Problèmes d'Amérique latine 2009/4
Problèmes d'Amérique latine
2009/4 (N° 74)
138 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782916722702
DOI 10.3917/pal.074.0007
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Dossier : L'Uruguay gouverné à gauche, une voie singulière en Amérique latine ?
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Vous consultezL’Uruguay gouverné à gauche, une voie singulière en Amérique latine ?

AuteursAlain Labrousse du même auteur

Denis Merklen [*][*] Alain Labrousse est docteur en lettres de l’université...
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du même auteur



L’arrivée des gauches au pouvoir en Amérique latine a attiré l’attention de l’opinion publique européenne notamment après les élections de Hugo Chávez au Venezuela en 1998 et de Luiz Inácio « Lula » da Silva au Brésil en 2002. Intellectuels et journalistes ont consacré de nombreuses publications aux différentes versions de ce tournant. Mais l’attention s’est concentrée sur les pays où les changements paraissaient les plus polémiques ou les plus spectaculaires. En fin de compte, populisme, leadership, rapprochement avec Cuba, confrontation avec les États-Unis de George W. Bush ou indigénisme ont monopolisé l’intérêt. Ainsi a-t-on vu avec Lula l’arrivée d’un ouvrier à la présidence, avec Evo Morales celle d’un « Indien » au pouvoir en Bolivie, ou encore avec Michelle Bachelet la consécration d’une femme à la tête de l’État au Chili. Mais d’autres visages de la gauche ont été beaucoup moins pris en compte, laissant souvent des réformes ou des transformations dans l’ombre. C’est sans doute le cas de l’Uruguay.

2 En pleine campagne électorale, le ministre du Travail de l’Uruguay, le Tupamaro Eduardo Bonomi, vient de déclarer qu’à « 16 mois du début de la pire crise mondiale depuis 1929, [en Uruguay] le taux de chômage n’a cessé de baisser ». Il a rappelé qu’en 2004 « le Frente Amplio (Front Large) avait hérité d’une grave situation sociale, avec un taux de chômage de 14 %, plus d’un million de pauvres et 150000 personnes plongées dans l’indigence ». Il a ajouté que pendant le gouvernement de la gauche, « le taux de l’emploi est passé de 52 à 58 %, avec l’intégration de 96000 nouveaux travailleurs sur le marché de l’emploi et que les investissements étrangers seront, fin 2009, plus importants qu’en 2008[1][1] Diario La República, Montevideo, 31 août 2009. ...
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».

3 La gauche incarnée dans cette large alliance qu’est le Frente Amplio a pris le pouvoir pour la première fois de son histoire en mars 2005 dans un pays de 3,2 millions d’habitants[2][2] La population de l’Uruguay était estimée en 2004 à...
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qui présentait une situation de véritable stagnation économique à la suite de niveaux très faibles d’investissement durant deux décennies et une situation sociale très grave liée à ce déclin, ainsi qu’à la crise financière qui frappa ce pays en 2002 en même temps que son voisin argentin. La preuve la plus claire de la situation difficile dans laquelle se trouvait alors l’Uruguay est un taux de croissance démographique négatif pendant plusieurs années consécutives dû au fait que de nombreux jeunes diplômés quittaient le pays. En 2009, pour la première fois depuis des décennies, le solde migratoire est positif : non seulement les jeunes ont cessé de partir mais la crise internationale fait revenir nombre d’Uruguayens dans un pays où ils trouvent désormais des emplois[3][3] Adela Pellegrino et Andrea Vigorito, “Emigration and Economic...
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.

