Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
60 pages

p. 51 à 57
doi: en cours

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Volume 22 2002/1

2002 Psychothérapies

Réalité et imaginaire en psychothérapie

Georges Abraham  [1] Adresse de l’auteur:Pr Georges Abraham13, avenue KriegCH-1208 Genève
Si l’évolution d’une psychothérapie doit souvent être consolidée par une référence au comportement du sujet traité et par conséquent se servir de paramètres basés sur la réalité, les résultats obtenus pourraient être davantage centrés sur les représentations mentales successives que le patient aura peu à peu élaborées. La notion de réalité, en outre, fait constamment appel à des critères relevant de l’objectivité, ce qui risque d’escamoter le vécu de la personne qui est en psychothérapie.
Nous aurions donc avantage à mieux tenir compte des différents aspects se reliant à l’imaginaire, tels les fantasmes et les rêves, au lieu d’accorder une prédominance de principe à ce qui nous apparaît plus concret, bien établi et socialement acceptable.Mots-clés : imaginaire, réalité, subjectivité, objectivité.
In order to evaluate the progression of psychotherapy we generally use parameters which are linked to the concept of reality (behaviour adequacy, capacity for communication, etc.). Nevertheless, imagination to a large extent includes not only fantasy but daydreams and nightdreams as well and can play a major role in the approach of the treatment.
Therapist therefore would be useful to empathise with the personal inner world of the patient also to increase his/hercapacity to produce fantasies.Keywords : imagination, reality, subjectivity, objectivity.
 
