2002
Psychothérapies
Psychanalyse, psychothérapie et psychothérapie psychanalytique: plaidoyer pour un esprit d’investigation
Bernard Reith
[1]
Adresse de l’auteur:Dr Bernard Reith28, rue de GenèveCH-1225 Chêne-Bourg
La psychothérapie psychanalytique reste un sujet controversé parmi les psychanalystes. L’examen de plusieurs aspects de la controverse suggère que les obstacles seraient notamment d’ordre théorique, portant sur la définition de la psychothérapie et de la psychanalyse, ainsi que sur l’intégration de la communication non verbale dans le processus psychanalytique. Une redéfinition du processus psychanalytique est proposée afin de promouvoir l’échange clinique ainsi que la recherche.Mots-clés :
psychothérapie, psychanalyse, psychothérapie psychanalytique, communication non verbale.
Psycho-analytic psychotherapy remains a controversial subject amongst psychoanalysts. A review of some aspects of the controversy suggests that the obstacles may be to a large extent of a theoretical nature, pertaining to the definition of psychotherapy and of psychoanalysis, as well as to the integration of non-verbal material in the psychoanalytic process. A redefinition of the psychoanalytic process is suggested in order to promote clinical discussion as well as basic research.Keywords :
psychotherapy, psychoanalysis, psychoanalytic psychotherapy, non-verbal communication.
Examiner les rapports entre la psychanalyse et la psychothérapie psychanalytique, c’est ouvrir un vaste champ d’investigation aux multiples inconnues cliniques, théoriques et scientifiques. Une liste non exhaustive de problèmes non résolus donnera un aperçu de la complexité du sujet. Il serait prématuré de chercher des réponses définitives, d’autant plus qu’il apparaît nécessaire de lever certains obstacles sémantiques et épistémologiques pour avancer dans la recherche.
La comparaison du travail psychanalytique avec divan et en face-à-face: les limites de nos connaissances
Pour ceux qui pratiquent aussi bien la cure psychanalytique que la psychothérapie psychanalytique en face-à-face, il est évident qu’il y a à la fois des ressemblances et des différences entre les deux méthodes. Ces continuités et discontinuités s’observent dans les processus interpersonnels et inter- et intrapsychiques, dans les techniques imposées par chaque méthode et dans les résultats escomptés. Mais au-delà de cette constatation générale, la description précise, rationnelle et pertinente des ressemblances et différences s’avère difficile et fait actuellement l’objet de débats fort intéressants, tel le récent dialogue entre Kernberg (2001) et Gibeault (2001).
L’article de Kernberg (2001) pose très clairement les problèmes et met en évidence les limites de nos connaissances. Selon lui, la psychothérapie psychanalytique serait caractérisée par les mêmes techniques de base que la cure psychanalytique. Ces techniques communes, mais qui se déclinent de façon légèrement différente selon la méthode, sont l’interprétation et ses préliminaires (dans les psychothérapies, une place plus grande serait faite à la clarification et à la confrontation, et les interprétations seraient centrées plus sur le «ici et maintenant» que sur la reconstruction du passé), l’interprétation du transfert (dans les psychothérapies, un accent plus grand serait mis sur le lien interprétatif entre la réalité extérieure du patient et les développements transférentiels dans les séances) et la neutralité technique (qui serait plus difficile à maintenir dans la psychothérapie de patients souffrant de troubles graves de la personnalité).
L’auteur ne mentionne le travail en face-à-face que dans un deuxième temps, mais en insistant sur l’importance de ce dispositif pour le traitement des troubles graves de la personnalité. Avec ces patients, le face-à-face permettrait une meilleure intégration des trois sources de l’interprétation que sont:
- l’association libre;
- ce que le patient communique de son expérience subjective par son comportement non verbal («un mode de communication prédominant dans les troubles graves de la personnalité»);
- le contre-transfert.
Cumulées sur la durée du traitement, l’ensemble de ces adaptations techniques amèneraient un changement qualitatif dans la nature du traitement et permettraient la réalisation d’objectifs différents, qui seraient, pour la psychanalyse, «un changement structurel fondamental, l’intégration d’un conflit inconscient refoulé ou dissocié du moi conscient», et pour la psychothérapie psychanalytique un objectif plus restreint «de réorganiser partiellement la structure psychique dans le contexte d’un changement important sur le plan des symptômes».
Ces propositions appellent plusieurs commentaires, portant sur le changement structurel, les rapports entre technique et psychopathologie, les effets du dispositif, la communication non verbale, ainsi que l’articulation entre le processus psychanalytique et son application psychothérapeutique.
A propos du type de changement, sans remettre en question la validité générale du lien entre la cure et le changement structurel, il faut bien admettre que cette règle n’a pas de caractère absolu et infaillible. Non seulement est-il évident que toutes les cures n’aboutissent pas à un changement structurel fondamental, mais en plus de nombreux praticiens s’accordent pour reconnaître que de véritables changements structurels peuvent parfois s’observer lors de traitements conduits en face-à-face. Les causes de ces effets ne sont pas toujours faciles à mettre en évidence. Elles pourraient être liées, entre autres, à l’adéquation entre le cadre choisi et la psychopathologie du patient, mais il s’agirait alors d’un lien complexe, puisque des changements structurels sont observés en face-à-face, comme sur le divan, avec des patients représentatifs d’organisations intrapsychiques variées. Ce phénomène donnerait raison à Kernberg quand il suggère que «ce n’est pas la technique elle-même qui permet cette différenciation [entre les modalités de traitement], mais l’interaction entre la technique et la réaction du patient, ou même l’interaction entre la personnalité du thérapeute et la technique, d’une part, et la personnalité du patient et l’interaction avec le thérapeute, d’autre part». Chacune de ces interactions si pertinemment énumérées mériterait une étude détaillée, afin de comprendre le pourquoi et le comment de certains changements.