Le bilan, économie et société

4 Une législature de cinq ans a suffi au gouvernement du président Tabaré Vázquez pour redresser la difficile situation dont il a hérité. Le bilan révèle de nombreux points positifs que détaillent dans le présent dossier les articles de Daniel Olesker sur l’économie et de Mariela Quiñones et Marcos Supervielle sur les politiques sociales[4][4] En plus de ces deux articles, nous suivons ici l’article...
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. En 2008, le PIB a continué à progresser pour la quatrième année consécutive à un rythme très soutenu (8,9 %) et le PIB industriel a connu une augmentation spectaculaire de 19,3 %. L’investissement a progressé de 19 % et l’investissement industriel de 40 %. Sur le plan social, le chômage a continué de reculer, de 14 % en 2004 à 6,6 % de la population active fin 2008. Le salaire moyen a progressé de 14 % en 2008. Depuis la prise de pouvoir en 2005, la pauvreté a reculé, passant de plus de 30 % à 20 % de la population et l’indigence ne touche plus que 2 % des habitants tandis qu’elle en affectait 5 % début 2004. Or, le lien entre les bonnes performances de l’économie et le bon comportement des principaux indicateurs sociaux n’explique pas tout.

5 L’Uruguay bénéficie des résultats d’une série de réformes sociales mises en place dès le début du gouvernement. Les réformes ont touché principalement cinq secteurs : la fiscalité, le système de santé, le marché du travail, les politiques sociales et l’éducation. Daniel Olesker souligne que sur le plan de l’impôt, l’Uruguay apparaît désormais comme l’un des seuls pays latino-américains à avoir institué une taxe progressive et directe sur les hauts revenus (l’IRPF[5][5] IRPF : Impôt sur le revenu des personnes physiques. ...
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) avec une réduction proportionnelle de la TVA locale (considérée comme un impôt « régressif »), notamment sur les produits de base comme certains aliments. La réforme de l’impôt a eu, au-delà de l’IRPF, un impact considérable sur la distribution du revenu et du poids des charges obligatoires. Selon les dernières statistiques, suite à cette réforme, 65 % de la population a vu ses revenus progresser, 19 % rester stables et 16 % les ont vus diminuer. La création de l’IRPF a eu un important effet politique en tant que symbole de la contribution de chacun à l’effort collectif.

6 Sur le plan de la santé, un Système national intégré de santé (SNIS) a été créé et, comme le montre Daniel Olesker, a commencé à porter ses fruits. L’accès à la santé présentait en Uruguay un système à deux vitesses selon lequel la moitié de la population (44 % en 2007) accédait aux cliniques privées couvertes par l’assurance privée (les mutuelles) tandis que le reste (42 %) était relégué à la santé publique proposant des soins gratuits mais dans un cadre d’effondrement quasi complet du système suite à plus de trois décennies de désinvestissement de l’État. La réforme a cassé ce clivage par une intégration du système et l’établissement de meilleures passerelles vers le système des mutuelles. Début 2009, 1410173 personnes étaient affiliées au nouveau système, soit deux fois plus qu’auparavant. À ceci s’ajoute une série d’investissements dont le plus important est la création d’un hôpital ophtalmologique (Hospital público de ojos) à partir d’un accord de coopération avec Cuba. L’hôpital a procédé à plus de 110000 consultations et à près de 10000 interventions chirurgicales, un record.

7 Sur le plan de l’éducation, le gouvernement de gauche s’est engagé à ramener le budget de ce secteur (l’un des plus bas de la région) à 4 % du PIB à la fin de la période, objectif atteint en 2009. Avec une croissance de l’économie de l’ordre de 8 % du PIB pendant quatre années consécutives, l’augmentation du budget de l’éducation, dont le volume a plus que doublé, est sans précédent. Entre autres progrès, le salaire réel des instituteurs a été multiplié par deux (tout comme celui des policiers, par ailleurs). L’un des piliers de la réforme éducative est un plan d’accès universel à l’informatique. Le plan Ceibal a permis de doter chaque élève et chaque enseignant de l’école primaire d’un ordinateur portable et d’une connexion wifi gratuite (y compris sur les places publiques de toutes les villes et villages du pays).