Sens de la réalité et représentation mentale
 
 
Il aurait fallu que les physiciens puissent nous fournir une véritable «dernière brique» de l’Univers, plus une loi unifiant toutes les forces agissantes dans la Nature, pour que nous en arrivions à avoir un sens authentique de la réalité. Mais puisque les physiciens, justement, ne sont pas arrivés jusqu’à présent à concrétiser leurs intentions, nous voilà obligés de relativiser une fois de plus la notion de réalité, sujette qu’elle a toujours été à des manipulations et à des révisions.
Evidemment, si nous nous référons à un psychotique grave ou à quelqu’un en proie à des propos fanatiques, nous pouvons récupérer tant bien que mal et par défaut ce que nous entendons d’habitude par «sens de la réalité» et par son éventuelle perte. Néanmoins, reste le problème de faire appel, en psychothérapie notamment, à la réalité dans tous ses aspects pratiques, tout en faisant abstraction des difficultés intrinsèques à une précision suffisante de ce que le sens de la réalité peut ou non signifier.
Toujours est-il que toute perception du monde extérieur entraîne, qu’on le veuille ou non, une représentation intérieure de ce que l’on vit, de ce que l’on rencontre. Cette représentation mentale de la réalité, pour fugitive qu’elle soit, détermine un impact non négligeable et parfois décisif sur les réactions et le comportement de chaque individu. Autant, donc, sur la personne qui bénéficie d’une psychothérapie que sur celle qui la met en œuvre.
Réfléchissons: on ne demande pas une psychothérapie à titre de distraction ou d’amusement. L’on y accède à cause d’une souffrance, d’un malaise qui, à la différence d’une demande d’aide posée à un médecin du corps, ne peut pas trop compter sur des symptômes physiques évidents. Tout candidat à une psychothérapie peut se rendre compte consciemment, une fois ou l’autre, que sa demande d’aide est susceptible d’être rejetée ou estimée inadéquate, voire soupçonnée de tricherie. L’angoisse déclenchée par une symptomatologie «invisible» ne naît pas uniquement de la difficulté à la cerner, à la «baliser», mais certes aussi de la perspective de changer soi-même d’avis à l’égard de sa propre souffrance, plus la perspective de ne pas être compris, voire de ne pas être curable.
Quoi qu’il en soit, ce qui devient déterminant dans les décisions d’un futur patient, c’est la représentation de son malaise, de ses origines et du possible devenir de ce malaise même. Représentation mentale qui, d’ailleurs, l’accompagne tout le long de la psychothérapie, une cure de ce genre enfin entreprise, qui l’accompagnera jusqu’à sa guérison, s’il y en a une. Et qui contribuera à lui faire savourer ou sous-estimer ce changement positif de son être; à faire un véritable deuil de sa névrose ou en garder une paradoxale nostalgie. Qui contribuera à réaliser une adéquate reconnaissance envers son thérapeute, dépouillé qu’il sera alors de toute-puissance magique, ou alors de tâtonnements et d’hésitations.
Comment se constitue une représentation mentale? Nous voilà en plein plongés dans l’éternel débat des rapports entre corps et esprit ou, si l’on préfère, entre psyché et soma. Si nous voulons attribuer toute forme de mentalisation au fonctionnement cérébral en tant que tel, nous risquons entre autres de priver d’une effective signification la psychothérapie elle-même, qui se réduirait en fait à une assistance psychologique aux événements. Si nous optons au contraire pour un «parallélisme» psycho-physique où psyché et soma auraient chacun leur propre domaine spécifique, alors nous risquons d’accéder à un partage rigoureux de la personne, apte à nous faciliter la tâche, mais en définitive susceptible de créer des frontières artificielles et même nuisibles.
