Psychothérapies
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
60 pages

p. 9 à 19
doi: en cours

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Volume 22 2002/1

2002 Psychothérapies

Psychanalyse et psychothérapie: quoi, comment et pourquoi

Antonio Andreoli  [1] Adresse de l’auteur:Prof. Antonio AndreoliClinique d’Accueil et d’Urgences PsychiatriquesHôpital CantonalCH-1211 Genève 14
Cet article a pour objectif d’étudier les relations entre la psychanalyse et la psychothérapie analytique. Nous avons d’abord montré que la théorie de la technique a beaucoup évolué en qui concerne l’objectif (quoi), le mécanisme d’action (pourquoi) et les modalités de mise en place (comment) du processus analytique. Ensuite, nous nous sommes arrêté sur l’écart grandissant qui est en train de s’établir entre ces deux méthodes de traitement depuis qu’un certain nombre de principes de la théorie de la névrose et de sa thérapie ont été remis en question. Il s’agit d’un phénomène complexe, qui résulte moins de questions techniques, ou psychodynamiques, que de la position culturelle et éthique du thérapeute face au problème de la maladie mentale dans la société d’aujourd’hui.Mots-clés : psychanalyse, psychothérapie, psychodynamique, technique. This paper is aimed to investigate further the relationships between psychoanalysis and psychoanalytic psychotherapy. After discussing the «what», «why» and «how» of these treatment methods, we showed that present psychotherapy practice pays little attention to many well established principles of the classic theory of technique. This seems to result from changing cultural backgrounds and ethical values leading to decreasing emphasis on the neurosis issue rather than from new psychodynamics of contemporary mental illness.Keywords : psychoanalysis, psychotherapy, psychodynamics, techniques.
 
Introduction: psychanalyse et psychothérapies analytiques, un débat d’actualité
 
 
Placé au cœur du système de santé, le monde des psychothérapies analytiques est en prise directe avec les dynamismes sociaux et les contraintes institutionnelles qui façonnent notre image de la souffrance psychique et de ses politiques de soins (Kaley et al., 1999). C’est un monde en mouvement et un monde de compromis, souffrant de limitations incontournables qu’il est impossible de ne pas envisager comme une condition inhérente à l’exercice même de la psychanalyse appliquée (Kernberg et al., 1972). Mais c’est aussi un monde d’invention et d’échanges, ouvert sur la diversité des langues et des paradigmes des pratiques cliniques, baignant dans le bruit et la confusion de la vie.
Pour le psychanalyste, l’entreprise psychothérapeutique est indissociable d’un enjeu méthodologique plus complexe que dans les autres types de traitement psychologique. Le pari à tenir consiste à intégrer des buts pertinents à un très large champ d’intérêts et de prestations cliniques (bon rapport coût-efficacité, acceptabilité, faisabilité, accès, adaptation à des troubles graves, etc.) et une démarche de soins qui garde sa spécificité sur le plan métapsychologique. La perte d’écoute scientifique et culturelle de la psychothérapie analytique résulte aussi, me semble-t-il, d’une difficulté grandissante à négocier ce problème. Dans un monde où valeurs, connaissances et structures ont énormément changé par rapport à l’époque de Freud, nombreux sont ceux qui sont tentés de supprimer les contradictions de notre démarche par l’abolition de sa spécificité. D’autres, par contre, insistent sur la nécessité de marquer les différences pour mieux faire rejaillir le dynamisme de leurs oppositions. D’autres encore insistent sur la nécessité de mettre en valeur l’originalité du travail aux frontières du champ analytique sans se détacher pour autant des principes classiques de la démarche analytique.
Mais y a-t-il vraiment un golden standard de la psychanalyse? Si oui, comment s’y conformer tout en restant efficaces au sens médical et politique? Sinon, comment garantir des traitements et un enseignement de qualité en dehors des prétendus principes classiques de la psychanalyse? En s’inscrivant dans le souci de commencer à répondre à ces questions, l’objectif de cet article sera de marquer la spécificité du référant analytique de la psychothérapie, et de questionner ce qui est plus pertinent, à l’intérieur de celui-ci, pour relever les défis de la psychothérapie d’aujourd’hui.
 