8 Au niveau des politiques sociales, le Frente Amplio a adopté une série de lois et installé un ensemble de dispositifs qui visent à traiter la question sociale dans sa globalité. Le gouvernement a commencé par la mise en place d’un « Plan d’urgence » (plan Emergencia) destiné à combattre les effets les plus immédiats de l’indigence provoqués par la crise économique. Ce premier plan évolua vers un second dispositif, le « Plan d’équité », toujours destiné à renforcer la capacité d’assistance de l’État permettant aux familles défavorisées de parer aux besoins élémentaires en échange de l’inscription des enfants à l’école.

9 Sur le plan du travail, le gouvernement a initié son action par la réouverture des « conseils de salaires » mettant la négociation paritaire entre patronat et syndicats au centre de la régulation sociale. Ceci a permis une augmentation de 25 % du salaire réel (inflation comprise) entre 2005 et 2009. En même temps, quelques lois à la faveur des travailleurs et des syndicats ont été votées. Ainsi on peut citer la loi dite de « libertés syndicales », une loi permettant de réglementer le travail domestique et de permettre aux employés de ce secteur de se syndicaliser, une loi limitant à 40 heures de travail hebdomadaire les ouvriers agricoles leur permettant de bénéficier des mêmes avantages que le reste des travailleurs. L’amélioration des retraites a permis une diminution du nombre d’annuités nécessaires pour accéder à ce droit (il passe de 35 à 30 années de cotisation), tandis que le montant des retraites a presque doublé. La protection sociale des chômeurs a été étendue. Et la loi sur les accidents du travail prévoit désormais une assurance du temps de transport d’aller et de retour au travail.

10 Données à l’appui, Mariela Quiñones et Marcos Supervielle livrent une fine analyse de l’ensemble de la politique sociale du gouvernement. Ils montrent comment une action systématique a été déployée sur trois niveaux : assistance, protection et société. Aux deux premiers niveaux classiques de la politique sociale (le plan Emergencia ou la réforme du système de santé), le Frente Amplio a intégré l’action sur la régulation des rapports de travail, la réforme de l’éducation et la réforme de l’impôt. C’est ce qui a permis de concevoir l’action sociale également à travers la légalisation de l’emploi au noir (l’emploi enregistré et cotisant à la Sécurité sociale a progressé de 40 %) et par une revalorisation du salaire minimum qui a augmenté de 135 % pour redevenir le socle d’entrée du salariat et non simplement la limite supérieure de la misère.

11 L’article de Daniel Olesker montre également comment, sur le plan économique, la priorité a été donnée à l’investissement, à l’assainissement du système financier et à la récupération du facteur travail comme une composante centrale de l’économie et non simplement comme une dimension « sociale » (le taux de chômage passe de 13,1 % à 7,3 % entre 2004 et 2008). La sécurité juridique, la transparence de l’action gouvernementale et le renforcement du système financier ont permis un essor de l’investissement public et privé dans le secteur industriel et dans celui des services. Ainsi, l’excédent budgétaire a servi à payer une partie de la dette extérieure et à maintenir à un niveau bas le déficit fiscal (de 1 % par an sur toute la période[6][6] Tout comme l’Argentine de Nestor Kirchner et le Brésil...
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).

12 Sur le long terme, la priorité a été donnée au renforcement institutionnel et à l’augmentation du travail qualifié dans l’économie. Comment pourrait-il en être autrement dans un pays qui possède de très faibles ressources énergétiques (en particulier s’il ne détient pas de ressources pétrolières) et un marché très limité avc une population faible et vieillissante ? Comme le montre Daniel Olesker, l’investissement a battu des records historiques inconnus depuis plus de 50 ans, ce qui a permis de capitaliser les avantages d’une conjoncture favorable à un pays exportateur de produits agricoles comme l’Uruguay. Mais el paisito (le petit pays) est également devenu un important exportateur de software, par exemple. La destination des exportations a été profondément modifiée par une politique économique qui, bien que toujours dépendante de son contexte immédiat et notamment des échanges avec l’Argentine et le Brésil, a cherché à se diversifier. Entre 2004 et 2008, les exportations vers le Mercosur sont passées de 33 à 27 % de leur montant global, celles vers l’Union européenne de 24 à 19 %, celles vers les États-Unis, le Canada et le Mexique ont diminué de 12 à 7 %, et le « reste du monde », où l’Asie et les pays arabes constituent un débouché croissant pour l’Uruguay, sont passées de 25 à 44 %.