Et puisque nous ne pouvons pas faire abstraction de la présence du corps, nous finissons par nous dire qu’il est préférable de ne pas trop faire de «philosophie» et nous devons, faute de temps, accorder priorité à l’action curative sur des considérations somme toute perçues comme abstraites.
Si vrai ou utile que soit ou ne soit pas ce genre de conclusions, nous ne pourrons pas nous passer entièrement de tentatives de conceptualiser notre travail et d’expliquer le pourquoi d’un choix technique plutôt que d’un autre. Rien ne nous empêche, en fait, de nous construire au fur et à mesure des hypothèses de travail capables de nous guider, d’une part, et peut-être de nous ouvrir des chemins imprévus, d’autre part. Qui ne nous dit, par exemple, qu’une représentation mentale ne se fonde pas sur des sensations données qui, prises hors contexte, pourraient paraître sans importance? Pourquoi insister toujours sur la prédominance d’une causalité linéaire, qui établit qu’à telle cause doit succéder tel effet et ne pas lui substituer de temps à autre une causalité circulaire qui, plus modestement, nous rappelle que quelque chose de nouveau et d’imprévu a peut-être modifié l’échiquier, a ouvert un autre enchaînement?
L’orientation psychanalytique nous pousse à privilégier le passé, mais le passé n’est pas seulement fait de conflits infantiles refoulés: il peut être fait aussi de sensations agréables ou désagréables «oubliées» par une mémoire corporelle dont souvent nous ne voulons pas nous soucier.
L’orientation gestaltiste nous invite à donner une préférence au présent, à l’ici et maintenant, en faisant surtout attention aux sensations et aux émotions du moment: mais sommes-nous si prêts à dialoguer avec notre corps, ne sommes-nous pas déjà trop contaminés par des préjugés nous empêchant de voir qu’une tristesse actuelle n’est que la conversion émotionnelle momentanée d’une rage d’hier?
L’orientation systémique nous met en garde contre l’illusion individualiste, en soulignant la nécessité de prendre en charge en même temps tout le groupe familial, qui seul peut bien dessiner l’étendue et la consistance du trouble. Son concept de base, c’est, comme nous le savons, celui du «malade désigné», concept intéressant et porteur d’une validité indiscutable. Mais pourquoi ne pas l’élargir parfois par un concept-miroir, qui serait celui du «sain-désigné», autrement dit d’un membre du groupe familial capable, à travers des transformations opérées en lui-même, par exemple à travers une psychothérapie, de «soigner» et améliorer par là l’équilibre et la capacité de satisfaction des autres membres de la famille en cause?
Ce qui revient à exprimer une vérité qui, par ailleurs, nous anime tous: à savoir, que la représentation mentale du patient n’est pas la seule en jeu, mais qu’il y a également celle du thérapeute. Que le concept de réalité ne doit pas nous tyranniser, constituer un refuge de la dernière chance, étant donné qu’il semble être une constante référentielle dans le magma de nombreuses variables. L’imaginaire, s’il nous donne parfois des raisons de nous méfier de lui, possède une force d’ouverture et de mutation qu’il serait dommage de ne pas saisir et exploiter.
 