Quoi: la névrose, objet spécifique de la clinique psychanalytique
 
 
Alors qu’ils s’apprêtaient à lancer une grande étude sur les résultats de la psychothérapie analytique, Gunderson et Mosher s’étaient proposé de déterminer quel modèle de traitement pourrait faire l’objet d’un meilleur accord entre les psychothérapeutes participant à ce projet. A l’aide du récit détaillé d’un cas clinique très typé, ces deux auteurs avaient conduit cinq groupes de discussion dans autant de centres psychanalytiques réputés. Trois questions clés avaient été choisies qui étaient supposées permettre une évaluation cohérente des divers modèles de thérapie en présence: «what» (description du trouble visé), «why» (définition du mécanisme étiopathogénétique) et «how» (définition des moyens techniques permettant de changer what and why).
Pour commencer, posons-nous donc la question des conditions permettant d’affirmer que les préoccupations cliniques d’un psychothérapeute s’adressent à l’objet clinique de la psychanalyse. Eu égard à cette interrogation, deux vecteurs de la théorie psychanalytique (contredisant tout à la fois le sens commun et la démarche traditionnelle de la psychologie) me semblent particulièrement significatifs. D’abord, il s’agit de bien considérer à «quoi» le regard du psychanalyste s’adresse. Celui-ci, bien sûr, met au centre de son attention les multiples aspects de la vie psychique, mais c’est pour mieux s’intéresser à cette dernière en tant qu’activité de contre-investissement. Les fonctions mentales, l’organisation de la personnalité et les processus de développement de la psyché lui importent, en fait, en tant que défense, étayage et vicissitude du conflit (Freud, 1923, 1929). Le psychanalyste s’intéresse en définitive à l’échafaudage qui soutient l’édifice et pas à la structure ou à la nature de la fonction elle-même (Semi, 2000). Ce n’est pas vers un inconscient «positif» que le psychanalyste est tourné, mais vers le monde «au négatif» d’une machine désirante qui est sans cesse désignée par le travail de refoulement de l’appareil psychique.
En deuxième lieu, il s’agit de préciser les formations et contenus psychiques faisant l’objet de l’activité de contre-investissement que nous venons de discuter. Eu égard à ce deuxième vecteur de son intérêt, on constate que le psychanalyste regarde plus particulièrement vers le psychique comme dimension diachronique de l’expérience subjective. Souvenir, fantasme, nostalgie, identification, deuil, sont autant de dimensions qui intriquent le devenir de la vie psychique à la survie, à l’ingérence et au conflit d’une multitude de réalités spatio-temporelles se constituant en séries complémentaires de nous-mêmes. Un nœud virtuel est placé à l’intersection de ce chemin qui figure à la fois un centre de gravité du sujet et une entité psychopathologique structurée, la psychonévrose. Tel est, sans préjuger des diverses acceptions que le trouble névrotique va acquérir dans le parcours de la métapsychologie, l’ingrédient fondamental de la soupe analytique, du moins pour celui qui la considère sous l’angle visuel de l’épistémologie freudienne.
 
Pourquoi? le malaise de l’homme civilisé comme modèle psychanalytique des troubles psychiques
 
 
Les pourquoi de la névrose portent sur un «conflit de la psychosexualité», qui est la découverte centrale de la psychanalyse. Avec la complicité du problème de la perte et de la séparation, une sexualité trop précocement éveillée (Freud, 1905) installe l’infantile comme un corps étranger dans la subjectivité de l’adulte. Depuis, l’appareil psychique va revenir sur cette vulnérabilité d’autant plus compulsivement que cette dernière fait valoir la frustration et la déception comme des menaces traumatiques (Freud, 1926). Du même coup, la personnalité et son vecteur dynamique, le désir, sont départagés en deux versants qui opposent le rêve et la conscience, le primitif et le civilisé. Le sens profond de ce clivage vient peu à peu recouper, chez Freud, le thème évolutionniste d’un développement, à la fois individuel et collectif, où le problème de la névrose marque le malaise résultant de l’impossibilité de concilier les exigences des pulsions sexuelles et de l’instinct social. Par leur étayage sur la relation thérapeutique, ce conflit névrotique, et sa répétition, deviennent un transfert qui contraindra le Moi à une position de dépendance, mais ne cessera, du même coup, de convoquer l’autre à une quête de progrès et de satisfaction régressive.
Freud revient en spirale sur cet élément capital de sa théorie de la névrose et, dans la tentative de fonder sa thérapie sur une théorie cohérente de cette dernière, s’efforce de saisir de mieux en mieux le mécanisme de la répétition névrotique (Dewald, 1993). Sa position évolue à travers trois étapes principales correspondant à un même type de modèle consistant à définir le refoulement, le refoulé et les modalités d’ancrage de la répétition dans le rapport refoulement/refoulé.
Au départ, la réitération du symptôme névrotique est articulée à un événement traumatique et à un trouble de la mémoire. C’est une vision psycho-traumatologique, où le patient est la victime de la répétition d’une expérience d’effraction émotionnelle réelle dont la tension ne peut être abréagie. Le refoulement résulte du conflit mobilisé par ladite expérience et d’une disposition neurologique. La thérapie est une démarche visant à résoudre la rétention de l’expérience traumatique par un effet cathartique et une résolution du refoulement qui sont obtenus par l’action conjointe de la remémoration, de la persuasion et de l’explication psychologique.
Freud développera ensuite un modèle plus complexe, de type herméneutique. La réitération des symptômes est liée au refoulement des désirs traumatiques de la sexualité infantile et des complexes fantasmatiques infantiles conflictuels organisés autour du désir œdipien. L’activité du refoulement est ordonnée à une fonction de symbolisation dont le prototype est la censure qui régit le travail du rêve. C’est l’âge d’or de l’interprétation, une démarche herméneutique qui met l’accent sur le décryptage au sens implicite des vicissitudes manifestes de la vie psychique et qui a sa voie royale dans le dégagement du sens latent des rêves, des actes symptomatiques et des réactions du patient au thérapeute.
Enfin, Freud mettra l’accent sur la répétition comme conflit structural (1923). Dans ce modèle, le refoulement du conflit œdipien est assuré simultanément par le refoulement et par la déformation défensive des processus d’identification à l’aide des processus de clivage et d’idéalisation. L’éternel retour du complexe œdipien est compris comme le prolongement du conflit infantile dans la lutte du Moi et de l’Idéal. Le conflit étant devenu un conflit d’instances, le transfert exprime un conflit de valeurs. L’interprétation ne suffit plus, car le contre-investissement est opéré au niveau de la structure de personnalité. Le changement va donc passer par la modification de la personnalité. Tant que l’Idéal domine, les intérêts et motivations du Moi de l’adulte ne prennent pas le dessus sur la force du désir infantile. Le patient comprend l’interprétation, mais ne peut l’utiliser pour changer. L’interprétation redevient une explication parce qu’elle ne sert qu’à accumuler un savoir psychologique: elle n’a pas de «valeur» pour le Moi. Le problème de la névrose est devenu un problème moral.
 
