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2004/1 (n° 278)

  • Pages : 98
  • DOI : 10.3917/pro.278.0014
  • Éditeur : C.E.R.A.S

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La Chine, acteur déterminant du monde de demain… Le constat aujourd’hui est d’évidence. Mais il ne prend sa force qu’avec un peu de recul historique. C’est en se rappelant d’où vient la Chine qu’on peut suggérer vers où elle va.

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1979 : même si, depuis trois ans, la Chine en a officiellement terminé avec la Révolution culturelle, elle est encore exsangue. Sa ligne politique est indécise, les luttes de factions continuent. Bien difficile de pressentir ce qui déjà pousse sous les décombres. Pourtant, l’Assemblée populaire vient tout juste de ratifier la nouvelle politique édifiée par Deng Xiaoping. L’ère des réformes et de l’ouverture commence…, elle se poursuit encore en 2003. Du début des années 80 jusqu’à aujourd’hui, la Chine va connaître le taux de croissance le plus rapide du monde, effectuant un rattrapage spectaculaire, jusqu’à se voir propulsée au rang de l’une des plus grandes puissances mondiales : qui se serait risqué à le prédire ou même à l’imaginer, il y a vingt-cinq ans ?

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1989 : les événements du printemps de Pékin secouent violemment le pouvoir. La répression qui s’ensuit semble lui faire perdre toute légitimité. La croissance économique, elle-même, connaît une courte période d’essoufflement. L’embellie chinoise n’aura-t-elle duré qu’une décennie, et des nuages sombres se profilent-ils à nouveau à l’horizon ? Ces pronostics pessimistes seront rapidement démentis. Certes, le pouvoir a perdu une grande part de son crédit moral, mais, à partir de 1992, il engage une seconde phase de réformes qui élargit considérablement le rayon d’action de la société civile, même si l’initiative socio-économique et la liberté politique restent deux domaines soigneusement différenciés. Les Chinois doivent abandonner l’espoir d’assister à une démocratisation rapide, mais se lancent de plus belle dans les nouveaux champs qui leur sont ouverts, et une profonde maturation intellectuelle et sociale se poursuit dans la durée.

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1999 : la fin de siècle s’avère difficile pour les dirigeants. En avril, un mouvement étrange, le Falun gong, débouche soudainement sur le devant de la scène nationale et internationale. Ecole de gymnastique respiratoire, mouvement de masse aux aspirations spirituelles, sociales et politiques confuses, il ébranle le pouvoir en place par d’immenses manifestations pacifiques. Après quelques mois de vacillement, le pouvoir inaugure en juillet une campagne de répression qui sera de plus en plus impitoyable. Réprimé en Chine, le mouvement saura peu à peu conquérir une assise internationale. Pourtant, le Parti parvient à retourner une opinion publique, au départ assez favorable au Falun gong, et peu à peu convaincue du caractère sectaire et déviant de l’organisation de Li Hongzhi. Le pouvoir ne cède donc pas le contrôle de ce qu’il appelle « la civilisation spirituelle » – en clair, il garde le monopole de l’expression idéologique, même si cette dernière n’a plus guère d’effet social réel. En 2002 et 2003, une nouvelle équipe succède paisiblement à celle dirigée pendant quatorze ans par Jiang Zemin. Hu Jintao conduit un Parti-Etat qui fédère les Chinois au travers d’un projet de puissance et de grandeur nationales, un projet qui, de rêve impossible, est devenu réalité tangible. En définitive, le dernier quart de siècle est pour la Chine l’aventure du temps retrouvé, le renouement avec son destin et avec le reste du monde.

Survivre, jouer, gagner…

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Ainsi va la Chine, et l’histoire des vingt-cinq dernières années illustre certainement une capacité de « résilience », une dynamique, une capacité à rebondir, forgée peut-être par son expérience qui lui a donné de surmonter une histoire traumatique. Un pacte implicite lie les Chinois : plus jamais la révolution culturelle, plus jamais le désordre meurtrier, plus jamais l’humiliation nationale. Grâce à une gestion pragmatique, à des concessions de toute nature aux réalités du pouvoir et de l’ordre du monde, il s’agit d’assurer tout à la fois le futur de sa famille et de la patrie. Il s’agit de tirer fierté des succès personnels et collectifs : ils font désormais de la Chine une puissance qui traite d’égal à égal avec ce modèle tant admiré et redouté, les Etats-Unis d’Amérique – un modèle, les Chinois en sont convaincus, qu’un jour proche ils dépasseront.