Le monde bigarré des émotions
 
 
Selon le point de vue psychanalytique, toute prise de conscience se relie à un retentissement émotionnel. L’absence d’une émotion proportionnelle à une découverte authentique sur soi-même peut faire d’emblée penser à une rationalisation ou, autrement dit, à un subterfuge défensif entraînant ce qu’on appelle aussi une «fuite en avant». La connexion, cependant, qui serait considérée comme allant de soi entre une interprétation pertinente du psychothérapeute et la prise de conscience éclairante et libératrice de la part du patient ne fournit pas une garantie suffisante que les deux éléments de ce binôme constituent un enchaînement incontournable. Tout comme pour déterminer la survenue d’une amélioration ou d’une guérison, il faut se servir de paramètres normatifs tirés de la réalité: la certitude qu’un changement effectif s’opère grâce à une interprétation et à une prise de conscience consécutive chez le patient reste quelque chose de présumé et ne débouche que sur une problématique possibilité de démonstration.
Par contre, nous savons que des interprétations données, plutôt que d’autres, déclenchent un retentissement émotionnel chez le patient, retentissement émotionnel qui, tout en ne garantissant pas une corrélation stricte avec une véritable prise de conscience, représente un vécu affectif important et parfois tout à fait nouveau pour le patient en cause. Ce qui pourrait se produire, en somme, dans ces cas, ce serait par exemple un nouveau «mélange» émotionnel, où de l’angoisse ou de la rage se relierait alors à un sentiment d’espoir et de réassurance. Où de la peur se confondrait soudainement avec un sentiment de courage retrouvé.
S’il n’est pas facile de classer les différentes émotions qui s’engendrent en nous tous, il est certes encore moins facile de concevoir un état émotionnel de base indifférencié, susceptible néanmoins de produire, selon les cas, telle ou telle autre émotion plus spécifique. Mais il reste concevable qu’une émotion donnée soit transformée en une autre émotion au gré de modifications du monde interne ou du monde externe.
Que dire ensuite des rapports possibles entre émotions et représentation mentale? Une peur est sans doute intensifiée si une représentation mentale menaçante se dessine, tandis qu’elle pourrait même disparaître si la représentation mentale d’une entité contra-phobique se fait jour. La nécessité de modifier les représentations mentales présumées négatives est une ligne de force bien connue du cognitivo-comportementalisme, alors que les psychothérapies dites de soutien, aussi bien que celles se servant d’approches corporelles, visent davantage un apaisement direct des émotions considérées comme trop violentes ou disproportionnées aux circonstances réelles.
Ce qui importe pour nous, en cherchant des dénominateurs communs à différentes techniques psychothérapiques codifiées, c’est d’ouvrir des perspectives d’intervention à des niveaux multiples. En effet, si la présence d’un conflit donné trouvera une riposte thérapeutique valable à travers des procédures d’intervention expérimentées en accord avec l’école qui les a élaborées, ceci n’empêche pas, cependant, qu’il soit possible ou opportun d’intervenir provisoirement sur des structures qui entretiennent le malaise subjectif du patient. Parce qu’il est impossible d’exclure d’avance qu’un certain pseudo-équilibre émotionnel auquel le patient s’est habitué ne rende la vision intérieure d’un équilibre plus performant dangereuse, ou en tout cas peu alléchante. En d’autres termes, une intervention ponctuelle sur la gestion des émotions en tant que telle pourrait ouvrir la porte à une compréhension plus globale de la psychopathologie en cause.
D’autant plus que derrière un problème de gestion émotionnelle pourrait se cacher un problème plus fondamental qui est celui de la gestion du plaisir. A ce propos, il faut rappeler que le plaisir, vu sa fragilité, la difficulté à le saisir et surtout à le garder, peut susciter de la méfiance plutôt qu’un désir de l’atteindre à tout prix. Ce qui pourrait amener par surcroît à flirter avec la douleur, étant donné une plus grande disponibilité que celle-ci offre à être bien cernable, plus durable, et surtout apte à fournir, à la place d’une peur de la perdre, l’espoir de s’en débarrasser un jour ou l’autre. Il en découle que des émotions négatives pourraient se révéler paradoxalement plus «maniables» et consistantes que des émotions positives, comme la joie et l’euphorie, plus fragiles en soi et en général plus fugaces.
Si nous passons maintenant au rapport qui, indiscutablement, doit exister entre émotions et sensations, nous nous retrouvons en premier lieu face à la théorie de William James, qui peut nous paraître étrange ou désuète, mais qui reste toutefois assez intéressante. Selon William James, nous ne pleurons pas parce que nous sommes tristes, mais nous devenons tristes parce que nous nous sommes mis à pleurer. Nous ne serions pas crispés parce qu’enragés, mais une crispation préalable aurait favorisé l’intensification progressive de notre rage. Il ne s’agit pas de conjectures sans fondement et qui ne mèneraient nulle part. Aujourd’hui, même les neurosciences et la neurologie s’intéressent de plus en plus aux phénomènes de plasticité cérébrale avec une production protéinique particulière à l’appui, aussi bien qu’à un inconscient cognitif comme à un inconscient moteur. Sans qu’il y ait (fait nouveau) une prétention de vouloir expliquer à l’avance ce qui se passe chez un individu donné.
Nombreux sont déjà, en outre, les travaux qui essaient de souligner des similarités et des interférences entre neurosciences et psychanalyse. Aucune de ces deux positions ne viserait, en l’occurrence, à annuler l’importance de l’autre, mais on serait seulement à la recherche de points communs qui, par ailleurs, pourraient être repérés plutôt à des niveaux fonctionnels et dysfonctionnels qu’à des niveaux déjà trop conceptualisés et «dogmatisés».
De toute manière, la conversion de sensations en émotions et vice versa semble être un domaine de recherche et d’évaluation fort prometteur, quelle que soit la voie d’approche choisie comme préférentielle.
 
