas la production d’énergie mais concerne plutôt le cycle du phosphore. Le phosphore est un macro-élément indispensable au vivant en général, et aux cultures en particulier. Or les réserves fossiles de phosphates facilement exploitables s’épuisent. Il devient urgent de boucler le cycle du phosphore, celui-ci se retrouvant en grande partie dans la fraction organique de nos déchets, majoritairement traités par incinération aujourd’hui. La méthanisation est une alternative à l’incinération, et présente l’avantage de permettre le recyclage des éléments minéraux sur les sols agricoles, à condition toutefois qu’un tri suffisamment sélectif des déchets ait été effectué en amont. L’alternative est le compostage, mais qui présente l’inconvénient d’être plus émetteur de N2O… Les projets de méthanisation exclusivement agricoles ne présentent aucun intérêt pour le recyclage du phosphore, puisque le phosphore présent dans les effluents d’élevage retourne déjà sur les cultures. L’enjeu avec la méthanisation est de récupérer également le phosphore contenu dans les déchets organiques. Pour cela, il faudrait privilégier des projets de codigestion, qui sont sans doute plus difficile à concevoir que les projets strictement agricoles, et qui se heurteront au lobby de l’incinération, en particulier dans les régions où des capacités d’incinération surdimensionnées ont été construites.

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On le voit, réaliser des projets de méthanisation qui soient véritablement d’intérêt général nécessite de surmonter de nombreuses difficultés dans différents domaines. Ces difficultés ne doivent cependant pas constituer un alibi pour continuer à ne rien faire, ou pire, pour mal faire.

Conclusion

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La production agricole est soumise à certaines limites physiques, qu’il s’agit de ne pas perdre de vue :

  • les surfaces cultivables ne sont pas extensibles à l’infini. En 1960, chaque hectare de surface agricole utilisée dans le monde devait nourrir 2,1 personnes. En 2000, c’étaient 4 personnes… Augmentation de la population mondiale (qui a doublé au cours du dernier demi-siècle) et consommation de surfaces agricoles pour la construction d’infrastructures ou de logement expliquent cette évolution. À cela s’ajoute l’évolution des régimes alimentaires, qui s’orientent vers une consommation accrue d’aliments d’origine animale à la faveur d’une occidentalisation des modes de vie, en particulier dans les pays émergents, et les premières conséquences du changement climatique qui précarise l’activité agricole dans certaines régions du monde. L’ère de l’opulence alimentaire est probablement révolue ;

  • le rendement de la photosynthèse ne dépasse pas, chez les plantes supérieures, 2 à 3 % du rayonnement lumineux incident transformé en énergie chimique biomasse. Les rendements obtenus en agriculture intensive plafonnent, car les autres facteurs limitants ayant été corrigés (fertilisation, irrigation, phytopharmacie, amélioration génétique…), c’est cette limite physique qui est atteinte.

Dans ce contexte, il n’est pas responsable de demander au secteur agricole de fournir de l’énergie aux autres secteurs d’activité, alors que la seule mission d’assurer la sécurité alimentaire de l’humanité va devenir problématique, sauf retour à des régimes alimentaires plus végétariens, plus économes en surfaces agricoles… Et d’autre part, la production agricole, avec son rendement borné par le rendement de la photosynthèse, n’est probablement pas la mieux placée pour transformer de façon efficace le rayonnement lumineux reçu du soleil en énergie finale. Conséquence de ce faible rendement, une productivité en énergie finale produite par hectare faible à très faible, responsable de forts changements d’affectation des sols, synonymes de considérables émissions de CO2 effaçant complètement le gain attendu de la substitution de l’énergie finale ainsi produite à du carbone fossile.

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Dans l’intérêt général, la mobilisation de surfaces agricoles pour la production d’énergie ne peut être envisagée. Reste la valorisation énergétique de sous-produits agricoles, de résidus de culture ou d’effluents d’élevage. Mais celle-ci ne doit pas se faire au détriment des stocks d’humus des sols, ces stocks séquestrant trois fois plus de carbone qu’il y en a dans l’atmosphère. La méthanisation de ces produits, conjointement à celle de la fraction organique des déchets que nous produisons en grandes quantités, est assurément une piste à explorer, ne serait-ce que pour parvenir à boucler le cycle de la potasse et surtout du phosphore, dont le pic de production serait d’ores et déjà dépassé. Reste que les contours d’un projet de méthanisation qui soit véritablement d’intérêt général sont difficiles à définir, en raison notamment des problèmes posés par l’épandage du digestat, en termes de volatilisation d’ammoniac dans l’air, à l’origine de particules fines inorganiques secondaires, et d’émissions de N2O.

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Plutôt que de se lancer, à grand renfort de soutiens publics, dans la production d’énergie, le secteur agricole, comme d’ailleurs l’ensemble de la société, devrait commencer par s’orienter résolument vers la recherche de la sobriété et de l’efficacité énergétiques.

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Quel sens cela a-t-il de soutenir l’installation et le fonctionnement d’une unité de méthanisation ou de surfaces de panneaux photovoltaïques sur une ferme industrielle de production laitière hors-sol qui consomme aux 1 000 litres de lait produit, cinq fois plus d’énergie qu’un élevage herbager ?


À lire

  • « Analyses de cycle de vie appliquées aux biocarburants de première génération consommés en France », Ademe – Bio Intelligence Service, février 2010.
  • « Commentaires sur l’étude Ademe – Bio Intelligence Service », Eden, avril 2010.
  • « Agrocarburants : la dernière bataille ? », P. Sadones, mars 2012.
  • X. Chavanne et J.-P. Frangi, « Le rendement énergétique de la production d’éthanol à partir de maïs », Comptes Rendus Géoscience, 340 (5), 2008, p. 263-287.

Plan de l'article

  1. Produire de l’énergie d’origine agricole : pourquoi ?
  2. Production d’énergie finale à partir de matières premières issues de l’agriculture : comment ?
    1. Les agrocarburants industriels
    2. La méthanisation
  3. Conclusion

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