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Croissance et réformes intérieures d’une part, affirmation d’une place nouvelle de la Chine dans les affaires du monde, les deux phénomènes vont de pair. Certes, les Chinois sont persuadés que l’excellence de leur civilisation, les valeurs culturelles et morales qui sont les leurs, l’ancienneté de leur histoire contribuent par elles-mêmes à assurer leur place dans le concert mondial (sans même évoquer celle que leur confère leur importance démographique). Mais ils croient, bien davantage encore, que c’est le poids économique et militaire d’un pays qui détermine véritablement sa position et son influence. Réalisme plus que cynisme. Car l’ambition affichée par le peuple chinois est d’être pleinement partie du jeu, partenaire respecté d’une humanité en devenir, partenaire reconnus par tous. A l’inverse, dans la lecture historique faite par la Chine, la période qui s’étend de 1840 à 1949 fut celle de la dépossession, de la manipulation des destinées nationales par les pays occidentaux et le Japon. Face à la soif de respect et d’intégration, il revient aux partenaires de la Chine d’affirmer hautement l’importance qu’ils accordent à sa participation, leur confiance en sa capacité à influer positivement sur les choix auxquels la communauté internationale est confrontée : réforme du système mondial de coopération, protection concertée de l’environnement, accords commerciaux, échanges culturels, gestion des sciences et technologies du vivant, développement durable… Comme les autres peuples, les Chinois agissent souvent en fonction de l’image que les autres leur renvoient d’eux-mêmes. L’attente manifestée à leur égard ne peut qu’aiguillonner leur désir de se comporter en acteur responsable et imaginatif.

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Mais l’ivresse du rattrapage a si bien gagné la Chine qu’elle a du mal à croire vraiment que, dans les affaires internationales comme dans le sport, l’important soit seulement de participer (mais a-t-on jamais prononcé cette formule avec pleine sincérité ?). Le pays qui a inventé les examens mandarinaux reste fidèle à sa tradition : en toute chose, on distingue clairement les premiers des seconds, des troisièmes… Dans des zones montagneuses aux trois-quarts non scolarisées, j’ai pu constater les prouesses statistiques effectuées par les fonctionnaires aux fins d’établir une hiérarchie indiscutable entre un groupe d’écoles toutes pareillement perdues et sans moyens. Pour la Chine, il faut à tout prix gagner, ce qui ne veut pas dire forcément écraser les concurrents, mais très certainement les dépasser et le faire savoir. Paradoxalement, c’est sans doute cette « hybris » qui constitue l’un des plus grands dangers pour la stabilité chinoise et pour la capacité du pays à s’affirmer en tête de la course.

Une course d’obstacles

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Car la course chinoise reste une course d’obstacles. Examinons les principaux d’entre eux, sachant qu’ils affectent à la fois le cours du développement chinois et son aptitude à jouer le rôle international qui lui revient.

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Le premier obstacle est bien sûr d’ordre économique. Aussi impressionnante que soit la croissance chinoise, elle est encore « de rattrapage » et se fait sur la base d’un perpétuel décalage entre le capital effectivement disponible à un moment donné et le résultat escompté de l’investissement. En d’autres termes, la course à la croissance est « de rigueur » : tout ralentissement mettrait immédiatement en évidence la part importante des créances douteuses, du déficit public, des investissements hasardeux. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour souligner les risques d’un tel emballement, avec la création progressive d’une « bulle spéculative » assez semblable à celle connue au Japon à la fin de la décennie 80. Si la conjoncture se retourne quelques mois, une crise bancaire ne menacerait-elle pas ? Les anticipations aventureuses ne se traduiraient-elles pas par un effondrement de la confiance, génératrice d’un effet domino ? Le gouvernement chinois est conscient des risques encourus, d’où la constitution de fonds de prévention et d’autres mesures destinées à enrayer un éventuel scénario catastrophe. Mais il est pris au piège de cet emballement de principe, et retarde les indispensables réformes de structure dans la mesure où celles-ci pourraient refroidir la machine. D’où, aussi, les efforts continuels pour relancer la consommation, par exemple en encourageant les dépenses de loisir. Cependant, la marge de croissance de rattrapage (infrastructures publiques, logement, investissements industriels de base…) demeure si importante, et la confiance du pays en son avenir économique est tellement enracinée, qu’il ne faut pas trop vite affirmer qu’un retournement de conjoncture se traduirait aussitôt en une crise structurelle. On peut raisonnablement s’attendre à des ajustements d’envergure, mais on peut aussi parier que la Chine surmonterait cette crise comme elle en a surmonté d’autres.