Homo diurnus et homo nocturnus
 
 
Nous passons à peu près un tiers de notre vie à dormir. Mais ce que nous sommes durant les deux autres tiers nous paraît la seule partie vraiment valable de notre existence. Nous considérons la période que nous sommes obligés de consacrer au sommeil comme un pur devoir physiologique à accomplir, sans quoi nous ne pourrions pas récupérer les énergies dépensées pendant l’état de veille. Avec néanmoins l’idée sous-jacente qu’il s’agirait d’un temps mort que nous devrions, à travers le progrès des sciences, arriver à réduire au minimum. Tout cela se révèle de plus en plus faux et le fruit d’une dominance dangereuse de la conviction que notre nature profonde se situe dans un état de conscience alerte et vigile. S’abandonner à la distraction, à un excès de fantaisie, à la somnolence, serait déjà un signe préliminaire d’une possible perte d’identité, d’une perte d’élan vital. Même un excès de naïveté ou de perte de contrôle, comme une incapacité à se mettre à jour avec le progrès technologique, peuvent devenir comparables à cette chute du niveau de conscience qui équivaudrait à une attirance vis-à-vis du sommeil.
Si, déjà avant Freud, des philosophes et des savants avaient fait allusion à l’existence chez nous tous d’un monde submergé, qu’on finira par nommer inconscient ou subconscient, ce fut bel et bien Freud qui œuvra pour dessiner les contours et les caractéristiques propres à cette entité située en dehors de la conscience tout en restant sans cesse présente et active. Cependant, si Freud, par toutes ses recherches et travaux, arrivait à nous démontrer que «notre Moi conscient n’était pas maître chez lui», il semblait souligner le fait que l’inconscient n’était pas exactement ce que l’on pourrait considérer comme un ami ou un allié. C’était au contraire une entité ambiguë dont il faut plutôt se méfier et en découvrir les ruses et les pièges. Nous en arrivions aussi, de nouveau, à l’idée maîtresse que seule la conscience, dernière conquête de l’évolution humaine, représentait l’aspect essentiel et emblématique de notre nature.
Or, il se pourrait au contraire que ce ne soit pas chaque matin, lorsque notre conscience reprend le dessus, que nous reprenions en même temps le fil authentique qui relie ensemble les différentes pièces de notre devenir, mais que ce soit plutôt le soir, avant de nous coucher, et surtout d’entrer dans notre période hypnotique et inconsciente, que nous mettrions au point ce qui va ou devrait suivre le lendemain. Aussi, nos rêves ne seraient pas une simple, banale conséquence de ce qui s’est passé le jour, mais seraient plutôt des préparateurs de notre avenir, des créateurs de nouvelles formules organisatrices tant de nos émotions que de nos sensations.
Comme nous le savons tous désormais, notre sommeil n’est pas uniforme: il est bâti sur une alternance de phases plus longues et prédominantes, où nous maintenons, en dormant, une certaine mobilité et où l’excitation de notre cerveau est modeste, et par contre de phases plus courtes (c’est le sommeil dit paradoxal), pendant lesquelles nous sommes en proie à une forte excitation cérébrale et à un état transitoire de paralysie musculaire.