Un pari pour les institutions

13 À la fin de son mandat, le gouvernement de Tabaré Vázquez peut se prévaloir d’un bilan social et économique très positif, comme le montrent de manière approfondie les articles de Daniel Olesker et de Mariela Quiñones et Marcos Supervielle. Mais d’autres points doivent être soulignés pour comprendre l’ampleur de ce processus sans doute singulier dans le contexte latino-américain.

14 Le gouvernement du Frente Amplio a choisi une voie délibérément réformiste, sans introduire de rupture institutionnelle. Il n’a pas cherché une réforme de la Constitution qui lui aurait permis de se perpétuer au pouvoir ni un changement des règles du jeu du système politique – cela, bien qu’il ait compté sur une majorité parlementaire[7][7] Ayant remporté les élections avec 52 % des suffrages au...
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. Ainsi, malgré une campagne qui a rassemblé 100 000 signatures demandant sa réélection durant l’année 2008, le président Vázquez a préféré passer la main et faire courir à la gauche le risque d’une bataille au sein du Frente Amplio pour la candidature à sa succession. La voie d’un leadership fort a été écartée d’emblée en dépit de la popularité d’un président qui était aussi un ancien maire de Montevideo. Cette décision traduit la conviction que les institutions devaient être renforcées à tous les niveaux.

15 Contrairement aux stratégies de rupture, l’Uruguay a choisi une consolidation de la structure institutionnelle de l’État. Il en a été ainsi dans la lutte contre le travail illégal, dans la création du ministère de l’Environnement, dans le renforcement sans précédent du système de santé et du système éducatif, dans la réforme de la police. Le diagnostic de la gauche uruguayenne au moment de la prise de pouvoir a été que la combinaison du néo-libéralisme avec le clientélisme d’un système politique traditionnel avait profondément érodé les bases institutionnelles de la société et qu’il fallait en conséquence les consolider. Ainsi, s’il est évident que le programme du Frente Amplio s’est organisé autour des « réformes » à mettre en place, sa mise en œuvre a été conduite à travers une politique de « renforcement institutionnel[8][8] Sur la nature institutionnaliste du gouvernement du Frente...
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». Sur quasiment tous les plans, l’Uruguay de ces cinq dernières années s’est modernisé en prenant appui sur les acquis fondamentaux du batllisme remontant aux années 1910 et 1940 qui en faisait l’un des plus solides États sociaux de la région. La profonde crise qu’a traversée l’Uruguay en 2002 a profondément discrédité les deux partis de la droite traditionnelle, blancos et Colorados, et a certainement contribué à la large victoire de la gauche pour les élections du 30 octobre 2004 où le Frente Amplio l’a emporté avec plus de 50 % des voies dès le premier tour. C’est ce qui lui a permis de bénéficier d’une majorité législative à la fois à la chambre des députés et à celle des sénateurs. Toutefois, le réformisme du Frente Amplio ne s’est pas déroulé sans conflits et le renforcement des institutions ne s’est pas fait sans difficulté.

