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Psychanalyse

2012/2 (n° 24)

  • Pages : 128
  • ISBN : 9782749232171
  • DOI : 10.3917/psy.024.0005
  • Éditeur : ERES

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Je ne suis pas mécontent de n’avoir qu’un temps limité, dans la mesure où cette contrainte m’obligera à vous exposer une épure de ce que j’entends vous faire part. Cette épure, je l’initie avec l’énoncé d’une question : qu’est-ce que nous pouvons apprendre de Finnegans Wake qui ait des conséquences sur le savoir psychanalytique ayant trait au rêve ? Ce roman, Finnegans Wake, nous conduit-il à amender la Traumdeutung de Freud ? Pour d’emblée renoncer au suspens, je répondrai oui, ce « oui » qui est aussi le dernier mot d’Ulysse.

Les deux langues de Freud

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Il y a dans la Traumdeutung deux versants. Le premier versant concerne l’interprétation (Deutung). Le second versant concerne le travail (Arbeit) du rêve. Pour l’interprétation, Il s’agit pour Freud de prouver d’abord que le rêve a un sens (Sinn), ce qui n’est pas une thèse inédite ; ensuite, et c’est la découverte à laquelle Freud donne son nom, que tout rêve accomplit un souhait (einen Wunsch erfüllt), qu’il s’agit de découvrir par l’interprétation. Ces deux tâches sont très différentes et on peut d’ailleurs dire que la seconde est beaucoup plus rarement réussie que la première. Celleci relève de l’association des pensées (Gedanken) et constitue un « temps pour comprendre », tandis que l’autre, l’interprétation à proprement parler, est un « moment de conclure » dans lequel je ne pense pas mais dans lequel je deviens, dans le temps réel d’un dire, le souhait lui-même. Je trouve dans le souhait l’être que je suis, à cette réserve décisive près que, puisqu’il y a un « ombilic du rêve », l’être que je suis n’est pas « je ». Ce « je » en définitive est insondable.

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Venons-en au second versant de la Traumdeutung. Il est constitué par le chapitre intitulé « Travail du rêve ». Ce chapitre étudie le processus de formation du rêve et ne concerne plus qu’indirectement l’interprétation. Les composantes de ce processus sont disparates, de la condensation à la prise en compte de la présentabilité. Cependant, ces composantes sont subordonnées à un même objectif, qui caractérise le travail du rêve, ce que Freud énonce ainsi dans le préambule à ce chapitre : « Pensées de rêve et contenu de rêve s’offrent à nous comme deux présentations du même contenu en deux langues distinctes, ou pour mieux dire, le contenu de rêve nous apparaît comme un transfert des pensées de rêve en un autre mode d’expression dont nous devons apprendre à connaître les signes et les lois d’agencement par la comparaison de l’original et de sa traduction. Les pensées de rêve nous sont compréhensibles sans ambages dès que nous en avons pris connaissance. Le contenu du rêve est donné en quelque sorte dans une écriture en images, dont les signes sont à transférer un à un dans la langue des pensées du rêve [1][1] S. Freud, L’interprétation du rêve, dans Œuvres complètes,.... »

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Je commente a minima ce passage, dans lequel est introduit, deux lignes plus bas, le signifiant « rébus » pour dénoter l’écriture en images du rêve. Les pensées de rêve sont les pensées latentes, obtenues au moyen des associations du rêveur à partir du contenu, dit manifeste, du rêve. Je remarque au passage que Freud s’exprime comme si la mise au jour des pensées latentes coïncidait automatiquement avec celle du souhait accompli par le rêve, coïncidence qui, je l’ai déjà noté, ne va pas de soi dans la praxis. Je remarque aussi la façon dont Freud use du terme de « langue » pour qualifier les pensées latentes ou pensées du rêve et dont il use du terme « transfert » pour définir la transformation de ces pensées en rêve manifeste et, inversement, la découverte de ces pensées à partir des éléments en images du rêve. D’ailleurs, pour bien confirmer qu’il s’agit, dans ce travail du rêve, du passage d’une langue à une autre, il emploie le terme de traduction. Notons malgré tout, si je lis bien Freud – parce que la phrase est ambiguë –, qu’il parle de « l’original » pour désigner le rêve et de sa « traduction » en pensées latentes, ce qui rétablit l’antériorité du rêve manifeste sur les pensées latentes.