Comment: les limites de l’interprétation
 
 
La réponse à la question de comment la psychothérapie analytique s’y prend pour changer le mécanisme de la névrose est seulement en apparence simple et évidente (il s’agit d’interpréter le transfert). Trois aspects techniques de l’interprétation sont particulièrement influents sur le devenir de la psychothérapie et on doit se soucier que des limitations ne surgissent du fait que l’un ou l’autre de leur effets respectifs ont été écartés.
L’interprétation ne devrait pas être confondue avec l’explication. Par interprétation on entend la mise en jeu d’un fait ou d’une séquence de faits concrets ou abstraits dans les multiples, et imprévisibles, chaînes de signification où ces derniers vont s’inscrire, dès lors qu’ils font l’objet d’une intervention qui leur confère du sens. Classiquement, la méthode suivie pour actualiser cet effet est de faire appel à la dimension discursive du langage pour inscrire le réel dans un rapport signifiant-signifié. Mais cela peut tout aussi bien se produire par la mise en jeu de l’expérience de l’affect ou de l’image et son partage verbal et préverbal avec autrui. A remarquer que la psychanalyse n’a pas le monopole de l’herméneutique, mais que cette dernière appartient aussi à d’autres formes de thérapie, et représente une démarche fondamentale de connaissance de nombreuses sciences humaines (Habermas, 1987). L’interprétation met en jeu les virtualités de l’humain, en ouvrant sur un nombre imprévisible de possibles (Deleuze, 1968). L’explication s’attache au réel qui renvoie à un nombre limité et préétabli de possibles. Si l’effet de sens joue, et si ses effets ne sont pas immédiatement contre-investis, le résultat est un très important effet de déplacement des systèmes de représentation qui ne se produit pas dans le cas de l’explication.
Le glissement interprétation/explication est une limitation importante. L’étude systématique des traitements «d’inspiration psychanalytique» nous montre que les psychothérapeutes utilisent de façon très prépondérante des explications en visant le rapport linéaire et concret des faits. Quel que soit son degré d’abstraction, la donne psychologique prend la place du fait social ou du fait biologique et s’inscrit dans la logique de ce dernier. Il en va de même pour la plupart des publications de recherches prétendument consacrées à l’investigation du processus psychanalytique, car une majorité de ces dernières donne des descriptions de séances ou des définitions techniques qui ne tranchent pas sur la différence explication/interprétation ou réduisent l’interprétation à l’explication (voir par exemple Luborsky, 1984). La psychopathologie se range également en dedans ou en dehors du champ de la psychothérapie psychanalytique selon que l’expérience psychique à laquelle elle s’adresse émarge au champ de l’explication ou de l’interprétation.
Un deuxième aspect important porte sur la spécificité du focus de l’interprétation psychanalytique. En ce qui concerne le focus, il a été suggéré que le modèle de la technique psychanalytique se structure lors de l’étude rétrospective du cas Dora, c’est-à-dire au moment où, pour la première fois, Freud articule la théorie de l’interprétation à la théorie du transfert et de la sexualité infantile. Nous venons de rappeler que plus tard, la question de la fin de la répétition se posera comme abandon d’une position qui ordonne la structure de la personnalité à une position libidinale régressive, en renvoyant à un processus de deuil et à la transformation de la personnalité qui en dérive (Lipton, 1967). Pour ne donner que l’un des exemples possibles, freudiens et kleiniens n’eurent pas des approches foncièrement différentes aussi longtemps qu’ils valorisaient des niveaux plus ou moins profonds et précoces du conflit œdipien, mais en gardant l’idée d’un changement de structure lié au développement de la névrose de transfert et à son interprétation.
Enfin, un troisième aspect est en rapport avec les conditions d’investissement des effets de l’interprétation dans le Moi, et donc de la viabilité narcissique de l’effet de sens. Mais nous reviendrons plus loin sur ce point central du processus de focalisation.
 
«Raising and fall» de la névrose de transfert: retombées sur la pratique de la psychothérapie d’aujourd’hui
 