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Le second obstacle concerne la difficulté d’empêcher une déchirure irréversible du tissu social. Le revenu paysan et le revenu urbain diffèrent dans des marges de plus en plus considérables. L’écart des salaires et, plus encore, celui entre revenus salariaux et non salariaux s’accroissent à tel point que la Chine est en passe de devenir l’un des pays les plus inégalitaires du monde. La gestion des travailleurs migrants à travers le pays pose des problèmes d’équipement et de police de plus en plus compliqués. Les décalages s’aggravent entre provinces riches et pauvres, creusant le fossé entre la Chine pré-moderne et la Chine post-moderne, malgré les politiques engagées pour lutter contre un phénomène qui menace la cohésion nationale. Ce démantèlement du tissu social n’est pas seulement une source potentielle de graves divisions intérieures, il affecte la capacité internationale de la Chine, qui ne pourrait mettre en avant un modèle de développement autonome et responsable. La croissance chinoise n’apparaît pas comme un facteur de développement humain.

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Un diagnostic semblable pourrait être avancé à propos du grave problème écologique qu’affronte la Chine : déforestation, raréfaction des ressources en eau, un taux de pollution urbaine qui place le pays en tête de sa catégorie (un premier prix dont, pour une fois, elle se passerait volontiers). Là encore, cette crise intérieure l’empêche de faire entendre dans l’arène internationale une voix autorisée sur le modèle de développement que le monde « globalisé » tente aujourd’hui, maladroitement, de redéfinir.

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Obstacles économique, social, écologique… Faut-il encore mentionner le grave obstacle politique, qui obère le développement chinois et sa qualité d’acteur majeur du monde contemporain ? La Chine reste gouvernée par un Parti-Etat qui est, politiquement, de type léniniste. Mais il ne faut pas se tromper sur la nature exacte de cet obstacle. J’ai déjà rappelé que la légitimité du Parti-Etat tient à sa capacité à assurer un ordre social, facteur de prospérité et de puissance. Il fut un parti de mobilisation, et la poursuite du taux de croissance, la conquête de l’espace, les Jeux olympiques, la cause de l’unification nationale lui assurent encore cette dimension de mobilisation et de rassemblement. Mais d’autres facteurs contribuent désormais à faire de lui, aux yeux mêmes des Chinois, un obstacle plus qu’une aide à la poursuite du développement du pays. La corruption, encore récemment illustrée par la brutalité d’opérations immobilières qui suscitent des mouvements sociaux, érode la confiance publique et la rentabilité financière. La liberté de l’information et de la presse, encore à peu près inexistante, n’est plus seulement une revendication politique mais un gage de bonne gestion et de progrès social, économique et culturel. La généralisation des élections représente aussi pour beaucoup une étape nécessaire à un processus de développement, qui exige au bout du compte transparence des opérations et examen critique des bilans. En d’autres termes, le Parti peut avoir joué un rôle historique important, mais le succès crée désormais les conditions de son effacement… Cette réflexion n’est pas sans écho au sein même du Parti. Il n’est pas impossible que ses dirigeants sachent opérer une réforme interne progressive, sur le modèle de ce qu’a accompli le Parti nationaliste taiwanais. Mais le chemin est périlleux, et les résistances de l’appareil restent suffisamment affirmées pour qu’on puisse pêcher trop vite par optimisme. Quoi qu’il en soit, en attendant une hypothétique libéralisation politique, les atteintes encore nombreuses aux droits de l’homme, les restrictions apportées à la liberté de culte et de conscience, la gestion du dossier tibétain, l’absence de légitimité électorale limitent la portée de la contribution chinoise aux débats internationaux.