De la jouissance à l’inconscient

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Je n’en dirai pas plus et pour ne pas perdre de temps j’en viens tout de suite à ce que je tiens comme étant la position de Lacan sur le rêve. Il me semble incontestable que, de Lacan à Freud, il y a un décalage. Je prendrai ce que dit Lacan du rêve dans « Radiophonie », en 1971. On, je ne sais qui, a reproché à Lacan d’avoir traduit, dans ses Écrits, es entstellt par « il déplace ». Effectivement, die Entstellung, c’est la déformation, en tout cas telle est la traduction retenue et lexicalement correcte, alors que le déplacement, c’est Verschiebung. Pour répondre à cette objection, Lacan, après avoir fait remarquer que Freud entérine cette définition de l’Entstellung comme déplacement dans son Moïse, dit : « Faire passer la jouissance à l’inconscient, c’est-à-dire à la comptabilité, c’est en effet un sacré déplacement [2][2] J. Lacan, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 42.... » Cette phrase n’est pas restée inaperçue : elle concerne directement le rêve, et nous pouvons d’emblée prendre la mesure du décalage entre ce qu’elle dit et ce que dit Freud. Celui-ci parle de deux langues et, même s’il considère le rêve comme l’original, il laisse ouverte une interprétation qui contredirait sa théorie en laissant penser que la langue des pensées latentes, à laquelle on parvient au moyen des associations, pourrait porter le message originaire dont les rêves singuliers seraient des applications. La lecture de Lacan, elle, tranche : le déplacement (Enstellung), ce que Freud appelle transfert, a lieu non d’une langue à une autre, mais de la jouissance (qui est tout sauf une langue) à l’inconscient. Autrement dit, quand les associations produites par un rêveur aboutissent à ces pensées latentes, ce processus n’est pas l’envers ou le rebours du travail du rêve. Sans ce travail, la recherche des pensées latentes n’aurait pas lieu d’être.

La révolution joycienne

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J’ai choisi de ne pas commencer par une ou plusieurs définitions de la jouissance chez Lacan et de procéder par l’exemple, en éclairant ce déplacement chez Joyce et spécialement dans Finnegans Wake et en tâchant de nous en instruire. « Révolution », ai-je dit : en effet, dans ce roman, la fiction détruit la représentation. Je vais poser deux balises pour entrer dans ce chantier. Première balise : comme chacun sait, Joyce dénomme ce roman work, soit travail. Il ne va pas jusqu’à dire comme Freud, dont par ailleurs il se méfiait, dreamwork, mais il aurait pu. Deuxième balise : l’écrivain français Louis-Ferdinand Céline a écrit un roman, Féeries pour une autre fois, dont la première version a été retrouvée et publiée. De cette version à la version définitive, il y a un changement considérable. En fait, dans la version définitive, le style célinien y est, ces fameux points de suspension qui font l’allégresse dansée de ce récit, dont le contenu est pourtant sombre, alors que dans la première version on dirait un roman de n’importe qui. Mais rien à voir avec l’entreprise de Joyce. Finnegans Wake, même si le style a été travaillé et retravaillé mille et une fois, rend impensable une version première qui aurait été écrite dans l’anglais de monsieur tout le monde. Il s’agit pour Joyce, en écrivant ce livre, d’imiter le travail du rêve, au sens où l’on parle de l’imitation de Jésus-Christ, et ainsi de faire passer la jouissance à l’inconscient.

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Pour l’essentiel, outre sur le roman de Joyce, en priorité bien sûr, je me suis appuyé sur les travaux de Richard Ellmann, le biographe inégalé de Joyce, sur l’excellent article de Jean-Jacques Mayoux dans l’Encyclopædia Universalis, les travaux de Jacques Aubert et les échanges avec lui. Je récapitule préliminairement quelques données : Finnegans Wake, avec un « s » apostrophe, est une vieille ballade irlandaise qui conte l’histoire d’un maçon qui tombe d’une échelle, passe pour mort et se trouve ranimé ou ressuscité par l’odeur du whisky. Sans l’apostrophe, il s’agit donc de conter l’histoire de tous les Finnegans et, pour traduire « Wake », de leur veillée funèbre, de leur réveil et aussi de leur sillage, puisque ce sont les trois significations du mot en anglais. Plus précisément, le livre est conçu comme le rêve du vieux Finn, allongé dans la mort le long de la rivière Liffey et écoutant l’histoire de l’Irlande et du monde. Rêve d’un mort donc, c’est le premier marqueur.