En ce qui concerne les rapports entre technique et psychopathologie, il n’est pas toujours facile d’évaluer si les différences techniques décrites par Kernberg sont déterminées par l’organisation intrapsychique des patients auxquels il se réfère, par les objectifs prioritairement symptomatiques qu’il se donne avec de tels patients, ou par le dispositif en face-à-face qu’il choisit pour les traiter. Autrement dit, les modifications techniques exigées par la psychopathologie, celles induites par le dispositif et celles déterminées par les objectifs du traitement pourraient être en partie indépendantes les unes des autres. De nombreux analystes qui préfèrent traiter sur le divan des patients qu’ils décrivent comme souffrant de troubles graves de la personnalité, seraient certainement d’accord avec l’absolue nécessité d’intégrer les trois sources de l’interprétation que sont l’association libre, la communication non verbale et le contre-transfert, de même qu’avec l’utilité de maintenir constamment le lien interprétatif entre la réalité extérieure du patient et le transfert, ainsi qu’entre les mouvements transférentiels dans le hic et nunc et la reconstruction du passé. A propos de cette dernière, nous admettons depuis l’article clairvoyant de Freud (1937) sur le sujet, que la reconstruction est souvent, précisément, une construction basée sur la relation analytique, ce qui n’enlève rien à son effet mutatif. Par ailleurs, que les patients soient sur le divan ou en face-à-face, il paraît assez compréhensible qu’avec des patients très perturbés, en constant danger d’agissements autodestructifs, des psychothérapeutes ou psychanalystes se voient obligés d’adopter un mode de travail «tactique», centré sur l’effort de donner un sens à l’interaction dans l’immédiat, et pas seulement «stratégique», centré sur des objectifs à long terme (M’Uzan, 1988). De telles options seraient donc liées à la psychopathologie du patient ou aux convictions théoriques de l’analyste ou du thérapeute, plutôt qu’au dispositif. D’autres aspects, comme la difficulté à conserver la neutralité technique, pourraient découler aussi bien de la structure du patient, comme décrit par Kernberg, que des spécificités de la relation en face-à-face, comme l’a si bien démontré Gibeault (2001).
Nul doute que les analystes et psychothérapeutes ont leurs raisons pour choisir un dispositif plutôt qu’un autre, mais pour discuter valablement des effets du dispositif sur le processus psychanalytique et sur les changements escomptés, il faudrait bien évidemment tenir compte d’un grand nombre d’autres variables fondamentales, comme la fréquence des séances, l’effet de la position couchée ou assise sur la modulation des affects et sur la proprioception, ainsi que le fait de voir ou non l’analyste et son influence sur l’activité représentative et fantasmatique. Ces questions, décrites du point de vue du fonctionnement mental du patient, sont valables également pour celui du psychanalyste ou psychothérapeute, par exemple les modifications des processus de pensée et de symbolisation chez celui-ci, liées au fait de travailler sous le regard du patient (Roussillon, 1998). Il faudrait examiner l’interaction entre ces variables afin de mieux comprendre, par exemple, pourquoi une fréquence élevée de séances permet généralement de renforcer et d’approfondir le processus en position couchée, alors qu’elle peut être surstimulante en face-à-face. De même, il y a lieu de poursuivre l’étude de l’interaction entre ces variables et l’organisation intrapsychique du patient, d’une part, et la technique du psychanalyste psychothérapeute, d’autre part. Ces questions ont déjà fait l’objet d’un débat clinique, notamment pour les troubles psychosomatiques et les personnalités limites, mais elles restent très ouvertes. Le fait que certains collègues soient convaincus qu’il est nécessaire de traiter les personnalités limites ou les organisations psychosomatiques en face-à-face, alors que d’autres préfèrent leur proposer une cure sur divan, oblige à se demander s’ils parlent des mêmes patients, ou s’ils ont trouvé des adaptations techniques permettant de travailler avec ces patients dans le setting de leur choix.
L’une des clefs pour comprendre ces adaptations techniques pourrait se trouver dans l’exploitation de la communication non verbale. Le dialogue entre Kernberg et Gibeault montre très bien comment cette dernière peut constituer aussi bien une ressource qu’un obstacle pour le travail psychanalytique. Elle peut favoriser des interactions tendant à faire agir le thérapeute et à le sortir de sa position neutre et interprétative, mais elle peut aussi lui fournir des indications précieuses pour comprendre l’expérience subjective du patient ainsi que son propre contre-transfert. Il paraît probable que la communication non verbale du thérapeute puisse pareillement servir soit d’obstacle, soit de ressource, pour le patient. Par exemple, quand l’attitude physique perceptible du thérapeute vient nuancer les fantasmes de persécution dus à l’identification projective, ceci peut être un obstacle dans le sens d’empêcher la prise de conscience du vécu hallucinatoire de tels fantasmes, mais aussi une ressource, permettant au patient de supporter de rester en contact avec le thérapeute, en attendant qu’une interprétation verbale symbolisée devienne possible. Comme l’un des objectifs du divan est de diminuer les facteurs liés à la communication non verbale et à la perception, alors que le face-à-face les intensifie, il paraîtrait extrêmement utile d’examiner les rapports entre l’utilisation différentielle de ces facteurs et les choix techniques permettant de travailler au mieux avec chaque patient, en fonction de l’histoire personnelle et de l’organisation psychique de celui-ci. L’étude psychanalytique des différentes formes de communication peut cependant nous obliger à remanier certaines de nos options théoriques et épistémologiques (Roussillon, 1998), sur lesquelles je reviendrai plus loin.