 
Ce survol des principales spécificités de la psychothérapie psychanalytique appelle quelques commentaires concernant les instruments et les référents de la pratique actuelle de cette dernière. Ces remarques seront inspirées à la fois de notre expérience clinique, d’observations de recherche et des tendances mises en avant par l’examen de la littérature.
Le point peut-être plus évident est qu’il existe un éloignement grandissant de la psychothérapie analytique d’aujourd’hui par rapport à un certain nombre de «golden standards» qui avaient fait longtemps l’objet d’un accord très généralisé (Wallerstein, 1995). Il est également intéressant de constater que cette dérive ne se manifeste pas seulement par rapport à la technique «stricto sensu», mais aussi par rapport à la conception générale du fonctionnement mental et de ses troubles.
La névrose et son conflit pulsionnel ont cessé d’être l’objet privilégié de la psychothérapie analytique. Bien sûr, cela peut s’expliquer par le rejet de cette entité par les nouveaux systèmes diagnostiques, ou par les difficultés de donner à ce diagnostic une base empirique. Mais ce changement ne s’est pas fait sans le concours, plus ou moins direct, des psychothérapeutes d’inspiration psychanalytique eux-mêmes. La mise en cause de la valeur du concept de névrose vient en fait tout d’abord du monde psychanalytique, qui préfère se tourner de plus en plus vers d’autres modèles et configurations psychopathologiques s’inspirant de la théorie du développement mental précoce ou des troubles psychotiques et maniaco-dépressifs au sens large. Parallèlement, le travail «per levare», dirigé à soulager le psychisme de sa fonction de défense, est remplacé par un travail «per porre» privilégiant l’activité de lien et de construction psychologique. Les gains de ce changement de perspective ne sont, cependant, ni substantiels, ni évidents. On ne peut pas dire, par exemple, que cela ait diminué les limites épistémologiques bien connues du savoir psychanalytique, étant donné qu’un tel point de vue suppose une plus grande inféodation de ce dernier au point de vue psychogénétique. D’autre part, la pertinence clinique d’une forme de psychothérapie centrée sur les aspects psychotiques du fonctionnement mental, ou tout au moins sur des problèmes de mentalisation, semble modeste, en termes de faisabilité et réussite, en particulier dans les troubles médicalement graves. Deuxième paradoxe: la réorientation vers cette nouvelle perspective est généralement justifiée par le caractère trop «superficiel» ou trop «adultomorphe» de la théorie de la névrose. Cela entraîne cependant plus d’attitudes de soutien ou plus d’emprunts à d’autres paradigmes sans de véritables innovations techniques. Le résultat de la mise en valeur de la «gravité» comporte ainsi parfois beaucoup trop de théorie et beaucoup trop peu de théorie spécifique.
Le modèle explicatif de la clinique des troubles psychiatriques accessibles à la psychothérapie a également changé, sans qu’on puisse identifier une construction théorique permettant de dégager un consensus clair. D’une façon générale, le modèle adopté met l’accent sur les carences des activités de symbolisation et l’ingérence de parties aveugles de la personnalité sur le fonctionnement mental plutôt que sur la déformation défensive de la personnalité, sur les processus d’attribution de sens et de reconstruction de liens plutôt que sur le changement structural, sur l’intégration d’un bon objet protecteur et le renforcement du narcissisme plutôt que sur la liquidation de l’ancrage infantile du narcissisme à travers l’analyse et le détachement progressif de l’emprise de son Idéal. L’ensemble de mouvances (object relation, narrative, post-kleinienne, etc.) qui se placent sur cette position ont un dénominateur commun dans le rejet du modèle évolutionniste du conflit pulsionnel ou tout ou moins dans l’accent mis sur l’importance du travail d’intégration psychologique en lieu et place du deuil de l’illusion de pouvoir donner une issue psychologique à ce même conflit.
L’importance et les retombées de ce changement ne sont pas toujours correctement évaluées. D’abord, on ne voit pas toujours que l’émergence de cette position résulte de la fin d’un consensus très généralisé autour de la centralité du rapport conflit pulsionnel-névrose comme déformation structurale-compulsion de répétition. Mélanie Klein se limite par exemple à déplacer le conflit dans la première enfance tout en continuant à rester foncièrement freudienne dans son adhésion à la conception susmentionnée. En fait c’est plutôt à une revanche tardive des positions qui avaient été initialement exclues du mouvement psychanalytique international que nous assistons. Les dérives que nous sommes en train de discuter sont en fait celles qui opposèrent Freud à Jung, Rank et Ferenczi et se prolongèrent ensuite dans les conflits entre leurs épigones.
Ces approches ont un deuxième commun dénominateur dans le retour à un modèle herméneutique (voir aussi plus haut) valorisant, au niveau des troubles mentaux les plus divers, une étiopathogenèse psychologique basée sur le sens symbolique, ou le manque de sens symbolique des symptômes. Or, le modèle structural (Freud, 1923) marque le véritable accomplissement de la théorie psychanalytique du traitement et sa nette démarcation par rapport à d’autres psychothérapies, car il correspond à la prise de conscience que l’interprétation ne peut résoudre à elle seule la compulsion de répétition. Inutile, en fait, d’espérer liquider l’interminable du transfert, aussi longtemps que les conditions du réinvestissement narcissique dans le Moi des effets de l’interprétation (lire: liquidation de l’Idéal) ne se sont pas réalisées. L’approche herméneutique comporte également une certaine sous-estimation de la gravité de la névrose, ou sa réduction à ce qu’on a appelé l’inhibition névrotique. Les données de recherche nous confirment ce phénomène, en nous montrant que ce modèle tend à être privilégié, par rapport au modèle structural, par les chercheurs qui ont apprêté des manuels. La rentabilité de plusieurs de ces derniers a été cependant modeste en termes d’efficacité démontrée, justement en raison du peu de gravité