Bien qu’on rêve aussi pendant le sommeil plus profond et ayant un rythme lent, une plus grande fréquence onirique est vérifiable lors des cycles de sommeil paradoxal. A quoi, en définitive, servent les rêves? Dans des époques lointaines, on attribuait aux songes un rôle de messager venant tantôt des dieux, tantôt des démons. Quoique encore de nos jours nous soyons parfois inquiets par rapport à des rêves que nous estimons «prémonitoires».
Freud a fait des rêves une sorte de lambeaux d’inconscient qu’il nous est donné de capturer en défiant toute censure ou défense opiniâtre de la part de celui-ci. Jung en a fait un possible symbole archétypal en provenance de l’inconscient collectif. Mais ni Freud, ni Jung ne pouvaient connaître l’existence d’une régularité onirique assurée pour chacun d’entre nous et qui est bien visible à l’hypnogramme. Cette régularité fait présumer l’existence implicite d’une activité fonctionnelle liée aux rêves. Ce qui transformerait l’inconscient vu comme entité purement conflictuelle et plutôt hostile en une entité bénéfique destinée à favoriser peut-être des solutions imprévues et rapides des conflits. En fait, une fonction proprement dite n’est pas encore reconnue aux rêves pour le moment. La conviction majoritaire est celle qui voudrait qu’ils facilitent les tâches de la mémoire à long terme. Du côté des neurosciences, cependant, on est enclin à exclure qu’ils possèdent une fonction bien déterminée.
Toujours est-il que, pour nous, l’ouverture d’une perspective vers une utilisation des rêves non seulement comme porteurs d’aspects significatifs individuels ou de symboles, mais également comme révélateurs par exemple d’un bon ou moins bon équilibre psycho-émotionnel serait une source certaine d’intérêt et d’utilité pratique. D’autant plus que, le cas échéant, certains rêves, en tenant aussi compte de leur fréquence, de leur éventuelle répétitivité, seraient à même de nous permettre un monitorage d’une période thérapeutique à côté de l’interprétation, disons: classique, à laquelle nous pouvons être habitués.
Alors que la prise de position face aux rêves que nous appelons classique fait souvent de ces derniers quelque chose qui est vécu plutôt passivement par le sujet et qu’il relate comme s’ils venaient en effet d’un inconscient ressenti en tant que corps étranger, le rêve perçu dans un éventuel aspect fonctionnel permettrait au rêveur de le ressentir comme produit par lui, exactement comme c’est le cas pour un film de la part du metteur en scène. Dans ce contexte, en outre, il est possible de se rendre compte que s’il y a des rêves, voire des cauchemars qui semblent déclencher une vive angoisse découlant des images propres au rêve, il y a aussi des rêves qui, au contraire, paraissent développer des images effrayantes ou très fortes, qui ne seraient rien d’autre qu’une sorte de miroir explicatif d’une angoisse surgissant spontanément. Autrement dit, le rêve serait, dans ce cas, une tentative de donner à de l’angoisse «flottante» un visage qui, tout effrayant qu’il pourrait être, réussirait à «contenir» la violence de cette émotion.
Il n’est pas à exclure, enfin, que l’activité onirique de base se réduise à métaboliser des sensations internes perçues avec une particulière intensité, aussi bien que des émotions, tandis que seule une partie minime de cette activité onirique serait transformée en images, celles que justement nous sommes accoutumés à considérer comme des véritables rêves.
 