La pertinence psychothérapeutique du travail psychanalytique
Toutes ces questions techniques sont naturellement en rapport avec celle de l’exploitation psychothérapeutique du travail psychanalytique. Nous rencontrons ici des problèmes non seulement épistémologiques mais aussi sémantiques (Reith, 2000), dont il ne faudrait pas minimiser l’impact sur notre perception et sur notre théorisation du problème. Il n’y a aucune raison, a priori, de désigner le face-à-face comme une «psychothérapie», ni de faire une opposition entre «psychothérapie» et cure. L’acception du terme «psychothérapie» du point de vue de Kernberg, qui est en cela représentatif de nombreux auteurs, semble correspondre à: 1. l’application de l’approche psychanalytique à la recherche d’une amélioration symptomatique et 2. un changement qui resterait en deçà du changement structurel complet. Par symptôme, nous pouvons entendre un état de souffrance, comme un état dépressif, ou un problème qui engendre une telle souffrance, comme un conflit relationnel, considérés comme découlant d’un conflit intrapsychique accessible à l’approche psychanalytique. D’après ces critères, le travail psychanalytique en face-à-face n’est pas nécessairement une psychothérapie car, s’agissant simplement d’une méthode psychanalytique parmi d’autres, il est concevable de l’employer, au même titre que d’autres méthodes, à la recherche de changements soit symptomatiques, soit d’une autre nature comme une meilleure connaissance de soi (par exemple, pour mieux élaborer les différences entre notre fonctionnement psychique en face-à-face, en la «présence de l’objet» (Roussillon, 1998), et sur le divan, en son «absence»). Autrement dit, le fait que le face-à-face soit généralement employé avec des objectifs psychothérapeutiques, n’en fait pas une psychothérapie en soi. D’après ces mêmes critères, le travail psychanalytique de la cure peut très bien être une psychothérapie, puisqu’il peut indéniablement produire une amélioration symptomatique et qu’il peut aboutir à un remaniement intrapsychique satisfaisant, sans atteindre forcément le changement structurel complet. Il paraît parfaitement légitime de proposer la cure à un patient pour traiter une souffrance symptomatique, si l’on pense que c’est le meilleur moyen d’atteindre cet objectif (et dans les faits, il y a probablement peu de cures entreprises sans motif symptomatique).
Pour éviter ce genre de confusion entre le nom d’un dispositif et les motifs pour lesquels il est choisi, il serait préférable de distinguer entre changement, processus, méthode et objectifs. La notion de changement psychique, considérée comme problématique autonome, devrait nous permettre de définir le type de changement que nous considérons comme spécifiquement psychanalytique, ainsi que le type de processus proprement psychanalytique qu’il paraît nécessaire de mettre en jeu pour que ce changement ait une chance de se produire (Widlöcher, 1996). Le fait d’élaborer un concept central du changement et du processus psychanalytiques – comme par exemple Kernberg et Gibeault tentent de le faire – paraît par ailleurs compatible avec la description de variantes de changement, ainsi que de variantes de processus, tout en admettant qu’il n’y a pas nécessairement de relation linéaire entre les deux, un processus donné pouvant provoquer différents degrés de changement, et un changement donné pouvant résulter de processus légèrement différents. Avec un tel cadre, il devrait être possible de discuter rationnellement des différentes méthodes qui sont susceptibles de soutenir au mieux chaque variante de la relation psychanalytique, tenant compte, en particulier, de l’organisation intrapsychique du patient.
La question des objectifs est indépendante de ces considérations. Le fait qu’un changement soit possible ne veut pas dire qu’un psychanalyste ou psychothérapeute chercherait à le promouvoir à tout prix, ce qui serait d’ailleurs incompatible avec le processus psychanalytique; le fait qu’une méthode soit disponible n’entraîne pas nécessairement qu’il soit pertinent de l’appliquer. La pertinence d’une méthode donnée dépendra de la prise en considération non seulement de la possibilité d’un changement et de la capacité du patient à bénéficier de la méthode préconisée, mais aussi des buts poursuivis par le patient, de sa motivation, ainsi que du contexte dans lequel la relation psychanalytique serait le cas échéant appelée à se dérouler (possibilité réaliste de poursuivre le traitement préconisé, interférence d’autres traitements, etc.). C’est à ce niveau qu’entrent en jeu les considérations thérapeutiques proprement dites, dont on voit bien qu’elles sont d’un autre ordre que la seule définition de la méthode. La distinction désormais classique entre les résultats recherchés ou objectifs finaux (final goals, outcome goals) et les moyens d’y parvenir ou objectifs de médiation (mediating goals, process goals), rappelée également par Gibeault (2001), permet de conceptualiser cette différence entre méthode et objectif thérapeutique. La méthode n’est pas la thérapie; elle est le moyen de mettre en route un processus de changement (l’objectif de médiation) qui ait les meilleures chances d’aboutir au résultat escompté compte tenu du contexte (l’objectif final).