des sujets étudiés. Il a été souligné (Michels, 1985) que ces malentendus sont liés, entre autres, à la notion parfaitement fausse, mais très répandue, que la psychothérapie analytique est un dérivé de la psychanalyse, alors que le contraire est vrai (ibid.). Nombreux sont donc ceux qui, de ce fait, considèrent que le modèle structural et le modèle herméneutique sont, d’une certaine façon, contenus l’un dans l’autre, le plus simple étant extrait de l’autre car plus pertinent en regard des objectifs de la psychothérapie. Mais en fait ces modèles sont incompatibles, le deuxième posant d’une tout autre façon la question de la gravité clinique de la névrose et des conditions et modalités de changement de sa compulsion de répétition. La réduction psychothérapeutique de la psychanalyse ne peut donc pas faire l’économie d’une réflexion sur les conditions de simplification du modèle structural, mais ce problème a été seulement effleuré par les auteurs qui ont systématisé, entre les années ‘40 et ‘70 les relations psychothérapie-psychanalyse, et largement nié par la suite. Nous avons commencé à aborder cette question dans un papier paru antérieurement dans cette revue (Andreoli, 2001), à travers les notions de working-out et working through, et y reviendrons en détail dans un travail ultérieur.
Concrètement, la psychothérapie analytique adopte, en accord avec son recours prédominant au modèle herméneutique, une démarche d’attribution de sens, dans le but supposé de développer des modes d’intervention qui soient à la fois cliniquement valables et plus pertinents aux buts et conditions d’exercice de la psychothérapie des troubles plus divers. En fait, nous avons pu constater que dans de très nombreux cas de psychothérapie d’inspiration psychanalytique, l’application d’une grille de codage rigoureuse révèle énormément d’explications et d’interventions à but de soutien, très peu d’interprétations, et pratiquement pas d’interprétations de matériel inconscient ou du transfert. Difficilement on pourrait classer ces traitements comme des psychothérapies exploratoires ou expressives, définition traditionnelle des psychothérapies analytiques, ces traitements se rangeant plutôt du côté soutien de la dichotomie de Knight (1952). En effet, il serait plus opportun de dire que ces thérapies se classent du côté des psychothérapies «mineures» (ibid.), à savoir des méthodes fort proches des thérapies cognitives, car elles s’adressent principalement à modifier, par l’explication et la structuration, les comportements, réactions émotionnelles et relations du patient (ibid.) sans se soucier de faire émerger ses conflits régressifs.
De l’ensemble de nos considérations, il apparaît que sur le plan technique il devient non seulement difficile de distinguer un tronc commun des psychothérapies analytiques classiques, mais aussi un tronc commun des psychothérapies analytiques tout court. Psychothérapies analytiques et psychothérapies interpersonnelles-cognitives sont en fait déjà de plus en plus confondues, comme certains auteurs l’ont souligné, dans une commune matrice psychologique de type constructiviste et développementaliste. Si ce n’est pas du tout regrettable que des formes de traitement éclectiques voient le jour, afin que la psychothérapie soit de mieux en mieux apte à prendre en charge des groupes diagnostiques (dépression, troubles anxieux, troubles de la personnalité, etc.) ou des problèmes psychosociaux choisis (suicide, intervention de crise, réhabilitation, etc.), il est sans doute regrettable que cela se fasse de plus en plus dans un chaos et une difficulté grandissante de reconnaître les spécificités et donc aussi les opportunités offertes par chacun des modèles en présence.
La variabilté qui caractérise actuellement la technique de la psychothérapie analytique est en partie la conséquence d’un phénomène qui a été appelé «ascension et chute de la névrose de transfert» (Wallerstein, 1995). Ce concept fut introduit par Freud (1914 et 1916-1917) et est en rapport avec une définition des conditions d’efficacité de l’interprétation psychanalytique qui anticipe sur le modèle structural. Selon cette vue, l’interprétation peut acquérir un caractère «mutatif» seulement lorsque toute la névrose du patient, et plus en particulier ses aspects plus régressifs, sont redéployés dans la relation de transfert et entièrement récentrés sur le thérapeute (Dewald, 1993). Le processus psychanalytique est censé, en somme, donner du champ à la position conflictuelle régressive d’où surgit le transfert, et s’organiser progressivement autour de la névrose de transfert. Cette mise à découvert est la condition pour que l’interprétation vienne à bout de la répétition en parvenant à évincer ladite position de son rôle dominant. Le thérapeute peut convaincre son patient, et la nature et les causes de ce phénomène sont hic et nunc perceptibles si les conditions d’investissement de l’interprétation sont réalisées. On peut aussi assumer qu’au cours du processus de mise en place de la névrose de transfert, un nouvel aménagement narcissique s’établit, qui est caractérisé par un certain changement des rapports de force entre Moi et Surmoi (Michel, 1988) et donc aussi par un autre rapport du refoulement et du clivage (Kris, 1977, 1993).
La question reste donc ouverte plus que jamais de la définition de comment le processus de focalisation se réalise en cours de psychothérapie. Plusieurs possibilités sont actuellement observables:
  1. pas de focalisation du tout, le processus avance de façon indéterminée comme un processus d’exploration ouvert;
  2. focalisation sur un thème conflictuel qui se rapporte à des thèmes psychologiques, émotionnels, comportementaux et interpersonnels, avec ou sans rapport au transfert ou à une position régressive (complexe d’Œdipe), ce qui est largement semblable à celui qui s’opère en psychothérapie cognitive et interpersonnelle;
  3. focalisation sur un thème de transfert correspondant à un problème psychologique non spécifique;
  4. focalisation sur la névrose de transfert;
  5. focalisation sur le complexe d’Œdipe qui sous-tend la névrose de transfert. Ce deux dernières modalités sont observées très rarement, voire exceptionnellement.
 