16 En premier lieu doivent être citées les difficultés rencontrées dans le domaine des relations internationales, notamment avec le reste des associés de l’Uruguay au sein du Mercosur. Un déséquilibre commercial très important avec le Brésil et un conflit frontalier avec l’Argentine ont conforté le gouvernement de Tabaré Vázquez dans le sentiment que le Mercosur se préoccupait davantage de régler les relations entre l’Argentine et le Brésil qu’à faire avancer le bloc dans son ensemble. Le plus petit des associés a alors menacé de rompre l’alliance commerciale par la signature d’un traité de libre-échange avec les États-Unis. La tension est arrivée à son maximum lors de la visite de George W. Bush qui a été accueilli avec les honneurs par Tabaré Vázquez et son gouvernement (ce qui a provoqué d’importantes tensions au sein de la gauche). De même, un contentieux important s’est produit entre l’Uruguay et l’Argentine du fait de l’installation d’une usine de fabrication de pâte à papier sur le fleuve Uruguay qui sépare les deux pays, face à la ville argentine de Gualeguaychú. L’investissement d’un milliard de dollars de l’entreprise finlandaise Botnia a été décidé sous le gouvernement de Jorge Batlle (2001-2005) et correspondait à une stratégie uruguayenne de diversification et de transformation de sa production agricole. Il représente 50 % du total des investissements pour l’année 2006 et l’équivalent de 10 % du PIB de l’Uruguay. Le gouvernement du Frente Amplio, sous lequel l’usine est entrée en activité, a dû faire face à une opposition très ferme de la part de l’Argentine. Des protestations importantes ont eu lieu de la part des habitants de la ville argentine de Gualeguaychú qui ont dressé des barricades sur le mont international qui communique avec la ville uruguayenne de Fraybentos – avec un soutien important de la part du gouvernement de Nestor Kirchner. Ce dernier a aussi fait comparaître l’Uruguay devant le tribunal international de La Haye. Puis Cristina Fernandez de Kirchner, après son élection à la présidence de Kirchner, a continué à soutenir l’interruption de la circulation sur le pont. Celui-ci reste coupé depuis maintenant quatre ans, ce qui provoque un important préjudice pour l’économie uruguayenne au sein de laquelle le tourisme argentin constitue une ressource importante, et également pour la stratégie d’insertion de l’Uruguay au sein du Mercosur qui mise sur la sortie des produits argentins et brésiliens par les ports uruguayens. Tandis qu’il était accusé de « soutenir une multinationale » et de continuer une politique nuisible à l’environnement, l’Uruguay s’est senti directement agressé par le gouvernement argentin[9][9] Sur ce conflit voir Pierre Gautreau et Gabriela Merlinsky...
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. Ainsi, le gouvernement de Tabaré Vázquez est-il apparu en conflit direct avec l’Argentine et comme ayant des différends importants avec le Brésil au niveau des échanges. Les autres gouvernements de gauche au sein du Mercosur ont ainsi pu être perçus un moment davantage comme des agresseurs que comme des alliés.

17 En second lieu, nous pouvons citer le conflit autour de la loi de sécurité sexuelle et reproductive, votée en novembre 2008 par le Parlement et dont un nombre important d’articles a été abrogé par le président Vázquez en vertu de son droit de veto. La loi dépénalisait l’avortement dans certaines circonstances. Cela a provoqué la colère du président qui a invoqué des « convictions philosophiques personnelles » pour fonder sa décision. Tel que l’analyse Jaime Yaffé, ce conflit entre le président et la majorité de son gouvernement a été très dur et sans égal durant les cinq années de la présidence de Tabaré Vázquez. L’Uruguay a ainsi perdu l’occasion de devenir le premier pays latin à autoriser l’interruption volontaire de grossesse et de renouer sur ce point avec la tradition batlliste de laïcité et de lois très favorables aux femmes : l’Uruguay décrète la séparation de l’Église et de l’État, rend commune l’autorité parentale sur les enfants et autorise le divorce y compris par la seule volonté de la femme sous la présidence de José Batlle y Ordoñez, dans les années 1910. La décision du président Vázquez a été d’autant plus incompréhensible qu’il est un médecin et chercheur réputé et qu’il est lui-même militant d’un Parti socialiste historiquement favorable à la dépénalisation de l’avortement[10][10] En revanche, en août 2009, le gouvernement a approuvé...
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18 Enfin, la question des droits de l’homme a constitué un dossier épineux durant toute la législature. En 1989, l’Uruguay a adopté une loi d’impunité qui protège les crimes de la dictature[11][11] Dite « loi de caducité de la capacité punitive de l’État...
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. En opposition à l’ensemble des partis du Frente Amplio et des mouvements de droits de l’homme, le gouvernement a dès le début dit qu’il n’abrogerait pas cette loi. En revanche, dans ce cadre légal, il a favorisé, pour la première fois depuis le retour de la démocratie, les procès contre les militaires et contre les civils responsables de crimes et de disparitions sous la dictature, et entamé un important travail d’éclaircissement des disparitions forcées. Ainsi, l’ex-président et dictateur Juan Maria Bordaberry (Parti colorado) et Juan Manuel Blanco (ministre des Affaires étrangères de la dictature) ont été incarcérés par la justice. En 2009, sous l’impulsion de la centrale syndicale PIT-CNT, du Frente Amplio et des mouvements de défense des droits de l’homme, une campagne de collecte de signatures a permis, contre l’avis du président Vázquez, l’organisation d’un référendum sur l’abrogation de la loi qui aura lieu en même temps que les élections générales du 25 octobre 2009[12][12] Avec la signature de 10 % du total des électeurs, la Constitution...
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. Le gouvernement a ainsi avancé à tâtons sur un dossier certes complexe mais dans lequel l’ensemble de la gauche se retrouve pour exprimer un besoin de justice, et devant lequel il est évident qu’il n’y aura pas de consolidation de l’autorité de l’État tant que ces crimes resteront impunis.