Il est donc nécessaire d’adopter une définition autonome de la notion de psychothérapie, qui ne soit pas liée à des considérations purement psychanalytiques. De telles définitions existent dans la littérature et comportent généralement des éléments comme:
- la poursuite d’un objectif final déterminé, comme le traitement d’un trouble de la santé ou la résolution d’un autre problème défini;
- un souci d’efficacité quant à la réalisation de cet objectif;
- l’engagement, à cette fin, d’une relation de collaboration entre patient et thérapeute;
- la mobilisation, dans le cadre de cette collaboration, des ressources psychiques propres du patient (la psychothérapie est une thérapie par le psychisme, tout autant qu’une thérapie du psychisme);
- la référence à une théorie spécifique du fonctionnement mental, comportant des hypothèses sur les causes du problème à résoudre et des prédictions quant au mode d’action de la méthode thérapeutique;
- la mise en place d’une relation interactive et de procédés spécifiques compatibles avec cette théorie;
- des règles de collaboration gouvernant les aspects de la relation qui sont essentielles à l’accomplissement de la tâche (rythme des rencontres, méthode de travail, confidentialité, etc.);
- un contrat entre patient et thérapeute basé sur l’ensemble de ces principes.
Les différentes composantes de cette relation psychothérapeutique peuvent être formulées de façon plus ou moins explicite ou implicite, mais elles sont toujours présentes et leur non-respect compromet sérieusement le succès de l’entreprise.
Quand nous proposons une relation psychanalytique à un patient en réponse à une plainte quelconque, c’est en fait un contrat psychothérapeutique de base de ce type que nous établissons avec lui. Ce faisant, nous posons l’hypothèse que la méthode psychanalytique sera pertinente pour aborder le problème posé, c’est-à-dire que le processus psychanalytique que nous espérons déclencher avec notre méthode mobilisera les ressources psychiques du patient d’une façon qui lui permettra de changer son fonctionnement psychique et de résoudre ainsi son problème. La relation psychothérapeutique de base constitue un processus en soi, mais qui a besoin d’une méthode spécifique, en l’occurrence la relation psychanalytique, pour être mis en pratique. Cette méthode peut être l’une des variantes de la méthode psychanalytique, mais aussi l’une des autres méthodes «psychothérapeutiques» reconnues, par exemple une approche cognitive ou interpersonnelle, choisie en fonction de sa pertinence supposée pour traiter le problème en question.
Dans cette manière de penser le problème, il n’y a pas de lien obligé entre le processus psychanalytique et le processus psychothérapeutique, mais un rapport facultatif que j’ai décrit (Reith, 2000) comme un rapport logique d’intersection, terme emprunté à la théorie des ensembles. Ce type de rapport admet que deux ensembles conceptuels clairement définis et distincts puissent se recouper en partie, partageant certains éléments en commun. Il est alors possible de décrire un processus psychanalytique et un processus psychothérapeutique en tant que deux notions théoriques et cliniques différentes, ayant chacune sa cohérence et sa spécificité, mais qui restent compatibles et qui peuvent donc se rencontrer utilement dans la pratique.
Ce type d’articulation de la psychanalyse et de la psychothérapie me semble favoriser à la fois la rigueur théorique et la liberté intellectuelle. Il permet de définir chaque concept comme une entité cohérente, tout en obligeant à admettre qu’aucun concept, ni aucune théorie, ne peut à lui seul rendre compte de toute la réalité clinique. Dans le débat qui nous intéresse, il permet d’envisager des formes de travail psychanalytique qui ne soient pas psychothérapeutiques, des méthodes de psychothérapie qui soient sans rapport avec la psychanalyse, ainsi que des formes de travail qui répondent aux deux critères du processus psychanalytique et psychothérapeutique. Cela permet alors de discuter de chaque approche de façon différenciée. Ce choix, cependant, introduit aussi des contraintes. Il oblige le praticien à s’interroger sur l’articulation précise entre les deux processus et à se demander dans quelle mesure ce qu’il fait est encore psychanalytique, mais aussi, à l’inverse, dans quelle mesure ce qu’il fait répond à des objectifs psychothérapeutiques et mérite encore l’appellation «psychothérapie». Il oblige également le mouvement psychanalytique à reconnaître l’existence d’aspects non psychanalytiques de la psychothérapie et à s’y intéresser – ce qui pourrait avoir l’avantage de nous aider à renouveler ou à renforcer notre définition de ce qui est spécifiquement psychanalytique.
Mais, comme Widlöcher (1996) l’a bien montré, ces questions de la définition et de la pertinence thérapeutique des approches psychanalytiques débouchent nécessairement sur un débat encore plus large. Définir un changement spécifiquement «psychanalytique» et évaluer son efficacité «psychothérapeutique» exige de comparer les approches psychanalytiques, leur mode d’action et leurs effets avec les autres approches psychothérapeutiques reconnues. Que ce soit au niveau du processus ou de ses effets, la question doit être posée de l’existence d’articulations ou de convergences avec les autres méthodes, ou d’une incompatibilité radicale avec elles. Cette interrogation est indispensable si l’on veut définir le statut médical et scientifique de la méthode psychanalytique, ainsi que sa place et sa spécificité dans les programmes thérapeutiques modernes, par exemple dans les indications différentielles en psychothérapie ou dans les traitements psychiatriques et psychothérapeutiques intégrés.