La fin du consensus autour de la technique de la psychothérapie analytique: quelles voies d’issue?
 
 
Les multiples dérives que nous venons de discuter nous incitent à penser que la psychothérapie analytique a beaucoup changé et que sa spécificité s’est en bonne partie perdue au cours des dernières années. Il est d’ailleurs indéniable que l’époque de consensus au sujet de la théorie de la technique analytique est désormais révolue (Wallerstein, 1995; Horowitz et al., 1998). Il faut cependant considérer que l’image de la psychanalyse classique, et de ses «golden standards» (Eissler, 1950), a été forgée de toutes pièces à une époque relativement tardive, et correspond à un climat socio-culturel et à des préoccupations scientifiques qui datent (Wallerstein, 1995). Comme A. Haynal (1987) et S. Lipton (1977) l’ont bien montré, Freud et d’autres pionniers pratiquaient une relation psychanalytique assez informelle, conviviale et très interactive, en s’accordant une grande liberté d’action et une étonnante souplesse technique. Les récits de cas cliniques nous montrent aussi que l’inventeur de la psychanalyse mélangeait volontiers l’interprétation avec la construction, l’exposition, le soutien encourageant et même le modelling comportemental. Freud a été d’abord psychothérapeute, a pratiqué la faradisation, cette forme particulière de sorcellerie scientifique qu’est l’hypnose, puis une forme très interventionniste de méthode des associations libres. Mais considérons aussi qu’il a l’assurance personnelle des pionniers et qu’à six séances par semaine il ne cherche qu’à débusquer le transfert (une expérience émotionnelle profonde et incoercible) par des petits moyens.
La souplesse de Freud nous assure que «per se» la variabilité des psychothérapies analytiques en termes de cadre (nombre de séances, durée, face-à-face, etc.), format (groupe, famille, psychodrame), conditions d’exercice (assurance, institution) ou objectifs cliniques (diagnostic, groupes à risque, problèmes techniques particuliers) n’a rien de foncièrement problématique. Depuis longtemps, il va également de soi qu’une psychothérapie bien adaptée à ses buts nécessite plus de souplesse et un maniement peu rigide et formalisé du transfert. Il a été souligné que même dans la situation psychothérapeutique standard (face-à-face, deux à trois fois par semaine, à moyen-long terme) nous assistons au développement d’une relation de transfert au sens large et pas d’une névrose de transfert avec régression (Dewald, 1964). Dans ces circonstances, des expériences émotionnelles significatives (à ne pas confondre avec les expériences émotionnelles correctrices) jouent, par contre, un rôle mobilisateur et ont une incidence très importante sur le processus de changement. Voir, à ce propos, le très beau récit de cas clinique qui a été récemment présenté dans cette revue (Knight, 1952). «La psychothérapie s’adresse quasi exclusivement à des dérivés lointains de la névrose infantile et cela dans le but de modifier, et pas seulement de changer, certains aménagements, modes d’organisations structurels et incidences comportementales des conflits correspondant au niveau de ces mêmes dérivés» (Dewald, 1964, p. 307).
Au cours de l’histoire du mouvement psychanalytique se sont donc succédé des périodes, et ont coexisté des phases de plus ou moins grande souplesse dans l’organisation de la relation analytique. Une certaine liberté semblerait d’autre part avoir une pertinence par rapport aux objectifs cliniques de la psychothérapie. La vraie question réside cependant dans le type de compréhension qui est adoptée du processus psychanalytique, dans ce qui a été appelé le cadre interne du psychothérapeute. Bref, dans le modèle théorique qui lui permet de repérer les différences entre les buts de la psychanalyse et la réalité de la psychothérapie. Le but de l’analyse n’est pas seulement d’améliorer le patient, ou de l’aider à rendre plus efficient, riche et libre son fonctionnement psychique, mais de toucher le sujet et tant soit peu le libérer de sa compulsion de répétition névrotique et de l’aliénation qui en résulte.
Si nous revenons un instant à Freud et à l’étonnant mélange de franchise, fermeté et souplesse de son rapport avec ses patients, nous nous apercevons que sa technique change probablement très peu au cours des années, alors que sa théorie se modifie profondément tout en gardant un noyau central qu’il défendra envers et contre tout. Cette qualité relationnelle qui est celle de Freud semble avoir été le fait d’un don personnel, mais aussi d’une singulière assurance théorique par rapport à la question de la névrose. Et cela manque peut-être à d’autres thérapeutes trop rigidement inféodés à un modèle trop rigide ou à la transgression. Il a été souligné que le modèle psychanalytique stricto sensu apparaît tardivement et plus précisément lorsque transfert, complexe d’Œdipe et structure de la personnalité sont placés dans une perspective évolutionniste. Mais à bien des égards, ces éléments sont là dès le début, et en tout cas ils sont au centre de toutes les dérives théoriques par lesquelles le mouvement psychanalytique s’efforce d’édulcorer la pilule amère de la névrose freudienne. Ce qui change, qui se structure et qui apparaît de plus en plus clairement, au fur et à mesure de l’évolution de la pensée de Freud, c’est justement la capacité de soutenir sereinement la dimension tragique de la confrontation avec l’impasse névrotique dans la relation transfert/contre-transfert, et l’ampleur des remises en question qui sont rendues nécessaires par le travail analytique.
C’est seulement après coup, donc, que la psychothérapie analytique peut être définie comme telle. Elle sera psychanalytique si, par l’intermédiaire du transfert, elle a pu toucher d’une façon ou d’une autre le problème de la névrose, en passant par les structures du conflit pulsionnel et son complexe d’Œdipe, et pas seulement si elle a été efficace au sens large, en utilisant d’une façon ou d’une autre la référence théorique et la technique analytiques. C’est pourquoi il y a des psychothérapies ou des processus de formation personnelle qui ont eu seulement la velléité d’être analytiques et d’autres qui l’ont été vraiment, mais dans les deux cas ce n’est qu’après coup qu’on pourra juger de leur sort. On comprend donc mieux l’attitude de Freud, car son rapport à l’analytique de sa thérapie n’avait jamais résulté d’une certification formelle, mais de son propre sentiment profond d’être venu ou pas à bout du transfert et de la névrose. Etre psychanalyste, c’est voir et assumer que certaines fois on fait une psychothérapie, d’autres une psychothérapie analytique, d’autres encore une psychanalyse. Et que c’est moins la technique que les buts qu’on se donne qui posent problème.
Ainsi, Knight (cité in: Wallerstein, 1995) avait raison de souligner que la difficulté centrale de la psychothérapie analytique est comment l’interprétation peut acquérir une valeur mutative dans des conditions où la névrose de transfert est peu développée. Si on suit son point de vue, il s’agit de résister à la critique qui consiste à ne pas reconnaître la valeur, la spécificité et la pertinence des aménagements techniques que nous adoptons en psychothérapie, mais aussi de ne pas se cacher que très souvent les résultats obtenus sont moindres, ou moins définitifs.
Nous avons avancé l’hypothèse qu’on peut travailler aux frontières de la psychanalyse sans quitter le modèle classique de la névrose. Il s’agit cependant d’adapter notre écoute à la qualité très particulière de la souffrance narcissique et de moduler le cadre en s’accordant une période préliminaire de traitement comportant un dosage opportun de frustration, expression, exploration et soutien. Les psychanalystes ont tort d’opposer la notion psychiatrique de cas-limite à la notion de névrose, car le recours à des mécanismes de défense primitifs ou une intense souffrance narcissique peut se laisser comprendre avec le deuxième modèle freudien de cette dernière (1923). Par contre il est arbitraire de ramener certains aspects de la clinique du trouble borderline (impulsivité, instabilité) à ces mêmes mécanismes car il s’agit là, très probablement, de phénomènes neurobiologiques. Le point, en somme, est que nos modèles doivent être adaptés au caractère discontinu, psychobiologique des phénomènes cliniques qui retiennent notre attention. Ainsi, je conçois volontiers que la pathologie limite résulte de la présence simultanée de troubles névrotiques graves, de troubles de l’humeur et de troubles neurologiques. Le résultat de cette approche est que la technique de traitement doit comporter des instruments adaptés à chaque type de trouble. Ce n’est pas en renonçant à l’analyse ou en adoptant, à sa place, une technique psychanalytique aux effets discutables qu’on traite des symptômes faisant appel à des causes auxquelles seul le traitement biologique peut remédier.
 