La scène politique après un gouvernement de gauche

19 Comme le montre Jaime Yaffé dans son article, la structure du système politique et les traditions politiques de l’Uruguay ont très fortement influencé à la fois l’arrivée au pouvoir et la nature du gouvernement du Frente Amplio. Mais en même temps, la vieille structure politique dominée par le bipartisme se trouve définitivement transformée par la confirmation de la gauche comme parti de gouvernement[13][13] Le Frente Amplio gouverne la capitale du pays, Montevideo,...
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20 Si l’Uruguay est l’une des plus solides démocraties du continent latino-américain, son système institutionnel pâtit de l’inertie que lui a conféré le partage du pouvoir entre les partis blanco et cfolorado depuis le début du XIXe siècle. Dès sa naissance en 1971, le Frente Amplio rassemble de façon large tous les courants de la gauche (des communistes à la démocratie chrétienne, en passant par les socialistes, les ex-guérilleros tupamaros et de petites fractions des partis traditionnels). Il finira par dynamiter ce bipartisme trente ans plus tard et ceci malgré la tentative d’arrêter ce processus qu’a signifié le coup d’État de 1973. Or cette montée progressive de la gauche finira par diviser à nouveau le système politique en deux, notamment lorsqu’un système d’élection présidentielle à deux tours est institutionnalisé en 1997. Cette fois à partir d’une ligne qui sépare de façon nette la gauche de la droite (tandis qu’auparavant les deux partis traditionnels contenaient des fractions plus ou moins à droite et plus ou moins progressistes, en leur sein). Le bipartisme semble mort, mais le système politique s’est divisé à nouveau en deux blocs. C’est ainsi qu’à la veille des élections présidentielles du 25 octobre 2009, les enquêtes d’opinion montrent un électorat à nouveau divisé en deux : cette fois entre la gauche rassemblée autour du Frente Amplio et la droite autour du Parti National (blanco)[14][14] n sondage publié le 2 septembre 2009 par Equipos-Mori donnait...
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21 Le résultat des prochaines élections reste donc imprévisible. Mais le candidat que le Frente Amplio présente à la succession de Tabaré Vázquez mérite la plus grande attention. Il s’agit de l’un des dirigeants historiques du Mouvement de libération national (MLN-Tupamaros), José Mujica (né à Montevideo en 1934). Mujica a été désigné d’abord par les militants du Frente Amplio lors du congrès de ce parti en mai 2009, puis élu comme candidat officiel de la gauche à l’issue des primaires ouvertes du mois de juin. Il s’était déjà imposé comme un leader très charismatique de la gauche jouissant d’une immense popularité lors des dernières élections alors que son secteur politique (le Mouvement de participation populaire (MPP), membre du Frente Amplio) a recueilli le plus grand nombre de suffrages et est ainsi devenu le premier parti politique de l’Uruguay. Élu sénateur, le vieux guérillero est devenu ministre de l’Agriculture et de la Pêche et l’un des membres les plus éminents du gouvernement Vázquez.