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Il faut, dirai-je, la mort du rêveur, c’est-à-dire son passage à l’autre scène du sommeil, pour que le déplacement j/ics (jouissance/inconscient) ait lieu. Je me corrige cependant tout de suite : ce roman n’est pas un rêve, mais le récit d’un rêve qui n’a pas été rêvé tel quel. Sans doute est-ce l’occasion de nous rappeler que, sauf lorsque nous rêvons, et sommes dans le rêve en temps réel, nous n’avons jamais affaire qu’à un récit. Disons que cette mise en récit, dans le cas de Joyce, est l’équivalent de la mise en rébus, en images, qu’opère le travail du rêve, mais c’est une construction de l’art. Plus même : ce n’est ni un vrai rêve, ni un vrai récit de rêve, mais le récit d’un nonrêve qui aurait les caractéristiques d’un rêve, si vous me passez cette formulation alambiquée mais juste [3][3] Nous pourrions dire que le rêve a lieu sur une scène....

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Dans ce récit, le personnage central est monsieur tout le monde, qui figure dans le roman sous l’acronyme H.C.E., développé initialement dans la formule Here Comes Everybody, dont je me souviens que Gérard Pommier avait fait l’exergue du Courrier de lÉcole de la cause freudienne, à son premier numéro. Dans le cours du roman, l’acronyme reste inchangé mais est déployé des dizaines de fois de façon différente et toujours très imaginative. Ce H.C.E. est incarné par Earwicker, dont la femme se prénomme Anna et ses enfants Shem, Schaun (James Joyce lui-même) et Isabelle. En même temps, Earwicker est un géant primordial, une montagne, et sa femme Anna une rivière, la fameuse rivière Liffey. Ces deux remarques suffisent à accréditer le « bi-plan », expression que Joyce avait demandé au poète T. S. Eliot d’utiliser (lettre à Weaver [4][4] R. Ellmann, James Joyce, Paris, Gallimard, 1962, p....) pour caractériser son roman.

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De même que dans les douze chapitres d’Ulysse il y a en deuxième plan les douze chants de l’Odyssée, de même, il y a dans Finnegans Wake une sorte de métamorphose immanente entre les êtres humains, qui sont au départ les parents de Joyce, les êtres historiques, et les êtres naturels. Tri-plan, trois dimensions donc même plutôt que deux. Pour ne pas lésiner, je parlerai même de pluridimensionnalité, dont la conséquence est d’abolir la polarité entre le langage sur la chose et la chose elle-même. Plus exactement, le langage devient une chose parmi d’autres, qui serait à apprécier pour sa couleur, sa sonorité et autres qualités sensibles, et non plus pour sa capacité à signifier. C’est un deuxième marqueur, qui homologue le work de Joyce au travail du rêve. De ce point de vue d’ailleurs, Joyce est explicite : dans une lettre à Edmond Jaloux, un auteur que même les Français ne connaissent plus, il écrit : son roman « s’adapterait à l’esthétique du rêve, où les formes se prolongent et se multiplient, où les visions passent du trivial à l’apocalyptique, où le cerveau utilise la racine des mots pour en faire d’autres capables de nommer ses fantasmes, ses allégories, ses allusions [5][5] Ibid., p. 547. ». Ce deuxième marqueur du déplacement j/ics se définit donc non par l’abolition, mais par la mise en suspens de la capacité du langage à signifier. Joyce explicite sans équivoque sa position à cet égard : « Je suis au bout de l’anglais [6][6] Ibid., p. 546. », écrit-il à Sutter, et Samuel Beckett rapporte un autre propos de Joyce : « J’ai envoyé coucher le langage [7][7] Ibid.. » Dernier propos qui mérite d’être cité : « Quand le jour se lève, je leur restitue le langage [8][8] Ibid.. »