En deçà du bien et du mal
 
 
Nous oscillons chaque jour, pourrait-on dire, entre deux besoins antithétiques: d’un côté, le besoin de nous aligner avec les autres, avec tout le monde, de l’autre côté, celui de nous distinguer du reste de nos congénères, d’être chacun quelque peu unique. Si nous consultons un médecin ou nous nous soumettons à un check-up, nous espérons qu’on nous dise de ne pas nous faire de souci, puisque les examens effectués ont montré clairement que nous sommes dans les normes, que nous sommes normaux. Dire à quelqu’un ou de quelqu’un qu’il n’est pas normal équivaut à lui porter atteinte, à l’offenser.
Nous ne voulons pas être seuls, nous voulons que l’on puisse nous comprendre, nous accepter, nous accueillir. Nous nous sentons épaulés, surtout par nos amis, nos compatriotes, nos semblables.
Et pourtant… Et pourtant, nous y tenons, à nos particularités, à nos qualités spécifiques. même, à la rigueur, à nos propres défauts, pourvu qu’ils nous caractérisent d’une manière singulière, irrévocable!
Il est évident, en somme, que sans normes nous ne pourrions pas bien établir notre identité personnelle, tout en sachant que si nous voulons, de temps à autre au moins, nous distinguer par une transgression, un dépassement des limites, nous devons être bien au clair à propos des normes à enfreindre et des limites à braver.
Dans le cadre d’une psychothérapie, nous pouvons saluer avec satisfaction la soudaine capacité d’un patient phobique ou obsessionnel de transgresser un trop fort sentiment de normalité, une trop grande prudence et réticence vis-à-vis des règles, des interdits, des menaces découlant d’un possible comportement inhabituel. Nous sommes par contre satisfaits si un borderline ou un sujet avec de fortes tendances aux passages à l’acte, tout d’un coup semble se soumettre volontiers à des règles de convenance sociale, de respect du droit des autres, au sens des limites. En d’autres termes, à des normes.
Etant donné que quand même, pour pouvoir parler d’une guérison ou, au contraire, d’une rechute, nous devons nous référer aussi au comportement du patient par rapport à des normes, notre éventuelle méfiance à l’égard de ces dernières devient, dans ce sens, contradictoire et injustifiée. Tout peut paraître compréhensible et valable si nous tenons compte du perpétuel et inévitable va-et-vient entre la recherche par chacun de nous d’une unicité foncière, allergique qu’elle est à tout clonage ou à tout encadrement, et à l’opposé la nécessité de ne pas s’isoler, de communiquer, de se sentir solidaire.
Même les sujets en proie à des manifestations destructrices et antisociales se regroupent, s’adaptent à des règles collectives, à des modèles. L’histoire de la psychothérapie nous dit que des positions extrêmes dans ce sens créent, pour finir, des difficultés insurmontables. Ce fut le cas, d’un côté, de la psychothérapie fondée sur la philosophie existentialiste, qui prônait pour chaque patient une unicité foncière, telle à faire supposer une impossibilité d’intervention. Il s’agissait plutôt d’«accompagner» le patient dans son expérience unique que de le soigner. A l’autre extrême se trouvait une position structuraliste qui visait davantage les contours pathogènes de l’histoire propre à chaque patient. Nous faisons donc allusion ici à des positions extrêmes, puisque nous retrouvons des plus petites «doses» de ces deux tendances dans toutes les écoles psychothérapeutiques: le besoin «structuraliste», par exemple, d’établir un diagnostic, d’entrevoir des éléments communs à différents troubles, alors que nous savons que, chemin faisant, beaucoup de facteurs plutôt reliables à l’histoire personnelle du patient se feront jour.
Tout ceci peut nous faire penser à deux philosophes présocratiques qui paraissaient chacun aux antipodes de l’autre, mais qui, en réalité, se révèlent très complémentaires. Il s’agit d’un côté de Parménide, qui voulait que ce qui change ne soit qu’apparence, tandis que ce qui ne change pas possède la vraie valeur. Son opposé était Héraclite, qui prêchait que tout change et là est la vérité des choses, alors que ce qui semble ne pas changer n’est qu’apparence trompeuse.
Au fond, nous redécouvrons une fois de plus que ce sont justement la réalité et l’imaginaire qui s’entremêlent sans cesse, puisque si, par exemple, la norme est contrainte de s’appuyer surtout sur la réalité, ou du moins sur la notion de réalité, la tendance pour chacun à se différencier, à se créer une identité personnelle typique, doit avoir recours davantage à l’imagination et à la fantaisie.
Nous parlions il y a quelques instants de deux philosophes antithétiques relativement à leur manière de voir les rapports entre les individus. Nous pourrions également prendre en considération deux autres courants philosophiques opposés par rapport à leur vision du monde. D’un côté, l’on pourrait choisir Schopenhauer avec son pessimisme outrancier, et de l’autre côté Hegel avec son optimisme arrogant. Mais en ce qui nous concerne, nous pourrions en tirer un enseignement utile: le pessimisme surgit souvent du manque d’un sens à la vie, tandis que l’optimisme relève souvent de la conviction de posséder une signification pour tout, de tout pouvoir expliquer. Nous voilà de nouveau pris au piège par deux extrêmes, susceptibles de jouer chacun un rôle éventuel en psychothérapie. Nous sommes, pour le dire avec d’autres mots, tentés, ou de laisser nos patients trouver eux-mêmes une signification personnelle à leurs faits et gestes, en oubliant que cela n’est pas si facile, ou alors de leur imposer des significations déjà bien «emballées» et reconnues d’avance comme valables. Il faut aussi qu’une guérison soit explicable. Et nous devrions peut-être les aider à donner un sens aux événements, tel néanmoins à pouvoir être modifié, réajusté au fil du temps. Toutefois, vouloir à tout prix imposer une signification uniquement préfabriquée pourrait leur faire perdre le goût du changement et de la guérison. Souvenons-nous qu’à bien des égards, l’incertitude peut être plus mobilisatrice que la certitude, que si la réalité l’a emporté désormais dans le passé, l’avenir doit beaucoup plus compter sur l’imaginaire, cet imaginaire qui promet des nouveautés et des surprises plutôt que des retours en arrière ou une répétition inlassable.
 