L’articulation difficile entre théorie et pratique
L’approche de questions complexes comme celles énumérées jusqu’ici se fait habituellement de façon progressive, au moyen d’échanges et de confrontations systématiques entre l’élaboration théorique, les études de cas, les études cliniques contrôlées et la recherche fondamentale. Dans la tradition psychanalytique, les efforts se sont concentrés sur une élaboration théorique approfondie à partir de cas individuels alors que, comparativement au volume de ces travaux, la recherche systématique est restée relativement rare. Il est vrai que cette façon de travailler a acquis ses lettres de noblesse et que ses succès thérapeutiques cumulés sont difficilement contestables. Il est également vrai que la pensée psychanalytique ne se prête pas à la simplification réductrice de la complexité et de la créativité du psychisme humain et qu’il sera nécessaire de développer des modèles de recherche qui tiennent compte de cette complexité. Cependant, le résultat de cette tradition est que la discussion scientifique et clinique est entravée non pas par une absence de réponses – il y a au contraire une profusion de tentatives – mais par la difficulté à comparer à et confronter valablement celles-ci.
En l’absence d’études plus systématiques, la comparaison des différents points de vue – que ce soit entre membres du mouvement psychanalytique ou entre ceux-ci et les représentants d’autres spécialités médicales et psychothérapeutiques – est rendue très ardue par la diversité réelle ou supposée des pratiques cliniques, ainsi que par l’apparente incompatibilité des modèles de référence. Il est extrêmement difficile de décider si les interlocuteurs parlent ou non des mêmes réalités cliniques et, plus fondamentalement, de discerner l’influence des modèles théoriques sur la perception des phénomènes cliniques, voire l’influence des pratiques sur la production de ceux-ci. Il est, par exemple, parfaitement envisageable que des praticiens défendant des points de vue apparemment inconciliables soient en réalité d’accord sur des phénomènes semblables qu’ils décrivent simplement dans des langages théoriques différents. Sans outillage conceptuel commun validé par la référence à des observations partagées, l’interprétation des données de base, qu’il s’agisse de comptes rendus cliniques ou de résultats de recherche empirique, devient très aléatoire.
L’une des conséquences malencontreuses de cet état d’incertitude est la tentation de simplifier son champ de pensée, en ne reconnaissant que les phénomènes explicables dans son modèle théorique et en excluant ainsi de vastes pans de la réalité humaine et médicale, considérés comme non pertinents, voire inexistants. Les psychanalystes, par exemple, soucieux (avec raison) de défendre la spécificité de leur approche, ont tendance à délimiter ce qui relèverait ou non de la «psychanalyse» par des sortes de frontières, analogues au système de «l’appellation d’origine contrôlée» (Michel, 2000). On assiste ainsi à des démarcations qui considèrent comme «psychanalytique» uniquement ce qui se déroule dans le cadre de la cure classique, ou qui admettent qu’un processus «psychanalytique» puisse s’enclencher aussi dans d’autres dispositifs, mais alors seulement sur le modèle de la cure, avec un psychanalyste rompu à la pratique de celle-ci. Ces positions comportent souvent des définitions implicites de la «psychothérapie», dans lesquelles cette dernière est considérée non comme processus autonome, mais uniquement dans le souci de la situer par rapport à la cure psychanalytique, souvent d’ailleurs sur un mode dévalorisant (Reith, 2000). En contrepartie, certains psychothérapeutes psychanalytiques, non formés à la cure, revendiquent pour eux-mêmes l’appellation de «psychanalystes», arguant qu’ils travaillent avec les mêmes bases théoriques – dans un jeu de mots qui tend à méconnaître, ou à nier, les spécificités de la cure. Pour leur part, beaucoup de praticiens formés à la cure et au face-à-face n’entrent pas dans cette querelle et admettent la parenté des deux approches, mais marquent alors d’autres limites territoriales, insistant par exemple sur une opposition radicale entre le travail psychanalytique au sens large et d’autres méthodes psychothérapeutiques comme les thérapies cognitives ou interpersonnelles, ou récusant toute possibilité d’apport à la psychanalyse provenant des neurosciences ou des sciences cognitives. En retour, certains collègues d’autres disciplines nient contre l’évidence clinique et scientifique toute pertinence à la psychanalyse, dans une bataille stérile qui ne peut que desservir le développement des connaissances et des soins.