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On peut faire état d’un troisième marqueur : la mise en sommeil de la capacité à signifier du langage va de pair avec l’exhaussement de la lettre, voire du signe prenant valeur d’idéogramme. « La foule a besoin d’un rébus [9][9] J. Joyce, Finnegans Wake, traduction de P. Lavergne,... » est-il écrit dans Finnegans Wake. L’usage de l’acronyme H.C.E., déjà mentionné, va dans le même sens. Dans une lettre du 16 avril 1928, il écrit (à miss Weaver) : « Je suis en train de construire une machine à une seule roue. Sans rayons bien sûr. Une roue parfaitement carrée [10][10] R. Ellmann, James Joyce, op. cit., p. 597. », ce que Richard Ellmann commente ainsi : « Il voulait dire que le livre finissait là où il commençait, comme une roue ; que le livre avait quatre parties, comme les quatre côtés d’un carré. » Nous n’avons pas affaire à une métaphore, mais à la description d’un dessin censé former ce que nous pourrions qualifier d’idéogramme du livre. Quelques jours plus tard d’ailleurs, il écrit à miss Weaver : « Le titre que j’ai en vue […] doit sortir très simplement du signe, ce signe est un E majuscule couché sur le dos. »

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Les considérations qui précèdent suffisent à discerner ce qu’il en est du lieu d’où Joyce entend écrire : c’est le lieu du « démiurge ». Citation : « N’est-ce pas, c’est bien ainsi que doit pratiquer le démiurge pour fabriquer notre beau monde [11][11] Ibid., p. 716. » (lettre à l’écrivain suisse Jacques Mercanton). Ce lieu est homologue à celui d’où procède le rêve comme travailleur, mais la question reste posée entière de savoir comment, par ce travail, la jouissance passe à l’inconscient. Ellmann, encore lui, signale la prévalence dans l’écriture de Joyce du trope de la paronomase (s’assembler-se ressembler, conjoncture-conjecture). Synecdoque et métonymie sont aussi largement mises à contribution, mais il faut souligner que ces trois tropes ne passent pas la barre de la signification, dans la mesure où ils restent cantonnés au plan de la contiguïté signifiante, même si plusieurs langues naturelles concourent à cette tresse signifiante. Comment donc, une fois que le langage comme représentation a été récusé et la signification (Bedeutung) neutralisée, jusqu’à produire un texte qui flirte avec l’illisible, rendre encore possible un effet de sens (Sinn) ? Sans doute Joyce jouit-il à écrire de cette façon, mais peut-on envisager que cette jouissance soit dévalorisée au moyen d’effets de sens ? Il est en effet nécessaire de poser que, si nous avons affaire à l’inconscient, nous avons affaire à de l’interprétable et non pas seulement à un enchaînement maniaque imperméable au sens, et ce même si nous savons que l’inconscient, à être interprété, se confirme d’être réel – pour reprendre l’expression de Lacan qui reformule ainsi l’ombilic du rêve.

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Nous voici donc au pied d’une autre question. Je pourrais la formuler d’une façon stupidement provocatrice : peut-on interpréter Finnegans Wake ? Ce qui équivaut à la question : y a-t-il un sens dans ce rêve-roman ? Je souhaite, pour ne pas inciter à la bêtise, que personne ne s’attelle à cette tâche de traduire Joyce en anglais courant. Pour autant, est-il hors de propos d’observer que, sous un certain angle, Finnegans Wake est le roman le plus autobiographique qui ait jamais été écrit, peutêtre pour prouver l’inanité de toute prétention à réaliser une autobiographie, c’està-dire une cure psychanalytique qui serait transparente à elle-même ?

Une jouissance dévalorisée ?