Le psychothérapeute, variable centrale de la psychothérapie analytique
 
 
Au cours des années à venir, la théorie de la technique analytique va continuer à subir une sérieuse mise en question. Au-delà du foisonnement d’interprétations qui a toujours caractérisé la pratique analytique, nous assistons non seulement à la fin d’une époque où un certain nombre de pierres angulaires de la théorie de la technique s’ébranlent qui faisaient l’objet d’un très large consensus, mais aussi à la fin de l’illusion qu’il y a moyen de fixer une démarche formelle de traitement analytique nous assurant avant coup de sa réussite. Que la disparition de cette illusion nous expose au risque de nous sentir davantage seuls et fragiles dans le travail thérapeutique avec les patients névrotiques, c’est certain. Mais que le psychanalytique de nos psychothérapies ne nous soit plus garanti d’autorité et par le biais d’une marche à suivre bien obsessionnalisée, c’est aussi une libération.
La question est ainsi renvoyée au psychothérapeute. Saura-t-il évaluer, avec le mètre de sa propre névrose, ce qu’il est en train de faire et de penser lorsqu’il prendra des libertés techniques ou lorsque, à l’opposé, il s’abritera derrière son silence et le cadre douillet du cabinet psychanalytique? Et surtout, saura-t-il prendre la mesure de ces dérives qui sont la conséquence des impasses de son processus de formation personnelle? Finalement, il y a deux types de psychothérapeutes d’inspiration psychanalytique: ceux qui voient l’ampleur du travail qui consiste à s’occuper de sa névrose et ceux qui préfèrent l’ignorer, et c’est, de part et d’autre, tout le problème des relations actuelles entre psychanalyse et psychothérapie. L’opposition grandissante contre le plus solide des acquis psychanalytiques, la théorie du conflit pulsionnel et du changement structural, me fait regarder avec un pessimisme très freudien l’avenir de cette question. Le mouvement psychanalytique est traversé depuis toujours par le besoin ambivalent de révéler et cacher simultanément le sens de sa démarche, et les fausses oppositions psychanalyse-psychothérapie s’inscrivent toutes dans le besoin d’effacer les traces de ses propres incertitudes, mais aussi dans le rapport de la souffrance psychique avec toute l’organisation d’une vie et d’une personnalité.
Ce n’est pas un mystère que la pratique et l’étude de la psychothérapie sont parfois plus représentées chez des thérapeutes plus jeunes et moins avancés dans leur carrière d’analystes. Il ne faudrait ni sous-estimer ni prendre au tragique ce problème: il semble bien qu’un long et pénible chemin personnel soit nécessaire avant que le sens profond de la démarche analytique devienne évident, et que chaque psychothérapeute doive y mettre beaucoup du sien pour que le sens du changement psychanalytique lui soit enfin clair. Si ce but est atteint, la question des modes et des moyens devient, comme nous l’avons beaucoup souligné, facile à résoudre. Mais nombreux étant ceux pour lequels cela n’est pas évident, il est très important que sociétés de psychanalyse et sociétés de psychothérapie analytique soient bien séparées et encore pendant longtemps.
Ce choix me paraît judicieux pour une deuxième raison. Psychanalystes et psychothérapeutes oublient trop souvent que leur Weltanschauung personnelle comporte des a priori (psychiatriques, psychologiques, politiques, philosophiques, religieux, etc.) pouvant être assez peu conciliables avec l’esprit de la métapsychologie psychanalytique (Semi, 2000). Ces appartenances culturelles abritent souvent des aspects non analysés de sa propre névrose ou d’anciens transferts et contre-transferts non résolus. Dans la situation psychothérapeutique ces a priori pèsent davantage que dans le cadre de la cure, à cause de l’ingérence de la réalité et du poids des conflits sociaux, culturels et politiques en regard de celui d’une expérience intersubjective nettement moins intense. Pour toutes les raisons que nous venons de discuter, ces idées forces, et les valeurs qui leur correspondent, constituent un ingrédient essentiel des difficultés de dialogue entre psychanalyse et psychothérapie: elles sont en fait à la base des processus de profonde remise en cause dont le modèle psychanalytique fait l’objet dans et à partir d’un monde qui devrait pourtant lui être électivement proche. A plus grande raison le psychothérapeute psychanalyste devrait se démarquer d’autres savants du psychique en cultivant un savoir qui n’infère pas sur la nature, la réalité ou les causes des fonctions mentales, mais seulement sur la phénoménologie des processus d’investissement et de leurs systèmes de déplacement (Semi, 2000). La question qui se pose est en fait celle du caractère compulsionnel du système des relations qui sous-tend l’activité psychique et non pas du changement de la substance de cette dernière. On s’aperçoit mieux, aujourd’hui, que cela a été un très grand avantage, pour la théorie freudienne, de s’être gardée d’afficher un savoir psychologique de type scientifique. Et de s’être également abstenue de tous les jugements ontologiques qui n’ont cessé d’abuser les prétendues sciences du mental, humaines ou naturelles qu’elles soient (Horgan, 1999). Eu égard aux limites de notre connaissance de la psyché (ibid.), il convient de se concentrer sur la dimension intra- et inter-subjective virtuelle du psychique et de ses vicissitudes, il s’agit de la seule position épistémologique tenable pour une connaissance aussi livrée à l’arbitraire que le savoir du psychothérapeute. On constate combien la question de nos a priori compte, lorsqu’on aperçoit que, par contre, la psychothérapie psychanalytique se sert tout le temps de l’explication psychologique en tant que jugement causal (linéaire, homogène et concret), ou ontologique (attribution de réalité), à l’aide, tour à tour, de la psychogenèse, du fait social ou, plus récemment, des théories neurocognitives.
 