22 Comme le montre Alain Labrousse dans son article, cette candidature traduit l’histoire singulière des Tupamaros à travers une évolution vers la lutte légale de ce vieux mouvement de guérilla urbaine. Évolution qui se produit après la sortie de prison et le retour de l’exil de ses dirigeants et de ses militants à partir de 1985[15][15] Sur l’histoire des Tupamaros, voir du même auteur : Les...
suite
. Un regard rétrospectif sur ce mouvement permet de voir qu’il est le seul de ceux qui s’étaient créés dans les années 1960 au sein du Cône Sud à avoir eu la capacité politique de s’intégrer aux luttes légales. Les leaders alors trentenaires du MLN (comme Raúl Sendic et José Mujica) et la masse de jeunes gens appartenant majoritairement aux classes moyennes qui avaient pourtant été écrasés, incarcérés ou forcés de s’exiler par l’armée pour avoir osé défier l’ordre corrompu des partis traditionnels, se sont d’abord intégrés sans à-coup au Frente Amplio après la chute de la dictature avant d’en devenir la force la plus importante. La société uruguayenne est-elle prête à élire à la tête du pays un ancien révolutionnaire n’ayant pas renié son passé ? Le vieux leader, par l’attrait qu’il exerce sur ses éléments les plus dynamiques, réussira-t-il à provoquer un renouveau générationnel dans cette gauche uruguayenne dont l’essentiel des dirigeants et des groupes politiques s’est formé il y a plus de trente ans, c’est-à-dire avant la dictature ? Et plus profondément, pourra-t-il en cas de victoire prolonger et renforcer la voie des réformes et de la consolidation institutionnelle mise en place par le Frente Amplio ? L’Uruguay poursuivra-t-il son redressement alors que, depuis les années 1950, il n’arrêtait pas de glisser sur la pente du sous-développement ?

 

Notes

[ * ] Alain Labrousse est docteur en lettres de l’université de Bordeaux et docteur en sociologie de l’université de Paris I, ex-directeur de l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD). Il est également l’auteur d’ouvrages sur l’Amérique latine, en particulier Les Tupamaros, guérilla urbaine en Uruguay (Éditions du Seuil, 1971) et sur la géopolitique des drogues. Il publie Tupamaros des armes aux urnes, Éditions du Rocher, en librairie le 22 octobre 2009.
Denis Merklen est sociologue, maître de conférences à l’université Paris Diderot – Paris VII et chercheur à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux de l’École des hautes études en sciences sociales de Paris (IRIS-EHESS). Il est notamment l’auteur de : Quartiers populaires, Quartiers politiques, Paris, Gorla, 2009. Retour

[1] Diario La República, Montevideo, 31 août 2009. Retour

[2] La population de l’Uruguay était estimée en 2004 à 3 240 887 habitants. La population est essentiellement urbaine (90,7 %) et vit dans les 20 plus grandes villes du pays, principalement à Montevideo (1,4 million d’habitants). À cause d’un faible taux de natalité n’atteignant que 14,44 ‰, de l’espérance de vie élevée (75,92 ans) et de l’émigration (0,32 émigrant pour 1 000 habitants), la population du pays vieillit assez vite (13,3 % de la population est âgée de plus de 65 ans). Par ailleurs, la croissance de la population n’est que de 0,51 %. Retour

[3] Adela Pellegrino et Andrea Vigorito, “Emigration and Economic Crisis: Recent Evidence from Uruguay”, Migraciones Internacionales, n° 1, vol. 3, México, janvierjuillet 2005. Retour