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Joyce ne dissimule pas vraiment que H. C. Earwicker, le personnage central du roman, est une figure de son père. Alors qu’il devient Here Comes Everybody, puis l’acronyme H.C.E. qui est développé dans près d’une centaine de noms différents, on peut se demander si Joyce ne supplée pas à une métaphore paternelle absente par une métonymie sans fin, après avoir rendu son père anonyme. On connaît la thèse finale de Lacan : l’ego de Joyce supplée au Nom-du-Père. N’allons cependant pas trop vite et disons plutôt qu’il y a une multiplicité de noms et que cette profusion de noms qui ne s’arrête à aucun est ce qui nous fait soupçonner l’absence d’une métaphore paternelle. Encore faut-il souligner que la métaphore paternelle, tout en liant le désir et la loi, comporte un leurre, celui qu’il y aurait un nom qui conviendrait au père. Le fantasme enferme le névrosé dans ce leurre et Joyce est exempt de cet enfermement dont un sujet ne sort que par le juron. Faut-il donc conclure : ce roman est un matériau psychiatrique utile pour étudier la manie ? Pour répondre positivement, il faudrait admettre que les psychiatres ne lisent pas un roman jusqu’au bout, puisque, à la dernière page de Finnegans Wake, nous trouvons un appel au père et un appel du père. Je cite ces lignes émouvantes : « Oui. Emporte-moi papa (taddy) comme tu l’as fait à travers la foire aux jouets. […] Père appelle. J’arrive père » (Far calls. Coming, far[12][12] Juste après ces mots, on peut lire : « Finn again »... !). Cet appel réciproque coïncide avec la résurrection de Finn. Le rêve, ou la veillée funèbre aboutit au réveil du père.

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Cette émergence finale d’un sens est d’ailleurs confirmable d’au moins deux façons. Ellmann, toujours lui, cite un propos de Joyce ayant trait au dernier mot de son livre : « Cette fois, j’ai trouvé le mot le plus glissant, le moins accentué, le plus faible de la langue anglaise, un mot qui n’est même pas un mot, qui sonne à peine entre les dents, un souffle, un rien, l’article The[13][13] R. Ellmann, James Joyce, op. cit., p. 720. ». Peut-on mieux qualifier l’entreprise de Joyce : trouver le point d’évanouissement du langage, à partir duquel, rétroactivement, un sens se lève, dans une contingence qui signe la condition de l’être humain. Redoublons cette preuve par une remarque qui contredit l’idée d’un retour maniaque perpétuel : la fin du roman ne se poursuit pas dans le début du roman. Entre la fin et le début, il n’y a pas continuité, matière à un tourne-en-rond, mais il y a le blanc du langage, l’index du silence sans lequel aucune signification ne produit un effet de sens.

Passe-limite

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Lacan n’a pas manqué, dans son séminaire Le sinthome, de prélever une phrase de Joyce : « La conscience incréée de sa race. » C’est effectivement une phrase décisive, parce qu’elle pose un passage à la limite au-delà d’un ordinal par définition sans fin. Il y a ainsi, pour chacun, une généalogie, mais, à vouloir épuiser cette généalogie en remontant d’ancêtre en ancêtre, on ne fait que se rapprocher, dans une asymptote, synchroniquement et diachroniquement, d’un père originaire ou d’une déesse blanche illusoires. « La conscience incréée de sa race » rompt avec le fantasme d’un être générationnel dont je pourrais me déduire.

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Nous disposons d’un autre passe-limite : l’épiphanie, que Joyce définit dans Stephen le héros : « L’épiphanie, c’est le moment où la réalité de la chose vous envahit comme une révélation. » Avec l’épiphanie, il s’agit de la manifestation d’une présence qui rend caduc le problème de l’adéquation de la chose à sa représentation, puisque la chose est non pas représentée mais présentée. Le rêve à cet égard est une épiphanie. Nous nous retrouvons au-delà et en dehors de la question posée par le principe de réalité.

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Sans ces deux passe-limites, aucun rêve n’est pensable. Le langage, dans cette perspective, n’est pas parlé, il parle. Ou encore, comme le dit Samuel Beckett, « la langue n’est pas “au sujet de” quelque chose, […] elle est cette chose même [14][14] Cité par Jean-Jacques Mayoux. ».