Subjectivité et objectivité
 
 
La science en général n’est pas à l’aise avec la subjectivité, et la médecine moderne non plus. Dans sa longue histoire, pourtant, l’activité thérapeutique n’a pas dédaigné de s’appuyer sur les émotions, la perception personnelle du bien-être et du mal-être, les songes, les fantasmes.
Nous ne pouvons pas nous fier entièrement, pour évaluer les progrès dans une psychothérapie, aux données basées sur des changements d’attitude ou de comportement du patient. Nous devons fouiller plus attentivement dans son imaginaire, en ce qui concerne tant la quantité de cet imaginaire que sa qualité, son style, ses tendances. Une surabondance d’imagination pourrait se révéler délétère pour la vie relationnelle, mais une carence de fantaisie pourrait empêcher des transformations importantes. Pour guérir, il faut que nos patients puissent pour ainsi dire se voir, peu à peu, se situer dans ce nouvel état qu’on leur propose, en percevoir les avantages et les éventuels désavantages. Pour désirer vraiment une transformation, il faut la vivre dans son propre imaginaire, avec une certaine anticipation, avec la perspective de pouvoir l’intégrer, de la faire sienne et non de l’endosser comme un «prêt-à-porter» ou, plutôt, comme un «prêt-à-penser». De quelque façon, tout changement a en soi un brin de créativité. Il doit, en tout cas, faire partie d’un épanouissement général de la personne, au lieu de se borner à une disparition ou à une atténuation des troubles, des symptômes.
Ce changement sera redevable en outre tant à un contexte culturel donné qu’au concept de Nature; il amènera tantôt à élargir les projets individuels, tantôt à les restreindre. Si la réalité est perçue le plus souvent comme incontournable et exigeante, ce sera justement l’imaginaire qui sera le facteur indispensable en vue d’accéder à des compromis satisfaisants, à des solutions de rechange.
Les émois propres aux transferts, comme d’ailleurs ceux qui sous-tendent des réactions contre-transférentielles, ne se réduisent pas à un pur vécu affectif, mais sont constamment infiltrés par l’imaginaire. Comme la véritable participation du patient à son évaluation pendant la cure ne peut pas se passer de ses fantasmes et de ses visions internes, de même le thérapeute jauge les progrès obtenus, aussi bien que la persistance des obstacles, pas seulement à travers des réflexions et des raisonnements, mais aussi par l’intermédiaire de représentations mentales relatives à un fil conducteur qui s’étire au fur et à mesure.
Ce n’est pas parce que la subjectivité se montre plus volubile, plus circonstancielle et moins saisissable, qu’elle perd de sa valeur et de son efficience. Ce n’est pas parce que l’objectivité donne l’impression de posséder une marge de sérieux plus étendue ou une stabilité plus rassurante qu’elle peut nous faire court-circuiter la manière de voir chacun sa propre souffrance ou sa propre amélioration.
Au contraire, nous devons aider le patient en psychothérapie à pouvoir exprimer son propre ressenti, son opinion aussi par rapport à ce qui advient tout au long de la relation thérapeutique, afin de débarrasser la psychothérapie elle-même de son carcan technique standard en la faisant parvenir à une sorte de traitement sur mesure. La réalité est trop conditionnée, en effet, par l’anonymat et l’effacement des différences individuelles, alors que l’imaginaire peut se permettre davantage de s’aventurer du côté de la personnalisation et de la particularité. Un signe, entre autres, d’une évolution favorable d’une psychothérapie pourrait être un enrichissement progressif de l’imaginaire, non seulement de celui du patient, mais aussi de celui du thérapeute.
Quoi qu’il en soit, la notion très présente aujourd’hui de réalité virtuelle coïncide assez bien avec la notion d’imaginaire: ce qui reviendrait à devoir conclure que réalité et imaginaire ne seraient pas des entités tout à fait opposées, mais plutôt complémentaires.
 
NOTES
 
[1]Psychiatre, psychanalyste, professeur honoraire à la Faculté de Médecine de Genève.
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