[4] En plus de ces deux articles, nous suivons ici l’article annuel « U ruguay, bilan par pays » de Denis Merklen publié dans l’encyclopédie L’État du Monde, éditions de 2005 à 2009. Les données présentées sont tirées de statistiques officielles. Retour

[5] IRPF : Impôt sur le revenu des personnes physiques. Retour

[6] Tout comme l’Argentine de Nestor Kirchner et le Brésil de Lula da Silva, l’Uruguay de Tabaré Vázquez a remboursé la totalité de sa dette à l’égard du Fonds monétaire international. Retour

[7] Ayant remporté les élections avec 52 % des suffrages au premier tour de l’élection d’octobre 2004, le Frente Amplio disposait d’une majorité parlementaire sur les deux chambres (députés et sénateurs), ce qui lui a permis de faire aisément approuver la plupart des lois. Une réforme de la Constitution lui aurait toutefois imposé une négociation avec l’opposition car une majorité plus large du Congrès est exigée dans ce cas. Voir à ce propos l’article de Jaime Yaffé. Retour

[8] Sur la nature institutionnaliste du gouvernement du Frente Amplio, voir Octavio Correa et Denis Merklen : « La rive gauche de l’Uruguay. De l’arrivée du Frente Amplio au pouvoir et des difficultés de son gouvernement (2005-2009) », Problèmes d’Amérique latine, n° 71, Paris, Éditions Choiseul, hiver 2008-2009, pp. 109-130. Retour

[9] Sur ce conflit voir Pierre Gautreau et Gabriela Merlinsky : « Mouvements locaux, État et modèles de développement dans le conflit des usines de pâte à papier du fleuve Uruguay », Problèmes d’Amérique latine, n° 70, automne 2008. Voir aussi le dossier coordonné par Juan Carlos Garavaglia et Denis Merklen : « Las dos márgenes de un problema », revue en ligne Nuevo Mundo, Mundos Nuevos, http://nuevomundo.revues.org, janvier 2008. Retour

[10] En revanche, en août 2009, le gouvernement a approuvé sans problème une loi autorisant l’adoption par les unions homosexuelles. Retour

[11] Dite « loi de caducité de la capacité punitive de l’État », cette loi a été votée par le Parlement en 1988 sous l’impulsion du gouvernement de Julio Maria Sanguinetti (1985-1989, Parti colorado) et ratifiée par référendum en 1989. Retour

[12] Avec la signature de 10 % du total des électeurs, la Constitution uruguayenne oblige la cour électorale à organiser un référendum autour de toute loi mise ainsi en question. La gauche et les mouvements sociaux se sont servis à plusieurs reprises de ce mécanisme et ont ainsi empêché, par exemple, les privatisations des entreprises publiques pendant les années 1990. Retour

[13] Le Frente Amplio gouverne la capitale du pays, Montevideo, depuis qu’en 1989 le même Tabaré Vázquez remporta les élections à la mairie de la capitale. Plusieurs maires de gauche se sont depuis succédé. Mais au niveau national, seulement les deux partis traditionnels s’étaient succédé au pouvoir depuis la création de l’Uruguay en 1825 (à l’exception des militaires pendant la dictature de 1973-1985). Retour

[14] n sondage publié le 2 septembre 2009 par Equipos-Mori donnait les « intentions de vote suivantes » : Frente Amplio 45 %, Parti national (blanco) 34 %, Parti colorado 9 %, Parti indépendant 3 %, indécis 7 %. Retour

[15] Sur l’histoire des Tupamaros, voir du même auteur : Les Tupamaros : guérilla urbaine en Uruguay (Paris, Seuil, 1971), et Tupamaros. Des armes aux urnes, (Paris, Éditions du Rocher, 2009).Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Alain Labrousse et Denis Merklen « L'Uruguay gouverné à gauche, une voie singulière en Amérique latine ? », Problèmes d'Amérique latine 4/2009 (N° 74), p. 7-16.
URL :
www.cairn.info/revue-problemes-d-amerique-latine-2009-4-page-7.htm.
DOI : 10.3917/pal.074.0007.