Rêve et réveil

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Quelles sont les conséquences dont nous pouvons nous instruire concernant le rêve, pour rappeler ma question initiale ? Finnegans Wake est un récit de rêve artificiel, dont on peut dire qu’il comporte, pour Joyce, sa propre interprétation. Pour ceux qui connaissent les deux articles de Lacan sur Joyce, cette formule ne surprendra pas. L’ego, c’est-à-dire le sinthome, est l’artisan de ce résultat. L’ego n’est ni le moi ni le sujet, il vient au contraire là où aucun sujet ne peut dire le vrai sur le vrai. Quant à l’interprétation, elle n’est en rien un méta-rêve. C’est un dire fictif qui extrait un sens réel et dont l’articulation commence avec la mise en récit du rêve et aboutit avec l’extraction du souhait. Ce souhait, chez Joyce, est l’espace infini qui sépare l’article défini « The », dernier mot du roman, de « riverrun », le cours de la rivière, qui en est le premier mot, mot dont on peut maintenant se souvenir que c’est la rivière Liffey, sa mère. Plus lacanien tu meurs, comme disent les enfants.

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En tout cas, l’idée selon laquelle le déchiffrage du rêve consisterait à retrouver la langue initiale du rêve, déformée à cause de la censure ou de je ne sais quoi, me paraît définitivement périmée. Ce n’est pas que la censure n’opère pas, mais elle consiste en ceci que, le sujet étant représenté par un signifiant (S1) que le savoir ne peut appréhender que dans l’Autre, soit là où n’est pas le sujet, ce signifiant est refoulé originairement. Nous sommes donc déjà dans le symbolique. Par contre, le travail du rêve produit du symbolique à partir de cette chose que nous appelons jouissance, qui, alors même qu’elle n’émerge que de notre entrée dans le langage, n’est pas du langage. C’est parce qu’il en a l’intuition que Freud retient le terme de résistance (Widerstand : se tenir debout contre) et le distingue de la censure. Mais poursuivre dans cette voie m’amènerait trop loin, y compris vers cette énigme de l’origine du langage.

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Enfin, j’ai pointé ce que nous apprend le dernier mot de Finnegans Wake. C’est une leçon que nous pouvons appliquer au rêve. Tout rêve, sauf interruption provenant de la réalité, a cette sorte de fin, qui est une coupure, et qui permet au rêveur de compter ses rêves. J’ai fait un rêve, deux rêves, trois rêves. C’est bien un passage à la comptabilité. Quelquefois, le rêveur, sans interruption extérieure, se réveille et empêche le rêve de conclure, ou encore le rêve n’en finit pas, peinant à trouver sa conclusion. Conclusion, c’est-à-dire ce moment d’éclipse du sens qui permet au signifiant de faire lettre et de rendre éventuellement lisible la métaphore qui le constitue et qui accomplit le souhait : James Joyce se levant du lit de sa mère.

Notes

[*]

Intervention au colloque « Joyce et Lacan », organisé par l’Alipsy, à Trieste, les 31 mars et 1er avril 2012.

[1]

S. Freud, Linterprétation du rêve, dans Œuvres complètes, Paris, puf, tome IV, 2003, p. 319 (Gesammelte Werke, p. 283).

[2]

J. Lacan, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 420.

[3]

Nous pourrions dire que le rêve a lieu sur une scène (l’Autre scène) à rideaux fermés et que, quand le réveil a eu lieu, celui qui a rêvé se retrouve de l’autre côté des rideaux fermés. Le rêve, en tant que rêvé, est par principe inaccessible après le réveil et le récit qui en est fait participe déjà de l’interprétation.

[4]

R. Ellmann, James Joyce, Paris, Gallimard, 1962, p. 530.

[5]

Ibid., p. 547.

[6]

Ibid., p. 546.

[7]

Ibid.

[8]

Ibid.

[9]

J. Joyce, Finnegans Wake, traduction de P. Lavergne, Paris, Gallimard, 1982, p. 546.

[10]

R. Ellmann, James Joyce, op. cit., p. 597.

[11]

Ibid., p. 716.

[12]

Juste après ces mots, on peut lire : « Finn again » (« Finn de nouveau là »), évoquant bien sûr l’équivoque avec Finnegan.

[13]

R. Ellmann, James Joyce, op. cit., p. 720.

[14]

Cité par Jean-Jacques Mayoux.

Plan de l'article

  1. Les deux langues de Freud
  2. De la jouissance à l’inconscient
  3. La révolution joycienne
  4. Une jouissance dévalorisée ?
  5. Passe-limite
  6. Rêve et réveil

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