Toutes ces positions peuvent se comprendre si elles sont examinées dans la perspective de ceux et celles qui les défendent, mais elles résultent de généralisations excessives à partir de l’expérience d’un domaine particulier, conduisant à des perceptions partielles ou déformées d’une réalité globale. Chaque spécialiste, travaillant avec des modèles de référence adéquats pour le domaine qui lui est familier, peut avoir tendance à appliquer ce modèle également à d’autres champs d’investigation qu’il connaît moins bien. Ce faisant, il peut être empêché de percevoir certains phénomènes inattendus, pour lesquels il n’y a pas de place dans son système conceptuel. De même, ses pratiques, fondées sur sa théorie, peuvent le conduire à ne déclencher que les phénomènes attendus et l’empêcher d’en expérimenter d’autres. C’est notamment le cas dans les sciences humaines en général et dans la psychothérapie en particulier, où l’actualisation de certaines formes d’interaction dépend étroitement des pratiques et des théories qui les sous-tendent. Ce manque de familiarité avec des domaines voisins mais différents du sien peut conduire également à des interprétations divergentes tant des phénomènes observés que des termes techniques censés en rendre compte, ceci d’autant plus que nous manquons souvent d’une terminologie suffisamment différenciée pour décrire les aspects subtils d’une réalité multiforme. Ces malentendus d’ordre sémantique et épistémologique peuvent, d’une part, constituer de puissantes sources de confusion et, d’autre part, empêcher la collaboration fructueuse à l’examen systématique des problèmes techniques, cliniques et scientifiques.
Dans de tels cas, une révision de la théorie peut être nécessaire afin de proposer une solution théorique plus générale, permettant d’intégrer les différents points de vue et suggérant des pistes pour de nouvelles recherches. Je voudrais maintenant en venir à une proposition spécifique susceptible de lever une partie des obstacles épistémologiques à une meilleure compréhension du travail psychanalytique en face-à-face. Cela pourrait contribuer à l’élaboration d’une définition du processus psychanalytique qui soit capable de rendre compte du travail psychanalytique dans les différents dispositifs où il est pratiqué.
Vers un réexamen du processus psychanalytique?
Il est souvent proposé de considérer la cure comme modèle de référence pour les autres approches psychanalytiques, vers lequel elles tendraient sans l’atteindre. Les autres modes de travail psychanalytique (face-à-face, psychodrame, etc.) seraient alors des «aménagements» du cadre de la cure. Les processus qui s’y déroulent seraient des variantes du processus de la cure, décrites uniquement en termes des différences avec ce modèle de référence et non pour leurs caractéristiques originales. Deux risques découlent de cette manière de voir les choses: d’une part, le psychothérapeute psychanalyste peut chercher à reproduire en face-à-face quelque chose qui ressemblerait à une cure sans l’être – une pseudo-psychanalyse; d’autre part, il pourrait se retrouver sans outils conceptuels adéquats pour exploiter les possibilités spécifiques du travail en face-à-face.
La fonction essentielle de la théorie psychanalytique est de nous donner un moyen de penser à chaque instant notre relation à nos patients, occupant le rôle d’un tiers auquel nous nous «référons» dans notre élaboration de l’expérience clinique. Nous avons donc besoin avant tout d’une théorie du fonctionnement mental – mais du nôtre aussi bien que de celui de nos patients! – dans la relation à autrui et dans le contexte spécifique de cette relation. Il s’agirait bien d’une théorie du processus psychanalytique, de ses caractéristiques générales, mais aussi de ses caractéristiques spécifiques selon le patient et le dispositif.
C’est donc au moyen d’une théorie générale du processus que nous aurions le plus de chances de discuter valablement des rapports entre face-à-face et divan, ou entre psychothérapie psychanalytique et psychanalyse. La définition d’un processus psychanalytique central devrait être suffisamment précise pour être reconnaissable par chacun comme étant spécifiquement psychanalytique, mais suffisamment souple pour laisser la liberté nécessaire à la description de ses formes particulières observées dans chaque méthode et avec chaque patient. Une théorie du processus trop exclusivement basée sur celui de la cure pourrait constituer une entrave à l’élaboration de ce modèle plus général.
En effet, dans la cure, la suspension de la motricité et l’abolition de la perception du thérapeute permettent à l’analysant de se concentrer sur son monde interne, fait à la fois de phénomènes d’ordre proprioceptif et de représentations fantasmatiques, assez semblables dans leur structure à celles du vécu onirique – ou à ce qui en reste dans l’élaboration secondaire des rêves. En raison de la passivité de la position couchée, ainsi que de l’impossibilité de voir l’analyste, le vécu se concentre sur des thématiques narcissiques et œdipiennes telles que l’impuissance originaire du bébé, les rapports à la féminité, la castration, l’abandon et l’exclusion. L’analysant informe l’analyste de ces expériences au moyen du récit narratif qu’il en fait, permettant à ce dernier de s’identifier progressivement aux expériences de l’analysant et de combler, ensemble avec lui, les lacunes de leur symbolisation et de leur verbalisation dans un véritable processus de «co-pensée» (Widlöcher, 1996). La cure est ainsi particulièrement adaptée pour mettre en évidence et travailler, par exemple, les fantasmes défensifs de fusion narcissique qui surgissent en réponse aux sentiments d’impuissance et d’exclusion.
Cependant, ces observations ont conduit à théoriser la cure au moyen de modèles basés sur la satisfaction hallucinatoire du désir et la régression onirique. Les deux modèles ont ceci en commun, qu’ils postulent que ce soit le dispositif de la cure qui provoque ces formes particulières de la vie psychique. L’impossibilité de percevoir l’objet, réveillant le fantasme de son absence, provoquerait la satisfaction hallucinatoire de sa présence. De même, la passivité de la position couchée et le retrait par rapport au monde perçu, analogues aux conditions du sommeil, permettraient la régression formelle vers un mode de fonctionnement onirique qui ne se produirait pas lors du fonctionnement mental habituel. La régression formelle permettrait à son tour la régression temporelle vers des expériences primitives figurées sur le mode onirique et pouvant ainsi devenir l’objet d’une élaboration verbale. L’indication de la cure dépendrait donc, d’une part, de la capacité de l’analysant à construire ce mode de fonctionnement représentatif et, d’autre part, de sa capacité à supporter les vécus hallucinatoires éventuellement très primitifs et angoissants qui pourraient se produire, dans ce contexte.