Conclusion: métapsychologie et psychodynamique, commensalisme ou mariage de raison?
 
 
En apercevant combien nous sommes loin du point de vue qui avait fait écrire à M. Gressot que psychanalyse et psychothérapie vivent dans une espèce de commensalisme, on aurait tendance à se demander si nous sommes véritablement en face d’un tournant ou si des contingences difficiles nous permettent tout simplement de mieux voir ce qui avait été déguisé à l’aide du succès apparent de la psychanalyse comme traitement et comme profession. En guise de conclusion, je suis enclin à avouer au lecteur que dans mon for intérieur j’ai tendance à partager ce deuxième point de vue. La psychanalyse correspond aussi à un esprit (Geist), l’œuvre de pionniers d’autrefois. Elle devrait tout au moins rester le métier de personnes affranchies des «idola fiori» dont Freud n’avait cessé de dénoncer la racine névrotique. Notre discipline est inséparable, dans la structure de sa théorie, d’une découverte de l’introspection et d’un dur travail de confrontation avec soi-même, mais aussi de l’adhésion à un choix culturel et donc aussi à un certain système de valeurs (au sens large). Pour cette raison, me semble-t-il, métapsychologie et psychodynamique peuvent tout aussi bien s’accorder ou ne pas s’accorder du tout, quel que soit le degré de proximité apparent du langage qu’elles nous tiennent. C’est le métapsychologique qui fait problème dans les rapports entre psychothérapie et psychanalyse, et pas le psychodynamique. Si ce commensalisme devient mariage de raison, cela ne peut marcher car les relations psychanalytiques n’en sont pas si l’on n’y donne pas beaucoup de soi et on n’y débat pas de la cause profonde du transfert.
Or ce sont la dimension morale et tragique, mais aussi la dimension psychobiologique et évolutionniste du modèle analytique qui font davantage les frais de l’écart grandissant entre psychodynamique et métapsychologie. Les relations entre ces dernières sont de plus en plus mises en question, dans la psychothérapie d’aujourd’hui, de pair avec ces aspects de la théorie freudienne qui sont en contradiction plus ouverte, en termes de conception de l’autorité, de la sexualité et du sens social de la civilisation, avec la morale civile de notre temps. On voit donc mieux pourquoi Freud consacra justement à ce thème toute la partie finale de son œuvre et peut-être pourquoi elle est, paradoxalement, si peu enseignée. Outre fausser le débat, et même rendre parfaitement méconnaissable le mot «psychanalytique», la scotomisation de cette dimension de la psychanalyse pourrait se traduire actuellement par une considérable diminution d’efficience et d’écoute de la psychothérapie analytique. La méthode de cette dernière tire en effet sa force du sens affectif que le thérapeute attribue à sa théorie et à sa technique, et donc de l’éthique à partir de laquelle on met en tension la relation transfert/contre-transfert. Au delà de la théorie et de la technique, c’est le sujet analyste en tant que citoyen de son époque et personne analysée qui sert ou ne sert pas, avec ses valeurs, intérêts, croyances et appartenances conscientes et inconscientes, psychanalytiques et non psychanalytiques, la cause du dégagement de ou de la complicité avec l’illusion, la culpabilité ou la détresse du trouble névrotique.
 
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NOTES
 
[1]Professeur à la Faculté de Médecine, Médecin-chef de service de la Clinique d’accueil et d’urgences psychiatriques, Genève.
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