Une vision internationale rétrécie

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Outre ces obstacles, un autre facteur limite la portée du rôle de la Chine comme acteur mondial : une vision internationale étriquée et une conception particulièrement rigide de la souveraineté et de l’identité nationales.

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L’étroitesse de la vision internationale se manifeste surtout par une fixation sur la culture, la puissance, le marché des Etats-Unis, au détriment de l’attention portée aux pays asiatiques voisins. En dépit des discours officiels sur la nécessité d’un monde multipolaire, en dépit de contacts internationaux poursuivis tous azimuts, la vision du peuple chinois est d’abord bipolaire : un monde occidental dont l’essence et le centre se trouvent aux Etats-Unis face à un monde asiatique dont la Chine est la force dominante. Cette vision organise et hiérarchise la carte mentale du monde dressée par les Chinois. Une simplification d’autant plus dommageable que certaines nations voisines espèrent voir le pays jouer un rôle régional plus important que par le passé, en partie pour limiter ou contrecarrer l’influence américaine. Pareille évolution est manifeste en Corée du Sud. Une plus grande sensibilité internationale de la part de la Chine, une attention plus aiguë et plus respectueuse face aux attentes de ses voisins renforceraient son prestige. Une évolution en ce sens semble se dessiner.

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La rigidité, qui caractérise la conception de la souveraineté et de l’identité nationales, est manifeste dans le traitement de la question taiwanaise. La réunification avec l’île voisine est toujours vue comme l’achèvement d’un processus de construction nationale, sans considération pour les complexités de l’histoire et les aspirations de la population taiwanaise. Le mythe a-historique d’une patrie intangible, d’une culture immuable, d’une ethnie unifiée, toutes pensées comme les éléments d’une structure politique et étatique insécable, sert d’onction sacrale au pouvoir. Le rôle clé joué par cette fiction mythique rend certainement la question taiwanaise délicate et dangereuse : point d’autre issue au problème que la réunification, et l’évolution de l’île vers un processus d’auto-détermination est un casus belli de première grandeur. Tout dirigeant soupçonné de faiblesse sur la question taiwanaise perdrait du même coup son assise. Pourtant, là encore, les aspérités du discours masquent mal une plus grande flexibilité politique. La modération des deux partenaires est requise pour trouver une issue créative à la confrontation. Dans l’intervalle, l’intransigeance chinoise, face à toute tentative de conférer un quelconque statut international à Taiwan, rencontre certes un succès diplomatique constant, mais elle n’attire guère de sympathies, et elle stérilise les initiatives que le pays pourrait prendre en d’autres domaines. Cette étroitesse et cette rigidité empêchent la Chine de travailler efficacement à l’émergence d’une communauté régionale extrême-orientale, capable d’agir de façon coordonnée pour réguler ses marchés et son processus de développement.

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On peut espérer que la Chine saura peu à peu surmonter ces obstacles, comme elle a su le faire ces dernières années tout au long d’un processus de développement difficile à conduire. Mais de nouveaux défis appellent à une modification en profondeur de sa culture politique et de son système de pouvoir. Devenir un acteur international cohérent, influent, responsable, passe par de multiples adaptations et sacrifices. Les choix à poser aujourd’hui questionnent directement certains aspects fondamentaux du système politique et social. Le pragmatisme dont la Chine a su faire preuve durant ce dernier quart de siècle l’aidera-t-il à aborder avec détermination et souplesse les défis inédits que ses propres succès dressent sur sa route ?

Résumé

Français

L'empire du milieu occupe une place nouvelle dans les affaires du monde. Mais il devra encore modifier en profondeur sa culture politique et son système de pouvoir.

Plan de l'article

  1. Survivre, jouer, gagner…
  2. Une course d’obstacles
  3. Une vision internationale rétrécie

Pour citer cet article

Vermander Benoît, « La Chine ou le temps retrouvé », Revue Projet, 1/2004 (n° 278), p. 14-21.

URL : http://www.cairn.info/revue-projet-2004-1-page-14.htm
DOI : 10.3917/pro.278.0014


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