Ce modèle est plausible et performant, mais il n’est pas strictement nécessaire et il est peut-être trop contraignant, en ce qu’il suggère que la satisfaction hallucinatoire du désir, le vécu onirique et la régression temporelle vers l’expérience infantile ne seraient pas présents en temps normal. Il est également possible que ces modes de fonctionnement mental soient présents en toute circonstance, mais que certains aspects soient simplement mieux mis en évidence par le dispositif de la cure. Contrairement à ce que l’on dit souvent, ce ne serait pas la perception de la «réalité» qui empêcherait l’accès à la figuration fantasmatique en face-à-face, mais le fait que la perception en temps normal est infiltrée de vécus hallucinatoires et oniriques, rendant leur différenciation plus difficile. La cure aurait l’avantage de favoriser cette différenciation mais, comme le suggère Roussillon (1998), elle pourrait aussi encourager l’illusion que notre capacité d’épreuve de la réalité serait meilleure qu’elle ne l’est dans les circonstances ordinaires de la vie.
Dans le travail en face-à-face, ce vécu hallucinatoire et onirique, omniprésent, se manifesterait volontiers par des voies différentes de celles qui caractérisent la cure. S’il peut être intégré dans un récit narratif et verbalisé, les effets sur la pensée du psychothérapeute psychanalyste seraient assez semblables à ce qui se passe dans le travail psychanalytique classique. Si, en revanche, cette figuration narrative ne se fait pas, le vécu onirique chercherait d’autres voies d’expression et se manifesterait notamment au travers de la communication non verbale. Cette dernière serait à considérer comme l’expression d’un système primitif mais fondamental et omniprésent de figuration et de communication, au même titre que la représentation onirique et le langage verbal narratif. Ce mode de pensée s’exprimerait notamment dans les interactions interpersonnelles, où il aurait en particulier pour fonctions, d’une part, d’informer l’objet de l’état interne du sujet et, d’autre part, d’influencer le comportement de l’objet afin d’obtenir, par ce biais, soit la satisfaction pulsionnelle, soit le contrôle des excitations internes provoquées par la présence – ou le départ – de l’objet. S’il est employé pour donner expression au vécu onirique, il tendrait alors, par son effet d’incitation sur les échanges réciproques, à inclure les deux partenaires dans le scénario onirique et à induire chez eux les éprouvés et les comportements correspondant à ce scénario.
Ce mode de fonctionnement permettrait d’expliquer l’importance particulière, dans le face-à-face, de phénomènes comme l’identification projective; l’empathie (Hochmann, 2001); la séduction narcissique et les opérations défensives contre l’effet traumatique de la présence de l’objet (Roussillon, 1998); les défenses interpersonnelles contre l’excitation libidinale et agressive provoquée par la confrontation avec l’autre (Gibeault, 2001); ou encore l’agrippement défensif à l’objet.
L’objectif du travail psychanalytique en face-à-face serait le même que dans la cure, à savoir de promouvoir, par la verbalisation et la co-pensée, la symbolisation et la reconstruction des expériences non intégrées dans l’organisation psychique. Mais parce que le face-à-face permettrait de mieux percevoir la communication non verbale et donc de mieux intégrer celle-ci dans le processus de symbolisation et de verbalisation, il privilégierait le travail de problématiques intrapsychiques différentes de celles qui surgissent dans la cure, tant du point de vue des thématiques que du point de vue de la tonalité des expériences mises en jeu. Dans la mesure où le face-à-face tendrait à activer ce mode spécifique de fonctionnement psychique, il pourrait même rendre possible la mise en évidence d’aspects du fonctionnement et du conflit intra-psychiques qui seraient moins accessibles dans d’autres dispositifs. La figuration non verbale et interpersonnelle pourrait également constituer un relais important pour la symbolisation et l’élaboration de dimensions de l’expérience très liées à l’activité sensorimotrice, qui est mise au repos dans la cure sur divan. La tendance à agir les impulsions violentes chez les personnalités limites et antisociales, notamment, pourrait avoir besoin du relais des échanges interpersonnels pour devenir représentable et intégrable dans le reste de la vie psychique, alors qu’elle resterait plus facilement clivée de la relation analytique dans l’expérience sur le divan. Le praticien du face-à-face psychanalytique devrait alors apprendre à inclure ces modes de figuration dans son fonctionnement avec le patient, au même titre qu’il a dû se familiariser avec le fonctionnement onirique pour pratiquer la cure.
Le modèle de la régression onirique dans la cure serait ainsi remplacé par un modèle où différents modes de fonctionnement mental seraient présents à tout instant, mais plus ou moins activés ou désactivés selon les circonstances ou selon le dispositif psychanalytique. Ces modes de figuration et de communication seraient au moins au nombre de quatre:
- le mode verbal, narratif;
- le mode de la représentation onirique, hallucinatoire;
- le mode non verbal, interpersonnel;
- le mode sensorimoteur et proprioceptif.
Ils seraient plus ou moins bien développés selon les patients, plus ou moins privilégiés dans le fonctionnement habituel de ceux-ci et plus ou moins intégrés dans l’ensemble du fonctionnement psychique ou au contraire clivés les uns des autres. Comme dans le modèle psychanalytique classique, l’élaboration de «l’action spécifique» permettant de trouver satisfaction dans la vie dépendrait de l’intégration des pulsions dans les modes de figuration les plus élaborés et en particulier dans le mode narratif; ce dernier est certainement celui qui permet la meilleure adaptation à la réalité tout en introduisant la plus grande marge de liberté par rapport à l’excitation à l’état brut. Le modèle proposé ici paraîtrait compatible avec les travaux d’auteurs qui cherchent à intégrer, dans leur élaboration des problèmes spécifiques du travail en face-à-face, les niveaux de l’expérience corporelle, de l’expérience interpersonnelle, de la figuration et de la perlaboration verbale (Gibeault, 2001; Hochmann, 2001; Jeammet, 1998; Kernberg, 2001; Roussillon, 1998).
Ainsi remanié, le modèle général du changement psychanalytique resterait celui de l’activation dans le transfert de conflits inconscients et d’expériences précoces refoulés ou clivés du reste de la vie psychique. Leur accès à la conscience, suivi de leur perlaboration et de leur réintégration, nécessiterait, comme dans le modèle classique, l’établissement d’une relation particulière permettant à la fois leur réactualisation et leur figuration grâce au travail de «co-expérience» et de co-pensée. En revanche, ce travail se ferait au moyen de plusieurs modes de communication et de figuration, dont le fonctionnement onirique serait un aspect important.
Nous aboutirions alors à la description d’un processus psychanalytique de base, qui pourrait comporter les éléments suivants:
- Une relation spécifique, caractérisée par le fait que le praticien psychanalytique met son appareil psychique au service de celui du patient, créant un espace interpsychique à l’aide duquel ce dernier peut relancer son fonctionnement mental. Le praticien psychanalytique fait appel à sa capacité à éprouver et à penser en présence du patient pour promouvoir la liaison et le déplacement au lieu d’une économie de décharge, ainsi que pour rester réceptif et attentif à tous les aspects du fonctionnement psychique inconscient du patient, favorisant leur figuration, leur symbolisation et leur mise en mots, ainsi que leur mise en rapport. Le fonctionnement mental inconscient du patient peut être mis en évidence dans cette relation et la conflictualité infantile peut s’y revivre dans le transfert, devenant l’objet d’une expérience partagée et d’une élaboration en commun.
- Un processus caractéristique de changement chez le patient, basé sur la relance de son travail de représentation de lui-même, la prise de conscience des conflits infantiles inconscients qui opposent les instances ou divisent le moi, ainsi qu’un travail de désinvestissement des agrippements objectaux qui maintiennent le fonctionnement habituel. Le résultat espéré est l’accès à un fonctionnement psychique plus intégré et plus souple, permettant au patient de se dégager plus facilement de la compulsion de répétition et de récupérer ses capacités d’investissement et de changement, afin d’abandonner les modes de fonctionnement mental inadaptés et les opérations défensives qui entravent la poursuite d’une vie satisfaisante et produisent des souffrances symptomatiques.
- Le praticien psychanalytique s’entoure d’un cadre technique précis permettant aussi bien à son patient qu’à lui-même de maintenir un fonctionnement mental optimal. Ce cadre, qui permet et préserve la relation psychanalytique, en tenant compte des besoins et capacités du patient, est choisi en fonction des aspects du fonctionnement mental inconscient qui paraissent devoir être abordés en priorité, des moyens susceptibles d’aider le patient à avoir le plus facilement accès à la figuration, ainsi que du degré de régression thérapeutique nécessaire et de la capacité du patient à la supporter sans désorganisation. Il comporte la référence interne par le praticien à la théorie du processus psychanalytique afin de contrôler sa propre position dans la relation, ainsi qu’une technique d’intervention adaptée au patient et à sa problématique.
Nous pourrions changer, retrancher ou compléter les éléments de cette définition, mais le but de l’exercice serait d’établir une trame de base valable pour toute approche psychanalytique (cure, face-à-face, psychodrame, groupe, etc.). Nous pourrions alors situer chaque type d’approche par rapport à cette trame, en termes des aspects de la relation psychanalytique qu’elle privilégie, des besoins en changement auxquels elle répond le mieux et des moyens techniques qu’elle met à disposition – ainsi qu’en termes de ses limites dans chaque domaine. Cela permettrait également de discuter des exigences spécifiques que chaque approche impose au praticien, par les sollicitations particulières de son appareil psychique, mais aussi par les ressources typiques qu’il doit apprendre à exploiter.
Ce modèle devrait être au moins partiellement testable, car si ces modes de fonctionnement existent dans la relation psychanalytique, il devrait être possible de les identifier au moyen de protocoles de recherche. Combiné à une définition indépendante du processus psychothérapeutique, non surchargée de préoccupations liées à l’identité psychanalytique, il pourrait aussi relancer les échanges avec des collègues d’autres disciplines.
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Spécialiste FMH en Psychiatrie et Psychothérapie, Membre associé de la Société Suisse de Psychanalyse, Membre de l’Association Romande pour la Psychothérapie Psychanalytique, Consultant aux Hôpitaux Universitaires de Genève.